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UNIVERSITÉ RENNES 2

ALC/Information-Communication

Sociologie de la communication
Recueil de textes
Volume 1

2020-2021
Licence 1
Semestre 1
Romain Huët
Alexandre Rouxel
Camille Soffer
Sociologie de la
communication
ANNEE UNIVERSITAIRE 2020 – 2021



Enseignants Semestre (1 ou 2) Nombre d’heures
Romain Huët Licence 1, semestre 1 18h CM + 12h TD
Alexandre Rouxel
Camille Soffer





I. Décomposer la démarche sociologique

Le projet de ce cours est d’initier à la pensée sociologique. A travers un balayage de quelques


paradigmes qui ont structuré la discipline (structuralisme, fonctionnalisme, compréhensif et
interactionniste), il s’agira de comprendre l’apport de ces ressources théoriques pour
comprendre les influences réciproques entre la société et le comportement des individus.

Plusieurs auteurs classiques seront commentés (Durkheim, Weber, Simmel, Goffman, etc.)
en lien avec des thématiques transversales (Suicide, religion, déviance, développement urbain,
institutions totalitaires, stigmates, violence, expériences de l’exil).

L’idée centrale de ce cours est que la sociologie aide à penser la communication, comprise
ici comme une dynamique de mise en relation qui vise l’intercompréhension réciproque et la
production intersubjective de l’entente. Dès lors, une connaissance fine des rapports sociaux et
de leur mise en forme par et dans des institutions est nécessaire. Le professionnel de la
communication est alors compris comme un « médiateur » en tant qu’il a pour responsabilité
essentielle de mettre en lien et de produire une certaine unité entre des acteurs aux intérêts
différents voire antagonistes. Une telle mission, non moins difficile, exige au préalable des
capacités à comprendre ce qui permet de vitaliser les formes d’associations humaines ou au
contraire de saisir ce qui contribuent à une dégénérescence du lien social.

A la fin du cours, l’étudiant.e devra être capable de :

• Nommer et décrire les éléments qui composent la perspective sociologique,

• Distinguer avec un exemple le sens commun d’une démarche en sociologie,

• Situer quelques auteurs classiques et leur horizon paradigmatique,


• Mobiliser des théories sociologiques pour analyser et interpréter la communication
et les organisations ;

• Etre capable de construire un raisonnement critique en lien avec des questions


contemporaines.

II. Organisation des cours : CM + TD

Chacune séance des travaux dirigés correspond à un approfondissement des cours dispensés
en CM.

6 séances de TD sont organisées. A l’exception de la première séance consacrée à une


introduction et à une présentation du projet pédagogique, chacune des séances est organisée
autour de la lecture et de la discussion d’un texte théorique.

Les étudiant.e.s formeront un groupe de deux (aucune exception possible sauf accord de
l’enseignant.e)

En amont du cours, chaque groupe devra avoir lu attentivement les textes pour être en
capacité de les discuter lors de la séance de TD. A cet effet, chaque groupe aura préparé une
fiche de lecture au cours de chacune des séances. Cette fiche argumentée présente le plan
suivant :

• Présentation de l’auteur du texte,

• Idée générale défendue par l’auteur,

• Reconstitution de l’argumentation de l’auteur (agencer l’ensemble des idées de


l’auteur en veillant à montrer leur cohérence logique),

• Discuter l’actualité de ce texte. Vous montrerez comment ces idées peuvent nous
aider à penser notre présent en prenant des exemples autres que ceux mentionnés
dans le texte.

• Critiquer le texte : vous montrez les problèmes/impensés de l’auteur ou


l’inadéquation de la réflexion par rapport à notre présent.

Important : chaque groupe viendra avec une version imprimée de ses fiches de lecture lors
de chacun des td. Elles seront évaluées de manière aléatoire au cours des séances. Dans le
semestre, deux fiches de lecture seront évaluées.

Modalités d’évaluation

Dissertation (50%)

Fiches de lecture (50%)


III. Recueil de textes

Séance 1.

Introduction et présentation du projet pédagogique

Séance 2. Réflexions sur le projet sociologique et son rapport à la philosophie

Paugam, Serge. 2012. « Le sociologue et le politique » dans Paugam (S.), L’enquête


sociologique, Presses Universitaires de France, Paris, pp. 421-440.

Séance 3. Ouverture sur une approche essayiste de la société

Butler, Judith. 2019. « Ces corps qui comptent encore », Raisons politiques, vol.4, n°76, pp.
15-26.

Séance 4. Réflexions sur la domination masculine

De Beauvoir, Simone. 1986. Le deuxième sexe. Tome 1, Gallimard, 17-33 puis Tome 2, 14-
67, Paris.

Séance 5. Ethnographie, interactionisme et déviance

Bourgois, Philippe. 1992. « Une nuit dans une “shooting gallery”. Enquête sur le commerce
de la drogue à East Harlem ». Actes de la recherche en sciences sociales, no 94: 58-78.

Séance 6. Réflexions sociologiques de E. Goffman. Un retour à l’examen de la vie


ordinaire

Goffman, Erving. 1993. « La communication en défaut », Actes de la recherche en sciences


sociales, Vol. 100, pp. 66-72.


IV. Bibliographie du cours

Ouvrages généraux

Gurvitch, G., Traité de sociologie, Presses Universitaires de France, Paris, 1964

Lahire, B., L’esprit sociologique, La Découverte, Paris, 2005

Cuin C.-H, Ce que (ne) font (pas) les sociologues, Droz, Genève-Paris, 2000

De Coster M. et Al., Introduction à la sociologie, 5ème edition, De Boeck Université,


Bruxelles, 2001

Delruelle-Vosswinkel N.-D, Introduction à la sociologie générale, Editions de l’Université


de Bruxelles, Bruxelles, 1990

Rompré, D., La sociologie, une question de vision, Presses Universitaires de Laval, Québec,
2000

Campeau R., et Al., Individu et société : introduction à la sociologie, 2ème edition, Gaëtan
Morin, Paris, 1998

Etienne J., Mendras H., Les grands themes de la sociologie par les grands sociologues,
Armand Colin, Paris, 1999

Riutort P., Précis de sociologie, Presses Universitaires de France, Paris, 2004

Mead, G.-H. (2006). L'esprit, le soi et la société. (D. Cefaï & L. Quéré, Trans.). Paris: Presses
Universitaires de France.

Ouvrages sur Durkheim

Durkheim E., De la division du travail social, PUF, 1893

Durkheim E.., Les règles de la méthodologie scientifique, PUF, 1895

Durkheim E., Le suicide, PUF, 1897

Durkheim E. Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 1912

Cuin C-H, Durkheim, d’un siècle à l’autre, PUF, 1997

Duvignaud J, Durkheim, sa vie, son oeuvre, PUF, 1965

Pradès J., Durkheim, PUF, Que sais-je ?, n°2533, 1990


Steiner Ph., La sociologie de Durkheim, La découverte, 1994.

Ouvrages sur la socialisation

Linton R., De l’Homme, Minuit, 1968.

Parsons T, Sociétés, Essai sur leur evolution comparée, Dunod, 1973.

Bourricaud F., L’individualisme institutionnel. Essai sur la sociologie de T. Parsons, PUF,


1977

Malinowski B., Une théorie scientifique de la culture, Maspero, 1968.

Levi-Strauss C., Famille, marriage, parenté, Plon, 1983.

Cai Hua, Une société sans père ni mari, les Na de Chines, PUF, 1998.

Ouvrages sur Weber

Weber M., L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, 1905.

Weber M, Le savant et le politique. Le métier et la vocation de savant. Le métier et la


vocation de l’homme politique, Plon, 1918.

Weber M., Economie et société, Plon, 1922

Weber M., Sociologie des religions, Gallimard, 1996.

Colliot-Thélène C., Max Weber et son histoire, PUF, 1990.

Freund J., Sociologie de Max Weber, PUF, 1965.

Ouvrages sur les interactionnistes

Grafmeyer Y., Joseph I., L’école de Chicago, Naissance de l’écologie urbaine, Paris, Aubier,
1984

Coulon A., L’école de Chicago, Paris, PUF, 1992

Goffman E., Les moments et leurs homes, Paris, Le Seuil, 1988

Joseph I., Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF, 1998.

Strauss A., Miroirs et masques. Une introduction à la l’interactionnisme, Paris, Métailié,


1992.

Chapoulie JM., La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Paris, Le Seuil, 2001.


• Le sociologue et le politique
• Serge Paugam
• Dans L’enquête sociologique (2012), pages 421 à 440

M ax Weber considérait que « la politique n’a pas sa place dans la salle de cours de
l’université ». Il entendait par là que les chercheurs en sciences sociales, et notamment les
sociologues, devaient s’abstenir de prendre des positions politiques pratiques, même si, bien
entendu, l’analyse scientifique des structures politiques était et devait rester pleinement de
leur ressort. Cette distinction des rôles continue aujourd’hui à faire autorité et chacun l’a en
quelque sorte intériorisée. Cette règle semble tellement aller de soi qu’elle n’est plus vraiment
discutée.

2Pourtant l’engagement du sociologue continue de susciter de nombreuses questions, d’autant


que les connaissances accumulées par les enquêtes sociologiques autorisent bien souvent une
réflexion utile aux décideurs politiques. Ces derniers sollicitent d’ailleurs les sociologues en
tant qu’experts chaque fois qu’un projet de loi en préparation concerne un problème de
société. Le sociologue, qu’il le veuille ou non, est donc à la lisière du politique et souvent plus
proche qu’on ne le pense du décideur. Ne risque-t-il pas d’être lui-même pris au piège et
sommé de prendre position ? N’est-il pas dans certains cas plus ou moins manipulé ? Si son
engagement ne peut être directement partisan, quelle peut être alors sa nature ? Telles sont les
questions auxquelles nous souhaitons apporter des réponses dans ce dernier chapitre.
En réalité, ces interrogations ne sont pas nouvelles. Elles sont même constitutives de la
tradition sociologique.

3Après avoir rappelé comment plusieurs auteurs classiques de notre discipline ont conçu le
rapport entre sociologie et action politique, nous aborderons successivement trois aspects de
l’engagement qui impliquent une position claire du sociologue : la réponse à la demande
sociale ou la recherche sociologique appliquée ; l’expertise et le conseil au politique sous
couvert de l’autonomie du chercheur ; la critique sociale.

Durkheim et Weber : deux figures classiques de l’engagement

4Il n’est pas de sociologue qui ne se soit pas posé au moins une fois la question de l’utilité de
ses travaux et qui n’ait pas eu la tentation, à un moment donné, d’intervenir personnellement
dans les débats sociaux de son époque et, éventuellement, de prendre position. Dans ce sens,
le sociologue ne peut rester dans sa tour d’ivoire et s’abstenir de participer aux débats sociaux
et politiques, surtout lorsque ces derniers portent directement sur les travaux qu’il vient de
mener. Il ne peut être insensible aux finalités de ses recherches. La question de l’engagement
du sociologue est directement posée dans les textes de Durkheim et de Weber.

Durkheim, la morale et l’action


5Lorsque Durkheim considère qu’il faut observer les faits sociaux comme des choses, il
entend démontrer que la sociologie est une science objective conforme au modèle des autres
sciences et que son objet d’études est le « fait social », lequel est défini par la formule : « Est
fait social toute manière de faire susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte
extérieure. » D’après lui, comme nous l’avons lu dans le premier chapitre de ce livre,
l’essentiel pour le sociologue est de s’affranchir des prénotions et, par conséquent, de la
signification que nous donnons spontanément aux phénomènes de la vie sociale. Le premier
« cours public de science sociale » de Durkheim (devenu dès la deuxième année « cours
public de sociologie ») porte sur La solidarité sociale et constitue en quelque sorte le
soubassement de sa thèse sur la Division du travail. Il n’en reste qu’un article, publié en 1888,
correspondant à la leçon d’ouverture [2][2]Émile Durkheim, « Cours de science sociale :
leçon…. Cette dernière révèle l’ambition intellectuelle de Durkheim et annonce le programme
qu’il prépare.
6Le ton est donné dès les premières lignes : « Je crois pouvoir poser avec quelque précision
un certain nombre de questions spéciales qui se rattachent les unes aux autres, de manière à
former une science au milieu des autres sciences positives. » [3][3]Voir La science sociale et
l’action, ibid., p. 77. La démarche est déterminée, il s’agit de convaincre les sceptiques, ceux
qui dans le monde universitaire voient avec réserve et parfois même avec réticence le
développement de cette discipline nouvelle : « Le seul moyen de prouver le mouvement, c’est
de marcher. Le seul moyen de prouver que la sociologie est possible, c’est de faire voir
qu’elle existe et qu’elle vit. » [4][4]Ibid., p. 78. Il définit déjà dans ce texte l’objet de la
sociologie, à savoir les faits sociaux, et la méthode qu’il préconise pour les étudier :
l’observation et l’expérimentation indirecte, c’est-à-dire la méthode comparative. Mais ce qui
frappe surtout dans ce texte introductif, c’est la mission fondamentale que le fondateur de la
sociologie française assigne à cette discipline nouvelle : donner à la société une plus grande
conscience d’elle-même et de son unité, renforcer et rendre plus visibles les liens qui
rattachent les individus entre eux afin de parer à l’égoïsme qui les guette. Autrement dit, il
s’agit de prévenir le risque de désagrégation et d’anomie que la société, comprise comme un
tout, encoure. Il termine son propos sur cette déclaration :
7

« Il faut que notre société reprenne conscience de son unité organique ; que l’individu sente cette
masse sociale qui l’enveloppe et le pénètre, qu’il la sente toujours présente et agissante, et que ce
sentiment règle toujours sa conduite ; car ce n’est pas assez qu’il ne s’en inspire que de temps en
temps dans des circonstances particulièrement critiques. (…) Je crois que la sociologie est, plus
que tout autre science, en état de restaurer ces idées. C’est elle qui fera comprendre à l’individu ce
que c’est que la société, comme elle le complète et combien il est peu de chose réduit à ses seules
forces. Elle lui apprendra qu’il n’est pas un empire au sein d’un autre empire, mais l’organe d’un
autre organisme, et lui montrera tout ce qu’il y a de beau à s’acquitter consciencieusement de son
rôle d’organe. Elle lui fera sentir qu’il n’y a aucune diminution à être solidaire d’autrui et à en
dépendre, à ne pas s’appartenir tout entier à soi-même. Sans doute ces idées ne deviendront
vraiment efficaces que si elles se répandent dans les couches profondes de la population ; mais
pour cela, il faut d’abord que nous les élaborions scientifiquement à l’université. Contribuer à
atteindre ce résultat dans la mesure de mes forces sera mon principal souci et je n’aurai pas de
plus grand bonheur que si j’y puis réussir un peu. » [5][5]Ibid., p. 109-110.
8Si le volontarisme de Durkheim trouve sa source dans son ambition de faire reconnaître la
sociologie comme une science positive autonome [6][6]On lira sur ce point l’ouvrage de
Laurent Mucchielli, La…, il a également pour origine le sens de l’engagement au service de
la société qui correspond à l’esprit des Républicains de la fin du xix e siècle. Durkheim fonde
la sociologie dans ce contexte politique très particulier qu’est la IIIe République et il en restera
marqué durant toute sa vie. Comme le souligne Jean-Claude Filloux : « […] plus on avance
dans l’œuvre de Durkheim, plus les incitations à l’action sont fréquentes, la forme générale en
étant à peu de choses près identique, faite de formules d’objurgation, d’appels même,
précédés de l’expression il faut » [7][7]J.-C. Filloux, « Introduction » à La science sociale et….
Durkheim n’a pas cherché à dissimuler cet engagement. Au contraire, il a indiqué clairement
dans la préface à la première édition de la Division du travail que la sociologie se doit d’être
utile :
9

« Mais de ce que nous nous proposons avant tout d’étudier la réalité, il ne s’ensuit pas que nous
renoncions à l’améliorer : nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine
si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les
problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au
contraire, pour nous mettre en état de mieux les résoudre. » [8][8]De la Division du travail social,
préface de la première…
10Quelques années plus tard, il définira, de façon encore plus explicite, la mission éducatrice
du sociologue :

11

« Nous devons être, avant tout des conseilleurs, des éducateurs. Nous sommes faits pour aider nos
contemporains à se reconnaître dans leurs idées et dans leurs sentiments beaucoup plutôt que les
gouverner ; et dans l’état de confusion mentale où nous vivons, quel rôle plus utile à jouer ?
D’autre part, nous nous en acquitterons d’autant mieux que nous bornerons là notre ambition.
Nous gagnerons d’autant plus facilement la confiance populaire qu’on nous prêtera moins
d’arrière-pensées personnelles. Il ne faut pas que, dans le conférencier d’aujourd’hui, on
soupçonne le candidat de demain. » [9][9]Émile Durkheim, « L’élite intellectuelle et la
démocratie »,…
12L’ambition de Durkheim est d’étudier les faits moraux et leur transformation. Il entend non
pas tirer la morale de la science, mais faire la science de la morale. En réalité, comme d’autres
sociologues, notamment Tönnies et Weber en Allemagne [10][10]Voir Robert Alun Jones, « La
science positive de la morale en…, il s’interroge sur les fondements du lien social dans les
sociétés modernes [11][11]D’après Mauss, c’est au cours de l’année 1884 que Durkheim a… et
se penche notamment sur la morale. Si Durkheim constate que la division du travail conduit à
un accroissement de l’État, il n’y voit pas une fonction de contrepoids aux effets néfastes de
la spécialisation des fonctions. Au contraire, l’État doit permettre l’épanouissement des
différences individuelles. Son rôle principal n’est pas d’organiser le contrôle et la répression.
Il doit plutôt favoriser l’égalité des conditions et exprimer dans un langage qui lui est propre
l’unité des individus. Il s’agit notamment de renforcer la conscience que nous sommes doués
de la même valeur et que les liens qui nous unissent sont réellement interdépendants.
Autrement dit, le problème que pose Durkheim est essentiellement d’ordre moral. Puisque
toute société moderne où domine la solidarité organique comporte un risque de désagrégation
et d’anomie, il est nécessaire de se doter d’une organisation collective susceptible d’exercer
envers les individus une autorité morale et une fonction éducative. Ainsi l’analyse scientifique
des faits sociaux et des mécanismes de régulation de la société impliquent l’étude de l’ordre
moral et il revient alors au sociologue d’établir un lien entre une forme de société et un type
de morale et, par extension, d’indiquer, lorsque des réformes sont engagées, les règles
morales qui semblent le mieux s’imposer. D’aucuns considèrent aujourd’hui que cette
conception est quelque peu naïve et qu’il est pratiquement impossible dans une société
moderne d’éviter le conflit des idées morales. Peu de sociologues aujourd’hui oseraient dire
aux moralistes quelle est la morale qu’ils doivent prêcher au nom de leur science.
13Mais il faut reconnaître à Durkheim le mérite d’avoir su définir son rôle de savant en y
incluant non seulement l’étude objective des faits sociaux, mais aussi la participation aux
débats sociaux, la réflexion sur les grandes réformes de son temps à partir de la connaissance
sociologique établie par lui-même ou par ses disciples. Notons aussi que Durkheim a pris des
positions politiques fermes dans les moments de crise, notamment lors de l’affaire Dreyfus. Il
est même intervenu directement auprès de Jean Jaurès pour le convaincre de soutenir le
mouvement des dreyfusards [12][12]Voir sur ce point l’excellente biographie établie par
Marcel…. Il a signé et fait signer l’« Appel à la nation » du 23 janvier 1899. L’autorité qu’on
lui reconnaît dès la fin du xix e siècle lui vaut de nombreuses sollicitations pour donner son
avis sur les grandes questions d’actualité en relation avec le champ de ses compétences. Son
action dépasse, on le voit, le champ strictement académique. C’est en ce sens que l’on peut
dire que Durkheim a été un sociologue engagé.

La tension entre la sociologie et la politique chez Max Weber


14Pour analyser le sens de l’engagement sociologique de Max Weber, il convient de lire en
priorité Le savant et le politique, ouvrage publié à partir de conférences données en 1919.
Comme nous l’avons indiqué dans l’introduction de ce chapitre, Weber n’a cessé de souligner
que la politique ne devait pas être présente dans les salles de cours à l’université et que la
posture du savant ne pouvait en aucun cas se confondre avec celle de l’acteur politique. « On
ne peut pas être en même temps homme d’action et homme d’études, sans porter atteinte à la
dignité de l’un et de l’autre métier, sans manquer à la vocation de l’un et de
l’autre. » [13][13]Raymond Aron, « Introduction », in Max Weber, Le savant et le… Weber
part tout d’abord du constat que le progrès scientifique implique une spécialisation
rigoureuse : « De nos jours l’œuvre vraiment définitive et importante est toujours une œuvre
de spécialiste. » [14][14]M. Weber, Le savant et le politique, op. cit., p. 62. Certes, le dialogue
entre des disciplines voisines est souvent stimulant par la confrontation de points de vue
différents qu’il suscite, mais il est impossible d’achever véritablement un travail de recherche
sans une stricte spécialisation. Or, pour atteindre cet objectif, l’action du savant doit être
rationnelle par rapport à un but : celui de démontrer la vérité à partir de faits et d’arguments
reconnus comme scientifiquement valables. Ce but correspond aussi à une valeur fondée sur
la croyance en la capacité de la science à établir à partir de règles précises une connaissance
nouvelle, elle-même susceptible de faire naître de nouvelles questions. S’engager dans un
travail scientifique exige à la fois une grande rigueur et une véritable passion.
15La passion du savant est selon Weber une condition préalable à l’« inspiration » qui seule
est décisive. Les meilleures techniques de recherche développées dans les laboratoires les plus
opérationnels ne permettront pas à elles seules de faire progresser la science. Les hypothèses
du savant doivent être guidées par une « idée » qui ne lui vient généralement à l’esprit qu’au
prix d’un travail acharné. Dans ce long processus de maturation et de réalisation d’une
recherche, aucune place n’est possible pour la politique. Au contraire, plus la recherche
pourra être menée de façon autonome, plus elle aura de chances d’aboutir à des résultats
originaux.

16La vocation du savant s’inscrit dans le processus historique de rationalisation. La vérité


scientifique à laquelle le sociologue – comme tout homme de science – aspire ne peut être
établie qu’à condition de reconnaître à la fois le caractère infini de la connaissance –
renvoyant à l’inachèvement de la science – et de viser l’objectivité ou l’objectivation, ce qui
implique le refus de jugements de valeur. C’est aussi à cette condition que le sociologue peut
observer avec détachement l’homme politique dont la vocation est précisément d’agir en
conformité avec des croyances et des valeurs.

17Cette distinction radicale qu’il établit entre la vocation du savant et la vocation du politique
le conduit à affirmer que la science doit s’en tenir à une neutralité axiologique inflexible. Cela
ne signifie pas pour lui que les jugements de valeur doivent être soustraits de l’analyse
sociologique. Au contraire, ils font partie intégrante de la sociologie compréhensive. En
revanche, il est illusoire que le savant puisse faire état de sa « conception du monde » fondée
sur des jugements de valeur qui découleraient directement des résultats de ses recherches :
« Nous ne pensons pas que le rôle d’une science de l’expérience puisse jamais consister en
une découverte de normes et d’idéaux à caractère impératif d’où l’on pourrait déduire des
recettes pour la pratique. » [15][15]Max Weber, Essais sur la théorie de la science, Paris,
Pocket,… Il se distingue sur ce point assez nettement de Durkheim, mais comme ce dernier, il
est convaincu de l’utilité de la sociologie. Weber propose de confronter le but visé des actions
humaines avec les moyens mis en œuvre en prenant en compte, au moment de la décision, les
conditions réelles et les conséquences prévisibles. Il ne revient pas à la science de dire à
l’homme de volonté ce qu’il doit faire, mais elle peut l’aider à mieux comprendre le sens de
ses choix et de son action :
18

« C’est lui seul qui délibère et qui choisit entre les valeurs en cause, en conscience et selon sa
propre conception du monde. La science peut l’aider à se rendre compte que toute activité et, bien
entendu aussi, suivant les circonstances, l’inaction, signifient par leurs conséquences une prise de
position en faveur de certaines valeurs et par là même en règle générale – bien qu’on l’oublie
volontiers de nos jours – contre d’autres valeurs. (…) Aider l’individu à prendre conscience de
ces étalons ultimes qui se manifestent dans le jugement de valeur concret, voilà finalement la
dernière chose que la critique peut accomplir sans s’égarer dans la sphère des spéculations. Quant
à savoir si le sujet doit accepter ces étalons ultimes, cela est son affaire propre, c’est une question
qui est du ressort de son vouloir et de sa conscience, non celui du savoir empirique. Une science
empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu’il doit faire, mais seulement ce qu’il peut et
– le cas échéant – ce qu’il veut faire. » [16][16]Ibid., p. 123-125.
19De ce point de vue, le sociologue est pour ainsi dire « engagé » dans l’action chaque fois
qu’il contribue à dévoiler la réalité, à chasser les mythologies, à désenchanter le monde et à
donner aux acteurs des clés de compréhension des raisons véritables – souvent cachées ou
inexpliquées – de leurs croyances et de leurs actes. Ce travail de dévoilement peut toutefois
apparaître comme une mince consolation au regard de la tentation d’agir directement ou de
peser de façon déterminante sur les décisions politiques. Il est en tout cas difficile pour le
sociologue de ne pas prendre position publiquement, de s’en tenir à une distinction stricte des
rôles de chercheur et de citoyen et ne pas chercher à évaluer l’acteur politique dans ses choix
ultimes en y apportant son appréciation personnelle. Weber est conscient que le rôle du
sociologue détaché par rapport à l’action politique peut faire naître chez lui des frustrations.

20

« Je ne voudrais pas non plus ouvrir une discussion sur la “difficulté” de séparer la constatation
empirique de l’évaluation pratique. C’est chose difficile. Nous tous, le signataire de ces lignes qui
se fait l’avocat de cette exigence aussi bien que d’autres, nous nous y heurtons sans cesse. (…) Un
examen de conscience pourrait peut-être montrer qu’il est tout particulièrement difficile de
s’acquitter de ce postulat parce que nous ne renonçons jamais qu’à contrecœur à entrer dans le jeu
si intéressant des évaluations, d’autant plus qu’elles nous donnent l’occasion d’ajouter notre “note
personnelle” tellement excitante. Tout enseignant pourra constater que le visage des étudiants
s’illumine et que leurs traits se tendent dès qu’il commence à “faire profession” de sa doctrine
personnelle, ou encore que le nombre des auditeurs à son cours croît d’une façon extrêmement
avantageuse lorsque les étudiants s’attendent à ce qu’il va parler de la sorte. » [17][17]Ibid., p. 377.
21Weber est d’autant plus conscient de cette tension permanente entre la position du
sociologue et celle de l’acteur politique qu’il a lui-même, à plusieurs reprises dans sa vie, fait
l’expérience d’un engagement politique direct. Il a également publié de nombreux articles
dans la presse de son époque. Notons par exemple qu’il a suivi avec enthousiasme la première
révolution russe de 1905, qu’il a participé au congrès du spd en 1906. Il s’est engagé comme
volontaire pendant la Première Guerre mondiale en accord avec ses convictions nationalistes,
en acceptant une fonction de commandement dans un service hospitalier de réserve. Sa
position à l’égard de la politique militaire de son pays devint plus critique par la suite et il
s’intéressa même au pacifisme tout en poursuivant une activité journalistique intense. À la fin
de la guerre, il participa de façon active à la vie politique de son pays, notamment à l’occasion
des élections de janvier 1919. Il prononça alors de nombreux discours politiques en faveur du
parti auquel il appartenait (le ddp) [18][18]Il était membre du comité directeur de ce parti.
Pour une…. D’une façon générale, Weber a toujours plus ou moins cumulé, sans les
confondre, un rôle de savant et un rôle d’acteur politique.
22Plusieurs auteurs ont comparé Durkheim et Weber en insistant sur leurs divergences. Nous
n’avons pas la place ici pour reprendre tous les arguments qui ont été avancés pour défendre
la thèse de l’opposition de leurs approches, tant sur le plan des choix théoriques que sur celui
de la conceptualisation et des modes d’analyse [19][19]Le lecteur pourra se reporter à Monique
Hirschhorn et Jacques…. Héritiers de deux traditions intellectuelles différentes, il aurait été
curieux que leur pensée sociologique ne se distinguât point. Mais il convient toutefois de
souligner que tous deux ont affirmé avec force le caractère scientifique de la sociologie en
insistant, l’un et l’autre, sur les règles élémentaires de la distanciation à l’égard des prénotions
et de la neutralité axiologique. Cet engagement pour cette science nouvelle qu’était la
sociologie à leur époque n’a pas éliminé, ni chez l’un, ni chezl’autre, leur volonté de
participer à la réflexion politique, d’apporter leur contribution aux débats sociaux, de
favoriser une meilleure compréhension – on pourrait dire une plus grande conscience sociale
– des défis essentiels de la société moderne pour mieux les affronter.

Aron et Bourdieu : deux conceptions du « sociologue engagé »

23Même si le sociologue s’efforce de présenter les faits et les explications causales de façon
objective, ses interprétations ne sont pas neutres. Il a lui aussi des préférences et il ne peut
échapper à la lecture sociale et politique qui sera faite de ses travaux. Il est donc préférable,
comme le suggérait Raymond Aron, d’assumer pleinement le fait que l’interprétation
sociologique est objective dans la mesure où elle est « compréhensive » et que cette
compréhension n’est pas neutre par rapport aux idéologies des partis politiques, bien qu’elle
ne se confonde avec aucune d’elles. Un sociologue fait d’autant plus de politique qu’il croit
ne pas en faire ironisait de son côté Pierre Bourdieu. Le sociologue prend en effet souvent
position même quand il affecte de ne pas le faire. Raymond Aron et Pierre Bourdieu ont en
commun une certaine conception de la critique épistémologique justifiant pleinement une
sociologie de la sociologie [20][20]On pourrait sur ce point rapprocher leurs leçons
inaugurales… – rappelons que le second a été l’assistant du premier – et s’ils ont été l’un et
l’autre des sociologues « engagés », à la fois hommes de science et intellectuels présents dans
les débats politiques, ils ont néanmoins conçu différemment leur engagement sociologique.

Aron et l’autonomie du politique


24L’œuvre abondante de Raymond Aron reflète l’extraordinaire capacité de cet auteur à
étudier avec la même exigence scientifique toutes les dimensions sociologiques et politiques
des sociétés contemporaines. Il est rare, surtout aujourd’hui, qu’un auteur puisse écrire sur
autant de thèmes tant la tendance à la spécialisation dans les sciences humaines est forte. Sa
pensée est, en réalité, comparable à celle des fondateurs de la sociologie au xix e siècle pour
qui l’intention d’étudier le social était inséparable des conceptions philosophiques et d’un
idéal politique. En cela, Raymond Aron est sans doute l’un des derniers grands sociologues de
l’ère classique qui ont eu une pensée à la fois sociologique et politique en embrassant la
réalité du monde moderne sous toutes ses dimensions. Raymond Aron définissait ainsi la
sociologie : « Science des relations sociales telles qu’elles sont imposées par le milieu et
vécues par les individus, la sociologie est à la fois une science particulière et une science
synthétique. Particulière puisqu’elle n’exclut ni n’inclut les autres sciences sociales ;
synthétique puisqu’elle vise en dernière analyse l’homme social ou l’individu socialisé, c’est-
à-dire le sujet concret des relations sociales, donc l’objet ultime de toutes les sciences
humaines. » [21][21]Préface à L’aventure humaine. Encyclopédie des sciences de…
25En définissant ainsi le statut et le rôle de la sociologie, Raymond Aron se reconnaissait-il
entièrement dans cette discipline ? Il est très probable que oui, mais force est de reconnaître
que lorsqu’on présente son œuvre, on souligne généralement qu’elle relève tout à la fois d’un
travail de philosophe, d’historien, de sociologue sans oublier celui de journaliste. Il est vrai
que l’éclectisme d’Aron peut déconcerter. À la limite on pourrait conclure que ce grand
penseur du xx e siècle n’appartenait à aucune communauté scientifique précise. Souvent
apprécié des philosophes pour ses travaux sur l’histoire, il s’écartait trop de l’orthodoxie pour
être pleinement reconnu par eux comme un « vrai » philosophe. Professeur de sociologie à la
Sorbonne, puis au Collège de France, il était néanmoins pour beaucoup plus qu’un
sociologue. Sa passion pour les questions d’actualité et sa volonté de faire reconnaître en
sociologie la spécificité de l’ordre politique n’ont pas toujours été comprises et d’aucuns y ont
vu le risque d’une dérive vers le commentaire journalistique. Enfin, ses travaux sur les
relations internationales ont séduit davantage les hommes politiques, les diplomates que les
sociologues réticents à admettre ce champ dans leur discipline.

26L’orientation sociologique de Raymond Aron a été déterminée par sa relation à l’économie


et à la politique. C’est la raison pour laquelle il se trouvait dans la continuité de Marx et de
Weber et qu’il était pour ainsi dire rebuté par les analyses de Durkheim. Ce dernier ne
connaissait guère ni l’économie ni la politique. L’ambition sociologique totalisante de celui-ci
lui semblait contraire à l’épistémologie des sciences humaines. Par ailleurs, la morale laïque
que Durkheim croyait pouvoir instaurer sur les fondements de la sociologie le laissait
indifférent. En Allemagne, Raymond Aron a assisté, soulignons-le, à la prise du pouvoir par
Hitler et à la mise en place d’un système totalitaire. Il s’inquiétait aussi du marxisme et de
l’Union soviétique. Toute sociologie qui ne prenait pas au tragique les révolutions et qui
ignorait la spécificité de l’ordre politique lui semblait planer au-dessus de la condition
humaine. Si Max Weber a éveillé en lui un intérêt passionné, c’est en grande partie parce que
ce sociologue, à la différence de Durkheim, « n’avait méconnu ni les systèmes sociaux ni les
décisions irréversibles et fatales prises par les hommes du destin ». « Grâce à sa conscience
philosophique, souligne Aron, il avait uni le sens de la durée et celui de l’instant, le
sociologue et l’homme d’action. » [22][22]Raymond Aron, Mémoires. 50 ans de réflexion
politique, Paris,…
27Pour Aron, en sociologie et plus généralement dans les sciences sociales, seule l’équité
peut garantir l’authenticité de la démarche scientifique. Qu’il le veuille ou non, le sociologue
ne peut être étranger aux conflits du forum. « L’examen et la critique des propositions de fait
incluses dans toutes les idéologies ne peut pas ne pas incomber à la sociologie et, par suite,
dit-il, celle-ci ne peut pas éviter de prendre position pour ou contre les interprétations et les
programmes des partis. » [23][23]Raymond Aron, « Science et conscience de la société »
(1960),… Pour lui, la science peut montrer que tel choix est plus raisonnable que d’autres et
les résultats de la comparaison scientifique débouchent spontanément sur des conseils de
sagesse (voir encadré 1). C’est en le reconnaissant, et non en feignant le contraire, que la
sociologie peut être utile. Il n’est d’ailleurs pas rare aujourd’hui que les sociologues, soucieux
du rôle qu’ils ont à jouer dans la cité, assument pleinement ce rôle en prolongeant leurs
travaux scientifiques de réflexions sur les implications politiques et idéologiques des résultats
auxquels ils aboutissent. Ils manifestent ainsi, non pas leur neutralité absolue, mais leur
volonté de ne pas porter de jugement partial et d’aboutir à l’analyse la plus équitable possible.
28Raymond Aron n’a pas été un homme politique, mais, à l’instar de Max Weber, il n’a
jamais cessé d’être proche de la politique. Il a adhéré au rpf à la Libération et a même été
directeur de cabinet d’André Malraux, mais ce fut un engagement de courte durée. En tant
que journaliste, il a sans aucun doute contribué à éclairer le débat politique et aider les
responsables politiques à faire des choix. Mais il n’a jamais confondu son rôle de savant à la
Sorbonne et au Collège de France avec celui du conseiller du prince. La pensée sociologique
de Raymond Aron aura marqué le xx e siècle. Elle éclaire en effet les grands problèmes des
sociétés modernes, tant dans leur fonctionnement interne que dans les relations qu’elles
entretiennent entre elles. Héritier de Montesquieu et de Tocqueville, il a refusé de faire de
l’étude du social une fin en soi tout en adoptant une posture analytique fondée avant tout sur
la comparaison internationale et ouverte à la pluralité des niveaux d’interprétation. La
reconnaissance du rôle spécifique et éminent de l’ordre politique l’a conduit également à
prolonger le strict raisonnement sociologique par une interrogation de nature philosophique.
C’est la raison pour laquelle, on trouve dans l’œuvre de Raymond Aron des prises de position
politique étayées par une explication ou une démonstration sociologique.
Encadré 1. Pour une politique de l’entendement
— Vous dites souvent pour définir le rôle d’un intellectuel qu’il a le choix entre « être le
confident de la providence ou le conseiller du prince ».
Raymond Aron : « C’est une distinction qui remonte à mon Introduction à la philosophie de
l’histoire. À l’époque elle était présentée dans un vocabulaire différent. Il y avait d’un côté la
politique de l’entendement – une expression qui venait d’Alain – et de l’autre la politique de
la Raison – avec un grand R… Dans le premier cas, l’homme politique ne connaît pas
l’avenir, il connaît la réalité et il essaie de naviguer au mieux, au plus serré. Dans l’autre,
l’homme politique, le marxiste par exemple, prétend connaître l’avenir. Il prend des décisions
politiques en fonction d’une évolution historique qu’il croit prévoir et maîtriser. Alors, le
conseiller du prince est celui qui aide le prince à connaître l’issue du drame ou de la tragédie
qui s’appelle l’histoire humaine. Mais il y a aussi dans notre siècle ceux qui se croient les
confidents de la providence, c’est-à-dire ceux qui savent que la providence historique réserve
la victoire au prolétariat ou au Parti communiste. Ils font de la politique en fonction d’une
prévision globale de l’histoire. Ils ont l’assurance – parfois insupportable – que
l’aboutissement sera heureux. Après avoir réfléchi sur le marxisme, il m’a paru impossible
d’affirmer que les luttes des classes et des nations, que ces luttes que nous étions en train de
vivre, conduisaient nécessairement à la société socialiste, telles que l’imaginaient d’ailleurs
vaguement, ceux qui se réclamaient de Marx. C’est en ce sens que ma politique est une
politique de l’entendement. Mais j’ajouterais qu’on ne peut être un conseiller du prince qu’à
la condition d’avoir une certaine représentation globale de la société dans laquelle on vit, et à
la condition que l’on accepte la société dans laquelle on vit. »
Raymond Aron, Le spectateur engagé. Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique
Wolton, Paris, Julliard, 1981, p. 311.
29Ce prolongement typiquement aronien de la réflexion sociologique s’explique par l’idée, à
laquelle il est resté toujours fortement attaché, qu’il existe une relative autonomie de la pensée
philosophique par rapport aux sciences sociales. Sa conviction profonde est que le sociologue
ne peut rester insensible aux implications politiques ou idéologiques de ses travaux et
totalement s’abstenir face aux évolutions parfois tragiques de l’humanité. D’après Aron, le
moins que l’on puisse attendre de lui est qu’il s’interroge, à défaut de s’engager directement
dans l’action politique – ce qui serait contraire à son rôle de savant –, sur les limites
inévitables et les finalités de ses recherches, qu’il pratique un retour critique sur lui-même et
sur sa science. Cette critique est d’autant plus nécessaire pour Aron qu’il est convaincu que
« toute théorie contient en elle des implications normatives » [24][24]Raymond Aron, Paix et
guerre entre les nations, Paris,…. Mais lui-même va plus loin que la critique épistémologique
constitutive des sciences humaines. Le dépassement ultime se réalise chez lui sous la forme
d’un humanisme fondé sur l’idée de la Raison ou, en d’autres termes, d’une représentation de
la vocation universelle de l’humanité : l’accomplissement de l’homme comme être
raisonnable.

Bourdieu, un « intellectuel spécifique »


30Si l’œuvre de Raymond Aron est abondante, celle de Pierre Bourdieu l’est aussi, bien que
moins éclectique. De formation philosophique, il s’est peu à peu converti à l’ethnologie et à la
sociologie. De ses premières recherches anthropologiques sur les paysans du Béarn ou sur les
sous-prolétaires algériens, il a successivement étudié, pour ne citer que les grands domaines,
les inégalités du système éducatif, le monde de l’art, les goûts et les pratiques culturelles, les
luttes dans le milieu académique, le champ littéraire, la domination masculine, la souffrance
sociale. Si l’on examine par ailleurs l’ensemble des articles qu’il a publiés dans les Actes de la
recherche en sciences sociales (revue qu’il a créée), il est frappant de constater qu’il existe
très peu de sujets sociologiques sur lesquels il n’a pas écrit.

31Pierre Bourdieu s’est toujours tenu à l’écart de la politique, il n’a jamais cherché à
commenter l’actualité et les décisions politiques proprement dites. Il se distingue en cela
nettement de Weber et d’Aron. Même au moment des événements de 1968, il resta en retrait
alors que ses écrits sociologiques, notamment son livre Les héritiers, publié en 1964 en
collaboration avec Jean-Claude Passeron, contribuèrent fortement au débat social et politique
de son époque. Il s’en tenait à une distinction ferme entre son rôle de savant et celui de
citoyen. Ce n’est vraiment que dans la dernière partie de sa carrière, alors qu’il était
professeur au Collège de France qu’il a manifesté de façon publique son engagement
politique. Avec la publication en 1993 de la Misère du monde, il a trouvé un mode
d’expression susceptible d’apporter à un public très large des clés de compréhension du
monde social et d’aider ainsi, non pas directement les politiques, mais les gens ordinaires à se
libérer des contraintes de domination. C’est aussi à partir de cette époque que Bourdieu a
exprimé ouvertement son soutien à des mouvements sociaux comme celui des cheminots en
grève en 1995.

32Pour définir sa posture sociologique au regard de l’action politique, on pourrait, comme le


suggère Gérard Mauger [25][25]Gérard Mauger, « L’engagement sociologique », Critique,
1995,…, reprendre la distinction introduite par Michel Foucault entre « intellectuel
universel » et « intellectuel spécifique ». Le premier correspond à la figure classique de
l’intellectuel engagé dans la lignée de Zola et des défenseurs de Dreyfus ou encore de Jean-
Paul Sartre qui souhaitait, en prenant parti, « faire entrevoir les valeurs d’éternité qui sont
impliquées dans les débats sociaux ou politiques ». Le second se limite à son champ de
compétence technique, celui qui lui est socialement reconnu, pour parler avec autorité dans le
domaine politique. Alors que le premier, au nom d’un projet philosophique et d’une ambition
totalisante, s’accorde le droit d’intervenir sur de nombreux sujets d’actualité en fonction
d’une compétence sociale qu’il juge générale, le second refuse d’être présent sur tous les
fronts de la pensée, juge sévèrement toutes les formes d’« essayisme » et se garde d’aller au-
delà du droit que lui confèrent la spécificité et la rationalité de leur savoir.
33Pierre Bourdieu est en effet bien plus un « intellectuel spécifique » qu’un « intellectuel
universel ». C’est en fonction des résultats de ses recherches qu’il a cherché à donner un sens
à son engagement sociologique. Sa réflexion se fonde avant tout sur la théorie de la
domination symbolique qu’il a élaborée à partir des années 1960 et enrichie conceptuellement
tout au long de sa carrière. Il a étendu l’analyse des rapports de classe aux luttes symboliques
opérant dans de nombreux champs (académique, littéraire, journalistique…). Sa recherche ne
débouche pas directement sur des engagements de nature politique au sens de l’adhésion à un
parti et ne se traduit pas non plus par une doctrine à vocation prophétique. En revanche, le
métier de sociologue reste selon lui une activité éminemment politique – un « sport de
combat » diront certains [26][26]Pour reprendre le titre d’un film réalisé sur l’œuvre… – au
sens où il appelle une remise en question des évidences du sens commun : « Dans le cas de la
science sociale, ce dévoilement est par soi une critique sociale qui n’est pas voulue comme
telle, et qui est d’autant plus puissante que la science est plus puissante, donc plus capable de
dévoiler les mécanismes qui doivent une part de leur efficacité au fait qu’ils sont méconnus, et
de toucher ainsi aux fondements de la violence symbolique. » [27][27]P. Bourdieu (avec Loïc
Wacquant), Réponses, op. cit., p. 168. Il s’agit alors d’une sociologie « libératrice ».
Encadré 2. La sociologie implique une éthique
— Diriez-vous que votre méthode d’analyse et la sociologie que vous pratiquez comprennent
à la fois une théorie du monde social et une éthique ? Peut-on dériver de votre sociologie une
sorte d’idéal de votre comportement personnel ?
Pierre Bourdieu : « Je serais tenté de répondre à la fois oui et non. Mais je dirai non si on reste
enfermé dans la vieille antinomie entre le positif et le normatif ; je dirai oui si on accepte de
penser au-delà de cette opposition. En fait, c’est une éthique parce que c’est une science. Si ce
que je dis est vrai, s’il est vrai que c’est à travers la connaissance des déterminations procurée
par la science que devient possible une forme de liberté qui est la condition et le corrélat
d’une éthique, alors il est vrai aussi qu’une science réflexive de la société implique ou inclut
une éthique – qui n’est pas pour autant une éthique scientiste. (Il va s’en dire que ce n’est pas
la seule manière de fonder une éthique.) Dans ce cas, la moralité est rendue possible par une
prise de conscience que la science peut susciter sous certaines conditions. Aussi longtemps
que la sociologie reste à un niveau très abstrait et très formel, elle ne sert pas à grand-chose.
Quand elle descend jusqu’aux détails de la vie réelle, elle est un instrument que les gens
peuvent s’appliquer à eux-mêmes à des fins quasi cliniques. La sociologie nous donne une
petite chance de comprendre le jeu que nous jouons et de réduire l’emprise des forces du
champ dans lequel nous évoluons, et celle des forces sociales incorporées qui opèrent au-
dedans de nous. Je pense donc qu’il y a un usage éthique de la sociologie réflexive. »
Pierre Bourdieu, avec Loïc Wacquant, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Le
Seuil, « Libre examen », 1992, p. 171.
34Ainsi, si la sociologie n’a pas pour finalité l’action politique, elle peut fournir des armes
aux acteurs – et pour ainsi dire à tout individu – pour lutter contre toutes les formes de
domination, y compris celles plus discrètes, plus dissimulées, mais non moins efficaces, qui
caractérisent les rapports sociaux. Elle peut ainsi permettre de lutter contre l’effet
d’imposition des normes et des classements fondés sur une naturalisation de l’ordre social.
Sans le savoir sociologique fondé sur des enquêtes rigoureuses, les classements scolaires ne
seraient perçus que comme le reflet des seules capacités intellectuelles des élèves, le chômage
de longue durée ne serait expliqué que par la paresse des individus, la domination masculine
n’aurait pas d’autre explication que la simple manifestation d’une supériorité biologique, etc.
Par le dévoilement des ressorts cachés de la domination, la sociologie telle que l’envisage
Bourdieu apporte des moyens mobilisables dans l’action politique ou selon son expression
« des moyens de dominer la domination » [28][28]P. Bourdieu, Questions de sociologie, op.
cit., p. 49.. Cette sociologie porte en elle une critique implicite de l’ordre social, une
dénonciation indirecte des conservatismes.
35Le sociologue engagé tel que le définit Bourdieu n’a donc rien à voir avec le conseiller du
prince. Le monde social sur lequel il affirme son savoir le place à un autre niveau que celui où
se prennent les décisions que ce soit au niveau du gouvernement, dans les entreprises ou les
administrations. Pierre Bourdieu a d’ailleurs toujours fait preuve d’une férocité à l’égard des
sociologues qui par les conseils qu’il prodigue aux décideurs font souvent le jeu de la classe
dominante et donc de l’ordre établi : « Une bonne partie de ceux qui se désignent comme
sociologues ou économistes sont des ingénieurs sociaux qui ont pour fonction de fournir des
recettes aux dirigeants des entreprises privées et des administrations. Ils offrent une
rationalisation de la connaissance pratique ou demi-savante que les membres de la classe
dominante ont du monde social. Les gouvernants ont aujourd’hui besoin d’une science
capable de rationaliser, au double sens, la domination capable à la fois de renforcer les
mécanismes qui l’assurent et de la légitimer. Il va de soi que cette science trouve ses limites
dans ses fonctions pratiques : aussi bien chez les ingénieurs sociaux que chez les dirigeants de
l’économie, elle ne peut jamais opérer de mise en question radicale. » [29][29]Ibid., p. 27.
36Ce propos peut paraître radical. Le sociologue ne peut-il pas à la fois travailler au
processus de dévoilement de la réalité, mettre au jour les mécanismes cachés des inégalités et,
en même temps, quand on le lui demande, apporter sa contribution à la réflexion sur les
solutions à envisager pour remédier à ce qui apparaît comme un problème de société ? Tout
est question de dosage et d’évaluation des risques encourus par le sociologue lorsqu’il répond
à la demande sociale ou lorsqu’il est sollicité au titre d’expert. La position de Bourdieu
suggère néanmoins de redoubler de vigilance face à la menace d’enfermement du sociologue
dans un rôle qui ne saurait à lui seul caractériser et justifier la démarche sociologique.
Retenons surtout que la sociologie qu’il a su développer comporte en elle-même un
engagement politique fondé sur une éthique de la libération. Il s’agit d’un engagement
différent de celui de Raymond Aron. Alors que le dépassement ultime était recherché par ce
dernier dans un humanisme fondé sur la Raison, il s’exprime chez Bourdieu dans
l’accomplissement d’une ambition spécifique, celle de rompre avec les structures mentales et
les structures sociales qui assurent la force de la violence symbolique.

Notes
Ce texte reprend le chapitre 1 intitulé « L’engagement du sociologue » de la quatrième partie
de l’ouvrage La pratique de la sociologie, Paris, puf, « L », 2008.

[2]Émile Durkheim, « Cours de science sociale : leçon d’ouverture », Revue internationale de


l’enseignement, XV, 1888, p. 23-48 ; repris in Émile Durkheim, La science sociale et l’action,
Paris, puf, « Le Sociologue », 1970, p. 77-110.

[3]Voir La science sociale et l’action, ibid., p. 77.

[4]Ibid., p. 78.

[5]Ibid., p. 109-110.
[6]On lira sur ce point l’ouvrage de Laurent Mucchielli, La découverte du social. Un tournant
des sciences humaines (1870-1914), Paris, La Découverte, 1998.

[7]J.-C. Filloux, « Introduction » à La science sociale et l’action, op. cit., p. 45.

[8]De la Division du travail social, préface de la première édition, p. xxxix.

[9]Émile Durkheim, « L’élite intellectuelle et la démocratie », Revue bleue, 5e série, t. I, p.


705-706, repris dans La science sociale et l’action, op. cit., p. 280.

[10]Voir Robert Alun Jones, « La science positive de la morale en France : les sources
allemandes de la division du travail social », in Paul Besnard, M. Borlandi, Paul Vogt
(dir.), Division du travail et lien social. Durkheim un siècle après, Paris, puf, 1993, p. 11-41.

[11]D’après Mauss, c’est au cours de l’année 1884 que Durkheim a précisé de façon
définitive le projet de sa thèse, c’est-à-dire l’année précédant son congé de l’enseignement
pour étudier les sciences sociales à Paris et ensuite en Allemagne. Voir M. Mauss, Œuvres,
1968, t. III, p. 505.

[12]Voir sur ce point l’excellente biographie établie par Marcel Fournier, Émile Durkheim
(1858-1917), Paris, Fayard, « Histoire de la pensée », 2007, p. 365 et s.

[13]Raymond Aron, « Introduction », in Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon,


1959, p. 8.

[14]M. Weber, Le savant et le politique, op. cit., p. 62.

[15]Max Weber, Essais sur la théorie de la science, Paris, Pocket, 1992, p. 122.

[16]Ibid., p. 123-125.

[17]Ibid., p. 377.

[18]Il était membre du comité directeur de ce parti. Pour une analyse complète de ses
engagements et de son œuvre, on pourra se référer à la biographie de Dirk Kaesler, Max
Weber. Sa vie, son œuvre, son influence, Paris, Fayard, 1996.

[19]Le lecteur pourra se reporter à Monique Hirschhorn et Jacques Coenen-Huther


(dir.), Durkheim, Weber : vers la fin des malentendus ?, Paris, L’Harmattan, « Logiques
sociales », 1994.

[20]On pourrait sur ce point rapprocher leurs leçons inaugurales respectives au Collège de
France. Voir Raymond Aron, De la condition historique du sociologue, Paris, Gallimard,
1971 (repris dans Raymond Aron, Les sociétés modernes, Paris, puf, « Quadrige / Grands
textes », 2006, p. 1067-1093) et Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, Paris, Minuit, 1982.

[21]Préface à L’aventure humaine. Encyclopédie des sciences de l’homme, III : Les sociétés
modernes, Paris, Société d’études littéraires et artistiques, 1966, p. 17.
[22]Raymond Aron, Mémoires. 50 ans de réflexion politique, Paris, Julliard, 1983, p. 70.

[23]Raymond Aron, « Science et conscience de la société » (1960), in R. Aron, Les sociétés


modernes, op. cit., p. 69.

[24]Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, p. 563.

[25]Gérard Mauger, « L’engagement sociologique », Critique, 1995, nos 579-580, p. 674-696.

[26]Pour reprendre le titre d’un film réalisé sur l’œuvre sociologique de Pierre Bourdieu.

[27]P. Bourdieu (avec Loïc Wacquant), Réponses, op. cit., p. 168.

[28]P. Bourdieu, Questions de sociologie, op. cit., p. 49.

[29]Ibid., p. 27.

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Ces corps
qui comptent encore
Judith Butler

L ’époque qui est la nôtre, marquée par tant d’atrocités et de morts


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absurdes, pose une question éthique et politique majeure : de quels
modes de représentation disposons-nous ? Il ne faudrait pas céder à la
tentation de proposer trop hâtivement une politique de la vulnérabilité
ou une politique du care comme une voie toute tracée pour le féminisme
ou pour la gauche. Certes, l’une et l’autre politiques doivent être prises
en considération, car nombreux sont ceux qui souffrent d’une trop grande
vulnérabilité. Mais cette problématique demande à être étudiée avec cir-
conspection. Certains estiment que nous devons identifier les groupes vul-
nérables et les protéger. J’avoue ne pas savoir exactement quel est ce
« nous », même si je ne suis pas fondamentalement hostile à cette
démarche. Ni la vulnérabilité ni le care ne peut servir de fondement à une
politique, si nous voulons qu’une disposition ou une condition humaine
actualisée et cohérente engendre, logiquement ou chronologiquement, un
cadre politique pour le féminisme. Il serait bien commode de pouvoir
élaborer une nouvelle politique à partir de la notion de vulnérabilité, mais
celle-ci ne peut ni être isolée d’autres termes ni servir de fondement
conceptuel. Une réflexion sur le lien entre vulnérabilité et résistance fait
apparaître les limites des conceptions de la vulnérabilité qui tantôt l’uti-
lisent comme un qualificatif sociologique attribué à certains groupes,
tantôt l’isolent comme une condition révélant une version particulière de
l’être humain. Il ne s’agit pas de se rassembler en tant que créatures vul-
nérables ni de former une catégorie d’individus s’identifiant fondamen-
talement comme vulnérables. Dans le contexte de la défense des droits
sociaux et de l’humanitarisme, on comprend que la vulnérabilité
s’applique à telles ou telles populations ; d’un point de vue sociologique,
il y a en effet des populations vulnérables qui requièrent une protection,
voire un care. Ce constat s’applique tout particulièrement à ceux qui sont
privés de leurs droits humains fondamentaux, aux masses de migrants
laissés pour compte par tant d’États-nations et d’organisations transna-
tionales, y compris l’Union européenne. Il s’applique aussi aux victimes
de féminicide en Amérique du Sud (en particulier au Honduras, au Gua-
temala, au Brésil, en Argentine et au Salvador), ainsi qu’à toutes les per-
sonnes brutalisées ou tuées en raison de leur féminisation, dont de
nombreuses femmes transgenres.
16 - Judith Butler

Ces morts sont souvent rapportées dans les médias, elles alimentent les
rubriques de faits divers, elles mettent le public en émoi mais, pour autant,
elles ne cessent de se reproduire. Elles suscitent la consternation, certes, mais
cette consternation ne s’accompagne pas forcément d’une analyse susceptible
d’enclencher une mobilisation contre ces crimes récurrents. De tels crimes nous
sont présentés tantôt comme des cas pathologiques, tantôt comme des tragé-
dies, tantôt comme des faits divers parmi d’autres. Les féministes, elles, s’effor-
cent de théoriser la situation afin d’identifier les termes dans lesquels elle devrait
être formulée et comprise. D’après Montserrat Sagot, « le féminicide exprime
sur un mode dramatique l’inégalité des relations entre le féminin et le masculin
et constitue une manifestation extrême de domination, de terreur, de vulné-
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rabilité sociale et d’extermination en toute impunité 1 ». Ces actes meurtriers
ne s’expliquent pas par des caractéristiques individuelles, pathologiques ni
même par une agressivité masculine. Ils relèvent bien plutôt de la reproduction
d’une structure sociale et s’apparentent à une forme extrême de terrorisme
sexiste 2.
Selon elle, le meurtre est une forme extrême de domination, dans le pro-
longement de la discrimination, du harcèlement et des violences conjugales.
Ce raisonnement aboutit cependant à un paradoxe : si l’objectif est l’extermi-
nation, alors le meurtrier ne peut plus exercer sa domination, puisque le domi-
nateur a besoin d’un dominé dont la subordination lui renvoie son propre
reflet. Si la personne ou la classe subordonnée meurt, alors le dominateur
devient la norme et un rapport d’inégalité imposée donne lieu au génocide.
Personne ne peut dominer les morts.
Le féminicide ne consiste pas à exterminer l’ensemble des femmes, mais il
établit néanmoins un climat dans lequel toute femme, y compris transgenre,
est menacée de mort. Les vivantes elles aussi sont exposées à cette menace.
Elles sont terrorisées par la prévalence de cette pratique meurtrière, elles sont
incitées à se subordonner pour échapper à ce destin, et leur subordination
même renvoie à leur statut de « tuable ». Dans ces conditions, les femmes sont
vouées à se subordonner ou à mourir. Ce pouvoir de terroriser est avalisé,
cautionné et entériné par la police, qui refuse d’engager des poursuites voire
maltraite les femmes qui osent porter plainte contre les violences dont elles
sont victimes ou témoins.
Le meurtre est bien évidemment une « violence », mais la perpétuation du
terrorisme institutionnalisé n’en est-elle pas une aussi ? La qualifier de violence
nous fait passer d’une conception de la violence physique à une conception de
la violence institutionnelle, l’une et l’autre étant indissociablement liées et
mutuellement renforcées dans une dialectique de la terreur. C’est ici qu’un

1 - Montserrat Sagot, « Femicidio (feminicidio) », in Susana Gamba, Dora Barrancos, Eva Giberti,
et Diana Maffía, (dir.), Diccionario de Estudios de Género y Feminismos, Buenos Aires, Editorial
Biblos, 2007.
2 - Julia Monárrez Fragoso, « Feminicidio sexual serial en Ciudad Juárez (1993-2001) », Debate
Feminista, année 13, vol. 25, avril 2002.
Ces corps qui comptent encore - 17

important travail théorique s’impose : comment comprendre la spécificité du


terrorisme sexuel ? Quel est son rapport à la domination et à l’extermination ?
Pouvons-nous l’interpréter dans le cadre d’une théorie générale de la sexualité
et de la violence ? Toutes ces questions nous permettent d’envisager la possi-
bilité d’une intervention d’ampleur mondiale destinée à reconceptualiser ces
formes de meurtre afin d’identifier les formes de pouvoir social qui les enté-
rinent. C’est seulement ainsi que nous parviendrons à contrer les versions des
faits qui imputent aux femmes la responsabilité de leur propre mort, qui pré-
sentent les hommes comme des cas pathologiques, ou qui sont sensibles à leur
rage. Aussi individuelles et atroces soient ces morts, elles s’inscrivent dans une
structure sociale qui a établi que les femmes ne sont pas pleurables (ungrie-
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vable). Les catégories qui ne rendent pas compte du fonctionnement du pou-
voir social dans de telles situations font obstacle à une opposition politique
efficace. Certes, de nombreuses questions restent en suspens : les usages du
discours sur les droits humains, le recours à des régimes juridiques qui repro-
duisent souvent les inégalités, la nécessité de comprendre les moyens de résis-
tance dont disposent les femmes dans de telles conditions de terreur.
L’établissement d’un bilan global de cette réalité supposerait que l’on
comprenne la manière dont surviennent de tels meurtres, notamment dans les
prisons et les villes américaines, qui prennent tout particulièrement pour cible
les femmes de couleur et les femmes transgenres, les plus vulnérables mais
aussi celles dont les formes de résistance politique pourraient bien s’avérer les
plus puissantes. La multiplication des études féministes et l’extension de la
jurisprudence dans ce domaine d’ores et déjà mieux connu et plus accessible
ont transformé le paysage juridique et politique. J’ignore quel type de révolu-
tion il nous faudrait enclencher pour venir à bout de cette forme de terrorisme,
mais c’est un idéal que nous devrions garder à l’esprit, aussi difficile cela puisse-
t-il paraître.
Comment nommer et contrer de telles formes de ciblage nécro-politique
sans produire une catégorie de victimes qui prive les femmes, y compris trans-
genres, de leurs réseaux, de leur théorie et de leur analyse, de leurs solidarités
et de leur force d’opposition ? Quand nous parlons de populations vulnérables,
nous ne pensons pas formuler une assertion ontologique à propos de ce
groupe ; nous pensons simplement recourir à une terminologie sociologique
ou juridique ad hoc. En bref, le point de vue raisonnable nous semble, dans ce
cadre, être à peu près le suivant : une population devenue vulnérable du fait
de certaines circonstances historiques est désignée ou identifiée, mais elle
pourra être délivrée de sa vulnérabilité dans la mesure où lui sera apporté un
soutien infrastructurel adéquat, et notamment un refuge et des droits. Ce
groupe perdra alors son statut de vulnérable, bien que d’autres populations
restent vulnérables du fait de leurs conditions historiques. Mais, si l’on consi-
dère que la mission consistant à les délivrer de leur vulnérabilité incombe à
ceux qui leur viennent en aide, les personnes qualifiées de vulnérables conser-
vent-elles et exercent-elles encore leur propre pouvoir, ou doivent-elles s’en
remettre à l’intervention d’un care paternaliste ?
18 - Judith Butler

Quand nous assignons ainsi la vulnérabilité à des personnes, nous concep-


tualisons et isolons la vulnérabilité comme un signe distinctif de vies humaines
exposées à certaines conditions historiques contingentes et, ce faisant, nous
escamotons la constellation de vulnérabilité, de colère, de persévérance et de
résistance qui émerge de ces conditions historiques. Pour bénéficier d’une aide
ou déclarer une crise humanitaire, il faut que les populations vulnérables soient
désignées comme telles par ceux qui ont l’autorité institutionnelle et discursive
pour envoyer de l’aide, engager des procédures juridiques, attirer l’attention
des médias. Or une population ainsi définie risque du même coup de voir niés
ses efforts d’action, ses formes de solidarité, ses réseaux de soutien et ses moyens
de résistance. Dans ces conditions, le discours par lequel elles sont représentées
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risque de donner d’elles une image fausse, en situant le pouvoir en dehors de
leur propre sphère d’action. Dès lors qu’elles sont qualifiées de vulnérables,
elles se trouvent privées de leur pouvoir. N’est-ce pas là un dilemme inextri-
cable, puisque nous les qualifions justement de vulnérables au motif qu’elles
ont été privées de pouvoir. Comment sortir de cette impasse ?

Une situation similaire affecte les populations réfugiées qui sont détenues
en Europe ou abandonnées sur la Méditerranée. À propos de ceux qui sont
parqués dans des camps à la frontière syrienne ou qui prennent la mer sans
aucune garantie de sauvetage, nous nous référons à des populations qui ris-
quent leur vie et dont la mort est un élément chiffrable de ce que Mbembe
appelle la nécro-politique. Sans m’attarder sur cette notion, je tiens à souligner
le caractère organisé des privations et des morts qui adviennent aux confins
de l’Europe. Au cours des deux dernières années, près de 3 000 personnes,
dont un grand nombre d’émigrés kurdes, sont morts en essayant de franchir
la Méditerranée. En Syrie, les pertes civiles sont colossales. Le Réseau syrien
des droits de l’homme estime que six années de guerre civile ont fait plus de
200 000 morts parmi la population, et ce chiffre est encore amplifié par les
centaines de victimes des récents bombardements américains. Parmi les innom-
brables exemples qui illustrent le processus consistant à nommer et à identifier
des populations vouées à la destitution et à la mort, citons le démantèlement
du camp de Calais, les maltraitances infligées aux Syriens et aux Kurdes parqués
à la frontière turque, et les différentes façons par lesquelles le racisme antimu-
sulman se déploie en Europe et aux États-Unis, et converge avec le racisme
anti-Noirs pour produire la notion de personnes jetables, considérées comme
quasi-mortes ou déjà mortes. Nous pourrions choisir d’établir une distinction
entre victimes de guerre et réfugiés, mais les réfugiés ne sont-ils pas eux-mêmes
une conséquence de la guerre ? Sans guerre, il n’y aurait pas de réfugiés. Les
réfugiés syriens subissent une condition générée par la guerre, ils sont victimes
de la guerre autant que de la fuite face à la guerre. Il arrive néanmoins que
ceux qui ont été privés de soutien infrastructurel se débrouillent pour mettre
en place des réseaux, échanger des plannings, comprendre et utiliser le droit
maritime international à leur avantage afin de passer des frontières, prévoir un
itinéraire, entrer en contact avec des communautés susceptibles de leur apporter
un soutien. Les réfugiés qui s’amassent aux frontières de l’Europe ne sont pas
précisément une vie nue – ce n’est pas en les privant encore davantage de leurs
Ces corps qui comptent encore - 19

capacités que nous reconnaîtrons leur souffrance. Dans une situation


effroyable, ils improvisent des formes de socialité, utilisent des téléphones por-
tables, élaborent des projets qu’ils mettent tant bien que mal à exécution, tra-
cent des cartes, apprennent une langue étrangère, même si de telles activités
ne sont pas toujours possibles. Alors même que leur capacité d’agir (agency)
est entravée à chaque tournant, ils arrivent parfois à trouver des moyens de
résister, de formuler une revendication politique. En revendiquant le droit
d’obtenir des papiers, le droit de circuler librement, le droit d’entrée, ils ne
surmontent pas leur vulnérabilité, ils la manifestent. Ils ne transforment pas
miraculeusement la vulnérabilité en force, mais ils exigent que la vie soit sou-
tenue afin de perdurer. Cette revendication peut s’exprimer par leur corps, par
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leur présence, par leur refus de bouger. Par l’image du téléphone portable qui
plaide virtuellement pour la vie réelle. En d’autres termes, la vulnérabilité
s’incarne dans l’expression même d’une revendication politique, dans l’acte de
résistance. On s’imagine parfois que l’action suppose un dépassement de la
vulnérabilité. Les vulnérables n’agissent pas ; l’action dénote la force. Sans doute
devrions-nous repenser l’acte de manifester, et la logique de la manifestation
elle-même, afin de réévaluer de tels présupposés.
Un autre exemple en est le journal allemand Daily Resistance, publié en
farsi, en arabe, en turc, en allemand, en français et en anglais : il sert de plate-
forme aux réfugiés qui peuvent y formuler un ensemble de revendications
politiques, dont l’abolition des camps de réfugiés, la fin de la politique alle-
mande de Residenzpflicht (restreignant leur mobilité géographique), la fin des
déportations, le droit de travailler et de faire des études. En 2012, dans la ville
bavaroise de Würzburg, des réfugiés se sont cousus la bouche en signe de
protestation parce que le gouvernement avait refusé de leur répondre. Ce geste
a été repris dans plusieurs sites et récemment encore par des migrants iraniens
à Calais en mars dernier, avant le démantèlement et l’évacuation de leur camp.
Leur point de vue, largement partagé, est que sans une réponse politique, les
réfugiés n’ont pas de voix : une voix qui n’est pas entendue n’est pas prise en
compte, et elle n’est donc pas une voix politique. Certes, les réfugiés n’ont pas
formulé leurs revendications en ces termes. Ils les ont exprimées par un geste
lisible et visible qui étouffe la voix comme signe et substance de leur revendi-
cation. En témoignant de l’impossibilité de faire entendre une revendication,
l’image de la bouche cousue est à elle-même sa propre revendication muette.
Elle fait de l’absence de voix une image visuelle pour dénoncer les limites
politiques qui sont imposées à l’audibilité. D’une certaine manière, nous voyons
à nouveau une forme de politique théâtrale qui affirme tout à la fois un pouvoir
et les limites imposées au pouvoir.
Autre exemple : celui de l’« homme immobile » qui, en juin 2013, dénonçait
le régime autoritaire d’Erdogan et ses atteintes aux fondements mêmes de la
démocratie que sont la liberté d’assemblée et d’expression. Les autorités turques
ayant interdit tout rassemblement sur la place Taksim, le chorégraphe Erden
Gündüz a pris l’initiative de protester en se tenant simplement debout, immo-
bile, silencieux, le regard fixe. Les centaines de personnes qui l’ont rejoint ne
pouvaient pas être accusées de former un rassemblement, dans la mesure où
20 - Judith Butler

aucune ne parlait ni ne bougeait. La performance consistait à mimer l’obéis-


sance, à illustrer les restrictions de liberté imposées par le régime, à s’y sou-
mettre pour mieux les dénoncer devant les caméras. Cette manifestation avait
une double signification : il s’agissait de montrer l’interdiction, de l’incarner,
de la représenter physiquement, de la mettre en scène, mais aussi de la contester,
de la dénoncer. Cette performance s’inscrivait dans un champ visuel ouvert
par les caméras de téléphones mobiles, formes de technologie qui échappent à
la censure. Il s’agissait donc, dans un même geste, de se soumettre à l’inter-
diction et de la défier. Dénoncer la censure en incarnant ses termes est assu-
rément un tour de force et un geste de défi.
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Pour conclure, je reviendrai sur les conditions de possibilité du deuil (grie-
vability). Est-il politique d’affirmer que certaines personnes sont plus ou moins
pleurables ? Peut-on considérer une population dans une certaine configura-
tion comme plus ou moins digne de deuil ? Il n’est évidemment pas question
ici d’attributs intrinsèques, mais de la manière dont les populations sont repré-
sentées et traitées dans le cadre de schémas dominants de pouvoir. Car une
population qui est prise pour cible, délaissée ou abandonnée à une mort cer-
taine est déjà une population dont les vies ne comptent pas en tant que telles
dans un cadre qui différencie, d’après des critères démographiques, ce qui peut
ou non mériter un deuil. Parfois, les vies qui ne sont pas dignes de deuil ne
sont même pas considérées comme des vies à part entière. Dès lors qu’une vie,
ou un ensemble de vies, est considérée comme indigne de deuil, ne cesse-t-elle
pas d’être considérée comme vivante ? Une vie indigne de deuil est-elle consi-
dérée comme une vie non-vivante ? Et, si oui, dans quel sens ?
Formulée ainsi, la notion de deuil peut sembler déconcertante. Nous
sommes en effet habitués à nous interroger sur la capacité des sujets à faire le
deuil, mais nous sommes assez peu enclins à demander si tous peuvent en faire
l’objet. C’est la perspective qu’adoptaient Alexander et Margarete Mitscherlich
dans leur ouvrage paru en Allemagne en 1967 sous le titre Le Deuil impossible
(Die Unfähigkeit zu trauern). Dans la lignée des travaux de Freud sur la mélan-
colie, ils s’interrogeaient sur l’incapacité de l’Allemagne d’après-guerre à faire
le deuil des pertes massives infligées par le régime nazi, ainsi que des pertes
subies par la population allemande. Selon eux, la mélancolie ne caractérisait
pas seulement le psychisme individuel, mais une condition collective, commune
ou, plus précisément, nationale. Le deuil implique la reconnaissance d’une
perte – ce que Freud appelait le « verdict de réalité » ; la mélancolie, en
revanche, refuse en quelque sorte d’entendre ou de prononcer ce verdict, elle
refuse de reconnaître une perte qui, à un certain niveau, est à la fois enregistrée
et niée.
Dès lors qu’une population est pleurable (grievable), elle peut être reconnue
comme population vivante dont la mort ferait l’objet d’un deuil : sa disparition
serait jugée inacceptable, injuste, choquante et scandaleuse. La pleurabilité est
une caractéristique attribuée à un groupe ou une population par un autre
groupe ou communauté, soit dans les termes d’un discours, soit dans les termes
d’une politique ou d’une institution. Cette caractérisation peut se faire par
Ces corps qui comptent encore - 21

divers intermédiaires et avec plus ou moins de force – elle peut aussi ne pas
se faire, ou ne se faire que de manière intermittente et incohérente, en fonction
du contexte ou de la manière dont le contexte évolue. Ce que je veux dire,
c’est que les individus ne peuvent être pleurés, ou être envisagés comme pleu-
rables, que dans la mesure où leur mort est reconnue comme une perte. Or la
perte ne peut être reconnue que si les conditions de reconnaissance sont établies
dans le cadre d’un certain champ intersubjectif. Et pourtant, reconnaître une
perte quand il n’y a pas de conditions établies pour sa reconnaissance peut
faire éclater la norme mélancolique, c’est-à-dire activer la dimension perfor-
mative du deuil public qui cherche à exposer les limites du deuil et établir de
nouveaux termes de reconnaissance. Cela serait une forme de deuil militant
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qui fait irruption dans l’espace et le temps publics, inaugurant une nouvelle
constellation spatio-temporelle.
Peut-être pourrions-nous dire simplement que toute vie mérite d’être
pleurée, et militer pour une prise en compte de cette égalité fondamentale.
Nous pourrions soutenir que cette affirmation est descriptive, que toute vie est
pleurable ; mais, si notre description s’en tient là, nous donnons une image
très erronée de la réalité actuelle. Peut-être devrions-nous donc être franche-
ment normatifs, sans vergogne, et affirmer que toute vie devrait mériter un
deuil, posant ainsi un horizon utopique dans lequel la théorie et la description
doivent fonctionner. Si nous voulons arguer que toute vie est intrinsèquement
pleurable, affirmant ainsi qu’elle a une valeur naturelle ou a priori, alors notre
assertion descriptive implique une assertion normative, selon laquelle toute vie
mérite un deuil. Mais pourquoi attendons-nous d’une assertion descriptive
qu’elle fasse ce travail normatif ? Puisqu’il nous faut signaler l’incohérence
radicale entre ce qui est et ce qui devrait être, gardons-les distincts, du moins
dans ce genre de débats. En effet, si nous appuyons notre théorie sur le présent,
l’assertion descriptive la plus pertinente n’est assurément pas que toutes les
vies sont également pleurables. Passons donc de ce qui est à ce qui devrait être,
ou du moins amorçons ce mouvement qui pose un horizon utopique pour
notre réflexion (merci, Drucilla Cornell, de m’avoir appris à le faire).
Par ailleurs, dire que toutes les vies ne sont pas également pleurables pré-
suppose un idéal égalitaire du deuil. Cette formulation a au moins deux impli-
cations qui posent certains problèmes critiques. La première implication
renvoie à la nécessité de nous demander s’il y a un moyen de mesurer ou
d’évaluer la pleurabilité. Comment établir que telle population est davantage
pleurable que telle autre ? Y a-t-il différents degrés de pleurabilité ? Il serait
assurément très troublant, voire totalement contre-productif, d’établir un calcul
qui puisse répondre à ces questions. La seule manière de comprendre l’affir-
mation selon laquelle certaines vies sont plus pleurables que d’autres, ou sont
dans certains cadres et dans certaines circonstances mieux protégées que
d’autres contre le danger, la destitution et la mort, est donc de dire avec Derrida
que la valeur inestimable d’une vie est reconnue dans un certain contexte et
pas dans un autre, ou que, dans le même contexte (si ce contexte peut être
déterminé), certains sont investis d’une valeur inestimable et d’autres d’une
valeur estimable. Faire l’objet d’un calcul, c’est déjà être entré dans la zone
22 - Judith Butler

grise du sans-deuil. La deuxième implication de la formule selon laquelle toutes


les vies ne sont pas traitées comme également dignes de deuil est que nous
devons revoir notre conception de l’égalité afin de comprendre désormais le
deuil comme un attribut social devant être soumis à des normes égalitaires. En
d’autres termes, il n’y aura pas d’égalité tant qu’il n’y a pas de deuil égal, ou
d’attribution égale du deuil. La possibilité de faire l’objet d’un deuil est une
condition nécessaire de l’égalité.
La lutte pour l’égalité est donc indissociable de la lutte contre la violence,
mais elle implique aussi un engagement envers une nouvelle biopolitique. Une
population considérée comme indigne de deuil a été privée de son statut de
population vivante. Dès lors qu’elle est socialement morte, ou soumise à une
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épistémê nécro-politique, elle ne peut pas faire l’objet d’un deuil. Seuls ceux qui
sont considérés comme vivants peuvent faire l’objet d’un deuil, peuvent être
considérés comme une perte humaine. Une vie déjà perdue ou perdue d’emblée
ne peut pas être perdue d’une manière significative et ne peut donc pas être
pleurée. Et pourtant, nous le savons, la vie qui est perdue d’emblée peut être
pleurée, précisément parce qu’elle était perdue avant d’avoir eu une chance de
vivre, et a épuisé toutes ses chances en tant que forme de perte perpétuelle.
Ainsi, quand nous disons qu’une vie n’est pas pleurable (ungrievable), nous
ne parlons pas seulement d’une vie déjà achevée. En effet, vivre dans le monde
en tant que vie susceptible de deuil, c’est savoir que notre mort sera pleurée,
pourra être pleurée, c’est avoir le sentiment de vivre dans un monde où notre
vie compte. C’est aussi savoir que cette vie sera protégée à cause de sa valeur,
qu’elle bénéficiera du soutien infrastructurel nécessaire pour vivre dans un
monde avec un avenir ouvert. Cette manière d’évaluer l’égale pleurabilité fait
partie de la biopolitique, et cela signifie que nous ne pouvons pas toujours
faire remonter cette forme d’inégalité à un processus souverain de prise de
décision. Dans le dernier chapitre de ses conférences de 1976 intitulées Il faut
défendre la société, Foucault retrace l’émergence du champ biopolitique au
19e siècle. Il définit la biopolitique comme l’exercice du pouvoir sur les êtres
humains en tant qu’être vivants. Distincte du pouvoir souverain, la biopolitique
ou biopouvoir est une formation proprement européenne. Elle opère à travers
diverses technologies et méthodes de gestion de la vie, mais aussi de la mort.
Foucault considère qu’il s’agit d’une forme de pouvoir bien particulière, s’exer-
çant sur les êtres humains en vertu de leur statut d’êtres vivants – qu’il appelle
parfois statut biologique, sans préciser à quelle version de la science biologique
il se réfère. Foucault définit la biopolitique comme le pouvoir de « faire vivre »
ou de « laisser mourir », distinct du pouvoir souverain de « prendre la vie »
(ou « faire mourir ») et « laisser vivre ». Comme souvent chez Foucault, ce
pouvoir ne s’exerce pas à partir d’un centre souverain : il y a plutôt de multiples
instances de pouvoir opérant dans un contexte post-souverain pour gérer des
populations vivantes, pour gérer leur vie, décider de les faire vivre ou de les
laisser mourir. Cette forme de biopouvoir réglemente notamment le caractère
vivable de la vie, déterminant le potentiel de vie relatif des populations. En
témoignent les taux de mortalité et de natalité qui indiquent des formes de
racisme relevant de la biopolitique. Comme l’explique Ruth Wilson Gilmore,
Ces corps qui comptent encore - 23

« le racisme se définit par la production et l’exploitation, sanctionnées par l’État


ou extra-judiciaires, d’une vulnérabilité différenciée selon les groupes face à la
mort prématurée 3 ». En témoignent aussi les politiques natalistes et les mou-
vements pro-life qui privilégient certaines formes de vie, ou de tissus vivants,
plutôt que d’autres, comme les femmes adolescentes ou adultes.
L’inégalité fondamentale qui conditionne la possibilité des personnes d’être
des sujets de deuil – et, dans le cadre d’un projet plus ambitieux, il nous fau-
drait aussi considérer comment ce calcul s’applique aux animaux – a trait à la
biopolitique, ou au point où la biopolitique devient nécro-politique. Ceux qui
disparaissent ou sont violemment effacés de la vie devraient être ouvertement
pleurés, car cela accorderait une valeur à ces vies. Mais ce n’est qu’en devenant
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dignes de deuil que les vivants apparaissent comme tels. Dire qu’ils méritent
un deuil équivaut à dire qu’ils ne devraient pas être perdus, que leur disparition
ne devrait pas avoir lieu, n’aurait pas dû avoir lieu, et que le monde doit
s’organiser de manière à anticiper et à empêcher leur disparition. En d’autres
termes, la reconnaissance des vies perdues les rend dignes de deuil, établit la
possibilité d’un deuil. L’affirmation radicale de la capacité à faire l’objet de
deuil parmi et par les vivants pousse à résister à cette vie ultra-précaire, à des
modes prolongés de mort vivante, à des blessures soudaines et violentes, à la
détention, à la mort. Cette résistance ne s’exprime pas simplement au nom de
la vie ou du droit à la vie, mais contre les conditions politiques qui organisent
la mort et l’escamotent. C’est un défi lancé au censeur par ceux dont la voix,
l’image et la théâtralité cherchent à briser le schéma de représentation qui les
rend non représentables.
Les corps qui résistent à la présomption de leur incapacité à faire l’objet
de deuil apparaissent comme tels aux yeux du public. En s’exposant dans le
contexte d’une manifestation, ils font apparaître le risque de mort ou d’expul-
sion, ils le mettent en évidence, ils font un pari et formulent une revendication
par leur propre persistance performative et incarnée.
Une réflexion sur le féminisme et sur l’avenir, sur l’avenir que nous appe-
lons féminisme, devra peut-être nous amener à opérer un retour sur le corps.
Notre slogan ne devrait plus désormais être « mon corps, mon choix, mon
droit », dans la mesure où le corps n’est pas à proprement parler une propriété
et ce que nous défendons n’est pas simplement notre liberté individuelle. Si
nous définissons le corps (c’est là pour le moment un postulat ontologique)
par sa dépendance vis-à-vis d’autres corps, de processus de vie dont il fait
partie, de réseaux de soutien auxquels il contribue, alors il est impossible de
concevoir les corps individuels comme totalement distincts les uns des autres.
C’est seulement en conceptualisant la signification politique du corps humain
dans le contexte des institutions, des pratiques et des relations dans lesquelles
il vit et se développe que nous pourrons dénoncer le meurtre, militer contre
l’indifférence et intervenir contre la précarité. Non seulement tel ou tel corps

3 - Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag. Prisons, Surplus, Crisis, and Opposition in Globalizing
California, Berkeley, University of California Press, 2007.
24 - Judith Butler

est délimité par un réseau de relations, mais cette délimitation contient et


rapproche à la fois ; le corps, peut-être justement en vertu de ses délimitations,
se différencie de et est exposé à un monde matériel et social qui rend possibles
sa vie et son action. Lorsque les conditions infrastructurelles de la vie sont
menacées, la vie l’est aussi. Cet argument matérialiste ne peut être ignoré qu’à
nos dépends.
En quoi une telle conception du corps change-t-elle la donne ? Définir le
corps par son interdépendance implique qu’il ne peut avoir d’existence réelle
sans un autre corps. Aucun corps n’est auto-subsistant. La frontière, la délimi-
tation l’expose toujours à un danger, mais aussi à la possibilité d’un contact,
d’une émotion, d’une passion ; elle lui donne la possibilité de s’appuyer sur,
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d’enlacer, voire d’être rattrapé dans sa chute. Le « moi » a besoin d’un « toi »
pour survivre et prospérer. Ce sont les relations sociales qui fondent les obliga-
tions mondiales plus larges que nous avons les uns envers les autres. Je ne peux
pas vivre sans vivre avec un groupe de personnes. Parce que nous sommes livrés
les uns aux autres sans forcément avoir le choix, parce que nous ne choisissons
pas nos parents ni notre monde, notre vie est empreinte d’une vulnérabilité et
d’une dépendance que nous n’avons pas choisies. Contester cette réalité, faire
comme si nous avions le contrôle, ne fréquenter que les personnes auxquelles
nous sommes liées par un contrat consensuel, c’est là une présomption libérale
qui nie les conditions même de l’incarnation. La vulnérabilité n’est pas simple-
ment un état ou une disposition subjective, elle est toujours liée à un objet, à
une perspective, à un monde qui affecte (et qui, en ce sens, est phénoménolo-
giquement « intentionnel »). Quelle que soit la forme sous laquelle se manifeste
la vulnérabilité (excitation, susceptibilité, désir, joie, peur, angoisse, appréhen-
sion), elle relève toujours déjà d’une épreuve relationnelle.
L’individualisme échoue à saisir la condition de vulnérabilité, d’exposition,
voire de dépendance que présuppose le droit lui-même et qui correspond à un
corps dont les délimitations sont elles-mêmes des relations sociales excitables et
tendues. Le fait qu’un corps qui chancelle et chute puisse être rattrapé par des
réseaux de soutien, ou qu’un corps en mouvement puisse avancer sur une route
pavée et sans obstacle dépend du fait qu’un monde ait été créée à la fois pour
sa gravité et sa mobilité – et du fait que ce monde puisse être maintenu. Notre
peau elle-même nous expose aux éléments et la manière de gérer cette exposition
est déjà une relation sociale : l’accès au logement, aux vêtements, aux soins médi-
caux. Même réduit à ses éléments les plus basiques et essentiels, le corps est
structuré par le monde social qui affecte la vie psychique par le biais de la peur
et du désir. Les questions fondamentales de mobilité, d’expression, de chaleur
et de santé impliquent ce corps dans un monde social dont l’accès est plus ou
moins praticable, plus ou moins ouvert, où les vêtements et le logement sont
plus ou moins disponibles, accessibles ou garantis. Cette incertitude, cette intru-
sion de la mort nous amène à nous interroger : Suis-je une vie ? La perte de
cette vie importe-t-elle ? Quels sont les corps qui comptent, et pourquoi ?

Traduit de l’anglais (États-Unis d’Amérique) par Myriam Dennehy


Ces corps qui comptent encore - 25

AUTRICE
Judith Butler est une philosophe américaine et une théoricienne féministe. Titulaire de la
chaire Maxine Elliot, elle est professeure au département de littérature comparative et
dans le programme de Théorie critique de l’Université de Californie, Berkeley. Internatio-
nalement connue pour avoir théorisé la performativité du genre, les travaux de Judith
Butler se concentrent plus généralement sur la relation entre normes sociales et formes
de vie. Elle cherche ainsi à comprendre comment des représentations et des cadres de
reconnaissance socio-historiques peuvent rendre certains sujets et expériences vécues
incompréhensibles, et en conséquence abjects, précaires. Elle est notamment l’auteure
de : Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion (La Découverte, 2005
[1990]) ; Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe »
(Éditions Amsterdam, 2009 [1993]) ; La Vie psychique du pouvoir. L’Assujettissement en
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théories (Léo Scheer Éditions, 2002 [1997]) ; Le Pouvoir des mots. Politique du performatif
(Éditions Amsterdam, 2004 [1997]) ; Antigone. La Parenté entre vie et mort (Epel, 2003
[2000]) ; Vie précaire. Les Pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001
(Éditions Amsterdam, 2005 [2004]) ; Défaire le genre (Éditions Amsterdam, 2013 [2004]) ;
Ce qui fait une vie (Zones, 2010 [2009]) ; Senses of the Subject (2015), Rassemblement.
Pluralité, performativité et politique (Fayard, 2016 [2015]).

AUTHOR
Judith Butler is an American philosopher and feminist theorist. She holds the Maxine Elliot
chair in the Department of Comparative Literature and the Program of Critical Theory at
the University of California, Berkeley. Internationally known for her definition of gender as
performative, Judith Butler’s work focuses more generally on the embodied relationship
between social norms and forms of life. She seeks to understand the ways in which socio-
historical representations and frames of recognition render specific subjects un-unders-
tandable and therefore abject, precarious. Her main publications are: Gender Trouble:
Feminism and the Subversion of Identity (Routledge, 1990); Bodies That Matter: On the
Discursive Limits of “Sex” (Routledge, 1993); The Psychic Life of Power: Theories of Sub-
jection (Stanford University Press,1997); Excitable Speech (Routledge, 1997); Antigone’s
Claim: Kinship Between Life and Death (Columbia University Press, 2000); Precarious Life:
Powers of Violence and Mourning (Verso, 2004); Undoing Gender (Routledge, 2004); Frames
of War: When Is Life Grievable? (Verso, 2009); Senses of the Subject (Fordham University
Press, 2015) and Notes Toward a Performative Theory of Assembly (Harvard University
Press, 2015).

TRADUCTRICE
Myriam Dennehy est une traductrice de nationalité franco-irlandaise. Après des études
de philosophie à la Sorbonne et de traduction à l’ESIT, elle a travaillé plusieurs années
dans l’édition à Paris. Elle a traduit de nombreux ouvrages et articles dans le domaine
des sciences humaines.

TRANSLATOR
Myriam Dennehy is a Franco-Irish translator. She studied philosophy at the Sorbonne and
translation at the ESIT, and worked for several years in the publishing industry in Paris.
She has translated numerous non-fiction books and articles.
26 - Judith Butler

RÉSUMÉ
Ces corps qui comptent encore
S’appuyant à la fois sur une compréhension du fonctionnement biopolitique des cadres de
pleurabilité des vies et sur des exemples de rassemblements performatifs, cette contri-
bution inédite rappelle que la vulnérabilité est avant tout une condition de la corporéité du
vivant, et qu’elle est à ce titre tant constitutive des formes de précarisation qu’il endure
que de ses capacités de résistances. Se distanciant des approches paternalistes visant à
« libérer » des catégories de population spécifiques de leur « état de vulnérabilité », Judith
Butler oppose ici à la norme mélancolique qui est le fondement des nécropolitiques
contemporaines, une éthique radicale de l’égale pleurabilité des vies.
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ABSTRACT
Bodies That Still Matter
Drawing both on an understanding of the biopolitical functioning of the frames of grieva-
bility and on examples of performative assemblies, this original contribution highlights that
vulnerability is above all a condition of the bodily state of the living, and that it is as such
a defining feature of its precariousness as well as of the subjects’ capacity for resistance.
Distancing herself from paternalistic approaches designed to “release” specific popula-
tions from their vulnerability, Judith Butler counters the melancholic norm that underlies
contemporary necropolitics, by standing for a radical ethic of the equal grievability of lives.
INTRODUCTION

J’ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est


irritant, surtout pour les femmes ; et il n’est pas neuf.
La querelle du féminisme a fait couler assez d’encre, à présent elle
est à peu près close : n’en parlons plus. On en parle encore cependant.
Et il ne semble pas que les volumineuses sottises débitées pendant ce
dernier siècle aient beaucoup éclairé le problème. D’ailleurs y a-t-il un
problème ? Et quel est-il ? Y a-t-il même des femmes ? Certes la
théorie de l’éternel féminin compte encore des adeptes ; ils
chuchotent : « Même en Russie, elles restent bien femmes » ; mais
d’autres gens bien informés – et les mêmes aussi quelquefois –
soupirent : « La femme se perd, la femme est perdue. » On ne sait plus
bien s’il existe encore des femmes, s’il en existera toujours, s’il faut ou
non le souhaiter, quelle place elles occupent en ce monde, quelle place
elles devraient y occuper. « Où sont les femmes ? » demandait
récemment un magazine intermittent(8). Mais d’abord : qu’est-ce
qu’une femme ? « Tota mulier in utero : c’est une matrice », dit l’un.
Cependant, parlant de certaines femmes, les connaisseurs décrètent :
« Ce ne sont pas des femmes » bien qu’elles aient un utérus comme les
autres. Tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il y a dans l’espèce
humaine des femelles ; elles constituent aujourd’hui comme autrefois
à peu près la moitié de l’humanité ; et pourtant on nous dit que « la
féminité est en péril » ; on nous exhorte : « Soyez femmes, restez
femmes, devenez femmes. » Tout être humain femelle n’est donc pas
nécessairement une femme ; il lui faut participer à cette réalité
mystérieuse et menacée qu’est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par
les ovaires ? ou figée au fond d’un ciel platonicien ? Suffit-il d’un jupon
à frou-frou pour la faire descendre sur terre ? Bien que certaines
femmes s’efforcent avec zèle de l’incarner, le modèle n’en a jamais été
déposé. On la décrit volontiers en termes vagues et miroitants qui
semblent empruntés au vocabulaire des voyantes. Au temps de saint
Thomas, elle apparaissait comme une essence aussi sûrement définie
que la vertu dormitive du pavot. Mais le conceptualisme a perdu du
terrain : les sciences biologiques et sociales ne croient plus en
l’existence d’entités immuablement fixées qui définiraient des
caractères donnés tels que ceux de la femme, du Juif ou du Noir ; elles
considèrent le caractère comme une réaction secondaire à une
situation. S’il n’y a plus aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a
jamais eu. Cela signifie-t-il que le mot « femme » n’ait aucun
contenu ? C’est ce qu’affirment vigoureusement les partisans de la
philosophie des lumières, du rationalisme, du nominalisme : les
femmes seraient seulement parmi les êtres humains ceux qu’on
désigne arbitrairement par le mot « femme » ; en particulier les
Américaines pensent volontiers que la femme en tant que telle n’a plus
lieu ; si une attardée se prend encore pour une femme, ses amies lui
conseillent de se faire psychanalyser afin de se délivrer de cette
obsession. À propos d’un ouvrage, d’ailleurs fort agaçant, intitulé
Modern Woman : a lost sex, Dorothy Parker a écrit : « Je ne peux être
juste pour les livres qui traitent de la femme en tant que femme… Mon
idée c’est que tous, aussi bien hommes que femmes, qui que nous
soyons, nous devons être considérés comme des êtres humains. » Mais
le nominalisme est une doctrine un peu courte ; et les antiféministes
ont beau jeu de montrer que les femmes ne sont pas des hommes.
Assurément la femme est comme l’homme un être humain : mais une
telle affirmation est abstraite ; le fait est que tout être humain concret
est toujours singulièrement situé. Refuser les notions d’éternel
féminin, d’âme noire, de caractère juif, ce n’est pas nier qu’il y ait
aujourd’hui des Juifs, des Noirs, des femmes : cette négation ne
représente pas pour les intéressés une libération, mais une fuite
inauthentique. Il est clair qu’aucune femme ne peut prétendre sans
mauvaise foi se situer par-delà son sexe. Une femme écrivain connue a
refusé voici quelques années de laisser paraître son portrait dans une
série de photographies consacrées précisément aux femmes écrivains :
elle voulait être rangée parmi les hommes ; mais pour obtenir ce
privilège, elle utilisa l’influence de son mari. Les femmes qui affirment
qu’elles sont des hommes n’en réclament pas moins des égards et des
hommages masculins. Je me rappelle aussi cette jeune trotskiste
debout sur une estrade au milieu d’un meeting houleux et qui
s’apprêtait à faire le coup de poing malgré son évidente fragilité ; elle
niait sa faiblesse féminine ; mais c’était par amour pour un militant
dont elle se voulait l’égale. L’attitude de défi dans laquelle se crispent
les Américaines prouve qu’elles sont hantées par le sentiment de leur
féminité. Et en vérité il suffit de se promener les yeux ouverts pour
constater que l’humanité se partage en deux catégories d’individus
dont les vêtements, le visage, le corps, les sourires, la démarche, les
intérêts, les occupations sont manifestement différents : peut-être ces
différences sont-elles superficielles, peut-être sont-elles destinées à
disparaître. Ce qui est certain, c’est que pour l’instant elles existent
avec une éclatante évidence.
Si sa fonction de femelle ne suffit pas à définir la femme, si nous
refusons aussi de l’expliquer par « l’éternel féminin » et si cependant
nous admettons que, fût-ce à titre provisoire, il y a des femmes sur
terre, nous avons donc à nous poser la question : qu’est-ce qu’une
femme ?
L’énoncé même du problème me suggère aussitôt une première
réponse. Il est significatif que je le pose. Un homme n’aurait pas idée
d’écrire un livre sur la situation singulière qu’occupent dans
l’humanité les mâles(9). Si je veux me définir je suis obligée d’abord de
déclarer : « Je suis une femme » ; cette vérité constitue le fond sur
lequel s’enlèvera toute autre affirmation. Un homme ne commence
jamais par se poser comme un individu d’un certain sexe : qu’il soit
homme, cela va de soi. C’est d’une manière formelle, sur les registres
des mairies et dans les déclarations d’identité, que les rubriques :
masculin, féminin apparaissent comme symétriques. Le rapport des
deux sexes n’est pas celui de deux électricités, de deux pôles : l’homme
représente à la fois le positif et le neutre au point qu’on dit en français
« les hommes » pour désigner les êtres humains, le sens singulier du
mot « vir » s’étant assimilé au sens général du mot « homo ». La
femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui
est imputée comme limitation, sans réciprocité. Je me suis agacée
parfois au cours de discussions abstraites d’entendre des hommes me
dire : « Vous pensez telle chose parce que vous êtes une femme » ;
mais je savais que ma seule défense, c’était de répondre : « Je la pense
parce qu’elle est vraie », éliminant par là ma subjectivité ; il n’était pas
question de répliquer : « Et vous pensez le contraire parce que vous
êtes un homme » ; car il est entendu que le fait d’être un homme n’est
pas une singularité ; un homme est dans son droit en étant homme,
c’est la femme qui est dans son tort. Pratiquement, de même que pour
les anciens il y avait une verticale absolue par rapport à laquelle se
définissait l’oblique, il y a un type humain absolu qui est le type
masculin. La femme a des ovaires, un utérus ; voilà des conditions
singulières qui l’enferment dans sa subjectivité ; on dit volontiers
qu’elle pense avec ses glandes. L’homme oublie superbement que son
anatomie comporte aussi des hormones, des testicules. Il saisit son
corps comme une relation directe et normale avec le monde qu’il croit
appréhender dans son objectivité, tandis qu’il considère le corps de la
femme comme alourdi par tout ce qui le spécifie : un obstacle, une
prison. « La femelle est femelle en vertu d’un certain manque de
qualités », disait Aristote. « Nous devons considérer le caractère des
femmes comme souffrant d’une défectuosité naturelle. » Et saint
Thomas à sa suite décrète que la femme est un « homme manqué », un
être « occasionnel ». C’est ce que symbolise l’histoire de la Genèse où
Ève apparaît comme tirée, selon le mot de Bossuet, d’un « os
surnuméraire » d’Adam. L’humanité est mâle et l’homme définit la
femme non en soi mais relativement à lui ; elle n’est pas considérée
comme un être autonome. « La femme, l’être relatif… », écrit Michelet.
C’est ainsi que M. Benda affirme dans le Rapport d’Uriel : « Le corps
de l’homme a un sens par lui-même, abstraction faite de celui de la
femme, alors que ce dernier en semble dénué si l’on n’évoque pas le
mâle… L’homme se pense sans la femme. Elle ne se pense pas sans
l’homme. » Et elle n’est rien d’autre que ce que l’homme en décide ;
ainsi on l’appelle « le sexe », voulant dire par là qu’elle apparaît
essentiellement au mâle comme un être sexué : pour lui, elle est sexe,
donc elle l’est absolument. Elle se détermine et se différencie par
rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle ; elle est
l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu : elle est
l’Autre(10).
La catégorie de l’Autre est aussi originelle que la conscience elle-
même. Dans les sociétés les plus primitives, dans les mythologies les
plus antiques on trouve toujours une dualité qui est celle du Même et
de l’Autre ; cette division n’a pas d’abord été placée sous le signe de la
division des sexes, elle ne dépend d’aucune donnée empirique : c’est ce
qui ressort entre autres des travaux de Granet sur la pensée chinoise,
de ceux de Dumézil sur les Indes et Rome. Dans les couples Varuna-
Mitra, Ouranos-Zeus, Soleil-Lune, Jour-Nuit, aucun élément féminin
n’est d’abord impliqué ; non plus que dans l’opposition du Bien au
Mal, des principes fastes et néfastes, de la droite et de la gauche, de
Dieu et de Lucifer ; l’altérité est une catégorie fondamentale de la
pensée humaine. Aucune collectivité ne se définit jamais comme Une
sans immédiatement poser l’Autre en face de soi. Il suffit de trois
voyageurs réunis par hasard dans un même compartiment pour que
tout le reste des voyageurs deviennent des « autres » vaguement
hostiles. Pour le villageois, tous les gens qui n’appartiennent pas à son
village sont des « autres » suspects ; pour le natif d’un pays, les
habitants des pays qui ne sont pas le sien apparaissent comme des
« étrangers » ; les Juifs sont « des autres » pour l’antisémite, les Noirs
pour les racistes américains, les indigènes pour les colons, les
prolétaires pour les classes possédantes. À la fin d’une étude
approfondie sur les diverses figures des sociétés primitives Lévi-
Strauss a pu conclure : « Le passage de l’état de Nature à l’état de
Culture se définit par l’aptitude de la part de l’homme à penser les
relations biologiques sous la forme de systèmes d’oppositions : la
dualité, l’alternance, l’opposition et la symétrie, qu’elles se présentent
sous des formes définies ou des formes floues, constituent moins des
phénomènes qu’il s’agit d’expliquer que les données fondamentales et
immédiates de la réalité sociale(11). » Ces phénomènes ne sauraient se
comprendre si la réalité humaine était exclusivement un mitsein basé
sur la solidarité et l’amitié. Il s’éclaire au contraire si suivant Hegel on
découvre dans la conscience elle-même une fondamentale hostilité à
l’égard de toute autre conscience ; le sujet ne se pose qu’en opposant :
il prétend s’affirmer comme l’essentiel et constituer l’autre en
inessentiel, en objet.
Seulement l’autre conscience lui oppose une prétention
réciproque : en voyage le natif s’aperçoit avec scandale qu’il y a dans
les pays voisins des natifs qui le regardent à son tour comme étranger ;
entre villages, clans, nations, classes, il y a des guerres, des potlatchs,
des marchés, des traités, des luttes qui ôtent à l’idée de l’Autre son
sens absolu et en découvrent la relativité ; bon gré, mal gré, individus
et groupes sont bien obligés de reconnaître la réciprocité de leur
rapport. Comment donc se fait-il qu’entre les sexes cette réciprocité
n’ait pas été posée, que l’un des termes se soit affirmé comme le seul
essentiel, niant toute relativité par rapport à son corrélatif, définissant
celui-ci comme l’altérité pure ? Pourquoi les femmes ne contestent-
elles pas la souveraineté mâle ? Aucun sujet ne se pose d’emblée et
spontanément comme l’inessentiel ; ce n’est pas l’Autre qui se
définissant comme Autre définit l’Un : il est posé comme Autre par
l’Un se posant comme Un. Mais pour que le retournement de l’Autre à
l’Un ne s’opère pas, il faut qu’il se soumette à ce point de vue étranger.
D’où vient en la femme cette soumission ?
Il existe d’autres cas où, pendant un temps plus ou moins long, une
catégorie a réussi à en dominer absolument une autre. C’est souvent
l’inégalité numérique qui confère ce privilège : la majorité impose sa
loi à la minorité ou la persécute. Mais les femmes ne sont pas comme
les Noirs d’Amérique, comme les Juifs, une minorité : il y a autant de
femmes que d’hommes sur terre. Souvent aussi les deux groupes en
présence ont d’abord été indépendants : ils s’ignoraient autrefois, ou
chacun admettait l’autonomie de l’autre ; et c’est un événement
historique qui a subordonné le plus faible au plus fort : la diaspora
juive, l’introduction de l’esclavage en Amérique, les conquêtes
coloniales sont des faits datés. Dans ces cas, pour les opprimés il y a eu
un avant : ils ont en commun un passé, une tradition, parfois une
religion, une culture. En ce sens le rapprochement établi par Bebel
entre les femmes et le prolétariat serait le mieux fondé : les prolétaires
non plus ne sont pas en infériorité numérique et ils n’ont jamais
constitué une collectivité séparée. Cependant, à défaut d’un
événement, c’est un développement historique qui explique leur
existence en tant que classe et qui rend compte de la distribution de
ces individus dans cette classe. Il n’y a pas toujours eu des prolétaires :
il y a toujours eu des femmes ; elles sont femmes par leur structure
physiologique ; aussi loin que l’histoire remonte, elles ont toujours été
subordonnées à l’homme : leur dépendance n’est pas la conséquence
d’un événement ou d’un devenir, elle n’est pas arrivée. C’est en partie
parce qu’elle échappe au caractère accidentel du fait historique que
l’altérité apparaît ici comme un absolu. Une situation qui s’est créée à
travers le temps peut se défaire en un autre temps : les Noirs de Haïti
entre autres l’ont bien prouvé ; il semble, au contraire, qu’une
condition naturelle défie le changement. En vérité pas plus que la
réalité historique la nature n’est un donné immuable. Si la femme se
découvre comme l’inessentiel qui jamais ne retourne à l’essentiel, c’est
qu’elle n’opère pas elle-même ce retour. Les prolétaires disent
« nous ». Les Noirs aussi. Se posant comme sujets ils changent en
« autres » les bourgeois, les Blancs. Les femmes – sauf en certains
congrès qui restent des manifestations abstraites – ne disent pas
« nous » ; les hommes disent « les femmes » et elles reprennent ces
mots pour se désigner elles-mêmes ; mais elles ne se posent pas
authentiquement comme Sujet. Les prolétaires ont fait la révolution en
Russie, les Noirs à Haïti, les Indochinois se battent en Indochine :
l’action des femmes n’a jamais été qu’une agitation symbolique ; elles
n’ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles
n’ont rien pris : elles ont reçu(12). C’est qu’elles n’ont pas les moyens
concrets de se rassembler en une unité qui se poserait en s’opposant.
Elles n’ont pas de passé, d’histoire, de religion qui leur soit propre ; et
elles n’ont pas comme les prolétaires une solidarité de travail et
d’intérêts ; il n’y a pas même entre elles cette promiscuité spatiale qui
fait des Noirs d’Amérique, des Juifs des ghettos, des ouvriers de Saint-
Denis ou des usines Renault une communauté. Elles vivent dispersées
parmi les hommes, rattachées par l’habitat, le travail, les intérêts
économiques, la condition sociale à certains hommes – père ou mari –
plus étroitement qu’aux autres femmes. Bourgeoises, elles sont
solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires ; blanches, des
hommes blancs et non des femmes noires. Le prolétariat pourrait se
proposer de massacrer la classe dirigeante ; un Juif, un Noir
fanatiques pourraient rêver d’accaparer le secret de la bombe
atomique et de faire une humanité tout entière juive, tout entière
noire : même en songe la femme ne peut exterminer les mâles. Le lien
qui l’unit à ses oppresseurs n’est comparable à aucun autre. La
division des sexes est en effet un donné biologique, non un moment de
l’histoire humaine. C’est au sein d’un mitsein originel que leur
opposition s’est dessinée et elle ne l’a pas brisée. Le couple est une
unité fondamentale dont les deux moitiés sont rivées l’une à l’autre :
aucun clivage de la société par sexes n’est possible. C’est là ce qui
caractérise fondamentalement la femme : elle est l’Autre au cœur
d’une totalité dont les deux termes sont nécessaires l’un à l’autre.
On pourrait imaginer que cette réciprocité eût facilité sa libération ;
quand Hercule file la laine au pied d’Omphale, son désir l’enchaîne :
pourquoi Omphale n’a-t-elle pas réussi à acquérir un durable
pouvoir ? Pour se venger de Jason, Médée tue ses enfants : cette
sauvage légende suggère que du lien qui l’attache à l’enfant la femme
aurait pu tirer un ascendant redoutable. Aristophane a imaginé
plaisamment dans Lysistrata une assemblée de femmes où celles-ci
eussent tenté d’exploiter en commun à des fins sociales le besoin que
les hommes ont d’elles : mais ce n’est qu’une comédie. La légende, qui
prétend que les Sabines ravies ont opposé à leurs ravisseurs une
stérilité obstinée, raconte aussi qu’en les frappant de lanières de cuir
les hommes ont eu magiquement raison de leur résistance. Le besoin
biologique – désir sexuel et désir d’une postérité – qui met le mâle
sous la dépendance de la femelle n’a pas affranchi socialement la
femme. Le maître et l’esclave aussi sont unis par un besoin
économique réciproque qui ne libère pas l’esclave. C’est que dans le
rapport du maître à l’esclave, le maître ne pose pas le besoin qu’il a de
l’autre ; il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin et ne le médiatise
pas ; au contraire l’esclave dans la dépendance, espoir ou peur,
intériorise le besoin qu’il a du maître ; l’urgence du besoin fût-elle
égale en tous deux joue toujours en faveur de l’oppresseur contre
l’opprimé : c’est ce lui explique que la libération de la classe ouvrière
par exemple ait été si lente. Or la femme a toujours été, sinon l’esclave
de l’homme, du moins sa vassale ; les deux sexes ne se sont jamais
partagé le monde à égalité ; et aujourd’hui encore, bien que sa
condition soit en train d’évoluer, la femme est lourdement handicapée.
En presque aucun pays son statut légal n’est identique à celui de
l’homme et souvent Il la désavantage considérablement. Même
lorsque des droits lui sont abstraitement reconnus, une longue
habitude empêche qu’ils ne trouvent dans les mœurs leur expression
concrète. Économiquement hommes et femmes constituent presque
deux castes ; toutes choses égales, les premiers ont des situations plus
avantageuses, des salaires plus élevés, plus de chances de réussite que
leurs concurrentes de fraîche date ; ils occupent dans l’industrie, la
politique, etc., un beaucoup plus grand nombre de places et ce sont
eux qui détiennent les postes les plus importants. Outre les pouvoirs
concrets qu’ils possèdent, ils sont revêtus d’un prestige dont toute
l’éducation de l’enfant maintient la tradition : le présent enveloppe le
passé, et dans le passé toute l’histoire a été faite par les mâles. Au
moment où les femmes commencent à prendre part à l’élaboration du
monde, ce monde est encore un monde qui appartient aux hommes :
ils n’en doutent pas, elles en doutent à peine. Refuser d’être l’Autre,
refuser la complicité avec l’homme, ce serait pour elles renoncer à tous
les avantages que l’alliance avec la caste supérieure peut leur conférer.
L’homme suzerain protégera matériellement la femme lige et il se
chargera de justifier son existence : avec le risque économique elle
esquive le risque métaphysique d’une liberté qui doit inventer ses fins
sans secours. En effet, à côté de la prétention de tout individu à
s’affirmer comme sujet, qui est une prétention éthique, il y a aussi en
lui la tentation de fuir sa liberté et de se constituer en chose : c’est un
chemin néfaste car passif, aliéné, perdu, il est alors la proie de volontés
étrangères, coupé de sa transcendance, frustré de toute valeur. Mais
c’est un chemin facile : on évite ainsi l’angoisse et la tension de
l’existence authentiquement assumée. L’homme qui constitue la
femme comme un Autre rencontrera donc en elle de profondes
complicités. Ainsi, la femme ne se revendique pas comme sujet parce
qu’elle n’en a pas les moyens concrets, parce qu’elle éprouve le lien
nécessaire qui la rattache à l’homme sans en poser la réciprocité, et
parce que souvent elle se complaît dans son rôle d’Autre.
Mais une question se pose aussitôt : comment toute cette histoire
a-t-elle commencé ? On comprend que la dualité des sexes comme
toute dualité se soit traduite par un conflit. On comprend que si l’un
des deux réussissait à imposer sa supériorité, celle-ci devait s’établir
comme absolue. Il reste à expliquer que ce soit l’homme qui ait gagné
au départ. Il semble que les femmes auraient pu remporter la victoire ;
ou la lutte aurait pu ne jamais se résoudre. D’où vient que ce monde a
toujours appartenu aux hommes et que seulement aujourd’hui les
choses commencent à changer ? Ce changement est-il un bien ?
Amènera-t-il ou non un égal partage du monde entre hommes et
femmes ?
Ces questions sont loin d’être neuves ; on y a fait déjà quantité de
réponses ; mais précisément le seul fait que la femme est Autre
conteste toutes les justifications que les hommes ont jamais pu en
donner : elles leur étaient trop évidemment dictées par leur intérêt.
« Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être
suspect, car ils sont à la fois juge et partie », a dit au XVIIe siècle
Poulain de la Barre, féministe peu connu. Partout, en tout temps, les
mâles ont étalé la satisfaction qu’ils éprouvent à se sentir les rois de la
création. « Béni soit Dieu notre Seigneur et le Seigneur de tous les
mondes qu’Il ne m’ait pas fait femme », disent les Juifs dans leurs
prières matinales ; cependant que leurs épouses murmurent avec
résignation : « Béni soit le Seigneur qu’Il m’ait créée selon sa
volonté. » Parmi les bienfaits dont Platon remerciait les dieux, le
premier était qu’ils l’aient créé libre et non esclave, le second homme
et non femme. Mais les mâles n’auraient pu jouir pleinement de ce
privilège s’ils ne l’avaient considéré comme fondé dans l’absolu et dans
l’éternité : du fait de leur suprématie ils ont cherché à faire un droit.
« Ceux qui ont fait et compilé les lois étant des hommes ont favorisé
leur sexe, et les jurisconsultes ont tourné les lois en principes », dit
encore Poulain de la Barre. Législateurs, prêtres, philosophes,
écrivains, savants se sont acharnés à démontrer que la condition
subordonnée de la femme était voulue dans le ciel et profitable à la
terre. Les religions forgées par les hommes reflètent cette volonté de
domination : dans les légendes d’Ève, de Pandore, ils ont puisé des
armes. Ils ont mis la philosophie, la théologie à leur service comme on
a vu par les phrases d’Aristote, de saint Thomas que nous avons citées.
Depuis l’Antiquité, satiristes et moralistes se sont complu à faire le
tableau des faiblesses féminines. On sait quels violents réquisitoires
ont été dressés contre elles à travers toute la littérature française :
Montherlant reprend avec moins de verve la tradition de Jean
de Meung. Cette hostilité paraît quelquefois fondée, souvent gratuite ;
en vérité elle recouvre une volonté d’autojustification plus ou moins
adroitement masquée. « Il est plus facile d’accuser un sexe que
d’excuser l’autre », dit Montaigne. En certains cas le processus est
évident. Il est frappant par exemple que le code romain pour limiter
les droits de la femme invoque « l’imbécillité, la fragilité du sexe » au
moment où par l’affaiblissement de la famille elle devient un danger
pour les héritiers mâles. Il est frappant qu’au XVIe siècle, pour tenir la
femme mariée en tutelle, on fasse appel à l’autorité de saint Augustin,
déclarant que « la femme est une beste qui n’est ni ferme ni estable »
alors que la célibataire est reconnue capable de gérer ses biens.
Montaigne a fort bien compris l’arbitraire et l’injustice du sort assigné
à la femme : « Les femmes n’ont pas du tout tort quand elles refusent
les règles qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les
hommes qui les ont faites sans elles. Il y a naturellement brigue et
riotte entre elles et nous » ; mais il ne va pas jusqu’à se faire leur
champion. C’est seulement au XVIIIe que des hommes profondément
démocrates envisagent la question avec objectivité. Diderot entre
autres s’attache à démontrer que la femme est comme l’homme un
être humain. Un peu plus tard Stuart Mill la défend avec ardeur. Mais
ces philosophes sont d’une exceptionnelle impartialité. Au XIXe siècle
la querelle du féminisme devient à nouveau une querelle de partisans ;
une des conséquences de la révolution industrielle, c’est la
participation de la femme au travail producteur : à ce moment les
revendications féministes sortent du domaine théorique, elles trouvent
des bases économiques ; leurs adversaires deviennent d’autant plus
agressifs ; quoique la propriété foncière soit en partie détrônée, la
bourgeoisie s’accroche à la vieille morale qui voit dans la solidité de la
famille le garant de la propriété privée : elle réclame la femme au foyer
d’autant plus âprement que son émancipation devient une véritable
menace ; à l’intérieur même de la classe ouvrière, les hommes ont
essayé de freiner cette libération parce que les femmes leur
apparaissaient comme de dangereuses concurrentes et d’autant plus
qu’elles étaient habituées à travailler à de bas salaires(13). Pour
prouver l’infériorité de la femme, les antiféministes ont alors mis à
contribution non seulement comme naguère la religion, la
philosophie, la théologie mais aussi la science : biologie, psychologie
expérimentale, etc. Tout au plus consentait-on à accorder à l’autre
sexe « l’égalité dans la différence ». Cette formule qui a fait fortune est
très significative : c’est exactement celle qu’utilisent à propos des Noirs
d’Amérique les lois Jim Crow ; or, cette ségrégation soi-disant
égalitaire n’a servi qu’à introduire les plus extrêmes discriminations.
Cette rencontre n’a rien d’un hasard : qu’il s’agisse d’une race, d’une
caste, d’une classe, d’un sexe réduits à une condition inférieure, les
processus de justification sont les mêmes. « L’éternel féminin » c’est
l’homologue de « l’âme noire » et du « caractère juif ». Le problème
juif est d’ailleurs dans son ensemble très différent des deux autres : le
Juif pour l’antisémite n’est pas tant un inférieur qu’un ennemi et on ne
lui reconnaît en ce monde aucune place qui soit sienne ; on souhaite
plutôt l’anéantir. Mais il y a de profondes analogies entre la situation
des femmes et celle des Noirs : les unes et les autres s’émancipent
aujourd’hui d’un même paternalisme et la caste naguère maîtresse
veut les maintenir à « leur place », c’est-à-dire à la place qu’elle a
choisie pour eux ; dans les deux cas elle se répand en éloges plus ou
moins sincères sur les vertus du « bon Noir » à l’âme inconsciente,
enfantine, rieuse, du Noir résigné, et de la femme « vraiment femme »,
c’est-à-dire frivole, puérile, irresponsable, la femme soumise à
l’homme. Dans les deux cas elle tire argument de l’état de fait qu’elle a
créé. On connaît la boutade de Bernard Shaw : « L’Américain blanc,
dit-il, en substance, relègue le Noir au rang de cireur de souliers : et il
en conclut qu’il n’est bon qu’à cirer des souliers. » On retrouve ce
cercle vicieux en toutes circonstances analogues : quand un individu
ou un groupe d’individus est maintenu en situation d’infériorité, le fait
est qu’il est inférieur ; mais c’est sur la portée du mot être qu’il
faudrait s’entendre ; la mauvaise foi consiste à lui donner une valeur
substantielle alors qu’il a le sens dynamique hégélien : être c’est être
devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se manifeste ; oui, les femmes dans
l’ensemble sont aujourd’hui inférieures aux hommes, c’est-à-dire que
leur situation leur ouvre de moindres possibilités : le problème c’est de
savoir si cet état de choses doit se perpétuer.
Beaucoup d’hommes le souhaitent : tous n’ont pas encore désarmé.
La bourgeoisie conservatrice continue à voir dans l’émancipation de la
femme un danger qui menace sa morale et ses intérêts. Certains mâles
redoutent la concurrence féminine. Dans l’Hebdo-Latin un étudiant
déclarait l’autre jour : « Toute étudiante qui prend une situation de
médecin ou d’avocat nous vole une place » ; celui-là ne mettait pas en
question ses droits sur ce monde. Les intérêts économiques ne jouent
pas seuls. Un des bénéfices que l’oppression assure aux oppresseurs
c’est que le plus humble d’entre eux se sent supérieur : un « pauvre
Blanc » du Sud des U.S.A. a la consolation de se dire qu’il n’est pas un
« sale nègre » ; et les Blancs plus fortunés exploitent habilement cet
orgueil. De même le plus médiocre des mâles se croit en face des
femmes un demi-dieu. Il était beaucoup plus facile à
M. de Montherlant de se penser un héros quand il se confrontait à des
femmes (d’ailleurs choisies à dessein) que lorsqu’il a eu à tenir parmi
des hommes son rôle d’homme : rôle dont beaucoup de femmes se
sont acquittées mieux que lui. C’est ainsi qu’en septembre 1948, dans
un de ses articles du Figaro littéraire, M. Claude Mauriac – dont
chacun admire la puissante originalité – pouvait(14) écrire à propos
des femmes : « Nous écoutons sur un ton (sic !) d’indifférence polie…
la plus brillante d’entre elles, sachant bien que son esprit reflète de
façon plus ou moins éclatante des idées qui viennent de nous. » Ce ne
sont évidemment pas les idées de M. C. Mauriac en personne que son
interlocutrice reflète, étant donné qu’on ne lui en connaît aucune ;
qu’elle reflète des idées qui viennent des hommes, c’est possible :
parmi les mâles mêmes il en est plus d’un qui tient pour siennes des
opinions qu’il n’a pas inventées ; on peut se demander si M. Claude
Mauriac n’aurait pas intérêt à s’entretenir avec un bon reflet de
Descartes, de Marx, de Gide plutôt qu’avec lui-même ; ce qui est
remarquable, c’est que par l’équivoque du nous il s’identifie avec saint
Paul, Hegel, Lénine, Nietzsche, et du haut de leur grandeur il
considère avec dédain le troupeau des femmes qui osent lui parler sur
un pied d’égalité ; à vrai dire j’en sais plus d’une qui n’aurait pas la
patience d’accorder à M. Mauriac un « ton d’indifférence polie ».
J’ai insisté sur cet exemple parce que la naïveté masculine y est
désarmante. Il y a beaucoup d’autres manières plus subtiles dont les
hommes tirent profit de l’altérité de la femme. Pour tous ceux qui
souffrent de complexe d’infériorité, il y a là un liniment miraculeux :
nul n’est plus arrogant à l’égard des femmes, agressif ou dédaigneux,
qu’un homme inquiet de sa virilité. Ceux qui ne sont pas intimidés par
leurs semblables sont aussi beaucoup plus disposés à reconnaître dans
la femme un semblable ; même à ceux-ci cependant le mythe de la
Femme, de l’Autre, est cher pour beaucoup de raisons(15) ; on ne
saurait les blâmer de ne pas sacrifier de gaieté de cœur tous les
bienfaits qu’ils en retirent : ils savent ce qu’ils perdent en renonçant à
la femme telle qu’ils la rêvent, ils ignorent ce que leur apportera la
femme telle qu’elle sera demain. Il faut beaucoup d’abnégation pour
refuser de se poser comme le Sujet unique et absolu. D’ailleurs la
grande majorité des hommes n’assume pas explicitement cette
prétention. Ils ne posent pas la femme comme une inférieure : ils sont
aujourd’hui trop pénétrés de l’idéal démocratique pour ne pas
reconnaître en tous les êtres humains des égaux. Au sein de la famille,
la femme est apparue à l’enfant, au jeune homme comme revêtue de la
même dignité sociale que les adultes mâles : ensuite il a éprouvé dans
le désir et l’amour la résistance, l’indépendance, de la femme désirée et
aimée ; marié, il respecte dans sa femme l’épouse, la mère, et dans
l’expérience concrète de la vie conjugale elle s’affirme en face de lui
comme une liberté. Il peut donc se persuader qu’il n’y a plus entre les
sexes de hiérarchie sociale et qu’en gros, à travers les différences, la
femme est une égale. Comme il constate cependant certaines
infériorités – dont la plus importante est l’incapacité professionnelle
–, il met celles-ci sur le compte de la nature. Quand il a à l’égard de la
femme une attitude de collaboration et de bienveillance, il thématise le
principe de l’égalité abstraite ; et l’inégalité concrète qu’il constate, il
ne la pose pas. Mais dès qu’il entre en conflit avec elle, la situation se
renverse : il thématisera l’inégalité concrète et s’en autorisera même
pour nier l’égalité abstraite(16). C’est ainsi que beaucoup d’hommes
affirment avec une quasi bonne foi que les femmes sont les égales de
l’homme et qu’elles n’ont rien à revendiquer, et en même temps : que
les femmes ne pourront jamais être les égales de l’homme et que leurs
revendications sont vaines. C’est qu’il est difficile à l’homme de
mesurer l’extrême importance de discriminations sociales qui
semblent du dehors insignifiantes et dont les répercussions morales,
intellectuelles sont dans la femme si profondes qu’elles peuvent
paraître avoir leur source dans une nature originelle(17). L’homme qui
a le plus de sympathie pour la femme ne connaît jamais bien sa
situation concrète. Aussi n’y a-t-il pas lieu de croire les mâles quand ils
s’efforcent de défendre des privilèges dont ils ne mesurent même pas
toute l’étendue. Nous ne nous laisserons donc pas intimider par le
nombre et la violence des attaques dirigées contre les femmes ; ni
circonvenir par les éloges intéressés qui sont décernés à la « vraie
femme » ; ni gagner par l’enthousiasme que suscite sa destinée chez
des hommes qui ne voudraient pour rien au monde la partager.
Cependant nous ne devons pas considérer avec moins de méfiance
les arguments des féministes : bien souvent le souci polémique leur ôte
toute valeur. Si la « question des femmes » est si oiseuse c’est que
l’arrogance masculine en a fait une « querelle » ; quand on se querelle,
on ne raisonne plus bien. Ce qu’on a cherché inlassablement à prouver
c’est que la femme est supérieure, inférieure ou égale à l’homme :
créée après Adam, elle est évidemment un être secondaire, ont dit les
uns ; au contraire, ont dit les autres, Adam n’était qu’une ébauche et
Dieu a réussi l’être humain dans sa perfection quand il a créé Ève ; son
cerveau est le plus petit : mais il est relativement le plus grand ; le
Christ s’est fait homme : c’est peut-être par humilité. Chaque
argument appelle aussitôt son contraire et souvent tous deux portent à
faux. Si on veut tenter d’y voir clair il faut sortir de ces ornières ; il faut
refuser les vagues notions de supériorité, infériorité, égalité qui ont
perverti toutes les discussions et repartir à neuf.
Mais alors comment poserons-nous la question ? Et d’abord qui
sommes-nous pour la poser ? Les hommes sont juge et partie : les
femmes aussi. Où trouver un ange ? En vérité un ange serait mal
qualifié pour parler, il ignorerait toutes les données du problème ;
quant à l’hermaphrodite, c’est un cas bien singulier : il n’est pas à la
fois homme et femme mais plutôt ni homme ni femme. Je crois que
pour élucider la situation de la femme, ce sont encore certaines
femmes qui sont le mieux placées. C’est un sophisme que de prétendre
enfermer Épiménide dans le concept de Crétois et les Crétois dans
celui de menteur : ce n’est pas une mystérieuse essence qui dicte aux
hommes et aux femmes la bonne ou la mauvaise foi ; c’est leur
situation qui les dispose plus ou moins à la recherche de la vérité.
Beaucoup de femmes d’aujourd’hui, ayant eu la chance de se voir
restituer tous les privilèges de l’être humain, peuvent s’offrir le luxe de
l’impartialité : nous en éprouvons même le besoin. Nous ne sommes
plus comme nos aînées des combattantes ; en gros nous avons gagné la
partie ; dans les dernières discussions sur le statut de la femme,
l’O.N.U. n’a cessé de réclamer impérieusement que l’égalité des sexes
achève de se réaliser, et déjà nombre d’entre nous n’ont jamais eu à
éprouver leur féminité comme une gêne ou un obstacle ; beaucoup de
problèmes nous paraissent plus essentiels que ceux qui nous
concernent singulièrement : ce détachement même nous permet
d’espérer que notre attitude sera objective. Cependant nous
connaissons plus intimement que les hommes le monde féminin parce
que nous y avons nos racines ; nous saisissons plus immédiatement ce
que signifie pour un être humain le fait d’être féminin ; et nous nous
soucions davantage de le savoir. J’ai dit qu’il y avait des problèmes
plus essentiels ; il n’empêche que celui-ci garde à nos yeux quelque
importance : en quoi le fait d’être des femmes aura-t-il affecté notre
vie ? Quelles chances exactement nous ont été données, et lesquelles
refusées ? Quel sort peuvent attendre nos sœurs plus jeunes, et dans
quel sens faut-il les orienter ? Il est frappant que l’ensemble de la
littérature féminine soit animée de nos jours beaucoup moins par une
volonté de revendication que par un effort de lucidité ; au sortir d’une
ère de polémiques désordonnées, ce livre est une tentative parmi
d’autres pour faire le point.
Mais sans doute est-il impossible de traiter aucun problème
humain sans parti pris : la manière même de poser les questions, les
perspectives adoptées supposent des hiérarchies d’intérêts ; toute
qualité enveloppe des valeurs ; il n’est pas de description soi-disant
objective qui ne s’enlève sur un arrière-plan éthique. Au lieu de
chercher à dissimuler les principes que plus ou moins explicitement on
sous-entend, mieux vaut d’abord les poser ; ainsi on ne se trouve pas
obligé de préciser à chaque page quel sens on donne aux mots :
supérieur, inférieur, meilleur, pire, progrès, régression, etc. Si nous
passons en revue quelques-uns des ouvrages consacrés à la femme,
nous voyons qu’un des points de vue le plus souvent adopté c’est celui
du bien public, de l’intérêt général : en vérité chacun entend par là
l’intérêt de la société telle qu’il souhaite la maintenir ou l’établir. Nous
estimons quant à nous qu’il n’y a d’autre bien public que celui qui
assure le bien privé des citoyens ; c’est du point de vue des chances
concrètes données aux individus que nous jugeons les institutions.
Mais nous ne confondons pas non plus l’idée d’intérêt privé avec celle
de bonheur : c’est là un autre point de vue qu’on rencontre
fréquemment ; les femmes de harem ne sont-elles pas plus heureuses
qu’une électrice ? La ménagère n’est-elle pas plus heureuse que
l’ouvrière ? On ne sait trop ce que le mot bonheur signifie et encore
moins quelles valeurs authentiques il recouvre ; il n’y a aucune
possibilité de mesurer le bonheur d’autrui et il est toujours facile de
déclarer heureuse la situation qu’on veut lui imposer : ceux qu’on
condamne à la stagnation en particulier, on les déclare heureux sous
prétexte que le bonheur est immobilité. C’est donc une notion à
laquelle nous ne nous référerons pas. La perspective que nous
adoptons, c’est celle de la morale existentialiste. Tout sujet se pose
concrètement à travers des projets comme une transcendance ; il
n’accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d’autres
libertés ; il n’y a d’autre justification de l’existence présente que son
expansion vers un avenir indéfiniment ouvert. Chaque fois que la
transcendance retombe en immanence il y a dégradation de l’existence
en « en soi », de la liberté en facticité ; cette chute est une faute morale
si elle est consentie par le sujet ; si elle lui est infligée, elle prend la
figure d’une frustration et d’une oppression ; elle est dans les deux cas
un mal absolu. Tout individu qui a le souci de justifier son existence
éprouve celle-ci comme un besoin indéfini de se transcender. Or, ce
qui définit d’une manière singulière la situation de la femme, c’est que,
étant comme tout être humain, une liberté autonome, elle se découvre
et se choisit dans un monde où les hommes lui imposent de s’assumer
comme l’Autre : on prétend la figer en objet, et la vouer à l’immanence
puisque sa transcendance sera perpétuellement transcendée par une
autre conscience essentielle et souveraine. Le drame de la femme, c’est
ce conflit entre la revendication fondamentale de tout sujet qui se pose
toujours comme l’essentiel et les exigences d’une situation qui la
constitue comme inessentielle. Comment dans la condition féminine
peut s’accomplir un être humain ? Quelles voies lui sont ouvertes ?
Lesquelles aboutissent à des impasses ? Comment retrouver
l’indépendance au sein de la dépendance ? Quelles circonstances
limitent la liberté de la femme et peut-elle les dépasser ? Ce sont là les
questions fondamentales que nous voudrions élucider. C’est dire que
nous intéressant aux chances de l’individu nous ne définirons pas ces
chances en termes de bonheur, mais en termes de liberté.
Il est évident que ce problème n’aurait aucun sens si nous
supposions que pèse sur la femme un destin physiologique,
psychologique ou économique. Aussi commencerons-nous par
discuter les points de vue pris sur la femme par la biologie, la
psychanalyse, le matérialisme historique. Nous essaierons de montrer
ensuite positivement comment la « réalité féminine » s’est constituée,
pourquoi la femme a été définie comme l’Autre et quelles en ont été les
conséquences du point de vue des hommes. Alors nous décrirons du
point de vue des femmes le monde tel qu’il leur est proposé(18) ; et
nous pourrons comprendre à quelles difficultés elles se heurtent au
moment où, essayant de s’évader de la sphère qui leur a été jusqu’à
présent assignée, elles prétendent participer au mitsein humain.
Actes de la recherche en
sciences sociales

Une nuit dans une "shooting gallery" [Enquête sur le commerce de


la drogue à East Harlem]
Enquête sur le commerce de la drogue à East Harlem
Monsieur Philippe Bourgois

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Bourgois Philippe. Une nuit dans une "shooting gallery" [Enquête sur le commerce de la drogue à East Harlem]. In: Actes de
la recherche en sciences sociales. Vol. 94, septembre 1992. Économie et morale. pp. 59-78;

doi : https://doi.org/10.3406/arss.1992.3026

https://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1992_num_94_1_3026

Fichier pdf généré le 23/04/2018


Abstract
A night in a shooting gallery
This ethnographic account presents the details of how heroin, cocaine and crack are bought,
injected/smoked, and "enjoyed" on New York City's most dangerous streets. Although the narrative
spans only one, intense ten-hour session, it builds upon the author's five years of participant-
observation research among drug dealers. The details of the ethnographic observations and
conversations during the course of the night evoke the structural contradictions of US society in the
inner city and reveal the human cost -in the form of immediate personal suffering- of extreme levels of
social marginalization. Furthermore, by situating himself as a white researcher violating apartheid and
challenging the taboos around class and sobriety, the author documents the polarization of ethnic
relations in the United States. The vacuum created by the breakdown of both the public and private
sectors in inner- city communities has been filled by dynamic under ground drug economy This
expanding illegal industry has spawned street culture of resistance or an ideology of opposition that
contradictorily is central force in the devastation

Résumé
Une nuit dans une shooting gallery
Ce travail ethnographique explore de façon détaillée les pratiques des toxicomanes vivant dans les
rues les plus dangereuses de New York, depuis l'achat de la drogue sous toutes ses formes jusqu'au
plaisir final procuré par l'injection ou la fumée. Le récit ne porte que sur une nuit, mais il est
constamment enrichi de l'expérience de cinq années d'enquête de terrain et d'observation participante
parmi les dealers. L'abondance et la précision des observations et la restitution fidèle des propos
échangés au cours de cette nuit permettent de rendre manifestes les contradictions structurales des
grands centres urbains américains et le coût humain de l'extrême marginalisation sociale, avec son
cortège de souffrances. De plus sa position de chercheur blanc, forçant les barrières d'un monde
inaccessible pour ceux qui n'appartiennent pas à la même communauté de race, de classe, et au
même univers de la drogue, permet à l'auteur de faire l'expérience de la polarisation des relations
ethniques aux Etats-Unis. Le vide créé, pour les communautés de l'innercity, par l'effondrement des
secteurs de services public et privé a été comblé par une économie souterraine de la drogue pleine de
dynamisme. Cette industrie illégale a donné naissance à une "culture de la rue", culture de résistance
et "idéologie d'opposition" qui paradoxalement constitue une véritable force pour cette communauté qui
s'auto-détruit.
59

PHILIPPE BOURGOIS
Enquête

sur le

UNE NUIT DANS UNE commerce

« SHOOTING GALLERY »

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:
60 Philippe Bourgois

grand-mère des dealers, et quand lement la drogue. La plupart des chefs immeuble d'une cité HLM
c'était possible, leur père ou leur beau- de famille travaillent à temps plein, sans abandonnée, détruit par un incendie,
père afin de les situer dans leur cadre compter les heures supplémentaires, à depuis longtemps sorti des rôles de
familial et communautaire '. des emplois déqualifiés et évitent toute l'impôt et dont la pluie traversait les
East Harlem qu'on appelle activité illégale. Mais cette majorité, charpentes brûlées. C'était une nuit
également "El Barrio", est le "Harlem composée d'ouvriers classiques et de de mars ; la bruine se changea, vers
hispanisant" un carré qui fait 200 numéros travailleurs pauvres, a perdu le contrôle le matin, en neige fraîche, propre et
:

de côté dans le Upper East Side de de la rue et a baissé les bras. Beaucoup blanche.
Manhattan. La population y est à 40 ou d'habitants, surtout parmi les vieux, en
45 % afro-américaine, mais tout le sont réduits à vivre dans la terreur ils

;
monde, y compris ses habitants, ne s'aventurent dehors que de jour et
considère que c'est le quartier le plus s'enferment à triple tour la nuit. L'achat (copping)
typiquement portoricain de New York. La Le texte qui suit est une première
plupart de mes interlocuteurs sont des mise en forme, donc provisoire, d'un Avant de se rendre à la gallery,
migrants portoricains de la deuxième ensemble de notes de terrain relatant Mickey-le-Blanc (White Mickey)
ou de la troisième génération nés à une expédition de nuit dans une devait se procurer deux paquets de
New York. D'après le recensement de shooting gallery2. Cette expérience m'a tout drogue. C'est pour cette raison qu'il a
1980, 29 % de la population du particulièrement fasciné dans la mesure consenti à me laisser le suivre c'était

;
quartier ont un revenu inférieur à 75 % du où les shooting galleries m'avaient moi qui payais. Il s'agissait à vrai dire
"seuil de pauvreté" tel que le définit le toujours été interdites. Les crack houses où d'un acte de charité thérapeutique
gouvernement fédéral la moitié je passe la plupart de mes nuits sont J'étais en train de prendre l'air sur la
;

n'atteint pas 25 % de ce seuil et 68 % fréquentées par une clientèle plus terrasse de mon immeuble, quand
1

ne disposent pas du double. Autant jeune, essentiellement hispanique, qui Mickey était venu me voir, se
dire, compte tenu du coût très élevé très souvent ne s'estime pas vraiment plaignant de n'avoir rien pris depuis le
de la vie à New York, que plus de la droguée, malgré une absorption matin de bonne heure alors qu'il était
moitié des habitants de East Harlem quotidienne, diurne ou nocturne, de bientôt minuit. Sa toux caverneuse et
font partie de ce qu'on appelle les stupéfiants. Ceux qui fréquentent les la grimace douloureuse de son visage
"salariés pauvres" (working poor), si ce shooting galleries traditionnelles de New exprimaient sa fureur d'avoir mal
n'est des indigents. Une famille sur trois York sont des héroïnomanes en piteux dans les jambes (c'est par des
à East Harlem survit grâce à l'aide état et "plus mûrs". La gallery à laquelle crampes dans les membres inférieurs
sociale et dans environ la moitié des j'ai eu accès se trouve être que se manifeste d'abord sa
foyers le chef de famille est une exclusivement afro-américaine. Mes amis qui dépendance physique). A mes mots
femme. C'est le quartier qui, dit-on, consomment et revendent du crack ne sceptiques sur sa toux, il promit dès qu'il
connaît le taux d'échecs scolaires le mettraient jamais les pieds dans ce irait bien (c'est-à-dire dès qu'il se
plus élevé des Etats-Unis. L'ironie du type de lieu. Bien que beaucoup parmi serait injecté la dose d'héroïne dont il
sort veut en outre que East Harlem eux se fassent des lignes d'héro, ils avait besoin), d'aller au Metropolitan
jouxte le quartier résidentiel le plus prennent soin de cacher ce recours
riche de New York (souvent appelé "le aux opiacés. Les drogués des rues qui
quartier des bas de soie"). s'injectent de l'héroïne ou de la cocaïne 1 - Voir notamment P. Bourgois, Homeless
La pauvreté saute aux yeux quand et fréquentent les shooting galleries sont in El Barrio, USA La vie d'un dealer
au niveau le plus bas des hiérarchies portori cain de Harlem, Actes de la recherche en
:

on se trouve à Harlem, au beau milieu sciences sociales, 93, juin 1992, pp. 59-68, et
des immeubles abandonnés, des complexes qui structurent l'économie A la poursuite du rêve américain, Les Temps
terrains vagues et des rues jonchées souterraine. Les pages qui suivent modernes, 548, mars 1992, pp. 133-161.
d'ordures. L'endroit où je vis est assez relatent un moment de la vie de drogués L'auteur souhaite remercier ici les
qui n'hésitent pas à s'afficher comme iRussell nstitutions qui l'ont aidé dans sa recherche The
typique du quartier et je peux me Sage Foundation, The Harry Frank
:

procurer de l'héroïne, du crack, de la junkies. Guggenheim Foundation, The Social


cocaïne en poudre, des seringues Science Research Council, The National
Institute on Drug Abuse, The Wenner Gren
hypodermiques, de la méthadone, du Foundation for Anthropological Research et
valium, du PCP et de la mescaline dans The United States Bureau of the Census.
un rayon de 100 mètres autour de Je suis enfin allé dans une shooting 2 - Le terme shooting gallery renvoie dans
chez moi. Malgré ce commerce actif et gallery la nuit dernière. C'est une l'anglais courant à un stand de tir ; ici, il
l'évidente crise sociale et économique usine folle qui fabrique à la chaîne désigne par un jeu de mots un lieu, souvent
abandonné, où se réfugient des drogués
qu'il reflète, la majorité de la des séropositifs tout neufs. Nous sans domicile fixe et où d'autres viennent
population adulte de East Harlem rejette avons passé deux "portes" dans un simplement "se shooter" (NdT).
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 61

Hospital (l'hôpital municipal de East coin de la 3e Avenue, avant qu'ils ne en travaillant comme guetteur
Harlem) pour faire soigner sa se dirigent vers la 4e Avenue et bénévole ou comme revendeur
pneumonie. n'approchent du secteur de vente. d'occasion. Le drogué courait presque pour
Nous sommes d'abord allés Nous étions déjà trop engagés en rattraper notre allure rapide (à cause
jusqu'à la 107e rue, en face de l'école direction de la 4e Avenue et trop de la police), il essayait de nous
publique n° 108, établissement visibles pour rebrousser chemin au soutirer un dollar, sans doute en arguant
primaire où sont logés les bureaux qui moment de l'alerte. De plus, comme qu'il nous avait averti que Kickin
gèrent l'enseignement public de East me le murmura Mickey, à part sa était "ouvert", que la qualité et le
Harlem, à côté d'une immense "pompe" (sa seringue hypodermique) "poids" (la quantité de poudre dans
carcasse d'immeuble abandonné qui cachée dans sa ceinture, nous étions les paquets) étaient bons, mais que
abritait jadis un collège. La 107e rue clean (sans drogue). les flics étaient bajando (en vue). Il
est un copping corner3, ou lieu Toutefois, ce fut un de ces avait également désigné l'équipe
d'achat, bien connu à New York, où moments de suspens lourds de habituelle de revendeurs regroupés
les drogués font docilement la queue conséquences que je déteste au bout de la rue, près de la 4e
pour se procurer ce que réclame particulièrement : les flics se dirigent vers Avenue, et qui nous aurait ravitaillés
désespérément leur corps4. La rue moi dans un secteur de vente connu si le champ avait été libre 6.
alentour grouillait de flics pas et, moi, je corresponds malgré tout Mickey commit l'erreur de ne pas
:

moyen d'acheter tranquillement dans au profil du drogué du simple fait l'ignorer. Un peu brutalement,
les parages. Une voiture de police que je suis blanc et que je me probablement furieux de se faire accoster
attendait sur la 4e Avenue et une promène en pleine nuit dans East parce qu'il était blanc, alors qu'il est
autre roulait lentement dans notre Harlem. Si je tourne les talons et si je lui-même un acero "dur" et
direction. Une espèce de type maigre m'éloigne trop vite de la voiture qui débrouillard, il riposta qu'on était
et décharné, tenant à la fois du arrive, les flics risquent d'accélérer, "OK" et qu'on avait "pas de fric en
défoncé au crack et du junkie, nous d'allumer le gyrophare, de faire rab". Le camé ne s'était probablement
glissa que Kickin (la marque d'un hurler leur sirène, de sauter de bagnole, pas encore résigné à son statut de
réseau local d'héroïne) "travaillait" et de me fouiller et de m'injurier mendiant au bout du rouleau, car il
que le shit arrivait, que ça "fumait". copieusement "Petit blanc de se mit à parler d'une voix forte, sur le
:

Mais les lieux étaient vraiment trop merde, qu'est-ce que tu fous là ?...
"chauds" pour que nous soyons etc., etc.". Si je continue d'aller droit
"servis" la deuxième voiture de police vers eux, je risque de me jeter sans
:

était bajando (se dirigeait vers nous). défense dans la gueule du loup, de
Les guetteurs, des jeunes immigrés me faire fouiller, tabasser et 3 - Les toxicomanes de New York utilisent
le verbe to cop pour désigner l'achat de
portoricains de la seconde génération sermonner de façon humiliante. Etre blanc et drogue dans la rue.
nés à Harlem, donnaient l'alerte, avec se promener dans "El Barrio", surtout 4 - Le magazine National Geographic de
cet accent jibaro (campagnard) la nuit, c'est pour certains de la mai 1990 l'a rendu célèbre en en publiant
folklorique, qui roule les "r" à la provocation. Cela met hors d'eux des une photo prise de nuit au téléobjectif.
française carro feo bajando, bajando carro flics frustrés, blancs eux aussi, et qui 5 - Le crack est de la cocaïne dissoute dans
meurent d'envie de se venger sur les de l'eau chaude, additionnée de bicarbonate
:

feo / ("y a une sale bagnole qui de soude puis refroidie de façon à former
s'amène"). exclus des rues, ces bons-à-rien et un solide qui a l'allure d'un petit caillou.
Nous avons soigneusement ces drogués qui vivent grâce à leurs 6 - Le commerce de rue repose sur des
maintenu notre allure pour éviter d'offrir impôts et qu'ils perçoivent comme équipes de trois "employés" ou plus,
aux occupants de la voiture de des parasites indirectement comprenant un ou deux guetteurs qui rabattent
aussi les clients et un vendeur (appelé
patrouille une excuse pour nous responsables de la maigreur de leur salaire. pitcher, c'est-à-dire "lanceur", terme emprunté
fouiller. Nous avons simplement Pour tout arranger, Mickey au baseball) qui livre la marchandise et
continué de marcher (peut-être un manquait de transformer en bagarre un "sert" les clients. Il y a aussi un "coursier"
(appelé runner "celui qui court", autre
peu trop vite) tête baissée (peut-être échange (un peu trop long) avec un terme de baseball), chargé de transporter
:

un peu trop bas), les bras ballants clochard-"rabatteur" maigre comme les lots de drogue des appartements où elle
(d'un mouvement légèrement trop un clou. Ce "rabatteur" était un jun- est "travaillée" (c'est-à-dire coupée et
ample et trop rapide), et nous avons kie délabré typique, récemment empaquetée) jusqu'à la rue. Pour des raisons
évidentes, une fois qu'il a livré sa marchandise
dépassé la voiture des flics en faisant reconverti au crack5, et de ce fait et récupéré l'argent, le coursier doit quitter
comme si nous ne l'avions pas réduit à traîner dans les égouts près le quartier au plus vite. Cependant,
remarquée. D'autres sifflements et des zones de vente {copping corners) beaucoup de coursiers vivent dans la rue et
n'ont d'autre endroit où aller, si bien qu'ils
d'autres baranjo faisaient faire demi- dans l'espoir de décrocher quelques y traînent et se font souvent inutilement
tour à d'autres junkies en manque au sous pour assouvir sa soif de crack arrêter.
62 Philippe Bourgois

ton du New-Yorkais du ghetto blessé dix dollars tout ronds que coûte le assiégé par la police, à faire la
dans sa fierté, à la fois agressif et sur plus petit paquet d'héroïne à New manche pour essayer de s'en sortir.
la défensive : "Je déteste quand les York. Mickey plongea la main dans En réalité, elle mendiait en offrant
gens croient que je suis une merde. sa poche et y trouva une misérable aux passants une fellation pour trois
Je t'ai demandé quelque chose ?". pièce de cinq cents ; je tentai d'en dollars. Une "paumée" de 19 ans
J'accélérai encore le pas, en faire autant, mais ne sortis, avec m'avait ainsi supplié quelques
espérant, au cas où cet épisode inutile maladresse, qu'un ticket de métro, ce semaines plus tôt dans l'ascenseur de
dégénérerait, que le mendiant se qui ne fit que confirmer que j'étais la cité HLM Jefferson, de sa voix
rendrait compte que je n'étais pas riche et extérieur au milieu. profonde et rauque ; "S'il te plaît

!
vraiment avec Mickey et que je n'avais Après avoir dépassé la voiture de Laisse-moi te sucer pour deux
pris aucune part directe à cet affront police, Mickey et moi ralentîmes le dollars ! Je te promets que j'avalerai
Cdissing)7. J'étais également surpris et pas : nous ne savions plus très bien tout".
exaspéré de voir un junkie où continuer notre quête d'héroïne Je n'étais même pas tout à fait sûr
chevronné comme Mickey commettre une (qu'on appelle encore dope, dee, que Mickey avait entendu la harpie
erreur aussi grossière pour quelqu'un manteca (graisse), tecata, heh-Ron, défoncée au crack, ni de l'avoir
qui connaît bien la rue. Après tout, hah-Ron, Hah-row-in). Où aller, par vraiment entendue moi-même ; mais
quand un junkie portoricain galère une température approchant zéro avant que j'aie le temps de m'en
au point de devenir un mendiant si degré, sous la pluie qui venait de se rendre compte, nous étions sur la 4e
démoli qu'il ne peut plus se faire mettre à tomber, avec de l'argent en Avenue, en route vers Kennedy Park,
embaucher comme "rabatteur" par poche, mais sans "marchandise", de ce pas rapide, sûr et déterminé,
les réseaux locaux de revendeurs dans ces rues "brûlantes" (pleines de un peu sautillant qu'ont les drogués-
d'héroïne que contrôlent les flics) ? Imaginez, pour couronner le qui-vont-faire-leurs-courses. C'est ce
Dominicains, tout ce qui lui reste tout, le "manque", c'est-à-dire ce que les junkies appelaient autrefois
c'est une fierté agressive à l'égard des besoin fou de shoot de Mickey qui "faire ses affaires" (.taking care of
junkies blancs. Il n'y a que les sentait son corps se décomposer sous business)*. Mickey reprit son allure
perdants les plus "durs" pour ne pas les douleurs aiguës de la fièvre et de souple et pressée, faisant semblant
trouver à se faire embaucher dans l'angoisse qui minaient son cerveau, de nous guider, comme s'il savait de
l'économie de la rue actuellement, sans parler de la pneumonie et de la quoi il retournait, et comme si la
étant donné le marché toux dissimulées sous ce besoin prostituée ne nous avait rien dit. Il
artificiel ement réduit dont disposent les immédiat de drogue. voulait justifier les 20 dollars
revendeurs depuis que les media et les Puis, vlan En cet instant de d'héroïne que je lui avais promis et mettait
politiciens américains ont "découvert"
!

cauchemar, une lueur d'espoir, une aide son point d'honneur à contrôler les
le problème de la drogue, la surgit, d'un des coins très sombres de événements, du moins à en donner
multiplication des rafles de police ayant eu la rue - comme toujours dans de tels l'apparence.
pour effet de faire monter en flèche moments. C'est la magie des rues du En arrivant à l'entrée du parc,
les salaires et les profits des dealers. ghetto de New York, aux ressources soulagé de voir l'attroupement
Je n'arrive pas à comprendre inépuisables. Apparue de nulle part, (révélateur) des junkies en train d'acheter
comment un drogué aussi délabré voilà qu'une femme émaciée nous frénétiquement, Mickey me demanda
que celui qui nous harcelait ce soir-là souffle, à l'abri d'un pilier couvert l'argent pour s'acheter ses deux
peut ramasser suffisamment d'argent d'affiches et de graffiti appartenant à paquets. Cette fois-ci, je refusai. La
pour faire survivre un esprit et un l'ancienne école et juste assez loin de semaine passée, je l'avais laissé
corps saccagés par l'héroïne, le la voiture de police qui s'attardait au
crack, le vin et tout ce que des coin de la rue pour ne pas être
pièces de cinq et dix cents (50 entendue "II y a du Sun Shine sur la 7 - Dissing ou to dis' est une contraction de
:

centimes) lui permettent de s'injecter 104e, dans le Parc". to disrespect et désigne toute action ou
dans les veines. Comme pour nous Nous n'avons pas osé nous parole impliquant une atteinte à l'honneur
démontrer une fois de plus son arrêter, de peur qu'elle aussi nous (voir P. Bourgois, "Searching for Respect
The New Service Economy and The Crack
:

indignité, le mendiant-revendeur, faisant demande une pièce de monnaie. A Alternative in Harlem", communication au
fi de toute fierté et oubliant sa colère vrai dire nous avons fait tous les Colloque Pauvreté, immigration et
de tout à l'heure, tendit une fois deux semblant de n'avoir rien marginalités urbaines dans les sociétés avancées,
encore la main, suppliant qu'on lui entendu. La pauvre femme était Paris, Maison Suger, 10-11 mai 1991.
donne de la monnaie pour "se faire probablement plus en manque que Mickey, et 8 - E. Preble et J. Casey, Taking care of
business the heroin user's life on the
un paquet", affirmant qu'il lui fallait traînait là, en manque de crack, dans street, International Journal of Addictions,
:

"encore 50 cents" pour atteindre les un quartier de vente pour junkies 4, 1969, pp. 1-24.
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY

s'éloigner en plein jour avec mon dix dollars). Un autre se plaint d'une le pitcher (vendeur), qui s'arrête à la
billet de 20 dollars dans des voix geignarde qu'il devrait y avoir hauteur du "rabatteur" et qui répète à
conditions similaires (il était en manque et une autre queue séparée pour ceux voix basse : "Combien ? Combien ?
il devait m'emmener voir une qui font des achats en gros. Préparez votre fric". Souvent le
shooting gallery), et il s'était aussitôt enfui Ainsi, sur la 107e rue, aux heures vendeur apparaît tout à coup à l'autre
en prétextant que les flics étaient à d'affluence, on organise une queue bout de la queue, histoire de punir
ses trousses. Cette fois donc, je pour les junkies qui achètent pour les clients les plus gourmands qui ont
gardai mon billet de 20 dollars en main leurs besoins personnels et une poussé tout le monde pour arriver au
et je m'avançai jusqu'au milieu du deuxième pour les "gros calibres" premier rang. D'autres fois un second
groupe qui attendait pour acheter. {big timers) qui s'approvisionnent en vendeur arrive en courant et
J'étais décidé à ne pas me faire grosses quantités. Les rabatteurs commence à vendre aux derniers alignés,
arnaquer une seconde fois par Mickey ; je annoncent : "Qui veut un lot ou si bien que la queue se scinde en
préférais courir le risque de me faire plus ? les lots, les lots, par ici !". Nous deux. Juste avant minuit, lors du
casser la figure par un junkie en autres, dans la queue des junkies réveillon 1990, en face des bureaux
manque ou de me faire arrêter par fauchés, on attend notre tour comme des écoles du quartier, à la hauteur
une soudaine descente de police. Les des hoi polloi de base. Il arrive qu'on de l'école n° 108, on ne vendait que
ratissages féroces, organisés par le ne vende que des lots. Auquel cas on des lots entiers ; il y avait tant de
nouveau maire dans le cadre de sa vous crie, "Des lots seulement ! junkies qui tournaient en rond avec
campagne anti-drogue Seulement des lots !", quand vous angoisse parce qu'ils en voulaient
ultra-moralisatrice, ont fait passer à trois jours le vous arrêtez dans les lieux de vente, moins, qu'une femme blanche tenta
délai d'attente à l'ombre avant que à la recherche d'un revendeur en de nous faire réunir notre argent
l'affaire ne soit déférée devant un activité. Ceci oblige la masse des pour acheter un lot en commun.
juge de la ville. 72 heures, voilà qui junkies mal en point qui ne peuvent Personne ne faisait assez confiance
permet certainement bon nombre de s'offrir que deux ou trois paquets au aux autres et il fallut attendre que les
coups ou de viols de groupe à maximum à tourner en rond en "rabatteurs" viennent organiser une
l'encontre du Blanc de service - il attendant que les dealers veuillent autre file pour les demandeurs de
faut savoir que les Blancs ne bien "ouvrir" une queue pour la paquets au détail. Cette nuit-là, le
représentent guère que 8 % des détenus vente au détail. D'abord un "poids" dépassait la quantité
des prisons de New York. "rabatteur" apparaît, qui commence à crier habituel e du double. Je pensais que c'était
Le "rabatteur" nous fit nous aux gens de s'aligner "Un par un ! peut-être une sorte de cadeau de
:

mettre en file indienne le long d'un Un par un Allons Allons !". Les Nouvel an, mais plusieurs junkies
!

grillage à l'autre bout du terrain de junkies foncent littéralement sur celui expérimentés eurent tôt fait de me
jeu. J'étais soulagé de voir que tout qui apporte la bonne nouvelle, en se détromper - c'était un accident

;
était bien organisé ; tout le monde bousculant pour avoir une place, au "Ceux qu'ont fait les paquets étaient
restait en rang ; nul personnage point qu'ils renversent parfois le probablement défoncés, ils ont pas
douteux et autonome ("rabatteur", "rabatteur" qui, invariablement, fait attention".
mendiant ou prostitué) ne venait s'emporte et menace de ne rien Mais ce soir, l'abominable râleur
compliquer la situation. On était là vendre tant que l'ordre ne règne pas. derrière moi se révéla avoir raison.
strictement pour des "affaires" Il (ou elle : ce peut être une fille) Après avoir servi trois autres clients,
sérieuses. Une douzaine d'entre nous gronde les junkies comme des le pitcher n'avait bien évidemment
montraient des signes d'impatience enfants dissipés jusqu'à ce que même ("tu m'étonnes") plus rien à vendre.
en s' interpellant les uns les autres : ceux qui attendent sagement dans la Alors qu'il ne restait plus que trois
"Tu l'as essayée ? C'est de la bonne ? queue se disent les uns aux autres en personnes devant moi, il s'éloigna ;
Ça marche ? Y a combien de marmonnant "Allons ! En rang ! Du je restai patiemment à ma place dans
:

temps ?". Questions que seuls les calme Allons ! Tenez-vous la queue avec la douzaine de
!

mots Eso te arregla ("t'auras ce que tranquilles !". Un dimanche après-midi, personnes qui attendaient derrière moi.
tu cherches") pouvaient satisfaire. Le sur un terrain de jeu du Bronx, j'ai vu Enfants, cela nous aurait valu des
mec derrière moi se mit à rouspéter un "rabatteur" bondir sur une table bons points de notre maîtresse
parce que les deux gars en début de de camping pour dominer un groupe d'école. Ces exclus du lycée -ou
file n'en finissaient pas de se faire confus d'environ 25 junkies même du collège- doivent tous avoir
"servir". Ils étaient en train d'acheter impatients et leur hurler avec dédain : "Un été depuis longtemps repérés pour
deux "lots" et mettaient du temps à peu d'ordre !". leur "comportement à problèmes".
compter les paquets et l'argent Une fois que l'ordre est rétabli, Pour la plupart, ils ont été relégués
(chaque lot comporte dix paquets à voilà que d'un pas nonchalant arrive dans les sections de transition et dans
64 Philippe Bourgois

les classes dites d'"éducation mains de ces hommes maigres et rose les mots Sun Shine étaient
spécialisée" destinées aux enfants

:
malades, en baskets usées, à la recouverts de scotch, juste ce qu'il
mentalement et affectivement "handicapés", recherche d'un soulagement fallait pour prouver que le paquet
mais ici, dans la rue, ces junkies en psychique, n'en déplaise au bureau des n'avait pas été "percé" 9.
manque démontraient par leur statistiques qui proclame que ce parc Je fourrai mon billet de 20 dollars
comportement poli avec quelle facilité ils est encerclé par un quartier qui au travers du grillage en répondant
savaient supporter la discipline. Le affiche l'un des taux les plus élevés avec la sécheresse de mise "deux"

:
vendeur fit environ 50 mètres vers le de pauvres, d'assistés sociaux et de et je pris les paquets sans vérifier le
centre du terrain de sport, pour misère généralisée de tout le pays. cachet pour "me tirer" -très soulagé-
retrouver dans l'ombre deux autres Le pitcher finit par revenir nous vers Mickey, qui, au mépris des
gars - les "coursiers". Ceux-ci prévenir : "C'est fini, c'est le dernier exhortations du "rabatteur-garde-
ramassèrent l'argent en échange d'un lot. Après il n'y a plus rien. Faites vos chiourme", n'était guère qu'à dix pas
supplément de drogue ; ils étaient achats maintenant !". Les gens de là, retenant presque son souffle.
visiblement moins effrayés par la der ière moi grognèrent d'inquiétude. Le Par peur des flics, je mis les paquets
police que par l'idée que l'un d'entre timbre impuissant de leur voix laissait dans ma ceinture, dans un double pli
nous tente de les dévaliser. L'un des poindre un ton de menace comme de ma chemise, en essayant d'avoir
guetteurs s'approcha pour nous par réflexe. J'imagine qu'il exprimait l'air de rajuster ma braguette plutôt
donner des ordres inutiles et chasser ce qu'avait été leur vie depuis tout que de cacher des stupéfiants, pour
deux badauds, dont Mickey. "Ici, on petits : la manière la plus efficace le cas où ils seraient en train de nous
vend, si vous n'achetez pas, fichez le d'obtenir ce dont on a observer d'un toit voisin avec des
camp Allons, allons ! Ici, on achète désespérément besoin, c'est de recourir ne jumelles pour voir la nuit ou -ce qui
et on se tire On achète et on se serait-ce qu'à l'ombre d'une menace, est plus probable- pour le cas où un
!

tire !". A ce moment précis, en sus du surtout si ce que vous recherchez junkie en manque doté d'un oeil
rôle de guetteur, il jouait celui de procure un plaisir sans mélange, d'aigle déciderait de s'attaquer à ce
garde-chiourme et s'assurait qu'aucun sauve d'une douleur physique et Blanc tout maigre qui s'avère ne pas
de nous ne tramait un hold- up. affective sans borne. Je m'aperçus être un flic en civil.
Comme il bruinait, un type est brusquement que je m'étais joint au Dès qu'il réalisa que j'avais la
apparu pour nous vendre des choeur des grognements, des plaintes drogue, qu'il était au bout du tunnel,
parapluies, espérant profiter de cette agressives, des soupirs, des Mickey devint un autre homme, plein
accumulation exceptionnelle de jacassements méprisants et des exclamations de confiance, d'énergie et
liquidités il proposait d'adorables petits de terreur déclenchés par le type d'efficacité un vrai "businessman".
:

parapluies pliants de couleur vive famélique en tête de file qui comptait En roulant des épaules, du pas
pour "seulement deux dollars ; deux une grosse liasse de billets de dix rapide et déterminé propre aux junkies
dollars. Pour celle qui vous attend à dollars, menaçant une fois de plus de qui "font leurs affaires", nous nous
la maison. Venez voir. Des comme mettre la "maison" à sec. Nous étions éloignâmes. Il me fallait presque
ça, c'est 17 dollars dans les une bonne quinzaine, en file le long courir pour le suivre. Il s'assura que
magasins". Il en vendit effectivement un ; de la palissade qui nous séparait du j'étais informé qu'il me faudrait payer
mais, là encore, le guetteur-garde- vendeur : "Allez mec, grouille-toi
!

chiourme vint le chasser brutalement, Laisse-z -en pour moi ! Qu'est-ce qu'il
un peu comme le Palestinien qui fout ce Nègre (nigger) ? Les achète
tient la pizzeria à côté de chez moi pas tous. J'en ai besoin que de 9 - Le ruban adhésif qui couvre le cachet ne
met à la porte les SDF puants, deux !". Un faux sentiment de sert pas seulement à fermer l'enveloppe. Il
sécurité m'envahit, alors que j'attendais, évite également que des revendeurs
ivrognes ou drogués qui tentent de drogués ou gourmands ne prélèvent, ni vu ni
vendre chez lui des objets volés ou debout dans le crachin glacé à minuit connu, une quantité infime de poudre dans
ramassés dans les poubelles. Et l'on en plein Kennedy Park, au coin de la chaque paquet, ce qui s'appelle "percer" les
dit que l'économie de East Harlem 104e rue et de la 4e Avenue. Avant paquets (tapping the bag). Quand on enlève
le ruban pour ouvrir l'enveloppe, on
manque de dynamisme ou que les que j'aie le temps de dire "ouf", le arrache en même temps un peu d'encre ; de
Noirs et les Portoricains n'ont pas vendeur me demanda à travers les sorte que l'on peut repérer si le paquet a
"l'esprit d'entreprise" ! Toute cette mailles du grillage "Combien ?". Son déjà été ouvert. C'est ainsi que le frère d'un
ami, héroïnomane de la vieille école, se fit
:

activité commerciale, vente, achat, regard ne rencontra pas même le prendre par son patron. On dit que ce
arnaque, se déroulait vers minuit mien : il fixait sa poignée de petits dernier promettait de lui briser les jambes,
sous un crachin froid et pénétrant paquets rectangulaires en plastique mais, avant qu'il ne le retrouve, notre
homme aboutit à l'hôpital, puis en prison à
d'un soir de mars. De pleines transparent semi-opaque, où se la suite d'une bagarre de rue sans aucun
poignées d'argent circulaient dans les détachait clairement un cachet à l'encre lien avec cette affaire.
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 65

deux dollars pour entrer dans la adrénaline affluait autant que la qu'à ce moment-là il salivait,
shooting gallery, "même si tu ne te mienne, c'était par pure anticipation transpirait et pétait d'impatience. Sur la
shootes pas". du bonheur, pas par peur. Il avait un défensive, je sortis les quatre billets
Nous traversâmes un terrain besoin fou du soulagement auquel il froissés de un dollar que j'avais tout
vague jonché de gravats qui couvrait se préparait et n'avait aucun scrupule prêts dans la poche et je les étalai sur
l'espace d'un pâté de maisons à transcender les frontières taboues la table sous les yeux de Doc, mais
donnant sur la 124e et la 125e rue entre de l'apartheid américain, il le faisait ce dernier souriait déjà.
la 3e et la 4e Avenue, en face des avec une ferveur et une joie de
Boricua projects, quatre tours de HLM mendiant.
qui abritent 2 000 familles. En plein Avant que j'aie le temps de réagir,
milieu, un immeuble abandonné de j'entendis que l'on frappait, puis une Quelques piqûres
cinq étages avec un trou béant côté voix "C'est moi, Mickey. Mickey-le- d'héro et de coke
:

cour. Sans modifier son allure, Blanc. Avec un ami." Je ressentis un


Mickey sauta au-dessus des soulagement d'avoir été désigné
décombres, s'engagea dans une comme ami, non comme frère ou La table était jonchée d'un fatras de
espèce de puits peut-être dû à cousin, alors qu'à mon tour je sachets transparents ayant contenu
l'effondrement de l'escalier menant aux caves, baissais la tête pour passer sous de l'héroïne et de sacs en plastique
avant de se faufiler dans un trou noir l'ouverture en brique et me glissais de biais vides de coke. Doc s'informa de ce
ouvert dans le mur, en baissant de l'autre côté de la planche de qu'on avait acheté, énumérant sans
vivement la tête, sorte de percée contreplaqué qui servait à obstruer le attendre notre réponse les noms de
irrégulière et déchiquetée comme si passage. Immédiatement ou presque, la marchandise qui ce soir-là était de
quelque chose avait violemment j'oubliai mon inquiétude, ma crainte bonne qualité -DOA, Rambo,
percuté le mur de ce solide immeuble de devoir expliquer qui j'étais, à Lambada, Energie Pure10-, de ce qui
de brique. Nous nous redressions savoir ni un flic ni un junkie, car le se vendait, des endroits où les flics
dans l'obscurité de ce qui avait chef du refuge (on l'appelait Doc) se faisaient chier Alors, nous avons

.
probablement été un angle du hall de montra ravi d'avoir deux clients de ajouté ce que nous savions à cet
l'immeuble, quand Mickey me fit plus ; peu lui importait qu'ils soient ensemble d'informations logistiques
éviter le trou laissé par une plaque de noirs ou blancs. De surcroît, se fiant pour qu'il en fasse part au prochain
marbre cassée et tombée trois mètres à son sens sous-prolétarien de la client : "Kickin vend sur la 107e,
plus bas, dans les caves. Il me débrouille (hustling), Doc était mais il y fait bigrement mauvais ; et
murmura aussi quelque chose comme at entif à m'aider à me sentir à l'aise parce Sun Shine à Kennedy Park vient de
:

"Souviens-toi, tu es mon frère", me qu'il supposait qu'il construisait ainsi fermer". J'étais un peu déçu de
rappelant une fois de plus que ma les bases d'une relation durable avec m'entendre résumer en moins d'une
peau de Blanc me reléguait une nouvelle victime. Il se présenta
automatiquement au rang de paria-flic-en-civil tout de suite en lançant d'une voix
dans le système de classement de la chaleureuse : "Bienvenue chez moi !"
rue. Je protestai "Oh, disons plutôt et m'invita séant à m'asseoir sur l'une 10 - Le sigle DOA (JDead on Arrivai) est
cousin" tout en sachant qu'il avait utilisé par les services des urgences aux Etats
:

des quatre chaises autour de la table


raison : "Tous les Blancs se posée au milieu de la pièce où Unis pour désigner les individus décédés
avant leur arrivée à l'hôpital. Voici d'autres
ressemblent. Pourquoi on serait pas traînaient des vestiges de drogue. Un "marques" ou "noms" de drogue relevés au
frères ?". semblant de chaleur se dégageait du cours de mon travail sur le terrain, (qui
Au-dessus de nos têtes, je feu qui crépitait sur le sol à l'autre associent Hollywood et la culture des
rues) : Mandela, Latin Power, Kaddafi
distinguais vaguement les contours d'un bout. (bader Lybien), Terminator, Goodfella
escalier calciné, mais Mickey ne me Mickey n'avait besoin d'aucune (références au cinéma hollywoodien sur la
laissa pas le loisir de l'admirer ni explication et n'y prêtait guère mafia), The Joker (d'après le rôle de Jack
même d'habituer mes yeux à d'attention. Il était tellement obnubilé Nicholson dans Batman), First Power
(d'après un film d'horreur célèbre), 007,
l'obscurité car il se dirigeait avec entrain, en par son shoot imminent et le bien- War, Fat Boy, Moonwalker, Dream Child,
sautillant comme un junkie "qui-va- être qu'il en retirerait, qu'il avait déjà Solid Gold, Dollar Bill, COD (Charge on
enfin-se-shooter-deux-doses-de- pris une cuiller sur la table et tendu Delivery, formule américaine qui veut dire
"payable à la livraison"), Bad Médecine,
drogue", et plongea dans l'ombre sur la main vers moi pour que je lui Poison, Suicide, Fly High, KO, New York-
notre gauche pour atteindre un autre donne la drogue, tout en prévenant New York, Black Rain, Fire (prononcé Faah
trou béant dans le mur de brique, Doc qu'il n'avait pas besoin de la yd), Happy Land (nom d'une boîte de nuit
du quartier du South Bronx à New York où
ouvrant sur ce qui fut jadis un "pompe maison" avant même que ce 84 personnes périrent dans un incendie
appartement au rez-de-chaussée. Si son dernier ne la lui propose. Je crois criminel en janvier 1990), etc.
66 Philippe Bourgois

phrase nos deux heures de course tas de poudre blanche au fond de la ce élémentaire, il peut arriver que les
effrénée après le bonheur. cuiller qu'il avait coincée sur le bord tissus graisseux autour gonflent et
J'étais maintenant assis mais je de la table, chauffer le tout au-dessus deviennent douloureux, et, pire
n'avais pas encore identifié les deux de la bougie pour être sûr que tout encore, le junkie impatient manquera
autres formes emmitouflées et était bien dissous et y jeter un la première montée de plaisir (ou de
recroquevillées de l'autre côté de la table minuscule bout de filtre de cigarette pour soulagement, selon les habitudes du
quand, soudain, on frappa de arrêter les particules restantes qu'il junkie et la quantité de drogue
nouveau à la "porte" en contreplaqué. avait déjà aspiré la solution dans la injectée) qui survient au moment où la
"Slim" et son ami "Flex" firent leur seringue. Zut ! Un travailleur social précieuse solution d'héroïne,
entrée en s'ébrouant et en tapant des spécialisé dans le sida m'avait inoculée avec succès dans un vaisseau
pieds pour se débarrasser de la demandé de noter comment les sanguin rapide, fonce en quelques
bruine glaciale comme sur le seuil d'une junkies de New York partagent leur eau secondes vers le haut du bras, passe
maison douillette et chaude. Ils sale. Une fois de plus, le message dans le coeur, puis dans le cerveau
auraient tout aussi bien pu étirer les anti-sida à X millions du pour atteindre sa cible. Littéralement
bras et soupirer : "Comme c'est bon gouvernement fédéral à l'intention des en quelques secondes, pratiquement
de rentrer enfin chez soi !". En fait, utilisateurs de drogue ("Ne partage pas sans aucune pause, je vis Mickey
pris par l'atmosphère accueillante, je l'eau") s'avère sans objet, parce que redescendre son bras de chemise, et,
me levai presque sans réfléchir et dus les shooting galleries ne possèdent ni confortablement installé, savourer le
me retenir de tendre la main pour eau courante, ni électricité, ni fruit des deux dernières heures
saluer à la française. Je ne fus guère récipients propres. Les drogués lavent passées à courir et à me bousculer sous
surpris quand Slim passa devant moi ensuite leur seringue pleine de sang la pluie pour obtenir deux paquets
en se dirigeant vers les deux là où ils ont pris l'eau de la piqûre et de drogue et une séance gratuite à la
dernières chaises libres et en me pariant ils partagent leur "marmite" (la cuiller shooting gallery. Il avait de toute
familièrement comme s'il me pour dissoudre l'héroïne) et leur évidence trouvé le bien-être. Il ne s'était
connaissait bien. Il dit en se "coton" (le filtre ou le morceau de pas fait avoir, la marchandise était de
plaignant qu'ils avaient fini la vrai coton hydrophile servant à qualité. Pour une fois il venait de
marchandise juste deux clients après moi, alors récupérer les particules non dissoutes). faire quelque chose dont il ne
qu'il était le troisième après moi dans C'est à peine si je remarquai le pouvait pas se plaindre. Il en était
la queue. C'était la faute au "p'tit refus énervé que Mickey opposa à presque surpris et il hochait la tête
mec" derrière moi qui en avait acheté l'offre faite par Doc de lui tenir son en me disant : "Ça va, ouais, ça va".
de trop. garrot alors qu'il remontait sa Avec des gestes vifs et efficaces,
Il me fallut quelques minutes manche pour découvrir un avant-bras Slim et Flex remplirent à leur tour
pour réaliser que je devais la blanc portant une longue ligne de leur seringue ; Mickey se remit alors
familiarité amicale et geignarde de Slim à points rouges. Avant même que j'aie à tousser violemment, ce qui fit
notre attente commune dans la le temps de regretter de ne pas avoir dériver la conversation sur ses poumons
queue le long du grillage. C'était observé les opérations préalables, et sa santé. J'intervins fermement,
l'une des voix âpres et menaçantes Mickey avait presque fini son m'adressant à Doc et à l'une des
qui s'élevaient dès que quelqu'un "shoot". Il ferma le poing plusieurs formes incertaines enveloppées dans
achetait plus de deux paquets. Slim fois pour faire ressortir les veines et une couverture de l'autre côté de la
était resté en rade sans sa "potion". piqua une veine tout près de l'artère table, pour les convaincre
Mais il avait trouvé autre chose au du poignet, juste à côté de la d'expliquer à Mickey la procédure à suivre
coin de la 120e rue et de la 4e dernière marque rouge laissée par d'autres pour obtenir le statut d'indigent aux
Avenue, et là il avait rencontré Flex piqûres. Quand l'aiguille se trouva à urgences du Metropolitan Hospital de
qui, assis à côté de lui, sortait deux ou trois millimètres de la façon à se faire soigner gratuitement.
maintenant sa shooteuse et, tout à son surface de la peau, il remonta le piston Doc dit qu'il avait déjà tout passé en
attente, versait la précieuse poudre avec son pouce pour s'assurer que le revue plusieurs fois avec Mickey lors
des paquets intacts de DOA dans une sang envahissait le corps de la d'autres maladies, mais que ce
cuiller disponible. seringue, signe que la pointe de dernier avait "la tête dure" et qu'il n'en
Doc demanda à Mickey s'il avait l'aiguille est bien dans la veine, voulait rien entendre.
besoin d'un garrot. Je n'avais même qu'elle ne l'a pas simplement Je n'avais pas dit "ouf" que
pas vu Mickey remplir sa seringue transpercée ou qu'elle n'a pas glissé Mickey avait déjà franchi la porte en
d'eau dans un récipient en plastique dessus pour se planter dans la chair qui marmonnant "à bientôt". Peut-être
sans couvercle placé sous la table, l'entoure. Si celui qui se pique ne craignait-il que je me souvienne des
expulser cette eau au milieu du petit respecte pas les mesures de 20 dollars qu'il m'avait soutirés la
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 67

semaine d'avant, peut-être cherchait- papier d'aluminium des doses de dessus d'un tas formé d'une demi-
il à éviter d'avoir à payer de nouveau cocaïne, les tubes de crack et leur douzaine de sachets vides. Il en
deux dollars parce qu'il restait trop bouchon et, après avoir ramassé le grattait doucement les parois à l'aide
longtemps dans la gallery ; peut-être tout dans le creux de sa main, il le d'un rasoir de coiffeur pour en
était-ce simplement par bon sens, car jeta dans le feu, au lieu de le semer détacher les restes de poudre non sans
rester plus longtemps que nécessaire par terre. Puis il prit soigneusement racler en même temps pas mal de
dans une shooting gallery de East les enveloppes vidées de leur plastique (ou du matériau
Harlem peut être dangereux, quand héroïne et les empila devant lui bien synthétique qui sert à faire ces enveloppes
on est Blanc, délabré ou pas. Et puis, proprement, presque avec précaution. Il semi-opaques). Ces particules de
et c'était l'essentiel, il avait déjà saisit ensuite la seringue que Flex plastique doivent causer des ravages
arnaqué la seule victime potentielle à venait d'abandonner, la remit avec dans les capillaires pulmonaires. Un
l'horizon. soin dans son étui (sans pour autant ami médecin m'a dit qu'au
On s'attendait sans doute à ce la laver à l'eau de javel !) et la plaça, Metropolitan Hospital on a mis en
que je m'inquiète d'être le seul et stratégiquement, au milieu de la table évidence une affection que l'on
unique Blanc de reste, car tout le pour le client suivant. Il tira même de appelle "le poumon de
monde autour de la table s'étonna de je ne sais où un chiffon humide l'héroïnomane" : les poumons des junkies qui
voir Mickey "m'abandonner". plutôt crasseux avec lequel il essuya la vieillissent finissent par être
Quelqu'un expliqua que, malgré tout, poussière, les gouttes de sang, et complètement obstrués par les saletés, les
Mickey était "OK" et on me conseilla toutes les saletés et les taches impuretés et les produits de coupe
de ne pas le prendre mal ; il fallait douteuses qui maculaient la table. qu'on ajoute à l'héroïne qu'ils se
toujours se méfier avec Mickey. Pendant tout ce temps, évidemment "shootent" quotidiennement. Les
Jamais personne n'avait pu réussir à soucieux de me faire bon accueil, et poumons faisant office de filtre, c'est
lui dire ce qu'il fallait faire pour se de continuer à me surveiller, il précisément là où nos capillaires sont
soigner -qu'il s'agisse de pneumonie, m'expliquait en marmonnant entre les plus nombreux et les plus fins
de tuberculose ou d'autres maladies. ses dents qu'il essayait de veiller à la que les particules et les impuretés
Peut-être pour exprimer leur "respectabilité" de son s'accumulent. Essayez d'imaginer ce
solidarité avec moi, ils se mirent à blâmer "établissement", que les apparences (par que peuvent donner trois ou quatre
Mickey comme de vieilles matrones exemple l'absence d'électricité) ne shoots par jour, 365 jours par an,
avisées et pleines de bon sens voulaient pas dire qu'il allait laisser la pendant 20, 30, voire 50 ans, comme
grondant un enfant qui aurait oublié son saleté s'installer ; qu'après tout c'était dans le cas de Doc.
bonnet de laine un jour d'hiver. une "boîte bien". (...) Slim ne s'était Après avoir ainsi raclé doucement
Histoire de démontrer qu'ils étaient pas encore piqué ; il mélangeait de la les paquets vides d'une main experte
en plein accord avec moi, mais il cocaïne à l'héroïne dissoute dans sa (ce qu'il fait de toute évidence
fallait aussi qu'ils se sentent bien dans cuiller pour faire un speedball (c'est chaque jour, plusieurs fois par jour),
leur peau pour pouvoir rassembler ainsi qu'on appelle cette association ce dernier avait bel et bien récupéré
autant de force dans leurs propos. contradictoire d'un stimulant et d'un un petit tas de la taille d'une cuiller
J'étais maintenant totalement dépresseur qui fait fureur parmi les et qui avait l'air d'être de l'héroïne
détendu. drogués depuis que le prix de la propre et blanche récupérée dans les
Voyant probablement que j'avais cocaïne est subitement tombé à la fin sachets déjà vidés par les clients. Il
l'intention de rester là un certain des années 80). Flex cherchait à paraissait plutôt heureux et détendu
temps et estimant que je ne atteindre le même "flash" mais il le et parlait sans s'arrêter, d'une voix
correspondais pas au genre habituel de "poursuivait" en fumant (stemming)11 douce. (...)
camé blanc qui se pointe à la gallery, la cocaïne sous forme de crack juste Slim et Flex, de l'autre côté de la
Doc se leva tout à coup pour après s'être injecté son héroïne au table, commençaient à "conversation-
nettoyer la table avec vigueur. Même s'il lieu de mélanger les deux dans la
ne me croyait pas vraiment quand je cuiller pour se piquer (quand on
lui expliquai que j'écrivais sur associe le crack et un "fix" d'héroïne,
l'économie de la rue, il voulait arranger on obtient un effet de speedball 11 - A New York on fume le crack dans une
un peu les lieux. Avec une habileté identique à celui que déclenche pipe en verre qu'on appelle stem (terme
pour le tuyau d'une pipe ou la tige d'une
réellement digne d'une ménagère l'injection du mélange traditionnel fleur). Cette pipe se présente sous la forme
émérite, il gratta la cire répandue par coke/héroïne en poudre). d'un cylindre en verre de dix centimètres de
les bougies, ramassa la Doc était maintenant assis et, long et d'un centimètre de diamètre, dont
on bouche une extrémité de façon à laisser
demi-douzaine d'allumettes consumées, les sacs totalement absorbé par sa tâche (il en un espace de deux centimètres où l'on
miniatures à fermeture éclair, le tirait presque la langue), penché au- insère les morceaux de crack.
68 Philippe Bourgois

ner"12 avec entrain parce que le dire de le prendre comme il venait, la coke avec avidité sans m'inquiéter
"flash" d'héroïne de Flex avait été comme si je trouvais parfaitement du prix, ce qui lui aurait permis de
bon et que Slim, qui ne s'était pas normal qu'un vieil homme ratatiné me la compter plus cher, car il aurait
encore piqué, pouvait en espérer plante brutalement une seringue dans par là administré la preuve que c'était
autant puisque sa cuiller contenait la le cou d'un autre plus jeune que lui. lui, et non moi, qui définissait les
même chose. Il venait de finir de Je ne pus totalement m'épargner rapports de force à l'intérieur de son
chauffer son mélange de coke et l'image du vieil homme, qui local. Néanmoins, Doc faisait mine
d'héroïne à la flamme de l'une des remontait le piston de l'instrument pour de vouloir me donner la dose, et
bougies en face de lui. En fait on n'a s'assurer qu'il avait piqué avec insistance : mon manque
pas normalement besoin de chauffer correctement (c'est-à-dire que le sang d'argent n'y faisait rien ; je pouvais
la coke dans une cuiller, parce que la jaillissait bien dans le corps de la toujours lui donner déjà la "monnaie"
vraie coke se dissout facilement dans seringue) sous les injonctions qui traînait au fond de mes poches.
l'eau à la température ambiante. inopportunes de Slim "C'est ça ; Je sortis bien un dollar que je lui

:
Mais, à l'heure actuelle, la façon dont continue ; tu y es ; doucement ; c'est ça ; lançai, mais je repoussai la dose vers lui,
elle est coupée fait qu'il est plus sûr c'est ça. Vas-y !". Finalement Slim se tout contre sa cuiller à moitié pleine
de chauffer jusqu'à ebullition ce mit à planer comme un cerf -volant, de débris d'héroïne récupérés dans
mélange peu ragoûtant dans une rejoignant ainsi les autres, sauf qu'il les sachets. Il s'arrêta, comme s'il se
cuiller afin d'être certain que toutes maugréait un peu à l'adresse du vieil retenait de mettre la coke dans la
les saloperies supplémentaires sont, homme que "quand on sait vraiment cuiller ; assez longtemps pour que
elles aussi, bien dissoutes. Quand piquer", on peut "shooter" quelqu'un quelqu'un frappe sur la planche de
Slim eut rempli sa seringue, je dans le cou sans que cela brûle contreplaqué qui obstruait l'entrée, et
m'attendais à le voir enlever sa veste autant. Mais le vieil homme était qu'on entende : "C'est moi, Shorty".
et remonter sa manche ou, au pire, plutôt fier d'avoir piqué au bon endroit. Sur ce, il se leva immédiatement
défaire son pantalon et chercher une (...) Doc sortit un paquet de coke pour remettre la "porte" en place car
veine bien nette au-dessous du caché dans un emballage de dehors le vent s'était levé et la
genou. Mais au contraire, Slim chewing-gum. Il ne contenait pas grand- température était tombée. Le sifflement
renversa la tête et appela l'une des chose, peut-être pour cinq dollars de du vent était horrible à entendre et
formes blotties contre le mur du came ; peut-être était-ce un gage ne présageait rien de bon pour mes
fond, allongée sur un vieux matelas offert en lieu et place des deux compagnons durant le reste de leur
sous un monceau de couvertures au- dollars exigés par la maison pour soirée. Mais j'étais apparemment le
delà des ombres projetées par les accorder le privilège d'un "shoot". "Vas-y, seul à m'en soucier.
flammes vacillantes. Il s'agissait de prends C'est pour toi. T'aimes la Shorty ne me remarqua même
!

Pops, c'était un vieil homme plus cocaïne, non ?". Je le remerciai, pas ; il s'assit à mon côté et se mit au
faible et plus voûté que Doc. Pops touché de ce témoignage de confiance travail sans attendre, ouvrant deux
:

n'avait guère bougé jusque-là, mais à il avait jeté le bout de papier paquets d'héroïne -dont je ne sais
l'appel de Slim il se précipita avec un d'aluminium hors de sa portée pour que j'en plus la marque- avant de s'emparer
peu trop d'empressement. Je pense sois le seul maître. Si j'avais été en de la seringue. C'est alors qu'il
qu'il s'attendait à un cadeau sous manque (un thirsty mother fucker), remarqua le papier d'aluminium ouvert et
forme de drogue ; peut-être essayait- j'aurais pu "sniffer" le tout sans plein de coke qui se trouvait à ma
il seulement d'être utile et en avait-il même avoir à en négocier le prix. Je gauche, près du tas de restes
assez de faire tapisserie ; peut-être me sentais, toutefois, un peu d'héroïne que Doc s'était constitué. Il fixa la
avait-il peur d'être mis à la porte s'il préoccupé : ne pas se droguer semblerait coke du regard avec tant d'insistance
montrait qu'il n'était bon à rien. Pops un peu bizarre dans ces lieux ; d'un que Doc finit par lui en proposer.
se mit à masser la veine jugulaire de autre côté, j'étais salement fier qu'il Mais cette fois-ci son ton n'avait plus
Slim. Dans son autre main, d'un geste puisse se rendre compte que je la manière décontractée et
large, il brandit au-dessus de sa tête n'étais pas le genre d'accro en "généreuse" avec laquelle il m'en avait offert
la seringue pleine, un peu comme la manque, sans le sou et pourri, à qui quelques minutes plus tôt. Il se
Statue de la Liberté sa torche (ici en on ne peut rien confier. Je décidai
version made-in-America, de chair et donc de refuser son offre en lui
de sang, vibrante de séropositivité). expliquant que la coke n'était pas
Certes, tout le monde ici était "mon truc" et qu'il ne me restait plus 12 - En anglais, to conversate, mot employé
américain depuis au moins six générations. d'argent. Quand j'y repense, je par les habitants des ghettos et n'existant
pas dans les dictionnaires, pour désigner
Je tentai (avec succès) pour ainsi m'aperçois de ma naïveté. Il est l'art de converser avec aisance selon les
dire d'ignorer ce spectacle, c'est-à- probable que Doc voulait que je "sniffe" canons de la langue populaire (NdT).
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 69

méfiait a priori de la somme que sa maîtrise de la situation. Qu'aurait-il encore du contexte, on eût dit un cri
Shorty était prêt à payer. Je me pu faire dans ce cas ? Shorty n'avait d'orgasme androgyne. Elle s'était
sentais presque mal à l'aise devant une rien de chétif, c'était même un mec recroquevillée pour se tenir chaud,
différence d'attitude aussi flagrante. costaud, bien plus solide et plus assoupie sous l'effet de l'héroïne,
La discrimination raciale ne se limite lourd que le junkie décharné, maigre avec, entre ses doigts, à la manière
pas au seul monde privilégié du et nerveux qui fréquente d'une cigarette, une pipe à crack. Elle
travail salarié. Elle est tout aussi vivace habituellement les shooting galleries. Il était avait la tête presque totalement
dans l'économie souterraine le récemment sorti de prison, où il enveloppée dans un foulard qui laissait à
Blanc reçoit un traitement de faveur s'était fait des muscles aux haltères et peine entrevoir son visage si bien
:

où qu'il traîne ses guêtres. où il avait mangé ses trois repas par qu'il était impossible de deviner son
Le marchandage commença. jour. âge exact (en tout cas plus de la
Shorty se plaignait d'avoir très peu En tout état de cause, Doc quarantaine). Personne ne prêtait
d'argent et Doc s'énervait parce qu'il ac epta de lui vendre la coke pour un attention à ses grognements de plaisir
pensait que Shorty tentait d'obtenir dollar ; et je fus encore plus surpris de involontaires, parfois bruyants et à la
un peu de coke pour le seul prix de constater qu'il laissait Shorty prendre limite de l'obscène, personne n'en
l'entrée (il avait plus ou moins dit tout ce qui restait dans le papier riait.
qu'il n'avait que deux dollars en d'aluminium après en avoir prélevé De temps à autre, sa conscience
poche). La situation devint tendue ; à une pichenette pour l'ajouter à son s'éveillait davantage et elle lançait
tel point que Slim, qui, assis de propre tas de restes d'héroïne, dont quelques mots de sa voix basse,
l'autre côté de la table, vivait encore le volume ne cessait d'augmenter. Sa grasse et grinçante de junkie. Elle suivait
l'accélération initiale de la première vulnérabilité m'attrista. Elle me de toute évidence notre conversation,
vague de son "flash" de coke et rappelait la précarité des stratégies de car ses "commentaires" étaient
bavardait sans arrêt avec Flex, s'en survie mises en oeuvre par les toujours pertinents. Parfois elle
aperçut. (...) Assis là entre Doc et ouvriers de la banane à la retraite manipulait avec des gestes maladroits sa
Shorty j'étais en position vulnérable. dans la plantation d'Amérique pipe, elle y mettait ses petits cailloux
Le gros problème, quand une grande centrale où j'avais vécu pendant deux ans blancs bourrés d'énergie et l'allumait.
quantité de cocaïne bon marché lors d'un terrain précédent13. Si elle "flashait" de temps en temps
circule dans les veines de tout le sous l'effet du crack, cela ne
monde, c'est qu'on ne peut jamais l'éveillait pas vraiment parce que la
savoir quand une légère psychose marchandise plus ou moins frelatée
paranoide finira par avoir raison du L'extase à coup de speedbaJI qu'elle s'était injectée auparavant
bon sens de quelqu'un et par le "fumait" dans ses veines. Comme
persuader que vous l'avez insulté de (...) Profitant de l'apaisement de la pour démontrer l'équilibre précaire
façon irréparable. (...) Shorty finit tension ambiante et de la des cocktails d'héro et de coke,
heureusement par sortir trois billets bienveil ance de Doc à mon endroit, je me levai chaque fois que je la pensais prête à
froissés de sa poche qu'il jeta sur la en m'étirant pour mieux apercevoir, s'endormir définitivement, elle
table en attendant la réaction de Doc. de l'autre côté de la table, la femme rajoutait quelques mots à la conversation.
Celui-ci se détendit, ce qui eut pour plutôt âgée et toute emmitouflée Ces éclairs d'énergie venaient des
effet immédiat d'alléger l'atmosphère. dont j'avais entendu de loin en loin "flashes" que déclenchait le crack, au
Shorty en profita pour tourner la les gémissements de plaisir profonds fil des vagues alternées et
situation à son avantage. Il faisait et gutturaux. Elle avait la voix grave contradictoires de l'exaltation que procure sa
semblant d'en vouloir à Doc d'avoir et grasse d'une authentique acero qui chimie.
attaché tant d'importance à cette vient de se shooter. A intervalles Sa contribution la plus
histoire. A vrai dire, Shorty était le irréguliers et assez rapprochés, elle substantiel e à notre échange fut une
perdant de l'affaire ; il aurait très bien laissait échapper des "Mmmm" réponse inachevée à la question que
pu s'en tirer à meilleur compte, dans prolongés, les yeux presque fermés, j'adressai à Doc sur l'ancienneté du
la mesure où c'était un habitué et en toute à son bonheur. Extraits de leur refuge comme lieu où l'on se
quelque sorte un ami, il avait contexte d'obscurité froide et "shoote" et comme domicile pour lui et ses
presque le droit d'utiliser le refuge humide, ces gémissements exprimaient
gratuitement. En outre la violence de avec force l'extase parfaite ; c'était le
la réaction de Doc à l'éventualité que bruit joyeux de quelqu'un qui
Shorty puisse payer la cocaïne deux s'étrangle de surprise en découvrant 13 - Voir P. Bourgois, Ethnicity at Work .•
Divided Labor on a Central American
dollars et passer à l'as le prix de combien il se sent heureux, tranquille Banana Plantation, Baltimore, John
l'entrée, montrait bien la fragilité de et protégé ; ou, pour sortir davantage Hopkins University Press, 1989-
70 Philippe Bourgois

compagnons. Elle confirma la astucieusement les sommes limitées se retrouvent après de longues
réponse de Doc sur la pérennité et la dont il dispose. Quelle déception et semaines de séparation. Dans les
stabilité du refuge, peut-être pour prouver quelle frustration, quand on offre à crack houses, où on fume le crack
sa légitimité, telle une momie perdue son corps en manque et à son sans bénéficier d'une dose parallèle
dans le bien-être : "Oui, c'est un fait ; psychisme impatient non le soulagement et stabilisatrice d'héroïne, on
c'est pas rien, hein ? Nous, on instantané qu'ils attendent, mais un n'entend guère ce type de joyeux
s'écroule pas, on reste droit, tous les fix à dix dollars qui ne contient que bavardage. Les fumeurs y sont
jours. Je sais, c'est difficile à croire, du lait en poudre et du manitol, un immédiatement emportés par une
mais c'est la vérité. On a chaud et on laxatif pour bébé ! overdose de cocaïne et se mettent à parler
reste droit, tous les jours". Bien sûr, Doc gronda Shorty de revenir se d'un ton hargneux, en proie à des
Doc toujours aussi content de lui- "shooter" ; il le taquina, s'étonnant fantasmes paranoides, c'est-à-dire
même et de son installation, hocha la du fait qu'il ait encore de l'argent, vu qu'ils perdent la tête, abandonnent
tête pour approuver avec emphase "ce qu'il s'était déjà envoyé", et il lui toute inhibition et retombent en
ce jugement très positif sur l'efficacité reprocha de dépenser ses "derniers manque.
de leurs stratégies de survie au cours dollars" avec une telle hâte. En fait il Comme pour ponctuer et opposer
de l'année écoulée. Quelle autre reprenait les mots de Shorty, qui les effets contradictoires du speedball,
source de fierté existe-t-il pour des avait parlé de ses "derniers dollars" la vieille femme en haillons et sans
junkies de 50 ans et plus qui vivent au cours de la discussion qui l'avait forme de l'autre côté de la table
dans les immeubles abandonnés de opposé à Doc sur la question de gémissait de bonheur de temps à
East Harlem ? Cela vaut certainement savoir s'il allait payer la coke ou le autre. Elle semblait faire office de
mieux que de subir le sort de la droit d'entrée (mais peut-être la chef d'orchestre occupé à conduire le
harpie décharnée et encore adolescente négociation utilisait-elle des termes flux et le reflux des vagues de coke
qui nous avait envoyés à Kennedy ayant un sens double dans la culture et d'héroïne dans la tête de chacun.
Park ou de celle du junkie trentenai- de la rue). Toutefois les plaisanteries Doc et moi étions les seuls à faire
re, décati et bousillé, qui en était ne durèrent pas longtemps. La comme si nous agissions en êtres
presque venu aux mains avec Mickey seconde piqûre que Shorty s'administra sociaux, sobres et équilibrés. L'autre
parce que ce dernier l'avait traité renversa l'équilibre du cocktail déjà vieillard sur le matelas au fond de la
comme un mendiant. absorbé et fit sombrer notre junkie pièce s'était depuis longtemps
Cela faisait un certain temps que dans un profond sommeil. Sa tête écroulé d'épuisement, enroulé sous ses
Shorty s'était piqué. Par souci s'affaissa comme une fleur soudain couvertures et ses feuilles de
d'élargir mes contacts et pour lui faire fanée à quelques centimètres de la plastique.
poliment la conversation, je lui demandai flamme qui avait servi à chauffer et Ayant rempli sa seringue avec de
si la coke était OK. Il se contenta de dissoudre sa drogue. Il restait ainsi l'eau sale prélevée dans le récipient
hocher la tête en disant qu'elle était comme en équilibre, assoupi comme placé sous la table, Doc retira son
"correcte". Il ne voulait pas seuls les junkies peuvent l'être, jeans, avança vers le feu en traînant
reconnaître publiquement la moindre suspendu langoureusement au seuil de les pieds, s'accroupit près des
qualité spécifique à la drogue qu'il venait la détente, mais n'aboutissant jamais flammes et se piqua dans une veine
d'acheter (personne ne le fait jamais, nulle part ; il ne s'écroula pas et se de la jambe. La coke que contenait
surtout devant le "dealer"). Mais il maintint, on ne sait comment, dans son cocktail (on se souvient qu'il en
avait l'air terriblement heureux. Il une sorte d'équilibre sans raison avait pris une pincée avant de vendre
s'avéra que c'était sa "dope" qu'il d'être. le reste à Shorty) eut un effet violent.
appréciait le plus ; car, avant que Slim et Flex, eux, ne s'occupaient Tout à coup il se dressa de toute sa
nous n'engagions vraiment la plus depuis longtemps que de leur hauteur devant moi, faisant de grands
conversation, Shorty se leva et sortit sans pipe à crack, affairés à découvrir sans gestes excités et tenant des propos
mot dire, pour réapparaître dix cesse de nouvelles cachettes recelant véhéments, comme un intellectuel
minutes plus tard avec deux autres des tubes de crack mis en réserve : sur le point de faire une découverte
paquets de la même héroïne et dans les recoins d'une poche, d'une ou de se faire applaudir. Il
répéter tout le processus, mais cette fois- manche ou d'un ourlet, etc. correspondait à ce que j'avais craint de pire
ci sans coke. La piqûre précédente Fièrement, ils allumaient ces petits dans les shooting galleries. Il était
n'avait en fait servi qu'à tester la cailloux de toutes les formes, pour tellement emporté par la montée de la
qualité de cette nouvelle héroïne, et redémarrer chaque fois bruyamment coke qu'il avait oublié la seringue
permettre de ne pas se faire avoir. leur joyeuse conversation ; à les nue dans sa main qu'il agitait d'un
Shorty est du genre prudent, il entendre, on aurait cru deux bavards geste de balancier en marchant à
élabore ses stratégies à l'avance et utilise qui, s'étant longtemps perdus de vue, grands pas dans la pièce. Il ponctuait
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 71

même ses remarques les plus ser la place à des assoupissements plâtre. Oui, il avait même des draps
passionnées de gestes par lesquels il dominés par l'héroïne. Mais les et un oreiller ! Il sortit trois bougies,
faisait semblant de planter la seringue éléments naturels (la pluie, le froid et le qu'il installa à des points stratégiques
devant lui, cependant que le sang vent) qui envahirent soudain la autour de son lit, sur un
gouttait au bout de l'aiguille dans l'air pièce, provoquèrent un regain enchevêtrement de tuyaux à gaz qui, de façon
froid de la pièce. Je reculai ma chaise d'énergie. Doc se leva, et, cédant à incongrue, sortaient du mur en
pour observer ses gesticulations. un besoin impérieux d'organisation briques pour constituer une sorte de
A 64 ans, quand il est sous et d'exercice, il écarta les chaises du table de nuit futuriste. Là où Slim
l'influence de la coke d'un speedball, trajet des gouttes de bruine qui avait son coin de "chambre", le mur
Doc devient encore (pour quelques venaient inonder notre espace était en briques régulières et
minutes au moins) heureux et lutin d'extase et rappeler à tous la précarité de apparentes, comme les aiment les
comme un jeune mâle amoureux de leur condition de SDF. Dehors la yuppies. Elles étaient nues et poncées
la vie au printemps. L'enthousiasme bruine de fin d'hiver se mua en une avec soin, ce qui faisait briller leur
qu'il manifestait, la seringue à la pluie violente. Encore une fois, Doc teinte de terre cuite rouge, joliment
main, fut immédiatement m'appela d'un geste de la main à patinée et saine. Les taches de ciment
contagieux ; il provoqua un flash chez venir le rejoindre près du feu, loin et de plâtre s'étaient effritées depuis
tous ceux qui étaient sous speedball. des courants d'air et de la pluie. Mais longtemps ou bien elles avaient brûlé
Ils se mirent à "conversationnel en une fois de plus cette offre généreuse ou bien encore s'étaient dissoutes
groupe, tous concentrés sur le même fut gâchée par un sourire traduisant dans les innombrables déluges
sujet au lieu de rester dans leur coin une méfiance agressive : la même causés par la pluie qui passait à travers
de pièce ou de table, soumis aux que celle qui dominait les le toit incendié pour s'écouler le long
phases cycliques de leur speedball. gémissements et les plaintes des drogués des murs. Slim sortit un paquet de
Tout allait bien ; l'héro et la coke, ce attendant en rang pour acheter du ces bandes dessinées qui paraissent
soir-là, étaient correctes. Sun Shine un peu plus tôt dans la le dimanche dans le Daily News, et,
nuit, à Kennedy Park, quand le utilisant les pliures du journal, il les
vendeur avait manqué de marchandise. plia en quatre, trouvant le format
Le coucher Avec l'humidité, la température était, plus commode, exactement comme
elle aussi, soudain tombée. Derrière les jeunes cadres replient leur Wall
La conversation s'orienta vers les moi, Doc fourrageait activement dans Street Journal dans le train aux
arrestations, les séjours en prison et les gravats du coin le plus sombre du heures de pointe, pour économiser
les horreurs de l'accrochage à la refuge et le plus exposé à la pluie et leur temps si précieux. Il se préparait
méthadone14. Doc n'avait plus fait de aux courants d'air, à la recherche de manifestement avec soin à vivre son
tôle depuis 1980 ; "Je touche du bois supplémentaire pour alimenter moment préféré de la journée : une
bois," ajouta-t-il. Les propos le feu dernière consommation, bien au
s'attardèrent sur le "bon vieux temps" d'avant
.

Slim, lui aussi, était debout ; mais chaud, en lisant au lit sous ses
le crack, quand les drogués étaient il n'était préoccupé que par son couvertures et ses sacs en plastique.
des vrais drogués... Slim se livra à un confort personnel : il dépliait son lit Avant de s'installer, il contourna le lit
long discours "rappé" et moralisateur juste derrière la table. Ce lit en métal pliant pour recouvrir soigneusement
sur la déchéance du commerce de était resté jusqu'alors proprement et le pied du lit avec une dernière
rue : l'arrivée du crack était une discrètement appuyé contre le mur grande feuille de plastique transparent
tragédie terrible. Et chacun de opposé à la porte. Il était bien rangé, éclaboussé de peinture et protéger
marmonner son accord. J'avais l'impression comme celui d'un yuppie qui, ainsi le tiers du lit qui était
d'être dans une assemblée religieuse partageant à Manhattan un studio trop directement exposé à la pluie.
chantant avec ferveur ses "amen" petit avec un ami serviable, tente Slim sortit sa pipe remplie de
rituels, même si les "fidèles" désespérément de ne pas être "de cailloux de crack tout neufs, la dépo-
s'arrêtaient de temps à autre pour allumer trop" quand des invités débarquent
leur pipe à crack. J'assistais tout sans prévenir le samedi soir pour
bonnement au dénigrement du crack par prendre un verre tardif.
ses aceros vieillissants, qui se Slim déplia également une 14 - Aux Etats-Unis, la méthode habituelle
lamentaient sur l'irresponsabilité ou le réserve secrète de couvertures et de traitement des héroïnomanes dans les
manque de bon sens des drogués d'immenses sacs poubelles en hôpitaux publics consiste à les rendre
prétentieux d'aujourd'hui. plastique, volés à la cité HLM de l'autre dépendants de la méthadone.
Paradoxalement la méthadone est
Le flux et le reflux des effets du côté de la rue ; puis il épousseta ses physiquement plus addictive que l'héroïne ou que
speedball avaient semblé devoir draps pour en ôter la poussière et le tout autre drogue.
72 Philippe Bourgois

sa sur un tuyau assez large, à côté de l'ensemble de la pièce. (...) Après tentait d'établir un nouveau lien
son briquet Bic. Il ôta ses chaussures, plusieurs tentatives infructueuses, il d'amitié : "Allons ! Viens par ici ! Tu
enveloppa ses pieds dans de petits me demanda, "puisque tu es assez sens pas les gouttes d'eau ?". La
sacs en plastique (ceux du dernier grand", d'essayer d'autres terreur des rues a toujours le dessus.
supermarché restant du quartier, à emplacements, sur un fouillis de tuyaux (...)
trois rues de là) et se blottit dans son situés un peu plus haut, au-dessus de En soupirant, Doc se réinstalla à
lit à la lumière des bougies. Il alluma la "porte". mes côtés, près du feu, dans un
sa pipe ; on entendit un froissement Je me précipitai avec un peu trop fauteuil rembourré (en fait un ancien
de papier : voilà, il était parti, très d'empressement pour satisfaire sa siège avant de voiture). Il se mit à se
loin des autres, dans l'intimité de son demande et me rendre utile. J'étais plaindre de la taille peu commode du
cocon douillet. Il tenait à la fois de content d'être accepté d'une façon grand morceau de contreplaqué qu'il
l'enfant qui accomplit un rituel pour moins cérémonieuse et d'être avait traîné jusqu'au fond de la pièce
s'endormir et du pauvre intellectuel considéré comme un participant utile à la (derrière le lit de Slim). Il n'avait pas
qui tente de faire un dernier bout de vie de la gallery. J'en étais à ma la force de le découper en morceaux
lecture en tirant sur sa pipe en troisième tentative pour dénicher, plus petits et on ne pouvait pas
bruyère, réplique bon marché de celle des perché sur la pointe des pieds, un coin l'utiliser tel quel pour le feu. Flex, que
membres de l'élite universitaire. sans courant d'air pour la bougie de nous avions laissé jusqu'ici un peu à
Doc ne put s'empêcher de mettre Slim, quand Doc repéra de son oeil l'écart de nos propos, bondit pour
son grain de sel. Il était clair, étant expert un méandre de tuyau qui s'en occuper. Je suppose qu'une
donné l'attention qu'il portait aux offrait l'endroit idéal l'angle de montée de coke (dérivé du crack
bougies, que le "patron" n'allait pas
:

diffusion de la lumière n'offenserait qu'il fumait) était en train de prendre


accepter sans mot dire cet étalage de personne, qu'il soit ou non laissé dans le dessus sur l'héroïne en reflux. A ce
bougies allumées. Il interpella Slim et l'ombre, et le vent y était raisonnable. moment précis, tout le monde se
exigea l'une de ses bougies "pour les Alors que j'essayais de faire en sorte laissait au contraire aller à la détente
autres". A l'opposé du ton dur qu'il que la cire reste assez chaude, apportée par la montée de l'héroïne,
avait délibérément adopté devant malgré le froid de la pièce, pour pouvoir après l'excitation du flash provoqué
tout le monde à l'égard de Shorty, il fixer solidement la bougie sur le par la coke. Nous n'eûmes pas le
choisit de présenter son ultimatum à tuyau, je me demandai pourquoi tous temps de tourner la tête qu'il était
voix basse, pour que Slim ne se ces tuyaux précieux (qui avaient l'air déjà debout ; il poussa la "porte" et
sente pas embarrassé devant nous. Je d'être en fonte car ils étaient emporta le contreplaqué dans le
suppose que Slim a le droit de extrêmement solides) n'avaient pas encore "hall" en le traînant par terre, puis
squatter les lieux de façon quasi été arrachés et revendus à la ferraille s'escrima contre lui à l'aide d'un
permanente ; d'ailleurs, je ne l'avais pas vu par des junkies à court d'argent. La tuyau à gaz tout torve. (...) Il frappait
payer pour obtenir le droit de se récupération des tuyaux à eau en de plus en plus fort, faisant retentir
shooter. L'unique bougie, dont la cuivre et des tuyaux à gaz en fonte l'immeuble de l'écho formidable de
flamme vacillait au milieu de la table, dans les immeubles abandonnés est ses coups, (...) quelqu'un évoqua le
était presque achevée (c'était elle que probablement la source la plus spectre de la police "Et si les keufs
Shorty avait failli renverser d'un coup fréquente de revenu dans le centre entendaient tout ce boucan ?".
de tête quand sa deuxième piqûre pauvre des villes. De nouveau, je pris peur.
l'avait fait s'écrouler). Slim protesta Doc récompensa mes efforts pour Probablement à cause de cette
mollement, mais une fois que Doc déplacer la bougie en s'inquiétant évocation de la police je ne tenais
:

eut disposé autrement deux de ses beaucoup de l'endroit où je devais aucunement à me faire ramasser dans
bougies pour qu'elles soient plus m'asseoir pour éviter l'eau et le vent une rafle. J'avais encore présentes à
efficaces du haut du fouillis de tuyaux tout en bénéficiant au maximum de l'esprit les histoires qu'on venait de
qui dominait l'oreiller, Slim se tut, se la lumière. En dépit de ses propos me raconter (et d'autres entendues
réinstalla sous ses couvertures et gentils, il était fondamentalement dans la rue), à savoir qu'on reste
retourna au bonheur de savourer ses incapable d'être totalement doux et coincé pendant trois jours dans une
BD et son crack. aimable. Une fois de plus, dans "cage" de la prison surpeuplée, à
Armé de la troisième bougie de l'accent autoritaire de sa voix, attendre d'être traduit en justice
Slim, Doc fit calmement le tour de la j'entendis le petit enfant des rues qui devant un juge de New York City
pièce, à la recherche du meilleur a trop souffert et reste blessé à débordé de travail. J'avais peur aussi
endroit pour la percher, c'est-à-dire jamais. Une forte dose d'agressivité de la fureur avec laquelle Flex
suffisamment haut pour qu'elle empoisonnait tous ses actes et toutes cognait son morceau de tuyau sur le
puisse diffuser sa nappe de lumière dans ses paroles ; ceci même alors qu'il contreplaqué qui résistait. Il se trou-
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 73

vait que j'étais assis plus près que les bonne taille pour "notre cheminée". teille de Heineken d'importation. Je
autres du passage donnant accès à la Suant et haletant, il relevait fièrement m'écriai que Flex n'avait qu'à prendre
pièce : je courais ainsi le risque de la tête ; je constatai avec surprise que la première canette de n'importe
me trouver immédiatement exposé tout le monde se réconcilia quelle bière américaine bon marché,
au tuyau si une quelconque crise de immédiatement avec lui. Il y en avait même mais Doc considéra que je faisais là
psychose paranoide l'amenait à pour le complimenter pour son dur insulte à son hospitalité.
penser qu'il fallait aussi me battre, à la labeur. Il fallut un dernier tour de passe-
manière de la feuille de contreplaqué Une fois de plus, j'avais pris pour passe pour obtenir que Shorty
récalcitrante. Pour toute réponse à de l'agressivité ce qui était le ton complète la somme, alors qu'il avait,
ces voix, maintenant hostiles, qui habituel de ces voix des rues. Mes semble-t-il, été laissé dans son coin,
braillaient leur crainte de voir alerter compagnons n'avaient peut-être assommé par l'héroïne et libéré des
la police, Flex redoubla d'effort, même jamais été furieux tout au long effets de la cocaïne. Il ne nous
frappant de plus en plus fort et de plus du martèlement auquel Flex s'était manquait "que 45 cents" pour acheter un
en plus vite et faisant de plus en plus livré. J'avais un peu honte de moi. paquet de gâteaux supplémentaire.
de bruit, en transpirant Après toutes ces années dans la rue, Doc était passé maître dans l'art
abondamment. Le bruit résonnait dans je ne sais toujours pas reconnaître d'obtenir de junkies grognons et
l'immeuble et dehors dans les toutes les nuances qui distinguent la renifleurs qu'ils allongent quelques
terrains vagues qui nous entouraient, et, colère vraie et dangereuse du pièces. Je me sentis flatté quand il
au-delà, jusqu'au pied des Boricua discours emphatique normal. Au me fit signe de m' arrêter, alors que je
projects. contraire, malgré leurs malédictions fouillais dans mes poches pour y
L'inquiétude qu'avait fait naître la et leurs mises en garde contre sa dénicher la dernière pièce
conduite de Flex avait dissipé les stupidité (qui risquait d'attirer la police), manquante. Ce pauvre Doc tentait de me
torpeurs de l'héroïne. Tous étaient ils étaient tous contents du travail de recevoir comme un hôte de marque, et
maintenant sous l'emprise des effets Flex. J'étais le seul à avoir failli voilà que, pris par son jeu, je me
paranoides de la coke. Obnubilé par craquer. (...) sentais moi aussi obligé de lui
la peur d'être arrêté, j'entrepris de Avant même que nous ne nous donner mes derniers sous. Une fois de
faire dévier l'attention vers une autre soyons tous réinstallés pour savourer plus, il m'attaqua d'un ton
de mes préoccupations. Je demandai, la paix retrouvée et le feu ranimé, involontairement hargneux (du moins avait-il
par dessus le vacarme des voix et des Doc se leva, en proie à un flash de l'air sérieusement exaspéré) et
coups, si la fumée de notre feu ne coke. Contaminé par l'évidente m'ordonna de m'asseoir, de retirer
risquait pas, elle aussi, d'être repérée énergie de Flex et son sens de la vie mes mains de mes poches et
par les flics. A ma grande surprise, collective, Doc se mit à organiser des d'accepter une Heineken de bonne
on entendit la voix de Pops, le frêle "courses" à l'épicerie du coin pour grâce. En tentant de payer un bout
vieillard blotti sous ses couvertures et acheter des bougies, de l'eau du cadeau qu'il voulait m'offrir, j'étais
ses feuilles de plastique, loin de la gazeuse, du pop-corn, des pétales de maïs effectivement en train de faire
table, tout contre le mur du fond ; je et des bonbons. (...) Je fus échouer ses efforts pour faire payer
le croyais écroulé depuis longtemps agréablement surpris d'apprendre que Doc aux autres le prix de sa générosité.
(ou même mort). Il expliqua de voulait m'offrir une bière. Il ramassa (...)
façon claire et logique que la fumée des contributions pour "l'épicerie" en Je m'aperçus brusquement que la
s'évanouissait bien avant d'atteindre sollicitant tout le monde, même Slim, température avait baissé encore plus
le toit. Il articula ces mots sur un ton qui était confortablement installé nettement ; j'avais si froid que mes
de savant, peut-être pour imiter mon sous ses couvertures. Doc était jambes en tremblaient. Il était
intonation de Blanc et ma façon trop efficace. Il allait vers chacun parfaitement évident que ces junkies
prudente de choisir les mots de mes individuellement pour qu'ils filent leurs dernières allaient passer le reste de la nuit à
questions. Mais il était bel et bien pièces. Il demandait à chaque fois frissonner dans ce trou glacial tandis
expert en la matière, dans la mesure exactement la somme qui manquait que moi je rentrerais dans une
où il habitait depuis longtemps dans pour acheter le tout dernier article maison chauffée me coucher dans un lit
des immeubles abandonnés aux toits dont on avait besoin. Doc discuta douillet (et dire que je me plaignais
criblés de trous cinq étages plus même avec moi du type de bière des fenêtres de mon immeuble de
haut. qu'il allait m'offrir. Après avoir fait la drogués qui laissaient passer l'air
Tout à coup, ce fut comme un manche auprès de tout le monde à froid et du chauffage que mon
apaisement l'immense contreplaqué l'exception de moi, il exigea que propriétaire minable refusait
:

se brisa enfin. Flex débita le morceau j'accepte une bière chère, identique à d'augmenter la nuit). C'était une vérité contre
cassé en bouts de bois juste de la celle que j'avais en arrivant, une laquelle l'anesthésie déclenchée par
74 Philippe Bourgois

l'héroïne de leur speedball ne pouvait intenses et opposées produisant un sur la 125e rue. Mais j'écoutais pas.
rien. Ces épaves humaines maigres, surcroît de plaisir. Il est probable que J'étais trop occupé à faire les poches
criblées de piqûres étaient de surcroît depuis longtemps les multinationales des gens et à détrousser, pour faire
sans doute déjà séropositives, et le de l'alimentation connaissent le attention à lui. Mais je l'ai entendu,
froid allait inévitablement amoindrir principe du speedball sucré/salé (du ça oui. C'est là que je travaillais, au
encore un peu leur système moins c'est ce que laisse supposer la coin de la 125e et de Lenox Avenue.
immunitaire. Toutefois, les bonbons et les liste d'ingrédients qu'on trouve sur le Je les ai probablement tous ratisses,
chips qui se distribuaient dissipèrent conditionnement plastique de leurs ceux qui l'écoutaient. Putain, j'ai bien
vite ces préoccupations en créant produits industriels). Comment ferait- dû lui faire les poches à lui aussi !".
temporairement une atmosphère de on, sinon, pour aimer les Big Macs ? C'est vrai, les discours de Malcolm X
normalité joyeuse. Comblé de bonbons, de pop- en pleine rue offraient des occasions
Ces amuse-gueules déclenchèrent corn, de chips et de Heineken, assis idéales pour les "tireurs" ; les
une nouvelle phase d'activité. Slim à la meilleure place à côté du feu pickpockets "travaillent" les foules, tout
replia avec soin sa bande dessinée et (avec l'impression de ne plus avoir particulièrement celles dont
la posa pour se glisser plus faim), j'avais le plus grand mal à l'attention est absorbée par les paroles
profondément sous ses couvertures en replacer dans un contexte structurel inspirées d'un orateur charismatique.
tenant sur son coeur son paquet quelconque ces drogués mal en J'essayai d'explorer ce qu'avait
strictement personnel de chips point, "minables et vicieux", ces vécu Doc, pensant pouvoir trouver
"Doritos". Il n'avait même pas besoin dealers, qui, tout autour de moi, riaient des explications à sa déchéance dans
de sortir la main de son sac de comme le ferait tout adulte dans une le déracinement des nombreux
couchage et de ses couvertures sous ambiance amicale. Ils étaient migrants partis de Caroline du Nord
plastique pour retirer les chips de contents d'être pris au sérieux et pour venir à Harlem. Mais au
leur sac. Seuls dépassaient son appréciaient l'idée qu'on écrive un contraire (je pense maintenant que j'aurais
menton et le haut de ses épaules. Il avait livre sur eux. Profitant de leur désir pu le deviner), je découvris qu'il était
maintenant un bonnet de laine bien de m'aider, je cherchai à les faire né à New York. Il s'en tint à un
enfoncé sur sa tignasse afro. La seule parler d'autres choses que des résumé laconique et ultra-simplifié de sa
à être totalement inaccessible à nombreux détails descriptifs concernant vie "J'ai commencé à me shooter à
:

l'aggravation du froid, c'était la les relations sociales, revues et l'héroïne à 14 ans et j'en ai 64".
femme, qui continuait à se balancer corrigées par la drogue, dont j'avais déjà Contraint de s'étendre sur des faits
doucement en émettant des fait l'expérience chaleureuse. Ce que plus précis, Doc reconnut avoir
grognements et des grommellements de je voulais comprendre, c'était rendu visite une ou deux fois à la
plaisir. l'organisation du pouvoir qui leur avait famille de sa mère "là-bas en
Si ce n'était le froid mordant, permis de se détruire eux et leur Caroline", mais il n'y était jamais
j'aurais peut-être pu continuer à être communauté de façon si douloureuse resté longtemps parce que "je suis du
détendu et à passer un moment dans un sprint sans fin vers l'extase. Nord et là-bas les Noirs se font
presque agréable dans cette gallery. La discussion changea donc de cap lyncher pour ça. Tu vois, si par chance
Ces gens me faisaient vraiment sentir pour s'orienter vers le racisme et les tu te fais un ami blanc par erreur ou
que j'étais l'invité de l'un des leurs. relations entre Noirs et Blancs. tu regardes par erreur une femme
Doc ne cessait de marquer cet Doc commença à "tout" me dire blanche, là-bas, on te lynche pour ce
accueil chaleureux en s'activant à sur Malcolm X. Même la femme genre de truc".
essuyer la table, alimenter le feu, défoncée qui grognait de plaisir Vers quatre heures et demie, je
remettre en place ce qui ressemblait hochait maintenant la tête avec me rendis compte que j'avais
à une poubelle dans un coin, faire bonheur, faisant montre d'un profond décidément très froid. Près d'une
circuler en tous sens de nouveaux respect quand on mentionnait le nom demi-douzaine de bougies éclairaient la pièce,
paquets de poisons parfaitement de "Malcolm". Elle était sur la même qui était en plein flash de coke : tout
légaux (des "Doritos", du pop-corn, longueur d'ondes que Doc. Mais ce le monde parlait en même temps et à
des bonbons, des biscuits) que Flex dernier nous fit un tout autre tableau toute vitesse. Toutefois, il me fallait
venait de courir nous acheter. Il de la réalité - il n'y avait ici aucune emmener mon fils à la crèche le
s'avérait que le mélange violent de place pour la lutte romantique ou lendemain matin et dans la mesure où je
sel et de sucre que ces junkies pour la libération : "Bien sûr que j'ai faisais peu de progrès dans ma
décharnés dévoraient pour calmer entendu Malcolm parler, dans le collecte de données politiques et
leur ventre vide leur procurait un temps. Du moins, je pense que je structurelles, je décidai d'amorcer ma
plaisir analogue à celui du speedball, pouvais pas faire autrement parce retraite. Quand Doc et les autres
l'association de deux sensations qu'apparemment, il parlait toujours rassemblèrent une fois encore leurs
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 75

"derniers cents" pour envoyer Flex mauvais ethnographe, car j'avais fait boracho y pelado (bourré et fauché)
chercher d'autres poisons aigre -doux erreur sur le personnage. En effet, ou trop "en manque et dingo" pour
d'origine industrielle, je partis avec Flex devint encore plus doux et plus valoir la peine qu'on m'attaque. Au
lui. timide quand nous fûmes en tête-à- contraire, bien vite, une vieille
La scène des adieux fut presque tête et loin de la personnalité connaissance m'interpella en agitant
touchante, car Pops, le vieux mec au dominatrice de Doc. Il mourait d'envie de sa pipe à crack, comme si j'étais un
fond de la pièce, dont je pensais qu'il continuer à m'expliquer mille choses ami perdu de vue : "Salut ! Tu veux
s'était depuis longtemps étouffé ou avec patience et précision. Par fumer ? Je connais un endroit
gelé sous ses couvertures, s'assit tout exemple, à propos de la gallery sympa". Pendant quelques instants,

:
à coup en marmonnant : "Tu me "Personne n'en est vraiment j'eus vraiment l'impression que son
demandes quand tu frappes à la propriétaire" dit-il. "En fait c'est à la ville visage grimaçant désirait sincèrement
porte. Je suis toujours ici, même parce que c'est un immeuble ma compagnie. Il était en effet très
quand Doc est pas là" et Doc ne abandonné". C'est de là que vient la content à l'idée de me voir laisser du
cessait de répéter : "Ouais, ouais, viens redéfinition de la propriété privée ; il n'y goudron dans sa pipe qu'il pourrait
quand tu veux. Tu demandes Doc ou a qu'aux Etats-Unis que les ensuite récupérer pour s'offrir un
Pops. Pas de problème. Pas de municipalités et les contribuables peuvent être "trip" à bon compte.
problème" et il ajouta, hargneux "Tu les plus gros propriétaires de crack
piges ?". J'échangeai un regard avec houses et de shooting galleries, où le
chacune des personnes qui tout-puissant marché libre a produit ■■i
m'entouraient en faisant un signe de tête et une foule d'immeubles abandonnés Je ne suis jamais retourné à cette
en souriant. Seuls Slim et la femme saisis par le fisc. Il n'y a plus de shooting gallery ; c'est maintenant un
ne répondirent pas. Slim avait fini par profit valable à faire dans le centre des tas de ruines. On ne l'a pas rasée
s'endormir, blotti sous ses villes appauvri, même pour les plus pour faire place à la rénovation
couvertures, à peine éclairé par une impitoyables escrocs légaux. urbaine ou à des HLM. Une équipe
dernière bougie dont la flamme vacillait Flex expliqua aussi très de démolisseurs municipaux l'a
au-dessus de son bonnet "rasta" en ouvertement que la police avait cessé de détruite après un effondrement
laine. La femme était retombée sous leur "rendre visite" dès qu'ils avaient inopportun de l'immeuble qui obligea
l'influence de l'héroïne et, oubliant le "arrêté la vente devant l'immeuble. à isoler le bloc pendant une journée
reste, émettait de nouveau des Parce que, tu sais, on est entière. La ville de New York était à
grognements de plaisir. pratiquement des SDF. Et alors, quand les n'en pas douter très inquiète à fidée
En courant presque pour suivre flics débarquaient, on leur disait que des citoyens blessés puissent la
Flex, je ne voulais pas avoir à seulement 'on habite là', et ils sont plus traîner devant tes tribunaux pour
traverser seul le hall, je passai de l'autre venus nous faire chier. Eux non plus négligence et non-entretien
côté du contreplaqué qui obstruait ils veulent pas d'emmerdes". Il y d'immeubles lui appartenant La
l'entrée et tentai de poser mes pieds avait eu d'autres vendeurs devant le raison qui m'empêcha peut-être de
exactement là où il avait posé les bâtiment, "mais Doc a mis le holà. retourner voir Pops et Doc fut la
siens, afin de ne pas tomber au C'est Doc qui s'occupe vraiment de colère d'Ange!, un de mes rares amis
travers du "plancher du hall". Enfin, tout. On pourrait dire, c'est comme si junkies d'âge mûr, quand je lui
nous nous baissâmes pour passer le c'était à lui". proposai de lui offrir un voyage au
trou dans le mur en brique, à l'arrière Je me sentais dans la peau d'une refuge moreno. Il me dit que j'étais
de l'immeuble, donnant sur le grand chauve-souris au sortir d'une grotte vraiment un idiot : "Estas loco !
terrain vague couvert de gravats. Je immonde, sauf que dehors c'était Puede ser que tu eres un blanco que
frissonnais dans la bruine du petit encore pire. Pour rentrer chez moi, il habla bien el Español pero sigues
matin, aux côtés de Flex. Il me vint à me fallait traverser la zone où se siendo blanco. Entiendes ? Esta gente
l'esprit l'espace d'une seconde ou deale le plus de crack dans tout "El son malos. No les importa nada.
deux qu'il finirait par m'agresser Barrio", au coin de la 114e rue et de Accredate que siempre seras un
violemment pour me voler, maintenant 3e Avenue ; cette dernière sert blanquito" ("Tes fou I Tu parles
que nous n'étions plus sous également, côté ouest, de shooting gallery peut-être bien l'espagnol, mais t'en
l'influence régulatrice de la gallery ; après en plein air. Toute l'énergie déployée es pas moins blanc Tu comprends ?
tout, c'était le plus jeune, et ils dans la 114e rue provient Ces gens-là sont mauvais. Rien ne
s'étaient tous plaints de intégralement de la paranoïa des drogués en compte pour eux. N'oublie pas, tu ne
l'irresponsabilité imprévisible de la jeunesse manque de crack. J'étais maintenant seras jamais qu'un sale Blanc").
d'aujourd'hui. Mais la honte tout seul et je marchais vite, en
m'envahit très vite ou plutôt, je me sentis m'efforçant de ne pas paraître trop
76 Philippe Bourgois

Les Européens trouveraient sans doute à de grands schémas explicatifs. Par l'anthropologie, je demeure un fervent
une explication évidente au fait qu'un si exemple on pourrait ne voir en Doc, le partisan de l'ethnographie qui, à mes
grand nombre de Noirs et gérant-propriétaire de la shooting yeux, est essentielle pour comprendre
d'Hispaniques se livrent, en plein coeur gallery, qu'une pure victime de la l'extrême détresse sociale. Je suis en
des plus grandes villes américaines, à violence raciale du Sud et de la migration même temps obligé de lui reconnaître
cette auto-destruction béate. La faillite forcée. Même si on peut trouver de des limites pour ce qui est de la
du secteur public dans les centres ville bonnes raisons à sa déchéance, à sa compréhension de certains phénomènes. Il
ghettoïsés est partout massive. Les marginalisation sociale, et à la violence est notamment évident qu'une
kilomètres de bâtiments abandonnés, de qu'il dirige aussi contre lui-même (par immersion à plein temps dans des contextes
terrains couverts de décombres et de exemple une mère abusive, des extrêmes et déroutants, tels que les
décharges sauvages sont la preuve, s'il enseignants incompétents, des amis qui l'on mondes régis par l'apartheid américain
en est, d'une profonde crise de entraîné dans la drogue, des que sont celui du crack et de l'héroïne
l'infrastructure. Le gouvernement fédéral n'a expériences racistes douloureuses, etc.), que l'on s'injecte, constitue une
jamais tenté d'intervenir de façon même s'il est évident que sa position expérience personnelle effrayante et
concertée pour porter secours à cette de patron de shooting gallery est malgré épuisante. La description immédiate livre
détresse manifeste. Ni le secteur privé tout meilleure que s'il avait été lynché des données ethnographiques brutes
ni l'Etat ne font même semblant de dans sa ville natale pour "avoir souri de qui risquent toujours, étant donné la
fonctionner ou de s'intéresser à des travers à des Blancs", il n'en reste pas polarisation idéologique des études sur
endroits comme East Harlem. D'un moins qu'il est devenu l'agent le plus la pauvreté aux USA, d'alimenter les
point de vue plus objectif, les immédiat du "génocide noir" en faisant stéréotypes racistes rejetant la
statistiques, concernant les meurtres dans la circuler la "seringue-maison" responsabilité sur ies victimes. A un niveau
population masculine, la mortalité et la contaminée par le virus du sida l5. théorique plus profond, l'ethnographie
malnutrition infantiles ou l'absence de Les Américains souscrivent d'une enferme le risque d'appauvrir l'analyse
domicile fixe, témoignent clairement, façon générale à une version "grand en considérant en elles-mêmes les
elles aussi, d'une économie politique public" de la théorie de la "culture de relations inter-individuelles qu'elle décrit
profondément raciste qui prospère aux la pauvreté" pour expliquer l'existence sans les replacer dans un contexte
extrêmes de la marginalisation sociale. de gens comme Doc. Bien sûr, les historique ou sociologique plus large,
Alors que la plupart des Américains chercheurs universitaires ont critiqué Certains aspects spécifiques de la
reconnaissent et condamnent les fermement cette théorie développée vie au sein de l'économie de la rue
causes économiques et structurelles par Oscar Lewis dans le quartier même sont faciles à expliquer. L'expression
générales de l'extrême pauvreté dans où ces notes ont été recueillies, East brutale de la violence, par exemple,
les villes, rares sont ceux qui les relient Harlem on a dénoncé ses peut être interprétée comme une
:

d'une façon cohérente ou politique à la incohérences, son biais de classe, son ethno- forme d'accumulation d'un capital de
violence et à la souffrance qui se centrisme et sa méconnaissance du crédibilité qui permet aux dealers et
développent au coeur même de leurs caractère dynamique de cette aux drogués de se faire respecter dans
capitales financières. L'idéologie américaine culture16, Néanmoins, malgré la rue et d'éviter les situations de
a peu, ou n'a pas, de définition de la l'unanimité des spécialistes américains de faiblesse qui les rendraient victimes de
responsabilité du secteur public dans la l'/nner city à refuser cette théorie, vols ou d'agressions l7.
sauvegarde des droits de l'homme au aucune autre ne l'a remplacée efficacement.
bénéfice de l'ensemble des citoyens La plupart des critiques ont tendu vers
;

les libertés civiques individuelles sont le réductionnisme économique et ont


les seules qui comptent. Et les abouti à minimiser la réalité de la
interprétations populaires de la pauvreté profonde marginalisation de la population 15-11 est semblable en cela à ce
person age plus traditionnel du ghetto qu'est le
rejettent régulièrement la responsabilité de misérable des centres ville. bustier (L.J.D. Wacquant, The Zone le métier
ce fléau sur ceux qui en sont les Les autres explications de la misère de hustler dans le ghetto noir américain,
:

victimes. La plupart des tentatives manquent d'une armature théorique, Actes de la recherche en sciences sociales,
93, juin 1992, pp. 39-58).
d'explications invoquent des déficiences par exemple d'une définition des
psychologiques ou, lorsqu'elles rapports entre réalité matérielle et 16 - Voir, par exemple, Charles Valentine,
Culture and Poverty, Chicago, University of
prennent en compte le social, des traits idéologie ou entre structures et agents dans Chicago Press, 1968. L'ouvrage d'Oscar
culturels pernicieux. le processus de production des Louis consacré aux familles pauvres
La complexité du système fondé rapports sociaux qui forment la trame de portoricaines de New York est La Vida (New
York, Knopf, 1968).
sur l'exclusion raciale et sociale qui s'est l'économie de la rue. En raison, peut- 17 - J'ai abordé ce problème dans
mis en place dans les centres pauvres être, des limites qui me sont imposées P. Bourgois, "A la poursuite du rêve
des villes rend impossible tout recours par les frontières méthodologiques de américain", art. cit.
UNE NUIT DANS UNE SHOOTING GALLERY 77

L'économie de la rue et les vraisemblablement survécu si Pourquoi la rue a-t-elle autant


rapports sociaux qui s'y développent l'ambulance était arrivée plus rapidement et si d'importance ? L'industrie de la drogue,
doivent être compris comme des formes l'infirmier n'avait pas perdu du temps à avec ses milliards (depuis dix ans au
de résistance à la marginalisation enfiler une paire de gants en moins, c'est le seul employeur en
matériel e et sociale aux USA, bien qu'elles caoutchouc avant de tenter de refermer expansion qui offre les mêmes chances
impliquent l'autodestruction de la l'artère sectionnée de son cou. La de réussite à tous sans discrimination
communauté pauvre par le biais de la dénonciation du système qui au coeur des métropoles américaines),
toxicomanie et de la violence. Cette normalement est traduite en termes fournit une base matérielle puissante et
dynamique complexe par laquelle la d'opposition raciale et d'oppression par les évidente à ce que l'on pourrait appeler
résistance à l'oppression se mue en Blancs ne peut pas trouver ici son "la culture de la rue". Les enjeux sont
autodestruction est tout expression puisque tous les acteurs de considérables, et il est théoriquement
particulièrement déprimante pour l'ethnographe cette scène, du conducteur au impensable qu'une force économique
qui la voit interpréter par l'ensemble secouriste et au standardiste des urgences aussi spectaculaire puisse être ¡déologi-
de la société (y compris par les que j'avais appelé, étaient quement et culturellement neutre.
habitants de l'/nner city eux-mêmes) vraisemblablement Portoricains, tout comme la Ainsi, sur les lieux de vente de
comme la preuve irréfutable que les femme en train de mourir dans sa l'héroïne -tels que le grillage de Kennedy Park
habitués des crack houses et des mare de sang. Quant au secouriste, ou le terrain de jeux situé devant les
shooting galleries ne sont guère qu'une rompu au spectacle de la violence dans bureaux de l'éducation publique de
"bande de niggers déchaînés qui se les rues de New York, il pensait East Harlem, sur la 107e rue- l'argent
dégomment entre eux" (pour d'abord à se protéger comme circule à pleines poignées. En quelques
reprendre les termes d'un shérif blanc d'habitude du virus du Sida dont la femme était minutes, on sert cent junkies et on
dans Mississipi Burning, une vision probablement porteuse. Le système distribue des douzaines de lots d'héroïne.
hollywoodienne du racisme américain). d'exclusion matérielle et morale du On a du mal à comprendre les
L'implosion de la violence physique à ghetto est si odieux qu'il finit par démonstrations de surprise inquiète
East Harlem est essentiellement rendre tout aussi odieux et détestables des responsables du système éducatif
interne, "Noir contre Noir". Les brutalités aux yeux de ses victimes tous ceux qui devant le taux record d'échecs
racistes auxquelles se livrent les partagent le même sort, à commencer scolaires du quartier alors que tout ce
policiers blancs pèsent peu par rapport à la par eux-mêmes. trafic a lieu sous leurs fenêtres. Les
terreur ou à la défiance que les De la même manière, toutes les enfants de l'école primaire assistent
habitants éprouvent vis-à-vis de leurs discussions que j'ai enregistrées sur tous les jours à ce spectacle sur le
voisins. l'expérience de l'incarcération chemin de l'école. De même il est
Dans d'autres régions du monde, confirment que le pire ne provient pas des physiquement impossible d'aller de
chaque fois que mon travail de terrain gardiens, ni des barreaux, ni de la n'importe quelle station de métro à
m'a mis en présence d'une intense nourriture atroce, ni des juges ou des East Harlem jusqu'aux grilles du lycée
violence et d'une grande brutalité, j'ai pu avocats racistes (qui constituent d'"élite" du quartier sans traverser un
observer que la détresse née de cette l'institution répressive objective), mais quartier de vente. Et alors que les
cruauté et de la souffrance ainsi plutôt des autres prisonniers. A l'instar statistiques du Bureau de recensement
occasionnée permettait aux victimes de de la rue, ce sont les victimes elles- découvrent ici quelques-uns des taux
comprendre la dynamique de mêmes qui sont les organisateurs et les les plus élevés de pauvreté, de recours
l'oppression, et d'y faire face l8. C'est le agents les plus efficaces et les plus à l'assistance sociale, etc., du pays, des
contraire qui se passe aux Etats-Unis. Quand impitoyables de la violence et de la hommes décharnés, portant des tennis
une jeune femme qui avait fumé tout le terreur. C'est là que réside la dimension la troués, dépensent sans ciller 20, 40,
stock de crack qu'elle était chargée de plus mal comprise et la plus cruciale de voire 50, dollars pour une
vendre fut tuée, devant ma fenêtre, il y l'oppression, Partout dans l'histoire et demi-douzaine d'heures de bien-être physique et
a de cela deux ans, d'une dans le monde, les victimes psychique.
demi-douzaine de coups de feu avec un fusil à (prisonniers ou opprimés) collaborent aux
canon scié, tant mes voisins que moi- formes les plus barbares de leur propre
même avons considéré qu'elle l'avait torture. Si on refuse de voir et de
plus ou moins "mérité", bien qu'elle ait reconnaître cette dimension, de peur 18 - Cf. P. Bourgois, The Miskito of
laissé orpheline une petite fille de trois de contnbuer aux stéréotypes racistes Nicaragua Politicized Ethnicity,
ans. ou par sensibilité et par respect de la Anthropology Today, 2, 1986, pp. 4-9, et
:

Tout ce à quoi les gens de la rue, réputation d'une communauté, on nie "Conjugated Oppression Class and
Ethnicity among Guyami and Kuna Banama
:

spectateurs de cette mort, furent l'un des principes les plus Workers", American Ethnologist, 15, 18,
sensibles, c'est au fait que la femme aurait fondamentaux de l'oppression. pp. 328-348.
78 Philippe Bourgois

L'économie de la drogue, tout les junkies dont j'ai gagné l'amitié ont L'extraordinaire vitalité de
particulièrement la vente du crack au travaillé à un ou plusieurs emplois l'expression culturelle dans les rues les plus
détail, est en train de vaincre légaux dans leur jeunesse. La plupart pauvres et les plus méprisées des Etats-
l'économie légale dans le coeur et l'esprit de la ont même violé la législation sur le Unis doit donc se comprendre comme
jeunesse pauvre des ghettos travail des enfants tant ils voulaient une réaction d'opposition au racisme
américains. Les enfants de mon immeuble ne obtenir un emploi. Avant l'âge de 1 2 ans, ils associé à l'offre d'emplois dévalués.
sont ni apathiques ni désorganisés. Bien emballaient de l'épicerie au L'attrait culturel qui en résulte est
au contraire, ils sont trop organisés, supermarché en échange de pourboires, ils incontestable il traverse même les
rangeaient des stocks de bières clandestins

;
trop dynamiques. Mais cette frontières de classes, de races et de
mobilisation d'énergie les détruit, eux et leur dans des Bodegas19 ou ciraient les nationalités, au point que, par un ultime
communauté. Les plus déterminés, les chaussures. Beaucoup ont quitté l'école paradoxe, la musique, la danse, les
plus chanceux et les plus impitoyables pour gagner l'argent nécessaire à l'achat vêtements, les modes et l'argot de
dirigent des réseaux de vente qui de produits de base (bonbons, chips, Harlem gouvernent désormais la mode
brassent mille dollars par jour - et ils n'ont tennis, ballon de basket, images de et la culture populaire nationales et
pas 18 ans. Ils travaillent à des horaires joueurs de baseball) que tous les internationales. Et pourtant dans la rue
fixes et contrôlent une demi-douzaine enfants achètent en général avec leur où la drogue et sa violence ont donné
d'employés qui sont payés à la argent de poche, naissance à cette culture, c'est le chaos
commission ou à l'heure. D'après les Sa seule dimension matérielle social et la destruction qui régnent.
services de police, il se vend pour (l'industrie de la drogue permet en
plusieurs millions de dollars de drogue effet d'échapper, fût-ce
dans un rayon de deux cents mètres momentanément, aux emplois manuels déqualifiés) Traduction de Michèle Mittner
autour de mon immeuble. Pourquoi suffirait à expliquer l'attrait puissant de
s'étonner que les jeunes qui y habitent la culture des rues. Il n'est pas de base
abandonnent l'école pour "avoir leur économique qui ne s'accompagne
part du gâteau" ? Pourquoi se d'une dimension culturelle ou
demander ce qui les amène à refuser des idéologique. Dans le cas de la culture des
emplois sans prestige dans le secteur rues, l'intérêt économique se combine
des services, quand ils peuvent mettre avec le racisme pour pousser à la
sur pied des entreprises de cocaïne ou création d'une autre culture très
de crack où leur identité, dont les dynamique, capable de faire contrepoids à
racines plongent dans la culture de la la culture bourgeoise blanche, Ce
rue, cesse de constituer un handicap, phénomène a été favorisé par le passage
pour devenir un atout ? d'une économie centrée sur l'industrie
Comme tout bon Américain, les à une économie de services. Les
dealers croient farouchement au "rêve emplois dans ce secteur exigent en
américain" des haillons aux millions effet une soumission totale à la culture
:

grâce à l'entreprise privée. La plupart bourgeoise. La culture des rues n'a dès
ne réussiront cependant pas. Ils seront lors ni place ni pouvoir sur le lieu de
broyés malgré leurs efforts et travail. L'habitant du ghetto qui ne se
deviendront très probablement la proie de la conforme pas strictement aux modes
défonce ou de la dépression. Ceci d'interaction en cours dans la société
n'empêche pas ceux qui réussissent de bourgeoise blanche sera licencié, ou,
conduire leur Mercedes, leur Jaguar ou pire encore, on le forcera à se
leur Porsche jusqu'à la bouche soumettre en le tournant en ridicule. En
d'incendie du coin pour la faire laver et d'autres termes, la classe ouvrière
astiquer par des aceros qui se défoncent potentielle provenant des quartiers
au crack, tandis qu'eux se tiennent pauvres du centre des villes est
fièrement à dix mètres de là et regardent systématiquement humiliée quand elle
les enfants du quartier dévorer des recherche un emploi dans le secteur
yeux leur "caisse". des services des quartiers d'affaires. La
Ces gens-là ont, dans leur jeunesse, rue offre donc à la fois une alternative
travaillé sur le marché "officiel" du économique et un cadre idéologique 19 - Une bodega est une petite épicerie de
travail salarié. Ils savent ce à quoi ils qui rend possible la fierté et le respect quartier généralement ouverte 24 heures sur
échappent. Tous les dealers de crack et de soi-même. 24.
Actes de la recherche en
sciences sociales

La communication en défaut
Monsieur Erving Goffman

Citer ce document / Cite this document :

Goffman Erving. La communication en défaut. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 100, décembre 1993. pp.
66-72;

doi : https://doi.org/10.3406/arss.1993.3074

https://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1993_num_100_1_3074

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Résumé
La communication en défaut
Erving Goffman a séjourné douze mois dans l'île de Unst, dans l'archipel des Shetland, entre
décembre 1949 et mai 1951. De ce premier long terrain, il a retiré une thèse de doctorat,
Communication Conduct in an Island Community, qu'il a défendue en 1953 au département de
sociologie de l'université de Chicago. Comme le montre l'extrait choisi ici (chapitre XX, « Faulty per-
ons"), c'est un Goffman déjà très mûr qui s'y révèle. Afin de mieux comprendre sa démarche, on a
cherché à reconstituer son rapport aux habitants, aux informateurs, au cours d'un séjour dans l'île en
août 1988. Son étude est bien, comme il l'a dit lui-même avec insistance, une recherche faite dans une
communauté et non sur une communauté. Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle communauté et une
meilleure connaissance de celle-ci permet une approche plus nuancée de son texte et de l'œuvre qui
en découle.

Abstract
Faulty persons
Erving Goffman spent twelve months on the island of Unst, in the Shetland, between December 1949
and May 1951. Out of this first long fieldwork he derived a doctoral dissertation, Communication
Conduct in a Island Community, which he submitted in 1953 to the « Faculty of the Division of the
Social Sciences » of the University of Chicago. As the except chosen here (Chapter xx, « Faulty
Persons ») shows quite well, Goffman appears as an already quite mature scholar. In order to better
understand his undertaking, one tried to reconstruct his role and his rapport, on the basis of a short,
intensive period of fieldwork in August 1988. As Goffman stressed, «this is a study in a community not
of a community». Yet this is not any community. A better understanding of the specifie community he
dealt with may lead to a more refined scrutiny of his dissertation and of the entire work which
proceeded from it.

Zusammenfassung
Kommunikation-Geschichte anstatt Buch-Geschichte
Der zuerst Mornet zu verdankende Versuch, die Ursprünge der französischen Revolution, und darin
namentlich die Rolle der Aufklärung, besser zu begrei- fen, liess vor mehr als 25 Jahren zwei
hauptsächliche Strömungen der Forschung entstehen, die eine sozial-geschichtlich, die andere
philosophie- und ideologie-kritisch, die beide zu diesem Thema keine ganz und gar erschöpfende
Analyse zu liefern vermochten. Die generell in Europa erfolgten sozialen Umwälzungen können in der
Tat allein das Spezifische der französischen Situation nicht hinreichend beschreiben, während die
Analysen der Diskurse gewöhnlich zu sehr aus dem sozialen Kontext herausheben und die den
politischen und philosophischen Reden eigene, starke symbolische Wirksamkeit sich allzusehr
verselbständigen lassen. In diesem Zwischenbereich zwischen Ideen und gesellschaftlicher Realität
sollten in die Forschung die Kommunikationsweisen und insbesondere die spezifischen Wirkungen der
Kommunikation durch das Buch miteinbezogen werden, die sich gerade in der prärevolutionären
Periode stark entwickelt hatte und nachhaltigere symbolische Auswirkungen als die einfache orale
Kommunikation besitzt.
66 Erving Goffman

Erving Goffman

LA COMMUNICATIÇN

EN DÉFAUT

même, lorsqu'une équipe de travailleurs décharge des


planches dont ils savent qu'elles sont destinées à
l'entrepreneur des pompes funèbres pour la fabrication de
cercueils, il leur est difficile d'effacer toute pensée en
rapport avec la mort et de se concentrer simplement sur leur
travail. Dans chacune de ces occasions, la rupture avec
le travail quotidien ordinaire s'est résolue par une
redéfinition humoristique de la situation. Les participants ne se
sentaient pas responsables de la perturbation, c'était la
situation elle-même qui en était la cause.
Il existe aussi des cas où une certaine personne se
retrouve en train de jouer un rôle qu'elle peut difficilement
assumer avec sérénité, en dépit de l'aplomb qu'elle
pourrait y avoir. Lors d'un mariage, on invite soit les deux
partenaires d'un couple d'amoureux, soit aucun des deux, car
c'est l'occasion pour les jeunes invités d'afficher leurs «
mesure
par
eux-mêmes,
qu'un
impliqué
pour
Ce
spontanéité
sentir
l'embarras
nourrissant
jusqu'à
début
qui
contenance.
en
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de
se
sa
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le
et intentions » , rendues explicites au moment où les couples
se rendent en cortège depuis l'église jusqu'à la salle des
fêtes. Il existe cependant une règle essentielle qui oblige la
famille du couple qui se marie à s'asseoir à la table
principale. Ainsi, un frère de la mariée ou du marié qui est lui-
même fiancé doit faire en sorte que quelqu'un d'autre
accompagne sa fiancée à la cérémonie. La personne choisie
se trouve dans une situation ambiguë qu'elle résout
habituellement en prenant la chose avec humour.
Apparemment, certains types d'échanges ne peuvent
être maîtrisés sereinement par une personne donnée alors
que les autres participants ne rencontrent aucune diffi-

* Titre original « Faulty Persons » chapitre xx de la thèse de doctorat,


Communication Conduct in an Island Community, université de
:

Chicago, département de sociologie, 1953, p. 259-272. © original Erving


Goffman, 1953. Goffman appelle l'archipel des Shetland «Bergand», la
:

petite communauté insulaire où son étude s'est déroulée •< Dixon ».


La communication en défaut 67

culte, cette même personne se sentant d'ailleurs à l'aise dans la variante locale du dialecte de Bergand. Le dialecte
dans d'autres interactions. Dans la série des échanges est difficilement compréhensible des étrangers. À leur
quotidiens, quelqu'un peut rencontrer un ou deux égard, on utilise une version Bergand de l'anglais
individus en présence desquels il est le seul à se sentir mal à standard. Presque tous les paysans se sentent embarrassés
l'aise. Ces individus lui paraissent affectés, présomptueux, dans les situations où ils sont forcés d'utiliser l'anglais. Ils
insolents, ou obséquieux, à un point intolérable. reprennent leur dialecte à la moindre détente. Les
Notre souci ici est de constater que toute communauté fermiers participent à des réunions officielles en anglais et y
semble compter des individus qui déplaisent et sont prennent même publiquement la parole, mais pour les
source de dysphorie dans presque tous les échanges conversations informelles, l'anglais leur paraît
auxquels ils prennent part, provoquant un malaise chez les inapproprié, voire impossible. Les Britanniques qui visitent l'île
autres, qu'ils soient eux-mêmes dans l'embarras ou non. ou qui doivent y séjourner pour des raisons
Nous appellerons ces « offenseurs » (offenders) des « professionnelles perturbent involontairement les interactions
personnes défectueuses » (faulty persons) informelles auxquelles ils participent. Lorsqu'ils parlent, ils
.

Il faut noter qu'on a tendance à tenir à l'écart les choquent un peu et troublent involontairement leurs
personnes qui sont sources de difficultés interactionnelles et, auditeurs locaux ; ils ne peuvent s'empêcher de « louper »
quand ce n'est pas le cas, on les traite de manière très ou de ne pas saisir à temps la plupart des exclamations et
spéciale. Ce traitement n'est pas forcément le résultat interjections en dialecte qui constituent une part
d'une réaction organisée de la communauté, mais peut importante du discours informel. On doit leur traduire et leur
être la conséquence non intentionnelle de l'action répéter ce qui vient d'être dit. Bien qu'il existe d'autres
indépendante et involontaire de ses membres. Il faut raisons qui empêchent les étrangers de s'intégrer dans un
également noter que le fait de ne pas savoir tenir son rôle dans échange intime euphorique, le manque de familiarité avec
les échanges ne permet pas de mesurer la façon de le dialecte suffit largement à en faire des faulty persons.
maîtriser une communication involontaire ou encore des L'idée que se font apparemment les gens de la
tâches ne reposant pas sur une interaction. À Dixon, la normalité physionomique à laquelle chacun devrait
plupart des faulty persons assument leurs rôles de parent, correspondre engendre une autre catégorie de faulty persons\ Si
de mari, de membre de la communauté et de travailleur l'apparence corporelle d'un individu s'écarte trop de la
agricole de façon très adéquate pour les autres. norme attendue (spécialement pour ce qui est évalué
Les individus qui n'ont pas les capacités linguistiques négativement), les autres auront tendance à être en
nécessaires au bon déroulement d'une communication permanence dérangés et distraits par l'image qui s'offre à
verbale dans une communauté donnée constituent la eux. Les récepteurs peuvent difficilement faire
catégorie la plus évidente de faulty persons. Trois types abstraction de la communication involontairement déplaisante
de personnes n'ont le plus souvent pas ces capacités les de leur interlocuteur, et par conséquent se centrer
:

jeunes enfants, qui n'ont pas encore acquis la faculté de spontanément sur la communication explicite. Peu de
tenir une conversation ; les étrangers, d'un autre pays ou personnes sont difformes au point de devenir des faulty
d'une autre région, qui ne savent pas manier un ensemble persons pour cette seule raison. Cependant, il existe un
spécifique de symboles linguistiques, bien qu'ils puissent, nombre significatif de personnes dont les défauts
par ailleurs, en manier d'autres les personnes physiques mineurs sont en relation directe avec les
;

handicapées qui n'ont pas la capacité intellectuelle de récepteurs sensoriels principaux les yeux, les lèvres, la voix
:

communiquer, ou chez qui les récepteurs sensoriels sont et le visage. Les tics, les becs-de-lièvre et les défauts de
défectueux, comme c'est le cas des sourds, des muets et des prononciation en sont l'exemple la « mauvaise haleine »
;

aveugles. Les personnes handicapées et les étrangers sont aussi. De tels défauts frappent en permanence le regard,
plus particulièrement faulty car, spontanément, on attend l'ouïe et l'odorat du récepteur, et distraient autant que le
d'eux qu'ils soient en mesure d'interagir de manière ferait une anomalie majeure moins évidente2. Le récep-
adéquate, ce qui n'est pas le cas pour les enfants. À Dixon
les quelques familles qui comptent des arriérés mentaux
1. Goffman utilise des termes volontairement archaïques commoners
semblent vivre en disgrâce interactionnelle. Pour ceux qui et gentry, pour marquer l'opposition entre ceux que nous appelons ici
:

ne sont pas de la famille, il est difficile d'entrer dans ces « classes populaires » et » bourgeoisie » ou <■ notables » (NclTJ.
maisons sans s'être armés de courage, en prévision de la 2. Les particularités physiques sont les perturbations les plus
gêne qu'il leur faudra affronter. courantes, mais ce ne sont pas les seules. Par exemple, les Occidentaux qui
ont peu d'expérience de la culture hindoue éprouvent des difficultés à
Dans les classes populaires (commoners1) de Dixon, converser avec des Sikhs portant un turban. Leur regard passe sans
les conversations informelles se tiennent uniquement cesse du regard de l'interlocuteur à sa coiffure.
68 Erving Goffman

Erving Goffman sur le terrain

(Unst, 1949-1951)

dans un dictionnaire 5. Il recevait beaucoup de courrier


d'Amérique et même des boîtes entières de livres qu'il
ouvrait dans sa chambre bleue de l'hôtel Springfield.
Après quelques mois à l'hôtel, il a acheté un petit
cottage pour 250 & à W. P. qui avait besoin de l'argent
pour s'établir dans une nouvelle maison avec sa jeune
épouse Mary, l'une des femmes de chambre de l'hôtel
Springfield. Le cottage se trouvait juste derrière l'hôtel ;
il pouvait aisément s'y rendre pour ses repas ou pour
bavarder dans la cuisine avec les deux servantes et le
cuisinier. Le plafond du cottage était si bas que l'on
pouvait à peine s'y tenir debout. On n'y découvrait que
quelques rares meubles, deux chaises, un lit, un bureau,
sur lequel trônait une machine à écrire, une lampe à la
paraffine. Des livres partout. C. A. s'annonçait en
lançant •< Êtes-vous là? » II l'accueillait en lui offrant du café
:

noir et du gorgonzola sur des biscuits secs 6. Il n'y avait


vraiment rien de sexuel dans leurs conversations. Pour
elle, il était totalement asexué. Mais il l'intriguait; il lui
demandait souvent de lire à haute voix des pages du
même livre - « You-lis ? » — d'un homme appelé « Joice »
(« un livre bizarre — des tas de conneries - pigeais pas un
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1. Entretien avec B. A., 30 08 1988.


2. Entretien avec C. A.. 28 11 1988. C. A. était encore secrétaire à la
base RAF de Unst au moment de l'entrevue.
3. Entretien avec M. F, 26 08 1988. Elle avait 20 ans et travaillait
comme femme de chambre à l'hôtel Springfield quand Goffman s'y
est installé. Il l'appelle -Jean Andrews» dans sa thèse.
4. Goffman mesurait environ 1.60 m.
5. Entretien avec C. A., 28 08 1988. Elle avait 20 ans à l'époque et
travaillait également comme femme de chambre à l'hôtel Springfield.
Goffman l'appelle «Alice Simons» clans sa thèse et la décrit comme
« une des jolies filles en vue de Dixon" (Baltasouncb - ce qui l'amusa
beaucoup quand je lui lus ce passage (.Communication Conduct in
an Island Community, op. cit., p. 29). Le troisième membre de
l'équipe, un cuisinier que Goffman appelle « Bob Humer ». avait
disparu en 1988. Son frère s'est souvenu que Goffman était un jour
venu chez eux et avait pris des photos de chacun des membres de la
famille.
6. Entretien avec C. A., 26 08 1988. Plusieurs entretiens avec C. A. se
sont succédé au cours de ma visite à Unst en août 1988 au point
qu'ils forment une sorte de longue conversation au cours de laquelle
les mêmes thèmes n'ont cessé de revenir.
La communication en défaut 69

mot»). Goffman se roulait sur son lit en riant. Il lui docteur G. et son épouse. Ceux-ci avaient quitté le

I
disait «Je veux entendre le ton de ta voix » ou encore « Tu Tibet quand les troubles s'y étaient développés à la fin
:

as la bonne voix». Elle n'aimait pas beaucoup ça elle des années 40. Le docteur avait été le médecin du

:
avait toujours vaguement l'impression qu'il la menait en Dalaï-Lama et il avait toujours quelques histoires à
bateau. « Trop souvent » également, il lui donnait « ces raconter au dîner. À l'époque, l'hôtel n'était pas bien
stupides cartes » avec des « taches » et des jeux de géré. E. M., le patron, était malade et sa femme ne
couleurs et il lui demandait ce qu'elle voyait et trouvait connaissait pas grand-chose à la gestion hôtelière. Le
qu'elle avait « une vive imagination ». Un jour, il lui a dit cuisinier sauvait souvent la situation mais la laissait
« qu'elle aurait un bon cerveau si elle n'était pas si dégénérer quand il en était fatigué 8.
paresseuse ». Mais elle ne lui en a pas voulu. Il lui faisait En fait. E. Goffman était présent partout mais très
répéter ses leçons de français ; il lui faisait « voir des silencieux : aux enterrements, aux mariages, aux
choses sur l'île qu'elle même n'aurait jamais trouvées soirées. « Mais je ne l'ai jamais vu danser c'était un jeune

:
toute seule ». Et encore et toujours, il lui posait des homme très décent 9. » Personne ne l'a jamais vu non
questions : «Suppose que tu aies la chance de quitter 111e, plus à l'église. À l'époque, un jeune pasteur suédois
qu'est-ce que tu ferais? » Ils faisaient de longues célibataire, très beau, s'occupait de l'église. Les services
promenades ensemble mais il ne lui a jamais parlé de lui. Elle étaient fidèlement fréquentés par toutes les jeunes filles
n'a jamais rien su sur lui, sa famille ou ses amis. de l'île. C. A, qui jouait de l'orgue, aurait pu apercevoir
Une personne a beaucoup compté dans la vie Goffman depuis le balcon mais elle ne l'a jamais repéré
insulaire de Goffman Jimmy J., le facteur. Il devait déjà dans l'assemblée.
:

être retraité à l'époque, puisqu'il était sexagénaire Il est parti comme il était venu, sans l'annoncer. Il
sinon septuagénaire. Mais il était encore en pleine n'a jamais écrit à personne sinon a Jimmy J. Quelques
santé, bavardant avec tout le monde, racontant des habitants entendirent parler de sa mort par les
histoires, aidant même des « universitaires ■> du Danemark journaux et furent stupéfaits de découvrir sa célébrité

:
et de Norvège à résoudre des questions linguistiques. Il ■< 500 000 exemplaires de son livre sur nous ! »
possédait de nombreux livres sur le folklore shetlan- Yves Winkin
dais7. Il avait beaucoup voyagé à travers le monde
alors qu'il était marin et s'était même établi pendant
quelques années au Canada. Il était ainsi la mémoire
vivante et le monument de la communauté. Jimmy J. 7. Entretiens avec B. A. et C. A., neveu et nièce de Jimmy J., 28 et
et Goffman se voyaient très souvent à l'hôtel 30.08.:i 988. B. A. avait hérite des ouvrages et de la correspondance
Springfield ou à la salle de lecture du foyer communautaire. de son oncle.
Ils sillonnaient l'île en discutant. 8. Entretiens avec C. A. et M. P., 08 1988.
En fait, c'est l'hôtel qui constituait: le vrai quartier
général de Goffman. Il y partageait ses repas avec le 9. Entretien avec M. l>., 30.08.1991.

teur se trouve alors dans une position délicate. Il doit que les autres. Dans une certaine mesure, elles se
détourner son attention des défauts de l'émetteur afin de sacrifient (pour quelque raison que ce soit) à l'euphorie de
ne pas l'offenser et de ne pas s'engager dans la mauvaise l'interaction, se retirant volontairement des situations où
modalité communicationnelle. Mais, en même temps, il leur présence pourrait perturber l'échange.
doit se concentrer uniquement sur les traits qui font Les individus présentant ces défauts ne sont pas
comprendre à l'émetteur qu'il lui prête attention. forcément toujours en retrait. Une personne a pratiquement
Il existe dans l'île quelques personnes dont le visage abandonné cette attitude lorsqu'elle a réalisé que son
ne correspond pas aux normes esthétiques occidentales. défaut n'était qu'une caractéristique ajoutée dont elle
Ces personnes ont tendance à demeurer silencieuses et à n'était pas vraiment responsable. « II m'a fallu deux ans
se tenir, lors d'un échange, hors du champ de vision de avant que j'accepte, sans m'en soucier, que les enfants
l'émetteur, exception faite des membres de leur regardent ma cicatrice, maintenant je ne m'en fais plus du
entourage immédiat. Elles sont perçues comme « timides » et tout», raconte un insulaire qui a subi une blessure à l'œil
semblent se contenter de moins d'interactions sociales qui le défigure et le fait larmoyer en permanence.
70 Erving Goffman

Des individus bienséants (acceptable individuals) La littérature sociologique part de l'idée qu'une
deviennent parfois fa ulty pendant une brève période. Un personne est source de difficultés sociales lorsque ses rôles
désordre temporaire du système sensoriel peut, pour et caractéristiques l'amènent à devoir faire face à des
quelque temps, empêcher quelqu'un de participer aussi attitudes radicalement inconciliables 5. Dans la plupart de ces
facilement que d'habitude à un échange. Une cas, la situation fait émerger l'un ou l'autre des rôles 6. Par
laryngite, l'extraction des dents en vue du placement d'un conséquent, pour toute situation donnée, il existera
dentier, une intoxication, des problèmes nasaux rendant toujours un rôle défini comme formellement pertinent et
la respiration pénible, un torticolis, toutes ces raisons d'autres rôles définis comme incongrus. Ainsi, l'action ne
peuvent transformer temporairement un individu en se désagrège pas faute d'un modèle à suivre.
personne faulty. À Dixon, certaines situations posent de véritables
Certains membres de la communauté se trouvent en dilemmes aux personnes des classes populaires qui
défaut dans la plupart des échanges auxquels ils hésitent entre les deux attitudes de respect à adopter à l'égard
participent. Il y a des insulaires que leur ascension sociale a de la bourgeoisie la traiter avec déférence ou d'égal à

:
démoralisés, sur le plan interactionnel. Ils ne peuvent pas égal. D'où les discussions pour savoir s'il est convenable
s'empêcher de se vanter de leur succès et de leurs relations et souhaitable de donner du « maître » au laird (châtelain)
dans les classes supérieures. On a tendance à croire que ou s'il faut tout simplement l'appeler Monsieur Alexander,
ces gens sont insensibles et inflexibles, et dès qu'ils ou encore s'il faut réserver aux notables des places pour le
apparaissent quelque part, les autres doivent faire un effort pour concert annuel ou les laisser s'installer comme tout le
ne pas montrer à leurs compagnons d'infortune qu'ils monde, en fonction des places disponibles à leur arrivée.
estiment que le vaniteux se comporte mal. Si légère que soit Ces discussions sont animées et concernent des actes
l'offense, la patience des interlocuteurs est mise à l'épreuve significatifs qui ordinairement échappent à la conscience
chaque fois qu'ils se trouvent en présence de ces vantards. des fermiers, ou qui tout au moins ne sont pas
Il faut encore mentionner deux autres faulty persons, ouvertement exprimés. À ce jour, il n'existe aucun consensus dans
dans cette population. Il y a un garçon de dix-neuf ans la communauté sur l'attitude à adopter en cette matière,
qui est tellement soucieux de l'impression qu'il peut chacun agissant à sa guise. Mais dans la plupart des cas, la
donner et tellement timide et désireux de plaire, qu'il est décision prise par une personne donnée est tout à fait
embarrassé même dans le cercle restreint de sa famille, consciente ; elle sait que les autres agissent différemment
et communique son inquiétude injustifiée à tous ceux et que la question est problématique. Pendant un échange
qu'il rencontre 3. Il y a également un homme, Bill White,
qui aime à railler la communication ; il plaisante et blague 3. Pour une analyse psychanalytique de ce type de comportement,
comme les autres, mais lui le fait dans des situations voir Paul Schilder, « The social Neurosis » Psychoanalytic Review. XXV,
p. 1-19.
,

sérieuses ; ses plaisanteries sont si fines, il mène le jeu si


bien et pendant si longtemps que les autres ont fini par 4. Par exemple, pendant un récital de violon lors d'une fête privée, il
s'en méfier4. Avec lui, personne ne sait quelle position s'est tourné vers son voisin en faisant mine de chuchoter, ce qui a créé
une interaction secondaire difficilement tolerable par ce
adopter car ce n'est pas simple de voir s'il est sérieux ou comportement, il montre qu'il prend simplement en dérision la convention
;

non. Il parvient à ne pas se faire traiter de menteur en sociale qui autorise les auditeurs à s'engager dans une interaction
affichant un air agressif et joyeux, prêt à admettre, secondaire. Pendant une partie de whist, il a dit très sérieusement à un autre
fermier, « II faut vous concentrer, vous savez » et plus tard, la personne a
lorsqu'il y est acculé, qu'il a simplement voulu plaisanter. appris que Bill avait gagné le prix du bon dernier. De même, pendant
À Dixon, la rencontre de la bourgeoisie (gentry) et des une partie de « 500 » qu'il jouait chez lui avec trois invités, il a dit, avec
un clignement d'œil à peine perceptible, «Je vais certainement gagner le
classes populaires produit une tension interactionnelle. prochain 500», tout en affichant que le jeu l'intéressait tellement peu
Cette dysphorie est minimale lorsque la bourgeoisie se que c'était impossible. À une autre occasion, il a dit en discutant avec le
comporte selon son mode traditionnel, prenant place nouveau docteur et son épouse «Je serai content quand on aura mis
ces Bolcheviks à la porte et que les Britanniques reprendront le
:

pendant un concert local sur la scène ou dans les sièges pouvoir», sachant que personne n'ignorait, excepté les nouveaux arrivés,
qui lui sont réservés. Elle a tendance à devenir très aiguë qu'il était le représentant local du parti travailliste.
lorsque, par nécessité, les différentes classes sociales 5. Les notions de base de ce problème sont données par E. C. Hughes,
doivent prolonger un échange informel. Du point de vue de «Dilemmas and Contradictions of status», American Journal of
l'interaction menée par la classe populaire, les bourgeois Sociology, vol. L, p. 353-359. Un exemple clair du problème que présente une
personne de statut indéterminé est donné par Boyle, dans son étude de
sont tous faulty. Ce fait apparaît suffisamment significatif la relation des Blancs à l'égard des Noirs libres (Bertram Boyle, The
dans la vie de la communauté ainsi que pour la Etiquette of Race Relations in the South, Chicago, Chicago U. P., 1937).
compréhension de l'interaction dans ce milieu pour justifier la Voir plus spécialement chap, vii, <• Etiquette and the Free Negro ».
suite de notre étude et de notre analyse. 6. Voir Talcott Parsons, The Social System, p. 30.
La communication en défaut 71

faveur de l'une ou l'autre ligne de conduite, mais plutôt à


la nécessité de réfléchir sur ces choses et de les prendre
en considération. Si la définition de la situation n'est pas
automatique et spontanée, alors, du point de vue de
l'interaction, elle importe peu, car la dysphorie a des
chances d'apparaître quelle que soit la ligne de conduite
adoptée. Cela nous permet de constater qu'une
interaction dysphorique peut être provoquée par des difficultés
statutaires beaucoup moins flagrantes que celles qui
surviennent pendant un véritable dilemme de statut.
À Dixon, il est habituel qu'au cours d'un échange in-
teractionnel certains traits sociaux des participants soient
déclarés formellement incongrus et que d'autres soient
définis comme déterminants pour la durée de cette
qui met en jeu des classes sociales différentes, s'il y a plus interaction. Cependant, certaines circonstances spéciales
d'un paysan, la tension est particulièrement élevée, car imposent aux participants un rôle qu'en d'autres occasions ils
chaque paysan a tendance à croire que les salutations et ont raison d'écarter. Ainsi, lors d'un échange amical, le fait
toutes les autres attitudes de respect qu'il peut avoir à de savoir que deux des participants sont mariés depuis
l'égard des bourgeois vont être jugées par les autres des années est accepté dans l'interaction à certains
comme des signes d'insolence ou de déférence moments, mais peut fort bien, par commodité, être négligé à
injustifiées. Les quelques paysans qui touchent encore leur d'autres moments. Pourtant, lorsqu'un jeune couple est
casquette pour saluer le laird sont particulièrement sur le point de se marier, ou l'est depuis très peu de temps,
empruntés car ils se sentent coincés entre ce qui est à leurs yeux cette relation nouvelle ne peut pas être ignorée des
une attitude « naturelle » de respect et les revendications personnes avec lesquelles il interagit. Ce fait social nouveau
implicites de leurs compagnons qui estiment qu'on n'a tend donc à rompre l'inattention accordée habituellement
plus à traiter le châtelain comme quelqu'un de supérieur. à ces choses, amenant les participants à s'impliquer plus
Citons un autre exemple. Le médecin retraité de l'île - explicitement dans l'échange. Fréquemment, la tension
appartenant à la classe bourgeoise - a un fils adulte qui ainsi créée se désamorce par des blagues et des
n'ayant pas réussi à atteindre le statut professionnel de plaisanteries. En présence d'autrui, les fiancés et les jeunes mariés
son père et de son grand-père a entrepris de gérer une ont souvent l'un envers l'autre une attitude raide et
petite ferme. Une poignée de paysans acceptent cet distante, probablement afin de contrecarrer leur influence sur
homme comme un des leurs, apparemment selon son l'interaction. Ainsi, les individus en transit statutaire
propre désir. Ils s'appellent par leur prénom et se deviennent faulty, pour quelque temps, car on garde
retrouvent lors de rencontres informelles et conviviales. présent à l'esprit leur nouveau statut, alors qu'il devrait rester
Cependant, pour les autres, il n'est ni chair ni poisson. Ils ne inaperçu. Le laird qui est sur le point de vendre ses terres
parviennent pas à décider comment le traiter et, quand ils se et de perdre ainsi son statut traditionnel, devient, en partie
sont décidés, ils ne réussissent pas à garder une attitude pour cette raison, faulty aux yeux des classes populaires.
spontanée et insouciante. C'est pour eux quelqu'un de
faulty. De toute évidence, il ressent profondément
l'anomalie de sa position. En présence des paysans, il se sent
obligé de parler et d'agir plus bruyamment que les autres,
tout en étant conscient qu'il se met ainsi dans une
position insensée et indigne. Apparemment, il a l'impression
que la seule manière de se positionner comme une
personne ordinaire et acceptable est de sans cesse montrer
aux autres qu'il est d'accord avec eux quelqu'un comme
:

lui est décidément un cas désespéré et impossible.


Un dilemme sur le statut d'une personne engendre
souvent de l'embarras. Cependant, il apparaît
fréquemment que la dysphorie de ces situations n'est pas
tellement due au fait que les personnes doivent se décider en
72 Erving Goffman

De plus, des difficultés surgissent lorsque des statuts


formellement non pertinents autorisent une personne à
recevoir un traitement radicalement différent de celui qui
lui revient pour son rôle formellement reconnu. L'attitude
spontanément adoptée en réponse aux rôles
formellement reconnus devient alors très tendue parce qu'il faut
éviter de donner les réponses formellement pertinentes
et qu'il a donc fallu les supprimer. Imaginer que la
personne que l'on a devant soi est en réalité une autre n'est
pas évident, même si on arrive à sauver les apparences.
Par exemple, lorsque l'épouse du docteur vient au
magasin, elle est généralement traitée comme les autres clients,
mais c'est un peu difficile et embarrassant d'agir de la
sorte. Dans de telles occasions, la personne source de
Des rôles formellement incongrus peuvent être gérés difficultés a tendance à « se mettre en quatre » pour se couler
de manière à ne pas nuire à l'euphorie de l'interaction. dans le moule formel ou à « en rajouter » pour entrer dans
Par exemple, à Dixon, au cours des repas, chaque l'esprit de la situation; cependant, toute cette bonne
personne, exception faite des enfants, reçoit la même volonté ne suffit pas à enrayer la dysphorie.
quantité de nourriture les différences d'âge, de sexe et de Nous avons examiné le fait que, dans l'île,
;

parenté sont momentanément oubliées. Cependant, on l'interaction entre classes populaires et bourgeoisie tend à être
s'attend à ce que les propriétés formellement dysphorique, quels que soient le lieu et le moment. Les
insignifiantes d'un participant modèrent le traitement qui lui est personnes appartenant à l'un des bords ne savent pas très
accordé pour ses qualités formellement reconnues. Ainsi, bien quelle position prendre face à ceux de l'autre bord,
lors d'un dîner de paysans, un adulte sera servi en ni quelle position elles auraient dû prendre. Chaque
premier, quel que soit son sexe, et on attend des jeunes filles situation devient ainsi une situation emblématique ; les
et des jeunes femmes qu'elles mangent un peu moins gens des deux bords examinent avec anxiété le moindre
que les autres. De même, les employés des magasins événement. Ils ont le sentiment qu'ils sont jugés pour
doivent traiter tous les clients avec égalité, chacun ayant leurs propriétés formellement non pertinentes ou que les
droit aux mêmes marques de civilité, à la même quantité autres sont persuadés qu'ils le sont. Il n'est pas aisé de
de biens rationnés et à être servi à son tour. On s'attend garder une attitude naturelle dans de telles situations.
cependant à ce que quelque chose distingue, dans le ton Deux types de stratégies sont mises en jeu pour
adopté, l'insulaire de l'étranger, les classes populaires de prévenir une interaction dysphorique. D'abord, il y a l'évitement.
la bourgeoisie, les parents des autres. La difficulté est Par exemple, les membres de la bourgeoisie envoient leur
que, dans certaines situations, personne ne peut vraiment domestique faire les courses ou commandent leurs achats
juger jusqu'à quel point ce type de différenciation par téléphone. Ils cherchent aussi à éviter le plus possible
mineure doit prévaloir, ni à quel moment de l'interaction les réunions sociales. Ensuite, les relations de plaisanterie
il faut le signifier. Certes, il n'y a pas de dilemme quant permettent aux participants de traiter sur un ton
aux droits et obligations formellement reconnus, mais il humoristique la confusion et la dysphorie résultant de l'interaction
peut y avoir de l'incertitude lorsqu'il s'agit de donner des entre des personnes qui ne peuvent pas se sentir à l'aise
signes cachés de reconnaissance aux statuts ensemble.
formellement non pertinents. Traduction de Marie-Claire Chiarieri