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LES VIEILLARDS DU PORTAIL OCCIDENTAL D’AUTUN

Marcello Angheben

M. Angheben
Université de Poitiers
Centre d’Études Supérieures de Civilisation Médiévale
F-86022 Poitiers, France

The first archivolt of the occidental portal of Autun’s cathedral and one of the eight capitals of the em-
brasures have been dedicated to the Elders of the Apocalypse. At first sight, those characters incarnate
the assessors of Christ-Judge represented in the center of the tympanum, but several evidences suggest
that they actually adore the Lamb which was probably sculpted on the top of this archivolt and that this
celestial liturgy echoed the celebration of the Eucharist. In this point of view, we may suppose that this part
of the program was intended to show the efficiency of the masses in obtaining the salvation of the souls.

Key words: Autun ; Vieillards de l’Apocalypse ; Liturgie ; Eucharistie ; Chapiteau ; Jugement dernier ;
Suffrages ; Présentation au Temple ; Saint Eustache ; Bourgogne

En marge de l’imposant Jugement dernier sculpté sur le linteau et le tympan du portail occidental
de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun se déploient huit chapiteaux d’ébrasements aux sujets extrê-
mement divers et apparemment dépourvus de rapport sémantique direct avec les événements de la
fin des temps (fig. 1)1. Les six Vieillards de l’Apocalypse alignés sur le deuxième chapiteau de gauche
semblent faire exception puisqu’ils complètent les autres Vieillards qui figuraient autrefois sur la
première voussure et dont il ne subsiste que quelques fragments, actuellement conservés au Musée
Rolin. C’est d’autant plus vraisemblable que ce chapiteau se situe exactement en dessous de cette
voussure et que plusieurs commentaires de l’Apocalypse ont interprété ces personnages comme étant
les assesseurs du jugement à venir. Le sujet traité sur le chapiteau symétrique suggère toutefois qu’une
lecture liturgique est venue se superposer à cette thématique judiciaire dominante. Cette hypothèse
doit cependant être confrontée aux composantes de ces deux chapiteaux, aux textes, à la tradition
iconographique et aux autres parties du portail. Ayant eu l’honneur et le plaisir de développer mes
recherches doctorales sur les chapiteaux romans de Bourgogne sous la direction bienveillante de Jean-
Pierre Caillet, je souhaite lui dédier ces quelques réflexions qui m’ont été inspirées par le nouvel as-
pect que présente cette œuvre majeure de la sculpture romane depuis sa récente restauration, et lui
témoigner de la sorte ma profonde estime et ma reconnaissance renouvelée.
1
Pour ce portail en général et les chapiteaux en particulier, voir V. TERRET, La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIIIe
siècles. Ses origines et ses sources d’inspiration. Autun, 2 vol., Autun, 1925, I, p. 113 ; G. ZARNECKI et D. GRIVOT, Gis-
lebertus sculpteur d’Autun, Paris, Trianon, 1960 ; W. SAUERLÄNDER, Über die Komposition des Weltgerichts Tympanons
in Autun, in Zeitschrift für Kunstgeschichte, 29, 1966, p. 261-294 ; O. K. WERCKMEISTER, Die Auferstehung der Toten
am Westportal von St. Lazare in Autun, in Frühmittelalterliche Studien, 16, 1982, p. 208-236 ; D. DENNY, The Last Judge-
ment Tympanum at Autun : Its Sources and Meaning, in Speculum, 57/3, 1982, p. 532-547 ; H. S. SETLAK-GARRISON,
The capitals of St. Lazare at Autun : their relationship to the Last Judgement portal, Thèse de doctorat, University of Ca-
lifornia, Los Angeles, 1984 ; L. SEIDEL, Legends in Limestone. Lazarus, Gislebertus and the Cathedral of Autun, Chicago
et Londres, 1999 ; M. ANGHEBEN, Les chapiteaux romans de Bourgogne. Thèmes et programmes, Turnhout, Brepols,
2003 ; ID., D’un jugement à l’autre. La représentation du jugement immédiat dans les Jugements derniers français : 1100-
1250, Turnhout, Brepols, 2013 ; et C. ULLMANN (dir.), Révélation. Le grand portail d’Autun, Lyon, 2011, p. 147-148.

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Fig. 1 : Cathédrale d’Autun, portail occidental, vue d’ensemble. Photo Angheben.
LE CHAPITEAU DES VIEILLARDS
Les personnages du deuxième chapiteau de gauche semblent assis sur un synthronon et portent tous
une couronne et une vièle (fig. 2). Curieusement, deux d’entre eux sont imberbes, au même titre que
plusieurs Vieillards de la première voussure, alors que la tradition iconographique les a presque systéma-
tiquement représentés barbus. Parmi les rares exceptions, on peut citer les Évangiles de Saint-Médard
de Soissons et le portail de Saint-Michel d’Aiguilhe. Dans ce deuxième exemple, on peut cependant
douter qu’il s’agisse effectivement de Vieillards de l’Apocalypse puisqu’en plus d’être tous glabres, ils
sont dépourvus de couronne et d’instrument de musique2. À Autun, on ne saurait douter de l’identité
des musiciens couronnés, mais la jeunesse apparente de deux d’entre eux reste difficile à expliquer3.
De sa dextre, le dernier personnage de droite, celui qui se situe le plus près de la porte, exhibe un
calice aux dimensions démesurées. Les fragments conservés de la première voussure indiquent que
les dix-huit autres Vieillards possédaient les mêmes attributs : couronne, vièle et calice4. Si la cou-
ronne est évoquée dans la vision de l’Anonyme, au chapitre quatre de l’Apocalypse (Ap 4, 4 et 10),
c’est dans la vision de l’Agneau que sont mentionnés des coupes et des instruments de musique, en
l’occurrence des cithares (Ap 5, 8). Cette combinaison d’attributs issus de deux visions distinctes
est très répandue dans l’art roman et ne constitue dès lors pas une particularité en soi, mais la mise
en évidence de la coupe sur le chapiteau demeure exceptionnelle : elle n’a été attribuée qu’à l’un des
six Vieillards et elle a reçu une taille disproportionnée, au point d’occuper la surface d’une tête5. Et
2
X. BARRAL I ALTET, La chapelle Saint-Michel d’Aiguilhe au Puy, in Congrès archéologique de France. 1975. Velay, Paris,
1976, p. 230-313 ; et M. ANGHEBEN, Dans la temporalité de la liturgie eucharistique. La façade de Saint-Michel d’Ai-
guilhe et ses rapports avec les peintures du sanctuaire, in Le temps à l’époque romane, 21e colloque international d’art roman
d’Issoire (Revue d’Auvergne), Clermont-Ferrand, 2013 (sous presse).
3
Les Vieillards ayant été assimilés aux apôtres et aux prophètes, on pourrait penser que l’absence de barbe caracté-
rise les premiers mais la plupart des apôtres sont représentés barbus.
4
ZARNECKI et GRIVOT, Gislebertus... (op. cit.), p. 28. Pour B. MAURICE-CHABARD, L’église de pèlerinage, l’icono-
graphie et la fonction liturgique de ses portails, in C. ULLMANN (dir.), Révélation… (op. cit.), p. 143-161, en part. p. 154-
155, ces instruments sont des vièles ou des cithares.
5
Pour l’iconographie romane des Vieillards, voir Y. CHRISTE, L’Apocalypse de Jean. Sens et développements de ses visions
synthétiques, Paris, 1996, p. 135-147.

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Fig. 2 : Cathédrale d’Autun, chapiteau du portail occidental, les Vieillards de l’Apocalypse. Photo Angheben.
comme cette coupe présente la forme d’un calice, on peut supposer qu’elle se réfère à l’eucharistie.
Cette supposition est amplement confirmée par le sujet du chapiteau symétrique.

LE CHAPITEAU DE LA PRÉSENTATION AU TEMPLE


Sur la face gauche de ce chapiteau se déroule une procession composée de la Vierge offrant les deux
colombes exigées par la Loi mosaïque lors de la présentation du premier-né et de deux autres femmes
portant respectivement un objet circulaire et un objet allongé (fig. 3). Sur l’autre face, Joseph dépose
Jésus dans les bras du vieillard Siméon campé devant un autel sur lequel repose un grand calice. L’au-
tel est tellement surélevé que ce calice se situe à la même hauteur que celui du chapiteau symétrique.
La mise en exergue du même objet liturgique sur les deux chapiteaux qui se correspondent de part et
d’autre du portail ne saurait être fortuite, d’autant que quantité de chapiteaux bourguignons situés
à l’intérieur des édifices ou sur les portails présentent des correspondances sémantiques analogues.

Fig. 3 : Cathédrale d’Autun, chapiteau du portail occidental, la Présentation au Temple. Photo Angheben.

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On peut notamment citer à ce sujet les anges guerriers qui se tiennent de part et d’autre des portails
latéraux de Vézelay ou de celui de Perrecy-les-Forges6.
À Autun, un indice iconographique hautement significatif confirme l’intentionnalité de ce rappro-
chement visuel entre les deux chapiteaux. Alors que la tradition iconographique attribue généralement
à la Vierge le rôle de confier son Enfant à Siméon – Vic, Le Liget, Chauvigny, Notre-Dame-du-Port,
La Charité-sur-Loire, Chartres –, le concepteur du chapiteau l’a transféré à Joseph, si bien que Marie
doit porter elle-même les animaux du sacrifice7. Joseph est de surcroît doté du même bonnet et du
même nimbe que Siméon, ce qui produit entre les deux un lien visuel d’autant plus fort que le nimbe
de Jésus, dont la figure s’intercale entre les deux hommes, se démarque nettement des deux autres
par ses formes rayonnantes. Je pense dès lors que l’on a inversé les rôles de la Vierge et de Joseph afin
d’attirer le regard sur les trois personnages barbus associés au thème du calice : le Vieillard, Joseph et
Siméon dont le vêtement long introduit une similitude supplémentaire avec le premier8.
Dans l’art roman, on a souvent traité la Présentation au Temple dans une perspective eucharistique,
en insérant un autel entre la Vierge et Siméon, et, exceptionnellement comme sur le plafond peint de
Zillis, en y figurant un pain et un calice9. Occasionnellement, c’est l’emplacement qui confère une
signification eucharistique à la scène : un chapiteau du rond-point à Chauvigny, des peintures mu-
rales qui devaient certainement surmonter un autel à Vic10. Au portail sud de la façade occidentale
de Chartres, ce sens est renforcé par la superposition de deux préfigurations de l’autel chrétien : la
mangeoire de la Nativité et l’autel de la Présentation au Temple11. Le chapiteau d’Autun compte dès
lors parmi les exemples les plus explicites dans la mesure où il intègre à la fois un autel et un calice.

LA SIGNIFICATION EUCHARISTIQUE DES VIEILLARDS


Si l’interprétation eucharistique de la Présentation au Temple ne pose pas beaucoup de difficul-
tés, celle des Vieillards est plus problématique, surtout lorsque, comme à Autun, ils s’intègrent dans
un Jugement dernier, car une partie de l’exégèse affirme qu’ils seront alors les assesseurs du Juge12.
Avec leurs instruments de musique, ils apparaissent toutefois davantage comme des adorateurs que
comme des assesseurs. Et, surtout, l’unique coupe représentée sur le chapiteau a reçu la forme d’un
calice, comme dans de nombreuses autres représentations romanes, suggérant ainsi qu’ils célèbrent
la liturgie céleste et, sans doute, qu’ils renvoient à la liturgie de l’autel. Une idée très semblable a
d’ailleurs été exprimée dans une lettre de saint Germain de Paris (vers 560) qui affirme que le clergé
chantant le sanctus rappelle les Vieillards jetant leurs couronnes aux pieds de l’Agneau13. À Autun
comme dans ces différentes compositions, l’indice iconographique fourni par les calices ne me semble
toutefois pas suffisant pour établir une telle lecture et doit par conséquent être accompagné d’indices
émanant du contexte architectural ou du programme dans lequel il s’insère.
6
ANGHEBEN, Les chapiteaux… (op. cit.), p. 127-146.
7
G. SCHILLER, Ikonographie der christlichen Kunst, 5 vol., Gütersloh, 1966-1991, I, p. 90-94.
8
Pour TERRET, La sculpture… (op. cit.), p. 114, la Vierge porte les colombes pour manifester son obéissance face à la Loi.
9
M. THOUMIEU, Dictionnaire d’iconographie romane, Saint-Léger-Vauban, 1996, p. 309-311 et fig. 203.
10
M.-Th. CAMUS, É. CARPENTIER et J.-F. AMELOT, Sculpture romane du Poitou, 2 : Le temps des chefs-d’œuvre, Paris,
2009, p. 136 ; et M. A. KUPFER, Romanesque Wall Painting in Central France. The Politics of Narrative, New Haven/
Londres, Yale University Press, 1993, p. 151-153, 172-174.
11
A. KATZENELLENBOGEN, The sculptural Programs of Chartres Cathedral, Baltimore, 1959, p. 12-15.
12
VICTORIN DE POETOVIO, In Apocalypsin, 4, 5 ; éd. M. DULAEY, Victorin de Poetovio. Sur l’Apocalypse, Paris,
1997 (Sources chrétiennes, 423), p. 70-73 ; JÉRÔME, Commentarius in Apocalypsin, 4, 5 ; éd. I. HAUSSLEITER, Victorini
episcopi Petavionensis Opera, Vienne, 1916 (Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, 49), p. 57 ; BÈDE, Explana-
tio Apocalypsis, I, 4 ; P.L. 93, 143 B-C ; et HAYMON D’AUXERRE, Expositio in Apocalypsin, II, 4 ; P.L. 117, 1006 C.
L’idée a également été exprimée dans le commentaire de Jérôme sur Daniel et celui de Beatus sur l’Apocalypse, cf.
CHRISTE, L’Apocalypse de Jean… (op. cit.), p. 27-28.
13
Epistola prima ; P.L. 72, 91 ; cf. G. BANDMANN, Ein Fassadenprogramm des 12. Jahrhunderts und seine Stellung in der
christlichen Ikonographie, in Das Münster, V, 1/2, 1952, p. 1-19, en particulier p. 11.

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Fig. 4 : San Silvestro de Tivoli, peintures de l’arc absidal, les Vieillards. Photo Angheben.
Lorsque l’Adoration des Vieillards se situe dans une abside ou sur un arc absidal, le lien avec la li-
turgie s’impose naturellement avec davantage d’évidence. Trois programmes appartenant au milieu
culturel romain comportent de surcroît des indices visuels éminemment éloquents. À Saints-Côme-
et-Damien de Rome (526-530 ou 687-701), ils tendent des couronnes et non pas des coupes, mais ils
se tournent vers un Agneau couché sur un autel orné d’une croix et flanqué de sept candélabres, dans
une configuration renvoyant directement à la messe papale durant laquelle sept candélabres étaient
posés de la même manière de part et d’autre du maître-autel14. Sur l’arc absidal de San Pietro de Tus-
cania (vers 1093 ?), l’Agneau verse son sang dans un calice et à San Silvestro de Tivoli (vers 1200), les
Vieillards portent un calice et dominent, à droite, une représentation du Sacrifice de Melchisédech
– un des trois paradigmes vétérotestamentaires cités dans l’oraison Supra quae – dans laquelle le roi-
prêtre tend vers le Christ un calice identique (fig. 4)15.
Ces trois programmes ajoutent donc à l’argument topographique des indices iconographiques dé-
pourvus d’ambiguïté. L’interprétation liturgique est en revanche plus difficile à établir au sujet d’un
portail puisque les Vieillards y sont dissociés de l’autel. Une lecture de cet ordre peut néanmoins être
proposée pour le portail de Moissac car sa Maiestas Domini est encadrée de deux anges hexaptéryges
rappelant les séraphins et les chérubins de certaines absides catalanes et du maître-autel de Saint-Ser-
nin de Toulouse, dont les inscriptions spécifient qu’ils chantent le triple sanctus16. Elle peut également
14
Ordo I, 49 ; éd. M. ANDRIEU, Les Ordines romani du haut Moyen Âge, 5 vol., Louvain, 1931-1961 (Spicilegium
Sacrum Lovaniense, n° 11, 23, 24, 28 et 29), II, p. 83. Voir à ce sujet R. WISSKIRCHEN, Zur Apsisstirnwand von SS.
Cosma e Damiano (Rom), in Jahrbuch für Antike und Christentum, 42, 1999, p. 169-183; et M. ANGHEBEN, Les théo-
phanies composites des arcs absidaux et la liturgie eucharistique, in Cahiers de civilisation médiévale, 54, 2011, p. 113-142,
en particulier p. 128-129.
15
E. PARLATO et S. ROMANO, Roma e Lazio. Il romanico, Milan, 2001, p. 186 ; H. LANZ, Die romanischen Wandma-
lereien von San Silvestro in Tivoli. Ein römisches Apsisprogramm der Zeit Innozenz III, Berne, Francfort-sur-le Main, New
York, 1983 ; et U. NILGEN, Die Bilder über dem Altar. Triumph- und Apsisbogenprogramme in Rom und Mittelitalien und
ihr Bezug zur Liturgie, in N. BOCK et al. (éd.), Kunst und Liturgie im Mittelalter. Akten des internationalen Kongresses der
Bibliotheca Hertziana und des Nederlands Instituut te Rome. Rom, 28.-30 September 1997, Munich, Hirmer, 2000, p. 75-89.
16
N. MEZOUGHI, Le tympan de Moissac : études d’iconographie, in Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxa, 9, 1978, p.
171-200 ; M. ANGHEBEN, Théophanies absidales et liturgie eucharistique. L’exemple des peintures romanes de Catalogne
et du nord des Pyrénées comportant un séraphin et un chérubin, in M. GUARDIA et C. MANCHO (éd.), Les fonts de la

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Fig. 5 : Saint-Michel d’Aiguilhe, portail occidental, l’Adoration de l’Agneau. Photo Angheben.
être soutenue pour le portail de Saint-Michel d’Aiguilhe, où des adorateurs imberbes – Vieillards ou
anonymes incarnant l’ecclesia – tendent leur calice vers l’Agneau (fig. 5). Dans ce contexte, l’hypo-
thèse est toutefois plus solide puisqu’au-dessus du portail, la Vierge tend vers le Christ un calice qui
l’assimile à l’Église officiant17.
À Autun, les arguments visuels fournis par le chapiteau des Vieillards et celui de la Présentation
présentent une valeur globalement équivalente : un seul Vieillard élève un calice, ce motif apparaît
sur l’autel de la Présentation et Joseph y joue le rôle traditionnellement dévolu à la Vierge. Il faut dès
lors tenter d’expliquer la raison pour laquelle cette thématique a été associée au Jugement dernier et
les relations que ces deux chapiteaux ont pu entretenir avec les autres.

LE JUGEMENT DERNIER
Étant donné que la grande majorité des Vieillards encadraient le tympan, on pourrait être tenté
de les rattacher exclusivement ou principalement au Jugement dernier. La fonction d’assesseurs est
toutefois remplie par les apôtres rassemblés autour du Christ, ce qui semble confirmer que la mis-
sion première des Vieillards est de chanter éternellement la louange de Dieu, comme le laissent sup-
poser le texte de l’Apocalypse et l’ostension des calices et des instruments de musique. De plus, la
voussure était manifestement dominée par l’Agneau auquel pourrait correspondre un fragment du
Musée Rolin, et les Vieillards étaient peut-être accompagnés des Vivants de l’Apocalypse, dans une
configuration analogue à celle du portail nord de Charlieu18. Dans cette hypothèse, l’Adoration des
Vieillards s’adresserait à l’Agneau, comme dans la vision du chapitre cinq de l’Apocalypse, et non au

pintura romànica, Barcelone, 2008, p. 57-95 ; et Id., Sculpture romane et liturgie, in P. PIVA (dir.), Art Médiéval. Les voies
de l’espace liturgique, Paris, 2010, p. 131-178, en particulier p. 161-162.
17
M. ANGHEBEN, Les représentations de Marie et de trois saintes en vierges sages dans les espaces liturgiques de Santa
Coloma d’Andorre et Sainte-Eulalie d’Estaon, in Les cahiers de Saint-Michel de Cuxa, 37, 2006, p. 155-171 ; et Dans la
temporalité… (art. cit.).
18
Cette figure de l’Agneau a été mentionnée dans une description datant de 1705, cf. MAURICE-CHABARD, L’église
de pèlerinage... (art. cit.) p. 155. À Charlieu, les Vivants ont pris place sur le tympan. L’Agneau figure également au
sommet des portails de Chassenard et Semur-en-Brionnais, mais les Vieillards y font manifestement défaut.

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Juge, ce qui conférerait à l’iconographie de la voussure une grande autonomie par rapport à celle du
tympan. Et comme la liturgie céleste est pratiquée continuellement et qu’elle continuera de l’être
après le Jugement dernier, elle s’inscrit dans une temporalité plus large que celle de la Parousie et peut
dès lors être rattachée à la liturgie terrestre célébrée dans le temps présent.
Le motif des calices et l’autel de la Présentation au Temple suggèrent également que le salut peut
être obtenu par le sacrifice eucharistique. Les textes traitant de la destinée posthume de l’âme accor-
dent en effet une grande importance aux suffrages et en particulier à la messe19. Dans l’iconographie,
on en trouve une illustration remarquable sur le portail de Conques. Dans la scène de l’intercession
de sainte Foy, confinée dans l’écoinçon de gauche, la patronne de l’église s’agenouille devant la main
de Dieu, probablement pour obtenir sa clémence. La scène se déroule dans l’église de Conques, iden-
tifiable aux chaînes des prisonniers délivrés par la sainte, suspendues à titre d’ex-voto aux poutres
reliant les colonnes de l’édifice20. Au milieu de cette église figure un autel couvert d’une nappe sur
lequel se dresse un calice, établissant de la sorte un lien extrêmement clair entre salut, intercession
et sacrifice eucharistique. À Autun, l’iconographie n’est certes pas aussi explicite mais elle réunit
également le thème du Jugement dernier et celui du calice sur l’autel. On peut dès lors supposer que
le concepteur a voulu attirer l’attention sur l’efficacité des suffrages, même si ceux-ci concernent la
destinée post mortem des âmes et non celle des ressuscités.

LES AUTRES CHAPITEAUX


Aucun des six autres chapiteaux ne se rapporte clairement à la thématique eucharistique. Le seul
sujet pouvant être interprété dans ce sens est la Conversion de saint Eustache figurant sur le troi-
sième chapiteau de droite, juste à côté de la Présentation au Temple (fig. 6). Dans cette scène, le saint
est descendu de son cheval et fléchit les jambes devant le cerf au-dessus duquel apparaît une croix21.

Fig. 6 : Cathédrale d’Autun, chapiteau du portail occidental, la Conversion de saint Eustache.


Photo Angheben.
19
C. TREFFORT, L’Église carolingienne et la mort. Christianisme, rites funéraires et pratiques commémoratives, Lyon, Presses
Universitaires de Lyon, 1996, p. 25-26 ; et M. LAUWERS, La mémoire des ancêtres, le souci des morts. Morts, rites et so-
ciété au Moyen Age (diocèse de Liège, XIe-XIIIe siècles), Paris, 1997, p. 67-85.
20
J.-C. BONNE, L’art roman de face et de profil. Le tympan de Conques, Paris, 1984, p. 243-251 ; E. GARLAND, Le condi-
tionnement des pèlerins au Moyen Âge : l’exemple de Conques, in Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxa, 29, 1998, p. 155-
176 ; et J.-Cl. SCHMITT, Le corps des images. Essais sur la culture visuelle au Moyen Âge, Paris, 2002, p. 188-195.
21
TERRET, La sculpture… (op. cit.), p. 114-116.

213
Comme celle-ci se trouve juste à côté de l’autel du Temple de Jérusalem et qu’Eustache joint les mains
pour prier, on pourrait supposer que les deux chapiteaux ont été intentionnellement rapprochés mais
une telle hypothèse demeurerait très fragile.
Quant aux autres chapiteaux, ils semblent se correspondre deux à deux, de part et d’autre du por-
tail comme ceux des Vieillards et de la Présentation. Les premiers montrent deux personnages che-
vauchant un animal et se dirigeant vers l’intérieur de l’édifice : un homme nu levant sa massue sur
un animal hybride et Balaam dont l’ânesse est arrêtée par un ange22. Je ne vois toutefois pas quelle
pourrait être la raison d’un tel rapprochement, à moins de considérer que le premier personnage em-
pêche le monstre de pénétrer dans l’église et qu’il remplit ainsi un rôle analogue à celui de l’ange,
ce qui me semble toutefois peu vraisemblable compte tenu de sa nudité. Les chapiteaux situés en
troisième position concernent manifestement des saints militaires : saint Eustache dont il a déjà été
question et un saint non identifié portant une épée à la ceinture. Dans la mesure où le chapiteau de
gauche n’a pas encore reçu d’interprétation satisfaisante, on peut difficilement établir la raison pour
laquelle il a été placé en vis-à-vis de celui d’Eustache23.
Enfin, les quatrièmes chapiteaux concernent tous les deux des animaux : à droite, saint Jérôme
retire l’épine de la patte d’un lion tandis qu’à gauche, la grue de la fable antique retire l’os coincé dans
la gorge du loup24. En plus de mettre en scène des animaux, ces chapiteaux se correspondent par le
thème de l’animal secouru. Cette fois, la complémentarité entre les deux thèmes est évidente : d’un
côté, le lion a manifesté sa reconnaissance jusqu’à la mort du saint alors que, de l’autre, le loup a re-
fusé à la grue le prix qu’il lui avait promis25. Cette association extrêmement significative confirme
que le concepteur a souhaité établir des relations sémantiques entre chapiteaux symétriques, mais
elle ne concerne en rien la thématique eucharistique.

Il semble donc que, dans cet ensemble de huit chapiteaux, seul celui des Vieillards se rattache clai-
rement au Jugement dernier. De toute évidence, on a séparé ces six personnages de leurs homologues
pour renforcer la dimension eucharistique du thème de l’ostension des calices en l’associant à un sujet
néotestamentaire renvoyant également à cette thématique. Et pour rendre encore plus évidente cette
correspondance, on a accordé à Joseph le rôle de la Vierge et représenté un grand calice sur l’autel du
Temple de Jérusalem. La liturgie céleste célébrée par les Vieillards s’adressait probablement à l’Agneau
qui devait figurer au sommet de la première voussure. Par la forme des calices, elle faisait en tout cas
écho au sacrifice de l’autel. On peut donc supposer, avec circonspection, que la mobilisation de cette
thématique eucharistique était destinée à montrer l’efficacité des suffrages dans l’obtention du salut.

22
ZARNECKI et GRIVOT, Gislebertus... (op. cit.), p. 71.
23
TERRET, La sculpture… (op. cit.), p. 114 ; et ZARNECKI et GRIVOT, Gislebertus... (op. cit.), p. 70, ont suivi l’abbé
Devoucoux qui y avait vu la représentation du Renvoi d’Agar et d’Ismaël par Abraham. Sur les chapiteaux d’Autun,
les personnages vétérotestamentaires sont toutefois dépourvus de nimbe alors que les saints en sont dotés.
24
TERRET, La sculpture… (op. cit.), p. 116-118 ; et ZARNECKI et GRIVOT, Gislebertus... (op. cit.), p. 70.
25
Phèdre, Fables, Livre I, fable VIII.

214