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Article paru dans: Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Tarn-&-Garonne (SAHTG) 134

(2009), p. 155-162.

Moissac, abbaye carolingienne


par Régis DE LA HAYE

Cette carte postale, parue en 2010, perpétue la légende


de la fondation de Moissac par le roi Clovis Ier
(interprétation artistique par l’artiste Krik).

Les débuts de l’abbaye de Moissac ont beaucoup occupé les historiens. Il est généralement admis
aujourd’hui que sa fondation en l’an 506 par le roi Clovis n’est qu’une légende. Aucun document ne la
mentionne, ni l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours, ni Frédégaire, ni les Gesta Regum
Francorum, ni même le Chronicon Moissiacense. Ces preuves ex silentio en disent assez. Comme l’a
récemment démontré Chantal Fraïsse, cette légende n’a été forgée qu’au XIe siècle ; une interpolation
dans un manuscrit moissagais le prouve clairement.1
Exit le VIe siècle...

Quid du VIIe siècle ?

S’il est reconnu que l’abbaye de Moissac ne remonte pas au VIe siècle, on a longtemps cru à une
fondation mérovingienne au VIIe siècle, d’autant que l’on possédait la charte dite de Nizezius, datée
du mois de mai 680. Or, grâce à l’excellente étude de Jean-Luc Boudartchouk cum suis, nous savons
maintenant que ce texte est un faux, fabriqué du temps de Dom Ansquitil (1085-1115).2 Cela nous

1
FRAÏSSE (Chantal), « Moissac et Clovis : la reconstruction des origines », Hommes et pays de la Moyenne Garonne.
Congrès tenu à Agen et à Moissac les 23 et 24 mai 2004, Toulouse, 2005, p. 67-74.
2
BOUDARTCHOUK (Jean-Luc) et alii, « ’La Charte de Nizezius’ : encore un faux de l’abbaye clunisienne de Moissac ? »,

1
donne un excellent argument pour réétudier la question.
Or, qu’avons-nous au VIIe siècle ? S’il est vrai que les moines moissagais n’ont jamais eu le
moindre doute sur la fondation de l’abbaye par Clovis Ier, il n’en est pas de même d'Aymeric de Peyrac
(1377-1406), qui développe dans sa Chronique des Abbés de Moissac un louable sens critique pour
l’époque.3 Il n’ignore pas la légende, dont il donne même une version, mais il n’hésite pas à faire
commencer l’histoire de l’abbaye un siècle plus tard, pendant la première moitié du VIIe siècle, lors
d’un supposé passage à Moissac du roi Dagobert (623-639), du temps où un nommé Amand aurait été
abbé. Puis, notre chroniqueur donne pour le VIIe siècle une liste de quatre abbés, qu’il est utile de
soumettre ici à un examen critique.
Le premier abbé de Moissac aurait donc été saint Amand. Mais duquel s’agit-il ? Il y a au moins
une vingtaine de saints de ce nom. La tradition de l’abbaye a peut-être gardé le vague souvenir d’un
saint abbé Amand, dont le nom figure effectivement dans la partie du texte authentique (donc non
interpolé) de l’acte du 26 juin 818, où il est cité comme le ‘constructeur’ de l’abbaye, 4 mais qui a été
confondu plus tard avec un autre saint Amand, évêque de Maastricht, apôtre du Hainaut et, ayant
bénéficié des largesses du roi Dagobert, fondateur du monastère d’Elnone, aujourd’hui Saint-Amand-
les-Eaux (Nord), décédé en 675-676. Il se trouve que ce saint a fait l’objet de mes recherches.5 Or, ni
dans ses différentes vitæ, ni dans d’autres documents, on ne trouve la moindre trace de son activité
comme abbé de Moissac.6 Son biographe Edouard de Moreau s’en était déjà étonné.7 Le saint Amand
moissagais est donc un abbé « emprunté ». Son « annexion » date toujours de la même époque : ce
n’est qu’au XIe-XIIe siècle que les moines de Moissac transcrivent dans un de leurs manuscrits la Vita
prima de saint Amand faussement attribuée à Baudemond et l’« addition » de Milon,8 et ce faisant
confondent l’apôtre du Hainaut avec le ‘constructeur’ de Moissac.
Même chose pour le deuxième abbé légendaire de Moissac, saint Ansbert, que rien ne permet
d’identifier avec saint Ansbert, devenu abbé de Fontenelle en 679 et archevêque de Rouen en 684,
décédé en 699, et commémoré le 9 février. La confusion entre les deux Ansbert semble avoir été une
conséquence de la translation supposée des reliques du dernier, en 868, de l’abbaye de Fontenelle à
l’église Saint-Martin de Moissac, que seul Aymeric de Peyrac mentionne, en omettant de donner ses
sources. Car jusqu’à plus ample information, les reliques de saint Ansbert n’ont jamais quitté l’abbaye
de Fontenelle. Le Bollandiste Godfried Henschenius, qui en 1658 publia dans les Acta Sanctorum la
vie de saint Ansbert de Rouen, et qui connaissait la mention d’un nommé Ansbert dans la vie de saint
Didier (voir ci-après), doutait déjà de l’identité des deux Ansbert.9 Le martyrologe d’Usuard de
l’abbaye de Moissac mentionne bien un Ansbert abbé de Moissac : « Moysaco sancti Ansberti
abbatis »,10 mais au 30 septembre. C’est peut-être un ‘vrai’ abbé Ansbert, mais dont on ignore tout.
Voilà de nouveau un nom emprunté.
Le troisième abbé de Moissac, cité par le chroniqueur Aymeric de Peyrac, est saint Leutade
(Léotade). Jusqu’à une date toute récente, on a pensé que cet abbé Leutade avait vraiment existé, et
qu’il avait vécu vers 630-640, puisqu’il était mentionné, avec Ansbert, dans la Vie de saint Didier,
évêque de Cahors de 630 à 655, comme fondateur du monastère de Moissac.11 Or, la Vita Desiderii ne

Annales du Midi, 2007, p. 269-308.


3
Voir mon édition : Aymeric de Peyrac, abbé de Moissac de 1377 à 1406. Chronique des Abbés de Moissac, Maastricht,
1999, 2e édition, 368 p.
4
Voir mon étude : « Moines de Moissac et faussaires (IV) », BSAHTG, 1999, p. 47-58.
5
Saint Amand, mort en 675 ou 676, a été pendant quelques années évêque de Maastricht. Son épiscopat maastrichtois doit
être situé entre fin 648 et fin 651. Voir mon ouvrage : De bisschoppen van Maastricht, Maastricht, 1985 (Vierkant
Maastricht, 5), p. 53-57 et DIERKENS (Alain), « Saint Amand et la fondation de l’abbaye de Nivelles », Revue du Nord,
1986, p. 325-334.
6
Ses vies sont publiées dans les Acta sanctorum (AA.SS), Feb. I, col. 815-903.
7
DE MOREAU (Edouard), Saint Amand, Louvain, 1927.
8
BNF, ms. lat. 2627. Analysé dans : DUFOUR (Jean), La bibliothèque et le scriptorium de Moissac, Genève - Paris, 1972
(Centre de recherches d’histoire et de philologie de la IV e Section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, V, Hautes
Etudes médiévales et modernes, 15), p. 129-131.
9
AA.SS. Febr. II, Anvers 1658, p. 343. – Lire aussi : MÜSSIGBROD (Axel), « Der Heilige Abt Ansbertus von Moissac »,
Analecta Bollandiana 99, 1981, p. 279-284.
10
MÜSSIGBROD (Axel), WOLLASCH (Joachim), Das Martyrolog-Necrolog von Moissac/Duravel. Facsimile-Ausgabe,
München, 1988 (Münstersche Mittelalter-Studien, 44), fac-similé f° 64r°.
11
Vita Sancti Desiderii, episcopi Cadurcensis, c. 23, in : CCSL 117, p. 370-371 : "Nam et Mussiacense cenobium huius
tempore a viris laudabilibus Anseberto et Leuthado iniciatum est". – Sur saint Didier, voir : DUFOUR (Jean), Les évêques

2
dit pas qu’ils étaient abbés, mais les appelle ‘louables hommes’ (viris laudabilibus); ils étaient donc
laïcs. Ensuite, deux des trois manuscrits de la Vita sancti Desiderii donnent pour nom du monastère :
Marciliacense, et non pas Mussiacense ou Moysiacense. L’éditeur considère la variante Marciliacense
comme une dolosa interpolatio, mais, comme Chantal Fraïsse l’a bien montré, au vu de l’original,
c’est au contraire la mention Moysiacense qui est une interpolation, figurant dans un manuscrit
moissagais de la seconde moitié du XIe siècle.12 Ansbert et Leutade ont donc bien existé, et ils étaient à
l’origine du monastère, non pas de Moissac, mais de Marcilhac, non en tant qu’abbés mais en tant que
bienfaiteurs.13 La mention de Leutade comme abbé de Moissac dans la « Charte de Nizezius » n’a pas
davantage de valeur, puisque ce texte, nous l’avons vu, est un faux. Inutile de dire qu’aucun Leutade
(Léotade) ne figure dans l’obituaire de Moissac. Encore une jolie preuve ex silentio...
Saint Paterne, le quatrième abbé moissagais donné par Aymeric de Peyrac, et le cinquième, saint
Amarand, n’ont pas davantage existé. On sent la gêne d’Aymeric de Peyrac, quand il qualifie le
premier de sanctus et gloriosus, et le second de gloriosus et sanctus.14 Voilà un joli testimonium
paupertatis ! Bref, on ne possède aucune preuve historique de l’existence de ces deux abbés, sauf la
mention d’un Paternus abbas figurant dans l’obituaire de Moissac au 8 novembre, sans que l’on
puisse en déduire quoi que ce soit.
Résumons : il n’y a aucune preuve de l’existence de l’abbaye de Moissac au VIIe siècle.
Exit le VIIe siècle.

Quid du VIIIe siècle ?

Pour le VIIIe et le IXe siècle, Aymeric de Peyrac, notre abbé-chroniqueur, ne donne qu’une simple
liste d’abbés, sans autres précisions, sauf pour l’abbé Andrald, qui aurait présidé au transfert des
reliques de saint Ansbert en 868. Il avoue lui-même son ignorance : « J’ai fait des recherches dans les
annales locales, comme dans la Pica,15 et dans les anciens cartulaires du monastère, mais je ne peux
rien savoir d’autre sur eux ».16 Si Aymeric de Peyrac, qui disposait encore de la « Pica » et des
cartulaires de l’abbaye, que nous ne possédons plus, n’a rien pu découvrir, nous n’aurons pas la
prétention de trouver davantage. La liste de notre chroniqueur donne comme abbés : Rétroald,
Clodorin, Dédaran, Rémédie, Déodat, Ermenin, Witard, Didon (Ier), Simpronien, Dudime, Galphin,
Didon (II), Rorayric, Froter, Landric, Andrald, Aspasie, Eradie, Vasène (I), Ayquarius et Vasène (II).
Les trois premiers ne sont connus que grâce à cette simple mention chez Aymeric de Peyrac, dont on
ignore la source. Les abbés à partir de Rémédie figurent pratiquement tous dans l’obituaire de Moissac
et ont donc de bonnes chances d’être authentiques.17 Ermenin reçoit en 815-816 une importante
donation des mains d’Agarn, évêque de Cahors.18 Mais nous voilà déjà au IXe siècle.
Qu’avons-nous donc pour le VIIIe ? Rien, sauf peut-être à l’extrême fin de ce siècle Rémédie et
Déodat, les prédécesseurs d’Ermenin, deux abbés figurant dans le nécrologe moissagais, et qui ont
donc probablement existé.
Exit le VIIIe siècle.

Moissac entre dans l’histoire

L’existence de l’abbaye de Moissac n’est donc pas attestée avant le début du IX e siècle. La
première mention historique incontestable est celle de l’acte de donation en 815-816 par l’évêque

d’Albi, de Cahors et de Rodez des origines à la fin du XIIe siècle, Paris, 1989 (Mémoires et Documents d’Histoire
Médiévale et de Philologie, 3), p. 52-54.
12
FRAÏSSE (Chantal), Moissac, histoire d’une abbaye. Mille ans de vie bénédictine, Cahors, 2006, p. 21-23.
13
Pour Marcilhac, voir la brève notice dans mon ouvrage : Apogée de Moissac. L’abbaye clunisienne Saint-Pierre de
Moissac à l’époque de la construction de son cloître et de son grand portail, Maastricht - Moissac, 1995, p. 155-156.
14
Chronique des Abbés de Moissac, f° 154r° b.
15
Selon DU CANGE, une pica est un directoire de l’office divin, ou ordinale. Le mot semble utilisé ici dans un sens plus
large de "livre liturgique".
16
Chronique d’Aymeric de Peyrac, f° 156v° a.
17
MÜSSIGBROD, WOLLASCH, op.cit.
18
Paris, BN, collection Doat, vol. 128, f° 1r°-4r° – Sur la qualité de ses copies, voir l’introduction à mon ouvrage : Les
archives brûlées de Moissac. Reconstitution du chartrier de la ville de Moissac brûlé le 1er novembre 1793, Maastricht-
Moissac, 2005. – Sur Agarn (Awarnus), évêque de Cahors, voir : DUFOUR (Jean), Les évêques..., p. 55-56.

3
Agarn au monastère de Moissac sous l’abbé Ermenin, acte récrit il est vrai, que l’on n’acceptera donc
qu’avec les précautions d’usage, mais dont le contenu me paraît authentique.19 L’évêque Agarn figure
au 4 avril au nécrologe de Moissac, ce qui constitue encore un bon argument. 20 A partir de là, la
documentation, et avec elle la liste des abbés, commence à s’étoffer. L’abbé Witard figure dans des
actes de donation de 837 et 847.21 Il eut d’ailleurs un prédécesseur nommé Rangaric, récipiendaire le
26 juin 818 d’un privilège royal de Pépin Ier, acte interpolé il est vrai, et également étudié par mes
soins, mais qui mentionne bien, dans la partie originale du texte, Rangaric comme abbé.22 Aymeric de
Peyrac ne le connaît pas, mais il figure au 25 août dans l’obituaire de Moissac.23
Certains auteurs ont tiré argument de la mention de l’abbaye de Moissac dans la Notitia de servitio
monasteriorum de Louis le Pieux (roi d’Aquitaine en 781, empereur de 814 à 840), promulguée en
819. L’empereur y établit la liste des charges militaires et fiscales pesant sur 48 monastères royaux,
tous situés dans le nord de la France : quatorze devront envoyer des contingents à l’armée, seize
fourniront une aide en argent et en nature, et dix-huit pourront se contenter de prier pour l’empereur et
pour le salut de l’Empire24. Ce document pose plus de problèmes qu’il n’en résout. D’abord, nous n’en
possédons qu’une copie très tardive. Ensuite, l’orthographe de Moissac (Mustracum) est tellement
libre qu’on peut se demander si le copiste a bien compris de quel endroit il s’agissait. Mais il y a plus
grave. Au texte d’origine, qui annonce 48 maisons, succède une seconde partie, qui énumère 36
monastères, mais uniquement du sud de la France, parmi lesquels Moissac. Il s’agit de toute évidence
d’un rajout, fait par un rédacteur aquitain, probablement au milieu du IX e siècle.25 Bref, la Notitia de
servitio monasteriorum ne prouve pas l’existence de l’abbaye de Moissac au tout début du IXe siècle.

Louis le Pieux (Österreichische Nationalbibliothek, Cod. Vinc., Rabanus Maurus, Liber de laudibus Sanctæ Crucis).

Par contre, une mention authentique et beaucoup plus intéressante de l’abbaye concernant le début
du IXe siècle figure dans la Vie de Louis le Pieux, où le monasterium Musciacum est cité parmi les

19
Voir mon étude : « Moines de Moissac et faussaires (III) », BSAHTG, 1998, p. 21-41.
20
MÜSSIGBROD, WOLLASCH, op.cit, fac-similé f° 86r°
21
ADTG G 570.
22
Voir mon étude : « Moines de Moissac et faussaires (IV) », BSAHTG, 1999, p. 47-58.
23
MÜSSIGBROD, WOLLASCH, op.cit. fac-similé f° 91v°+ p. 88.
24
Ardonis, Vita Benedicti abbatis Anianensis et Indensis, c. 39, MGH, SS 15, p. 217-218.
25
Notitia de servitio monasteriorum, éd. Petrus Becker, CCMon 1, p. 483-499.

4
maisons fondées ou favorisées par ce souverain, à cette époque roi d’Aquitaine et, selon l’auteur de la
biographie, restaurateur par excellence de la vie religieuse et monastique en Aquitaine.26 Le texte
donne les noms de 25 monastères, restaurés (‘reparata’) par Louis le Pieux ou édifiés depuis les
fondations (‘a fundamentis ædificata’). Etant donné que l’abbaye n’existait pas avant le début du IXe
siècle, Moissac ne peut que appartenir au second cas de figure. Tout porte donc à croire que ce
souverain en est le fondateur.
On comprend bien son attachement à l’Aquitaine. Il est né en 778 à Chasseneuil-du-Poitou (villa
Cassinogilum), près de Poitiers,27 pendant que son père Charlemagne guerroyait au-delà des Pyrénées
contre les Sarrasins.28 Il a passé toute son enfance, sa jeunesse et sa vie d’homme mûr dans sa région
natale, qu’il n’a quittée qu’en 781 avec Charlemagne pour aller, bambin encore, se faire sacrer roi par
le pape Adrien, et, devenu adulte, pour batailler avec son père contre les Saxons et autres peuples
remuants.29 Fils cadet, Louis n’aurait jamais dû être empereur, mais à la suite de la mort de ses frères
aînés Charles († 811) et Pépin († 810), il abandonna en 814, à 36 ans, au décès de son père
Charlemagne, son Aquitaine natale pour siéger à Aix-la-Chapelle. Même si Louis le Pieux a été
enterré à Saint-Arnoul de Metz,30 l’abbaye de Moissac a toujours été reconnaissante envers ce roi
d’Aquitaine, que l’on peut considérer désormais comme son fondateur. Son nom est gravé dans la
« pierre de consécration » de l’abbatiale, et il figure au nécrologe de l’abbaye au 17 mars.31

L’archéologie ne contredit aucunement la fondation carolingienne de Moissac, bien au contraire.


La première église Saint-Pierre, dont l’autel et le déambulatoire ont été retrouvés lors des fouilles de
1962, est de l’époque carolingienne.32 Les quelques vestiges archéologiques antérieurs, dont le
sarcophage dit ‘tombeau de saint Raymond’, qui remonte au moins au VIIe siècle, et quelques
chapiteaux réutilisés,33 sont ou des mobilia ou des spolia, qui ne prouvent pas l’existence d’une abbaye
à l’époque mérovingienne.
Mais ne serait-il pas temps de s’intéresser de nouveau à l’église Saint-Martin ?34

C’est en toute logique que la documentation historique, après un IXe siècle plutôt modeste,
continue de s’étoffer au Xe siècle. Aymeric de Peyrac mentionne les abbés Arquinar, Bernard, Riquier,
Atalie, Jérémie, Arnald, Hugues (Ier) et Gausbert.35 Quelques-uns de ces noms sont attestés dans nos
sources historiques. Bernard, Andrald, Hugues Ier et Gausbert reçoivent des donations, parmi
lesquelles figurent les premiers biens à Escatalens36 et à Saint-Christophe,37 qui resteront des ‘fiefs’ de
l’abbaye de Moissac jusqu’à la Révolution. Les deux abbés Hugues figurent dans l’obituaire de
Moissac au 23 janvier et au 7 octobre.38 Et c’est dès le Xe siècle que l’on voit apparaître les grandes

26
Vita Hludowici imperatoris, c. 19, MGH, SS 2, p. 616-617 : ‘Et quidem multa, ut dictum est, ab eo sunt in eius dicione
reparata, immo a fundamentis ædificata monasteria, sed præcipue hæc : [suivent les noms de 25 monastères, tous
aquitains, dont ...] monasterium Musciacum’. Le texte ajoute : ‘et cetera plurima, quibus veluti lychnis totum decoratur
Aquitaniæ regnum’ (et beaucoup d’autres, qui constituent comme des escarboucles la splendeur du royaume
d’Aquitaine).
27
Chasseneuil-du-Poitou (département Vienne, arr. Poitiers, canton Poitiers).
28
Vita Hludowici imperatoris, c. 2, MGH, SS 2, p. 607.
29
Thegani vita Hludowici imperatoris, MGH, SS 2, p. 585-603 ; Chronicon Moissiacense, MGH, SS 1, p. 280-313.
30
GAILLARD (Michèle), « L’éphémère promotion d’un mausolée dynastique : la sépulture de Louis le Pieux à Saint-Arnoul
de Metz », Médiévales, 1997, p. 141-151.
31
MÜSSIGBROD, WOLLASCH, op.cit., fac-similé f° 85r°
32
VIDAL (Marguerite), « Fouilles de l’abbatiale Saint-Pierre de Moissac, 1961-1962 », BSAHTG, 1962, p. 101-108 ; MERAS
(Mathieu.), « Les découvertes archéologiques récentes à l’abbaye de Moissac », Les Monuments Historiques de la
France, 1963, p. 102-103 ; DURLIAT (Marcel), « L’église abbatiale de Moissac des origines à la fin du XIe siècle »,
Cahiers Archéologiques, 1965, p. 155-177 ; VIDAL (Marguerite), « L’art du VIIe au IXe siècle à Moissac », BSAHTG,
1969-1970, p. 9-18.
33
MOMMEJA (Jules), Les sarcophages chrétiens antiques du Quercy, Bulletin de la Société des Etudes du Lot, 1894, p. 235-
239 ; VIDAL (Marguerite), « L’art du VIIe au IXe siècle à Moissac », BSAHTG , 1969-1970, p. 9-18.
34
BEAUDRIX-GUILLET (Patricia), « L’église Saint-Martin de Moissac », BSAHTG, 1999, p. 23-45.
35
Chronique d’Aymeric de Peyrac, f° 156v° b.
36
ADTG G 570.
37
Doat 128, f° 13r°-14v° ; f° 21r°-22v°.
38
MÜSSIGBROD, WOLLASCH, op.cit., fac-similé f° 83r° et 93v° + p. 87.

5
familles régionales, donatrices du temporel de l’abbaye,39 qui lui fourniront en outre quelques-uns de
ses plus importants dignitaires, dont Arnaud Guillaume, en tant qu’operarius, le responsable de la
construction du cloître.40
Les trois abbés de la première moitié du XIe siècle sont cités dans plusieurs actes de donation,
Hugues II pour avoir reçu divers biens,41 Raymond, notamment pour l’alleu de Majuze, qui deviendra
La Salvetat-Belmontet,42 Etienne, entre autres, pour Moncessou, Pescadoires et des biens à Duravel.43
En 1048, l’abbaye de Moissac est affiliée à Cluny. Après deux siècles et demi d’une existence
modeste, elle va connaître son apogée.

Conclusion

Que s’est-il donc passé ? Autour de l’an 1100, sous l’abbé Ansquitil, le monastère de Moissac
souhaite se doter d’une vénérable histoire séculaire, qu’il entend, au besoin, construire de toutes
pièces. Entre la légende de la fondation de l’abbaye par le roi Clovis, dont la première mention
apparaît sur la pierre de commémoration de la dédicace de l’abbatiale de 1063, mais sculptée sous
Ansquitil,44 l’ « annexion » de saint Leutade, de saint Amand et de quelques autres saints, et enfin la
forgerie de la « Charte de Nizezius », il n’en fallait pas plus pour avancer l’histoire de l’abbaye de
Moissac jusqu’à la plus haute époque mérovingienne. Voilà un bel exemple de ‘construction de
l’histoire’. Puis, vers 1400, Aymeric de Peyrac puise dans les documents nécrologiques et dans les
cartulaires de l’abbaye (la science diplomatique, qui aurait pu lui apprendre à reconnaître les faux,
n’existant pas encore), où il relève quelques noms d’évêques ou d’abbés, tout en regrettant, comme il
le reconnaît expressément, de ne disposer d’aucune documentation historique.45 En tout cas, pour lui,
les premiers abbés de Moissac ne pouvaient être que de saints hommes, appartenant à un âge d’or, un
passé mythique de grandeur et de libéralités royales. Aymeric de Peyrac le dit expressément :
« Comme première période nous comptons celle du début, à partir de Clovis, durant laquelle il y eut
pendant une longue période de très saints hommes, durant laquelle ledit monastère croissait et
prospérait ».46 Mais c’était un âge d’or imaginaire…

Il faut se rendre à l’évidence. L’abbaye de Moissac n’est pas une fondation mérovingienne, mais
carolingienne, et ses premières mentions fiables n'apparaissent que dans la Vie de Louis le Pieux,
l’acte (récrit) de 815-816, et le privilège (interpolé) de Pépin Ier de 818. En considérant les abbés
Rémédie et Déodat, prédécesseurs d’Ermenin, comme des abbés authentiques, puisque figurant au
nécrologe de l’abbaye, il sera tout au plus possible de repousser la fondation de Moissac à l’extrême
fin du VIIIe siècle. L’abbaye de Moissac date donc des environs de l’an 800, et Louis le Pieux, roi
d’Aquitaine de 781 à 814, en a été le plus que probable fondateur.

Enfin, clin d’œil ironique de l’histoire, si Charlemagne a donné à un de ses fils légitimes le nom
éminemment mérovingien de Louis – chose étonnante, car le nom de Clovis (Hlod-wig, ‘illustre au
combat’, Hludowic, Chlodovechus, Ludovicus, Clovis, Lovis, Louis), était totalement inédit dans la
tradition anthroponymique de sa lignée – il a voulu, ce faisant, suggérer une légitimité dynastique.
Ainsi, l’ombre du roi mérovingien Clovis Ier plane tout de même un peu sur la fondation de l’abbaye
de Moissac, par cet autre Clovis alias Louis, appelé aussi le Pieux ou le Débonnaire et comme roi de
France, Louis Ier. Donc l’alter ego de Clovis Ier.
Louis le Débonnaire lui-même s’en était bien conscient. Il choisit en 816 non pas Aix-la-Chapelle,
mais la ville de Reims, pour recevoir la couronne impériale, faisant ainsi clairement le lien avec Clovis
Ier.

39
Voir mon étude : « Réseaux de familles au XIe siècle autour de Pommevic », BSAHTG, 2005, p. 7-28.
40
Voir mon étude : « Arnaud Guillaume, constructeur du cloître de Moissac », BSAHTG, 1995, p. 27-35.
41
Doat 128, f° 31r°-32v° ; 41r°-42r°.
42
Doat 128, f.°37r°-38v°.
43
ADTG G 570 ; G 569 I, p. 7-8 ; Doat 128, f° 67r°-69r°.
44
FRAÏSSE (Chantal), Moissac..., Cahors 2006, p. 19-20.
45
Voir l’introduction à mon édition de la Chronique d’Aymeric de Peyrac.
46
Chronique d’Aymeric de Peyrac, f° 162r° a.