Vous êtes sur la page 1sur 202

Cohésion et cohérence

Études de linguistique textuelle

Anna Jaubert (dir.)

DOI : 10.4000/books.enseditions.127
Éditeur : ENS Éditions
Lieu d'édition : Lyon
Année d'édition : 2005
Date de mise en ligne : 10 février 2014
Collection : Langages
ISBN électronique : 9782847884357

http://books.openedition.org

Édition imprimée
Date de publication : 1 janvier 2005
ISBN : 9782847880748
Nombre de pages : 200

Référence électronique
JAUBERT, Anna (dir.). Cohésion et cohérence : Études de linguistique textuelle. Nouvelle édition [en ligne].
Lyon : ENS Éditions, 2005 (généré le 23 avril 2019). Disponible sur Internet : <http://
books.openedition.org/enseditions/127>. ISBN : 9782847884357. DOI : 10.4000/
books.enseditions.127.

© ENS Éditions, 2005


Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
COLLECTION LANGAGES

dirigée par Bernard Colombat et Pierre Lafon


LANGAGES

Cohésion et cohérence
Études de
linguistique textuelle

Sous la direction de
anna jaubert

Avec les contributions de

Michèle Biraud, Michel Briand,


Anna Jaubert, Michel Juillard, Éliane Kotler,
Dominique Longrée, Véronique Magri-Mourgues,
Sylvie Mellet, Cendrine Pagani-Naudet,
Sophie Rollin, Geneviève Salvan

ENS ÉDITIONS
2005
Éléments de catalogage avant publication

Cohésion et cohérence. Études de linguistique textuelle / Michèle Biraud, Michel


Briand, Anna Jaubert, … [et al.] ; sous la direction de Anna Jaubert – Lyon, ENS
Éditions, 2005.
200 p., couv en coul. ; 23 cm
(Langages, ISSN 1285-6096)
Bibliogr. : p. 195-196. Notes bibliogr.
ISBN 2-84788-074-7

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Toute
représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce
soit, sans le consentement de l’éditeur, est illicite et constitue une contrefaçon. Les copies
ou reproductions destinées à une utilisation collective sont interdites.

© ENS ÉDITIONS 2005


École normale supérieure Lettres et sciences humaines
15 Parvis René Descartes
BP 7000
69342 Lyon cedex 07

ISBN 2-84788-074-7
ISSN 1285-6096
Les auteurs

Michèle Biraud, professeur à l’Université de Nice - Sophia Antipolis


Michel Briand, professeur à l’Université de Poitiers
Anna Jaubert, professeur à l’Université de Nice - Sophia Antipolis
Michel Juillard, professeur à l’Université de Nice - Sophia Antipolis
Éliane Kotler, professeur à l’Université de Nice - Sophia Antipolis
Dominique Longrée, maître de conférence à l’Université d’Angers
Véronique Magri-Mourgues, maître de conférences à l’Université de
Nice- Sophia Antipolis
Sylvie Mellet, directeur de recherche au CNRS
Cendrine Pagani-Naudet, chargée de cours à l’Université de
Nice - Sophia Antipolis
Sophie Rollin, chargée de cours à l’Université de Nice - Sophia Antipolis
Geneviève Salvan, maître de conférences à l’Université de
Nice - Sophia Antipolis
Ces études sont issues des travaux de l’équipe Linguistique et pragmatique
des textes de l’UMR 6039, Bases corpus et langage (CNRS / Université de
Nice - Sophia Antipolis). Cette équipe est composée de francisants et d’un
noyau de latinistes et d’hellénistes, qui ont pour axe de recherche majeur, et
commun, la linguistique de l’énonciation. Une linguistique de l’énonciation
résolument mise à l’épreuve des textes, et prenant en compte de ce fait les
configurations génériques.
Le point de départ du séminaire « Cohésion et cohérence » s’appuie sur
plusieurs constats dressés par l’expérience philologique, qui amènent à réflé-
chir sur les choix faits par les traducteurs. En matière de gestion de la cohé-
rence des discours, l’idée s’est rapidement imposée que des états de langue
différents, et le sentiment linguistique qui les accompagne, constituent une
détermination concrète, incontournable.
Au fil des réunions mensuelles, les observations émanant d’analyses de
textes diverses ont alimenté une réflexion collective et pluridisciplinaire qui
s’est élargie, et qui se manifeste par une série de points de contact d’une
contribution à l’autre. La confrontation des approches sur la cohérence, ini-
tiées par les compétences de chaque chercheur, révèle une complémentarité
des contraintes de nature différente : entre variables linguistiques et
constantes génériques, les études engagées par les participants ont voulu
illustrer quelques coupes significatives.
Car tel était le parti pris du séminaire : dépasser les discussions sur les
concepts, souvent prisonnières des a priori d’école, et tirer la leçon de phéno-
mènes prégnants. De proche en proche, ces analyses de terrain confirment la
solidarité (jusque dans la transgression) entre les marques de la cohésion et le
jugement de cohérence. D’un niveau d’investigation local, à des prises en
compte englobantes, elles mettent en évidence des paliers, et attestent d’une
convergence d’intérêts disciplinaires, soulignée en fin d’introduction.
Introduction.
Cohésion et cohérence :
étapes et relais pour l’interprétation

anna jaubert

Depuis longtemps le couple-titre, Cohésion et cohérence, cristallise


les enjeux clés de la linguistique textuelle. Jean-Marie Schaeffer soulignait
naguère la nécessité de « circonscrire quelques points centraux, que toute
théorie du texte semble devoir traiter pour mériter son nom »1, et parmi ces
points précisément la cohésion et la cohérence : c’est un sentiment que nous
partageons. En illustrant l’opérativité et l’articulation de ces deux notions,
nous pensons concrétiser la problématique qui fait de la linguistique tex-
tuelle une discipline reconnaissable au-delà de la pure syntaxe, et en deçà de
l’analyse du discours. Cet ouvrage, issu d’une réflexion collective de l’équipe
niçoise « Linguistique et pragmatique des textes » s’est donné pour but de
dégager quelques repères utiles dans ce champ.
En effet les notions de cohésion et de cohérence, prises en écharpe par dif-
férentes approches théoriques, ne vont pas de soi, tant s’en faut. Elles ont
nourri de nombreux débats dont on perçoit la trace dans des titres d’ou-
vrages et d’articles significatifs 2, les uns focalisés sur la cohérence, d’autres
faisant état parfois de la seule cohésion3, d’autres encore associant à ce cou-
ple intermittent le troisième terme de connexité 4. Dans un tel contexte, et
pour écarter le soupçon d’une inflation terminologique, il convient d’interro-
ger la complémentarité des termes, de vérifier le bien-fondé de la distinction
et de la hiérarchie des concepts et, en ce qui nous concerne, de voir comment
les analyses de terrain sont conduites à les mobiliser. Par un choix concerté
de travaux pratiques, nous nous proposons dans les pages qui suivent de

1. O. Ducrot et J.-M. Schaeffer, 1995, p. 500 et suiv.


2. Voir la bibliographie générale.
3. En anglais cohesion est quasiment le seul terme utilisé (voir Cohesion in English de M. A. K. Halli-
day et R. Hasan, 1976), coherence ou coherency relevant plutôt du domaine philosophique. En
français, le choix de l’un à l’exclusion de l’autre correspond à des prises de position théoriques.
Alors que L. Lundquist privilégie le concept de cohérence (1980), J.-P. Bronckart (1985) met en
avant les processus de cohésion.
4. C’est le cas de M. Charolles (1988), et de J.-M. Adam qui s’en explique en proposant un modèle
intégrateur de linguistique textuelle (1990).
8 COHÉSION ET COHÉRENCE

préciser la pertinence des deux notions et d’en montrer, entre recoupements


et disjonctions, l’intérêt opératoire.
Entre recoupements et disjonctions certes, car l’intuition commune,
confirmée par la description lexicographique, pourrait s’en tenir au recou-
pement, maximalisant la solidarité conceptuelle entre les termes de cohé-
sion et de cohérence et oubliant ainsi la différence entre moyens et fins.
Mais en linguistique, disait Benveniste, il est nécessaire de « demander à
l’évidence même de se justifier », surtout d’ailleurs à l’évidence.
Au départ la cohérence, propriété définitoire du texte (elle est ce qui
fait qu’un texte est perçu comme un texte, c’est-à-dire un ensemble énoncé
qui se tient), a souvent été confondue avec sa matérialisation, l’ensemble des
moyens linguistiques qui assurent les liens intra- et interphrastiques, c’est-à-
dire la cohésion (Halliday et Hasan, 1976). Mais la cohérence n’est pas une
propriété « strictement linguistique des textes », d’autres théories insistent
sur les conditions logico-sémantiques (Beaugrande, 1979) ou cognitives
(Charolles, 1988, 1995) de son émergence. En somme, le lien entre moyens et
résultat n’est pas biunivoque : Jean-Michel Adam (2002, p. 99) rappelle à
juste titre que ce n’est pas seulement parce qu’il présente des marques de
connexité-cohésion qu’un texte est jugé cohérent. Non seulement ces facilita-
teurs de l’interprétation peuvent avoir des portées différentes (internes à la
phrase ou liant des phrases entre elles), mais ils peuvent aussi être dévoyés.
Plutôt que de continuer à nourrir une spéculation abstraite ou un débat
d’école (ils l’ont été suffisamment, et l’on risque par effet cumulatif d’opaci-
fier les problèmes), nous prenons délibérément le parti de réfléchir sur des
faits observables dans des textes occurrents, incarnés par une langue, à une
époque donnée, et conditionnés par un genre. Ce parti pris, explicité par le
sous-titre, Études de linguistique textuelle, nous a fait sélectionner des points
sensibles de la construction du texte.

Le niveau le plus évident d’un relais possible entre cohésion syntaxique et


cohérence textuelle est celui des connexions propositionnelles ou phras-
tiques. Quatre études portent sur des marqueurs de continuité des énoncés,
en latin et en français du XVI e siècle. Elles tentent d’évaluer le degré d’intégra-
tion syntaxique qui découlerait du statut d’un connecteur, adverbial ou
subordonnant. Ici, une contiguïté se profile avec le travail de l’anaphore et de
la thématisation.
Sylvie Mellet interroge le traitement différencié du connecteur concessif
quamquam, que les éditeurs de textes latins et traducteurs font apparaître
tantôt comme une conjonction de subordination, tantôt comme un adverbe
initial de phrase. L’examen des divers paramètres susceptibles de peser sur ce
choix éditorial et interprétatif met en lumière l’importance des stratégies
pragmatico-énonciatives à destination du lecteur potentiel, stratégies dans
lesquelles les éléments cohésifs stricto sensu et les indicateurs de cohérence
ÉTAPES ET RELAIS POUR L’INTERPRÉTATION 9

discursive ne jouent pas nécessairement des rôles convergents ; si bien que


c’est plutôt de leur tension contraire que naît l’équilibre de la construction
textuelle.
Mais l’évaluation de la connexité peut être solidaire des plans d’organisa-
tion textuelle tels que les manifeste le choix des temps verbaux. Dominique
Longrée part d’un constat analogue à celui de Sylvie Mellet : les traducteurs
des historiens latins distinguent assez clairement un relatif qui constitue une
marque de dépendance syntaxique, rattachant une subordonnée relative à
une principale, et un relatif à valeur d’anaphorique et de coordonnant qui
assure une transition entre deux phrases. Divers facteurs linguistiques
influencent l’identification de l’une ou de l’autre de ces structures. Des relevés
systématiques montrent ici que le temps du prédicat suivant le relatif joue un
rôle plus important qu’on ne le croit généralement. La distribution tempo-
relle qui oppose un plan de la trame événementielle (défini par les présents
historiques ou les parfaits) à un arrière-plan narratif (défini par les imparfaits
et plus-que-parfaits) ne joue pas seulement comme un facteur de cohérence
du texte, mais elle apparaît aussi comme un mécanisme renforçant la cohé-
sion interne des énoncés.
L’interprétation des indices linguistiques au niveau local et leur rapport
avec une stratégie textuelle englobante sous-tend les contributions suivantes
qui, elles aussi, sont consacrées à des phénomènes de marquage cohésif
(voire de surmarquage) dans la prose narrative. L’observation porte cette fois
sur des textes français du xvie siècle. En effet, l’usage du relatif dit de liaison
ne s’est pas limité au latin. Sa pérennité chez Rabelais fait l’objet d’une
enquête d’Éliane Kotler, à une époque marquée par la relatinisation certes,
mais où la relatinisation surtout est rendue possible par un sentiment linguis-
tique commun, antérieur à « l’invention de la phrase ». Si, malgré une typo-
logie serrée, il est difficile d’isoler de façon stable un critère de reconnaissance
de ce relatif par opposition au relatif subordonnant, Éliane Kotler confirme
la piste des temps verbaux envisagée par Dominique Longrée. Elle formule
en outre quelques hypothèses sur la place de ce phénomène et sur son évolu-
tion dans l’histoire de la langue.
Chez Rabelais toujours, dans un état manifestement charnière de la
langue, s’illustre un marqueur de continuité plus souple, et à plus longue por-
tée, le marqueur de type quant à. Ce dernier est directement lié aux modalités
de la progression thématique : l’étude de Cendrine Pagani-Naudet met en
valeur la propension d’une prose à miser sur un enchaînement phrastique
renforcé, avec reprise pronominale généralisée. Significativement, dans le
Pantagruel en effet, l’auteur renonce à la souplesse syntaxique offerte par ce
type de locution, il maximalise au contraire le système cohésif qui peut alors
dédouaner ses envolées de galimatias. Cette analyse permet de clore la pre-
mière section en dégageant le lien explicite entre thématisation, cohésion et
cohérence.
10 COHÉSION ET COHÉRENCE

Un autre point sensible, par définition, est celui des changements de régime
énonciatif, puisqu’ils entraînent précisément une rupture à négocier. Trois
études articulent la question de la cohésion et de la cohérence au phénomène
de l’hétérogénéité énonciative dans des environnements particuliers. Deux
d’entre elles portent sur des textes grecs anciens, une autre sur des textes
français du xvii e au xix e siècle.
Un sous-genre de la poésie grecque archaïque, la poésie non épique, offre
à Michel Briand un observatoire pour l’insertion du récit dans un cadre
« mélique », avec les modalités remarquables de cette insertion qui doit gérer
les alternances entre l’énonciation embrayée du discours porteur (le discours
lyrique englobant) et le débrayage narratif. Le plus souvent, dans ces poèmes
d’abord oraux et rituels, les phénomènes de cohésion et de cohérence tex-
tuelle et pragmatique sont indissociables, finalement complémentaires, mais,
chez Pindare surtout, les cas d’harmonie paradoxale sont nombreux.
Michèle Biraud s’attache aux effets d’une hétérogénéité énonciative d’un
autre ordre, mettant à mal la logique des enchaînements en certains endroits
du Banquet de Xénophon. Trois interventions apparemment non pertinentes,
ouvertes à des citations incongrues, ont été curieusement lissées par les tra-
ducteurs, soucieux de créer de la cohésion, à défaut d’une cohérence qui leur
échappait, et procédant pour ce faire à des interprétations forcées de certains
indices textuels. À ce sauvetage des apparences peu convaincant, l’analyse
oppose ici la prise en compte du contexte homérique de ces citations, qui
rétablit une pertinence dans le cadre de l’interaction représentée, sachant
qu’ailleurs la transgression de la maxime de pertinence peut être recherchée
pour elle-même (on se reportera à la lettre de Vincent Voiture analysée plus
loin par Sophie Rollin), et qu’elle est alors effectivement compensée par
l’abondance des marqueurs d’intégration linéaire.
Dans le domaine français, Geneviève Salvan aborde à son tour une consé-
quence significative de l’hétérogénéité induite par le discours rapporté : à une
époque de stabilisation typographique, le statut de l’incise de discours rap-
porté semble évoluer, émigrer d’une fonction cohésive locale, vers une straté-
gie plus globale. La conquête de son caractère facultatif (après force débats
sur son statut esthétique) a modifié son rôle textuel pour la charger d’une
valeur sémiotique. Devenue une option parmi d’autres pour insérer le dis-
cours rapporté dans les textes, elle s’avère un point sensible de la porosité
des niveaux actantiels qui les caractérise, et qui nous oblige à revisiter les
liens entre cohésion et cohérence dans un discours littéraire, car ce discours,
en tout état de cause, se construit comme univers signifiant. Dans un tel
contexte, « hypocohésion » ou « hypercohésion » peuvent être aussi suspectes
l’une que l’autre et sollicitent notre démarche interprétative : les contributions
qui précèdent ont plusieurs fois décelé cette problématique, celle qui suit la
rencontre de plein fouet.
ÉTAPES ET RELAIS POUR L’INTERPRÉTATION 11

Au-delà de l’hétérogénéité énonciative, une hétérogénéité discursive englo-


bante fait l’objet d’une approche macro-structurale. Sophie Rollin introduit
vigoureusement la question du « choc des niveaux d’analyse » avec l’exemple
d’un divorce spectaculaire entre cohésion et cohérence dans une lettre de
Vincent Voiture à Julie d’Angennes, en forme de faire-part de décès galant.
En l’occurrence, la contradiction est patente entre d’une part une cohésion
locale maximalisée (notamment par l’abondance des connecteurs), et d’autre
part un contenu déstructurant, l’incohérence globale d’un discours tenu post
mortem. La transgression ludique, imputable à l’ethos galant, transforme le
discours amoureux en libérant la destinataire de toute pression ; elle mani-
feste le double statut de la lettre lorsqu’elle entre dans le circuit littéraire,
et qu’elle est alors justiciable, comme tout texte littéraire, d’un traitement
spécifique de sa cohérence.
Dans un cadre à la fois plus vaste et plus normé, Véronique Magri-
Mourgues étudie également l’articulation du local et du global, et revient ce
faisant à l’hétérogénéité des attitudes énonciatives propres à certains genres.
On retrouve le problème des insertions déjà envisagé dans le cadre de la poé-
sie mélique par Michel Briand. Ici, l’anecdote digressive dans le récit de
voyage s’avère inverser la hiérarchie enchâssant-enchâssé ; loin de parasiter
le récit, elle en constitue la véritable matrice. Par-delà les ruptures, elle ins-
taure une continuité parallèle, et un nouvel ordre de cohérence générique-
ment pertinent, transcendant les marques cohésives locales.
Cette étude accentue ce que les précédentes signalaient déjà, à savoir la
nécessité d’envisager les faits de cohésion-cohérence en liaison avec d’autres
paramètres. Au terme de ce parcours, la médiation des genres s’impose avec
force. Elle est confirmée par la lecture diagonale de l’ordinateur. En effet,
« l’observation à haute altitude » que propose Michel Juillard nécessite
l’éclairage du traitement quantitatif et de l’analyse arborée qui permettent de
satisfaire au mieux la prise en compte totalisante des éléments cohésifs perti-
nents. L’illustration porte ici sur divers corpus anglais, elle synthétise à tra-
vers la distribution des connecteurs une image des régularités génériques.
Image qu’il est loisible de croiser avec d’autres enquêtes lexicologiques.

Au-delà (ou à côté) des pétitions de principe, ces travaux pratiques ont voulu
éprouver différents investissements des notions de cohésion et de cohérence.
Étudiant concrètement certains éléments organisateurs des textes, ils ont été
amenés à sérier des paliers pertinents, offrant aussi une place à la notion de
connexité. Mais surtout en s’attachant au caractère transitionnel des phéno-
mènes linguistiques envisagés, ils montrent une continuité entre les niveaux
de description. La distinction entre cohésion et cohérence s’avère aussi pro-
gressive que le passage d’une structure locale à une structure globale.
L’observation s’est diversifiée à dessein, couvrant des langues et des états
de langue différents, impliquant des genres de discours, et des sous-genres,
12 COHÉSION ET COHÉRENCE

particuliers. Ce type d’approche qui intègre une dimension historique, relie


les impératifs de lisibilité à une conscience linguistique en évolution, et à une
dimension stylistico-pragmatique. Plusieurs contributions ont mis ainsi en
évidence la complémentarité entre l’approche philologique et l’analyse tex-
tuelle. Grâce à ce double éclairage, nos analyses peuvent contribuer à dégager,
non des universaux de langue (les problèmes de traduction le montrent assez),
mais bien des universaux du langage déterminé par une situation de commu-
nication. Par-delà la cohérence du texte se profile en effet une « logique » du
discours. D’un point de vue disciplinaire, les convergences qui se dessinent à
travers l’interrogation du couple cohésion-cohérence font apparaître alors
d’autres solidarités : celle de la linguistique textuelle et d’une stylistique des
genres, celle d’une stylistique des genres et d’une pragmatique des produc-
tions verbales5.

5. Pour un « consortium » des sciences du discours, voir A. Jaubert, 2002 et 2004.


Ponctuation et continuité dans les textes latins :
la réception des éditeurs-traducteurs

sylvie mellet

Introduction

Comme on le sait, la ponctuation – et donc le découpage phrastique – des


textes latins sont dus aux éditeurs modernes, les Latins eux-mêmes ayant pra-
tiqué la scriptio continua 1. Cet aménagement des textes anciens se fait géné-
ralement sur la base d’un assez large consensus et produit des résultats relati-
vement homogènes d’une édition à l’autre. Pourtant il existe des endroits
charnières qui pourraient être autant de lieux d’incertitude et de sujets de dis-
cussion : on pense là immanquablement aux relatifs dits de liaison ; comme le
rappelle ici même Dominique Longrée, il est des contextes du type P1 qui P2
qui, sémantiquement, peuvent permettre aussi bien une lecture en deux
phrases, la seconde étant alors introduite par le relatif de liaison, qu’une lec-
ture en une seule phrase, terminée par une subordonnée relative postposée.
L’enjeu est précisément d’arriver à cerner quels sont les paramètres contex-
tuels qui induisent l’une ou l’autre de ces deux lectures et, par là même, les
choix de ponctuation modernes.
Pour notre part, nous nous intéresserons dans cet article à un morphème
latin moins fréquent et moins souvent analysé que le relatif, mais posant le
même type de problèmes : il s’agit du connecteur concessif quamquam. Assu-
rant une liaison argumentative entre deux propositions, celui-ci est en effet
étiqueté par les philologues tantôt comme conjonction de subordination,
tantôt comme adverbe. Dans le premier cas il assure une fonction cohésive
forte entre deux propositions hiérarchisées de façon à construire un énoncé
complexe constitué d’une principale et d’au moins une subordonnée ; dans le

1. Les premiers éléments de séparation entre les mots et les phrases sont apparus au viiie siècle ; mais
leur emploi est resté facultatif durant tout le Moyen Âge, et laissé à la libre fantaisie de chaque
copiste : c’est dire s’il était chaotique. Les premiers efforts d’harmonisation sont perceptibles au
xiie siècle et sont suivis de la parution des premiers traités de ponctuation aux xiiie et xive siècles.
Mais la notion de phrase, comme l’a très bien montré Jean-Pierre Seguin, a été très longue à s’impo-
ser et se stabiliser.
14 COHÉSION ET COHÉRENCE

second cas, il se trouve en tête d’une proposition indépendante simple et sou-


ligne la cohérence argumentative de l’énoncé dans l’ensemble du discours.
On devine que la ponctuation choisie par les éditeurs modernes joue là
aussi un rôle crucial. On ne se demandera pas cependant si ces choix sont
légitimes ni si les locuteurs latins avaient la même perception de l’articulation
des énoncés et le même sentiment que quamquam pouvait relever de deux
catégories fonctionnelles. Le propos serait vain, à la fois parce que nous
n’avons plus guère accès au sentiment des locuteurs latins (malgré l’existence
de témoignages plus nombreux qu’on ne l’imagine généralement) et parce
que, surtout, les grammairiens latins n’avaient pas la même approche que
nous de la syntaxe (absence de la notion de phrase, rôle fondamental de la
période, réflexion sur l’énoncé complexe réduite à des problèmes d’ana-
phore) ; ainsi, selon une conception héritée d’Aristote, les conjonctions ont
une fonction cohésive, mais pas nécessairement conjonctive et leur catégorie
englobe à la fois les actuelles conjonctions de subordination, conjonctions de
coordination, adverbes de phrase, connecteurs et même parfois prépositions.
Dans la Techné de Denys le Thrace, « la conjonction est un mot qui unifie la
pensée en l’organisant »2 ; elle est donc très proche de ce que nous appelons
un connecteur. Quant aux définitions latines, la plupart d’entre elles repren-
nent mot pour mot celle de Denys ; seuls Diomède et Priscien s’en écartent
quelque peu mais leurs définitions restent tout aussi larges et englobantes3. Il
est donc inutile de chercher chez les grammairiens latins un fondement théo-
rique à la bipartition actuelle des occurrences de quamquam.
En revanche, il nous semble plus pertinent de chercher à déterminer les
critères qui ont pu guider les choix des éditeurs modernes pour tenter d’une
part d’analyser la propre cohérence de leur pratique éditoriale, d’autre part
de dévoiler les contraintes implicites qui modèlent leur représentation de la
phrase latine. Cet angle d’attaque nous semble offrir un avantage théorique
important : il manifeste très clairement que la dimension périodique est,
comme l’ont déjà souligné Ferrari et Auchlin (1995), une dimension de l’ex-
périence discursive : elle est un construit, non pas un donné ; elle réfère non
pas au texte en soi, déjà stabilisé, mais à un « parcours du texte par un inter-
prétant » (ibid., p. 44), en l’occurrence ici par un philologue éditeur et
traducteur du texte latin. Ainsi, la ponctuation est aussi l’un des lieux où
s’inscrit la subjectivité énonciative, qu’il s’agisse de celle de l’écrivain dans
son rapport au lecteur ou de celle du philologue dans son rapport au public
universitaire4.

2. Traduction de Marc Baratin, 1989, p. 31.


3. Ibid., p. 48 à 53.
4. On verra plus loin comment se manifeste le souci du destinataire à travers les choix de ponctuation.
PONCTUATION ET CONTINUITÉ DANS LES TEXTES LATINS 15

Le corpus

Nous avons restreint nos investigations à un corpus constitué de dix discours


ou dialogues philosophiques de Cicéron, pour certains étudiés dans leur inté-
gralité, pour d’autres pris fragmentairement ; en voici la liste précise, accom-
pagnée du nom des éditeurs et traducteurs puisque c’est leur pratique qui est
ici en jeu5 :
De amicitia [Amic.] : texte établi et traduit par Robert Combès, 1983 (3e édi-
tion).
De Senectute [Sen.] : texte établi et traduit par Pierre Wuilleumier, 1981
(3e édition).
Tusculanes (livre V) : texte établi par Georges Fohlen et traduit par Jules
Humbert, 1960 (2e édition).
Pro Milone [Mil.] : texte établi et traduit par André Boulanger, 1967 (3e édi-
tion).
Pro Caecina [Caec.] : texte établi et traduit par André Boulanger, 1929.
Seconde action contre Verrès [2 Verr.] (livre IV, « Les œuvres d’art ») : texte
établi par Henri Bornecque et traduit par Gaston Rabaud, 1944.
Philippiques [Phil.] (livres I-IV) : texte établi et traduit par André Boulanger
et Pierre Wuilleumier, 1966 (3e édition).
Philippiques [Phil.] (livres V-XIV) : texte établi et traduit par Pierre Wuilleu-
mier, 1973 (3e édition).
De officiis [Off.] (livre I) : texte établi et traduit par Maurice Testard, 1965.
De officiis [Off.] (livres II-III) : texte établi et traduit par Maurice Testard,
1970.
Dans ce corpus, nous n’avons naturellement retenu que les occurrences
de quamquam de type P1(,) quamquam P2 et P1. Quamquam P2. Ont donc
été éliminés tous les cas où la proposition introduite par quamquam était une
subordonnée antéposée à la principale (la relation hypotaxique y est indiscu-
table et seule une ponctuation faible peut alors séparer les deux proposi-
tions), ainsi que ceux où la subordonnée se trouvait en incise au cœur d’une
phrase complexe. Au terme de cette sélection, on obtient 51 occurrences de
quamquam reliant argumentativement une proposition subséquente à une
proposition antécédente. Dans les éditions consultées, 41 de ces occurrences
sont précédées d’un point et sont traitées comme adverbes, 10 ne sont précé-
dées d’aucune ponctuation ou que d’une simple virgule.

5. Tous ces ouvrages sont publiés aux Belles Lettres, Paris, dans la Collection des universités de
France, dite collection « Budé ».
16 COHÉSION ET COHÉRENCE

Quamquam : sens et fonctions


Les traductions de quamquam sont très diverses : on trouve dans le corpus
bien que, quoique, et pourtant, cependant, néanmoins, d’ailleurs, mais, et
encore, encore que, et de toutes façons, bien sûr, certes, sans doute, en dépit
de cela… C’est dire que quamquam semble non seulement remplir diverses
fonctions syntaxiques, mais encore présenter plusieurs valeurs sémantiques,
assumant notamment aussi bien le rôle de connecteur contre-argumentatif
que celui de connecteur réévaluatif.
Pour tenter de mettre un peu d’ordre et d’unité dans une telle diversité, on
rappellera d’abord l’étymologie de ce connecteur et son sens premier : quam-
quam est formé à partir du redoublement d’un adverbe indéfini portant à
l’origine sur le degré d’une qualité6, puis s’affaiblissant en un adverbe por-
tant sur la nature et les circonstances du procès7.
En tant qu’indéfini redoublé il exprime un parcours sur ce qu’Antoine
Culioli appelle une classe d’occurrences, c’est-à-dire plus simplement sur un
ensemble de procès ayant ici pour point commun de pouvoir constituer une
circonstance sémantiquement adaptée au contexte. Au terme de ce parcours,
en latin classique quamquam permet de sélectionner dans cette classe une cir-
constance logiquement non congruente, voire discordante avec le procès
principal ; de là vient la valeur concessive de ce connecteur. D’autre part, son
signifié fondamentalement qualitatif lui confère une valeur intensive encore
perceptible dans nombre de ses emplois et pose l’égalité de la valeur de vérité
entre P1 et P2. C’est ainsi qu’on pourra analyser de la manière suivante
l’exemple 1, choisi pour son caractère prototypique et où, exceptionnelle-
ment donc, la subordonnée précède la principale :
1. Quae quamquam ita sunt in promptu ut res disputatione non egeat, tamen
sunt a nobis alio loco disputata (Off. I, 6).
Bien que ces choses-là soient si évidentes qu’elles ne nécessitent pas de discus-
sion, cependant j’en ai discuté ailleurs.

Parcours sur la classe d’occurrences :


– Aucun traité n’abordait la question.
– Ce sujet me tenait à cœur.
– Ce sujet méritait discussion.
– De nombreux points restaient obscurs.
– Le sujet était clair et ne méritait pas discussion (circonstance discordante
retenue).

6. Sens qui fonde son emploi comparatif : tam pulcher quam doctus « aussi beau que savant ».
7. Pour une analyse plus détaillée, voir Sylvie Mellet, 2003.
PONCTUATION ET CONTINUITÉ DANS LES TEXTES LATINS 17

Adverbe de degré :
– [Les choses sont claires et l’affaire ne mérite pas discussion] est une circons-
tance vraie à un certain degré.
– Mais quel que soit ce degré (même supérieur : quamquam), même ainsi
(tamen), il est tout aussi vrai que j’ai discuté de la chose dans un autre ouvrage.

Cette aptitude à mettre en parallèle deux relations prédicatives en asser-


tant l’identité de leurs valeurs de vérité donne parfois à quamquam la fonc-
tion d’un connecteur intégratif 8, autrement dit d’un subordonnant. Et, dans
ce cadre syntaxique, deux cas de figure se présentent : soit quamquam entre
dans une relation cataphorique intraphrastique comme dans l’exemple 1 ;
il est alors en charge de ce qu’Alain Berrendonner (1990, p. 28-29) appelle
une fonction de liage ; soit quamquam entre dans une relation strictement
anaphorique avec le contexte antérieur et cette relation autorise l’emploi
d’anaphores associatives en P2 (descriptions définies, noms propres, hyper-
onymes, etc.) : c’est là le critère définitoire retenu par Berrendonner pour la
fonction de pointage (ibid.), caractéristique de la macro-syntaxe périodique.
Ce sont ces dernières occurrences que nous avons retenues et qui sont préci-
sément les constructions pour lesquelles, comme le note Berrendonner, le
signe de ponctuation est d’emploi libre 9 :
2. Si quae praeter ea sunt […], ab eis, si uidebitur, qui ista disputant, quaeritote.
– Nos autem a te potius. Quamquam etiam ab istis saepe quaesiui et audiui, non
inuitus equidem ; sed aliud quoddam filum orationis tuae (Amic. 25).
S’il reste quelque chose à dire […], demandez-le, s’il vous plaît, à ceux qui trai-
tent ces sujets. – Non, nous [te le demandons] à toi plutôt. Je l’ai certes
demandé bien souvent aussi à ces gens-là, et je les ai écoutés, sans déplaisir
d’ailleurs ; mais ton exposé est d’une autre façon.

3. Nunc dicamus de gloria, quamquam ea quoque de re duo sunt nostri libri ;


sed attingamus, quandoquidem ea in rebus maioribus administrandis adiuuat
plurimum (Off. II, 31).
Maintenant parlons de la gloire, bien que sur ce sujet aussi il existe deux livres
de moi ; mais abordons ce sujet, puisque dans la conduite des entreprises
importantes la gloire aide énormément.

Il faut noter ici que la tradition philologique établit une relation de


dépendance absolue entre ses choix de ponctuation et ses interprétations

8. Sur cette terminologie, voir Pierre Le Goffic, 1993, notamment p. 45-46 et 391-401. Le connecteur
intégratif se caractérise par sa double portée, directe sur le verbe de la subordonnée, médiate à tra-
vers toute sa subordonnée sur le verbe principal (ibid., p. 392) ; en outre il possède toujours un lien
étymologique et sémantique avec l’indéfini : « toute valeur (la valeur quelle qu’elle soit) qui vérifie le
prédicat subordonné, vérifie du même coup le prédicat principal » (ibid., p. 391).
9. Le connecteur relie alors deux « clauses » qui forment une période minimale ; cette structure pério-
dique est indépendante de la notion de phrase comme on le voit dans les exemples français sui-
vants : « Il ne viendra pas car il est malade. / Il ne viendra pas. Car il est malade. » « Une meilleure
rationalisation financière et commerciale est à la base de ce projet, à quoi il convient d’ajouter […]
/ Une meilleure rationalisation financière et commerciale est à la base de ce projet. À quoi il
convient d’ajouter… ».
18 COHÉSION ET COHÉRENCE

syntaxiques ; en effet, dans tous les index lemmatisés, qu’il s’agisse du tradi-
tionnel Lexicon zu den Reden des Cicero de Merguet10 ou de l’index des
lemmes de la base de données informatisée du LASLA11, les occurrences de
quamquam précédées d’un point dans l’édition de référence sont systémati-
quement étiquetées comme adverbe, celles qui ne le sont pas sont étiquetées
comme conjonction de subordination. Or cette relation biunivoque est
contestable, comme l’ont montré les travaux récents sur les liens entre syn-
taxe et prosodie dans le discours oral ; c’est une facilité que se donne le philo-
logue qui lui évite, précisément, de s’interroger sur les caractéristiques d’une
éventuelle macro-syntaxe latine. En outre, cette classification grammaticale
ne trouve pas toujours sa confirmation dans la traduction française proposée
par le même philologue, prouvant que les entités ainsi définies sont peut-être
plus floues qu’on ne l’avoue généralement :
4. Contentionis praecepta rhetorum sunt, nulla sermonis, quamquam
[conjonction] haud scio an possint haec quoque esse (Off. I, 132).
Les préceptes de l’éloquence sont du domaine des rhéteurs, tandis qu’il n’est
point de règles de la conversation ; peut-être cependant [adverbe] celles-ci
aussi pourraient-elles exister !
5. Neque enim ullam mercedem tanta uirtus praeter hanc laudis gloriaeque
desiderat – qua etiam si careat, tamen sit se ipsa contenta, quamquam
[conjonction] in memoria gratorum ciuium tamquam in luce posita laetetur
(Phil. V, 35).
Car un tel mérite ne réclame pas d’autre récompense que celle de l’éloge et de
la gloire (en serait-il même privé qu’il trouverait encore satisfaction en lui-
même, et pourtant [adverbe] il se réjouirait d’avoir, comme en pleine lumière,
une place dans le souvenir des citoyens reconnaissants).
6. Ab hoc igitur uiro quisquam bellum timet qui, […] in pace iacere quam in
bello uigere maluit ? Quamquam [adverbe] ille quidem numquam iacuit nec
hoc cadere uerbum in tantam uirtutis praestantiam potest (Phil. X, 14).
Et de cet homme on pourrait craindre la guerre, lui qui […] a préféré rester
inactif dans la paix plutôt que montrer sa vaillance dans la guerre ? Bien que
[conjonction], à vrai dire, il ne soit jamais resté inactif et que ce mot ne puisse
pas cadrer avec un mérite aussi éclatant.

Nous allons donc essayer de démêler, dans cette pratique éditoriale


apparemment très intuitive, les critères de choix sous-jacents qui la guident
– ou, plus modestement, tenter de mettre au jour les structurations phras-
tiques et discursives ainsi affichées à travers ce simple choix d’un point ou
d’une virgule.

10. Hildesheim, Georg Olms, 1962 (4e édition).


11. Laboratoire d’analyse statistique des langues anciennes de l’université de Liège.
PONCTUATION ET CONTINUITÉ DANS LES TEXTES LATINS 19

Ponctuation forte ou non : les critères de choix


La segmentation, une aide à la lisibilité

L’une des premières fonctions de la ponctuation et dont l’utilité saute aux


yeux quand on compare la scriptio continua des Anciens avec les éditions
modernes de leurs textes est la fonction de segmentation à des fins de lisibi-
lité. Il s’agit de découper le texte en unités visibles et lisibles (Adam, 1990 ;
Charolles, 1988) pour en faciliter le parcours et l’interprétation. On peut
penser que ce souci est en effet particulièrement présent à l’esprit d’un éditeur
de collection universitaire telle que la collection Budé : le choix de la ponc-
tuation reflète alors l’importance accordée à la gestion perceptive dans l’in-
terprétation du discours et s’affiche comme la trace d’une activité méta-
discursive par laquelle on tente de guider le futur lecteur ; on lui permet, en
quelque sorte, d’avancer « pas à pas » dans le texte latin et lorsque l’enjam-
bée risque d’être trop grande, on lui propose un pas intermédiaire.
Cette première fonction de la ponctuation forte apparaît clairement
lorsqu’on compare la longueur moyenne des segments textuels qui précè-
dent quamquam conjonction de subordination et quamquam connecteur
initial : lorsque quamquam est conjonction de subordination et n’est pas
séparé de P1 par un point, la longueur de P1 n’excède pas, dans notre cor-
pus, 11 mots (maximum observé en Off. 1, 133). Lorsque quamquam est
précédé d’une ponctuation forte, la longueur moyenne de P1 dans le corpus
est de 21 mots ; les P1 les plus longues sont de 50 mots (Phil. III, 3), 62 mots
(Amic. 97) et même 77 mots (Caec. 6). La longueur du segment P1 semble
donc pouvoir jouer un rôle déterminant dans le choix de la ponctuation.
Cependant, ces relevés numériques prouvent aussi que la phrase latine
peut être fort longue12 et que, par conséquent, bien des ponctuations fortes
qui nous occupent ici ne sont pas explicables par ce seul critère : en Amic. 25,
cité comme exemple 2, P1 compte 5 mots seulement et se termine pourtant
par un point13.

Les changements de modalité énonciative

L’examen du corpus montre que le point apparaît aussi lorsque l’intégration


de P2 à P1 est rendue impossible par des facteurs pragmatiques, notamment

12. Ainsi, dans le De amicitia la longueur moyenne des phrases est de 19 mots, mais la phrase la plus
longue en compte 121 ; dans le De Senectute, la moyenne est de 22 et le maximum de 126.
13. De même P1, suivie d’un point, compte 14 mots en Amic. 86 ; 14 encore en Mil. 82 ; 2 seulement en
Verr. 4, 36 ; 13 mots en Sen. 67 ; 11 en Phil. I, 27 ; 9 en Phil. I, 33 ; 1 en Phil. II, 5 ; 12 en Phil. II, 22 ;
8 en Phil. II, 40 ; 14 en Phil. II, 42a ; 11 en Phil. II, 42b ; 5 en Phil. II, 59 ; 9 en Phil. III, 16 ; 12 en
Phil. III, 19 ; 7 en Phil. IV, 9 ; 8 en Phil. V, 7 ; 11 en Phil. VI, 4 ; 11 en Phil. VII, 14 ; 4 en Phil. X, 21 ;
10 en Phil. XI, 26.
20 COHÉSION ET COHÉRENCE

par des changements de modalité énonciative tels que P2 ne saurait se trou-


ver sous le modus de P1. Deux cas se rencontrent.

Il existe des cas, assez rares, de véritable polyphonie implicite ou explicite :


ainsi, l’exemple suivant situe quamquam à la jonction entre un discours rap-
porté direct attribué à Milon et la reprise de parole de Cicéron orateur14 :
7. Milon n’aurait pas moins le droit de s’écrier devant tous : « J’ai tué, oui, j’ai
tué, non pas X […], non pas Y […], mais j’ai tué un homme que des femmes
de haute noblesse ont surpris en flagrant délit d’adultère sur les lits de parade
du culte le plus saint, un homme dont le châtiment aurait dû, de l’avis répété
du sénat, expier la profanation des cérémonies solennelles, un homme dont
L. Lucullus, sous la foi du serment, a dit qu’il le savait coupable d’un abomi-
nable adultère avec sa propre sœur, un homme dont les bandes d’esclaves
armés ont chassé de la ville un citoyen que le Sénat, que le peuple romain,
que toutes les nations avaient considéré comme le sauveur de Rome, un
homme […] ». Pourtant, on commençait à trouver tous ces forfaits tolérables
(Mil. 76).

Cicéron défend ici Milon accusé du meurtre de Clodius et, comme on le


voit, il plaide coupable : oui, l’accusé a le droit de revendiquer son crime qui
a débarrassé Rome d’un individu monstrueux ; et Cicéron lui donne ficti-
vement la parole pour énumérer tous les vices de Clodius. Mais toutes ces
entorses à la moralité étaient peut-être des raisons pour chercher à neutrali-
ser Clodius, sans doute pas pour aller jusqu’à l’assassinat. C’est pourquoi
Cicéron reprend la parole pour asséner aux juges la vérité : si Milon en a été
conduit à cette extrémité, c’est que personne à Rome ne faisait rien pour
empêcher Clodius de nuire. La dernière phrase de cet extrait, introduite en
latin par quamquam, pourrait être un simple constat énoncé par Milon. En
choisissant de l’exclure du discours rapporté et de faire émerger ici la poly-
phonie, l’éditeur lui donne sans doute un poids argumentatif renforcé (voir
plus loin la conclusion de tout ce paragraphe).
Dans l’exemple 8, la polyphonie s’exprime à travers un discours rapporté
indirect et l’on remarque à nouveau que la proposition introduite par quam-
quam coïncide avec la reprise de parole du locuteur principal :
8. Quod Tarquinium dixisse ferunt exsulantem, tum se intellexisse quos fidos
amicos habuisset, quos infidos, cum iam neutris gratiam referre posset.
Quamquam miror, illa superbia et importunitate, si quemquam amicum
habere potuit (Amic., 53-54).
On rapporte que Tarquin a dit pendant son exil qu’il avait découvert lesquels
de ses amis lui étaient fidèles, lesquels ne l’étaient pas du jour où il ne put plus
les payer de retour, ni les uns ni les autres. Je suis bien étonné d’ailleurs
qu’avec son orgueil et sa morgue, il ait pu avoir quelque ami.

14. Le texte étant très long, nous n’en donnons ici que la traduction, avec quelques coupures et
raccourcis d’expression.
PONCTUATION ET CONTINUITÉ DANS LES TEXTES LATINS 21

En 9, la polyphonie est implicite : le locuteur est tiraillé entre deux opi-


nions et fait part de ses incertitudes ; c’est un véritable débat intérieur qui est
retranscrit ici et la ponctuation accompagne très clairement chacun des mou-
vements de pensée, dans leur va-et-vient contradictoire :
9. Vnde igitur subito tanta ista mutatio ? Non possum adduci ut suspicer te
pecunia captum ; licet quod cuique libet loquatur, credere non est necesse.
Nihil enim umquam in te sordidum, nihil humile cognoui. Quamquam solent
domestici deprauare nonnumquam ; sed noui firmitatem tuam (Phil. I, 33).
D’où t’est donc venu ce changement subit ? Je ne puis consentir à penser que tu
as été pris à l’appât de l’argent ; libre à chacun de dire ce qu’il veut ; on n’est
pas forcé d’y croire. Jamais je n’ai trouvé en toi rien de vil, rien de bas. Pour-
tant il arrive souvent qu’on se laisse dépraver par son entourage ; mais je
connais ta fermeté.

Autre forme de l’implicite en 10 : l’ironie. La perception de cette nuance


est ici indispensable pour éviter le contresens. Sur le plan grammatical, en
effet, et si l’on s’en tenait au premier niveau de lecture sur le plan sémantique,
on pourrait facilement interpréter la proposition introduite par quamquam
comme une véritable oppositive ; elle serait alors en fonction de liage avec la
proposition précédente qui, ne comptant que quatre mots, pourrait très bien
supporter une rallonge hypotactique. Et il faudrait comprendre qu’Antoine
(puisque c’est de lui qu’il s’agit) a réussi à s’isoler et à se faire détester de tous
malgré la présence de son frère et les efforts déployés par celui-ci pour le rap-
procher du peuple romain. Or, notre connaissance du contexte politique nous
interdit une telle interprétation : Lucius était tout aussi détestable et détesté
que son frère Antoine et la proposition introduite par quamquam est donc une
antiphrase. La ponctuation forte retenue ici par l’éditeur est un des moyens à
sa disposition pour donner à voir la rupture énonciative, pour mettre en valeur
cette polyphonie ironique, et tenter d’éviter aux étudiants un contresens fatal.
10. Sic a suis legionibus condemnatus, irrupit in Galliam, quam sibi armis ani-
misque infestam inimicamque cognouit. […]. Vnus omnium est hostis. Quam-
quam habet secum Lucium fratrem, carissimum populo Romano ciuem, cuius
desiderium ferre diutius ciuitas non potest ! (Phil. X, 21).
Ainsi condamné par ses propres légions, il a pénétré dans la Gaule, dont il a vu
qu’elle était, par les armes et les cœurs, son ennemi acharné. […]. Il est seul,
ennemi de tous. Cependant il a près de lui son frère Lucius, un citoyen très cher
au peuple romain, dont la cité ne peut supporter plus longtemps le regret !

On citera enfin le passage suivant où c’est le recours à des citations (em-


pruntées à Ennius) qui crée l’effet polyphonique et qui a probablement incité
l’éditeur à clarifier les alternances énonciatives par l’emploi d’une ponctua-
tion forte associée à des retours à la ligne et une typographie symboliques :
11. Licet enim mihi uersibus iisdem adfari te, Attice, quibus adfatur Flaminium
« ille uir, haud magna cum re, sed plenus fidei ».
Quamquam certo scio non ut Flaminium
« sollicitari te, Tite, sic noctesque diesque » (Sen. 1).
22 COHÉSION ET COHÉRENCE

Je peux bien, en effet, t’adresser, Atticus, les mêmes vers qu’adresse à Flami-
nius « cet homme sans grand bien, mais plein de loyauté ». Sans doute suis-je
assuré que tu ne vas pas, comme Flaminius, « te tourmenter ainsi, Titus, nuit
et jour ».

Il existe d’autres cas, plus fréquents, de changement de modalité illocutoire :


entre P1 et P2 on passe d’une interrogation ou d’une exhortation à une asser-
tion ; plus rarement d’une assertion à une exclamation (voir aussi l’exemple 6) :
12. Ede mihi scriptum quid argenti in prouincia Sicilia pararis, unde quidque
aut quanti emeris. Quid fit ? Quamquam non debebam ego abs te has litteras
poscere (2 Verr. 4, 36).
Allons, montre-moi la liste écrite de tes acquisitions d’argenterie dans la
province de Sicile, des vendeurs, de ce que tu as acheté et des prix payés !
Qu’attends-tu ? Et cependant je ne devrais pas te demander ces registres.
13. Nam quid esset ingratius quam laetari ceteros, lugere eum solum propter
quem ceteri laetarentur ? Quamquam hoc animo semper fuimus omnes […]
(Mil. 82).
Car ne serait-ce pas le comble de l’ingratitude que tous soient dans la joie tan-
dis que seul serait dans le chagrin celui grâce auquel tous se réjouissent ? Et
pourtant notre sentiment à tous a toujours été que…
14. Haec ut colligeres, homo amentissime, tot dies in aliena uilla declamasti ?
Quamquam tu quidem, ut tui familiarissimi dictitant, uini exhalandi, non
ingeni acuendi causa declamitas (Phil. II, 42).
Est-ce pour rassembler de telles accusations, ô le plus insensé des hommes,
que durant tant de jours tu t’es exercé à la déclamation dans une maison de
campagne qui ne t’appartient pas ? Il est vrai que, comme le répètent tes
intimes, c’est pour dissiper les vapeurs du vin, non pour aiguiser ton talent que
tu déclames.

Bien sûr, ce fonctionnement syntactico-pragmatique n’a rien de méca-


nique : comme en français avec bien que, une subordonnée concessive qui
asserte un propos secondaire peut se trouver sous la portée d’une interroga-
tion, d’une exclamation ou d’une injonction. Mais le fait est rare et le corpus
n’en fournit qu’un seul exemple, déjà cité en 3 :
3. Nunc dicamus de gloria, quamquam ea quoque de re duo sunt nostri libri ;
sed attingamus, quandoquidem ea in rebus maioribus administrandis adiuuat
plurimum (Off. II, 31).
Maintenant parlons de la gloire, bien que sur ce sujet aussi il existe deux livres
de moi ; mais abordons ce sujet, puisque dans la conduite des entreprises
importantes la gloire aide énormément.

En réalité, il existe une différence sensible entre ce dernier exemple et les


trois précédents : on ne trouve en (3) aucune trace du mouvement rhétorico-
pragmatique qui en (12), (13) et (14) se superpose au changement de moda-
lité illocutoire et exprime un changement du point de vue du locuteur sur les
faits évoqués. Ce revirement des sentiments du locuteur qui suscite le dia-
logue intérieur – l’aitiologie – pourrait donc justifier le statut argumentatif de
PONCTUATION ET CONTINUITÉ DANS LES TEXTES LATINS 23

quamquam. Quamquam est en effet là pour accompagner ce débat intérieur,


en souligner les mouvements contraires, il articule deux temps distincts de la
pensée ; cet emploi n’est pas intégratif et l’éditeur du texte latin est donc
conduit à dissocier les deux propositions par une ponctuation forte. Cet
usage correspond bien sûr à la valeur démarcative classique du point, mais il
met en évidence une autre fonction, plus subtile, de la ponctuation : celle-ci
devient non seulement l’indice d’un mouvement discursif, mais elle accom-
pagne en outre ce que Ferrari et Auchlin (1995) appellent la « promotion
pragmatique » de chacun des actes de langage ainsi dissociés. En ce qui
concerne P2, cette promotion – ou valorisation – est sensible à deux niveaux
au moins : sur le plan syntaxique on a affaire à une proposition indépendante
coordonnée et non à une subordonnée ; et, au-delà, on a l’introduction d’une
nouvelle séquence [thème + rhème] qui contribue le plus souvent à faire
avancer sensiblement le discours (voir les exemples 13 et 14 ci-dessus où sont
respectivement introduits le thème du dévouement généralement manifesté
par tous les grands hommes et celui de l’ivrognerie).

Le statut informatif et hiérarchique de P2

Au terme de ces premières analyses, nous avons mis en évidence deux critères
relativement simples permettant de comprendre les choix de ponctuation
dans les éditions modernes des textes latins : segmentation en unités lisibles
et démarcation pragmatico-syntaxique. Toutefois, un certain nombre
d’occurrences échappent encore à ce crible. Nous allons donc les examiner
une à une dans l’espoir de dégager quelque trait commun qui en rendrait
compte ; le fil conducteur de cet examen est que, dans tous ces cas résiduels,
semble se manifester un sémantisme particulier et récurrent de P2 : la propo-
sition introduite par quamquam a toujours pour fonction de retoucher la
portée de P1, le plus souvent pour la rectifier, quelquefois pour la renforcer.
C’est dire qu’alors P2 n’est pas logiquement opposée à P1, mais aux éven-
tuelles conclusions inférencielles qu’on pourrait tirer de P1 ; ainsi, dans le
dialogue déjà cité dans l’exemple 2, la proposition introduite par quamquam
prévient une interprétation erronée de P1 (« Nous te le demandons à toi, plu-
tôt ») qui consisterait à penser que le locuteur, Fannius, se refuse à demander
leur opinion à d’autres qu’à Cicéron :
2. Si quae praeter ea sunt […], ab eis, si uidebitur, qui ista disputant, quaeritote.
– Nos autem a te potius. Quamquam etiam ab istis saepe quaesiui et audiui,
non inuitus equidem ; sed aliud quoddam filum orationis tuae (Amic. 25).
S’il reste quelque chose à dire […], demandez-le, s’il vous plaît, à ceux qui trai-
tent ces sujets. – Non, nous [te le demandons] à toi plutôt. Je l’ai certes
demandé bien souvent aussi à ces gens-là, et je les ai écoutés, sans déplaisir
d’ailleurs ; mais ton exposé est d’une autre façon.

On remarquera aussi dans cet exemple le passage du nous au je, qui mani-
feste un engagement énonciatif plus personnel du locuteur.
24 COHÉSION ET COHÉRENCE

L’analyse est comparable pour les deux exemples suivants :


15. Ego enim amplius sestertium ducentiens acceptum hereditatibus rettuli.
Quamquam in hoc genere fateor feliciorem esse te : me nemo nisi amicus fecit
heredem ut cum illo commodo, si quod erat, animi quidem dolor iungeretur ;
te is quem tu uidisti numquam L. Rubrius Casinas fecit heredem (Phil. II, 40).
De fait, j’ai enregistré des legs pour plus de vingt millions de sesterces. Pour-
tant j’avoue qu’à cet égard tu es plus heureux que moi : moi, personne si ce
n’est des amis ne m’a institué héritier si bien que cet avantage, si c’en était un,
s’accompagnait d’un vrai chagrin ; toi, c’est un homme que tu n’as jamais vu,
L. Rubrius de Casinum, qui t’a fait son héritier.
16. In multas praeterea pecunias alienissimorum hominum, ui eiectis ueris
heredibus, tamquam heres esset, inuasit. Quamquam hoc maxime admiratus
sum mentionem te hereditatum ausum esse facere […] (Phil. II, 42).
Il s’est saisi de bien d’autres sommes encore, appartenant à des hommes qui lui
étaient tout à fait étrangers, comme si c’était lui l’héritier et en éliminant par la
violence les véritables héritiers. Cependant, ce qui m’a le plus étonné, c’est que
tu aies osé parler de succession…
En 15 Cicéron et Antoine s’accusent mutuellement d’avoir bénéficié,
dans des conditions parfois douteuses, de legs avantageux. Cicéron recon-
naît avoir reçu en héritage plus de vingt millions de sesterces, mais anticipe
sur les inférences potentielles : ce n’est pas pour autant que sa situation est
comparable à celle d’Antoine : contrairement à ce dernier, Cicéron a alors
connu de vrais deuils et de vrais chagrins ; P2 rectifie donc l’impression lais-
sée par P1. En 16, il s’agit de rectifier la portée de P1 en soulignant que ce qui
a été affirmé dans cette première proposition n’est pas le plus étonnant et le
plus scandaleux dans l’attitude de l’accusé. Là encore, on remarquera dans
les deux cas l’emploi en P2 de la première personne du singulier associée à
des verbes dicendi ou sentiendi (fateor, admiratus sum), qui manifeste un fort
engagement énonciatif du locuteur15.
En 17 et 18 ci-dessous, la rectification prend la forme d’un commentaire
métalinguistique du locuteur sur son propre dire ; l’énoncé par quamquam,
toujours à la première personne16, commente et retouche la pertinence d’un
mot préalablement employé :
17. Ego Q. Maximum […] senem adulescens ita dilexi ut aequalem : erat enim
in illo uiro comitate condita grauitas nec senectus mores mutauerat. Quam-
quam eum colere coepi non admodum grandem natu, sed tamen iam aetate
prouectum (Sen. 10).
Pour moi, j’ai chéri dans ma jeunesse, comme un compagnon d’âge, Q. Maxi-
mus alors qu’il était déjà vieux ; il y avait en cet homme une gravité assaison-

15. L’engagement assertif du sujet énonciateur est aussi soutenu, surtout lorsque le verbe de la subor-
donnée n’est pas à la première personne, par l’emploi de la particule quidem peu après quamquam
(ex. 6, 14, 18). Sur ce trait caractéristique de quamquam, voir S. Mellet, 2003.
16. L. Danon-Boileau et al. (1991, p. 114) observent de la même façon, en français, que ce type de pro-
position ne fait plus réellement place au dialogisme concessif et que l’opération modale exprimée y
est généralement « à mettre au compte exclusif de l’énonciateur ». On peut alors parler d’auto-
dialogisme.
PONCTUATION ET CONTINUITÉ DANS LES TEXTES LATINS 25

née de courtoisie et la vieillesse n’avait pas altéré son caractère. Sans doute
ai-je commencé à lui rendre hommage alors qu’il n’était pas tout à fait vieux,
mais cependant il atteignait déjà un âge avancé.
18. Irasci quidem uos mihi, Dolabella, pro re publica dicenti non oportebit.
Quamquam te quidem id facturum non arbitror : noui facilitatem tuam (Phil.
I, 27).
Cependant, Dolabella, il ne faudra pas vous irriter tous deux contre moi
quand je parle pour défendre l’intérêt public. D’ailleurs je ne pense pas que
toi, du moins, tu le fasses : je connais ta mansuétude.

Enfin le dernier exemple est celui dans lequel la logique argumentative est
la moins claire dans la mesure où P2, loin de s’opposer à P1, semble au
contraire la confirmer, voire l’expliciter :
19. Vna est enim amicitia in rebus humanis, de cuius utilitate omnes uno ore
consentiunt. Quamquam a multis uirtus ipsa contemnitur et uenditatio quae-
dam atque ostentatio esse dicitur ; multi diuitias despiciunt […] (Amic. 86).
En effet de tous les biens humains, l’amitié est le seul sur l’utilité duquel tous
s’accordent unanimement. Et pourtant beaucoup méprisent même la vertu et
disent qu’il s’agit d’une sorte de parade ou d’ostentation ; beaucoup dédai-
gnent la richesse…

En fait, l’opposition introduite par quamquam a pour fonction ici de ren-


forcer la portée de P1 : il s’agit de bien faire comprendre à l’interlocuteur ou
au lecteur que la première proposition n’a rien d’anodin, de banal ; on peut
gloser cet emploi en y voyant une rectification de l’inférence potentielle de P1
« c’est normal, c’est une évidence qu’on aurait pu aisément deviner ». Non,
répond par avance Cicéron, l’unanimité des êtres humains n’est pas si facile à
obtenir, la preuve en est qu’elle ne se fait même pas sur la vertu.
On conclut de l’examen détaillé de ces occurrences que le choix de la
ponctuation est ici lié au statut informatif donné à P2 : lorsque P2 a pour
fonction de rectifier la portée de P1, que ce soit sous la forme d’un commen-
taire méta-discursif ou par réfutation anticipée de conclusions qui pourraient
être inférées de P1, alors P2 prend le statut d’un acte discursif de premier
niveau : cette montée hiérarchique est notamment signifiée par l’autonomie
et la mise en relief que lui confère le point qui la précède.
Notre analyse se heurte cependant à quelques contre-exemples. Dans le
De officiis, livre I, 132, déjà cité sous 4, l’éditeur a opté pour la ponctuation
faible et l’interprétation de quamquam comme conjonction de subordination
alors que P2 exprime un commentaire personnel de l’énonciateur, un retour
réflexif sur sa propre assertion, formulé à la première personne du singulier ;
les analyses précédentes laissaient plutôt attendre, dans un tel contexte, une
ponctuation forte devant un connecteur initial de phrase. Inversement, dans
l’exemple 20 ci-dessous, l’éditeur a interprété P2 comme une retouche rectifi-
cative diminuant la portée de P1 (« c’était en ton pouvoir ; encore que tous tes
compagnons étaient d’avis de m’épargner [donc tu n’étais pas si libre que ça
de me tuer] ») :
26 COHÉSION ET COHÉRENCE

20. Ibi me non occidisti. Magnum beneficium : potuisse enim fateor. Quam-
quam nemo erat eorum qui tum tecum fuerunt qui mihi non censeret parci
oportere (Phil. II, 59).
Là, tu ne m’as pas fait tuer. Grand bienfait, car j’avoue que cela était en ton
pouvoir. Toutefois, il n’y eut aucun de ceux qui étaient alors avec toi qui ne fût
d’avis qu’il fallait m’épargner.

Cette interprétation est certes possible sémantiquement ; nous pensons


néanmoins que l’autre interprétation, faisant de la proposition introduite par
quamquam une véritable concessive renforçant au contraire le pouvoir attri-
bué à l’adversaire (« cela était tout à fait en ton pouvoir bien que tous tes com-
pagnons fussent d’avis de m’épargner [sous-entendu : tant était forte alors ta
position personnelle] »), est tout aussi plausible et qu’elle peut s’appuyer sur
l’emploi de l’imparfait en P2. On observe en effet dans notre corpus que
toutes les rectificatives sont au parfait ou au présent, c’est-à-dire utilisent des
temps verbaux par lesquels l’énonciateur peut poser des faits objectifs, indé-
pendants du contexte antérieur ; l’imparfait au contraire, en vertu de son
fonctionnement anaphorique et de son aspect imperfectif, est le temps privi-
légié des subordonnées liées telles que les relatives descriptives, les causales et
les concessives ; sa présence ici devrait donc orienter vers une analyse faisant
de P2 une vraie subordonnée concessive. Mais la ponctuation et la traduction
montrent bien que l’éditeur-traducteur a négligé ici la distinction pourtant
significative entre imparfait et parfait latin (ou passé simple français)17.
Enfin le doute peut aussi s’insinuer à propos du passage suivant du De
officiis :
21. Est enim difficilis cura rerum alienarum quamquam Terentianus ille
Chremes « humani nihil a se alienum putat » (Off. I, 30).
C’est chose difficile en effet que le souci des affaires des autres, bien que le Chré-
mès de Térence « estime que rien de ce qui est humain ne lui est étranger ».

Aucune ponctuation ne sépare ici P1 et P2. Or on pourrait aussi lire P2


comme une rectificative atténuant la portée du terme difficilis précédemment
employé ; certes, cette rectification ne vient pas ici d’un commentaire person-
nel du locuteur, mais elle s’appuie sur des propos rapportés, introduisant
ainsi une polyphonie dont on a vu qu’elle était favorable à l’emploi de la
ponctuation forte.

Conclusion
Les éléments explicatifs que nous avons tenté de mettre au jour ne dessinent
donc que des tendances et ne constituent que rarement des critères de choix
impératifs ; le contexte le plus contraignant semble être la combinaison

17. Sur cette importance discriminante de l’usage des temps verbaux, nous rejoignons tout à fait le
point de vue de Dominique Longrée qui y consacre l’essentiel de sa contribution.
PONCTUATION ET CONTINUITÉ DANS LES TEXTES LATINS 27

des premier et deuxième critères, c’est-à-dire l’association d’une première


proposition assez longue avec un changement de modalité énonciative.
Mais l’éditeur conserve toujours sa part de liberté interprétative et ses choix
n’affichent pas une cohérence absolue puisque, précisément, ils sont la trace
d’une expérience discursive qui, par définition, est susceptible d’évoluer au
fil de la lecture-réécriture du texte.
Ces tendances dominantes suffisent néanmoins pour affirmer que l’inser-
tion d’une ponctuation forte devant un connecteur argumentatif tel que
quamquam a une fonction disjonctive très nette puisqu’elle affiche la non-
intégration de P2 à P1 et segmente le discours en unités autonomes ; en un cer-
tain sens donc, la ponctuation forte active le pôle négatif de la cohésion tex-
tuelle, si l’on définit celle-ci en termes de continuité et d’enchâssement. En
revanche, la même ponctuation active simultanément et tout aussi fortement
le pôle positif de la cohérence discursive en facilitant la structuration des
énoncés en séquences ordonnées, en suscitant la « promotion pragmatique »
du connecteur et de la proposition qu’il introduit. Or cette promotion est fon-
damentale, on l’a vu, pour organiser la variation énonciative, baliser les faits
de polyphonie et hiérarchiser la valeur informative des propos. On observe
donc, à ce niveau interphrastique, deux tensions contraires entre cohérence et
cohésion, qui se stabilisent autour d’un point d’équilibre défini par les capaci-
tés de compréhension (réelles ou supposées) du destinataire ; le même mouve-
ment contraire entre cohérence et cohésion est mis en évidence par d’autres
contributions de ce recueil, dans d’autres contextes énonciatifs et à un niveau
plus global de construction des textes18, permettant d’une part de mettre sous
examen critique l’éventuelle valeur additive du et qui coordonne nos deux
mots clés, d’autre part d’envisager que cet équilibre puisse n’être qu’une occur-
rence particulière de celui qui régit toute production langagière et qui résulte
des pesées contraires exercées par la pratique de la redondance au profit du
destinataire d’un côté, le souci de l’économie au profit de l’émetteur de l’autre.

Références bibliographiques

Adam J.-M., 1990, Éléments de linguistique textuelle, Liège, Mardaga.


Baratin M., 1989, La naissance de la syntaxe à Rome, Paris, Minuit.
Baudry J. et Caron P., 1998, Problèmes de cohésion syntaxique de 1550 à
1720, Limoges, PULIM.
Berrendonner A., 1990, « Pour une macro-syntaxe », Le français moderne,
n° 21, p. 25-36.
—— 1993, « Périodes », Temps et discours, H. Parret éd., Louvain, Presses
universitaires de Louvain, p. 47-61.

18. Voir par exemple les textes de Véronique Magri, de Sophie Rollin et de Geneviève Salvan.
28 COHÉSION ET COHÉRENCE

Catach N., 1994, La ponctuation, Paris, PUF (Que sais-je ?).


Charolles M., 1988, « Les plans d’organisation textuelle : périodes, chaînes,
portées et séquences », Pratiques, n° 57, p. 3-13.
Charpin F., 1977, L’idée de phrase grammaticale et son expression latine,
Paris, Champion.
Danon-Boileau L., Meunier A., Morel M.-A. et Tournadre N., 1991,
« Intégration discursive et intégration syntaxique », Langage, n° 104
(« Intégration syntaxique et cohérence discursive »), p. 111-128.
Defays J.-M., Rosier L. et Tilkin F. éd., 1998, À qui appartient la ponctua-
tion ?, Bruxelles, Duculot (Champs linguistiques).
Évrard I., 1999, « Les notions de cohérence et de cohésion textuelles dans
le domaine français. Un problème terminologique et méthodologique »,
Revue romane, n° 34, p. 205-218.
Fayol M. et Abdi H., 1990, « Ponctuation et connecteurs », Le discours.
Représentations et interprétations, M. Charolles, S. Fisher et J. Jayez éd.,
Nancy, Presses universitaires de Nancy, p. 167-180.
Ferrari A. et Auchlin A., 1995, « Le point : un signe de ponctualisation »,
Cahiers de linguistique française, n° 17, p. 35-56.
Le Goffic P., 1993, Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette
(HU).
Lundquist L., 1980, La cohérence textuelle. Syntaxe, sémantique, pragma-
tique, Copenhague, Nyt Nordisk Forlag.
Mellet S., 2003, « Le système des conjonctions concessives en latin
classique », Theory and Description in Latin Linguistics, Selected papers
from the Eleventh international colloquium on Latin linguistics (Amster-
dam, June 24-29, 2001), A. M. Bolkestein, C. H. M. Kroon, H. Pinkster,
H. W. Remmelink et R. Risselada éd., Amsterdam, Gieben, p. 249-262.
Rossari C., 1996, « Identification d’unités discursives : les actes et les connec-
teurs », Cahiers de linguistique française, n° 18, p. 157-177.
Stati S., 1990, Le transphrastique, Paris, PUF (Linguistique nouvelle).
Védénina L. G., 1989, Pertinence linguistique de la présentation typogra-
phique, Louvain, Peeters - SELAF.
« Relatifs de liaison » et temps verbaux
chez les historiens latins

dominique longrée

Si l’on examine la ponctuation adoptée par les éditeurs des historiens


latins1, on constate que, généralement, ceux-ci opposent assez clairement,
d’une part, des propositions relatives à l’indicatif en fin de phrase, comme
quae […] habebat […] et quo auctore […] peruerterat,
1. Certamen utrique unum erat contra ferociam Agrippinae, quae […] habe-
bat in partibus Pallantem, quo auctore Claudius nuptiis incestis et adoptione
exitiosa semet peruerterat. (An., 13, 2, 2)
Ils menaient tous deux le même combat contre la violence d’Agrippine, qui
[…] avait dans son parti Pallas, instigateur du mariage incestueux et de
l’adoption funeste par lesquels Claude s’était perdu lui-même.

et, d’autre part, des phrases indépendantes introduites par un « relatif de liai-
son »2, comme quod quamquam […] parabat, […] praecepit en 2 :
2. […] decernitur Germanico triumphus, manente bello ; quod quamquam in
aestatem summa ope parabat, initio ueris et repentino in Chattos excursu
praecepit. (An., 1, 55, 1)
[…] on décerne le triomphe à Germanicus, malgré la continuation de la
guerre ; bien qu’il s’y préparât pour l’été de toutes ses forces, il l’engagea au
début du printemps par une soudaine incursion chez les Chattes.

La distinction paraît ici bien arbitraire : en 1, les propositions quae […]


habebat… et quo auctore […] peruerterat pourraient, elles aussi, être analy-
sées comme des indépendantes, tandis qu’en 2, l’analyse de quod comme
relatif de liaison pourrait fort bien n’être que la conséquence des difficultés
rencontrées pour rendre la tournure latine dans nos langues modernes. On

1. Les traductions, liées bien évidemment à la ponctuation adoptée, ont été empruntées aux éditions
de la Collection des universités de France : Tacite, Annales [An.], éd et trad. P. Wuilleumier, Paris,
Les Belles Lettres, 1974-1978, 4 vol. ; César, Bellum Gallicum [B.G.], éd. et trad. L.-A. Constans,
Paris, Les Belles Lettres, 1926, 2 vol. ; César, Bellum ciuile [B.C.], éd. et trad. P. Fabre, Paris, Les
Belles Lettres, 1959, 2 vol.
2. La dénomination traditionnelle de ces relatifs sera conservée en dépit de ce qu’elle peut avoir d’in-
satisfaisant ; par souci d’élégance typographique, les guillemets de distanciation ne seront plus
utilisés par la suite.
30 COHÉSION ET COHÉRENCE

peut dès lors se demander si le relatif de liaison existe réellement ou si,


comme l’affirme Christian Touratier (1980, p. 427-439), il ne s’agit que d’un
procédé pédagogique, sans valeur pour la description de la langue. À cet
égard, il faut noter, avec Bernard Colombat (1999, p. 11-12 et 491-492), que
la notion de relatif de liaison n’apparaît qu’au xviie siècle : la reconnaissance
au relatif d’une fonction simplement anaphorique, indépendamment de
toute valeur subordonnante, se manifeste en premier lieu dans des méthodes
de thème et de version contemporaines de la Grammaire générale et raison-
née et résulte donc bien avant tout de la confrontation des systèmes linguis-
tiques français et latin.
Si l’on examine de plus près les exemples 1 et 2, la comparaison révèle
toutefois une différence non négligeable au niveau même du système linguis-
tique latin : les deux relatives de la première phrase sont à l’imparfait et au
plus-que-parfait, tandis que, dans le deuxième cas, le prédicat de la princi-
pale est au parfait. On peut s’interroger sur l’impact d’une telle opposition
temporelle sur l’identification de la proposition qui suit soit comme une rela-
tive postposée, soit comme une « liaison relative ». La présente recherche
aura dès lors pour objet de préciser les rapports que pourraient entretenir le
jeu des temps du récit et l’identification des liaisons relatives. Pour la clarté
de l’exposé, il ne sera sans doute toutefois pas inutile de réexaminer briève-
ment le bien-fondé d’une distinction entre relatives en fin de phrase et relatifs
de liaison. Il faudra également déterminer dans quelle mesure nous dispo-
sons, en dehors des phénomènes temporels, de critères pertinents pour diffé-
rencier relatives postposées et liaisons relatives.

Le relatif de liaison : fantasme ou réalité ?

Comme Sylvie Mellet le signale ici même dans l’étude qu’elle consacre à
quamquam, il serait vain de se demander si les diverses ponctuations choisies
par les éditeurs modernes sont légitimes et représentatives de la perception
que les locuteurs latins pouvaient avoir de l’énoncé, ne serait-ce que dans la
mesure où ces derniers n’avaient certainement pas la même approche que
nous des phénomènes de subordination et de coordination, comme semble le
montrer la lecture des grammairiens antiques. En revanche, on peut s’inter-
roger sur la manière dont une proposition introduite par un relatif peut être
perçue par les éditeurs comme étroitement liée ou non avec la ou les proposi-
tions qui précèdent : tantôt le relatif semblera assurer la cohésion interne de
l’énoncé en intégrant la relative au sein d’une construction syntaxique com-
plexe, tantôt le relatif, ayant à la fois une valeur d’anaphorique et de coor-
donnant, paraîtra introduire un nouvel énoncé, en assurant la cohérence de
cet énoncé avec le reste du discours.
« RELATIFS DE LIAISON » ET TEMPS VERBAUX 31

Le fait que l’on puisse hésiter entre ces deux analyses, notamment chez
un auteur comme Tacite, ne remet pas en cause l’existence même d’une liai-
son relative. Comme l’ont montré Étienne Évrard (1992, p. 180-186) et
Olga Alvarez Huerta (1996, p. 567-575), la réalité du relatif coordonnant
est confirmée par les nombreuses attestations en style indirect de relatifs sui-
vis de proposition infinitives et ne pouvant dès lors pas fonctionner comme
des subordonnants. Ainsi, dans un discours d’Ambiorix rapporté en style
indirect,
3. Non facile Gallos Gallis negare potuisse […]. Quibus quoniam pro pietate
satisfecerit, habere nunc se rationem officii pro beneficiis Caesaris. (B.G., 5,
27, 7)
Des Gaulois auraient-ils pu facilement dire non à d’autres Gaulois […]. Puis-
qu’il avait répondu à leur appel, il songeait maintenant au devoir de recon-
naissance qu’il avait envers César.

on voit mal en quoi le statut syntaxique de la proposition habere se rationem


[…] pourrait être différent de celui de la proposition Non facile Gallos
negare potuisse […]
Dans quelques cas, le relatif peut être disjoint du nom anaphorisé par plu-
sieurs propositions formant tout un discours au style indirect, notamment
dans un exemple relevé par Machteld Bolkestein (1996, p. 563) :
4. Decuriones ad Varum conueniunt ; docent sui iudicii rem non esse ; neque
[…] ; proinde habeat rationem […]. Quorum oratione permotus Varus […]
profugit. (B.C., 1, 13, 1)
Les décurions vont trouver Varus ; ils lui déclarent qu’ils n’ont pas à juger le
différend ; mais que […] ; qu’il pense aussi […]. Ces paroles inquiètent Varus,
qui […] s’éloigne précipitamment.

Cette disjonction rend peu convaincante l’analyse de quorum comme un


subordonnant.
Un autre argument contre le caractère subordonnant du relatif réside
dans la concurrence existant entre celui-ci et les démonstratifs. On mettra
ainsi en parallèle les phrases suivantes,
5. Quibus rebus cognitis, cum ad has suspiciones certissimae res accederent,
[…] satis esse causae arbitrabatur quare in eum […] animaduerteret. (B.G., 1,
19, 1)
Aux soupçons que faisaient naître ces renseignements se joignaient d’absolues
certitudes : […] César pensait qu’il y avait là un motif suffisant pour sévir […]
6. His rebus cognitis, Caesar Gallorum animos uerbis confirmauit […] (B.G.,
1, 33, 1)
Quand il eut connaissance de ces faits, César rassura les Gaulois […]

où quibus ne paraît pas plus que his avoir une valeur subordonnante, et ce,
tout particulièrement dans la mesure où la proposition introduite par quibus
consiste en une longue phrase narrative comportant plusieurs subordonnées.
Même s’il n’est pas toujours aisé d’identifier les diverses occurrences de
32 COHÉSION ET COHÉRENCE

liaison relative, la réalité du phénomène devient, à l’examen des exemples


qui précèdent, difficilement contestable. Reste dès lors à rechercher des cri-
tères d’identification fiables.

À la recherche des relatifs de liaison

Dans le cadre de la présente étude, il ne s’agira pas de présenter de manière


détaillée chacun des critères envisageables, ce qui a déjà été fait par ailleurs
(voir É. Évrard, 1992 ; O. Alvarez Huerta, 1996 ; D. Longrée, 1996 et 2002).
On en rappellera simplement l’inventaire en tentant d’évaluer la pertinence
de chacun d’entre eux.

L’absence d’antécédent lexicalisé

La nature de l’élément anaphorisé par le relatif – élément que l’on désignera


ici par commodité sous le nom d’« antécédent » – joue un rôle indéniable
dans l’identification des relatifs de liaison. De fait, dans bon nombre de cas
(pour le premier livre des Annales, 12 sur 21), l’antécédent des relatifs consi-
dérés par les éditeurs comme des relatifs de liaison n’est pas exprimé lexicale-
ment. Dans les Annales, on trouve ainsi plusieurs expressions, telles que inter
quae, post quae, ad quod, formées d’une préposition et d’un relatif au neutre
singulier ou pluriel, où le relatif renvoie à l’ensemble du contexte précédent :
7. Inter quae tribuni plebei petiuere ut proprio sumptu ederent ludos […]
(An., 1, 15, 2)
Sur ces entrefaites, les tribuns de la plèbe demandèrent à leurs frais des jeux
[…]

Dans de semblables cas, les éditeurs de Tacite considèrent toujours la propo-


sition qui suit comme une indépendante. L’absence d’antécédent lexicalisé
n’est bien évidemment pas pour autant une condition suffisante pour analy-
ser le pronom comme un relatif de liaison, puisque bon nombre de proposi-
tions relatives introduites par un relatif sans antécédent fonctionnent comme
des « relatives nominalisées ». C’est notamment le cas de quae per seditionem
expresserant,
8. Pauidos […] intrat metus uenisse patrum iussu qui inrita facerent quae per
seditionem expresserant. (An., 1, 39, 2)
Angoissés, […] ils sont envahis de la crainte qu’on ne soit venu sur l’ordre des
sénateurs annuler ce qu’ils avaient obtenus par la sédition.

où la relative est commutable avec ea quae per seditionem expresserant et


fonctionne comme un complément de verbe, indispensable au sens de la
phrase. Certaines propositions, introduites par un relatif qui anaphorise un
ou plusieurs faits rapportés dans le texte qui précède, peuvent, elles aussi, être
perçues comme des relatives nominalisées. Ainsi, dans l’exemple qui suit,
« RELATIFS DE LIAISON » ET TEMPS VERBAUX 33

9. Interim Piso apud aedem Cereris opperiretur, unde eum […] ceteri accitum
ferrent in castra, comitante Antonia, […] ad eliciendum uolgi fauorem, quod
C. Plinius memorat. (An., 15, 53, 3)
Pendant ce temps, Pison attendrait dans le temple de Cérès où […] les autres
iraient le chercher pour le porter au camp, accompagné d’Antonia, […] afin de
lui concilier la faveur de la foule, d’après ce que relate C. Plinius.

la proposition quod […] memorat est généralement analysée comme l’équi-


valent de id quod […] memorat et comme une apposition de phrase. Aucun
éditeur n’en fait une indépendante.

L’« autonomie référentielle » de l’antécédent

Un deuxième critère d’identification des relatifs de liaison est lié à ce que l’on
pourrait appeler l’« autonomie référentielle » de l’antécédent. Si l’antécédent
lexicalisé du relatif – nom ou pronom – paraît ne pas être suffisant à lui seul
pour définir un référent cohérent par rapport au contexte, la relative sera per-
çue comme « restrictive » et indispensable à l’identification de ce référent, ce
qui exclura l’analyse de cette proposition comme une indépendante. En 10,
10. Qui formam uitae iniit quam postea celebrem miseriae temporum et
audaciae hominum fecerunt. (An., 1, 74, 1)
Cet homme inaugura un genre de vie que mirent ensuite en vogue le malheur
des temps et l’effronterie des hommes.

la proposition quam fecerunt fonctionne à l’égard de formam comme le fait


l’adjectif hanc dans le groupe hanc formam uitae et est ressenti comme indis-
pensable à la complétude de la phrase. Le relatif est dès lors clairement perçu
comme un subordonnant, contrairement à ce qui se passe en 11 :
11. Castris aestiuis tres simul legiones habebantur, praesidente Iunio Blaeso,
qui […] ob iustitium aut gaudium intermiserat solita munia. (An., 1, 16, 2)
Trois légions occupaient ensemble les quartiers d’été, sous le commandement
de Junius Blaesus, qui […] avait, en signe de deuil ou de réjouissance, inter-
rompu les exercices habituels.

Dans ce cas, le référent de l’antécédent Iunio Blaeso est clairement identifié et


la relative « non restrictive » fonctionne de la même manière qu’un nom en
apposition. Les analyses de qui comme subordonnant ou comme coordon-
nant entrent dès lors en concurrence.

La classe morphosyntaxique du relatif

La nature adjectivale du relatif peut, à l’évidence, comme en 5, être un


facteur favorable à la reconnaissance d’une liaison relative, mais elle n’en
constitue pas pour autant un critère absolu. Ainsi dans la phrase 12,
12. Condidere id Spartani ob sepultum illic rectorem nauis Canopum, qua
tempestate Menelaus […] diuersum ad mare terramque Libyam deiectus.
(An., 2, 60, 1)
34 COHÉSION ET COHÉRENCE

Cette ville fut fondée par les Spartiates en souvenir du pilote Canopus enseveli
en cet endroit à l’époque où Ménélas […] fut rejeté dans une mer écartée vers
la côte de Lybie.

aucun éditeur n’a analysé qua comme un relatif de liaison, la reconnaissance


d’une attraction de l’antécédent tempestate dans la relative s’imposant à
tous, de par le contexte et l’attente d’un point de référence temporelle.

Le mode du prédicat

Le mode du prédicat suivant la relative ne représente pas, lui non plus, un


facteur absolument déterminant, en tout cas pas chez un auteur comme
Tacite. Ainsi, en 13,
13. … Caesar […] disseruit […] illum […] culpam inuidia uelauisse, frustra
conterrita uxore, quam, etsi nocentem, periculi tamen expertem fuisse. (An.,
6, 29, 2)
[…] César exposa […] que celui-ci […] avait voulu dissimuler sa faute en le
rendant odieux ; quant à son épouse, elle s’était vainement épouvantée, car,
quoique coupable, elle aurait échappé au péril.

en dépit de l’infinitif fuisse, les éditeurs sont unanimes pour faire de quam un
vrai relatif. À l’analyse de quam comme relatif de liaison et à la reconnais-
sance d’une coordination entre illum uelauisse et quam fuisse, s’opposent
sans doute deux facteurs : l’antécédent de quam, le nom uxore, précède,
d’une part, immédiatement le relatif, et fonctionne, d’autre part, lui-même
comme sujet d’un ablatif absolu subordonné à la proposition infinitive.

La coordination avec une proposition indépendante

Un autre facteur influençant la reconnaissance d’un relatif de liaison est la


coordination de la proposition dans laquelle le relatif exerce une fonction
syntaxique avec une autre proposition dans laquelle le relatif n’a aucune
fonction, comme en 14 (voir aussi 20),
14. Quod gnarum duci incessitque itineri et proelio. (An., 1, 51, 2)
Instruit de ce fait, le général prit ses dispositions de marche et de combat.

où quod n’exerce aucune fonction dans la proposition incessit itineri et proelio.

L’« entrelacs relatif »

Un des critères d’identification les plus manifestes est sans conteste ce


qu’Étienne Évrard (1992, p. 180-186) a désigné sous le nom d’« entrelacs
relatif » et dont on trouve une occurrence dans la phrase 3. Dans cet exem-
ple, le relatif exerce sa fonction d’anaphorique, non pas dans la proposition
infinitive, mais bien dans une proposition elle-même subordonnée à la pro-
position infinitive : le pronom quibus fonctionne comme complément du
« RELATIFS DE LIAISON » ET TEMPS VERBAUX 35

verbe satisfecerit. Caractéristique, chez César, des relatifs suivis de l’infinitif


en style indirect, l’« entrelacs relatif » pourrait constituer un critère objectif
pour distinguer, en style direct, les vrais relatifs des relatifs de liaison. Chez
Tacite, la présence d’un tel entrelacs n’interdit toutefois pas totalement
l’analyse comme un « vrai relatif » à en juger par les ponctuations adoptées
par les éditeurs pour quo auctore Claudius […] peruerterat en 1 ou quod
frustra […] admouens, transigitur en 15 :
15. […] ferrumque accepit, quod frustra iugulo aut pectori per trepidationem
admouens, ictu tribuni transigitur. (An., 11, 38, 1)
[…] et (elle) saisit un poignard, mais, tandis que, dans son trouble, elle l’ap-
prochait en vain de sa gorge ou de sa poitrine, le tribun la transperce d’un
coup.

La pertinence des critères de définition

D’autres critères d’identification pourraient encore être mis en évidence,


comme les longueurs respectives de la proposition introduite par le relatif et
de la proposition qui la précéde, la brièveté de la proposition suivant le rela-
tif pouvant constituer un facteur favorisant la reconnaissance d’une subordi-
nation comme en 11. Certaines liaisons relatives comptent toutefois moins
de 10 mots (en 14) et la proposition qui précède peut parfois être fort brève
(en 2). Machteld Bolkestein (1996) signale pour sa part la « non-focalité » de
l’élément anaphorique ou la disjonction du nom anaphorisé et du relatif,
mais, là aussi, les contre-exemples sont nombreux (voir en 2). De même, des
adverbes ou particules tels que tamen, etiam, profecto peuvent apparaître
dans des propositions relatives clairement subordonnées :
16. […] Nero […] uolutare secum […] ipsius indolem, leui quidem exeperi-
mento nuper cognitam, quo tamen fauorem late quaesiuisset. (An., 13, 15, 1)
[…] Néron […] se met à considérer en lui-même […] le caractère du jeune
homme, que venait de révéler un indice, léger sans doute, mais suffisant pour
lui avoir attiré une large sympathie.

En matière de liaison relative, on ne peut donc pas trouver de critères d’iden-


tification incontournables : seules des tendances semblent se dégager ; ainsi,
un critère apparemment pertinent chez César ne le sera pas nécessairement
chez Tacite et, chez un même auteur, on pourra toujours rencontrer l’excep-
tion. L’identification du relatif de liaison ne repose le plus souvent que sur un
faisceau d’indices convergents. On peut dès lors revenir à la question posée
au début de cette étude : quelle place le jeu des temps verbaux tient-il parmi
les facteurs conditionnant cette reconnaissance et dans quelle mesure cette
place varie-t-elle d’un auteur à l’autre ?
36 COHÉSION ET COHÉRENCE

Le rôle de l’opposition « trame événementielle » /


« arrière-plan narratif »
La lecture des Annales de Tacite montre que tant les relatives « non restric-
tives » en fin de phrase que les propositions introduites par des relatifs de liai-
son peuvent présenter des prédicats au présent ou au parfait :
7. Inter quae tribuni plebei petiuere ut proprio sumptu ederent ludos… (An.,
1, 15, 2)
Sur ces entrefaites, les tribuns de la plèbe demandèrent à leurs frais des jeux…
17. Primum facinus noui principatus fuit Postumi Agrippae caedes, quem
ignarum […] quamuis firmatus animo centurio aegre confecit. (An., 1, 6, 1)
Le premier acte du nouveau principat fut le meurtre de Postumus Agrippa qui,
surpris […] par un centurion résolu, ne fut pourtant achevé qu’avec peine.

Les deux constructions se rencontrent également avec l’imparfait,


18. Inter quae Pius Aurelius senator questus […] auxilium patrum inuocabat.
(An., 1, 75, 2)
Sur ces entrefaites, le sénateur Pius Aurelius se plaignit, en invoquant l’appui
du Sénat.
19. Additur magna pars praetoriani equitis et robora Germanorum, qui tum
custodes imperatori aderant. (An., 1, 24, 2)
On y ajoute une grande partie de la cavalerie prétorienne et les forces des Ger-
mains que l’empereur avait alors comme gardes.

ou le plus-que-parfait, comme en 20 et en 11 :
20. Quae cuncta sua manu perscripserat Augustus addideratque consilium
[…] (An., 1, 11, 4)
Auguste avait écrit tous ces détails de sa main et il avait ajouté le conseil […]
11. Castris aestiuis tres simul legiones habebantur, praesidente Iunio Blaeso,
qui […] ob iustitium aut gaudium intermiserat solita munia. (An., 1, 16, 2)
Trois légions occupaient ensemble les quartiers d’été, sous le commandement
de Junius Blaesus, qui […] avait, en signe de deuil ou de réjouissance, inter-
rompu les exercices habituels.

Une étude antérieure consacrée au premier livre des Annales (Longrée, 1996,
p. 278) a néanmoins laissé entrevoir l’existence d’une corrélation entre le
relatif de liaison et l’utilisation du parfait (16 cas sur 20), alors que ce temps
est attesté nettement moins fréquemment dans le cas des relatives à l’indicatif
en fin de phrase (6 cas sur 31), où l’imparfait et le plus-que-parfait dominent
(22 cas sur 31).

Annales, 1 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Liaisons relatives 1 16 17 2 1 3
Relatives en fin de phrase 3 6 9 11 11 22
« RELATIFS DE LIAISON » ET TEMPS VERBAUX 37

On peut toutefois se demander si cette différence de distribution existe uni-


quement entre les liaisons relatives et les relatives à l’indicatif en fin de
phrase, ou si on la retrouve plus généralement entre les liaisons relatives et
toutes les relatives à l’indicatif subordonnées, quelle que soit leur position.
Pour répondre à cette question, on peut comparer la distribution temporelle
des relatives en fin de phrase avec celle des autres relatives à l’indicatif :

Annales, 1 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Relatives en fin de phrase 3 6 9 11 11 22
Autres relatives à l’indicatif 9 12 21 24 15 39

Pour simplifier les calculs statistiques, l’analyse a porté sur des regroupe-
ments : on oppose, d’une part, les temps de la trame événementielle (fore-
ground), présent et parfait (soit 9 occurrences dans des relatives en fin de
phrase et 21 dans les relatives antéposées), et d’autre part, les temps de
l’arrière-plan narratif (background), imparfait et plus-que-parfait (soit
22 occurrences dans des relatives en fin de phrase et 39 dans les relatives
antéposées). Le X2 est pour le livre 1 des Annales de 0,3294 et la distribution
semble donc bien aléatoire : le système des temps dans les relatives à l’indica-
tif ne connaît donc pas de variation notable selon que la relative se situe ou
non en fin de phrase. Ce phénomène a pu être vérifié sur deux autres corpus :
dans les livres 11 et 12 des Annales (X2 = 2,758, soit plus de 5 chances sur
100 pour que la distribution soit aléatoire), ainsi que dans la Vie de Claude
de Suétone (X2 = 2,6778, soit plus de 5 chances sur 100 pour que la distribu-
tion soit aléatoire, et ce malgré le surcroît d’imparfaits et de plus-que-parfaits
dans les relatives qui ne sont pas en fin de phrase).

Annales, 11 et 12 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Autres relatives 8 13 21 23 24 47
Relatives en fin de phrase 12 13 25 20 10 30

Diuus Claudius Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Autres relatives 4 5 9 10 12 22
Relatives en fin de phrase 1 8 9 13 5 8

Ceci indique clairement que la corrélation relevée au départ dans le premier


livre des Annales ne s’explique pas par une augmentation des imparfaits ou
plus-que-parfaits dans les propositions relatives en fin de phrase par rapport
aux autres relatives, mais par la rareté de ces temps dans le cas des liaisons
relatives.

Dès lors, il semble que l’on puisse se contenter d’opposer globalement la dis-
tribution des temps dans les propositions relatives subordonnées en général
avec la distribution rencontrée dans les liaisons relatives. Cette simplification
présente deux avantages : elle permet tout d’abord de limiter autant que
38 COHÉSION ET COHÉRENCE

possible le comptage manuel (le recours aux fichiers lemmatisés du Labora-


toire d’analyse statistique des langues anciennes (LASLA) de l’université de
Liège, ainsi qu’aux logiciels ESTELA et Hyperbase élaborés dans le cadre de
l’UMR 6039 « Bases, corpus et langage », ne permet pas en effet de détermi-
ner sans une intervention manuelle quelles sont les propositions autorisant
une double analyse, soit comme une relative en fin de phrase, soit comme une
liaison relative) ; ensuite, ce regroupement de toutes les relatives subordon-
nées élimine un certaine subjectivité de l’analyse, puisque, pour ne retenir
que des propositions susceptibles d’être analysées de deux manières, il fau-
drait opérer une distinction entre relatives « restrictives » et « non restric-
tives » et qu’une telle distinction repose largement sur l’intuition du philo-
logue. Dans les tableaux qui suivent, on trouvera donc un relevé de toutes les
relatives à l’indicatif et de toutes les liaisons relatives à l’indicatif (toutes les
formes de relatifs suivies de l’infinitif ont été éliminées de la comparaison).
La ponctuation retenue a été celle adoptée dans les fichiers du LASLA3. Le
test de Pearson a à nouveau été appliqué à des nombres d’occurrences cumu-
lées : d’une part présents et parfaits, soit les temps de la trame événementielle,
d’autre part imparfaits et plus-que-parfaits, soit les temps de l’arrière-plan
narratif. L’étude a porté sur un corpus principal, constitué par les livres 11 à
16 des Annales, auquel a été comparé un échantillonnage de divers historiens
dans le but d’évaluer la portée du phénomène :

Annales, 11-16 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Liaisons relatives 18 41 59 8 0 8
Relatives subordonnées 69 83 152 162 143 305

Bellum Gallicum, 1 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Liaisons relatives 2 11 13 4 0 4
Relatives subordonnées 26 15 41 40 39 79

Bellum ciuile, 1 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Liaisons relatives 35 8 43 4 2 6
Relatives subordonnées 12 17 29 49 74 123

Bellum Iugurthinum, 1 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Liaisons relatives 23 19 42 11 3 14
Relatives subordonnées 93 97 190 108 89 197

3. Soit pour César, O. Seel, C. Iulii Caesarii commentarii rerum gestarum, vol. I, Bellum Gallicum,
Leipzig, Teubner, 1968, et A. Klotz, C. Iulii Caesarii commentarii rerum gestarum, vol. II, Bellum
Civile, Leipzig, Teubner, 1969 ; pour Salluste, A. Ernout, Salluste, Catilina, Jugurtha, Fragment des
Histoires, Paris, Les Belles Lettres, 1941 ; pour Tacite, E. Koestermann, Cornelius Tacitus, vol. I,
Annales, Leipzig, Teubner, 1960 ; pour Suétone, H. Ailloud, Suétone, Vie des douze Césars, vol. II,
Tibère, Caligula, Claude, Néron, Paris, Les Belles Lettres, 1957.
« RELATIFS DE LIAISON » ET TEMPS VERBAUX 39

Les résultats du test de Pearson sont éloquents : pour les Annales 11-16,
X2 = 72,953 ; pour le premier livre de la Guerre des Gaules de César,
X2 = 11,159 ; pour la Guerre civile, toujours de César, X2 = 76,02 et pour la
Guerre de Jugurtha de Salluste, X2 = 13,161. Dans tous les cas, de tels résul-
tats ont moins d’une chance sur 1000 d’être aléatoires. Chez les historiens, la
présence d’un imparfait ou d’un plus-que-parfait dans le cadre d’une liaison
relative reste à l’évidence tout à fait exceptionnelle (32 occurrences, contre
157 de présents et de parfaits), et ce, spécialement dans la Guerre civile
(43 occurrences contre 6) et chez Tacite (59 occurrences contre 8). Le phéno-
mène semble encore plus net chez Suétone :

Diuus Claudius, 1 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Liaisons relatives 2 14 16 0 0 0
Relatives subordonnées 5 13 18 13 17 30

L’éditeur de la Collection des universités de France n’a identifié, dans la Vie


de Claude, aucune liaison relative à l’imparfait ou au plus-que-parfait.

Pour mieux appréhender le phénomène, deux autres comparaisons sem-


blaient indispensables : d’une part, celle des temps des prédicats des liaisons
relatives à l’indicatif avec les temps des prédicats des autres principales à l’in-
dicatif, d’autre part, celle des temps des prédicats des propositions princi-
pales précédant les liaisons relatives à l’indicatif avec les temps des autres
principales à l’indicatif.
Dans le premier cas, on relève un X2 de 5,059 (soit moins de 2 chances sur
100 pour que la distribution soit aléatoire), ce qui confirme bien un déficit
d’imparfait et de plus-que-parfait dans le cas des liaisons relatives.

Annales, 11-16 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Liaisons relatives 18 41 59 8 0 8
Autres principales à l’indicatif 636 1111 1749 419 125 544

Dans le second cas, la distribution des temps de la proposition principale pré-


cédant une liaison relative (outre les 63 occurrences à l’indicatif, on relève 4
infinitifs de narration) ne semble pas différer sensiblement de la distribution
générale des temps de l’indicatif en principale (le X2 de 0,143 indique qu’il y
a plus de 70 chances sur 100 pour que la distribution soit le fruit du hasard).
Le temps de la principale qui précède ne paraît donc pas avoir d’influence sur
l’identification des liaisons relatives.

Annales, 11-16 Présent Parfait Total Imparfait Plus-que-parfait Total


Principale avant liaison relative 14 41 47 11 5 16
Autres principales à l’indicatif 640 1119 1759 416 120 536
40 COHÉSION ET COHÉRENCE

La distribution temporelle dans les liaisons relatives peut s’expliquer assez


aisément : la liaison relative introduit une phrase que l’éditeur du texte consi-
dère comme une indépendante. Or, dans un texte narratif, l’arrière-plan
narratif est souvent rejeté dans les subordonnées, à l’imparfait ou au plus-
que-parfait, alors que la trame événementielle repose essentiellement sur les
propositions principales. Une proposition à l’imparfait ou au plus-que-par-
fait introduite par un relatif sera donc prioritairement analysée comme une
subordonnée, comme le montre le déficit significatif d’imparfaits ou de plus-
que-parfaits dans les liaisons relatives par rapport à la fréquence habituelle
de ces temps dans les autres principales. En revanche, une proposition au pré-
sent ou au parfait, communiquant un élément de la trame événementielle,
sera perçue comme une indépendante ayant le même statut narratif que la
proposition principale qui précède. Dans la reconnaissance des liaisons rela-
tives, les temps verbaux jouent dès lors un rôle bien plus important qu’on ne
le note généralement.

Un premier bilan

La présente étude ouvre de nouvelles perspectives de recherche. Il s’agirait


d’élargir le corpus de manière à évaluer la portée exacte des écarts relevés
dans la distribution entre les liaisons relatives et les relatives subordonnées
d’un auteur à l’autre : on peut ainsi se demander pourquoi, dans le premier
livre de la Guerre civile, on rencontre 49 liaisons relatives pour 152 subor-
données, alors que, dans les livres 11 et 12 des Annales, on trouve seulement
13 liaisons relatives pour 123 subordonnées. Il y aurait lieu également d’ex-
pliquer les variations existant entre les différentes œuvres d’un même auteur :
dans le premier livre de la Guerre des Gaules, contrairement à ce qui se passe
dans le premier livre de la Guerre civile, on ne rencontre que 17 liaisons rela-
tives pour 120 subordonnées ; une telle différence de distribution a moins
d’une chance sur 100 d’être aléatoire (X2 = 7,4278).
En revanche, les différences de distribution temporelle dans les liaisons
relatives d’un auteur ou d’une œuvre à l’autre ne paraissent pas toutes signifi-
catives : les variations dans la distribution entre les temps de la trame événe-
mentielle et de l’arrière-plan narratif (B.G. 1 : 13 présents / parfaits pour
4 imparfaits / plus-que-parfaits ; B.C. 1, 43 présents / parfaits pour 6 impar-
faits / plus-que-parfaits ; Bellum Iug., 42 présents / parfaits pour 14 impar-
faits / plus-que-parfaits ; An. 11 à 16, 59 présents/parfaits pour 8 imparfaits /
plus-que-parfaits ; Claudius, 16 présents / parfaits pour 0 imparfaits / plus-
que-parfaits) ne paraissent pas significatives ; les différences de distribution
chez César entre liaisons relatives au présent et au parfait (B.G. 1 : 2 présents
pour 11 parfaits et B.C. 1, 35 présents pour 8 parfaits) correspondent à peu de
chose près aux variations globales relevées pour l’ensemble des principales
(B.G. 1 : 115 présents pour 179 parfaits et B.C. 1, 515 présents pour 92 par-
« RELATIFS DE LIAISON » ET TEMPS VERBAUX 41

faits). Une étude plus approfondie de ces variations supposerait de les repla-
cer dans le cadre beaucoup plus large de la problématique de la distribution
temporelle chez chacun des auteurs envisagés.
On pourrait par ailleurs objecter à la démarche de recherche adoptée ici
que celle-ci porte moins sur des faits appartenant au système de la langue
latine proprement dit que sur le sentiment linguistique des éditeurs des
textes : le fait que ceux-ci aient identifié plus volontiers une liaison relative
dans tel ou tel contexte ne démontre en effet pas de manière définitive et
absolue l’existence même du phénomène et les variations enregistrées dans
les distributions temporelles pourraient n’être que le fait de désaccords entre
les latinistes éditeurs des textes. Les intuitions linguistiques de ces latinistes
semblent toutefois se révéler significatives : l’identification des liaisons rela-
tives entretient indubitablement un lien avec la distribution de la narration
entre arrière-plan et trame événementielle. On constate donc ici une corréla-
tion forte entre deux facteurs de cohérence textuelle. Par l’étude de cette
corrélation, on peut dès lors espérer contribuer à affiner la description des
interactions qui existent en latin entre le système temporel, les mécanismes
d’anaphore et le découpage phrastique.

Références bibliographiques

Alvarez Huerta O., 1996, « Relativo de unión y estilo indirecto en latin »,


Aspects of Latin. Papers from the 7th International Colloquium on Latin
Linguistics, Jerusalem, April 1993, H. Rosén éd., Innsbruck, Institüt für
Sprachwissenschaft, p. 567-576.
Bolkestein M., 1996, « Is “qui” “et is” ? », Aspects of Latin, Papers from
the 7th International Colloquium on Latin Linguistics, Jerusalem, April
1993, H. Rosén éd., Innsbruck, Institüt für Sprachwissenschaft, p. 553-
566.
Colombat B., 1999, La grammaire latine en France à la Renaissance et à
l’Âge classique. Théories et pédagogie, Grenoble, Ellug.
Évrard É., 1992, « Pour un inventaire raisonné de la syntaxe latine », Serta
Leodiensia secunda, Mélanges publiés par les Classiques de Liège à l’oc-
casion du 175e anniversaire de l’Université, Liège, CIPL, p. 173-190.
Longrée D., 1996, « “Relatives en rallonge” ou “relatifs de liaison” :
l’exemple de Tacite », Akten des VIII. internationalen Kolloquiums zur
lateinischen Linguistik, Eichstätt, 24-28/04/1995, A. Bammesberger et
F. Heberlein éd., Heidelberg, C. Winter (Indogermanischen Bibliothek),
p. 268-281.
Longrée D., 2002, « Sur la concurrence entre “relatifs” et “démonstratifs
de liaison” chez les historiens latins : l’exemple de Tacite », Theory and
Description in Latin Linguistics, Selected Papers from the Eleventh Inter-
national Colloquium on Latin Linguistics, Amsterdam, June 24-29,
42 COHÉSION ET COHÉRENCE

2001, A. M. Bolkestein, C. H. M. Kroon, H. Pinkster, H. W. Remmelink


et R. Risselada éd., Amsterdam, Gieben, p. 205-217.
Touratier C., 1980, La relative. Essai de théorie syntaxique (à partir de
faits latins, français, allemands, anglais, grecs, hébreux, etc.), Paris,
Société de linguistique de Paris (Collection linguistique, n° 72).
Les relatifs dits de liaison
dans l’œuvre de Rabelais

éliane kotler

La surabondance des marqueurs de cohésion textuelle est l’une des carac-


téristiques de la prose narrative du xvie siècle. Parmi ces marqueurs figurent
en bonne place les relatifs dits de liaison. C’est la discrétion des grammaires
à leur égard qui nous a amenée à nous intéresser à eux à travers un corpus
assez représentatif de la prose narrative française de la première moitié du
xvie siècle qui renoue par bien des aspects avec le latin, l’œuvre de Rabelais,
laquelle présente, de plus, l’avantage d’être exploitable sur cédérom.
On remarque en effet que l’expression même, « relatif de liaison », semble
embarrasser les spécialistes de syntaxe et auteurs d’ouvrages de grammaire,
puisqu’ils sont à peu près tous d’accord pour ne pas y avoir recours. Plus
exactement seules les grammaires qui se situent dans une perspective dia-
chronique mentionnent l’existence de relatifs de liaison, et admettent cette
appellation, tout en évitant d’en discuter le bien-fondé, peut-être parce que
cette discussion pourrait déboucher sur la mise en question de l’existence de
la chose. Les deux attitudes ne sont d’ailleurs pas radicalement différentes :
dans les deux cas un phénomène sans doute problématique se trouve
contourné, qu’il soit occulté complètement ou présenté comme une évidence
révélée par une sorte d’intuition platonicienne, dont on sait combien elle
peut être trompeuse.
Est-ce à dire que la réalité de la chose est en soi discutable ? C’est peut-être
aller un peu vite en besogne et sans doute franchir un pas, ce que certains
grammairiens de la langue latine n’ont d’ailleurs pas hésité à faire.
Mais pour discuter sur des bases à peu près stables il faut d’abord nous
entendre sur une définition.

Quels sont donc les critères de reconnaissance de ce que l’on continuera pour
l’instant et pour la commodité à appeler relatif de liaison ?
Le premier critère, celui qui est avancé par les grammaires historiques
traditionnelles, est très discutable puisqu’il se fonde sur la ponctuation,
laquelle, on le sait, est rarement imputable aux auteurs jusqu’au xviiie siècle.
Le critère de la ponctuation est central dans l’Histoire de la langue française
44 COHÉSION ET COHÉRENCE

de Ferdinand Brunot qui, prenant semble-t-il le problème à l’envers, estime


que « l’influence du latin se marque aussi dans la façon dont on fait désor-
mais commencer des phrases par un relatif »1. Après avoir cité de nombreux
exemples de textes du xve siècle (Froissart, Christine de Pisan, Georges Chas-
tellain, Philippe de Commynes), il revient sur le cadre d’apparition du relatif
de liaison pour insister non pas sur le lien avec le cotexte mais sur l’autono-
mie de l’énoncé ainsi introduit : « dans la plupart des cas, il faudrait citer tout
le contexte pour établir qu’il s’agit d’une nouvelle phrase, séparée de la pre-
mière par une forte pause » (loc. cit.).
Le Précis de grammaire historique de la langue française de Brunot et Bru-
neau insiste également sur l’autonomie syntaxique de l’énoncé introduit par
un relatif de liaison, et souligne, sans toutefois l’analyser davantage, le rôle de
liaison du relatif : « En moyen français, sous l’influence du latin, les écrivains
se servent du relatif, adjectif ou pronom, pour lier deux phrases entre elles »2.
Georges Gougenheim, qui se fonde largement sur l’Histoire de la langue
française de Ferdinand Brunot, reprend le critère de la place en début
de phrase : « De même qu’en latin, on trouve en tête de phrase un pronom
relatif, servant à rappeler la phrase précédente, là où dans la langue moderne
nous nous contenterions du démonstratif »3. Et il cite Rabelais à titre
d’exemple : « A quoy voluntiers le roy et les géants consentirent » (Panta-
gruel, chap. xxix, p. 360). Cependant, quand ses prédécesseurs n’allaient pas
au-delà de remarques sur la fonction de liaison du relatif, Gougenheim en
souligne la fonction anaphorique ; il lui restitue en effet son rôle de pro-nom
en observant qu’il « [sert] à rappeler la phrase précédente ».
Cette observation est tout à fait essentielle bien qu’elle mérite d’être affi-
née : certains relatifs (quoi employé seul ou avec préposition) sont en effet
anaphoriques d’un énoncé antécédent alors que d’autres (les relatifs de la
famille de lequel) le sont d’un nom ou d’un groupe nominal. C’est ce que fait
Grevisse qui prend soin de donner sa juste place à cette remarque concernant
l’antécédent : « Quoi s’emploie plus souvent que les autres relatifs avec une
phrase ou une partie de phrase comme antécédent »4. Ce faisant, il relègue à
un second rôle celui de la ponctuation, qu’il mentionne pourtant :
Il est fréquent que les auteurs fassent précéder le groupe préposition + quoi
d’une ponctuation forte, point-virgule, point, voire alinéa. Quoi perd alors sa
fonction proprement relative, pour prendre une valeur anaphorique pareille à
celle des démonstratifs. Le groupe joue même parfois le rôle d’un adverbe et
certains auteurs le font alors suivre d’une virgule (loc. cit.).

La fin de sa remarque nous paraît l’élément le plus intéressant : le relatif dit


de liaison « joue parfois le rôle d’un adverbe ». Comparé aux autre relatifs,

1. Histoire de la langue française des origines à nos jours, t. II. Le XVIe siècle, 1967, p. 427.
2. F. Brunot et C. Bruneau, Précis de grammaire historique de la langue française, 1969, p. 430.
3. Grammaire de la langue française du XVIe siècle, 1974, p. 97.
4. Le Bon Usage, 12e édition refondue par André Goose, 1988, § 691, c.
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 45

force est de constater que le relatif dit de liaison jouit d’une liberté syntaxique
qui lui est tout à fait propre, certains des exemples que nous serons amenée à
citer le montrent bien.
Nathalie Fournier se place globalement dans la même perspective que
Grevisse, en insistant sur la référence à un énoncé antérieur5. Elle aborde le
relatif de liaison de façon presque incidente, dans un paragraphe consacré à
« l’anaphore par des relatifs ». Cette perspective biaisée ou au moins double
la conduit à ne pas poser réellement le problème de la spécificité du relatif de
liaison.
Pierre Kunstmann, dans son article sur le relatif de liaison en moyen
français6, adopte, lui, un critère de classification essentiellement morpholo-
gique puisqu’il distingue l’emploi adverbial, l’emploi pronominal, l’emploi
adjectival et le relatif précédé de la conjonction et. Nous verrons que ce cri-
tère, s’il est pertinent pour certaines formes, ne l’est manifestement pas pour
toutes.

De mon côté, à partir d’une recherche fondée pour des raisons de commodité
sur la morphologie, j’ai surtout tenu compte de la fonction de liaison du rela-
tif, c’est-à-dire que j’ai essayé de sélectionner les cas où le relatif introduit un
segment situé sur le même plan syntaxique que l’énoncé antérieur et non une
proposition subordonnée au sens étroit du terme.
Pourquoi avoir choisi comme corpus l’œuvre de Rabelais ?
La première raison est l’abondance dans cette œuvre narrative de la pre-
mière moitié du xvie siècle de ce que l’on a coutume d’appeler relatifs de
liaison. Citons un exemple tiré du Pantagruel :
Laquelle mienne conversation a été moyennant l’aide et grâce divine, non sans
péché, je le confesse (car nous péchons tous, et continuellement requérons à
Dieu qu’il efface nos péchés) mais sans reproche.
Par quoi, ainsi comme en toi demeure l’image de mon corps, si pareillement ne
reluisaient les mœurs de l’âme, l’on ne te jugerait point être garde et trésor de
l’immortalité de notre nom ; et le plaisir que prendrais ce voyant, serait petit,
considérant que la moindre partie de moi, qui est le corps, demeurerait, et la
meilleure, qui est l’âme, et par laquelle demeure notre nom en bénédiction
entre les hommes, serait dégénérante et abâtardie.
Ce que je ne dis par défiance que j’aie de ta vertu, laquelle m’a été jà par
ci-devant éprouvée, mais pour plus fort t’encourager à profiter de bien en
mieux.7

5. Grammaire du français classique, 1998, p. 184, § 255.


6. « Relatif et liaison : le cas du relatif dit “de liaison” », 1997, p. 517-527.
7. Les citations sont tirées du cédérom « Batelier », mis au point par Étienne Brunet, qui reproduit
avec une orthographe modernisée les éditions suivantes : Pantagruel et Gargantua, édition François
Just, Lyon, 1542 ; Tiers Livre et Quart Livre, édition Michel Fezandat, Paris, 1552 ; Cinquième
Livre, édition de 1564. Les numéros de pages indiqués renvoient à l’édition de P. Jourda, Garnier,
1962. Ils sont destinés à faciliter au lecteur la consultation du texte. Le passage cité est tiré du Pan-
tagruel, chapitre VIII, p. 257-258.
46 COHÉSION ET COHÉRENCE

Il s’agit de la célèbre lettre de Gargantua ; elle fait apparaître en trois


paragraphes trois exemples de relatifs dits de liaison de formes différentes :
adjectif (laquelle mienne conversation), pronom précédé d’une préposition
(par quoi), locution pronominale (ce que). Toutes ces occurrences répondent
aux critères énumérés plus haut : place en début de phrase, substitution pos-
sible avec un démonstratif, lien anaphorique avec le cotexte antécédent.
La seconde est que le cédérom « Batelier » mis au point par Étienne Bru-
net permet des relevés exhaustifs et offre, avec un gain de temps précieux,
les garanties d’une recherche automatique dans une base de données infor-
matisée.
À partir des embryons de définition mentionnés tout à l’heure, j’ai donc
effectué des relevés, fondés sur la morphologie pour des raisons de commo-
dité d’exploitation du corpus, encore que je ne sois pas sûre, comme nous le
verrons, que la morphologie soit un critère valide dans la reconnaissance
des formes qui nous intéressent. J’ai commencé par étudier quoi employé
seul ou avec préposition, les relatifs prépositionnels étant très représentés
dans mon corpus, que la préposition apparaisse en tant que telle (de quoi, à
quoi) ou soit intégrée à la morphologie du relatif (dont < de unde). Gougen-
heim note d’ailleurs que « les formes les plus employées sont quoi précédé
d’une préposition et dont équivalant à “de quoi”, “par suite de quoi”»8.
Disons tout de suite que le relatif quoi a vu ses emplois se restreindre au
cours des siècles puisqu’il ne s’emploie plus qu’accompagné des préposi-
tions à et de, exceptionnellement de en, quand ces prépositions étaient
beaucoup plus diversifiées au xvie siècle comme nous allons le voir. Ce fai-
sant, j’ai été amenée à envisager ce que qui apparaît comme un substitut
possible de quoi. J’ai ensuite envisagé le cas de dont, et enfin les multiples
facettes de lequel.

Quoi employé seul / ce que

Quoi est un cas particulier, le plus simple à étudier sans doute parce qu’il
n’intervient qu’en fonction de liaison : si quoi prépositionnel permet l’en-
châssement de la relative dans la principale (l’événement à quoi tu fais allu-
sion…), quoi n’a pas cette faculté et apparaît comme un démarcatif anapho-
rique pur, doué d’une fonction textuelle mais incapable de hiérarchiser
l’énoncé qu’il introduit par rapport au segment antérieur. Ses emplois sem-
blent d’ailleurs plus ou moins figés et vraisemblablement déjà en voie de dis-
parition au xvie siècle.
Chez Rabelais, en effet, quoi n’apparaît guère que suivi du participe pré-
sent voyant dont il est le complément. On dénombre 5 occurrences de ce type

8. Grammaire de la langue française du XVI e siècle, p. 97.


LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 47

d’emploi dans le Pantagruel, 2 dans le Gargantua 9, aucune dans les textes


postérieurs. Citons deux exemples :
En ce point, [Pantagruel] entra en la salle où l’on banquetoit, et hardiment,
qu’il espoventa bien l’assistance mais, par autant qu’il avoit les bras lyez
dedans, il ne povoit rien prendre à manger, mais en grande peine se enclinoit
pour prendre à tout la langue quelque lippée. Quoi voyant son pere entendit
bien que l’on l’avait laissé sans lui bailler à repaître et commanda qu’il fut
délié des dites chaînes par le conseil des princes et seigneurs assistant,
ensemble aussi que les médicins de Gargantua disaient que si l’on le tenait
ainsi au berceau qu’il serait toute sa vie sujet à la gravelle…10

Puis voyant Pantagruel que Loup Garou approchait la gueule ouverte, vint
contre lui hardiment […]. Puis lui jeta de sa barque, qu’il portait à sa ceinture,
plus de dix et huit caques et un minot de sel, dont il lui emplit et gorge et
gosier, et le nez et les yeux. De ce irrité Loup Garou lui lança un coup de sa
masse, lui voulant rompre la cervelle.
Mais Pantagruel fut habile et eut toujours bon pied et bon œil, par ce démar-
cha du pied gauche un pas arrière, mais il ne sut si bien faire que le coup ne
tombât sur la barque, laquelle rompit en quatre mille octante et six pièces et
versa la reste du sel en terre.
Quoi voyant Pantagruel galantement ses bras déplie et comme est l’art de la
hache, lui donna du gros bout sur son mât, en estoc au-dessus de la mamelle,
et retirant le coup à gauche en taillade lui frappa entre col et collet…11

Ces tours sont assez atypiques dans la mesure où ils ont une vague allure
d’ablatifs absolus latins, mais n’en sont bien évidemment pas dans la mesure
où l’agent des participes est aussi celui du verbe conjugué. Le groupe relatif
+ participe forme une construction absolue détachée, constituant une sorte
de prédication seconde intégrée au thème, prédication de second plan, certes,
mais qui apparaît comme la cause incidente du procès majeur qu’exprime la
forme verbale temporelle. La structure, plus ou moins figée, participe donc à
la fois de la cohésion et de la cohérence du texte :
– de la cohésion du tissu narratif par la présence du relatif qui assure un lien
avec l’énoncé antérieur ;
– de la cohérence discursive par le lien de causalité incident liant entre eux les
événements rapportés.
On remarque d’ailleurs que quoi alterne avec ce que comme objet du par-
ticipe voyant :
Ainsi le Lion guéri, se promenait par la forêt, à quelle heure une vieille sempi-
terneuse ébûchetait et amassait du bois par ladite forêt, laquelle voyant le Lion
venir, tomba de peur à la renverse en telle façon, que le vent lui renversa robe,
cotte, et chemise jusqu’au-dessus des épaules. Ce que voyant le Lion accourut

9. Pantagruel, chap. IV, p. 238 ; chap. V, p. 242 ; chap. XIV, p. 291 ; chap. XXV, p. 344 ; chap. XXIX,
p. 362. Gargantua, chap. XVI, p. 67 et XLVIII, p. 179.
10. Pantagruel, chap. IV, p. 238.
11. Pantagruel, chap. XXIX, p. 362.
48 COHÉSION ET COHÉRENCE

de pitié, voir si elle s’était fait aucun mal, et considérant son comment a nom ?
dit, Ô pauvre femme qui t’a ainsi blessée ? et ce disant, aperçut un renard,
lequel il l’appela, disant…12

La dernière phrase de ce dernier exemple nous amène d’ailleurs au


constat que et ce (et ce disant…) est un autre substitut possible et de quoi et
de ce que.
Bien que dans la locution ce que ce soit au démonstratif qu’incombe la
fonction d’anaphoriser l’énoncé antérieur, le jeu de la commutation révèle un
fonctionnement analogue du relatif quoi et de la locution ce que, d’un usage
beaucoup plus étendu au xvie siècle que le relatif quoi comme objet de diffé-
rents verbes au participe présent ou dans d’autres emplois. D’ailleurs cette
locution a subsisté jusqu’au français moderne.
Ces remarques nous permettent donc de mettre en évidence l’existence
d’un paradigme d’éléments susceptibles de se substituer les uns aux autres
n’appartenant pas tous à la même catégorie morphologique : à une extré-
mité on trouve le relatif seul (quoi), à l’autre extrémité le démonstratif ce
accompagné de la conjonction et, entre les deux une combinaison associant
le démonstratif et le relatif (ce que). Il semblerait donc que le relatif possède
la faculté de cumuler la fonction de coordination et celle d’anaphore
puisque la forme quoi s’emploie toujours seule, de même que ce que n’est
jamais précédé d’une conjonction de coordination (et quoi et et ce que
n’existent pas à notre connaissance13), tandis que ce requiert la présence de
la conjonction et pour dépasser sa seule fonction anaphorique.

Emplois prépositionnels de quoi (à quoi, en quoi,


par quoi, de quoi)
On dénombre 66 emplois de quoi prépositionnel, Cinquième Livre compris.
Mais on en compte 51 dans le seul Pantagruel, 10 dans le Gargantua, 1 seul
dans le Tiers Livre, 1 dans le Quart et 3 dans le Cinquième Livre. Dans ces
trois derniers livres, il est assez surprenant de constater que la forme qui
apparaît est une forme peu usitée par ailleurs : en quoi.
Je classerai les relatifs prépositionnels en fonction de la forme de la prépo-
sition : toutes ont une origine spatiale, mais au xvie siècle, certaines conser-
vent globalement leur sémantisme originel alors que d’autres ont pris un sens
logique nettement marqué.

12. Pantagruel, chap. XV, p. 297.


13. Et ce que apparaît dans l’œuvre de Rabelais, mais dans d’autres emplois (comme élément d’une
relative périphrastique notamment : « et ce que présentement t’escris n’est que… », Pantagruel,
chap. VIII, p. 258).
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 49

À quoi

On en dénombre 39 occurrences dans le Pantagruel qui sont, la plupart du


temps, suivies d’un verbe locutoire. Ces verbes sont peu variés : dire et
répondre sont les plus employés. Dans le Pantagruel on dénombre 10 occur-
rences de à quoi suivies du verbe dire, 1 dans le Gargantua, 14 occurrences
de à quoi suivies du verbe répondre dans le Pantagruel, 3 dans le Gargantua.
Quand la locution n’est pas suivie d’un verbe locutoire, elle est le plus
souvent suivie d’un verbe introduisant un discours narrativisé comme
consentir (5 occurrences dans le Pantagruel14), obtempérer (2 occurrences
dans le Pantagruel15), contredire (1 occurrence dans le Pantagruel16), condes-
cendre (1 occurrence dans le Gargantua17).
Je suis d’opinion, que nous l’appelons, et conférons de cet affaire avec lui car
jamais homme n’en viendra à bout si cestui-là n’en vient. À quoi volontiers
consentirent tous ces conseillers et docteurs : de fait l’envoyèrent quérir sur
l’heure, et le prièrent vouloir le procès canabasser et grabeler à point, et leur
en faire le rapport tel que de bon lui semblerait en vraie science légale.18

Pour ce qui est des verbes strictement locutoires, l’emploi d’à quoi appelle
une remarque : si le verbe répondre requiert par sa construction un complé-
ment introduit par la préposition à, il n’en va pas de même pour le verbe dire.
En effet, si les deux verbes sont trivalents, dire n’admet qu’un complément
d’objet second animé comme complément introduit par la préposition à
alors que répondre admet soit un complément d’objet second animé soit un
complément d’objet indirect (je dis quelque chose à quelqu’un / je dis quelque
chose de cela / je réponds quelque chose à quelqu’un / à une objection). Ce
qui nous amène à considérer qu’à quoi, employé avec dire mais aussi avec
d’autres verbes locutoires par analogie d’emplois, fonctionne moins comme
un complément indirect que comme un connecteur, un marqueur garantis-
sant que le discours ainsi introduit est pertinent par rapport à celui qui pré-
cède. En ce sens l’expression participe de la fonction phatique du langage et
assure un contact entre le lecteur et les personnages du récit. Le passage sui-
vant, extrait de la célèbre rencontre entre Pantagruel et l’écolier limousin
« qui contrefaisoit le langage françois » en est un bon exemple :
Et bren bren ! dit Pantagruel, qu’est-ce que veut dire ce fol ? Je crois qu’i[l]
nous forge ici quelque langage diabolique, et qu’il nous cherme comme
enchanteur. À quoi dit un de ses gens : Seigneur sans doute ce galant veut
contrefaire la langue des Parisians, mais il ne fait que écorcher le latin et cuide
ainsi Pindariser, et lui semble bien qu’il est quelque grand orateur en Français,
14. Pantagruel, chap. X, p. 273 ; chap. XXII, p. 334 ; chap. XXIII, p. 337 ; chap. XXVIII, p. 354 ;
chap. XXIX, p. 360.
15. Pantagruel, chap. III, p. 234 ; chap. XXVIII, p. 357.
16. Pantagruel, chap. X, p. 275.
17. Gargantua, chap. VII, p. 33.
18. Pantagruel, chap. X, p. 273.
50 COHÉSION ET COHÉRENCE

parce qu’il dédaigne l’usance commun de parler. À quoi dit Pantagruel : Est-il
vrai ? L’écolier répondit : Seignor missayre, mon génie n’est point apte nate à
ce que dit ce flagitiose nébulon, pour escorier la cuticule de notre vernacule
Gallicque, mais vice versement je gnave opère et par vèles et rames je me énite
de le locupléter de la redondance latinicome. Par dieu (dit Pantagruel), je vous
apprendrai à parler. Mais devant réponds-moi : dont es-tu ? À quoi dit l’éco-
lier : l’origine primève de mes aves et ataves fut indigène des régions Lémo-
viques, où requiesce le corpore de l’agiotate saint Martial.19

Les mêmes remarques pourraient être formulées à propos de consentir,


obtempérer, contredire. Certes, consentir se construit de façon indirecte,
mais les constructions indirectes d’obtempérer sont limitées20 et contredire
se construit de façon directe avec un objet faisant obligatoirement référence à
une personne.
À quoi volontiers consentit Pantagruel ;21
À quoi obtempérant allerent à l’enterrement ;22
À quoi aucuns d’entre eux contredisaient.23

Il peut paraître surprenant que ce type de structure, à savoir relatif préposi-


tionnel suivi d’un verbe locutoire ou d’un infinitif, marque d’un discours nar-
rativisé n’apparaisse pas dans le Tiers Livre, le livre le plus dialogique de Rabe-
lais. Mais il faudrait y regarder d’un peu plus près et voir si cela ne tiendrait
pas au fait que dans le Tiers Livre les personnages sont maîtres de l’échange
alors que dans le Pantagruel le narrateur, résorbant au maximum l’hétérogé-
néité énonciative, reste très présent au sein même des échanges entre person-
nages : c’est lui qui distribue les tours de parole, d’où un nombre très impor-
tant de ces connecteurs qui renforcent la cohésion de l’échange, garantissent la
pertinence de la réponse, mais sont aussi la marque d’un genre en voie de for-
mation : peu à peu les personnages conquièrent leur autonomie par rapport au
narrateur et le Tiers Livre marquerait une très nette évolution dans ce sens.
Il est plus rare qu’à quoi apparaisse dans un contexte franchement narra-
tif : dans ce cas il précède des verbes plus variés et souligne un enchaînement
d’actions :
À quoi Panurge tira sa longue braguette avec son Floc, et l’étendit d’une cou-
dée et demie, et la tenait en l’air de la main gauche, et de la dextre prit sa
pomme d’orange, et la jetant en l’air par sept fois, à la huitième la cacha au
poing de la dextre, la tenant en haut tout coi puis commença secouer sa belle
braguette, la montrant à Thaumaste.
Après cela Thaumaste commença enfler les deux joues comme un cornemu-
seur et soufflait, comme s’il enflait une vessie de porc.

19. Pantagruel, chap. VI, p. 246.


20. Elles sont limitées aux cas où l’objet indirect est le mot ordre ou un équivalent explicitement
présent dans l’énoncé.
21. Pantagruel, chap. XXII, p. 334.
22. Pantagruel, chap. III, p. 234.
23. Pantagruel, chap. X, p. 275.
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 51

À quoi Panurge mit un doigt de la gauche on trou du cul, et de la bouche tirait


l’air comme quand on mange des huîtres en écaille : ou quand on hume sa
soupe…24

Dans cette sorte d’emploi la solidarité syntaxique entre le verbe et le


groupe du relatif est assez lâche, on a affaire à une relation de type circons-
tanciel au sens le plus large : à quoi signifie ici « à la suite de quoi » et alterne
d’ailleurs avec après cela.

En quoi

Le groupe en quoi, assez peu représenté, doit être rattaché à ce groupe de


relatifs prépositionnels avec préposition spatiale.
On en trouve 2 occurrences dans le Pantagruel25, 1 dans le Gargantua26,
1 dans le Tiers Livre27, 2 dans le Quart28 et 3 dans le Cinquième Livre29.
Le Sophiste n’eut si tôt achevé que Ponocrate et Eudémon s’esclaffèrent de rire
tant profondément, qu’en cuidèrent rendre l’âme à Dieu, ni plus, ni moins que
Crassus voyant un âne couillard qui mangeait des chardons : et comme Philé-
mon voyant un âne qui mangeait les figues qu’on avait apprêté pour le dîner,
mourut de force de rire. Ensemble eux, commença rire maître Janotus, à qui
mieux, mieux, tant que les larmes leurs venaient ès yeux : par la véhémente
concussion de la substance du cerveau : à laquelle furent exprimées ces humi-
dités lacrymales, et transcoullées jouxte les nerfs optiques.
En quoi par eux était Démocrite Héraclitisant, et Héraclite Démocritisant
représenté…30

Le groupe définit de manière assez vague le domaine d’application d’un


énoncé qui se trouve recadré, dont l’à-propos est par avance garanti.

Par quoi

Parquoi (ou par quoi) a une valeur argumentative nettement plus forte, qui
tient sans aucun doute au sens plus marqué de la préposition par, qui
implique une relation de causalité là où à et en n’introduisaient qu’un rap-
port d’abord de lieu et de temps, ensuite seulement de cause et soulignaient
donc la pertinence d’un commentaire plutôt que le lien de nature argumenta-
tive unissant deux séquences.

24. Pantagruel, chap. XIX, p. 322-323.


25. Pantagruel, chap. XX, p. 325, chap. XXVIII, p. 354.
26. Gargantua, chap. XX, p. 76.
27. Tiers Livre, chap. XLI, p. 575.
28. Quart Livre, chap. I, p. 32, chap. XVI, p. 85.
29. Cinquième livre, chap. XXXIV, p. 366, chap. XLII, p. 441 et 446.
30. Gargantua, chap. XX, p. 76.
52 COHÉSION ET COHÉRENCE

Par quoi apparaît à 4 reprises dans le Pantagruel31, 1 seule fois dans le Gar-
gantua32 et 1 fois dans le Cinquième Livre33 :
Mais quelquefois qu’un grand Ours que nourrissait son père échappa, et lui
venait lécher le visage, car les nourrisses ne lui avaient bien à point torché les
babines, il se défit des dits Câbles aussi facilement comme Samson d’entre les
Philistins, et vous prit monsieur de l’Ours, et le mit en pièces comme un pou-
let, et vous en fit une bonne gorge chaude pour ce repas.
Par quoi craignant Gargantua qu’il se gâtât, fit faire quatre grosses chaînes de
fer pour le lier, et fit faire des arcs-boutants à son berceau bien affûtés.34

De quoi et dont

De quoi est peu représentée (3 occurrences seulement : 2 dans le Panta-


gruel35, 1 dans le Gargantua36). La locution devrait pouvoir commuter avec
dont, puisque les deux relatifs comportent la même préposition de marquant
l’origine ou l’agent.
Dans les faits, on s’aperçoit qu’avec un verbe locutoire dont commute
plutôt avec à quoi. Le fameux chapitre où est narrée la première rencontre de
Pantagruel et de Panurge fait ainsi alterner dont et à quoi qui scandent les
tours de parole entre Pantagruel, Panurge et Epistémon :
Bouille kalmuch monach drupp delmeupplistrincq dlrnd dodelb up drent loch
minc stzrinquald de vins ders cordelis hur iocststzampenards. À quoi dit
Épistémon. Parlez-vous chrétien ? mon ami, ou langage pathelinois. Non c’est
langage lanternois. Dont dit Panurge. Here ie en sprerke anders gheen taele
dan kersten taele my dunct nochtans, al en seg ie u niet een wordt, mynen noot
verklaart ghenonch wat ie beglere, gheest my unyt bermherticheyt yet waer un
ie ghevoet mach zunch.
À quoi répondit Pantagruel. Autant de cestui-là. Dont dit Panurge. Senor de
tanto hablar yo soy cansado, por que supplico a vuestra reverentia que mire a
los preceptos evangelicos…37

On dénombre en effet 11 occurrences de dont suivi du verbe dire (8 dans


le Pantagruel, 3 dans le Gargantua) : cet emploi apparaît comme le pendant
de la construction à quoi + répondre : de la même façon que répondre se
construit indirectement avec la préposition à, dire se construit également indi-
rectement avec la préposition de, d’où les tours à quoi répondit P., dont dit P.
Que tirer de cela, sinon le constat que la langue fait globalement en sorte que
la fonction de liaison et la fonction syntaxique ne rentrent pas en conflit ?
Il me semble d’ailleurs d’après quelques sondages que j’ai pu effectuer dans

31. Pantagruel, chap. IV, p. 236, chap. VIII, p. 258 et 260, chap. XXVIII, p. 356.
32. Gargantua, chap. XLVIII, p. 178.
33. Cinquième livre, prologue, p. 283.
34. Pantagruel, chap. IV, p. 236.
35. Pantagruel, chap. VII, p. 249, chap. 32, p. 379.
36. Gargantua, chap. XV, p. 62.
37. Pantagruel, chap. X, p. 266-267.
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 53

l’œuvre de Montaigne que cette tendance se confirme et qu’à la fin du siècle


des tours du type à quoi suivi du verbe « dire », encore nombreux chez Rabe-
lais comme nous l’avons vu plus haut, deviennent rares.
En dehors de cet emploi nettement reconnaissable, dont marque volon-
tiers le lien chronologique unissant deux énoncés et signifie alors « à la suite
de quoi », sens que le relatif tient de son origine ablative. Il est alors suivi d’un
verbe rapportant un événement, comme dans l’exemple suivant :
Au temps que les bêtes parlaient (il n’y a pas trois jours) un pauvre Lion par la
forêt de Bièvre se promenant et disant ses menus suffrages passa par-dessous
un arbre auquel était monté un vilain charbonnier pour abattre du bois.
Lequel voyant le Lion, lui jeta sa cognée, et le blessa énormément en une
cuisse. Dont le Lion cloppant tant courut et tracassa par la forêt pour trouver
aide qu’il rencontra un charpentier, lequel volontiers regarda sa plaie, la net-
toya le mieux qu’il peut, et l’emplit de mousse, lui disant, qu’il émouchât bien
sa plaie, que les mouches n’y fissent ordure, attendant qu’il irait chercher de
l’herbe-au-charpentier.38
Ce type d’emploi est sans ambiguïté : dont fonctionne comme un véri-
table connecteur, il est quasiment dépourvu de fonction dans le segment qu’il
introduit, tout au plus fonctionne-t-il comme un adverbe circonstanciel au
sens le plus large du terme et sa fonction anaphorique est des plus floues. Ces
emplois semblent à peu près stables pendant tout le siècle dans la littérature
narrative : Michel Glatigny formule des observations tout à fait comparables
à partir d’un corpus plus tardif, portant sur des récits de voyage39. On le voit,
on est assez loin des fonctions habituelles en français moderne du relatif
dont, complément d’objet indirect ou complément déterminatif.
En revanche de quoi s’intègre bien davantage à la chaîne syntaxique et la
locution dans les 3 occurrences présentes dans l’œuvre de Rabelais est com-
plément d’objet indirect, comme dans l’exemple suivant :
À tant son père aperçut que vraiment il étudiait très bien et y mettait tout son
temps, toutefois qu’en rien ne profitait. Et que pis est, en devenait fou, niais,
tout rêveux et rassoté.
De quoi se complaignant à don Philippe des Marais Vice-roi de Papeligosse,
entendit que mieux lui vaudrait rien n’apprendre que tels livres sous tels pré-
cepteurs apprendre. Car leur savoir n’était que bêterie, et leur sapience n’était
que moufles, abâtardissant les bons et nobles esprits, et corrompant toute
fleur de jeunesse.40
Ce relevé des divers emplois prépositionnels de quoi nous amènera à nous
étonner de l’absence du seul relatif prépositionnel de liaison qui subsiste en
français moderne, sur quoi, qui n’est pas du tout représenté dans l’œuvre de
Rabelais.

38. Pantagruel, chap. XV, p. 297.


39. Michel Glatigny, « Cohésion et emploi des relatifs à la charnière des xvie et xviie siècles », p. 78. Le
corpus de Michel Glatigny comprend six récits de voyage s’échelonnant de 1558 à 1636.
40. Gargantua, chap. XV, p. 62.
54 COHÉSION ET COHÉRENCE

Ordre des mots

La fréquence des structures introduites par une forme en qu- dans lesquelles
le sujet nominal est postposé au verbe nous amène à nous interroger sur l’in-
cidence du relatif sur l’ordre des mots.
Par quoi craignant Gargantua qu’il se gastast…

Il semblerait que cet ordre porte la marque de la loi mise en lumière par
Thurneysen, qui a montré qu’en ancien français le verbe occupe le plus sou-
vent la seconde place dans la phrase41. Des habitudes langagières se sont
imposées et perdurent ou subsistent sous forme de traces à travers les siècles.
C’est ainsi que l’inversion du sujet nominal dans les relatives s’observe
toujours en français moderne, avec une fréquence moindre cependant, favo-
risée par un volume important du groupe sujet et largement conditionnée par
un facteur rythmique : le désir d’organiser la phrase par masses croissantes42.
On observe parallèlement que des contraintes qui s’exercent sur la langue
de Rabelais sont toujours aussi fortes en français moderne. L’existence d’un
complément d’objet rend la postposition du groupe nominal sujet impos-
sible. On oppose ainsi :
À quoi volontiers consentit Pantagruel
à:
À quoi Panurge tira sa longue braguette.

En revanche la syntaxe du sujet clitique a évolué : la langue de Rabelais


reflète un état de langue désormais révolu. Alors que le sujet clitique s’efface
chez Rabelais en cas d’anaphore avec un élément du contexte antécédent, il
est présent et occupe la place canonique du sujet en français moderne. Une
phrase du type :
À quoi obtempérant allerent à l’enterrement43

est nettement datée du point de vue syntaxique.

Lequel, pronom ou adjectif, prépositionnel ou non,


et ses différentes flexions
L’approche de ce relatif est moins aisée parce qu’on passe de façon presque
insensible d’emplois « classiques » du relatif, c’est-à-dire introduisant une
relative adjective explicative, à des emplois analogues à ceux que nous avons
passés en revue.

41. On pourra consulter à ce sujet Robert Martin et Marc Wilmet, Syntaxe du moyen français, 1980,
p. 276-288.
42. La Grammaire méthodique cite l’exemple suivant : « La voiture que conduisait le pilote finlandais a
été déclassée », p. 136.
43. Pantagruel, chap. III, p. 234.
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 55

Je ne sais pas si, comme le dit Alexandre Lorian, lequel est véritablement
« le raffinement suprême »44 ; ce qui est certain c’est qu’il est le seul relatif à
proliférer au fil des œuvres chez Rabelais45 : c’est dans le Pantagruel que les
occurrences de relatifs de la famille de lequel sont les moins nombreuses,
toutes proportions gardées parce que leur nombre est infiniment plus impor-
tant que celui des formes répertoriées jusque-là. On avoisine la centaine
d’emplois toutes formes confondues pour chaque livre. Mais le décompte
n’est pas aisé pour des raisons que j’évoquerai tout à l’heure qui tiennent à la
difficulté que l’on rencontre à classifier les relatives introduites par lequel.
Le succès de ces formes est sans doute dû à deux facteurs combinés : d’une
part la liberté dont jouissent les formes composées du relatif par rapport à
l’antécédent, de l’autre leur plasticité morphologique : elles marquent le
genre et le nombre, sont aptes à se combiner avec différentes prépositions et
présentent aussi une forme adjective dont la valeur est très proche de celle
d’un démonstratif anaphorique.
Le passage suivant, tiré du chapitre où Gargantua mange six pèlerins en
salade, fait ainsi apparaître d’abord une occurrence de pronom puis une
occurrence d’adjectif employé avec une préposition :
Et comme [les pèlerins] délibéraient ainsi, Gargantua les mit avec ses laitues
dedans un plat de la maison, grand comme la tonne de Cîteaux et avec huile,
et vinaigre et sel, les mangeait pour soi rafraîchir devant souper, et avait jà
engoullé cinq des pèlerins, le sixième était dedans le plat caché sous une laitue,
excepté son bourdon qui apparaissait au-dessus.
Lequel voyant Grandgousier dit à Gargantua. Je crois que c’est là une corne
de limaçon ne le mangez point.
Pourquoi ? dit Gargantua. Ils sont bons tout ce mois. Et tirant le bourdon
ensemble enleva le pèlerin et le mangeait très bien […]. Les pèlerins ainsi dévo-
rés se tirèrent hors les meules de ses dents le mieux que faire purent, et pen-
saient qu’on les eût mis en quelque basse fosse des prisons […]. Mais par mal-
heur l’un d’eux tâtant avec son bourdon le pays à savoir s’ils étaient en sûreté,
frappa rudement en la faute d’une dent creuse, et férut le nerf de la mandibule,
dont fit très forte douleur à Gargantua et commença crier de rage qu’il endu-
rait. Pour donc se soulager du mal fit apporter son cure-dents, et sortant vers
le noyer grollier vous dénigea messieurs les pèlerins […].
Ainsi les pèlerins denigés s’enfuirent à travers la plante à beau trot, et appaisa
la douleur. En laquelle heure fut appelé par Eudémon pour souper car tout
était prêt.46

44. A. Lorian, Tendances stylistiques dans la prose narrative française du XVI e siècle, 1973, p. 223.
45. Ce phénomène est assez surprenant, il semble aller à l’encontre de l’évolution générale de la langue
qui voit diminuer le nombre des emplois de relatifs formés sur la base lequel. C’est d’ailleurs ce
qu’observe Michel Glatigny dans son article « Cohésion et emploi des relatifs à la charnière des
xvie et xviie siècles », p. 83 et p. 88. À propos de la concurrence où/lequel prépositionnel il note le
« recul du relatif composé au profit de la forme simple », quant à lequel sujet il constate « une dimi-
nution progressive du nombre [de ses] emplois au cours de la période » ; il s’agit de la période 1558-
1636, comme nous l’avons mentionné plus haut.
46. Gargantua, chap. XXXVIII, p. 143-144.
56 COHÉSION ET COHÉRENCE

Le fonctionnement de l’adjectif relatif est un peu différent de celui du pro-


nom ; la fonction anaphorique est supportée par tout le groupe nominal dont
il est le déterminant. L’intérêt du tour est qu’il ne se limite pas forcément à
une simple reprise de l’antécédent, qui d’ailleurs ici n’en est pas une, mais
permet par exemple de passer d’une évocation concrète à une vision plus abs-
traite ou, jouant sur une anaphore qui n’en est pas une, d’introduire un nou-
veau repère temporel dont le seul ancrage dans la narration est le récit qui
vient d’être fait, comme c’est le cas dans l’exemple cité. On peut parler dans
ce cas d’« anaphore conceptuelle » ou résomptive, dans la mesure où « l’ex-
pression anaphorique ne reprend pas un groupe nominal ou un segment
antérieur particulier »47.

Revenons au cas plus général de lequel pronom. L’éloignement fréquent de


l’antécédent ne doit pas nous laisser penser que tous les emplois de lequel
éloigné de l’antécédent sont analogues. Si, comme nous l’avons déjà indiqué,
doivent être écartés les énoncés qui fonctionnent comme des relatives expli-
catives, un critère de reconnaissance du relatif fonctionnant comme outil de
liaison pourrait être le temps du verbe du segment qu’il introduit48. On
opposera par exemple :
Adonc Panurge tourna son faux visage, et lui dit. Vous ne voulez donc autre-
ment me laisser un peu faire ? Bren pour vous. Il ne vous appartient tant de
bien ni d’honneur : mais par Dieu je vous ferai chevaucher aux chiens : et ce dit
s’enfuit le grand pas de peur des coups : lesquels il craignait naturellement.49

à:
Picrochole […] envoya sous la conduite du comte Tyravant pour découvrir le
pays seize cents chevaliers tous montés sur chevaux légers en escarmouche
[…]. Coururent donc jusque près la Vauguyon, et la maladrerie, mais onques
ne trouvèrent personne à qui parler, dont repassèrent par le dessus, et en la
loge et tugure pastoral, près le Coudray trouvèrent les cinq pèlerins.
Lesquels liés et bafoués emmenèrent, comme s’ils fussent espions, nonobstant
les exclamations, adjurations, et requêtes qu’ils fissent. Descendus de là vers
Seuilly, furent entendus par Gargantua. Lequel dit à ses gens. Compagnons il
y a ici rencontre et sont en nombre trop plus dix fois que nous, choquerons-
nous sur eux ? Que diable (dit le moine) ferons-nous donc ? Estimez-vous les
hommes par nombre, et non par vertus et hardiesse.
Puis s’écria : Choquons diables, choquons. Ce qu’entendant les ennemis pen-
saient certainement que fussent vrais diables, dont commencèrent fuir à bride
avalée, excepté Tyravant, lequel coucha sa lance en l’arrêt, et en férut à toute
outrance le moine au milieu de la poitrine, mais rencontrant le froc horrifique,
reboucha par le fer, comme si vous frappiez d’une petite bougie contre une
enclume.50

47. Voir M. Riegel, J.-C. Pellat et R. Rioul, Grammaire méthodique, 1994, p. 614.
48. Voir ici-même les analyses de Dominique Longrée sur le latin.
49. Pantagruel, chap. XXI, p. 331.
50. Gargantua, chap. XLIII, p. 160-161.
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 57

On voit bien que dans le deuxième exemple la succession des passés


simples dessine une chronologie événementielle alors que dans le premier le
passage du passé simple à l’imparfait donne une épaisseur au récit en créant un
arrière-plan dans lequel se manifeste assez souvent l’omniscience du narrateur.
Cependant, dans le deuxième extrait tout n’est peut-être pas aussi sim-
ple : on ne voit pas très bien s’il faut opposer les deux premières occurrences
de lequel placé après un signe de ponctuation fort à la troisième où lequel est
placé après une virgule. Il me paraît évident que ces trois emplois sont ana-
logues. Il faudrait donc élargir notre définition du relatif de liaison à ces
emplois où le relatif a une fonction de relance, quel que soit le signe de ponc-
tuation qui le précède, et quelle que soit la forme du relatif, puisqu’on peut
aussi trouver qui dans ce type d’emploi. Cette fonction de relance assez
proche du procédé rhétorique de l’hyperbate a été observée par Christian
Touratier, pourtant très méfiant à l’égard de ce que l’on appelle parfois trop
rapidement relatif de liaison, qui parle à propos de lequel et de la proposition
qu’il introduit de « relatif de rebondissement ou plutôt d’une relative de rac-
crochage différé »51. On aurait donc affaire à des types de relatives apposi-
tives qui déroulent le récit sur un axe horizontal et s’opposent au type repré-
senté par l’exemple du premier extrait où la relative de type explicatif épaissit
le récit sur un axe vertical. Cette dernière analyse me paraît la plus cohérente.

Il est vrai que la distinction entre appositive explicative et appositive ayant


une fonction de relance n’est pas toujours facile à établir et les critères d’iden-
tification peu stables ; l’un des plus solides en français du xvie siècle comme
en latin étant celui des temps verbaux : Dominique Longrée, ici même,
observe en effet que « le parfait est par excellence le temps utilisé pour les
procès faisant partie de la trame événementielle principale. Un parfait favori-
sera donc logiquement l’analyse de la relative comme une indépendante »52.
L’indice du temps employé dans la relative est déterminant dans l’inter-
prétation d’un certain nombre de passages tel celui-ci :
Or en mon chemin je trouvai un compagnon : qui tendait aux pigeons. Auquel
je demandai. Mon ami dont vous viennent ces pigeons ici ? Sire (dit-il) ils vien-
nent de l’autre monde.
Lors je pensai que quand Pantagruel bâillait, les pigeons à pleines volées
entraient dedans sa gorge, pensant que fût un colombier. Puis entrai en la ville,
laquelle je trouvai belle, bien forte, et en bel air, mais à l’entrée les portiers me
demandèrent mon bulletin, de quoi je fus fort ébahi, et leur demandai mes-
sieurs, y a-t-il ici danger de peste ?53

C’est sur lui que repose l’analyse des deux séquences introduites par un
relatif. Les temps des verbes des relatives nous inclinent à penser que les

51. Christian Touratier, La relative, essai de théorie syntaxique, 1980, p. 451.


52. Dominique Longrée, « “Relatives en rallonge” ou “relatif de liaison” : l’exemple de Tacite », 1996,
p. 268-282.
53. Pantagruel, chap. XXXII, p. 379.
58 COHÉSION ET COHÉRENCE

événements évoqués dans les relatives sont postérieurs à ceux qui sont évo-
qués dans les principales puisque la succession des passés simples dessine
une chronologie événementielle ; il s’agirait donc d’appositives de relance et
non d’explicatives. Le sens des phrases serait affecté si l’on imaginait des
imparfaits là où Rabelais a employé des passés simples : on aurait alors
affaire à des explicatives et non plus à des appositives de relance. On le voit,
les relatifs de la famille de lequel et les énoncés qu’ils introduisent sont bien
ceux qui posent le plus de problèmes : la limite entre les relatives explica-
tives et celles qui sont purement apposées et dans une relation de coordina-
tion avec l’énoncé qui précède ne repose pas sur le seul relatif mais sur un
faisceau d’éléments contextuels qui déterminent notre interprétation.

Au terme de ce rapide panorama j’ai soulevé plus de questions que je n’en ai


résolu. Des tendances significatives sont néanmoins apparues.
Pour ce qui est de l’emploi dans l’œuvre de Rabelais des relatifs dits de
liaison de forme simple (quoi, en emploi prépositionnel ou non, dont), je
rejoindrai les observations de Cendrine Pagani-Naudet ici même sur l’impor-
tance des marqueurs de cohésion syntaxique : c’est dans le Pantagruel qu’ils
sont de loin les plus nombreux. Ils permettent de souligner avec la plus
grande insistance « que les faits ne se produisent pas dans l’incohérence, au
gré du hasard, mais au contraire que tout s’enchaîne logiquement, selon une
ordonnance savante de causes et d’effets », comme l’a observé Alexandre
Lorian à propos de ce qui, ce que, etc.54
Sur le plan de l’évolution de la langue, on remarque que de plus en plus le
relatif dit de liaison tend à se comporter comme tout relatif, c’est-à-dire
comme un anaphorique ayant une fonction dans l’énoncé qu’il introduit, et
qu’il se comporte de moins en moins comme un simple connecteur peu
contraint, périphérique, doué d’une assez grande plasticité syntaxique.
C’est-à-dire en fait qu’il est en voie de disparition en tant que tel.
Sur le plan distributionnel, force nous est d’observer la parenté très
étroite qui existe entre le relatif dit de liaison et le démonstratif, les deux pou-
vant d’ailleurs s’employer conjointement. Ce qui les sépare, c’est certaine-
ment le fait que le relatif cumule la fonction de liaison et celle d’anaphore, ce
que ne fait pas le démonstratif, qui a besoin d’un élément complémentaire
assurant la cohésion textuelle, qu’il s’agisse d’une conjonction de coordina-
tion (et ce) ou d’une préposition marquant l’ordre du déroulement événe-
mentiel (après cela).
Tout ceci nous amène à faire deux propositions sur le plan de la réflexion
théorique qui devraient permettre de mieux cerner cette catégorie pour le
moins problématique des relatifs de liaison. On pourrait adopter une
conception étroite du relatif de liaison limitée aux emplois où le relatif est
54. Tendances stylistiques…, p. 257. Alexandre Lorian n’avait cependant pas établi de distinction
entre les différents livres de Rabelais. Il faut dire que l’outil informatique facilite grandement ce
genre de commentaire.
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 59

quasiment dépourvu de fonction syntaxique dans la phrase (cas représentés


essentiellement par certains emplois de à quoi et de dont). L’ennui c’est que
l’on passe de façon presque insensible de ce type d’emploi à un autre très voi-
sin où le relatif est pourvu d’une fonction (à quoi dit P. vs à quoi répondit P.).
Il faudrait peut-être alors poser le problème en d’autres termes, en ne prenant
plus en compte le relatif, mais l’énoncé que celui-ci introduit. Puisqu’il est
évident qu’il n’existe pour ainsi dire pas de classe morphologique des relatifs
de liaison distincte des autres relatifs55, même si certains relatifs manifestent
une nette propension à être employés en liaison, il faut peut-être se détacher
du relatif pour examiner la fonction syntaxique de la proposition ainsi intro-
duite. Cette proposition pourrait être considérée comme un cas particulier de
relative appositive : ces dernières sont trop souvent assimilées aux explica-
tives si bien que les deux termes appositive ou explicative en viennent parfois
à être sentis comme interchangeables quand les explicatives ne sont qu’une
sous-classe des appositives. Alexandre Lorian avait bien vu le problème puis-
qu’il distinguait trois types de relatives : les limitatives (ou déterminatives),
les explicatives et les adjointes. Je crois cependant qu’une tripartition de l’en-
semble des relatives est sans doute excessive et que les deux derniers types
(explicatives et adjointes) peuvent se regrouper sous l’étiquette appositives,
puisque « apposé » signifie au sens propre « posé à côté ».
Le schéma suivant est peut-être plus explicite :
relatives
déterminatives (ou limitatives) appositives

adjointes explicatives

Seules les adjointes seraient introduites par un relatif de liaison. Les pro-
positions ou phrases que Lorian appelle adjointes se différencient des expli-
catives parce qu’elles ne se situent pas dans une relation hiérarchique par
rapport à l’énoncé que le relatif anaphorise. Pour ma part j’irai donc plus
loin que n’était allé Pierre Monteil qui, tout en insistant sur le rôle de ligateur
de phrases du relatif de liaison, considérait que l’énoncé ainsi introduit est
dans une relation hiérarchiquement inférieure par rapport à l’énoncé qui
le précède56. La preuve de l’absence de hiérarchisation est apportée par le
fait qu’on peut toujours substituer au relatif la conjonction et suivie d’un
pronom représentant dont la forme varie selon la fonction syntaxique du
pronom dans la phrase :

55. Quoi employé seul faisant exception.


56. P. Monteil, La phrase relative : la phrase relative en grec ancien, 1963, p. 14 : « L’emploi du relatif
en fonction dite de liaison illustre non un affaiblissement de la valeur relative, mais tout au
contraire une tendance de la langue à hiérarchiser entre eux des énoncés successifs en érigeant en
ligateur de phrases un terme jusque là ligateur de propositions », cité par C. Touratier, La relative.
Essai de théorie syntaxique, 1980, p. 448.
60 COHÉSION ET COHÉRENCE

Lequel répondit / et il répondit


Auquel fut répondu / et il lui fut répondu

Gérald Antoine, parlant à propos de la prose des xve et xvie siècles « d’élé-
ments successifs », « cousus ensemble à grand renfort de lequel, laquelle,
dont, etc. »57, me paraît proposer une description du phénomène qui corres-
pond davantage à la réalité linguistique.
En définitive donc, et bien que cette analyse ne présente vraiment pas un
caractère révolutionnaire, la possibilité de substitution par la conjonction et
suivie d’un pronom représentant, pour simple qu’elle soit, me paraît un cri-
tère suffisant pour différencier les relatives adjointes des relatives explica-
tives, puisque la première, l’appositive adjointe, combine la fonction d’ana-
phore et celle de coordination. Le relatif, en soulignant la cohésion textuelle
et l’enchaînement séquentiel, apparaît alors comme un support privilégié de
la cohérence discursive.
Tous les autres critères, qu’il s’agisse de la ponctuation ou de morpholo-
gie du relatif, ponctuellement valables, ne sont pas généralisables et donc ne
peuvent intervenir que comme des éléments facultatifs.

Références bibliographiques

Antoine G., 1958, La coordination en français, 2 vol., Paris, Artrey.


Brunet É., 1998, Batelier, cédérom « Bases textuelles littéraires pour l’ensei-
gnement et la recherche », Nice, UMR 6039.
Brunot F., 1967, Histoire de la langue française des origines à nos jours,
t. II. Le XVIe siècle, Paris, Armand Colin.
Brunot F. et Bruneau C., 1969, Précis de grammaire historique de la langue
française, Paris, Masson et Cie.
Fournier N., 1998, Grammaire du français classique, Paris, Belin Sup.
Glatigny M., 1998, « Cohésion et emploi des relatifs à la charnière des xvie
et xviie siècles », Problèmes de cohésion syntaxique, de 1550 à 1720,
J. Baudry et P. Caron éd., Limoges, PULIM, p. 77-98.
Gougenheim G., 1974 (édition posthume), Grammaire de la langue fran-
çaise du XVIe siècle, Paris, Picard (Connaissance des langues).
Grevisse M., 1988, Le Bon Usage, 12e édition refondue par André Goose,
Paris, Duculot.
Kunstmann P., 1997, « Relatif et liaison : le cas du relatif dit “de liaison” »,
Le moyen français. Philologie et linguistique. Approches de texte et du
discours, Actes du VIIIe colloque international sur le moyen français
publiés par B. Combettes et S. Monsonégo, Paris, Didier Érudition,
p. 517-527.

57. G. Antoine, La coordination en français, I, p. 646, cité par C. Touratier, op. cit. p. 449.
LES RELATIFS DITS DE LIAISON DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 61

Longrée D., 1996, « “Relatives en rallonge” ou “relatif de liaison” : l’exemple


de Tacite », Akten des VIII. internationalen Kolloquiums zur lateinischen
Linguistik, A. Bammesberger et F. Heberlein éd., Heidelberg, Univer-
sitätsverlag C. Winter, p. 268-282.
Lorian A., 1973, Tendances stylistiques dans la prose narrative française du
XVIe siècle, Paris, Klincksieck.
Martin R. et Wilmet M., 1980, Syntaxe du moyen français, Bordeaux,
Sobodi.
Monteil P., 1963, La phrase relative en grec ancien : sa formation, son
développement, sa structure des origines à le fin du Ve siècle, Paris,
Klincksieck.
Riegel M., Pellat J.-C. et Rioul M., 1994, Grammaire méthodique, Paris,
PUF.
Touratier C., 1980, La relative. Essai de théorie syntaxique, Paris, Klinck-
sieck.
Les syntagmes détachés au moyen de quant à
et au regard de, du Pantagruel au Quart Livre

cendrine pagani-naudet

La lecture repose spontanément sur l’idée que tout texte vise à pro-
duire du sens, et que tout est mis en œuvre pour en faciliter la lisibilité et l’in-
telligibilité. Théoriquement, la cohérence, l’enchaînement des idées, et la
cohésion, qui assure à l’échelle locale l’organisation des éléments du discours,
vont de pair. En tant que « marqueurs linguistiques de la textualisation »1,
quant à et au regard de œuvrent à un double niveau, transphrastique et intra-
phrastique. La locution elle-même établit un lien logique avec le contexte
gauche et souligne le schéma informationnel de la phrase en isolant un point à
partir duquel se construit l’énoncé. Par ailleurs, l’anaphore régit les relations
avec le contexte droit : le syntagme détaché est en effet repris par un pronom
dans la phrase accompagnante. En français contemporain, les détachements
appuyés par une locution prépositionnelle contribuent donc à la structura-
tion sémantique et syntaxique de l’énoncé. Ce cumul satisfait aujourd’hui les
exigences textuelles aussi bien que les normes linguistiques : en français stan-
dard, un détachement, fût-il renforcé par quant à, implique une reprise pro-
nominale. Pour autant, correction grammaticale et cohésion textuelle ne
s’impliquent pas mutuellement. Ces deux principes, à première vue complé-
mentaires, ne sont pas superposables et peuvent même entrer en conflit. Cette
tension est tangible à travers l’usage des locutions de type quant à dans la
langue préclassique.
Ces dernières sont abordées dans les grammaires du français contem-
porain en marge des analyses portant sur la segmentation2 ou la dislocation3.
Une telle assimilation, que certains auteurs4 jugent abusive, ne reflète pas les
propriétés de ces locutions en moyen français et dans la langue du xvie siècle.
À l’époque, quant à et au regard de n’interviennent pas seulement pour

1. O. Ducrot et J.-M. Schaeffer, Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, 1995,
p. 501.
2. J.-C. Chevalier, C. Blanche-Benveniste, M. Arrivé et J. Peytard, Grammaire du français contempo-
rain, 1997, § 149-150 et § 570.
3. M. Riegel, J.-C. Pellat et R. Rioul, Grammaire méthodique du français, 1994, p. 430.
4. J. Delofeu, « Les énoncés à constituant lexical détaché », 1979, p. 75-107 ; E. Larsson, La disloca-
tion en français. Étude de syntaxe générative, 1979, p. 42.
64 COHÉSION ET COHÉRENCE

renforcer un détachement et leur présence rend facultative la reprise prono-


minale. De fait, la cohérence discursive s’accommodait d’une éventuelle dis-
persion de la phrase et la locution comme dispositif de cohésion opère indé-
pendamment des règles relatives à la grammaticalité de l’énoncé. La prose
rabelaisienne suggère pour sa part une hiérarchie quelque peu inattendue
entre cohérence, cohésion et grammaire, dans une œuvre où les choix syn-
taxiques semblent davantage résulter d’un parti pris esthétique que de préoc-
cupations pragmatiques.
L’auteur du Pantagruel et du Gargantua n’a rien du locuteur ordinaire,
soucieux avant tout d’efficacité et de clarté. Dans la controverse de Baisecul et
Humevesne5 et dans les Fanfreluches antidotées6, les phrases se succèdent sans
autre lien entre elles que des marques matérielles et les mécanismes de cohésion
œuvrent librement. Cet usage dévoyé des outils destinés à assurer la cohérence
textuelle s’épanouit dans le cadre d’une politique syntaxique rigoureuse parti-
culièrement sensible dans l’emploi des locutions quant à et au regard de. Sur ce
point, Rabelais ne reproduit pas exactement les pratiques de ses contempo-
rains. Cette singularité se double d’une énigme : les locutions préposition-
nelles, couramment employées dans le Pantagruel, subissent un net déclin dès
le roman suivant. S’interroger sur leur quasi-disparition sera donc une manière
d’envisager à rebours leur rôle dans le texte et leur place dans la phrase.

Quant à et au regard de : diffusion et répartition


Du Pantagruel au Quart Livre, la diffusion et la répartition des locutions pré-
positionnelles ne suivent pas les tendances observées dans la langue médié-
vale et renaissante. L’usage rabelaisien de quant à et au regard de se distingue
par des choix sémantiques presque anachroniques et par une désaffection
paradoxale.

Du Moyen Âge à la Renaissance

Du Moyen Âge au xvie siècle se développe « une série de locutions préposi-


tionnelles permettant l’introduction d’un élément en position de thème »7.
Ces locutions existent en ancien français mais se diffusent aux xive et
xve siècles. La langue multiplie alors les constructions détachant un syntagme
en début de phrase, appuyé par une locution ou par une simple préposition :
De vostre tresbon faucon, pour l’amour de vous, je le retiens.8
Pour les Bourguignons, les conduisoit le conte de Sainct Pol.9

5. Pantagruel, chap. XI et XII, p. 193-215.


6. Gargantua, chap. II, p. 99-105.
7. B. Combettes, « Organisateurs textuels et marqueurs argumentatifs en moyen français », 1986,
p. 213.
8. Antoine de La Sale, Jehan de Saintré, p. 494.
9. Commynes, Mémoires, I, 6, p. 129.
LES SYNTAGMES DÉTACHÉS 65

Quant, issu du neutre quantum (combien, autant que) pris adverbiale-


ment, permet la constitution des locutions quant est a, quant est de, quant a
qui signifient « pour ce qui est de, en ce qui concerne » :
Quant est de moy, mais qu’a nulz ne desplaise,
Petit enffant, j’ay oÿ recorder :
« Il n’est tresor que de vivre a son aise. »10

Les locutions formées à partir de quant sont concurrencées par d’autres


expressions, notamment au regard de. Celle-ci est couramment employée
dans les Mémoires de Commynes, ou sous la plume d’Antoine de La Sale, en
précession d’un syntagme nominal détaché en début de phrase :
Au regard du bastard de Rubempré, il est vray qu’il estoit prins pour les signes
et contenances que avoient le disct bastard et ses gens a l’environ de la Haye en
Holende.11
Et au regard des chevaulz mon maistre le escuier m’y aidera.12

En position médiane, la locution conserve son sens initial, « en considéra-


tion, en comparaison de » :
… et ne doubtez la grandeur ne la force de ce jeant au regard de vous…
(p. 274)

Quant à connaît la même liberté de placement et pouvait, en moyen fran-


çais, se trouver en fin de phrase :
… elle est bien mallade quant au cuer de la royne (p. 466)

Dans ce cas, la ponctuation ne signale pas de détachement : le syntagme


introduit par quant à est intégré à la phrase et ne sert pas de cadre à la prédi-
cation.
Bien que ces différentes locutions figurent dans des contextes similaires,
le domaine de au regard de est moins étendu. Il est ainsi possible à quant à
d’introduire au regard de :
Et quant au regard de la despense, je ne vueil que vous en soussiez. (p. 178)
Quant au regard de ses caquetz
Nous en sommes pieça saoulés.13

De telles combinaisons rappellent l’origine nominale de l’expression au


regard de et signalent une lexicalisation moins avancée. En outre, au regard
de se construit rarement avec le pronom personnel qui figure régulièrement à
la suite de quant est de ou de quant à. Dans L’Heptaméron, sur trente occur-
rences de quant à, dix-neuf concernent un emploi en précession du pronom

10. F. Villon, Poésies complètes, Le Testament, Ballade, « Les contredits de Franc Gontier », vers 1504-
1506, p. 211.
11. Memoires, I, 1, p. 98.
12. Jehan de Saintré, p. 148.
13. Guillaume Coquillart, « Le Plaidoyer », vers 512-513, Œuvres, p. 35.
66 COHÉSION ET COHÉRENCE

personnel moy. De même, quant est de apparaît à huit reprises dans le


recueil, exclusivement devant le pronom moy. Enfin, quant à permet de pro-
mouvoir en position de thème des propositions :
Et, ma souveraine dame, quant ad ce qu’il vous plaist que je chasse hors de
mon cuer la mortel paour et le grief penser qui y est, toutes vos paroles me sont
commandement.14

La locution au regard de connaît une expansion limitée, en synchronie


comme en diachronie : elle décline dès le xvie siècle dans les contextes désor-
mais dévolus à quant à. Marguerite de Navarre ne l’emploie pas, Montaigne
n’a que très ponctuellement recours à l’expression pour le regard de :
Les Sages disent, que pour le regard du sçavoir, il n’est que la philosophie, et
pour le regard des effects, que la vertu, qui generalement soit propre à tous
degrez, et à tous ordres.15

Du Moyen Âge à la Renaissance, les locutions prépositionnelles se multi-


plient et se diffusent. La langue du xvie siècle évince progressivement les
expressions les moins productives : quant à tend à s’imposer, au regard de
persiste mais se marginalise. Ces tendances générales ne se vérifient pas dans
l’œuvre de Rabelais.

Du Pantagruel au Quart Livre

Dans le premier roman, la majorité des syntagmes détachés à gauche sont pré-
cédés d’une locution prépositionnelle, mais à la différence de ses contempo-
rains qui privilégient quant à, Rabelais marque une préférence pour l’expres-
sion au regard de. Celle-ci introduit des noms, des infinitifs ou des pronoms :
Et au regard des lettres de humanité, et connaissance des antiquités et histoire,
ils en étaient chargés comme un crapaud de plumes, et en usent comme un
crucifix d’un pifre…16
Et au regard de se rompre fort la tête à étudier, il ne le faisait mie, de peur que
la vue ne lui diminuât.17
Au regard de cette-ci devant, laquelle je vois continuellement, en mon avis elle
est pucelle ; toutefois je n’en voudrais mettre mon doigt au feu.18

Quant à et quant est de s’imposent toutefois en précession d’un pronom


personnel :
Quant est de moi je ne vous hais point.19

14. Guillaume de Machaut, Le Livre du voir dit, p. 124.


15. Les Essais, I, 40, p. 245.
16. Pantagruel, chap. X, p. 187-189.
17. Pantagruel, chap. V, p. 131.
18. Pantagruel, chap. XIV, p. 241.
19. Pantagruel, chap. XIX, p. 307.
LES SYNTAGMES DÉTACHÉS 67

Dès le Gargantua, Rabelais se détourne de ces locutions, limitant leur


emploi à quatre occurrences :
Au regard de fanfarer & faire les petits popismes sus un cheval, nul ne le fit
mieux que lui.20
Quand est de votre ranczon, je vous la donne entièrement, & veux que vous
soient rendues armes & cheval.21
Ha ! ha ! Il n’a pas paire de chausses qui veut. Je le sais bien quant est de
moi !22
Et au regard du principal, que jamais ne sortiraient de cette entreprise que à
leur grand dommage et malheur.23

Le Tiers Livre confirme cette évolution. Désormais, Rabelais emploie


indifféremment quant est de, quant à ou au regard de :
Je le sçay bien quant est de moy : les paillars ne cessent me mugueter, et me
faire la court…24
Au reguard du hault de chausses, ma grande tante Laurence jadis me disoit
qu’il estoit faict pour la braguette.25
Quant au second poinct, tu me semblez aulcunement doubter, voyre deffier,
de ma paternité…26

L’expression au regard de cède définitivement la place dans Le Quart


Livre à quant à / quant est de. Encore ne rencontre-t-on la tournure que cinq
fois dans ce dernier livre. Le déclin n’est pas seulement quantitatif : les
emplois manquent de variété. Quant à se maintient principalement dans le
cadre de la locution figée quant à / quant est de moi. À côté de cet emploi
quasi lexicalisé, on relève :
Quant est des bras et des mains, prouvoit que plus raisonnablement estoient
tournez vers les espaules…27
Quant aux Semidieux, […] plusieurs ont […] compté leurs vies estre de 9 720
ans.28

Du Pantagruel au Tiers Livre, une redistribution s’opère au détriment de


la locution au regard de. Quant à s’impose mais n’échappe pas au déclin
qui frappe l’ensemble des locutions prépositionnelles. Cette évolution
résulte-t-elle de choix linguistiques ? L’expression au regard de, courante en

20. Gargantua, chap. XXI, p. 245.


21. Gargantua, chap. XLIIII, p. 405.
22. Gargantua, chap. XVIII, p. 213.
23. Gargantua, chap. XLV, p. 411-413.
24. Le Tiers Livre, chap. XXIII, p. 225.mm
25. Le Tiers Livre, chap. VII, p. 87.
26. Le Tiers Livre, chap. XXVII, p. 263.
27. Le Quart Livre, chap. XLII, p. 393.
28. Le Quart Livre, chap. XXXVIII, p. 359.
68 COHÉSION ET COHÉRENCE

moyen français, est peu usitée par les auteurs du xvie siècle. Rabelais aurait
donc progressivement éliminé de sa prose ce trait déjà vieilli, se conformant
à l’usage de ses contemporains. Une telle hypothèse va pourtant à l’encontre
de l’évolution linguistique de Rabelais. Pantagruel propose une écriture plus
spontanée et plus moderne que celle des romans suivants où l’auteur inflé-
chit artificiellement sa langue et cherche précisément à l’archaïser. En outre,
au regard de n’a fait l’objet d’aucune correction visant à l’effacer ou à lui
substituer quant à. D’une manière générale, les locutions prépositionnelles,
contrairement aux pronoms personnels sujets et aux particules de la néga-
tion, sont épargnées par les remaniements successifs du texte et échappent à
la censure antique. Dans l’esprit de l’auteur, l’emploi de quant à ne devait
donc pas entrer en contradiction avec la politique syntaxique qu’il adopte à
partir de la rédaction du Gargantua.
Les données textuelles n’expliquent pas davantage la quasi-disparition
des locutions de type quant à. Certes, il est des contextes plus propices que
d’autres à leur apparition. Bernard Combettes remarque ainsi qu’elles figu-
rent rarement dans le texte narratif, mais abondent dans les textes argumen-
tatifs et explicatifs29. Dans le Pantagruel, les locutions de type quant à se
concentrent au sein des paroles rapportées :
Au regard de cette-ci devant, laquelle je vois continuellement, en mon avis elle
est pucelle ; toutefois je n’en voudrais pas mettre mon doigt au feu. Quant est
de celle que je porte derrière, je n’en sais sans faute rien.30
À quoi elle répondit : Quant est de moi, je ne vous hais point…31
Et au regard de disputer par contention, je ne le veux faire…32

ou des adresses au lecteur :


Et au regard de l’exposition des propositions mises par Thaumaste, et signifi-
cations des signes desquels ils usèrent en disputant, je vous les exposerais
selon la relation de entre eux-mêmes.33
Quant est de leur étude, elle est toute consummée à la lecture des livres Panta-
gruélicques.34

En contexte narratif, la locution confère à l’énoncé une dimension par-


ticulière : le récit semble dériver vers le commentaire. Le narrateur livre
implicitement une opinion sur les personnages et sur l’action. Il regarde
avec ironie les juristes tombés en pâmoison après l’arbitrage magistral de
Pantagruel, et reste complaisant devant les jeux cruels de Panurge :

29. B. Combettes, « Organisateurs textuels et marqueurs argumentatifs en moyen français : quant à »,


1986, p. 214.
30. Pantagruel, chap. XIV, p. 241.
31. Pantagruel, chap. XIX, p. 307.
32. Pantagruel, chap. XVII, p. 281.
33. Pantagruel, chap. XVIII, p. 297.
34. Pantagruel, chap. XXIX, p. 423.
LES SYNTAGMES DÉTACHÉS 69

Et au regard des Conseillers et autres Docteurs qui là assistaient, ilz demeurè-


rent en extase bien trois heures…35
Et au regard des pauvres maîtres es arts et théologiens, il les persécutait sur
tous autres.36

Dans le Pantagruel, les locutions prépositionnelles affectionnent les


contextes discursifs ; elles signalent de la part du locuteur une prise en
compte du destinataire et une prise en charge de l’énoncé. C’est pourquoi
leur disparition dans les romans suivants a tout lieu de surprendre car Le
Tiers Livre privilégie largement le dialogue et l’argumentation, terrain sup-
posé être plus favorable à l’apparition des marqueurs de type quant à. Une
approche en termes d’évolution linguistique ou contextuelle ne fournit pas
d’explication satisfaisante à ce déclin paradoxal. L’abandon progressif de au
regard de et de quant à dans les œuvres de Rabelais résulte en fait de la fonc-
tion assignée à la locution et de sa compatibilité avec l’esthétique qui s’éla-
bore à partir du Tiers Livre.

Le syntagme introduit par quant à et au regard de :


élément grammatical ou outil de cohésion ?

Jusqu’au xvie siècle, le syntagme détaché précédé de quant à, à la différence


du syntagme disloqué, n’est pas obligatoirement repris par un pronom per-
sonnel dans la phrase subséquente. Occupant une position périphérique, le
syntagme introduit par quant à apparaît comme un dispositif linguistique
destiné à assurer l’enchaînement des idées sans égard au jugement de gram-
maticalité. Rabelais propose un usage plus conforme aux attentes du lecteur
contemporain en matière de rigueur syntaxique, et qui semble malgré tout
répondre aux exigences de la cohérence textuelle.

L’usage médiéval : dispersion syntaxique et cohésion textuelle

En français contemporain, le détachement et le déplacement d’un consti-


tuant essentiel nécessitent la reprise pronominale de ce dernier auprès du
verbe recteur, de manière à préserver l’armature de la phrase. Charles Bally
désigne par « dislocation » cette « syntaxe spéciale »37 qui permet d’« excu-
ser » les transpositions comme : « cette mère, mais elle le déteste, son
enfant ». L’emploi d’une locution prépositionnelle modifie le statut de l’élé-
ment détaché qui ne fonctionne plus exactement comme un syntagme dislo-
qué. Cette spécificité tend à s’estomper en français standard car la reprise

35. Pantagruel, chap. XII, p. 215.


36. Pantagruel, chap. XV, p. 247.
37. C. Bally, Linguistique générale et linguistique française, 1965, § 325.
70 COHÉSION ET COHÉRENCE

pronominale semble s’imposer par analogie avec la dislocation simple. Pour


autant, la locution ne fait pas que renforcer la segmentation, elle redéfinit le
lien qui s’établit entre la phrase accompagnante et l’élément détaché et rend
l’anaphore facultative. Les énoncés introduits par quant à ne relèveraient
donc pas du même type d’organisation grammaticale que les constructions
disloquées. Aussi faudrait-il, selon José Delofeu, distinguer plus strictement :
« à mon père, je lui parle » et « quant à ce garçon, il faut le voir de plus près ».
Dans cette dernière phrase, la reprise pronominale n’est pas obligatoire.
D’autre part, le syntagme introduit par quant à ne s’intègre pas à la rection
verbale : sa position à l’égard du verbe est plutôt celle d’associé. Le verbe ne
construit pas le syntagme détaché ; si une relation anaphorique existe entre la
réalisation pronominale de la rection verbale et l’élément lexical associé, elle
se fonde « sur la cohérence discursive et plus sur la grammaire »38.
Ces analyses concernent davantage le français non standard que la
langue écrite. Néanmoins, elles s’appliquent tout à fait à l’usage médiéval de
la locution, ce qui corrobore l’hypothèse selon laquelle les tendances du fran-
çais avancé reflètent les caractéristiques du moyen français39. Dans la langue
des xive et xve siècles, le lien entre les deux membres de la phrase est rarement
de nature grammaticale. Il est plutôt assuré par une relation sémantique. Le
syntagme détaché peut être tout simplement répété :
Et quant au .vije. pechié, qui est de luxure, vrayement mon ami, ce pechié est
au cœur du vray amant bien estaint…40

ou rappelé par un terme de la même famille :


Et quant au .iije. pechiet, qui est envie, ce vray amoureux, tel que je dy, jamais
sur homme ne sera envieux… (p. 66)

Les cas de reprise pronominale s’observent essentiellement lorsque le


détachement concerne un pronom personnel :
Quant a moy, je croy qu’il soit ainssy. (p. 478)

Au xvie siècle, l’anaphore est certes plus courante mais elle reste faculta-
tive. Ainsi, dans le livre I des Essais, le syntagme détaché est généralement
repris par un pronom dans la phrase subséquente. Cependant, Montaigne
s’écarte parfois de cet usage :
Mais quant au jeune Marius, qui fit encore pis (car le jour de sa derniere jour-
née contre Sylla, apres avoir ordonné son armée, et donné le mot et signe de la
bataille, il se coucha dessoubs un arbre à l’ombre, pour se reposer, et s’endor-
mit si serré, qu’à peine se peut-il esveiller de la route et fuitte de ses gens,
n’ayant rien veu du combat) ils disent que ce fut pour estre si extremement
aggravé de travail, et de faute de dormir, que nature n’en pouvoit plus.41

38. J. Delofeu, « Les énoncés à constituant lexical détaché », 1979, p. 98.


39. G. Eckert, « Moyen français et français avancé », 1985.
40. Jehan de Saintré, p. 76.
41. Les Essais, I, 44, p. 263-264.
LES SYNTAGMES DÉTACHÉS 71

Le syntagme introduit par quant à reste en position périphérique. Le pro-


nom démonstratif ce renvoie à la situation générale, au fait que le jeune
Marius se soit endormi. De même, le syntagme introduit par la locution pour
le regard de n’est pas repris par un pronom dans la suite de la phrase. Il n’oc-
cupe pas de fonction auprès du verbe mais sert de cadre à la prédication :
Les sages disent, que pour le regard du sçavoir, il n’est que la philosophie, et
pour le regard des effets, que la vertu, qui generalement soit propre à tous
degrez, et à tous ordres.42

En rendant l’anaphore facultative, la locution renforce la valeur discursive


de l’élément détaché. Ce dernier demeure en position charnière et peut être
interprété « tout autant comme le prolongement de l’énoncé précédent que
comme l’ouverture d’un nouvel énoncé »43. Les expressions quant à et au
regard de ne sont donc pas seulement des particules de renforcement : elles éri-
gent en position de thème un élément de la phrase autre que le sujet, qui servira
de cadre à la prédication. En somme, il s’agissait initialement d’outils œuvrant
pour la compréhension du texte et l’enchaînement des idées. Cette fonction ne
nécessitait pas la reprise pronominale qui, certes, assure localement l’intégrité
syntaxique de la phrase mais fragilise le lien avec le contexte gauche. En effet,
« le resserrement du lien grammatical, l’incorporation du constituant périphé-
rique dans la structure phrastique va de pair avec une perte de la fonction d’en-
chaînement discursif »44. Ainsi la cohésion n’implique pas de manière cruciale
la grammaticalité. L’usage rabelaisien témoigne bien de cette tension et de la
double position du syntagme détaché, élément grammatical ou instrument de
cohésion textuelle.

Le compromis rabelaisien

Au xvie siècle, le lien de solidarité qui s’établit entre la phrase accompa-


gnante et le syntagme détaché pouvait être de nature variable, reposant tan-
tôt sur la grammaire, tantôt sur la cohérence discursive. Il arrive, de manière
tout à fait occasionnelle, que Rabelais retrouve cette souplesse dans la pra-
tique du détachement et accorde au groupe nominal introduit par au regard
de une complète autonomie syntaxique :
Au regard des frais énormes que dites être nécessaires si on la voulait murer,
si Messieurs de la ville me voulent donner quelque bon pot de vin, je leur
enseignerai une manière bien nouvelle, comment ils les pourront bâtir à bon
marché.45

42. Ibid., I, 40, p. 245.


43. B. Combettes, Les constructions détachées en français, 1998, p. 104.
44. B. Combettes, « Grammaire de phrase textuelle : le traitement des constructions détachées », 1993,
p. 230.
45. Pantagruel, chap. XIV, p. 233.
72 COHÉSION ET COHÉRENCE

Le groupe détaché n’est pas représenté dans la phrase par un pronom,


c’est par substitution lexicale que s’établit un lien, sémantique et non gram-
matical, autour de la notion de dépense et d’économie.
Entre le syntagme détaché et sa copie lexicale, s’établit parfois un rapport
d’inclusion. Le groupe introduit par quant à présente un domaine, repris de
manière plus précise, plus ciblée dans la phrase subséquente.
Au regard de l’âge légitime, les femmes y étaient reçues depuis dix jusques à
quinze ans.46

Le lien peut devenir plus lâche encore et s’appuyer exclusivement sur le


contexte. Il faut ainsi reprendre les exhortations que frère Jean adresse à
Panurge, retrouver à quoi fait référence ce « second point » pour élucider son
lien avec la « paternité » :
Quant au second poinct, tu me semblez aulcunement doubter, voyre deffier,
de ma paternité.47

Le moine, après avoir encouragé Panurge au mariage, lui conseille néan-


moins de continuellement « exercer [sa] mentule » sous peine « par non
usaige » d’en perdre le contrôle et tous les « privilèges »48. C’est sur ce « second
point » que Panurge entend le rassurer. Le groupe introduit par quant à pose le
cadre de la prédication, la seconde partie formule une prise de position, une
réaction. L’élément antéposé semble totalement indépendant du reste de la
proposition, avec laquelle il ne maintient que des relations sémantiques.
Ces quelques exemples font figure d’exception dans l’œuvre de Rabelais.
Celui-ci a en effet privilégié le lien grammatical entre les unités phrastiques
en recourant régulièrement à la reprise pronominale. Selon la nature du pro-
nom employé, la solidarité est plus ou moins étroite : c’est le pronom person-
nel qui établit le lien le plus fort entre le syntagme détaché et la phrase subsé-
quente. Le démonstratif permet en revanche un rapport plus lâche car les
deux références ne se recouvrent pas exactement :
Car il n’y avait arbre sus terre qu’il eut ni feuille ni fleur, les herbes étaient sans
verdeur, les rivières taries, les fontaines à sec, les pauvres poissons délaissés de
leurs propres éléments vaguant et criant par la terre horriblement, les oiseaux
tombant de l’air par faute de rosée, les loups, les renards, cerfs, sangliers,
daims, lièvres, connils, belettes, fouines, blaireaux & autres bêtes l’on trou-
vait par les champs mortes la gueule baye. Au regard des hommes, c’était la
grande pitié vous les eussiez vus tirant la langue comme lévriers qui ont couru
six heures.49

Ce ne renvoie pas directement aux hommes mais fait implicitement allu-


sion à leur situation ; la référence du démonstratif s’étend à l’atmosphère

46. Gargantua, chap. L, p. 445.


47. Le Tiers Livre, chap. XXVII, p. 263.
48. Le Tiers Livre, p. 261.
49. Pantagruel, chap. II, p. 105.
LES SYNTAGMES DÉTACHÉS 73

générale, à un ensemble de circonstances. Ce qui est dit à propos des hommes


relève davantage de la réaction affective, de l’appréciation, que de l’informa-
tion. Il s’agit là du seul exemple de reprise au moyen du démonstratif. Avec
deux occurrences seulement, les pronoms adverbiaux en et y sont également
peu représentés dans cet emploi :
Et quant à la connaissance des faits de nature, je veux que tu te y adonnes
curieusement.50
Et au regard des lettres de humanité, et connaissance des antiquités et histoire,
ils en étaient chargés comme un crapaud de plumes, et en usent comme un
crucifix d’un pifre.51

Rabelais opte généralement pour la reprise au moyen du pronom person-


nel qui reprend substantifs et infinitifs introduits par la locution :
Et au regard des pauvres maîtres es arts et théologiens, il les persécutait sur
tous autres.52
Et au regard de disputer par contention, je ne le veux faire…53

Cette rigueur syntaxique suggère une analyse grammaticale du syntagme


introduit par quant à. Ce dernier est intégré à la phrase subséquente et la
locution fonctionne comme un indice de soulignement, addition facultative à
la dislocation.
Cet usage n’implique pas pour autant le sacrifice de la fonction cohésive.
Quant à et au regard de conservent leur rôle d’organisateur textuel, contri-
buant, parallèlement aux conjonctions et aux adverbes, au déroulement
continu du texte et à l’enchaînement ininterrompu des phrases. La locution
exhibe le lien existant avec le contexte antécédent ; elle érige en position de
thème le syntagme détaché qui sert de cadre à la prédication. Ce thème relève
forcément d’un domaine connu, pertinent au regard de ce qui précède ; aussi,
lorsque la locution introduit un élément en apparence totalement nouveau,
le syntagme n’est-il pas déconnecté du contexte antérieur mais relié à ce der-
nier par une valeur contrastive :
Et au regard de se rompre fort la tête à étudier, il ne le faisait mie, de peur que
la vue ne lui diminuât.54

Le narrateur vient d’évoquer les nombreuses activités ludiques de Panta-


gruel en son jeune âge. Au regard de suppose un mouvement de l’esprit vers
un élément oublié dont le discours s’avise brusquement. En fin d’énuméra-
tion, la locution présente alors comme choses négligeables ce qui aurait pu
sembler primordial au lecteur et en souligne le caractère dérisoire.

50. Pantagruel, chap. VIII, p. 163.


51. Pantagruel, chap. X, p. 187-189.
52. Pantagruel, chap. XV, p. 247.
53. Pantagruel, chap. XVII, p. 281.
54`. Pantagruel, chap. V, p. 131.
74 COHÉSION ET COHÉRENCE

À ce lien sémantique avec le contexte droit, Rabelais joint presque systé-


matiquement un lien syntaxique avec le contexte gauche assuré par l’ana-
phore. La relation entre l’élément détaché et le verbe recteur, forte de cette soli-
darité grammaticale, semble pouvoir s’établir au-delà des bornes de la phrase :
Au regard des damnés, il dit qu’il était bien marri, de ce que Panurge l’avait si
tôt révoqué en vie.
– Car je prenais, dit-il, un singulier passetemps à les voir.55

Au regard de facilite la transition du discours indirect au discours direct.


La rupture est à peine sensible parce que la locution fait attendre dans le dis-
cours qui suit un élément de reprise ou un commentaire à propos de l’élément
qu’elle introduit.
Le syntagme introduit par quant à occupe d’ailleurs dans la phrase une
place qui semble lui assigner ce rôle d’agent de liaison. En moyen français, la
position de quant à et au regard de est variable ; une telle liberté de placement
ne se vérifie pas chez Rabelais. En précession d’un groupe nominal ou d’un
infinitif, la locution ouvre la phrase. Elle est alors régulièrement précédée
dans la première édition du Pantagruel par une conjonction de coordination :
Et au regard des hommes, c’était la grande pitié.56
Et au regard des lettres de humanité, et connaissance des antiquités et histoire,
ils en étaient chargés comme un crapaud de plumes, et en usent comme un
crucifix d’un pifre…57
Et au regard de disputer par contention, je ne le veux faire…58
Rabelais se conforme ici à une pratique médiévale qui persiste au
xvie siècle. Dans le Jehan de Saintré comme dans le premier livre des Essais,
au regard de et quant à en position initiale sont couramment associés à une
conjonction :
Et au regard de l’autre ystoire de Paris et de Vyenne, j’ay espoir en Dieu que
briefment vous le aurez.59
Et quant à l’experience, nous luy voyons favoriser tantost l’un tantost l’autre
party.60

Rabelais s’affranchit de cet usage à partir de l’édition de 1534 où de nom-


breuses corrections visent à éliminer les conjonctions figurant en début de
phrase :
Et de fait, par tous les carrefours…
De fait, par tous les carrefours…61

55. Pantagruel, chap. XXVI, p. 385.


56. Pantagruel, chap. II, p. 105.
57. Pantagruel, chap. X, p. 187.
58. Pantagruel, chap. XVII, p. 281.
59. Jehan de Saintré, p. 530.
60. Les Essais, I, 47, p. 273.
61. Pantagruel, chap. X, p. 181.
LES SYNTAGMES DÉTACHÉS 75

Et de fait, l’envoyèrent quérir…


De fait, l’envoyèrent quérir…62

La conjonction qui précédait au regard de est également atteinte par la


rectification :
Et au regard des hommes, c’était la grande pitié…
Au regard des hommes, c’était la grande pitié…63

Ce type de correction n’est pas systématique. Est-ce le sentiment d’une


redondance qui dans certains cas a motivé la suppression ? Ou bien ces rema-
niements doivent-ils être rattachés au mouvement général qui touche les
conjonctions ? Toujours est-il que le tour Et au regard de est caractéristique
du premier roman. En ce sens, si la locution se fait plus discrète à partir du
Gargantua, son usage manifeste moins de rigidité. Car ce qui caractérise
l’usage rabelaisien, c’est la monotonie, c’est le manque de variété des réalisa-
tions. La présence systématique de la conjonction renforce encore cette
impression. Loin d’avoir exploré le champ des possibles, Rabelais a confiné
la construction à des emplois figés.
Dans le premier roman, les détachements à gauche, simples ou renforcés
par une locution, contribuent à assurer la continuité thématique. La particu-
larité de Rabelais est de faire reposer celle-ci essentiellement sur la gram-
maire. La phrase de Rabelais ne s’égare pas, comme cela peut arriver chez
d’autres prosateurs, aussi un syntagme détaché introduit par quant à reste-t-il
rarement en suspens. D’autres auteurs négligent la reprise pronominale parce
que le lien est assuré par le sémantisme : la réussite formelle importe moins
que la cohérence du propos. Dans les premiers romans de Rabelais, au
contraire, la forme est primordiale. Non pas que l’auteur par son usage rigou-
reux eût cherché à dépasser la tension qui régit les rapports entre la grammati-
calité de la phrase et la cohérence textuelle, mais parce que le Pantagruel
comme le Gargantua s’inscrivent dans un vaste projet de dérision et de paro-
die. En confondant grammaire et cohésion, Rabelais donne à croire que la
correction syntaxique est garante du sens. Tous les détournements deviennent
possibles dès lors qu’une trame inviolable autorise les enchaînements discur-
sifs les plus ineptes et les plus incongrus. La dislocation, précisément parce
qu’elle suppose une pronominalisation qui protège l’intégrité syntaxique de
la phrase, livre par endroits le texte au calembour64 et à l’incohérence65.

62. Pantagruel, chap. X, p. 185.


63. Pantagruel, chap. II, p. 105, variante de l’édition Claude Nourry 1531-1532.
64. « Lors dit le prieur claustral : Que fera cet ivrogne ici, Qu’on me le mène en prison. Troubler ainsi le
service divin ! Mais (dist le moyne) le service du vin, faisons tant qu’il ne soit troublé […]. », Gar-
gantua, chap. XXV, p. 279.
65. Dans les « Fanfreluches antidotées » (Gargantua, chap. II, p. 103), la dislocation (« Tu la tolluz, la
Rhomaine baniere » ; « L’accord fut tel, que d’icelle lippée / Elle en aurait deux œufs de Proser-
pine ») autorise la discontinuité thématique, tout en proposant un cadre syntaxique censé garantir
la cohérence du propos.
76 COHÉSION ET COHÉRENCE

Conclusion

Depuis le xviie siècle s’est imposée l’idée selon laquelle la clarté du propos
suppose la pureté de l’expression. Les détachements faisant intervenir quant
à rappellent toutefois que « la textualisation n’opère pas selon la même
logique que la grammaire »66. Si au niveau de la phrase, la pronominalisation
de l’élément détaché est désormais souhaitable, voire même obligatoire en
français standard, elle est en fait facultative du point de vue de la cohésion
textuelle. La variation observée du Moyen Âge à nos jours dans l’usage de
quant à ne résulte pas seulement d’un état de langue, elle témoigne de la
manière dont sont perçues les relations entre la cohésion et la grammaire.
Ces deux domaines sont bien distincts en moyen français et, dans une cer-
taine mesure, dans la langue du xvie siècle.
À l’époque où Rabelais écrit, la pronominalisation reste en effet faculta-
tive. Pourtant, Rabelais emploie les syntagmes détachés introduits par quant
à ou au regard de comme de simples variantes de la dislocation à gauche sans
en envisager les possibilités expressives et syntaxiques. La construction n’a
pas plus d’intérêt qu’un détachement avec reprise pronominale et, comme les
dislocations simples, elle tend à disparaître de l’écriture rabelaisienne. Cette
désaffection correspond à une évolution esthétique. L’auteur du Pantagruel et
du Gargantua exploite les conventions d’un genre littéraire et affecte le style
continu de la chronique et de l’épopée. À partir du Tiers Livre, la narration ne
suit plus de plan préétabli et la progression linéaire cède face à une stratégie de
la rupture et de la répétition. La continuité narrative n’est donc pas un enjeu
aussi important que pour les deux premiers romans, qui revendiquaient leur
dimension épique et parodique. La construction du Tiers Livre et du Quart
Livre procède par simple juxtaposition. Les conversations dans Le Tiers livre,
les escales dans Le Quart Livre semblent devoir se succéder indéfiniment, sans
atteindre une conclusion prédéterminée. L’architecture générale, savamment
élaborée, répond dans Le Tiers Livre à une logique concentrique67. Cette
structure non linéaire oriente la lecture vers la recherche non pas d’un sens
mais d’un centre. Par ailleurs, la langue acquiert une autonomie et se donne à
voir pour elle-même : l’intérêt du mot n’est plus seulement dans ce qu’il signi-
fie, puisque son sens est aléatoire ; sa valeur réside dans sa matière même. Cela
se traduit par un travail sur les sonorités68, par des listes69 et des jeux de

66. O. Ducrot et J.-M. Schaeffer, Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, 1995,
p. 497.
67. Edwin Duval, « Panurge, perplexity and the ironic design of Rabelais’s Tiers Livre », 1982, et
G. Demerson, Rabelais, 1986, p. 230-237.
68. « Que nuist sçavoir tousjours et tousjours apprendre, feust d’un sot, d’un pot, d’une guedoufle,
d’une moufle, d’une pantoufle ? » (Le Tiers Livre, chap. XVI, p. 163).
69. Le Tiers Livre, chap. XXXVII, « Comment par Pantagruel et Panurge est Triboullet blasonné »,
p. 357-365.
LES SYNTAGMES DÉTACHÉS 77

mots70, excroissances et digressions fantaisistes qui brisent inévitablement la


continuité textuelle et le bon déroulement de la lecture.
On s’explique mieux dès lors la disparition progressive des locutions pré-
positionnelles. En tant que procédé de cohésion et de linéarisation, elles
n’ont plus leur place dans une œuvre qui se construit sur le mode de l’inter-
ruption et de la discontinuité. Elles caractérisent le premier roman où Rabe-
lais privilégie les connexions explicites et souligne la cohérence et la conti-
nuité du propos par des marqueurs destinés à exhiber la nature logique des
enchaînements phrastiques. La cohésion est elle-même subordonnée aux
règles de la grammaire, comme si la saisie globale du sens dépendait de l’inté-
gration syntaxique de chaque élément du discours. Cette caractéristique de
la prose rabelaisienne garantit le succès de certaines entreprises de haut vol,
morceaux de bravoure où l’auteur s’adonne sans risque aux délices du gali-
matias, protégé du soupçon de l’incohérence par une soumission exemplaire
aux règles de la syntaxe.

Références bibliographiques

Œuvres citées

Œuvres des xiv e et xv e siècles


Philippe de Commynes, Mémoires, livres I et VI (1490), texte établi par
J. Blanchard [d’après le manuscrit de Paris, BNF, nouv. acq. fr. 20960],
Paris, Le Livre de Poche (Lettres gothiques), 2001.
Guillaume Coquillart, Œuvres, édition établie par M. J. Freeman, Droz,
Genève, 1975.
Guillaume de Machaut, Le Livre du voir dit, Paris, Le Livre de Poche
(Lettres gothiques), 1999.
Antoine de La Sale, Jehan de Saintré, texte établi par J. Blanchard et
M. Quereuil [d’après le manuscrit Barrois (Paris, BNF, nouv. acq. fr.
10057)], Paris, Le Livre de Poche (Lettres gothiques), 1995.
François Villon, Poésies complètes, Paris, Le Livre de Poche (Lettres
gothiques), 1991.

Œuvres du xvie siècle


Montaigne, Les Essais, livre I (1580), texte établi par A. Thibaudet et
M. Piat, [d’après l’édition de 1580, l’Exemplaire de Bordeaux de 1588 et
l’édition posthume de 1595], Paris, Gallimard (Bibliothèque de la
Pléiade), 1962.

70. « Les geants Doriphages avalleurs de frimars, ont au cul passions assez, & assez sacs au croc pour
venaison… » (Le Tiers Livre, Prologue, p. 29) ; « La couleur respondit Panurge est aspre aux potz,
à propos, c’est mon bureau », (Le Tiers Livre, chap. VII, p. 85).
78 COHÉSION ET COHÉRENCE

Marguerite de Navarre, L’Heptaméron (1512), édition établie par M. Fran-


çois [d’après le manuscrit de 1512 de la BNF], Paris, Classiques Garnier,
1967.
François Rabelais :
Pantagruel, texte établi et introduction par G. Defaux d’après l’édition
publiée en 1534 à Lyon par F. Juste, Paris, Le Livre de Poche (Biblio-
thèque classique), 1994.
Gargantua, texte établi et introduction par G. Defaux d’après l’édition
publiée en 1535 à Lyon par F. Juste, Paris, Le Livre de Poche (Biblio-
thèque classique), 1994.
Le Tiers Livre, texte établi et introduction par J. Céard d’après l’édition
publiée en 1552 à Paris par M. Fezandat, Introduction, Paris, Le Livre de
Poche (Bibliothèque classique), 1995.
Le Quart Livre, texte établi et introduction par G. Defaux d’après l’édi-
tion publiée en 1552 à Paris par M. Fezandat, Paris, Le Livre de Poche
(Bibliothèque classique), 1994.

Ouvrages et articles critiques

Bally C., 1965 [1932], Linguistique générale et linguistique française,


Berne, Francke.
Chevalier J.-C., Blanche-Benveniste C., Arrivé M. et Peytard J., 1997,
[1964], Grammaire du français contemporain, Paris, Larousse.
Combettes B., 1986, « Organisateurs textuels et marqueurs argumentatifs
en moyen français : quant à », Verbum, n° 9, p. 213-250.
–— 1993, « Grammaire de phrase textuelle : le traitement des constructions
détachées », Zeischrift für Sprache und Literatur, n° 103, p. 223-230.
–— 1998, Les constructions détachées en français, Paris, Ophrys.
Delofeu J., 1979, « Les énoncés à constituant lexical détaché », Recherches
sur le français parlé, n° 2, p. 75-107.
Demerson G., Rabelais, Paris, Balland, 1986.
Ducrot O. et Schaeffer J.-M., 1995, Nouveau dictionnaire encyclopé-
dique des sciences du langage, Paris, Seuil.
Duval E., « Panurge, perplexity and the ironic design of Rabelais’s Tiers
Livre », Renaissance Quaterly, XXXV-3, automne 1982, p. 381-400.
Eckert G., 1985, « Moyen français et français avancé », Le moyen français.
Actes du Ve colloque international sur le moyen français, 6-8 mai 1985,
Milan, Vita e Pensiero, vol. II, p. 197-236.
Gougenheim G., 1974, Grammaire de la langue française du XVIe siècle,
Paris, Picard.
Larsson E., 1979, La dislocation en français. Étude de syntaxe générative,
Lund, Études romanes de Lund, n° 28.
Riegel M., Pellat J.-C. et Rioul R., 1994, Grammaire méthodique du
français, Paris, PUF.
Questions de cohérence et de cohésion
dans la poésie mélique grecque archaïque :
la transition entre discours d’actualité
et récit mythique

michel briand

Cette étude a pour objet un changement de régime énonciatif fréquent


dans la poésie grecque non épique, d’époque archaïque et proto-classique
(du viiie au v e siècle avant notre ère) : la liaison entre discours et histoire ou,
autrement dit, l’insertion d’un énoncé à dominante narrative (dit « mythe »,
muthos au sens grec ancien de récit doté d’autorité1) dans un énoncé-cadre
qui relève d’une poésie à visée d’abord performative et rituelle ; cette poésie
est dite lyrique, à partir des Alexandrins, mais elle sera désignée ici comme
mélique2, afin d’éviter les anachronismes et rendre au mieux les distinctions
génériques anciennes, liées d’abord à l’énonciation3. Les poèmes ne relevant
pas de l’épopée dactylique, à dominante narrative, posent en effet d’impor-
tantes questions, pour la typologie générique, par leur caractère constitutive-
ment polyphonique/dialogique, et pour l’analyse discursive, par l’hétérogé-
néité de leurs composantes rhétorico-lyriques (éloge, blâme, gnômai « idées
générales »…) et narratives4. Autrement dit, ces textes anciens nous confron-
tent à une dialectique particulière de la cohésion linguistique et de la cohé-
rence, logique, cognitive, culturelle, deux phénomènes dont la complémenta-
rité problématique se réalise, nous allons le voir, suivant des modalités qui
varient selon les énoncés étudiés. Avant l’étude de cas exemplaires, voici
quelques remarques d’ensemble.

1. Sur le muthos comme parole d’autorité, voir Martin, 1989, et, sur la catégorie du mythe, d’élabo-
ration moderne, Calame, 1991 et 1995.
2. Cette désignation, tirée de melos « phrase musicale, chant rythmé », est utilisée, pour la poésie
grecque archaïque, en opposition à la désignation « épique », tirée de epos « parole, vers scandé »,
qui concerne la poésie narrative ou didactique en hexamètres dactyliques non chantés, essentielle-
ment Homère et Hésiode.
3. Sur la distinction épique/mélique, voir C. Calame, 1974 et 2000, chap. I, « Poésie épique et
mélique : la projection du je et de son discours oral dans l’instance divine », p. 49-86. Voir aussi
Bernardini, 1983, Krummen, 1983, et Kurke, 1991.
4. Sur la question inverse de l’insertion d’un dialogue mimétique dans le cadre mélique, voir Briand,
1996a.
80 COHÉSION ET COHÉRENCE

Une question générale : l’insertion d’un « mythe »


dans un discours poétique non épique

Aspects génériques de la poésie grecque archaïque et proto-classique

À l’époque archaïque, l’opposition générique principale distingue les


epê « vers scandés » (en une sorte de Sprechgesang « parlé-chanté ») et les
melê « vers chantés », qui sont eux-mêmes traditionnellement séparés en
trois catégories principales : monodie (par exemple souvent Sappho, Ana-
créon…), lyrique chorale (Alcman, Pindare…), élégie (Tyrtée…)5. Toujours
dans le but d’étudier toute la poésie non épique, on ajoutera ici, à cette poé-
sie proprement mélique, la poésie dite iambique (par exemple Archiloque),
à visée surtout satirique et scandée en rythme régulier, qui rappelait aux
Grecs le discours quotidien, non encore repris dans une prose littéraire.
C’est la forme de l’énoncé et ses modalités d’énonciation qui distinguent les
genres poétiques entre eux, à l’intérieur de l’ensemble dit lyrique (ou
mélico-iambique), mais c’est la dominante textuelle (narrative ou discur-
sive), confirmée par une prosodie marquée, qui distingue l’épopée (récit en
hexamètres dactyliques, dans lequel sont d’ailleurs insérés de nombreux dis-
cours de type divers6) et les autres genres poétiques, aux formes métriques
variées, mais à dominante non narrative (prière, enseignement, éloge,
blâme) et pourtant susceptibles de contenir des énoncés narratifs plus ou
moins développés, soumis, en dernier ressort, aux visées pragmatiques de
l’ensemble dans lequel ils sont insérés.

Niveaux complémentaires de production et d’interprétation discursives

Ces questions d’ordre générique peuvent être traitées à propos de poèmes ou


de groupes de poèmes précis (par exemple un fragment de Sappho ou toutes
les Odes olympiques de Pindare), par l’analyse détaillée de phénomènes
caractéristiques de niveaux différents mais complémentaires, connus dans de
nombreux autres domaines linguistiques ou historiques, et qu’on doit donc
pouvoir observer aussi en grec7, suivant la problématique présentée dans
l’introduction à ce recueil d’articles.

5. Voir les chapitres relatifs à ces divers poètes chez Gerber, 1997 et Gentili, 1988.
6. Voir les remarques sur le récit épique chez Hamburger, 1986.
7. Les questions théoriques auxquelles renvoie, sans développement explicite, cette étude sont discu-
tées en détail dans Ducrot et Schaeffer, 1995, Moeschler et Reboul, 1994, et Sperber et Wilson,
1989. Voir aussi Adam et Bonhomme, 1999.
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 81

Cohésion syntaxique, sémantique, prosodique


Sur le plan sémantique et formel, la liaison entre un récit et son discours-
cadre, à un niveau trans- ou intra-phrastique, peut se repérer, et s’opérer,
entre autres, par :
– les pronoms et adverbes anaphoriques, cataphoriques, relatifs8 ;
– les conjonctions (de coordination ou subordination) et autres connecteurs
syntaxiques et argumentatifs : on connaît le riche système des particules
grecques 9 ;
– les marques rythmiques et phoniques (lieux stratégiques du vers, de la
strophe, de la triade ; jeux d’allitérations, de rimes, de reprises)10 ;
– les parallélismes, récurrences, corrélations ou reformulations reliant les
deux côtés de la frontière énonciative qui rattache le discours au récit, puis, à
la fin, le récit au discours : le récit, sur le plan formulaire et sémantique par
exemple, relève a priori d’une tradition que le cadre mélique transforme,
mais plus subtilement aussi, comme chez Pindare, la fiction est clairement
influencée par la diction innovante de la poésie mélique ou de l’iambe11.

Cohérence textuelle pragmatique (thématique et référentielle)


et générique
Sur un plan pragmatique et cognitif, la liaison entre un récit et son discours-
cadre12 s’opère, et se repère par des phénomènes d’enchaînement plus larges :
– phénomènes de cohérence temporelle et causale (progressive ou régres-
sive), induits par exemple par la valeur d’abord aspectuelle des formes ver-
bales grecques (thèmes de présent-imparfait, aoriste, parfait)13 et par le jeu
complexe des participes ;
– phénomènes de cohérence thématique et référentielle : le récit peut
embrayer, comme un commentaire narrativisé, sur un élément du discours-
cadre désigné comme topique et/ou thème, en particulier le nom propre d’un
héros ou dieu, ou la description définie correspondante14, dont le récit évoque
des exploits, ou une qualité morale, dont il présente un exemple remarquable.
Le récit peut aussi suivre le discours-cadre, puis y revenir, selon une règle d’en-
chaînement illocutionnaire ou argumentatif, les deux énoncés visant par
exemple l’éloge du dédicataire d’une ode de victoire ou la célébration d’une

8. Voir, notamment, Biraud, 1992.


9. Voir, par exemple, Rijksbaron, 1997, et Souletis, 1998.
10. Sur ces phénomènes dans la poésie mélique, voir Van Groningen, 1958, Hubbard, 1985, Cole,
1988, ou, de manière plus empirique, Sulzer, 1970.
11. Voir Briand, 1997.
12. Des études partielles, exploitées ici, traitent déjà de ces questions, dans l’épinicie classique : voir
Slater, 1983, Köhnken, 1983, Heath, 1987, Carey, 1989, Miller, 1993.
13. Voir les travaux du Groupe de recherche sur l’aspect verbal en grec ancien et, en particulier, Jacqui-
nod, 2000.
14. Voir Briand, 2001.
82 COHÉSION ET COHÉRENCE

divinité, dont le poème constitue un élément de culte. On assiste, dans les


deux cas, à la mise en discours du narratif épique et à la narrativisation du
rhétorico-mélique, c’est-à-dire à la formation d’entités mixtes définissant des
genres également mixtes, comme par exemple la lyrique chorale.
Ces questions s’expliquent en partie par le caractère constitutivement
hétérogène de la plupart des poèmes grecs non épiques, en particulier des
satires d’Archiloque (notamment quand elles contiennent des fables) ou des
épinicies15 de Pindare ou Bacchylide, qui, qu’elles contiennent ou non un
mythe, ont des composantes multiples, de type hymnique, gnomique, enco-
miastique, etc. Diverses formes d’ironie et d’intertextualité plus ou moins
explicites soulignent cet aspect. Par ailleurs, la liaison entre le récit et le dis-
cours-cadre dans la poésie archaïque s’opère dans une situation où l’oralité,
réelle au moins pour la performance du texte, sa représentation, au banquet,
au cours d’une procession ou d’un sacrifice, joue un rôle primordial16. Les
traits d’oralité décelables chez Sappho ou Pindare reposent sur l’oralité
rituelle de la représentation poétique (abandonnée après l’époque classique)
et sur la mise en scène d’une oralité de composition, présentée, de manière
conventionnelle, comme une inspiration authentique et spontanée, dont le
modèle est l’oralité de composition et de transmission homérique : ce fonc-
tionnement particulier de la poésie à visée rituelle et sociale induit certaine-
ment des effets particuliers de cohésion et de cohérence. C’est ensuite que se
développe ce que Florence Dupont appelle « l’invention de la littérature »17.

Questions particulières

L’« unité de l’ode » épinicique et l’histoire de la critique pindarique

S’agissant de poésie grecque archaïque ou non, ces questions de cohésion et


cohérence ne sont pas nouvelles. Dès les Alexandrins, elles participent de la
critique textuelle la plus rigoureusement philologique. Mais on peut retenir
comme un exemple remarquable la question de « l’unité de l’ode pindarique »,
qui a amené les analystes du genre épinicique, dès avant le xixe siècle positi-
viste, à rechercher un lien sémantique, thématique, formel ou autre, suscep-
tible de justifier l’apparente rudesse, l’harmonie austère, ressentie comme
sublime ou incohérente, du poète thébain18. On se reportera sur ce point à
l’analyse historique de Young19, de la Grundgedanke de Boeckh, Dissen et

15. On désigne comme épinicies les odes que composaient Simonide, Pindare ou Bacchylide en l’hon-
neur d’athlètes vainqueurs aux jeux sportifs d’Olympie, Delphes, Némée, etc.
16. Sur le lien entre oralité d’origine rituelle et écriture poétique, voir M. Briand, à paraître et C. Calame,
à paraître, et, sur l’ensemble de la poésie grecque, Svenbro, 1976 et 1988, et Steiner, 1994.
17. Voir Dupont, 1994 et Finkelberg, 1998.
18. Voir Briand, 1996b. L’expression « harmonie austère » est empruntée à Denys d’Halicarnasse, Sur
la composition, 22. Voir Race, 1990.
19. Voir Young, 1970 et Heath, 1986.
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 83

Bergk, discutée par Drachmann, au « symbole » de Norwood, et surtout,


depuis Bundy, au formalisme contemporain, qui finit par considérer que la
cohérence d’une ode de victoire repose sur sa fonction, à laquelle sont subor-
données toutes les composantes régulières qui caractérisent une épinicie
comme telle. Ces composantes sont essentiellement au nombre de cinq, les
quatre premières non narratives pouvant cependant être attestées dans le
mythe (avec de nombreuses sous-composantes et variations d’ordre, de fré-
quence et d’étendue d’un poème à l’autre) : éloge (de l’athlète, du commandi-
taire, de sa famille, de la cité, du héros tutélaire, du dieu…), prière (aux dieux,
aux muses, au dédicataire…), réflexion poétique, réflexion gnomique, mythe
(et notations mythiques)20. L’analyse d’un poème devient ici parfois formelle
au point de ne pas s’intéresser aux liens sémantiques ou pragmatiques entre
ces composantes mais à leur assemblage cumulatif.
Mais on peut mettre un terme positif à cette querelle, proche de celle des
homérisants analystes et non analystes, entre les tenants de l’unité parfaite
et ceux de l’irrémédiable impossibilité de cette unité : Pascale Hummel, dans
sa Syntaxe de Pindare21, évoque, avant une étude des phénomènes d’« hyper-
bate ou extraposition propositionnelle », la « valeur cohésive de la disjonc-
tion », comme caractéristique de l’« harmonie paradoxale » de Pindare. Cette
notion de « disjonction cohésive » me semble utile à l’étude de tous les
poèmes non épiques antérieurs ou contemporains au grand poète thébain.

L’hétérogénéité des sous-genres de la poésie mélico-iambique

On mettra à part les deux auteurs dont les textes nous sont parvenus dans le
meilleur état, Pindare et Bacchylide, pour lesquels le mythe n’est d’ailleurs pas
un constituant obligatoire, puisqu’il manque totalement ou n’apparaît que de
manière allusive dans plusieurs poèmes (Pindare, Olympiques IV, V, XI, XII,
XIV, Pythique VII, Néméennes II, XI, Isthmiques II, III, VII, Bacchylide, Épi-
nicies 2, 6, 7, 8, 10, 12). Pour les autres, plusieurs constats sont possibles.

Insertion marquée
On peut distinguer les poèmes dans lesquels le récit est introduit comme
tel, surtout par un terme comme logos « parole, récit » ou ainos « récit, conte,
histoire » ou un verbe de déclaration, à la première ou troisième personne,

20. Voir en particulier, dans une bibliographie riche, dont l’évolution suit celle de la philologie et de ses
capacités et interrogations techniques, W. Schadewalt, Der Aufbau des pindarischen Epinikion,
Halle, Niemeyer, 1928 ; R. Nierhaus, Strophe und Inhalt im pindarischen Epinikion, Berlin,
Tailtsch, 1936 ; A. Greengard, The structure of Pindar’s epinician odes, Amsterdam, Hakkert,
1980 ; A. Köhnken, Die Funktion des Mythos bei Pindar. Interpretationen zu sechs Pindarge-
dichte, Berlin, De Gruyter, 1971 ; R. Hamilton, Epinikion. General Form in the Odes of Pindar, La
Hague, Mouton, 1974 ; F. Garcia Romero, Estructura de la Oda baquilidea : estudio composicio-
nal y metrico, Universidad complutense de Madrid, 1987 ; C. O. Pavese, I temi e i motivi della
lirica corale ellenica, Pise - Rome, Istituti editoriali e poligrafici internazionali, 1997 ; R. Nünlist,
Poetologische Bildersprache in der frühgriechischen Dichtung, Stuttgart - Leipzig, Teubner, 1998.
21. Hummel, 1993.
84 COHÉSION ET COHÉRENCE

singulier ou pluriel, par exemple, dans des genres différents, chez Sappho,
fr. 44 Lobel-Page (« un héraut prononça ces paroles »), Alcée, fr. 42 L.-P. (hôs
logos « selon ce qu’on dit ») et 298 L.-P.22, Xénophane, 6, 6a Edmonds (« Et
maintenant, je vais passer à un autre récit et te montrer une autre voie »)23, et
surtout Archiloque, fr. 89 Diehl (86 Edmonds), dans une épode sur « le renard
et l’aigle » qui commence par la formule ainos tis anthrôpôn hode hôs…
« voici une fable répandue chez les hommes, selon laquelle… », et fr. 81 Diehl
(89 Edmonds), sur « le singe et le renard », ereô tin’humin ainon, ô Kêrukidê,
akhnumenê skutalê « je vais vous dire une fable, Cérycidès [fils-du-héraut],
comme un douloureux bâton de message ». Dans beaucoup de ces fragments
se trouve une adresse au vocatif qui institue une interlocution, fictive ou non.
On notera que de rares récits, à valeur donc exemplaire, suivent ou précè-
dent des discours gnomiques, avec des marqueurs d’insertion semblables à
ceux qui viennent d’être présentés, ainsi chez Sappho, fr. 16 L.-P. (après une
strophe sur la supériorité de l’amour face aux exploits guerriers, v. 5-6, « il est
bien facile de rendre cela compréhensible à chacun ; car celle qui de loin sur-
passait les humains par sa beauté, Hélène… ») et Phocylide, fr. 3, 5, 6 (2, 4,
5 Diehl), tous introduits par la formule, intégrée dans le premier vers, kai
tode Phôkulideô « et voici ce que dit Phocylide ». Chaque poète semble avoir,
autant que permet de le dire l’état fragmentaire de ces textes, des préférences
formelles, syntaxiques en particulier, et une relation originale à la tradition
homérique ou hésiodique.

Insertion souple
Dans la plupart des autres poèmes, l’introduction du récit se fait à la
manière d’une digression épique ou hymnique, par des pronoms relatifs
après ponctuation forte ou non, développant des antécédents constitués de
noms propres ou de descriptions définies, souvent complétés d’adverbes tem-
porels narratifs (type pote, tote, « un jour », « alors », qui rappelle l’emploi
généralisant du te épique, dans les résumés de récit ou les comparaisons
homériques24) : ainsi, par exemple, Alcée, fr. 308b L.-P. (« Salut à toi, maître
du Cyllène ; c’est en effet toi que je veux chanter, toi que [ton]… »), 325 L.-P.
(« Reine Athéna, la belliqueuse, toi qui [a poi]… »), et Anacréon, fr. 348
PMG (« Artémis, toi qui… »)25.

22. Voir aussi, plus tard, Anacreontea 12 Preisendanz. On renverra ici plusieurs fois, en note, aux Ana-
créontiques comme à une mise en pratique tardive de modèles méliques anciens étudiés ici.
23. Cité par Diogène Laërce, Vies des philosophes illustres (Pythagore), 8.8.20, comme le premier vers
d’une élégie, contenant une chrie. On citera aussi l’énigme attribuée à Panarkès (Carm. Pop. 34
Bergk), citée par Platon (République, V, 479c) et Athénée (Deipnosophistes, X, 452c), qui com-
mence par ainos tis estin, hôs… « il y a une énigme/fable, selon laquelle… »
24. Voir Ruijgh, 1971.
25. Voir aussi les épigrammes attribuées à Simonide, comme VI FGE (mnêma tode kleinoio Megistia,
hon pote Mêdoi… « Ceci est la tombe du glorieux Megistias, qu’un jour les Mèdes… »), ou, dans
une parodie de vers épiques, citée par Diogène Laërce, Vie des philosophes illustres (Stilpon),
2.118, Cratès, fr. 3 Diehl (« Stilpon […] à Mégare, où dort, dit-on, Typhon, et où il s’est querellé »
eth et’erizesken).
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 85

Souvent aussi la première personne du discours-cadre (en général au pré-


sent, au futur dit performatif26 ou au parfait) s’oppose à la troisième per-
sonne du récit (en général à l’aoriste), et la cohésion est renforcée par un mar-
quage temporel, souvent explicité par une subordination : ainsi chez Sappho,
fr.1 L.-P., v. 5-25 (après une adresse hymnique à Aphrodite, « viens donc ici,
si jamais autrefois [ai pota]… », , puis, après le récit, « viens encore vers moi,
maintenant ») et fr. 17 L.-P. (après une adresse hymnique à Héra, « [toi] que
les fils d’Atrée invoquèrent […], quand, ayant mis fin […] tout d’abord […]
puis… », avant un retour à l’énonciation hymnique, v. 11, « et maintenant
[…] comme jadis », nun de […] kat to palaion)27. Le couple aspectuel pré-
sent-aoriste (parfait) différencie encore les deux composantes énonciatives,
quand le discours-cadre et le récit sont tous deux à la première personne,
comme chez Alcée, fr. 130b Liberman, où, après une plainte préliminaire
(« malheureux que je suis »), se développe une brève note autobiographique
(« les biens dans la possession desquels mon père et le père de mon père ont
vieilli, parmi ces citoyens qui se détruisent les uns les autres, j’en ai été
dépouillé »)28.
On peut noter les nuances établies ici entre la poésie iambique (Archi-
loque et Phocylide), où l’introduction du récit ou de la morale est souvent
très explicite, signée29, et celle d’Alcée et Sappho, plus souvent souple et
implicite.

Fragments gnomiques, hymniques, narratifs insérés


On distingue aussi un type de texte dont participe la troisième étude de
cas proposée plus loin, la palinodie de Stésichore : les poèmes insérés, en
général fragmentaires, à titre de citations, dans un texte ultérieur, écrit par un
philosophe, un grammairien ou un critique littéraire. C’est le cas des récits
sans insertion narrative, non présentés comme récits mais comme fragments
poétiques, par exemple chez Stésichore, fr. S7-19 Campbell (sur le combat
d’Héraclès et Géryon, en particulier S7 = 184 PMG, cité par Strabon, 3.2.11 ;
S17 = 185 PMG, et S19 = 181 PMG, cités par Athénée, Deipnosophistes,
469e et 499ab), fr. 187-191 Campbell (10-12 PMG, sur Hélène, cités par
Athénée, 81d, des scholies de l’Iliade, ou Pausanias, Description de la Grèce,
2, 22.6)30. Ces citations sont associées, par les éditeurs modernes, à d’autres
fragments, issus aussi de découvertes papyrologiques, pour recomposer des
textes troués dont l’ordonnancement général et l’authenticité posent ques-
tion31. On retiendra enfin le cas des récits dont la présentation appartient au

26. Voir Slater, 1969.


27. Anacreontea 6, 22, 23 et 26 Preisendanz.
28. Voir le commentaire de G. Liberman, Alcée. Fragments, 1999, p. 63-64. Voir aussi Anacreontea 6,
11, 31, 37 Preisendanz.
29. Sur la désignation autoriale par la sphragis, voir Calame, à paraître.
30. Anacreontea 28 et 35.
31. Voir Rabau, 1997.
86 COHÉSION ET COHÉRENCE

texte-cadre, assumé par un autre locuteur, par exemple pour Alcman, fr. 14b
Calame (où les citations nombreuses et fragmentées du poète sont insérées
dans un long papyrus philosophique)32 et 5.2 Calame (fragments tirés de scho-
lies à l’Iliade 16, 236, ou à l’Odyssée 6, 244), ou Simonide, fr. 543 (long frag-
ment sur l’enfance de Perseus, cité par Denys d’Halicarnasse, De la composi-
tion, 26, à propos de la relation rythmique entre prose et poésie). On pourrait
étudier la manière dont se construit le texte critique (toujours en prose), pour
accueillir la citation33, dans une relation intertextuelle complexe avec les
procédés attestés, on l’a vu, dans la poésie mélique elle-même.

Études de cas 34

Une cohésion/cohérence régulière :


Bacchylide, Épinicie XI, vers 25-77

Dans ce poème en trois triades (strophe-antistrophe-épode)35, de date incon-


nue, composé pour Alexidamos de Métaponte, enfant vainqueur à la lutte
aux jeux pythiques, le récit mythique porte sur la colère d’Héra contre les
filles de Proitos de Tyrinthe (v. 25-74) et contient une digression narrative,
régressive, sur les fondateurs de la même Tyrinthe. L’analogie entre le récit
mythique et le cadre proprement mélique (v. 1-24, invocation à la Victoire,
description de la fête organisée à Métaponte, pour le retour de l’athlète dans
sa cité, évocation de sa victoire et, à la fin, v. 75-84, retour rapide à Méta-
ponte et évocation de la guerre de Troie) est d’abord d’ordre rituel et social :
le culte métapontien à Artémis Héméra est issu de Lousoi, en Arcadie (où

32. Alcman (fragmenta et veterum testimonia). Édition, traduction et commentaire de C. Calame,


Rome, Ateneo, 1983, p. 104-107 et 436-456.
33. Dans une perspective différente, on se reportera ici à l’étude de Michèle Biraud sur le Banquet de
Xénophon, où l’insertion de citations nombreuses provoque des effets plus riches et complexes
que, par exemple, l’insertion du poème stésichoréen dans le dialogue de Platon étudié à la fin de la
présente étude.
34. Les traductions de Bacchylide et Pindare sont de l’auteur de l’article et reposent sur le texte édité
dans la Collection des universités de France (aux Belles Lettres), pour Bacchylide, et, pour Pindare,
sur l’édition de W. Race, dans la collection Loeb, dont nous tirons aussi le compte des vers, certes
débattu. La mise en page essaie de respecter, autant que possible, l’ordre des mots, la versification
et l’organisation strophique, en particulier les enjambements et rejets, ces phénomènes étant
importants, dans ces poèmes, pour les questions d’enchaînement, mise en valeur, thématisation.
Les passages qui ne concernent pas notre étude ne sont pas traduits mais résumés entre crochets.
Les signes / insérés à l’intérieur de certains vers correspondent à des éléments de vers ou colons. Le
texte de Platon est cité dans la traduction de P. Vicaire, avec des modifications, surtout pour le
poème de Stésichore.
35. Voir Irigoin, 1953 et 1993a, et Mullen, 1982. Sur cette œuvre de Bacchylide, voir la bibliographie
de Gerber, 1990, et Stern, 1965, Hurst, 1983, et Irigoin, 1993b. Je n’ai pu lire, avant la rédaction de
cette étude, l’article de Calame (1999) qui, s’intéressant aux correspondances entre temps du récit
et temps de l’énonciation rituelle, montre la structure cyclique de l’épinicie et confirme le caractère
cohérent et ordonné mais original de ce poème, organisé de façon circulaire, finalement orienté
vers le futur et l’éloge d’une justice nouvellement rétablie.
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 87

se déroule le mythe), et explique la victoire récente de l’athlète, présentée


d’ailleurs comme une revanche, après des malheurs.
Texte 1.
Bacchylide, Épinicie XI, v. 25-77.
(fin de l’épode 1, v. 25-28)
Et maintenant, Artémis chasseresse,
à la quenouille d’or, Héméra, illustre
par son arc, lui a accordé une victoire splendide.
Pour elle, un jour, le fils d’Abas a bâti / un autel aux nombreuses prières, / ainsi
que ses filles au beau voile :
(strophe 2, v. 29-37)
c’est elles que la toute-puissante Héra avait fait / fuir de la demeure aimable
de Proitos, ayant soumis leur esprit / à la contrainte puissante du délire ;
car, encore au temps de leur virginité,
elles étaient allées au sanctuaire / de la déesse à la ceinture de pourpre ;
et elles avaient affirmé que leur père, de loin,
par sa richesse, l’emportait sur l’assistante blonde
de Zeus, vénérable et très puissant. Et en / elles, en colère,
elle mit dans leur poitrine une pensée qui les retourna ;
et elles s’enfuirent dans la montagne aux longs / feuillages, en poussant un cri
terrible,
(antistrophe 2, v. 38-44)
laissant la ville de Tirynthe / et ses rues bâties par les dieux.
En effet cela faisait neuf ans / qu’après avoir laissé Argos, aimée des dieux,
ils habitaient là, sans crainte pour la clameur,
demi-dieux aux boucliers de bronze, / avec leur roi très admiré.
Car une querelle redoutable
avait éclaté, d’un faible début, entre les frères
Proitos et Akrisios…
[récit de la construction de Tirynthe]
(fin de l’épode 2, v. 51-56)
[…] Et les Cyclopes vinrent travailler, orgueilleux,
à la construction, pour la cité fameuse, d’un rempart
très beau, où, semblables aux dieux,
habitèrent des héros très glorieux, après avoir laissé
l’illustre Argos qui nourrit des chevaux.
C’est de là que bondirent les filles / indomptées de Proitos, aux boucles /
sombres, pour s’enfuir.
(strophe 3, v. 57-58)
Et, quant à lui, le chagrin lui saisit le cœur et un / étrange souci le frappa :
il pensa s’enfoncer dans la poitrine une / épée à double tranchant…
[récit : tentative de suicide de Proitos, fuite des filles en Arcadie, prière de Proi-
tos à Artémis]
88 COHÉSION ET COHÉRENCE

(fin de l’antistrophe 3, v. 73-74)


[…] Et celles-ci aussitôt pour elle bâtirent un sanctuaire et un autel,
qu’elles baignèrent du sang des brebis / et établirent des chœurs de femmes.
(épode 3, v. 75-78)
Et c’est de là aussi qu’accompagnant les belliqueux
guerriers achéens tu vins dans leur cité qui nourrit
des chevaux ; et, dans le bonheur, tu habites
Métaponte, ô maîtresse dorée du peuple…

L’insertion du récit se fait, tout à la fin de la deuxième antistrophe, par un


enchaînement pronominal double : d’abord entre Artémis (v. 25-27, « Et
maintenant, Artémis » a récompensé l’athlète Alexidamos de Métaponte), à
laquelle s’adresse le culte épinicique actuel (chanté aujourd’hui dans la cité
de l’athlète), et l’anaphorique suivant qui fait de la déesse l’allocutaire d’un
vœu ancien, prononcé et réalisé au temps du mythe, autrefois, en Arcadie
(v. 28, tâi pot’« pour elle, un jour, » Proitos et ses filles ont élevé un autel) ;
ensuite, entre ces filles de Proitos (v. 28), instituant un nouveau culte artémi-
sien, promis à un bel avenir, et, au tout début de la deuxième strophe (v. 29-
30), l’anaphorique qui fait d’elles des personnages héroïques, victimes de la
colère de la déesse Héra, avant une désignation directe de leur père « Proi-
tos », reprenant en chiasme le « fils d’Abas » du vers 28. On a donc un enchaî-
nement rigoureux, selon le schéma suivant, où les chiffres indiquent le réfé-
rent (Artémis, Proitos, ses filles) : nom 1 (Artémis), en contexte présent –
anaphorique 1 (« pour elle », en premier contexte narratif, à propos du culte)
– nom 2 (fils d’Abas) et nom 3 (ses filles), en contexte passé – anaphorique 3
(« c’est elles que », en second contexte narratif, proprement mythique) – nom
2 (Proitos). Le récit commence à proprement parler au vers 31, sous la forme
d’une digression explicative, introduite par une conjonction gar « car » et
développée ensuite, au vers 35, par l’anaphore taisin de « et en elles ».
Ce récit s’achève, de manière symétrique, à l’endroit précis où le chœur
passe de la troisième antistrophe à la troisième épode (dont le premier vers
introduit le final du poème), aux vers 73-77. Auparavant, aux vers 57-72,
l’enchaînement narratif se déroule sans accroc, renvoyant toujours aux
mêmes personnages : v. 56, enthen « C’est de là [Argos] » que les filles s’enfui-
rent ; v. 57, Ton d’« Et, quant à lui, » une douleur le saisit au cœur (début de la
troisième strophe) ; v. 61, « elles s’enfuirent » ; v. 63, all’hote dê « mais quand
enfin » leur père vint en Arcadie et pria Artémis ; v. 70, tou d’eklue « Et elle
[Artémis] l’entendit ». Au vers 73, deux pronoms, à valeur conclusive, ren-
voient aux filles de Proitos et à Artémis, dans le premier contexte narratif, à
thème cultuel, du vers 28 : tai d’autika hoi « Et celles-ci aussitôt pour elle » ins-
tituèrent un sanctuaire, un sacrifice et « des chœurs », qui renvoient au poème
épinicique lui-même. Le vers suivant, quittant l’enchaînement par instances
d’énonciation et personnages humains et divins, passe à une logique spatio-
temporelle, marquant le retour au culte présent, par l’évocation rapide du
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 89

transfert de la déesse d’Arcadie et de la protection qu’elle offre à sa nouvelle


cité, comme aux vers 25-27, la victoire athlétique. Le récit est bien situé entre
deux ensembles cultuels présents avec lesquels il forme un ensemble dont la
cohésion et la cohérence, en l’occurrence indissociables, sont bien signalées
par le jeu des pronoms, particules et références nominales et verbales.
Le passage est cependant plus complexe ; à l’intérieur de ce récit d’en-
semble, justifié par sa fonction d’étiologie religieuse, est inséré un autre récit,
régressif sur le plan temporel : v. 39, êdê gar « en effet cela faisait » neuf ans
que… ; et v. 42, neikos gar « car une querelle ». La clôture de la digression
(sur la querelle ancienne entre les frères Proitos et Akrisios et la fondation de
Tirynthe, avec l’aide des Cyclopes) et le retour au premier mythe (devenu
récit-cadre) s’opèrent aux vers 55-56 : enthen « c’est de là [Tirynthe] » que
s’enfuirent Proitos et ses filles, comme le dit aussi le vers 38, juste avant cette
digression mythique. On peut noter que le mythe général (expliquant le culte
à Artémis) et le mythe encadré (expliquant, sous forme digressive, la création
de Tirynthe) s’achèvent tous deux par une notation spatiale homonyme : les
vers 56 et 75 marquent le retour au cadre par l’expression enthen « c’est de
là que »). Ils commençaient aussi chacun par la conjonction gar « car, en
effet »36.
Pour conclure sur cet exemple, on peut noter : la symétrie du cadre
mélique (v. 25-27 et 75-77), nuancée cependant par la brièveté du final, qui
n’occupe que la troisième épode, alors que l’introduction cultuelle se déploie
sur toute la première triade ; le double enchâssement mythique, qui entraîne
une hyperbate référentielle fondée sur une ellipse, au vers 57 ; la correspon-
dance simple qui s’établit ici entre les mouvements métriques et chorégra-
phiques (changements de strophe, surtout) et les embrayages énonciatifs ; le
jeu primordial des anaphoriques et des particules simples (de, gar) ou com-
plexes (enthen) ; la mise en abyme du rapport généalogique et filial et l’étiolo-
gie du culte présent (proprement mélique) par le récit ; enfin, le style tradi-
tionnel du mythe (formulaire d’inspiration homérique, parataxe, prière de
Proitos à Artémis…). Dans cette épinicie de Bacchylide, l’insertion du récit
mythique dans le discours mélique produit un poème régulier, dont la cohé-
sion et la cohérence sont à la fois fermes et équilibrées. Ici, l’harmonie bac-
chylidéenne est classique, au sens esthétique.

Une cohésion/cohérence tendue :


Pindare, Olympique II, vers 24-91

Dans la deuxième Olympique de Pindare37, composée en 476 avant notre


ère, pour Théron d’Agrigente, vainqueur à la course des chars, le récit

36. De Jong, 1997.


37. Voir Gerber, 1989, en particulier sur « l’île des Bienheureux » et ses aspects religieux et philo-
sophiques.
90 COHÉSION ET COHÉRENCE

mythique (en général au passé) est construit en triptyque : vers 22-30 (sur
deux exemples thébains : Sémélé et Inô, immortelles), vers 35-45 (sur des
ancêtres de Théron : Laios, Œdipe, Thersandre), vers 61-83 (sur l’île des
Bienheureux et quelques notations relatives à Pélée, Cadmos et Achille), trois
composantes désignées désormais ici comme mythe 1, 2 et 3. Ce long passage
est rendu plus complexe par des insertions gnomiques (au présent de vérité
générale ou à l’aoriste gnomique), aux vers 15-22 (sur le temps et le bonheur),
31-34 (sur les vicissitudes du destin), 51-60 (sur la richesse glorieuse), et ces
considérations éthiques, religieuses et sociales constituent des commentaires
et des explications liés à la fois aux composantes méliques et aux passages
narratifs dans lesquels elles s’insèrent ou qu’elles séparent, en les reliant.
Texte 2.
Pindare, Olympique II, v. 22-8738.
(strophe 2, v. 22-24)
[…] Et mon discours convient aux filles
aux beaux voiles de Kadmos, qui connurent de si grands maux ; / mais la
lourde douleur tombe en face de biens plus forts.
[gnômê, Sémélé sur l’Olympe]
(antistrophe 2, v. 28-34)
Et on dit que dans la mer,
avec les filles maritimes de Nérée, une vie immortelle
est impartie à Inô, pour l’éternité. / Non, certes, pour la mort des mortels
il n’y a pas de terme fixé,
ni pour quand nous achèverons, dans un bonheur intact,
le jour paisible, enfant du soleil ; / mais des courants changeants
viennent vers les hommes, / porteurs de joies et de peines.
(épode 3, v. 35-40)
Et ainsi la Moire, qui contrôle l’heureux
sort ancestral de ceux-ci, avec / le bonheur que suscitent les dieux,
rapporte aussi du malheur, / inverse, en un autre temps :
depuis que son fils maudit tua Laïos,
à sa rencontre, et accomplit l’oracle
autrefois prononcé à Pythô.
(strophe 3, v. 41-47)
Et, l’ayant vu, l’Érinys à l’œil aigu
massacra sa lignée belliqueuse en la faisant s’entretuer ;
mais Thersandre survécut à Polynice, / abattu ; dans les épreuves de jeunesse
et dans les combats guerriers,
on l’honore, pousse salutaire dans la maison des Adrastides :
c’est de là qu’il détient la racine de sa lignée, et il convient / que le fils
d’Ainésidame
obtienne des chants de louange et les lyres.

38. Cette numérotation des vers suit l’édition et la traduction de Race, 1997.
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 91

(antistrophe 3, v. 48-54)
Car, à Olympie, c’est lui-même
qui reçut le prix ; et à Pythô, vers son frère, à part égale,
et à l’Isthme, les Grâces apportèrent les fleurs / des quadriges aux douze tours
de stade,
ensemble ; et le succès,
quand on tente l’épreuve, délivre des soucis.
La richesse, c’est sûr, ciselée de vertus, / apporte mainte et mainte
occasion, maintenant en éveil / une ambition profonde,
(épode 3, v. 55-60)
astre étincelant, authentique
lumière pour l’homme, surtout si celui qui la possède connaît l’avenir :
que les esprits impuissants des morts / ici-bas subissent aussitôt
leur peine, que les crimes accomplis dans ce royaume de Zeus
sont jugés par quelqu’un sous la terre, qui prononce
sa sentence, selon une affreuse loi fatale.
[longue description de l’île des Bienheureux, sur l’ensemble de la quatrième
triade]
(fin de l’épode 4, v. 79-80)
… sa mère, quand elle eut fléchi par ses prières
le cœur de Zeus, y porta Achille,
(début de la strophe 5, v. 81-85)
lui qui abattit Hector, la colonne
invincible, inébranlable, de Troie, et livra Kyknos à la mort,
et l’Éthiopien fils d’Aurore. J’ai en grand nombre, sous mon coude, des traits
rapides,
à l’intérieur de mon carquois,
qui parlent aux subtils : c’est pour la foule qu’on a besoin d’interprètes…

Des énoncés encomiastiques (au présent) encadrent ce long passage


mythique (doté donc d’incidentes gnomiques) : v. 5-15 (12-14, « Fils de Kro-
nos, […] laisse toi réjouir par mes chants ») et 89-100 (par exemple « tends
maintenant ton arc vers le but, mon cœur, allons ! »). Mais, de plus, on trouve,
au centre du développement narratif, aux vers 46-51, entre les mythes 2 et 3,
une évocation, au passé, des exploits athlétiques tout récents du « fils d’Ainési-
dame », Théron, le dédicataire de l’ensemble de l’ode, et de son frère. En ajou-
tant un passage réflexif, métapoétique, entre le mythe 3 et le retour à l’énoncia-
tion rituelle (v. 83-88, sur une comparaison entre le poète, l’archer et l’aigle), et
un priamèle (préambule en forme d’analogie ternaire, v. 1-7, soit la première
strophe de l’ode, associant Zeus, Héraclès et Théron), qui introduit l’ensemble
du rite épinicique, on parvient à la structure générale suivante :
priamel – éloge 1 – gnômê 1 – mythe 1
gnômê 2 – mythe 2 – éloge 2
gnômê 3 – mythe 3
réflexion poétique – éloge 3
92 COHÉSION ET COHÉRENCE

Trois lieux stratégiques marquent l’insertion d’un récit mythique dans un


cadre mélique ou gnomique. Au vers 22, au début de la deuxième strophe, le
récit est introduit explicitement comme un exemple amplifiant le discours
d’éloge poétique : hepetai de logos « et mon discours convient aux filles » de
Cadmos. Ce premier mythe s’achève, en rupture forte, au vers 30, avant le
deuxième passage gnomique : êtoi « Non, certes, pour la mort des mortels, il
n’y a pas de terme fixé… ». Au vers 35, au début de la deuxième épode, le
deuxième récit est inséré par l’intermédiaire d’une comparaison, après le
deuxième passage gnomique, qui relie donc les deux premiers mythes, rela-
tifs à la succession du malheur et du bonheur : houtôs de « et ainsi la Moire,
qui contrôle l’heureux sort ancestral de ceux-ci », où le pronom au génitif
tônde renvoie non pas aux hommes en général, comme dans la gnômê, mais
aux ancêtres de Théron, comme dans le cadre encomiastique de l’épinicie
(v. 38, « depuis que »). Ce deuxième mythe est suivi d’un éloge bref, introduit
par un pronom relatif : v. 46 « … dans la maison des Adrastides ; c’est de là
[hothen] qu’il détient la racine de sa lignée, et il convient que le fils d’Ainési-
dâme obtienne des chants de louange ».
Enfin, le troisième et dernier mythe, le plus développé, commence au
vers 61, au début exact de la quatrième strophe, mais il s’agit plus d’une des-
cription (au présent général) que d’un récit au passé. De ce fait, la liaison avec
les remarques gnomiques sur la justice de Zeus (désignée comme un discours
en acte, un logos développé par le mythe, au vers 60, et représentée, dans le
mythe, par la figure autoritaire d’Adraste) n’impose pas de travail cognitif
lourd à l’auditeur ou au lecteur. Ce troisième mythe s’achève, avec l’ensemble
du passage mythique en triptyque, par une rupture énonciative brutale
(Abbruchsformeln « formule d’interruption »), au vers 83, au début de la cin-
quième strophe, la dernière de l’ode : cette transition complexe entre le mythe
et le discours mélique commence par une proposition relative, au vers 81, qui
aurait pu marquer le début d’une nouvelle digression sur les exploits d’Achille
contre Hector et Memnon. L’enchaînement narratif aurait pu se poursuivre
mais le poète met en scène une aposiopèse affirmée : « J’ai en grand nombre,
sous mon coude, des traits rapides, à l’intérieur de mon carquois, qui parlent
aux subtils ; c’est pour la foule qu’on a besoin d’interprètes ».
Pour conclure sur cet exemple, on peut noter : l’insertion originale
du deuxième éloge (en forme narrative, au passé proche) dans le passage
gnomico-mythique ; l’association entre gnômê et mythe (plutôt qu’entre
éloge et gnômê, plus habituelle) ; le caractère gnomique du troisième mythe,
au présent ; la rareté relative des liaisons pronominales et la fréquence des
ruptures énonciatives à valeur réflexive et finalement mais paradoxalement
cohésive ; enfin, la tendance aux enjambements trans-strophiques, pour la
syntaxe comme pour la thématique. Tout cela permet de considérer que,
dans cette épinicie de Pindare, l’insertion du récit dans le discours mélique
est tendue, irrégulière, complexe, mais finalement assurée. Ce poème forte-
ment cohérent, sur le plan pragmatique, n’est pas cohésif, à première vue,
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 93

sur le plan formel, syntaxique et stylistique surtout : la cohérence d’en-


semble est paradoxale, reposant sur des effets de disjonction locale et de
variation résolus seulement par la constitution du poème en performance
rituelle. Ici, l’harmonie pindarique est austère, comme le disait Denys d’Ha-
licarnasse, et d’ordre sublime, au sens esthétique du terme.

Un cas d’insertion en prose mythologique39 :


la palinodie de Stésichore, fr. 192 (15) Page, citée par Platon, Phèdre 243ab

Dans un dialogue platonicien dont le thème principal est la nature de


l’amour, Socrate prétend ironiquement avoir prononcé un discours impie à
l’égard d’Éros et cite la palinodie de Stésichore, comme exemple d’une
« purification » réussie, « pour les fautes en matière de mythologie ». Il s’agit
de ce fragment connu, dans lequel le poète mélique revient sur un poème
antérieur, où il critiquait Hélène, lui attribuant la responsabilité de la guerre
de Troie, alors qu’en fait seule une image de la divine héroïne aurait provo-
qué la guerre, la véritable Hélène séjournant, pendant tout ce temps, en
Égypte, comme Euripide le développe dans sa tragédie éponyme40. Il ne s’agit
pas d’une simple question de critique littéraire, puisque les enjeux sont clai-
rement religieux : pour le punir de son impiété, Hélène avait rendu le poète
aveugle, ne lui redonnant la vue qu’à la suite de son nouveau poème, et
Socrate, en partie ironiquement, craint de subir un sort analogue, en n’expri-
mant pas un respect assez net pour le dieu de l’amour. La citation mélique est
un argument essentiel au dialogue mis en scène ici.
Texte 3.
Platon, Phèdre 243ab, citant Stésichore, fr. 192 (15) Page.
Je dois donc, ami, absolument me purifier. Or il y a, pour les fautes en matière
de mythologie, une antique purification. Homère ne l’a pas connue, mais bien
Stésichore : privé de la vue pour avoir médit d’Hélène, il ne fut pas, comme
Homère, incapable de s’expliquer ce mal ; il était inspiré des Muses, il comprit
la cause, et fit aussitôt [ces vers] :
Voilà un discours qui n’est pas exact !
Non, tu n’as pas embarqué sur les navires aux bonnes planches !
Non, tu n’es pas allée vers les remparts de Troie !
Quand il eut composé toute cette Palinodie, comme on l’appelle, il recouvra la
vue sur-le-champ. Eh bien, moi, je serai plus adroit que les poètes – en ceci tout
au moins…

Mais son insertion est assez simple : dans le cadre général d’un discours
assumé par le personnage de Socrate, un récit métapoétique est présenté, à la
troisième personne et au passé, sur les malheurs de Stésichore, littéralement

39. Voir Detienne, 1981. On entend ici la mythologie comme un discours sur le mythe.
40. Voir aussi Hérodote, Enquête 2, 112-120, Isocrate, Éloge d’Hélène, 64, Aelius Aristide, Discours
1, 128 et 2, 234, et Dion Chrysostome, Discours 11, 40. Sur la palinodie, voir en particulier Blaise,
1995.
94 COHÉSION ET COHÉRENCE

« celui qui a établi les chœurs » ; il est suivi, sans enchaînement pronominal,
en grec (ni même cataphore, contrairement à ce qu’implique la traduction
« et fit aussitôt ces vers »), par une citation composite, contenant un premier
vers introductif (adressé à Hélène, mais sans locuteur net, commentaire sur le
poème fautif, traité comme un logos, « discours ») et deux autres vers narra-
tifs négatifs. Cette citation est suivie, par un recours au récit-cadre, en forme
de commentaire critique (« Quand il eut composé toute cette Palinodie,
comme on l’appelle, il recouvra la vue sur-le-champ »), encore suivi par un
retour au discours d’ensemble, dans lequel s’insère ce récit : Socrate tire ici
une conclusion de ce récit, qui relève donc de l’argumentation (egô oun « Eh
bien, moi, je serai plus adroit que les poètes », littéralement « Moi donc »).
Cette référence anaphorique aux poètes, en l’occurrence Homère et surtout
Stésichore, revient à un enchaînement pronominal, mais il permet de mettre
en discours la différence ici fondamentale entre le commentaire interne au
poème (« discours […] exact ») et la critique externe, d’ordre philosophique
(« la palinodie, comme on l’appelle »). Le caractère dramatique et dialectique
du dialogue induit un enchâssement complexe (dialogue – discours socra-
tique – récit – citation lyrique, puis retour au récit et au discours) et rend
indispensable une polyphonie vive que soutient notamment la valeur argu-
mentative des particules et embrayeurs comme emoi men oun « et moi,
donc », gar « en effet », et, après la citation, kai […] dê « et de ce fait », puis
egô oun (« Moi donc »). Ce n’est pas dans un discours d’éloge mélique que
sont insérés ces trois vers, mais bien dans un exposé philosophique.

De nouvelles questions, entre philologie et pragmatique

D’autres points seraient intéressants à étudier : la comparaison entre cita-


tions (aussi en énoncé mélique) et insertions mythiques (aussi en énoncé cri-
tique ou prose philosophique) ; les relations, dans le genre particulier de
l’épinicie classique, entre Pindare et Bacchylide, d’une part, notamment sur
le plan du formulaire et de l’innovation, stylistique, syntaxique, mytholo-
gique, et, d’autre part, entre l’épinicie et les autres genres de la poésie mélique
ou non épique (dithyrambes, péans, élégies, iambes…) ; enfin, la comparai-
son de ces constats avec les phénomènes observés, dans le même registre,
chez les auteurs grecs d’époque hellénistique et romaine, et chez des auteurs
lyriques d’autres domaines linguistiques, modernes ou contemporains.
Pour la poésie grecque archaïque, la cohésion et la cohérence d’un énoncé
hétérogène, phénomènes distincts mais indissociables dans nos trois textes,
reposent, malgré une forme différente, sur une visée illocutoire homogène,
l’éloge, auquel est soumis le récit mythique, chez Bacchylide et Pindare, la
persuasion et la démonstration, auxquelles est soumise la citation, chez
Platon. Une différence importante est apparue aussi entre des énoncés où
cohésion et cohérence, dans l’ensemble, collaborent à la production d’un
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 95

texte régulier, simplement harmonieux (le poème de Bacchylide), et d’autres


poèmes où la relation entre cohésion formelle et cohérence pragmatique et
culturelle est constamment remise en cause, renégociée, pour produire des
effets d’harmonie paradoxale et tendue, comme surtout chez Pindare.

Références bibliographiques

Adam J.-M. et Bonhomme M., 1999, Linguistique textuelle. Des genres de


discours aux textes, Paris, Nathan.
Bernardini P. A., 1983, Mito e attualità nelle odi di Pindaro. La Nemea 4,
l’Olimpica 9, l’Olimpica 7, Spa - Urbino, Edizioni dell’Ateneo.
Biraud M., 1992, La détermination du nom en grec classique, Nice, Publi-
cations de la faculté des lettres, arts et sciences humaines de l’université
de Nice.
Blaise F., 1995, « Les deux (?) Hélène de Stésichore », Poésie et lyrique an-
tiques, L. Dubois éd., Lille, Presses universitaires du Septentrion, p. 29-40.
Briand M., 1996a, « Énonciation lyrique et dialogue dans la poésie ar-
chaïque grecque : de Stésichore à Pindare, Bacchylide et Sappho », Travaux
du cercle linguistique de Nice, n° 18, p. 119-172.
—— 1996b, « Quand Pindare dit qu’il se tait… Analyses sémantiques et
pragmatiques du silence énoncé », Hommage au doyen Weiss, Nice,
Publications de la faculté des lettres, arts et sciences humaines de l’univer-
sité de Nice, n. s. 27, p. 211-239.
—— 1997, « Fiction et diction dans la cinquième Épinicie de Bacchylide »,
Lalies, n° 17, p. 271-281.
—— 2001, « Quand Pindare nomme Homère… Théories du nom propre,
étymologies, intertextualités et énonciation lyrique », Fiction d’auteur ?
Le discours biographique sur l’auteur de l’Antiquité à nos jours, S. Dubel
et S. Rabau dir., Paris, Honoré Champion, p. 25-46.
—— (à paraître) « De l’annonce rituelle à l’éloge épinicique : les dixième et
onzième Odes olympiques de Pindare », La littérature à l’épreuve de
l’énonciation. Actes du colloque de l’université Paris VII - Denis Diderot,
5-6 avril 2002, F. Dupont éd, Paris, Intertexte.
Calame C., 1974, « Réflexions sur les genres littéraires en Grèce archaïque »,
QUCC, n° 17, p. 113-128.
—— 1991, « Mythe et rite en Grèce : des catégories indigènes ? », Kernos,
n° 4, p. 179-204.
—— 1995, « Variations énonciatives, relations avec les dieux et fonctions
poétiques dans les Hymnes homériques », Museum Helveticum, vol. 52,
fasc. 1, p. 2-19.
—— 1999, « Tempo del racconto e tempo del rito nella poesia greca : Bac-
chilide tra mito, storia e culto », QUCC, n° 62, p. 63-83.
—— 2000, Le récit en Grèce ancienne, Paris, Belin (L’antiquité au présent).
96 COHÉSION ET COHÉRENCE

—— (à paraître), « La deixis programmatique : autoréférence énonciative et


performative dans la poésie mélique grecque », La littérature à l’épreuve
de l’énonciation. Actes du colloque de l’université Paris VII - Denis Dide-
rot, 5-6 avril 2002, F. Dupont éd., Paris, Intertexte.
Carey C., 1989, « Two Transitions in Pindar », Classical Quaterly, n° 39,
p. 287-295.
Cole T., 1988, Epiploke : Rhythmical Continuity and Poetic Structure in
Greek Lyric, Cambridge Mass., Harvard University Press.
De Jong I. J. F., 1997, « Gar introducing embedded narratives », A. Rijksba-
ron éd., p. 175-186.
Detienne M., 1981, L’invention de la mythologie, Paris, Gallimard (Biblio-
thèque des sciences humaines).
Ducrot O. et Schaeffer J.-M., 1995, Nouveau dictionnaire encyclopé-
dique des sciences du langage, Paris, Seuil.
Dupont F., 1994, L’invention de la littérature. De l’ivresse grecque au livre
latin, Paris, La Découverte.
Finkelberg M., 1998, The Birth of Literary Fiction in Ancient Greece,
Oxford, Clarendon Press.
Gentili B., 1988, Poetry and its Public in Ancient Greece. From Homer to
the Fifth Century, Johns Hopkins University Press.
Gerber D. E., 1989, « Pindar and Bacchylides 1934-1987 », Lustrum,
n° 31, p. 97-270.
—— 1990, « Pindar and Bacchylides 1934-1987 (continuation) », Lustrum,
n° 32, p. 1-100.
—— 1997, A Companion to the Greek Lyric Poets, Leiden, Brill (Mnemo-
syne Suppl. 173).
Hamburger K., 1986, Logique des genres littéraires, Paris, Seuil (Poétique).
Heath M., 1986, « The origins of modern Pindaric criticism », JHS, n° 106,
p. 85-98.
—— 1987, « The “cooking” of Pelops : Pindar and the process of mytholo-
gical revisionism », Helios, n° 14, p. 3-21.
Hubbard T., 1985, The Pindaric Mind. A Study of Logical Structure in
Early Greek Poetry, Leiden, Brill.
Hummel P., 1993, La syntaxe de Pindare, Louvain-Paris, Peeters (BIG 24).
Hurst A., 1983, « Temps du récit chez Pindare (Pythique 4) et Bacchylide
(Épinicie 11) », MH, p. 154-168.
Irigoin J., 1953, Recherches sur les mètres de la lyrique chorale grecque. La
structure du vers, Paris, Klincksieck.
—— 1993a, « Architecture métrique et mouvements du chœur dans la
lyrique chorale », REG, n° 106, p. 283-402.
—— 1993b, « La composition métrique de la XIe Épinicie de Bacchylide »,
Tradizione e innovazione nella cultura greca da Omero all’età ellenistica :
scritti in onore di Bruno Gentili, R. Pretagonisti dir., Roma, t. II, p. 481-
490.
TRANSITION ENTRE DISCOURS D’ACTUALITÉ ET RÉCIT MYTHIQUE 97

Jacquinod B. éd., 2000, Études sur l’aspect verbal chez Platon, Saint-
Étienne, Mémoires du Centre J. Palerne.
Köhnken A., 1983, « Mythical chronology and thematic coherence in Pin-
dar’s third Olympian Ode », HSPh, n° 87, p. 49-63.
Krummen E., 1990, Pyrsos Hymnon. Festliche Gegenwart und mythisch-
rituelle tradition als Voraussetzung einer Pindarinterpretation (Isthmie 4,
Pythie 5, Olympie 1 und 3), Berlin, De Gruyter.
Kurke L., 1991, The traffic in Praise. Pindar and the Poetics of Social Eco-
nomy, Ithaca - Londres, Cornell University Press.
Liberman G., 1999, Alcée. Fragments, Paris, Les Belles Lettres (CUF).
Martin R. P., 1989, The Language of Heroes. Speech and Performance in
the Iliad, Ithaca - New York, Cornell University Press.
Moeschler J. et Reboul A., 1994, Dictionnaire encyclopédique de prag-
matique, Paris, Seuil.
Miller A. M., 1993, « Inventa componere : rhetorical process and poetic
composition in Pindar’s ninth Olympian Ode », TAPhA, n° 123, p. 109-
147.
Mullen W., 1982, Choreia. Pindar and Dance, Princeton University Press.
Rabau, S. et Dubel S., 1997, « Théorie littéraire et littérature ancienne.
Interpolation et lacune », Lalies, n° 17, p. 103-215.
Race W. H., 1990, Style and Rhetoric in Pindar’s Odes, Atlanta Ge., Scho-
lars Press.
—— 1997, Pindar. Olympian Odes. Pythian Odes, Cambridge, Mass. /
Londres, Harvard University Press (Loeb Classical Library).
Rijksbaron A. (éd.), 1997, New Approaches to Greek Particles. Procee-
dings of the Colloquium held in Amsterdam, January 4-6, 1996, to
honour C. J. Ruijgh on the occasion of his retirement, Amsterdam, Gie-
ben.
Ruijgh C. J., 1971, Autour de te épique. Études sur la syntaxe grecque,
Amsterdam, Hakkert.
Slater W. J., 1969, « Futures in Pindar », CQ, n° 19, p. 86-94.
—— 1983, « Lyric Narrative : Structure and Principle », Classical Antiquity,
n° 2, p. 117-132.
Souletis M.-A., 1998, Chaînes pronominales dans l’Iliade. Ordre fixe,
variations d’ordre et fonctions de quelques particules, thèse de doctorat
(dir. F. Bader), Paris IV.
Sperber D. et Wilson D, 1989, La pertinence. Communication et cogni-
tion, Paris, Minuit (Propositions).
Steiner D., 1994, The Tyran’s Writ : Myths and Images of Writing in
Ancient Greece, Princeton University Press.
Stern J., 1965, « Bestial Imagery in Bacchylides’Ode 11 », GRBS, 6, p. 275-
282.
Sulzer A. I., 1970, Klutaisi daidalôsemen ptukhais (O.I, 105). Zur Wort-
stellung und Satzbildung bei Pindar, Bern, Lang.
98 COHÉSION ET COHÉRENCE

Svenbro J., 1976, La parole et le marbre. Aux origines de la poétique


grecque, Lund, Student Litteratura.
—— 1988, Phrasikleia. Anthropologie de la lecture en Grèce ancienne,
Paris, La Découverte.
Van Groningen B. A., 1958, La composition littéraire archaïque grecque,
Amsterdam, Moats.
Young D. C., 1970, « Pindaric criticism », Pindaros und Bakchylides,
W. M. Calder et J. Stern éd., Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft,
p. 1-95.
Les citations homériques de Nicératos
au chapitre IVdu Banquet de Xénophon :
ruptures de la cohérence conversationnelle
ou cohérence méconnue ?

michèle biraud

Notre projet est d’examiner, dans deux brefs échanges du Banquet de


Xénophon, un cas particulier d’intégration discursive de citations qui com-
promet à la fois, semble-t-il, la cohésion et la cohérence de la conversation.
Un tel phénomène est exceptionnel. De façon générale, dans les textes de
l’Antiquité grecque, l’altérité énonciative d’une citation est même souvent
syntaxiquement non marquée1 car l’usage était d’utiliser un fragment de
texte apte à s’intégrer à la phrase en respectant tous les facteurs de cohésion
(accords de genre et de nombre, de personne et de temps verbal…)2 ; il arri-
vait même à l’occasion que l’on modifie quelque peu le texte cité à cette fin.
Du point de vue thématique, la citation est aussi en général parfaitement en
harmonie avec le texte englobant ; elle est pour le prosateur une façon
d’énoncer avec les mots du poète un contenu propositionnel qu’il aurait pu
dire lui-même prosaïquement ; il l’utilise comme un ornement.
Sur ce fond de pratique d’une concordance thématique du discours citant
et du texte cité, se détachent avec d’autant plus de force les rares textes qui
présentent un phénomène de discordance thématique. Tel est le cas des trois
citations homériques employées par Nicératos dans ses deux principales
interventions du Banquet de Xénophon. Elles apparaissent, à première lec-
ture, irréductibles à toute intégration thématique, et à toute cohérence tex-
tuelle3, au point qu’elles ont donné à des lecteurs pressés une bien piètre idée
de la capacité à converser et à raisonner du personnage qui les énonçait.

1. Seule la métrique, si la citation est versifiée, la dénonce par une régularité rythmique étrangère à la
prose.
2. Sauf bien sûr si elle est donnée explicitement comme citation pour être ensuite objet d’étude ou
support de raisonnement, comme c’est le cas dans le Ion de Platon (par exemple en 537a-b et
538c).
3. Même si la première citation est intégrée en respectant la cohésion textuelle grâce à une modifica-
tion formelle : Nicératos place la phrase qu’il cite en dépendance du verbe dei « il faut » ; de ce fait,
le sujet, au nominatif dans le texte homérique, passe à l’accusatif en tant que sujet d’un verbe de
proposition infinitive, ainsi que le participe accordé avec lui (auton […] homoklêsanta).
100 COHÉSION ET COHÉRENCE

Quelques hypothèses interprétatives ingénieuses ont tenté de créer le mini-


mum de pertinence pouvant justifier leur énonciation, et amènent à considé-
rer Nicératos comme un agréable amuseur, mais ce n’est qu’en lui prêtant la
volonté de mener une conversation décousue. À l’opposé de ce préjugé géné-
ral, notre projet est de rechercher une cohérence plus complète mais plus
secrète, liée à la mise en rapport du contexte homérique de ces citations avec
la situation de conversation où elles sont insérées.

Afin de bien appréhender les motivations de Nicératos pour s’exprimer de


cette façon détournée, il convient au préalable d’apporter quelques précisions
sur la nature particulière de ce dialogue. Le Banquet de Xénophon est le récit
d’un dialogue déchiré entre les deux configurations socio-discursives du dia-
logue philosophique et des propos de table. Dans la conversation de banquet,
en effet, les participants recherchent par un dialogue enjoué une communauté
de plaisirs et d’émotions4 ; leur parole est libre, mais elle doit rester amicale et
polie ; le ton d’ensemble se doit d’être celui de la convivialité et de la concorde.
La configuration socio-discursive du débat philosophique comporte aussi
l’égalité des participants et la liberté de parole, mais pour le reste les grandes
règles sont le sérieux de la pensée, l’affirmation argumentée de ses thèses et
une polémique dont rien ne doit limiter l’âpreté (« réfute et sois réfuté »5).
Cette opposition de configurations socio-discursives n’est pas sans évo-
quer celle qu’on établissait aux xvii e et xviiie siècles entre l’entretien et la
conversation : l’entretien supposait un sujet, la conversation était considérée
comme une divagation superficielle qui ne donnait rien à acquérir, qui n’avait
pas d’autre but qu’elle-même. Ce n’est sans doute pas un hasard si Xéno-
phon, qui est maître dans l’art de conduire un entretien sérieux sur le ton de
la conversation la plus spontanée, a été autant lu et apprécié pendant ces
deux siècles, à la cour et à la ville, avant d’être ensuite presque complètement
négligé par la recherche universitaire française. Le regain actuel d’intérêt des
linguistes et des sociologues pour les pratiques conversationnelles devrait
permettre aujourd’hui d’en renouveler la lecture.
Avant d’aborder l’analyse de ces interactions, nous proposons notre
propre traduction du texte, la plus littérale possible, en particulier pour les
indices de cohésion car ils ont souvent été traduits de façon inexacte, ou par-
fois même c’est le texte grec qui a fait l’objet d’inutiles propositions de cor-
rection, dans des efforts maladroits pour restaurer un enchaînement de sur-
face. Nous l’accompagnons d’une numérotation qui met en évidence les
difficultés de fonctionnement de l’échange6.

4. C’est vrai du moins du symposium pour le plaisir qui est la catégorie de banquet illustrée dans ce
texte (voir Murray, 1990).
5. Gorgias 462a : Elenkhé te kai élenkhou.
6. Cette numérotation associe sous le même numéro les paires d’interventions constituant un même
échange (N1 – A1, C4 – S4). La lettre est l’initiale du nom de l’interlocuteur. Certains tours
de parole se répartissent sur deux échanges (S4 et S5). Les tours de parole de Nicératos ont la
LES CITATIONS HOMÉRIQUES DE NICÉRATOS 101

Première interaction : IV, 6-9


N1 Nicératos prit alors la parole : « Apprenez de moi à mon tour, je vous
prie, en quoi vous deviendrez meilleurs, si vous me fréquentez. Car vous
savez, bien sûr, qu’Homère, cet homme si savant, a traité dans ses vers de
presque toutes les activités humaines. C’est pourquoi tout homme qui,
parmi vous, voudra devenir capable de bien administrer sa maison, de
haranguer le peuple, de commander une armée, ou se rendre semblable à
Achille, à Ajax, à Nestor ou à Ulysse, qu’il cultive ma société. Moi, en
effet, je suis expert en tout cela.
A1 Es-tu expert aussi dans l’art de régner, demanda Antisthène, puisque, tu
le sais, Homère a loué Agamemnon d’être « à la fois un noble roi et un
vigoureux combattant » ?
N2 Et par Zeus, dit-il, quant à moi, je sais avec certitude7 qu’un conducteur
de char doit virer 8 en rasant la borne,
« Lui-même se pencher sur le char bien poli
légèrement à gauche, et le cheval de droite
le stimuler de l’aiguillon et de la voix
en lui rendant les rênes. »
N3 Et outre cela, je sais une autre chose, et vous il vous est possible de l’expé-
rimenter séance tenante. Homère en effet a dit quelque part « avec des
oignons pour accompagner le breuvage ». Si donc on apporte de l’oi-
gnon, son bienfait pour vous sera immédiat, car vous aurez plus de plaisir
à boire.
C4 Mes amis, plaisanta Charmide, notre Nicératos désire sentir l’oignon en
rentrant au logis, bonne garantie pour sa femme que personne n’a même
pu songer à l’embrasser.
S4 Oui, par Zeus, dit Socrate,
S5 mais nous risquerions, je pense, de donner aussi de nous une plaisante
idée. L’oignon, en effet, semble bien être dans ces conditions9 un assai-
sonnement, lui qui ajoute de l’agrément à la fois à la nourriture et à la

particularité de présenter successivement plusieurs propositions (N2 – N3, N7 – N8 – N9) de thé-


matique hétérogène, qui ne semblent pas une réaction à l’intervention du locuteur précédent, et ne
sont pas non plus formulées de façon à appeler une réponse. D’où l’impression de monologues sans
cohérence.
7. Les premiers mots de cette intervention sont en grec Kai nai ma Dia, éfê, égôgé hoti… Nai signifiant
oui ou certes, la traduction littérale est « Et, nai par Zeus, dit-il, moi <je sais> que… » et doit être
interprétée de la façon suivante : « Et par Zeus, dit-il, moi, je sais avec certitude que… » (les mots en
italiques correspondent à l’ellipse du verbe et à l’adverbe nai). Voir note 17 les raisons syntaxiques
de cette interprétation.
8. Kampsai : tourner, virer. Se dit d’un attelage qui, lors d’une course dans l’hippodrome, vire autour
d’une borne (kamptêr) de son parcours. Voir aussi Sophocle, Électre 744. Le substantif kampê
désigne la courbe faite autour de cette borne (voir Euripide, Iphigénie à Aulis, 224, Aristophane,
La Paix, 904).
9. Nous traduisons ainsi le houtôs proposé par les manuscrits, en donnant à cet adverbe démonstratif
de manière un rôle anaphorique « de la façon dont Nicératos a présenté les choses ». En traduisant
par « réellement », F. Ollier a suivi la proposition de correction de Wyttenbach de modifier le hou-
tôs proposé par les manuscrits en ontôs « réellement », mais cela crée une contradiction entre le
posé de réalité exprimé par ontôs et le sens du verbe éoikén (« il semble »), dont le rôle est de consti-
tuer l’énoncé en simple conjecture probable. De ce fait, c’est houtôs qui reste la lecture la plus satis-
faisante. La suite dê ontôs n’est d’ailleurs attestée nulle part (sans doute parce qu’elle est d’une cer-
taine façon redondante), tandis que dê et houtôs figurent assez souvent dans la même proposition
(par exemple, quinze fois chez Xénophon, treize fois chez Platon).
102 COHÉSION ET COHÉRENCE

boisson. Si donc nous nous mettons à en croquer aussi après le repas, gare
qu’on ne dise que nous sommes venus nous goberger chez Callias !
C5 Pas du tout, Socrate, répliqua Charmide ; car c’est pour qui s’apprête au
combat qu’il est bon de croquer de l’oignon, comme certaines gens font
manger de l’ail à leurs coqs avant de les mettre aux prises. Pour nous,
nous sommes sans doute plus disposés à embrasser qu’à combattre. »
C’est à peu près ainsi que l’on en termina avec ce sujet.
Deuxième interaction : IV, 45
C6 Callias dit alors : « Par Héra, je t’envie pour ta richesse10 et surtout parce
que la cité n’en use pas avec toi en te donnant des ordres comme à un
esclave, et parce que les gens ne se fâchent pas, si tu ne leur prêtes pas [ei
mê daneisêis] d’argent.
N7 Mais par Zeus, ne l’envie pas, dit Nicératos, car moi, j’irai lui emprunter
[daneisomenos]… l’art d’être dépourvu de besoins,
N8 moi qui ai été si bien instruit par Homère à compter
« Sept trépieds ignorants du feu, dix talents d’or, »
« vingt bassins au brillant éclat, douze chevaux »,
en pesant et calculant, que11 je ne cesse d’aspirer à la plus grande richesse.
N9 Voilà peut-être pourquoi certains me trouvent trop intéressé. »
Et là ils éclatèrent tous de rire, car ils pensaient qu’il avait dit la vérité.

Au début de la première interaction objet de notre étude, Nicératos, en se


flattant de pouvoir instruire autrui dans toutes les activités dont Homère a
traité dans ses poèmes (N1), joint à son acte d’auto-glorification du cha-
pitre III12 une promesse bien hasardeuse. Aussi Antisthène, tout en posant
une question (A1) en apparence ouverte (car introduite par l’adverbe interro-
gatif ê qui ne préjuge pas du caractère affirmatif ou négatif de la réponse),
sous-entend que connaître des vers sur Agamemnon ne confère pas la
connaissance de l’art de régner. Il voudrait faire évoluer la joute vers la ques-
tion de l’éducation des hommes d’État, qui est un problème philosophique

10. La richesse d’Antisthène est celle du pauvre qui n’éprouve aucun besoin qu’il ne soit en mesure de
satisfaire.
11. En traduisant ainsi, nous considérons que houtô [pepaideumenos] […] hôs (« si bien instruit […]
que ») constitue une forme de corrélation consécutive qui est rare mais s’observe en Xénophon,
Helléniques IV, 1, 33, VI, 1, 14, Cyropédie V, 4, 11 avec un verbe à l’indicatif, en Cyropédie II, 1,
11 avec un verbe à l’infinitif. L’autre possibilité est de faire porter hôs sur le superlatif (la plus
grande richesse possible) mais cela n’apporte rien au sens, bien au contraire, car il faut arrêter la
phrase précédente après « besoins », inventer un mot de liaison additif (dé) ou explicatif (hoti ou
gar) entre les deux phrases, et traduire « en effet, ayant été ainsi [houtô] instruit par Homère à
compter […], je ne cesse d’aspirer à la plus grande richesse possible ».
12. Lors du premier tour de table, où chacun a indiqué sommairement ce dont il se glorifie, le plus sou-
vent de façon paradoxale, Nicératos a affirmé fièrement (III, 5-6) qu’il est un homme de bien parce
qu’il sait par cœur Homère. Ceci a suscité l’ire d’Antisthène, philosophe cynique intransigeant :
« Ignores-tu que tous les rhapsodes eux aussi savent ces vers ? – Comment pourrais-je l’ignorer,
moi qui suis leur auditeur presque quotidien ? – Connais-tu donc une engeance plus sotte que celle
des rhapsodes ? – Non, par Zeus, non vraiment je ne le crois pas ». Du fait même de ses réponses,
qui sont conformes aux préjugés d’un jeune homme instruit de sa classe et de son temps (voir Xéno-
phon, Mémorables IV, 2, 10), Nicératos a été en danger de s’entendre dire qu’il était lui-même un
sot. Aussi Socrate, conscient que le blâme d’Antisthène n’est valide qu’en sous-entendant que Nicé-
ratos est un rhapsode, s’est hâté de distinguer Nicératos des rhapsodes du fait qu’il avait étudié en
plus le sens caché, allégorique, des vers d’Homère.
LES CITATIONS HOMÉRIQUES DE NICÉRATOS 103

majeur de l’époque13. Nicératos ne se donne même pas la peine d’acquiescer


ou de répondre par la négative, il semble préférer montrer, citation à l’appui,
qu’Homère est un maître dans une activité sportive éminemment noble, la
course de chars. Ce changement de sujet rompt la progression thématique,
mettant à mal la cohérence du dialogue. Une telle infraction apparente à la
maxime de pertinence a dû paraître inacceptable à de nombreux éditeurs
pratiquant cette lecture au premier degré, car ils font débuter leur traduction
de l’intervention de Nicératos par un « oui »14 ou un « yes »15 contraires à
l’usage grec de nai dans l’ordre des mots de ce texte grec16. Ce faisant, ces tra-
ducteurs instaurent une cohésion de surface, mais dotent Nicératos d’un
esprit assez incohérent pour dire « oui » sans expliciter son assentiment17
puis passer sans autre lien qu’un « et » à l’énoncé d’une citation sans rapport
avec la question.
Nicératos poursuit son tour de parole (N4) par une nouvelle rupture de la
cohérence thématique en passant (sans autre transition qu’un Kai pros tou-
tois « Et outre cela ») à une citation homérique sur les oignons qui est totale-
ment hors de propos par rapport à la question d’Antisthène, mais thémati-
quement en situation pour le symposion, comme il le souligne. Est-ce une
relance de la conversation sur un nouveau sujet, une simple invitation à par-
ler nourriture plutôt que philosophie politique, en s’appuyant sur l’autorité
d’Homère ? Si tel est le cas, c’est un appauvrissement de la pensée homérique
de réduire la situation de convivialité évoquée dans l’Iliade18 à une façon
assez grossière de stimuler la soif. Les commentateurs modernes signalent en
effet qu’à l’époque classique le goût pour les oignons était devenu un signe de
rusticité. La proposition de Nicératos (qui fait partie de la meilleure société)

13. Cette question, capitale pour Xénophon, est le thème central de la Cyropédie, et il l’a abordée par
ailleurs en Mémorables II, 1, 17, III, 2, IV, 2, 11 et Économique (Œc.) 13, 5. C’est aussi l’aboutisse-
ment du dialogue entre Socrate et le rhapsode Ion dans le Ion de Platon : Ion se déclare bon stratège
en tant que fin connaisseur d’Homère, et Socrate conteste ce rapport de cause à effet.
14. Par exemple Ollier, 1961 et Chambry, 1954 : « Oui, et je sais aussi, par Zeus, que… »
15. Par exemple Bowen, 1998 : « Oh yes by Zeus, and I know… »
16. L’usage est de dire Nai ma Dia, éfê, kai… (« Oui par Zeus, dit-il, et… ») lorsque l’on veut énoncer
une affirmation forte, puis de la faire suivre d’une autre assertion coordonnée (voir Xénophon,
Mémorables I, 2, 37, Œc. VII, 15, XII, 12, XVII, 11, Banquet II, 5, Cyropédie VI, 1, 39, VI, 3, 10,
VI, 3, 18.), tandis que l’on dit Kai nai ma Dia… (« Et assurément, par Zeus… ») lorsque l’on veut
seulement renforcer par une formule de serment l’assertion qui commence avec le coordonnant
kai. Il en est ainsi en Xénophon Œc. II, 2 (« Pour moi, je ne crois pas avoir besoin d’accroître mes
biens et je me trouve assez riche ; mais toi, Critobule, tu me parais tout à fait pauvre, et assurément,
par Zeus, il m’arrive même de te prendre vraiment en pitié ») et en Cyropédie II, 3, 10 (« Dès l’en-
fance, je saisissais un sabre partout où j’en voyais un […] bien que l’on m’en empêchât […] et
certes, par Zeus, je frappais avec mon sabre tout ce que je pouvais sans être vu ») ; voir aussi
X. Œc. IV, 18, Apologie de Socrate XX, 9, Hieron IX, 7.
17. Nicératos userait d’un oui semi-pertinentisant, en laissant croire à un enchaînement là où il n’y en a
pas.
18. La citation homérique est extraite d’un épisode (Iliade, XI, 630 et suiv.) où le roi Nestor offre à des
guerriers épuisés par le combat un « apéritif » préparé dans une coupe qui est un chef d’œuvre d’or-
fèvrerie ; cette boisson consiste en un mélange de vin, de fromage râpé et de farine ; elle est servie
accompagnée d’oignons. L’épisode s’achève par les vers « une fois qu’ils ont bu et chassé la soif des-
séchante, ils se plaisent à échanger quelques propos » ; tout ceci fait de la scène décrite une espèce
de symposion à la mode homérique.
104 COHÉSION ET COHÉRENCE

montrerait-elle que son homérolâtrie irait jusqu’à lui faire oublier tout bon
goût, comme le pense François Ollier19 ?
Dans la seconde interaction étudiée ici (IV, 45), l’exposé par Antisthène
de son mode de vie dépouillé de philosophe cynique suscite une première
prise de parole évaluative, celle de Callias (C6), qui est typique à la fois de sa
vanité et de ses soucis d’homme riche fiscalement trop imposé et trop sollicité
par des quémandeurs. Mais Callias n’a pas le temps d’encourir pour cela
blâme ou moquerie, car Nicératos intervient, enchaînant avec un jeu de mots
sur le thème du prêt et de l’emprunt (N7), poursuivant avec une citation
homérique apparemment hors de propos (N8), pour finir par faire rire de lui
par l’aveu (N9) d’un attachement excessif aux biens matériels que personne
ne lui avait demandé. Serait-ce le fait d’un esprit étourdi et inconséquent,
obnubilé par sa monomanie homérisante ? Certains commentateurs ne sem-
blent pas très éloignés de cet avis. Selon Léo Strauss (1972, p. 194), la
remarque de Callias « permet à Nicératos de faire un usage qu’il pense bon de
sa compréhension d’Homère : si Antisthène a appris quelque chose de la libé-
ralité sans limites de Socrate, lui, il a appris d’Homère à compter exactement
ses dons ; il cite les vers d’Homère dans lesquels Agamemnon énumère exac-
tement les dons considérables avec lesquels il voulait apaiser la colère
d’Achille ; il a appris d’Homère à compter, à compter exactement l’argent, et
ainsi peut-être à trop aimer l’argent ». Pour François Ollier, Nicératos est
« un maniaque de premier ordre […] un fanatique admirateur d’Homère
[…], il ne jure que par Homère […], mais c’est un homme du monde qui sait
accueillir la plaisanterie sans se fâcher »20.
Bref, à considérer seulement la lettre du texte, Nicératos n’énoncerait que
des sottises, convoquant l’autorité d’Homère à tout propos et hors de pro-
pos ; et Xénophon n’aurait mis en scène un tel personnage que pour en faire
l’archétype de l’homériste imbu d’une culture dépassée et le tourner en ridi-
cule, comme le fait Platon avec le personnage du rhapsode dans le Ion. Ce
n’est pourtant guère dans la manière de cet auteur. Ses personnages de jeunes
gens sont souvent un peu naïfs, ils prêtent à sourire, mais ils sont d’une
bonne volonté désarmante, ils ne sont ni odieux ni idiots. En outre, Xéno-
phon, lui-même d’idées politiques modérées, pouvait-il décemment tourner
en ridicule un démocrate modéré qui avait eu le malheur d’être odieusement
condamné à mort et exécuté sous la tyrannie des Trente21, et qui était en
outre fils de Nicias, homme politique de premier plan, du parti modéré, fait
prisonnier et exécuté par l’ennemi lors de la guerre du Péloponnèse22 ? Ces
diverses considérations invitent à chercher comment réhabiliter les interven-
tions de Nicératos.

19. Ollier, 1961, notes complémentaires p. 52.


20. Ollier, 1961, Introduction, p. 28.
21. Voir, sur le destin de Nicératos et sur sa modération politique (démocrate et non démagogue),
Lysias, XVIII, 6 et Xénophon, Helléniques II, 3, 39.
22. Voir Thucydide, Guerre du Péloponnèse VII, 85-86.
LES CITATIONS HOMÉRIQUES DE NICÉRATOS 105

Des commentateurs davantage soucieux de scruter l’implicite, et souvent


plus bienveillants envers Nicératos, ont cherché à créer un lien entre la pre-
mière citation et son contexte immédiat. Ils ont imaginé que cette définition
homérique du cocher parfait était à prendre comme une allégorie : de même
que le cocher, le roi doit savoir à la fois freiner et lâcher les rênes, unir la
modération à la sévérité. Cette hypothèse de Bornemann (1824) est judi-
cieuse en ce que Socrate (en III, 6) a déjà signalé que Nicératos était un audi-
teur assidu des allégoristes d’Homère, et il serait donc naturel qu’il applique
leurs techniques. En outre, elle confère à Nicératos des talents d’ironiste dans
la mesure où ce choix des qualités royales peut constituer une critique voilée
du comportement d’Antisthène qui, lui, n’est que sévérité. On a pensé aussi
que Nicératos pouvait s’amuser de sa propre prétention, tant il la présente
d’emblée d’une façon excessive, avec un relatif généralisant (« tout homme
qui ») et un impératif (« qu’il cultive ma société »), et vu l’emphase qu’il met
dans sa conclusion (« moi, je […] tout »). Il ferait donc son « boniment »,
avec distanciation, pensant participer à un jeu d’éloge paradoxal. Dans cette
perspective, répondre par une citation sur la conduite d’un char est d’une
aimable fantaisie, et enchaîner, du coq à l’âne, par une citation sur l’excel-
lence des oignons, une dérive volontaire vers le burlesque. Quant à la troi-
sième citation, elle serait la preuve cocasse qu’on peut vraiment tout
apprendre d’Homère, même à compter sa fortune ! L’aveu d’amour excessif
des richesses participerait de la même auto-ironie, et en contraste avec l’ar-
deur mordante d’Antisthène, Nicératos mettrait ainsi les rieurs de son côté.
Ce faisant, ces commentateurs ont créé un personnage consistant et sympa-
thique, qui joue avec constance, et non sans humour et auto-dérision, le jeu
de l’éloge paradoxal23.
Néanmoins, dans cette optique de jeu, le choix des citations n’est pas plus
justifié que ne le sont les objets saugrenus qu’un prestidigitateur sort de son
chapeau. Si elles ne sont que prétextes occasionnels à sourire, leur hétérogé-
néité de contenu ne compromet pas la cohérence du texte, mais ne participe
pas non plus à son renforcement. Nous proposons d’en faire, tout au
contraire, les instruments mêmes d’une cohérence renforcée. Il suffit pour
cela de prendre en compte le contexte homérique de chaque citation et de le
mettre en rapport avec l’évolution de la situation de communication. Une
telle compétence culturelle des locuteurs n’avait rien d’improbable : la plu-
part des citoyens athéniens gardaient un souvenir assez précis des poèmes
homériques étudiés dans leur enfance24, mais sans pour autant les connaître
intégralement par cœur.

23. Pour plus de détails sur les éléments de cette interprétation par une ironie ludique, voir le com-
mentaire linéaire de Huss (1999), qui récapitule soigneusement les hypothèses d’interprétation de
ses devanciers.
24. Voir, entre autres exemples, avec quel naturel Socrate, qui n’a pourtant aucun intérêt particulier
pour l’épopée, évoque ou cite Homère dans le Ion de Platon. De même, Antisthène aussi cite des
mots de l’Iliade (III, 179) au début de la première interaction étudiée ici.
106 COHÉSION ET COHÉRENCE

Dans la première interaction, la citation par laquelle Nicératos réplique à la


question d’Antisthène sur l’art de régner ne me paraît pas pouvoir être prise
dans le sens allégorique envisagé par Bornemann du fait que Nicératos ne la
présente pas comme une réponse à la question d’Antisthène. En effet c’est à
mon avis délibérément qu’il transgresse la condition de cohérence illocutoire
qui impose que, après une interrogation totale, la réponse signifie « oui » ou
« non ». Cette inadéquation de son intervention réactive ne peut pas être
considérée comme une inconséquence ou une maladresse : dans son interven-
tion précédente, Nicératos avait su soigneusement choisir les mots de liaison
de sa présentation25, et il fera de même plus loin lorsqu’il argumentera sur
l’intérêt de consommer des oignons26. Son refus de répondre est une sanction
de l’inadéquation contextuelle de l’intervention d’Antisthène : il blâme l’évo-
lution de la conversation vers l’entretien philosophique et dénie à Antisthène
le droit de le mettre en difficulté. Car il est bien conscient qu’en ce domaine,
le débat ne peut tourner qu’à sa confusion27. Il préfère se dérober, en convive
agréable, avec esprit et savoir-vivre, en soulignant son refus de coopération
transactionnelle au niveau philosophique par une plaisanterie. Son choix de
combiner plusieurs citations homériques pour affirmer sa compétence dans
l’art de négocier un virage28 est en effet une dérobade particulièrement perti-
nente et pleine d’esprit puisque c’est précisément, au niveau conversationnel,
ce qu’il est en train de faire en les récitant29. Ce faisant, bien qu’il avoue
implicitement qu’il ne se sent pas de force sur le terrain de la discussion phi-
losophique sérieuse, il prend de plus une revanche discursive sur Antisthène
en montrant l’utilité de sa parfaite connaissance d’Homère dans le domaine
de la conversation mondaine.

En poursuivant son tour de parole (N4) par une nouvelle rupture de la cohé-
rence thématique avec la citation homérique sur les oignons, Nicératos
replace la conversation dans une thématique de symposion. Est-ce cependant
une simple relance de la conversation, une invitation à parler nourriture plu-
tôt que philosophie politique, en s’appuyant sur l’autorité d’Homère ? Nicé-
ratos ferait-il preuve d’ironie en choisissant un thème non héroïque et non
philosophique, typique de la comédie ancienne ? Et cela à la fois pour se

25. Successivement gar « car », oun « c’est pourquoi », gar « car ».


26. Successivement gar « en effet », oun « donc », gar « car ».
27. En tant que fils d’un homme politique de premier plan et ami de Callias, chez qui se réunissaient les
sophistes, il était probablement bien informé de l’importance de ce thème de discussion dans les
cercles sophistiques et philosophiques, et bien conscient que la vie publique avait tellement changé
depuis l’époque d’Agamemnon et d’Ulysse que cela périmait, au moins dans ce domaine, tout
enseignement homérique.
28. Il associe les vers 323 et 334-337 du chant XXIII de l’Iliade où Nestor explique à son fils comment
prendre un virage plus habilement que les autres dans une course de chars.
29. Ce genre d’emploi figuré devait exister dans l’usage parlé puisqu’un personnage de l’Electre d’Euri-
pide déclare (v. 659) palin muthon es kampên agô « A rebours mon discours vers la courbe je le
conduis » pour signifier un retour en arrière (après virage) au plan conversationnel : « J’en reviens à
ma première demande ».
LES CITATIONS HOMÉRIQUES DE NICÉRATOS 107

moquer de son propre goût pour les poèmes héroïques et pour contester l’in-
tention d’Antisthène de débattre en plein banquet de l’éducation des
hommes d’État ? Ce serait plausible si l’on n’obtenait pas une interprétation
plus satisfaisante, plus concordante avec les réactions de ses interlocuteurs,
en lui prêtant une intention plus provocatrice.
On a en effet déjà signalé qu’à l’époque classique le goût pour les oignons
était devenu un signe de rusticité, et qu’une haleine parfumée par leur odeur
était jugée inconvenante. Nicératos souhaitait-il vraiment passer outre à
cette évolution des mœurs par souci de conformité au mode de vie homé-
rique ? S’il voulait pousser sa prédilection pour le mode de vie homérique jus-
qu’à manger des oignons, n’aurait-il pas énoncé qu’il y aurait plaisir pour lui-
même aussi à en consommer ? Or son conseil vaut pour ses interlocuteurs
seulement : « et il vous est possible de l’expérimenter tout de suite […]. Si
donc on apporte des oignons, sur le champ vous en ressentirez le bienfait, car
vous boirez avec plus de plaisir »30. Nicératos ne serait-il pas ainsi en train de
laisser entendre aux invités de Callias qu’il les considère comme des rustres ?
Les répliques de riposte de Socrate et Charmide, qui conservent le thème
des oignons tout en s’opposant à la suggestion de Nicératos, concilient à la
fois le refus de la nourriture proposée et un aveuglement complet sur le
caractère insultant de la proposition. Mais cet aveuglement est peut-être seu-
lement diplomatique. Charmide réagit comme s’il avait entendu non pas
vous mais nous (C4) et en tire la supposition plaisante que Nicératos peut
vouloir en consommer pour rassurer son épouse sur ses occupations de la
nuit : aucune courtisane ni aucun jeune homme invité chez Callias n’aurait
consenti à embrasser un homme sentant l’oignon. Cette réflexion, digne
d’une farce comique31, s’avère un moyen de ravaler Nicératos au niveau de
rusticité qu’il proposait à ses interlocuteurs. En homme de bonne famille qui
tient à faire entendre qu’il connaît les usages bien qu’il soit actuellement dans
la pauvreté, Charmide y revient dans sa seconde intervention (C5) en affir-
mant que l’oignon n’est bon, à la rigueur, que pour donner de l’énergie à un
combattant. Socrate, lui, admet (en S4 et S5) de considérer, selon le point de
vue de Nicératos (qu’il signale bien comme particulier à son interlocuteur si
la lecture houtôs est correcte), que l’usage de l’oignon soit un comble de
gourmandise, mais il refuse d’y céder en alléguant qu’on pourrait les en blâ-
mer. Comme il a dit, en commençant, qu’il craignait pour cela qu’ils soient
un objet de risée (geloion), faut-il comprendre32 qu’il craint le blâme d’avoir
renoncé à sa frugalité ordinaire en allant dîner chez un riche connu pour
sa prodigalité ? Ou le ridicule naîtrait-il du fait de demander à se délecter
d’un légume aussi vulgaire à l’une des tables notoirement les plus raffinées

30. Dans le texte grec, on a successivement le pronom personnel humin, et les verbes à la deuxième per-
sonne du pluriel esesthe et pieisthe.
31. Voir par exemple les Thesmophories (492-495) où Aristophane s’amuse des femmes infidèles qui
croquent de l’oignon pour faire croire à leurs maris qu’elles ne les ont pas trompés.
32. Comme le fait Ollier (1961, p. 39 et 53), en rapport avec les réticences du prologue (I, 7).
108 COHÉSION ET COHÉRENCE

d’Athènes ? Les deux interprétations étant acceptables, Socrate donne ainsi à


entendre à chacun ce qu’il a envie d’entendre. À Nicératos, il propose des
considérations explicitement satisfaisantes pour son amour-propre, puis-
qu’il décline l’offre tout en feignant de l’avoir appréciée. À ses interlocuteurs
raffinés, il suggère que lui-même connaît aussi les bons usages, alors que
Nicératos, à force d’homérolâtrie, les méconnaîtrait ; car bien sûr, Nicératos
n’est pas un grossier personnage qui aurait pu vouloir les insulter !
En résumé, au conseil insultant qui se masque derrière la citation homé-
rique, ses interlocuteurs répondent d’une façon qui n’est insultante pour lui
que s’il admet avoir voulu les insulter. Xénophon met ainsi en scène, non sans
virtuosité, une joute verbale où l’offenseur (masqué) est pris à son propre
piège sans même pouvoir s’en offusquer.

La dernière prise de parole de Nicératos suit le long exposé d’Antisthène (IV,


34-44) sur ce qui fait la richesse de sa vie. Ce philosophe dispose de très peu
de fortune, mais ses besoins sont encore moins importants que ce qu’il peut
s’offrir ; et il a du loisir, ce qui lui donne le plaisir de passer du temps avec
Socrate, pour qui il éprouve une admiration sans limites. Ses propos témoi-
gnent d’une grande élévation morale et d’une délicatesse inattendue en
matière d’amitié. C’est une rude leçon de vie pour des mondains, mais les
honnêtes gens ne peuvent que l’admirer33. Ceci admis, la réaction de Nicéra-
tos, au lieu d’être la preuve de l’incohérence et de la stupidité de son énoncia-
teur, peut trouver sa cohérence non seulement dans une volonté d’auto-déri-
sion mais aussi d’hommage à l’élévation morale du philosophe. En effet, son
entrée en matière s’accroche thématiquement et lexicalement à la réplique de
Callias par une reprise lexicale, celle du verbe daneisêis34 par le participe
daneisoménos (« j’irai lui emprunter l’art d’être dépourvu de besoins »), mais
avec la valeur d’un mathêsoménos (« j’irai apprendre de lui l’art d’être
dépourvu de besoins »). C’est un jeu de mots plaisant, mais en même temps
profond, car peut-il signifier autre chose que l’intention de Nicératos de don-
ner à entendre qu’il pourrait être tenté de devenir un disciple (mathêtês)
d’Antisthène ? Certes ce serait un retournement complet, mais pas si surpre-
nant, après tout : l’exposé d’Antisthène sur les valeurs qui donnent sens à sa
vie en fait un personnage estimable, d’une grandeur d’âme et d’une élévation
morale certaines, et son absolue sincérité, de brefs moments de délicatesse de
sentiment, ainsi que l’affection admirative qu’il porte à Socrate, l’ont rendu
plus sympathique. La supposition plaisamment présentée par Nicératos

33. Avec de telles déclarations, qui sont au centre de l’œuvre, Xénophon entendait probablement mon-
trer qu’Antisthène, mis à part son manque de raffinement, était un produit réussi de l’éducation de
Socrate (qui est donc tout le contraire d’un corrupteur de la jeunesse). Les spécialistes de la philo-
sophie antique argumentent en général en faveur d’un désaccord profond de Xénophon avec la
philosophie cynique d’Antisthène, mais ceci n’exclut pas de l’estime pour ce qui, dans la figure
même d’Antisthène, en fait en partie un double moral de Socrate.
34. Ei mê daneisêis : « si tu ne leur prêtes pas ». Le verbe daneizdô signifie prêter à la voix active,
emprunter à la voix moyenne.
LES CITATIONS HOMÉRIQUES DE NICÉRATOS 109

pourrait être une façon de le reconnaître. Quant à l’aveu d’intérêt excessif


pour les richesses matérielles qui la prolonge, il pourrait alors s’interpréter
comme une auto-dérision en présence de la richesse spirituelle du philosophe.
Si l’on suppose cet état d’esprit chez Nicératos, la prise en compte du
contexte de la citation homérique enrichit, ici aussi, la signification d’en-
semble de son intervention. En effet, l’inventaire de biens qu’énonce Nicéra-
tos fait partie des propos d’Agamemnon au moment où il propose de faire
amende honorable à Achille pour lui avoir pris sa part de butin par abus
d’autorité (Iliade, IX, 122-123). Nicératos peut donner ainsi à entendre que
son attitude envers Antisthène est celle d’Agamemnon envers Achille : en
énonçant l’inventaire des cadeaux proposés par Agamemnon en compensa-
tion de ses torts, Nicératos fait lui aussi amende honorable. Il juge que c’est
une compensation nécessaire après ses transgressions conversationnelles
précédentes, son refus initial de répondre en utilisant une citation bien venue
pour négocier avec humour un tournant dans la conversation, et surtout l’in-
solence implicite de la proposition sur les oignons. Au lieu de l’incohérence
d’un maniaque qui ne se rend même pas compte de ses bévues, on aurait donc
ici le tissage cohérent d’une part d’un jeu de mots et d’autre part d’une inter-
textualité, avec une visée d’auto-ironie.

La prise en compte du contexte homérique des citations faites par Nicératos


permet donc de faire pleinement de ses trois interventions les plus incohé-
rentes (N2, N3 et N8) des actes illocutoires indirects : dérobade et virage
conversationnel, proposition insultante, amende honorable. Et, qui plus est,
ces actes de langage s’avèrent des actes directeurs dans la suite des interac-
tions car ce sont eux qui organisent la plus grande partie de la dynamique
de la conversation. Au début, choqué par l’agressivité du philosophe
cynique et sa non-observance des règles de conversation du symposion,
Nicératos élude sa question et montre sa virtuosité dans l’usage mondain de
sa connaissance d’Homère en soulignant par des citations appropriées son
virage conversationnel. Sur la lancée, il réagit ensuite par une proposition
insultante masquée derrière une seconde citation (signifiant implicitement
« vous qui êtes si grossiers, mangez donc un mets qui vous ressemble »),
mais Charmide et Socrate, en lui prêtant à lui aussi ce goût vulgaire pour les
oignons, ce qu’il ne peut décemment démentir, désamorcent toute possibi-
lité de conflit. Plus tard, lorsque Nicératos connaît mieux ses interlocuteurs
et se met à estimer la grandeur morale d’Antisthène, il essaye d’utiliser une
citation extraite de la scène d’amende honorable d’Agamemnon à Achille
pour réaliser le même acte illocutoire vis-à-vis d’Antisthène.
Nicératos apparaît donc comme un bel esprit expert dans l’art de conver-
ser et adepte de l’usage détourné des citations35. Du point de vue de l’ethos,

35. Il ne faut pas oublier que Nicératos est un auditeur assidu des allégoristes. Quelques siècles plus
tard, cela devient une pratique littéraire courante. Par exemple, dans l’un des épisodes du roman de
Chariton, l’héroïne comparaît devant le tribunal du Roi, qui en devient immédiatement amoureux
110 COHÉSION ET COHÉRENCE

cette analyse conduit donc à un retournement complet par rapport aux inter-
prétations antérieures qui en faisaient un personnage inconsistant et incohé-
rent. Dans cette nouvelle perspective, les absences de marques de cohésion au
moment de l’introduction des citations correspondent à une intention délibé-
rée. Cultivant une esthétique de provocation par l’incongruité de ses cita-
tions, il se doit de la souligner par une absence de cohésion. Il en joue comme
d’une stimulation à faire découvrir le sens caché, tout en se gardant bien de
l’expliciter : selon l’occurrence considérée, son style y perdrait en humour, en
impertinence, ou en délicatesse.
La difficulté d’une telle interprétation est qu’elle peut échapper à l’audi-
teur (ou au lecteur) qui a tendance à se contenter d’un degré de pertinence
acceptable, croit l’avoir atteint dès qu’il a construit un sens admissible, et ne
recherche pas alors la pertinence maximale. Ce décodage suppose que les
auditeurs, et les lecteurs, sont pleinement des co-énonciateurs, dotés eux
aussi d’une bonne connaissance de l’Iliade et capables d’envisager la possibi-
lité d’une auto-ironie36.

Ce n’est sans doute pas un hasard si deux des citations faites par Nicératos
(celle du conducteur de char et celle des oignons) se trouvent aussi dans le Ion
de Platon. La différence est que dans le dialogue platonicien, elles figurent
dans un dialogue maïeutique où leur rôle est strictement dénotatif : elles sont
employées par Socrate afin de faire dire à Ion qu’un cocher ou un médecin
sont plus compétents que lui, le rhapsode, pour évaluer la valeur de tels vers,
et que, de la même façon, ses compétences de rhapsode n’en font aucunement
un bon général, contrairement à ce qu’il prétend. Xénophon s’est amusé à

au point de décider de différer la conclusion du procès pour qu’elle reste plus longtemps à sa cour.
Pour cela il imagine l’expédient de faire célébrer un mois de sacrifices, ce qui suspendra pendant le
même temps toute activité judiciaire. Le narrateur indique que les sacrifices ont lieu, et conclut (VI,
2, 4) par un vers d’Homère : « Volute de fumée, l’odeur montait au ciel ». Ce vers, en parfaite conti-
nuité thématique avec le récit, semble un ornement descriptif, mais le rapprochement de son
contexte d’origine, le premier épisode de l’Iliade (I, 317), montre une analogie de situations trop
nette pour ne pas être intentionnelle : Agamemnon, le Roi des rois, doit rendre à son père une jeune
fille qu’il avait enlevée pour en faire sa concubine, afin qu’Apollon délivre l’armée grecque de l’épi-
démie de peste qu’il lui avait infligée en représailles ; la jeune femme est reconduite chez elle, des
sacrifices à Apollon sont célébrés, et le vers cité en achève l’évocation. L’insertion de la citation doit
amener le lecteur à se demander si la manœuvre du Roi amoureux n’aboutira pas au même dénoue-
ment que dans l’épopée, elle a la valeur d’une annonce voilée. Un tel rôle de la citation est constant
dans le roman de Chariton (voir Biraud, 1985).
36. Or, à lire le texte tel qu’il nous est parvenu, les membres du banquet eux-mêmes ne paraissent pas
avoir compris l’intention de Nicératos. Il semble en effet, à la façon dont le narrateur présente la
cause de leur éclat de rire général (« car ils pensaient qu’il avait dit ce qui était »), que ses auditeurs
ont été surtout amusés par l’aveu d’amour immodéré de la richesse. Cependant Xénophon avait-il
vraiment choisi de laisser ce pauvre Nicératos incompris ? J’opterais plutôt pour l’hypothèse que le
texte original de Xénophon comportait comme complément du verbe « il avait dit » non pas ta
onta « ce qui est », mais ta déonta « ce qu’il fallait » ; l’intention de Nicératos de faire rire à ses
dépens pour s’excuser aurait alors été comprise et ce serait un rire de connivence. Et ce n’est qu’ul-
térieurement qu’un copiste, méconnaissant le sous-entendu, aurait altéré le texte. La scriptio conti-
nua des manuscrits dans l’Antiquité, et le fait que dé existe en grec comme mot de liaison (mais qui
n’a pas sa place à cet endroit de la phrase), n’auraient pu que faciliter l’erreur du copiste.
LES CITATIONS HOMÉRIQUES DE NICÉRATOS 111

placer le dialogue platonicien, assez laborieux et un peu confus, comme en


ligne de fuite auprès de sa propre rédaction ici pleine d’invention et de verve,
pour que l’absence de cohésion et, apparemment, de cohérence du dialogue
amène le lecteur à en deviner la pertinence secrète.

Références bibliographiques

Bartlett R. C. éd., 1996, Xenophon. The Shorter Socratic Writings : Apo-


logy of Socrates, Œconomicus, Symposion. Translations with interpreta-
tive essays and notes, Ithaca - Londres, Cornell University Press.
Biraud M., 1985, « L’hypotexte homérique et les rôles amoureux de Callir-
hoé dans le roman de Chariton », Actes du centre de sémiologie de
l’amour dans les civilisations méditerranéennes, Nice, Publications de la
Faculté des lettres et sciences humaines de Nice 29, p. 21-27.
Bornemann F. A., 1824, Xenophontis Convivium, Leipzig.
Bowen A. J., 1998, Xenophon : Symposion, Warminster, Aris & Philips.
Bremmer J., 1997, « Jokes, jokers and jokebooks in ancient Greek culture »,
A Cultural History of Humour. From Antiquity to the Present Day,
J. B. et R. Roodenburg éd., Cambridge University Press, p. 11-28.
Carrière J.-C., 1998, « Socratisme, platonisme et comédie dans le Banquet
de Xénophon, le Banquet de Platon et le Phèdre de Platon », Études de lit-
tératures anciennes, n° 8, Le rire des Anciens, p. 243-271.
Chambry P., 1954, Xénophon, Œuvres complètes. Traduction, Paris, Garnier.
Clarke H., 1981, Homer’s Readers, Newark, University of Delaware Press.
Giangrande L., 1972, The Use of Spoudaiogeloion in Greek and Roman
Litterature, La Hague - Paris.
Halliwell S., 1991, « The Uses of Laughter in Greek Culture », Classical
Quarterly, n° 41, p. 279-296.
Huss B., 1999, Xenophons Symposion. Ein Kommentar, Stuttgart - Leipzig,
Teubner (Beiträge zur Altertumskunde, 125).
Kerbrat-Orecchioni C., 1990-1994, Les interactions verbales, 3 tomes,
Paris, Armand Colin.
Murray O. éd., 1990, Sympotika. A Symposium on the Symposion,
Oxford.
Ollier F., 1961, Xénophon, Banquet, Apologie de Socrate, texte, traduction
et notes, Paris, Belles Lettres (CUF).
Strauss L., 1972, Xenophon’s Socrates, Ithaca - Londres, Cornell University
Press, traduction française Le discours socratique de Xénophon, suivi de
Le Socrate de Xénophon, 1992, Combas, Éditions de l’éclat.
Tate T., 1934, « On the history of allegorism », Classical Quarterly, n° 28,
p. 105-114.
Woldinga G. H., 1938-1939, Xenophon’s Symposion, t. 1 : Prolegomena,
t. 2 : Commentaar, Diss. Amsterdam, Hilversum.
L’incise de discours rapporté
dans le roman français du xviiie au xxe siècle :
contraintes syntaxiques et vocation textuelle

geneviève salvan

Introduction

La question de l’incise de discours rapporté croise une double tradi-


tion : une tradition grammaticale, dans laquelle l’incise reçoit des définitions
syntaxiques multiples et parfois contradictoires, et une tradition littéraire,
plus spécifiquement narrative, dans laquelle la fonction de l’incise s’est sou-
vent restreinte à celle d’auxiliaire de lecture du dialogue. Dans les deux cas,
c’est le statut marginal de l’incise qui constitue une gêne pour son analyse : en
effet, l’incise se situe aux marges de la structure phrastique tout autant
qu’aux marges du discours narratif. Du point de vue grammatical et linguis-
tique, l’incise pose la question de l’articulation, au sein de la phrase, de la
pluralité des énonciations : l’incise est-elle une phrase ou une sous-phrase,
est-elle intégrée à la phrase comme élément nécessaire ou est-elle superflue ?
Cette question, on le verra, ne reçoit pas la même réponse selon l’état de
langue et la conception de la phrase. Du point de vue énonciatif, l’incise est
un lieu d’interaction problématique entre discours citant et discours cité ;
enfin, du point de vue narratif, l’incise a un rôle textuel, encore peu étudié.
L’incise a été plus souvent analysée comme un fait de syntaxe que comme un
fait énonciatif et textuel ; or, évincer le point de vue énonciatif de même que
restreindre l’analyse de l’incise au seul cadre de la phrase conduit à une ana-
lyse tronquée du phénomène. Nous souhaitons dans cet article revenir sur le
fonctionnement énonciatif et le rôle textuel de l’incise de discours rapporté.
L’incise étant une forme massivement présente dans le discours littéraire,
son étude – ou pour ainsi dire l’énoncé de ses règles normatives de fonction-
nement – a été le fait des théoriciens de la littérature, et ce, dès le xviiie siècle
avec Marmontel, à qui avait été confié l’article « direct » de l’Encyclopédie1.

1. Au siècle précédent, on peut noter que dans sa Bibliothèque française (1667), Charles Sorel ne
parle pas de ce problème d’écriture. Dans le chapitre intitulé « Des dialogues, des harangues et des
panégyriques », il envisage les différentes sortes de dialogue littéraire et fait mention de ceux qui
114 COHÉSION ET COHÉRENCE

À une époque où la typographie se stabilise, où elle tend à devenir plus uni-


voque et régulière, l’incise est condamnée du point de vue esthétique, parce
qu’elle apparaît comme une forme figée, monotone, sans signification. Paral-
lèlement, la ponctuation acquérant une fonction linguistique, l’incise « utili-
taire » est accusée de pauvreté sémiotique et de lourdeur stylistique2. La
proposition, émise par Marmontel, d’un caractère « qui marquerait le chan-
gement d’interlocuteur, et qui ne serait jamais employé qu’à cet usage », a
laissé penser que l’incise n’avait d’utilité que dans la désignation du locuteur
et la gestion des tours de parole. C’était méconnaître son fonctionnement
textuel. D’ailleurs, malgré la mise en place d’une typographie dialogale, l’in-
cise n’a pas disparu : elle a changé de fonctionnement. À partir du moment
où l’incise, discours d’escorte du discours direct, est devenue un lieu d’inves-
tissement sémiotique pour les auteurs, sa fonction cohésive au sein de la
phrase a paru trop légère pour justifier de son apparition systématique et
d’autres moyens ont été développés pour assurer la lisibilité des échanges
rapportés (tirets, alinéa). Nous pensons que le rôle de l’incise est passé globa-
lement d’un principe de cohésion interne (fonction au sein de la phrase), de
lisibilité locale (signalement des tours de parole, identification et désignation
du locuteur, voire caractérisation de l’acte de langage) à celui de cohérence
englobante (passage récit/discours, commentaires métadiscursifs, stratégies
narratoriales).
L’examen de la tradition littéraire confirme cette hypothèse. En effet, l’in-
cise y est étudiée en lien avec un phénomène plus global : le discours d’attri-
bution. Dans les travaux de narratologie, l’incise fait l’objet d’une définition
assez floue : elle est intégrée à la notion globale de « discours attributif »,
considéré parfois à tort comme l’équivalent romanesque de la didascalie
théâtrale. « À tort », parce que le discours attributif n’est pas indépendant du
discours narratif alors que la didascalie est nettement distincte du texte dra-
matique3. Le discours attributif est défini par Gérald Prince (1978, p. 305)
comme l’ensemble des « locutions et phrases qui, dans un récit (je pense au
récit écrit), accompagnent le discours direct et l’attribuent à tel personnage
ou à tel autre ». Sont mis ainsi sur le même plan les segments introducteurs du
discours direct (du type, Il dit : « X », elle cria : « Y ») quel que soit le degré de
complexité de ce segment, les incises intercalées dans un énoncé de discours

apparaissent dans un contexte narratif. La problématique de l’attribution du dire est alors envisa-
gée moins comme un problème d’écriture ou de style que comme une manière de structurer la
conversation et un fait engageant la responsabilité du narrateur : « Il y en a d’autres [entretiens] où
l’Autheur dépeint les personnes, & quelque chose de leurs avantures, & le lieu où elles se rencon-
trent, ne les faisant jamais parler, qu’il ne rapporte, Que celuy-cy ayant dit cecy, l’autre luy répondit
ces paroles, & ainsi du reste », p. 99 (Slatkine Reprint, 1970).
2. Marmontel, Éléments de littérature (article « direct ») : « [le discours direct] a un inconvénient
auquel il serait aussi avantageux que facile de remédier : c’est la répétition fatigante de ces façons de
parler, lui dis-je, reprit-il, me répondit-elle, interruptions qui ralentissent la vivacité du dialogue, et
rendent le style languissant où il devrait être le plus animé », p. 472.
3. Nous revenons un peu plus loin sur la problématique générique (III, 1).
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 115

rapporté, les incises intermédiaires (entre deux énoncés de discours rap-


porté) et les incises finales. Derrière le syntagme discours attributif, se cache
en fait un parti pris réducteur : le « problème » que résout le discours attribu-
tif ne serait que celui… d’attribuer la parole, d’indiquer l’identité du locuteur
et de la manière dont les paroles sont prononcées. L’angle d’approche est
donc celui de l’identification et de la caractérisation du locuteur, du contexte
de locution, voire de la signification de l’acte de parole. Or, le rôle de l’incise
dépasse ce seul enjeu de lisibilité des dialogues4. Néanmoins, il faut sans
doute voir dans son aspect formulaire et quasi figé le principal défaut esthé-
tique reproché à l’incise et l’origine de la volonté des auteurs de la subvertir,
soit par une utilisation massive et finalement transparente5, soit par un refus
total. Francis Berthelot, dans son ouvrage consacré à la parole dans le
roman, justifie le combat mené par les auteurs contre la fadeur stylistique de
l’incise comme une tentative consistant à éluder le discours attributif, cer-
tains écrivains n’hésitant pas à aller jusqu’à mimer le dialogue théâtral pour
l’éviter6 ! Nous verrons par la suite que, même dans des œuvres prenant la
forme de dialogues narratifs, tel Le Neveu de Rameau de Diderot, et malgré
la présentation des personnages par leurs noms, les incises ne sont pas totale-
ment absentes. Le rôle de l’incise ne se borne donc ni à désigner le locuteur ni
à caractériser la parole. Son caractère ancillaire de marque du discours direct
dans la narration, suppléé par une typographie et une ponctuation envahis-
santes, ont occulté son rôle signifiant dans la « tissure »7 du discours. La
réduction de l’incise à une fonction typographique de jalon du dialogue a
détourné également l’analyse vers une problématique philologique8, la ren-
dant superfétatoire à partir du moment où les auteurs se sont dotés de signes
de ponctuation tels que le tiret ou les guillemets. Or, comme nous l’avons dit,
malgré les jugements des critiques et les nouveaux moyens typographiques
qui se développent à la fin du xviiie siècle, l’incise ne disparaît pas (on aime-
rait dire, au contraire !) et devient un lieu de variation, d’investigation sémio-
tique de la part des auteurs, tant du point de vue du lexique des verbes décla-
ratifs employés que du point de vue de sa forme. Sans constituer sans doute
un point sensible du texte littéraire, l’incise fait partie des petits mots ou
groupes de mots qui renseignent sur certaines évolutions syntaxiques et sur
les tendances énonciatives du texte littéraire.

4. On peut d’ailleurs très bien concevoir un roman qui obérerait toute attribution du dit et recourrait
à des éléments contextuels pour identifier le locuteur. Voir G.-O. Châteaureynaud, Les Messagers
(1974), cité par Berthelot, 2001, p. 170.
5. Voir B. Vian, L’Écume des jours.
6. Voir, selon Berthelot (2001, p. 170-171), la comtesse de Ségur et Diderot dans Jacques le Fataliste.
7. Le mot est de Marmontel.
8. Voir Yves Le Hir, 1961, p. 215 : « Le Moyen Âge ignorant ces signes [de ponctuation : les guille-
mets], les écrivains ont recours à des formules qui en tiennent lieu. » Cette remarque, pour juste
qu’elle soit, occulte le fait qu’il y a des variations dans la présentation du discours direct au Moyen
Âge et que ces variations sont signifiantes.
116 COHÉSION ET COHÉRENCE

Il est nécessaire à ce stade de préciser notre objet et de distinguer le discours


attributif, qui constitue une catégorie narratologique, et l’incise, qui consti-
tue une catégorie linguistique. Le segment introducteur de discours direct
(Paul s’écria : « Je ne viendrai pas ») ne peut être considéré comme une incise
(latin incisus « coupé ») même si on ajoute à « incise » la mention contradic-
toire « placée en tête de phrase » : le rapport entre énonciation rapportée et
énonciation rapportante n’est pas du même ordre, cette différence de rapport
étant marquée notamment par l’inversion ou l’absence d’inversion du sujet9.
À l’inverse, nous excluons de cette étude certaines incises, telles que l’incise
modale10 dira-t-on (au sens de « sans doute », « assurément »), les incises ren-
voyant à « un discours citant d’univers » (Rosier, 1999, p. 253) dit-on, l’in-
cise servant à renforcer une affirmation (du nerf, vous dis-je !). Ces incises, en
voie de figement, n’ont pas de valeur textuelle forte : elles fonctionnent plus
comme des adverbes portant sur l’énonciation que comme des segments d’at-
tribution du dit11.

La syntaxe de l’incise de discours rapporté

Il nous paraît nécessaire de revenir sur le statut grammatical de l’incise, tant


la littérature est variable à ce sujet. Nous avons choisi trois discours gramma-
ticaux qui proposent des manières différentes de caractériser syntaxique-
ment l’incise : il s’agit principalement de la Grammaire méthodique du fran-
çais (Riegel, Pellat et Rioul, 1994), la Grammaire critique du français
(Wilmet, 1997) et la Grammaire de la phrase française (Le Goffic, 1993). Les
deux aspects qui ont retenu notre attention sont, d’une part, l’inversion du
sujet et, d’autre part, la notion syntaxique d’insertion.

9. Voir Le Goffic, 1993, § 190. Les études sur le discours attributif laissent planer un flou termino-
logique : « quand il [le discours attributif] fait son apparition, il peut précéder la réplique qu’il
accompagne (c’est l’ordre qu’on dit “logique”), la suivre (on parle alors de proposition incidente
ou d’incise terminale), s’y intercaler (c’est la proposition incise au sens strict, qui, comme la termi-
nale, relève plutôt du langage expressif ou affectif), l’encadrer (“Puis, d’un ton paterne : – Com-
ment allez-vous ? dit-il”) et ainsi de suite » (Prince, 1978, p. 308). On ne peut que se demander ce
qu’il y a sous le « ainsi de suite »… en revanche la notion d’« encadrement » du discours rapporté
est à retenir.
10. La même forme peut renvoyer (graduellement) aussi bien à une incise modale qu’à une incise indi-
quant un niveau inférieur d’actualisation du discours rapporté (voir plus loin).
11. Pour des raisons évidentes de place, nous avons également écarté l’histoire de l’incise dans le dis-
cours critique (voir Rosier, 1999 ; Durrer, 1994 et 1999, Berthelot, 2001) et la problématique sub-
stitutionnelle de l’incise par la ponctuation, partant de la constatation que l’émergence de signes de
ponctuation pour insérer de façon univoque le discours rapporté dans la narration n’a pas entraîné
la disparition de l’incise.
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 117

L’inversion du sujet

L’inversion du sujet est ce qui distingue dans la plupart des grammaires l’in-
cise de l’incidente : pour Le Goffic (1993, p. 499), l’incidente étant une
phrase autonome et complète, elle en a la syntaxe, avec l’ordre des mots
sujet-verbe. Il en est de même pour la Grammaire méthodique qui précise que
l’inversion du sujet est rare dans l’incidente (1994, p. 461), mais pas impos-
sible (par exemple, semble-t-il).
Cette inversion, héritée de l’ancien français, est l’ordre non marqué dans
l’incise et concerne aussi bien la postposition simple nominale (dit Arthur)
que pronominale (dit-il). Dès l’ancien français, c’est l’inversion qui prévaut,
quel que soit le lieu d’apparition du segment attributif :
1. Sire, fet il, de ceste chace
N’avroiz vos ja ne gré ne grace (Érec et Énide, v. 39-42)

Vasax, ce dist li chevaliers,


Car nos traions un po arriers… (Ibid., v. 895-896, cités dans Buridant, 2001,
§ 576)

L’inversion peut également se trouver – sans que cela soit une obligation –
dans une séquence d’attribution prospective, possibilité perdue en français
moderne12 :
2. Respunt Rollant : « Jo i puis aler mult ben. » (La Chanson de Roland,
v. 254)

Mais on trouve aussi bien l’ordre sujet-verbe :


3. Guenes respunt : « Pur mei n’iras tu mie ! AOI » (Ibid., v. 296)

L’inversion peut être déclenchée par l’antéposition d’un pronom démonstra-


tif neutre cataphorique :
4. Ço dist Rollant : « Ço ert Guenes, mis parastre. » (Ibid., v. 277)

Cette construction est similaire à la construction de l’incise dans laquelle


le démonstratif est anaphorique et que l’on trouve encore au xviie siècle13 :
5. « Ah ! Mademoiselle, j’ai ici mon témoin », ce dit-il. (Sorel, Histoire
comique de Francion, p. 217)

6. « Hé là, Tocarète ! ce dis-je, où cours-tu si vitement ? » (p. 226)

12. Sauf, comme le remarque Rosier (1999, p. 251), dans des constructions introduites par comme :
comme dit judicieusement Marine : « Pense un peu, maman, si ç’avait été l’autre moitié ? »
13. Voire au xviiie siècle. Ainsi on trouve chez Marivaux, comme reproduction d’un parler paysan et
archaïsant : Ma mie, ce li disait-il, voute père veut donc bailler un autre homme que moi ? – Eh !
Vraiment oui ! ce faisait-elle.– Eh ! que dites-vous de ça ? ce faisait-il. – Et ! qu’en pourrais-je dire ?
ce faisait-elle (Le Dénouement imprévu, cité par Bastide, 1994, p. 27).
118 COHÉSION ET COHÉRENCE

L’inversion dans l’incise, dans tous les cas (nominale et pronominale),


n’est pas l’indice d’une relation prédicative problématique, comme elle peut
l’être dans l’interrogation, et l’incise est toujours de modalité assertive.
Une explication d’ordre textuel a été avancée (Bastide, 1994, p. 27) mais
est infirmée par le corpus littéraire : « Les propositions intercalées ou rejetées
après les paroles rapportées sont brèves, alors que celles qui les précèdent
peuvent être longues et ne font pas corps avec elle. » Cette justification ne
résiste pas aux exemples trouvés en masse :
7. Il [Arnoux] dit un jour à Frédéric :
« Celui-là en sait long, allez ! C’est un homme fort ! » (Flaubert, L’Éducation
sentimentale, p. 39)

et inversement,
8. « Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et après
m’avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me quittaient pas
un instant, j’ai le fils d’un de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme
vous. » (Proust, cité par Le Goffic, p. 497)

L’inversion est justifiée de différentes manières par les grammairiens.


Bonnard (2001, p. 204) penche pour la rhématisation du sujet. Selon lui, le
sujet y a « une valeur plus rhématique que celle du verbe » et il appuie cette
affirmation sur le fait que l’ancien français connaissait l’inversion du sujet
même quand la proposition précédait le propos rapporté (voir les exemples
ci-dessus). Cette explication est énoncée autrement par Meyer-Lübke (cité
par Dardel, 1978, dans Rosier, 1999, p. 250) : « Cet usage tient évidemment à
ce que l’action de parler se présente la première à l’esprit, que la personne de
celui qui parle est ce qu’il y a de neuf, par conséquent de postérieur et de plus
important. » Néanmoins, dans l’incise, le caractère rhématique du sujet peut
être fortement mis en doute. En effet, dans le cas d’une postposition pronomi-
nale, le locuteur a été fréquemment mentionné dans le contexte immédiate-
ment antérieur, et le pronom fonctionne alors comme anaphorique :
9. Madame de Lursay y consentit avec autant de joie que si elle ne l’eût pas
détesté, et il sortit.
Voilà bien, me dit-elle, dès que nous fûmes seuls, le fat le plus dangereux…
(Crébillon, Les Égarements du cœur et de l’esprit, p. 138)

Dans cet exemple, le référent du pronom personnel féminin apparaît


explicitement dans la phrase précédente, mais l’analyse serait la même dans
le cas d’un référent plus loin en amont et néanmoins saillant. Dans le cas
d’une postposition nominale, il peut s’agir d’une sélection d’un locuteur
parmi plusieurs locuteurs possibles (dans le cas d’une conversation à plu-
sieurs intervenants) ou d’une catégorisation du locuteur par le narrateur –
cette possibilité, à visée encore descriptive au xviiie siècle, devient pour le
narrateur au xixe siècle un moyen de caractériser le locuteur, d’ironiser sur
lui :
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 119

10. Il [Deslauriers] fit annoncer « le docteur Deslauriers ».


Mme Arnoux fut surprise, n’ayant réclamé aucun médecin.
« Ah ! mille excuses ! c’est docteur en droit. Je viens pour les intérêts de
M. Moreau. »
Ce nom parut la troubler.
« Tant mieux ! pensa l’ancien clerc ; puisqu’elle a bien voulu de lui, elle voudra
de moi ! » s’encourageant par l’idée reçue qu’il est plus facile de supplanter un
amant qu’un mari. (Flaubert, L’Éducation sentimentale, p. 246)

Là encore, le groupe nominal sujet postposé est anaphorique référentiel-


lement : il n’est pas rhématique (ou faiblement), même s’il introduit une
caractérisation nouvelle de l’énonciateur.
Selon Le Goffic (1993, p. 496), plutôt qu’avec une valeur rhématique du
sujet, la postposition est à mettre en relation « sans doute avec l’impossibilité
d’avoir deux constituants majeurs devant le verbe (*“P”, N V). Dans la
structure “P” V N, la nature de l’objet (P) et celle du sujet (N animé), ainsi
que les niveaux intonatifs, écartent toute ambiguïté ».
Ainsi, l’inversion du sujet dans l’incise se justifie-t-elle moins par la valeur
rhématique du sujet que par l’antéposition de l’objet, ce qui explique assez
bien pourquoi dans le cas d’une attribution prospective l’ordre sujet-verbe soit
respecté14. On pourrait objecter que, dans le discours oral, l’incise connaît le
plus souvent l’ordre progressif sujet-verbe (« J’accepte » (qu)’il me dit). Mais
l’oral mettant en scène, par le recours à des moyens intonatifs et gestuels,
la différence des discours, la syntaxe s’impose moins et les contraintes d’ordre
sont moins prioritaires que l’expressivité et l’enchaînement des segments
discursifs.

L’insertion et la complémentation

L’insertion d’une phrase dans une autre phrase


La Grammaire méthodique du français étudie l’incise, en lien avec l’inci-
dente, dans la partie consacrée aux phrases atypiques et les envisage comme
des insertions particulières : elles ont la structure canonique de la phrase et
s’intercalent dans une autre phrase. L’incise est réservée au discours rap-
porté : placée à la fin ou à l’intérieur d’une phrase dont, dans ce dernier cas,
elle suspend le cours et modifie la courbe intonative, elle indique qu’on rap-
porte les paroles ou les pensées de quelqu’un. Les incises sont des phrases
généralement courtes, qui correspondent au dire que du discours indirect
(Je pense, dit-il, qu’il ne viendra pas. Il dit qu’il pense qu’il ne viendra pas),
avec inversion du sujet, le plus fréquemment pronominal. L’incidente se dis-
tingue de l’incise par le fait qu’elle insère « un commentaire sur un discours

14. Actuellement, on note une tendance à l’éviction de l’inversion dans l’incise (Rosier, 1999, p. 251).
Pour ce qui est de la pratique littéraire, l’incise non inversée est soumise à des contraintes stylis-
tiques (par exemple, d’imitation de l’oral populaire il me fait, il me dit).
120 COHÉSION ET COHÉRENCE

à l’intérieur de ce discours » (p. 461) : la distinction entre incise et incidente


s’opère sur la base d’un double critère, celui du sens du verbe (déclaratif ou
non déclaratif) et sur l’inversion (quasi obligatoire ou rare) du sujet. Les
auteurs opposent ainsi : Ah ! ils nous font devenir chèvres, murmurent-elles
(Ponge) et : Toutes les femmes, je l’ai remarqué, tournent avec obstination
autour de ce qui doit les brûler (Montherlant).
L’insertion est définie plus loin comme un type de relation entre proposi-
tions, autrement dit comme un type de composition de la phrase complexe,
au même titre que la subordination, la coordination et la juxtaposition : il y a
insertion « lorsqu’une proposition, nettement détachée par des marques pro-
sodiques et graphiques, est placée à l’intérieur ou à la fin d’une autre proposi-
tion qui équivaut syntaxiquement et sémantiquement à une complétive
c.o.d. de son verbe » (ibid., p. 470).
Ce qui pose problème est précisément le cadre syntaxique défini pour l’in-
cise, à savoir l’insertion : si l’on peut admettre la définition de l’insertion pour
des cas d’incise tels que, quand, demanda-t-elle, arrêteras-tu de gémir ?, que
faire en revanche d’exemples tels que, quand, s’emporta-t-elle, arrêteras-tu
de gémir ? L’extension possible des verbes déclaratifs (du type dire, deman-
der, murmurer…) à des verbes intransitifs contenant un sème /locutif/ limite
le fait que la proposition dans laquelle s’insère l’incise puisse être interprétée
syntaxiquement comme une complétive objet (elle demanda quand il arrête-
rait de gémir, mais *elle s’emporta quand il arrêterait de gémir).
Il y a en fait contradiction entre deux ordres : l’ordre syntaxique dans
lequel le verbe de l’incise régit l’objet constitué par les paroles rapportées et
l’ordre énonciatif dans lequel la mention de la source rapportante (dans l’in-
cise) se situe en arrière-plan par rapport aux paroles rapportées.

Un enchâssement par insertion

Marc Wilmet (Grammaire critique du français, p. 693) aborde la ques-


tion de l’incise dans le cadre de la phrase complexe, et parle d’enchâssement
par insertion (par opposition à la subordination, enchâssement par ligature) :
on reste dans le cadre de la phrase complexe sans passer dans celui de la
phrase multiple (par coordination ou juxtaposition). Selon Wilmet l’incise
« insère à P une sous-phrase ∆ en guise de complément circonstanciel de
l’énonciation » et l’incidente « insère à la phrase P1 d’accueil une phrase P2 ».
Dans cette conception, les incises de discours rapporté, « encarts distribuant
les tours de parole », ne sont plus qu’un type d’incise, présentant le plus sou-
vent l’ordre inversé. Ainsi, on trouve rassemblés sous la même bannière des
exemples du type : Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence (Lamar-
tine), « Donne-lui tout de même à boire », dit mon père (Hugo) ou encore Un
jour, et, je pense, longtemps après la mort de mon père, ma mère cessa de por-
ter le noir (Proust). Cette définition propose une solution au problème de
l’intransitivité de certains verbes pivots d’incises de discours rapporté autres
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 121

que les déclaratifs transitifs mais ne prend pas en compte l’hétérogénéité de la


source énonciative : dans l’exemple de Lamartine, l’incise actualise la rela-
tion de l’énonciateur au lecteur, dans celui de Proust, l’incise évalue le degré
d’adhésion de l’énonciateur à son énoncé tandis que dans celui de Hugo, l’in-
cise signale que l’énoncé sur lequel elle porte relève d’une source énonciative
distincte de celle qui énonce l’incise15.

Une insertion en construction détachée dans une autre phrase


Pierre Le Goffic (Grammaire de la phrase française, § 338) propose d’ana-
lyser l’incise comme une phrase non complète, caractère qui la distingue for-
tement de l’incidente, phrase complète et comportant « souvent un élément
anaphorique du reste de l’énoncé : ce, le, ainsi… » (§ 339). Si l’on considère la
structure du point de vue de la rection syntaxique, « le verbe de l’incise est le
verbe principal, ayant pour complément les paroles rapportées, comme dans
Il dit : “J’accepte” ». En revanche, « du point de vue énonciatif, compte tenu
de la place des constituants et de la prosodie, ce sont les paroles rapportées
qui constituent le texte de premier plan, l’incise n’étant qu’une interruption
accessoire, une glose d’un niveau inférieur relative à la source. C’est ce second
point de vue qui tend à l’emporter, et qui fait de l’incise un type de construc-
tion particulier ».
On peut donc conclure de ce rapide bilan que c’est le manque d’autono-
mie de l’incise – caractérisé diversement par les notions de sous-phrase,
phrase non complète, proposition incomplète – dû à sa position de dominée
énonciativement plus que son incomplétude sémantique (par « défaut » d’ob-
jet exprimé dans le cas d’un verbe transitif), ainsi que son inclusion dans le
discours rapporté qui sont des critères pertinents pour rendre compte de son
fonctionnement.
L’incise a la structure d’une phrase minimale avec l’ordre inversé (groupe
verbal - groupe nominal sujet), souvent incomplète, elle vient suspendre l’en-
chaînement propositionnel (soit en l’interrompant, soit en le suivant) dans
lequel elle s’insère (elle entre dans les limites phrastiques sans en posséder
elle-même), elle prend pour rhème l’énoncé sur lequel elle porte en attribuant
le dit à un autre énonciateur.

L’insertion de l’incise de discours rapporté : de la phrase au texte

Pour terminer ce point consacré à la syntaxe de l’incise, il nous a paru néces-


saire d’étudier la syntaxe de l’incise dans une perspective diachronique,
parce que le mode d’inclusion de l’incise de discours rapporté dans la phrase
a évolué. La frontière se dessine nettement entre le xviiie et le xixe siècle.

15. On pourrait objecter que les incises du type lui dis-je, lui ai-je dit attribuent l’énoncé à l’énonciateur
lui-même, mais la différance temporelle implique néanmoins qu’une énonciation 1 soit repérée
sous une énonciation 2 : l’énoncé a été produit dans une situation d’énonciation différente de celle
dans laquelle se situe l’énonciateur rapportant.
122 COHÉSION ET COHÉRENCE

Mobilité de l’incise et cohésion syntaxique


Une première remarque concerne la grande mobilité de l’incise au sein de
la phrase : elle peut apparaître en fin de phrase syntaxique tout en coupant le
discours direct (Je suis d’accord, dit-elle. Néanmoins, il faut envisager tous
les cas) et démarquer des actes de langage :
11. « Non, – dit-elle, – nous ne sommes pas mariés, Jules et moi. » (Aragon,
Les Voyageurs de l’impériale, p. 539)

ou bien apparaître au sein de la phrase et séparer des éléments, même coales-


cents. Ainsi, on trouve tous les cas de figure possible, séparation de l’interjec-
tion et du reste de l’énoncé, séparation de l’élément détaché, séparation au
sein de la locution causale c’est que :
12. – Ah, ah, dit M. Pierre, – alors votre main est libre, sinon votre cœur ?
(loc. cit.)
13. – « Moi, ce que je trouve drôle, dit Nonancourt, c’est Ledru-Rollin chas-
sant dans les domaines de la couronne ! » (Flaubert, L’Éducation sentimen-
tale, p. 345)
14. C’est, m’a-t-elle répondu, que ces messieurs sont galants. (Marivaux, Le
Spectateur français, p. 194)

On note, sans que cela soit une règle générale, que plus la réplique est
courte, plus l’incise a tendance à être rejetée en position finale, et inverse-
ment, plus la réplique est longue, plus l’incise a tendance à apparaître très tôt
dans le discours direct, et peut même séparer le sujet de son verbe :
15. L’intrigue, dit-elle, ne m’en paraît pas neuve ; mais j’en aime assez les
détails : elle est noblement écrite, et les sentiments y sont bien développés.
N’en pensez-vous pas comme moi ? (Crébillon, Les Égarements…, p. 77)

L’incise, malgré la coupure qu’elle instaure, ne remet donc pas en cause la


cohésion syntaxique de l’énoncé dans lequel elle s’insère, elle se situe notable-
ment à un autre niveau, et ne gêne pas la linéarité discursive de l’énoncé rap-
porté. Le point de vue prosodique corrobore cette remarque, puisque l’incise
implique un fléchissement qui la place là encore à un autre niveau intonatif.

Schéma et évolution de la phrase polyphonique


La pratique typographique constitue un élément d’information plein
d’enseignement. En effet, on trouve jusqu’au xviiie siècle la possibilité d’in-
clure matériellement l’incise dans le fragment de discours direct. Ainsi, elle
apparaît juste avant le signe typographique indiquant la modalité de
l’énoncé rapporté :
16. Versac, qui s’amusait à contredire Madame de Mongennes, repassa dans
cet instant de notre côté. N’est-il rien arrivé d’extraordinaire à Madame de
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 123

Mongennes, qui ait bouleversé ses idées, demanda-t-il ? (Crébillon, Les Égare-
ments…, p. 197)

La pratique typographique a changé sur ce point et distingue plus forte-


ment les modalités de chacun des énoncés, à tel point que le discours direct
peut comporter une modalité d’énoncé non reprise par le sémantème du
verbe déclaratif en incise, et ce dans le cas d’incises en position intermédiaire :
17. « Comme tout cela, dit Martinon, aurait amusé Mlle Cécile ! » (Flaubert,
L’Éducation sentimentale, p. 321)

mais aussi dans le cas d’incises concluantes :


18. « Allez-y donc ! » dit Dussardier. (p. 307)
19. « Prenons-nous le vin blanc ? » dit l’épurateur qui s’éveillait. (p. 319)

Dans ces derniers exemples, les modalités exclamative et interrogative


sont portées par la structure syntaxique des phrases et les signes de ponctua-
tion, et l’incise se cantonne au rôle de désignation du locuteur et d’indication
neutre de l’acte de langage – ce qui donnerait un argument pour ceux, écri-
vains et théoriciens, qui voient dans l’incise un énoncé formulaire et figé à
l’effet de monotonie. Néanmoins, sachant le souci et l’opiniâtreté que Flau-
bert mettait à écrire ses dialogues16, ne cédant jamais à la facilité, on peut
avancer une autre explication : le narrateur, laissant à ses personnages la res-
ponsabilité de l’acte de parole, se libère de la tâche de caractériser les paroles
de ses personnages de quelque manière que ce soit. Il se distancie le plus pos-
sible de la caractérisation de l’acte de langage en employant un verbe déclara-
tif neutre (dire), comme signalement minimal de sa présence, sans pour
autant prendre dans son discours la responsabilité énonciative du discours
cité. Les niveaux énonciatifs sont nettement séparés, et les deux relations
pragmatiques également (celle qui lie locuteur et interlocuteur dans la fic-
tion, celle qui lie narrateur et destinataire). On peut avancer l’hypothèse que
dans l’exemple de Crébillon, représentatif de sa pratique scripturale, cette
séparation compte moins que la notion d’ensemble syntaxique incluant les
diverses propositions, ou encore compte moins que le mouvement discursif,
prosodique, de la phrase. Autrement dit, derrière une pratique typogra-
phique différente, c’est d’une part le rapport du narrateur à la parole qu’il
met en scène qui diverge et d’autre part la position relative des différents seg-
ments syntaxiques dans la « phrase polyphonique ». Le signalement des rup-
tures énonciatives implique une séparation syntaxique et typographique et
donc l’emporte sur la structure englobante de la phrase chez Flaubert, tandis
que chez Crébillon, la cohésion discursive l’emporte sur la différenciation
syntaxique et la rupture énonciative.

16. « Je n’ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue tri-
vial ! cette scène d’auberge va peut-être me demander trois mois […]. Mais je crèverai plutôt dessus
que de l’escamoter », Correspondance, II, 133.
124 COHÉSION ET COHÉRENCE

L’évolution de la « place relative » de l’incise dans la phrase corrobore


cette analyse. Là encore le tournant semble s’opérer entre le xviiie et le
xixe siècle. Jusqu’au xviiie siècle, on trouve des structures qui donnent au
verbe en incise le statut syntaxique de verbe principal. Ces structures sont les
suivantes :
– Le sujet du verbe en incise est anticipé par un participe présent prédica-
tif, renvoyant au sujet de l’incise :
20. J’attendis quelque temps qu’elle me parlât, mais voyant enfin qu’elle ne
voulait pas rompre le silence : ce travail vous occupe prodigieusement,
Madame, lui dis-je. (Crébillon, Les Égarements…, p. 114)

21. Enfin, n’y pouvant plus tenir : Écoutez-moi, me dit-elle, en me tirant par
le bras […] je veux vous voir jouer dans le comique. (Marivaux, L’Indigent
Philosophe, p. 300)

Le verbe en incise est syntaxiquement le verbe principal, le segment de


paroles rapportées peut s’analyser comme le complément d’objet du verbe en
incise, même si celui-ci n’est pas le prédicat principal. La structure phrastique
est saturée : chaque place syntaxique est occupée par un constituant.
– Un groupe infinitival complément circonstanciel précède le fragment de
discours direct, l’agent de l’infinitif est le sujet du verbe en incise (le signe de
ponctuation subséquent n’est pas figé, on trouve tout aussi bien les deux
points que la virgule) :
22. Elle me regardait avec des yeux sévères ; enfin, après m’avoir longtemps
fixé : vous trouverez peut-être singulier, Monsieur, me dit-elle, que je vous
demande une explication. (Crébillon, Les Égarements…, p. 97)

23. Après avoir choqué le verre cinq ou six fois, ce vin-là est bon, me dit-il.
(Marivaux, L’Indigent Philosophe, p. 300)

24. Elle ne voulut pas cependant achever de me décourager ; et, sans y


répondre, je suis, me dit-elle, fâchée quand j’y songe que vous soyez resté ici.
(Crébillon, Les Égarements…, p. 122)

– Une subordonnée circonstancielle temporelle dépendant du verbe en


incise précède le discours direct et joue le rôle de complément circonstanciel
de temps du verbe en incise17 :
25. Elle me proposa de jouer, et pendant qu’on arrangeait les cartes : Vous
êtes, me dit-elle en souriant, un amant singulier. (Crébillon, Les Égare-
ments…, p. 87)

– De même avec un groupe prépositionnel circonstanciel :

17. Nous avons trouvé une occurrence de cette construction dans un roman contemporain, prenant le
parti d’une certaine liberté syntaxique (autres temps, autres mœurs syntaxiques) : « Et comme Fer-
rer poussait ses lèvres en fronçant ses sourcils, écoute, dit Hélène en se retournant vers lui, écoute. »
(J. Echenoz, Je m’en vais, Paris, Minuit, p. 221).
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 125

26. […] et, dans la conversation : Si je craignais de vous paraître trop curieux,
dit-il, je vous prierais de me dire à qui j’ai le plaisir de donner aujourd’hui
retraite. (Marivaux, Le Spectateur français, p. 18018)

Ces procédés préservent tous la complétude de la phrase et la saturation


des postes syntaxiques. Les mêmes segments prospectifs ne disparaissent pas
complètement au xixe siècle : ce qui change c’est que l’apparition de l’incise –
donc du verbe qui assurait la complétude syntaxique de la phrase – prend un
caractère aléatoire. Ainsi, chez Flaubert, nous retrouvons ces segments anti-
cipants, participiaux prédicatifs, coordonnés à une première proposition ou
non, ou subordonnées circonstancielles, non nécessairement accompagnés
d’une incise :
27. Ensuite, apostrophant un chiffonnier, qui remuait des écailles d’huîtres
contre la borne d’un marchand de vin :
« En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse des écoles ? » (Flaubert, L’Éducation sen-
timentale, p. 28)
28. Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable :
« Vous ne pourriez pas m’avancer, mon cher patron ?… » (p. 35, voir aussi
p. 36, 52, 73)
29. Enfin, elle gagna la porte, et, la faisant claquer vigoureusement :
« Bonsoir ! Vous aurez de mes nouvelles ! » (p. 315)
[avec incise, moins commandée par la phrase que par le sens du verbe qui ren-
voie à une pensée auto-adressée]
30. Quand tout cela fut en sa possession :
« C’est peut-être une idée de coiffeur que j’ai eue ? » songea-t-il. (p. 63)

D’autres exemples montrent que le segment antéposé, se rattachant au


discours direct qui le suit, ne contient plus nécessairement de désignation
cataphorique du locuteur et se diversifie formellement :
31. Enfin, après quinze jours d’hésitation :
« Bah ! je ne dois plus les revoir ; qu’ils m’oublient ! Au moins, je n’aurais pas
déchu dans son souvenir ! Elle me croira mort, et me regrettera… peut-être. »
(p. 92)
32. Puis, d’un air enjoué :
« Mais j’oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es un Mon-
dor, maintenant ! » (p. 113)
33. Et, sur l’objection qu’elle était de Chartres :
« Chartres ! jolie ville. » (p. 247)

Enfin, la mention du nom du locuteur détaché en amont du discours


direct bloque de façon quasi générale l’apparition d’une incise :

18. On peut noter que dans les éditions de 1723 et de 1728 du Spectateur français, les incises étaient en
italiques.
126 COHÉSION ET COHÉRENCE

34. Et Mme Dambreuse :


« À bientôt, n’est-ce pas ? » (p. 241)

35. Mais l’autre, d’un ton tragique :


« Est-ce que le Gouvernement n’aurait pas dû déjà abolir, par un décret, la
prostitution et la misère ? » (p. 309)

L’anaphore thématique entre l’agent du participe présent ou celui de l’in-


finitif et le sujet postposé de l’incise n’est plus systématiquement explicitée.
Autrement dit, l’incise n’est plus considérée comme un élément nécessaire à
la phrase : cette tendance se retrouve dans le fait que – on le note surtout dans
le roman moderne – le segment introducteur des paroles rapportées peut
faire l’économie d’un verbe strictement déclaratif19, du type :
36. Les quelques chasseurs de sanglier […] fanfaronnaient devant grand-
mère : « Ne vous inquiétez pas, madame Burgaud, on vous le ramènera, votre
mari. » (J. Rouaud, Les Champs d’honneur, p. 55)

On peut même trouver un segment de ce type non plus en initiale mais en


position intermédiaire, entre parenthèses, sorte d’incise « non déclarative »,
puisque la parenthèse explicite le locuteur :
37. Voilà, elle l’avait bien dit (grand-mère qui passe triomphe) qu’il nous ferait
tous griller avec ses cigarettes, et elle reprend sa course… (p. 51)

La conclusion qui se dégage de ces remarques est double : d’une part, l’in-
cise est passée du rang de constituant primaire de la phrase à celui de consti-
tuant périphérique, et d’autre part, l’incise est passée du statut de constituant
quasi nécessaire à celui de constituant facultatif. L’apparition de l’incise, qui
répondait en partie à une esthétique de complétude syntaxique et certaine-
ment rythmique et prosodique, s’oriente à partir du xixe siècle vers une moti-
vation textuelle. L’inclusion systématique de l’incise dans la structure phras-
tique a laissé place à son apparition éventuelle. Ce que Gougenheim (1938,
p. 320) met sur le plan d’un « allègement des procédés de présentation » du
discours direct est le signe que le facteur textuel a relayé le facteur syn-
taxique. Revalorisée comme élément de rupture, elle peut ainsi entrer dans
une stratégie textuelle. L’incise de discours rapporté, devenue construction
détachée, explicative du dire rapporté, relève dès lors moins d’une étude syn-
taxique que d’une étude énonciative et textuelle.

19. On peut rapprocher également le caractère syntaxique facultatif de l’incise de la fonction séman-
tique qui lui a été donnée a posteriori. Rosier (1999, p. 251) note que « sur le plan sémantique,
l’insertion est traitée sur le mode parenthétique : elle est suppressible sans que la compréhension
de l’ensemble où elle s’intègre en soit affectée ». On comprend pourquoi cette « fonction syn-
taxique et sémantique devenue secondaire » a pu engendrer une condamnation pour inesthétisme
et monotonie.
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 127

Le rôle énonciatif et textuel de l’incise

C’est de cette conclusion que peut être amorcée la réflexion sur le rôle énon-
ciatif et textuel de l’incise : l’incise fonctionne-t-elle uniquement par rapport
au segment de discours direct dans lequel elle s’insère ? Fonctionne-t-elle par
rapport au contexte postérieur et/ou antérieur ? quelle sorte de continuité
textuelle implique-t-elle ?

Présentation du discours direct et rupture énonciative

La hiérarchisation des énonciations


L’incise a pour fonction d’attribuer un discours à autrui (Prince, 1978 ;
Rosier, 1999, p. 252), elle se situe donc du côté du discours citant et signale
une rupture, à savoir le changement de source énonciative : elle sépare les
activités énonciatives de deux instances de niveaux différents, sert à indiquer
que le locuteur rapportant (narrateur) donne à un autre sujet (personnage) le
statut de locuteur. Elle rattache l’énonciation rapportée à l’emprise discur-
sive de l’énonciateur premier.
Dans le corpus littéraire classique, il n’est pas rare de trouver des
exemples dans lesquels l’incise a tendance à surmarquer l’énonciation, lors-
qu’elle relaie un verbe déclaratif en introduction, ou un verbe locutif présent
dans l’énoncé narratif précédent :
38. […] il [notre pédant] se met à discourir tout haut de ses moyens avec une
impertinence la plus grande du monde. Monsieur, dit-il en s’adressant parti-
culièrement au cousin qui avait mis le nez dans leur communication, afin que
vous ne pensiez point… (Sorel, Histoire comique de Francion, p. 215)

Sans être totalement redondante, cette incise est la marque d’une sur-énon-
ciation dans un texte écrit20. L’incise assure donc le passage entre deux activi-
tés énonciatives au sein d’un texte relevant en dernière instance d’un seul
actant, le narrateur, et organise le disparate énonciatif (ne serait-ce qu’en rap-
pelant la présence du niveau narratorial). Cette hiérarchisation des voix est
encore scrupuleusement respectée dans l’esthétique romanesque où le narra-
teur est fort, l’incise peut alors être le lieu de commentaires (voir l’exemple 8),

20. S. Durrer (1999, p. 111-112) cite cet exemple symptomatique de Bernardin de Saint-Pierre recou-
rant deux fois pour la même réplique à un verbe de parole : « “[…] Ne voulez-vous pas bien y aller,
ma chère demoiselle ?” Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant : “Si c’est l’ordre de
Dieu, je ne m’oppose à rien. Que la volonté de Dieu soit faite !” dit-elle en pleurant. » Pour nuancer
l’affirmation d’une incise pléonastique, nous voyons en réalité dans cette réplique deux actes de
langage et donc l’emploi d’un verbe déclaratif par acte de langage (réponse à la question précédente
de l’ecclésiastique et injonction divine). Ceci confirme l’idée que l’incise était nécessaire au mar-
quage énonciatif de chaque fragment cohérent de discours direct, et la présence de deux verbes
déclaratifs infléchit la lecture vers la séparation nette des deux actes de langage de Virginie.
128 COHÉSION ET COHÉRENCE

de la caractérisation de la parole et d’indication du degré d’actualisation énon-


ciative du discours direct.

La caractérisation de l’acte de langage


Cette caractérisation passe en premier lieu par le moyen lexical du verbe
déclaratif (dit-elle, demanda-t-elle), ou du circonstant dépendant de l’incise
(dit-elle en pleurnichant)21. Elle peut concerner (Rosier, 1999, p. 249) « la
dimension vocale et gestuelle » de la parole, voire la condensation de la
parole et du geste (bondit le cogne, explosa Gnassimboué, exemples cités par
Rosier). Elle peut désigner également le type d’acte de langage comme
demander, questionner, promettre, confirmer…, et par exemple objecter,
dans une argumentation :
39. « Ce qui vous séduit est particulièrement ce qui la dégrade comme idée ; je
veux dire les seins, les cheveux…
– Cependant, objecta Frédéric, de longs cheveux noirs, avec de grands yeux
noirs… » (Flaubert, L’Éducation sentimentale, p. 57)

Le verbe peut aussi impliquer une distance modale entre l’énonciation


enchâssante et l’énonciation enchâssée (estimer, prétendre…). L’étude de la
variation lexicale montre que la tendance est à surcaractériser l’acte de lan-
gage : à côté des verbes premiers, tels que dire et faire, sont apparus des
verbes qui redoublaient l’indication portée implicitement ou non par le frag-
ment de discours direct (voir l’exemple de objecter ci-dessus, le discours
direct contenant déjà une indication de l’orientation argumentative avec
l’adverbe cependant).
La caractérisation de l’acte de langage et de son mode de report (indi-
quant la distance plus ou moins grande entre l’acte d’origine et sa transcrip-
tion) est marquée en second lieu par la modalité du verbe en incise : dans ce
cas, l’incise peut indiquer le degré d’autonomie énonciative du discours cité :
de la simple citation (dit-il) à la reformulation (dit-il en substance), ou au
relais par le narrateur des paroles rapportées (c’est à peu près ce qu’il dit 22).

Le degré d’actualisation énonciative du discours direct


Les propos rapportés au moyen de l’incise peuvent rester à l’état virtuel et
l’incise mettre en scène un discours direct non actuel. C’est par la temporalité
du verbe en incise que le degré d’actualisation est précisé :

21. Il y a d’autres moyens de caractériser l’acte de langage, par exemple par un syntagme anaphorique
du type après cette affirmation qui ressemblait fort à une question.
22. Ce type d’incise est rare dans le corpus littéraire, elle l’est beaucoup moins en revanche dans
d’autres corpus, par exemple le discours historique, critique. Ainsi cet exemple, tiré d’un ouvrage
critique sur La Bruyère : « Quand il produisit son livre, il le mit, pour ainsi dire, à l’ombre du nom
de Théophraste ; mais dès l’abord il déclara qu’il ne voulait point imiter la matière de son devancier.
Il y aurait inconvenance, disait-il à peu près, à se mesurer avec un ancien, avec un auteur d’une
grande réputation », M. Pellisson, 1872.
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 129

– Une parole, auto-adressée et auto-représentée, verbalise une pensée.


Une parole intérieure dans laquelle l’énonciateur se dédouble en deux pôles
énonciatifs est représentée (l’énonciateur dialogue avec lui-même) :
40. Hélas ! disais-je en moi-même, l’honnête homme est toujours triste. (Mari-
vaux, Le Spectateur français, p. 115)

– Un discours virtuel est attribué à autrui : il actualise discursivement une


pensée d’autrui inférée d’un comportement. L’acte énonciatif est non réalisé
et reste à l’état préverbal :
41. Quand on est fait comme je suis, pensait apparemment chacun d’eux, on
laisse agir à l’aise le sentiment qu’on a de ses avantages, en marchant superbe-
ment […]. Ce petit discours que je fais tenir à nos jeunes gens, on le regardera
comme une plaisanterie de ma part. (p. 125-126)

Le discours peut être également envisagé et l’incise au futur projette une


énonciation supposée. Cette représentation d’un dire d’autrui opposé à celui
du narrateur est parfois la marque d’une stratégie argumentative dyna-
mique. Elle permet au narrateur de dialogiser sa propre argumentation, de
proposer une mise en scène énonciative de son raisonnement en « faisant par-
ler » les arguments antagonistes et en les annulant au fur et à mesure :
42. Mais, dira-t-on, il faut pourtant des critiques. (p. 145)
43. Un anachorète ! s’écriera-t-on, un homme atténué, mourant… (p. 119)

Facteur d’intégration textuelle

L’incise appartient à l’ensemble des éléments qui résolvent l’incompatibilité


apparente entre les différents niveaux discursifs au sein de la narration et
constitue un facteur d’intégration textuelle de l’hétérogène. Elle intègre la
parole de l’autre dans une unité phrastique et/ou textuelle :
En articulant discours indirect et discours direct :
44. Après un long moment d’hésitation, Monsieur B. se déclara prêt à accep-
ter le défi, « mais, ajouta-t-il avec un sourire pensif, dites bien à ces messieurs
qu’ils ne doivent pas fonder sur moi de trop grands espoirs ». (S. Zweig, Le
Joueur d’échecs, p. 56)

En articulant narration et discours direct :


45. À travers les troènes qui séparent la propriété Cazenave du jardin des
Lachassaigne où Mathilde faisait son métier d’institutrice, la belle affaire,
songe-t-elle, d’avoir su attiser le désir de ce quinquagénaire timide ! (F. Mau-
riac, Genitrix, p. 27)

Dans cette phrase, il y a une double rupture, à la fois syntaxique et énoncia-


tive : l’énoncé narratif jusqu’à institutrice s’articule sur le discours direct sub-
séquent grâce à l’incise, qui permet de l’interpréter comme du discours
direct. L’incise assure une cohésion syntaxique par l’anaphore pronominale
130 COHÉSION ET COHÉRENCE

(Mathilde/elle) et une cohérence narrative au sein même de la phrase (pas-


sage d’une focalisation interne à l’hétérogénéité énonciative montrée). Ce
passage est entouré de discours indirect libre en amont, et en aval : « D’au-
tant que le gros poisson avait donné, de son plein gré, dans la nasse tendue. »
L’incise est un moyen de l’émergence des voix sans solution de continuité
au sein de la narration, elle assure une coupe dans la linéarité textuelle – sans
la rompre – pour faire place au discours rapporté. Elle reste néanmoins tou-
jours du côté du discours citant. On voit d’autre part, grâce à l’exemple pré-
cédent, qu’elle n’est pas nécessairement liée à la forme canonique du discours
direct et joue un rôle dans les formes mixtes (voir plus loin).
Un autre exemple permet de montrer que l’incise peut récupérer une
cohésion malmenée :
46. Je me suis mise à pleurer sur l’album, un herbier de moments fanés, les
larmes trempaient le papier de soie qui roulait en bouillie sous mes doigts et
gommait un peu plus le glacis des photos, il pleuvait sur mon mariage et
j’avais eu froid dans mon petit tailleur blanc, mariage pluvieux mariage heu-
reux m’avait-on dit. (M. Darrieussecq, Naissance des fantômes, p. 50).

Le segment mariage pluvieux mariage heureux peut être interprété soit


comme un proverbe soit comme une amorce de discours direct libre normali-
sée a posteriori en discours direct, dans tous les cas il intervient en rupture
syntaxique (la cohésion est simplement assurée par l’anaphore nominale
mon mariage/mariage pluvieux). L’incise en finale permet de récupérer une
source énonciative identifiable (mais non autrement identifiée), distincte de
la narratrice, et permet par conséquent une réinterprétation de la citation,
qui ne convoque pas un proverbe mais un énoncé superstitieux attribué à un
collectif anonyme présent le jour du mariage et soucieux de dire quelque
chose à la mariée dégoulinante. On voit bien ici que l’incise, en tant que mar-
queur de discours rapporté, récupère du côté du discours rapporté tout seg-
ment hétérogène énonciativement.
Ce fonctionnement permet ainsi à l’incise d’avoir une portée variable :
elle peut porter sur l’énoncé entier mais aussi sur un syntagme qu’elle isole
énonciativement du reste de l’énoncé. Il s’agit dans ce cas d’une parole sou-
vent itérative, typique d’un personnage :
47. Il [Pierre] relève au passage les quincailleries, les magasins d’articles de
ménage, s’arrête quelquefois dans l’un (prendre des idées, dit-il), se hasarde à
donner un avis négatif selon leur degré de propreté. (J. Rouaud, Les Champs
d’honneur, p. 176)

Enfin, l’incise explicite dans l’ordre textuel ce qui peut n’être que montré
dans l’ordre discursif. Ainsi l’incise peut correspondre à une pause intonative
dans la situation extralinguistique :
48. Je vous crois, dit l’avocat. Mais vous, bon homme, reprit-il en s’adressant
au villageois, dites-moi si le père de Monsieur a été à la guerre en son vivant.
(Sorel, Histoire comique de Francion, p. 218)
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 131

Dans l’exemple suivant, la ponctuation (points de suspension) et l’in-


achèvement syntaxique indiquent clairement qu’il y a eu interruption du dis-
cours du premier locuteur. On retrouve encore une fois cette tendance de l’in-
cise au surmarquage, qui double dans le discours citant l’indication de la
direction de l’interaction contenue dans le discours cité (explicitation conte-
nue dans l’incise) :
49. Un petit mot, Monsieur, lui dit-il, de l’air d’un homme qui ne se paie pas de
babil et qui a trop d’esprit pour s’épouvanter de celui d’un autre ; prenez bien
garde que ces ministres, que vous louez tant auraient pu dans telle occasion…
Monsieur, lui répondit l’autre, en lui coupant la parole, je ne force personne,
et vous êtes libre d’en penser ce qu’il vous plaira. (Marivaux, Le Spectateur
français, p. 137)

L’incise, du point de vue textuel, intègre le discours direct dans une sé-
quence textuelle, dans laquelle d’autres discours rapportés peuvent se parta-
ger la mise en scène textuelle du dire d’autrui : l’incise est à saisir dans le réseau
formé par le jeu des différents discours rapportés. Voici un extrait qui mêle les
types de discours rapporté avec une condensation textuelle importante (énon-
ciation de récit + discours direct + discours indirect libre passé/ présent)
50. Elle ne répond pas tout de suite, elle rougit. Il la sent contre lui mal à l’aise.
« En Angleterre, – dit-elle, – tu sais bien… »
Il n’en savait rien. Mais il comprend maintenant bien des choses. C’est là-bas,
sans doute qu’elle a appris à jouer ainsi. (Aragon, les Voyageurs de l’impériale,
p. 160)

La notion de texte est convoquée aussi bien dans l’étude du code écrit que
dans celle du code oral : or, fortement liée à l’un et à l’autre codes, l’incise
semble évoluer par rapport à la distinction, fluctuante selon les époques,
écrit/oral.

Marque du code écrit versus indice d’oralité

L’incise est une marque de discours rapporté à l’écrit et dans les textes litté-
raires23. Dans le discours oral quotidien, on rencontre plus volontiers un seg-
ment introducteur (il m’a dit : « X », il lui a répondu : « Y »…24) qui marque

23. La question de l’incise croise la problématique de l’insertion du discours direct dans le texte narra-
tif. On ne peut expliquer le fonctionnement linguistique du discours direct en recourant à l’explica-
tion mimétique du discours direct, qui serait la transposition pure d’une parole perdue. Comme le
remarque L. Rosier (1997, p. 343), « ne faudrait-il pas plutôt étudier l’intégration des dialogues
dans le forme narrative, c’est-à-dire le discours direct dans sa spécificité scripturale et non dans un
rapport difficilement exprimable au réel ? Entre parole et narration, entre attribution du dire et
expression du dit, comment gérer l’alternance entre discours plénier, paroles rapportées et conti-
nuum narratif pour reprendre des expressions utilisées par Laufer ? » Nous essayons précisément,
dans nos travaux (2000a, 2000b, 2002), de baliser le champ de l’inscription scripturale des dis-
cours rapportés dans le texte narratif.
24. Et toutes les variantes avec notamment la prise à partie de l’interlocuteur (tu sais ce qu’il m’a
répondu ? : « X »), sans que le locuteur attende d’ailleurs de réponse à une telle question, si ce n’est
un mouvement de tête ou un faible non qui attestent de l’intérêt de celui qui écoute.
132 COHÉSION ET COHÉRENCE

au préalable la rupture énonciative, et permet une mise en scène des diffé-


rentes voix et un jeu différencié des intonations. On imagine d’ailleurs aisé-
ment la surprise d’un interlocuteur entendant d’abord une voix imitée et
ensuite l’assignation de cette voix à une personne dont l’énonciateur rap-
porte les paroles. La différenciation des voix à l’oral demande une élucida-
tion préalable (sans que cela soit pourtant une exigence absolue), également
parce que l’énonciateur étant physiquement présent, la polyphonie est plus
difficile à organiser et à jouer, et le rôle du rapporteur est au premier plan.
C’est la manière d’envisager l’incise par rapport à la distinction écrit/oral
qui a changé : l’incise, marque de l’écriture de la parole, de son inscription
dans l’écrit littéraire, s’est vu octroyer à l’inverse dans le roman contempo-
rain la fonction d’indiquer l’oralité. En effet, l’incise par son caractère quasi
obligatoire (pour exemple, nous n’avons relevé que trois cas d’absence d’in-
cise dans le roman de Crébillon, Les Égarements du cœur et de l’esprit, qui
comporte pour moitié des dialogues) était un élément du code d’écriture du
discours direct ; à partir du moment où cette fonction s’est restreinte, notam-
ment par son caractère facultatif, l’incise a pu se charger d’une autre valeur,
celle d’indiquer le mode de profération des paroles rapportées, dans ses
dimensions vocale et gestuelle. On assiste alors à des variations lexicales des
verbes possibles apparaissant dans l’incise. La série canonique des verba
dicendi du roman classique (dire, reprendre, répondre, répliquer, repartir,
s’écrier, ajouter…) s’élargit considérablement, et s’ouvre notamment à des
verbes non transitifs contenant un sème /locutif/ (s’égosiller, pleurnicher, ron-
chonner, postillonner…)25.
Plus encore qu’une explicitation de l’oralité des paroles rapportées, l’in-
cise est devenue l’indice d’une oralisation généralisée du discours roma-
nesque : elle est le signe d’un changement de rapport entre narrateur et per-
sonnage et d’une porosité progressive entre l’énonciation narratoriale et
l’énonciation des personnages. De nombreuses études consacrées au roman
contemporain montrent clairement ce phénomène : ainsi Céline, dans Le
Voyage au bout de la nuit, adapte le type d’incise au niveau de langue des
paroles rapportées (Bastide, 1994, p. 27), alors que chez Zola, l’incise, restant
nettement au niveau d’un « narrateur académique », ne cède pas au caractère
populaire ou ordurier de la parole du personnage (ibid.). Chez Céline, le nar-
rateur s’exprimant à la première personne, l’adaptation des niveaux de lan-
gage semble plus naturelle, mais on la trouve également avec des locuteurs
différents du narrateur26. L’écriture de la parole romanesque s’oralise donc
d’une certaine façon : toutefois, cette oralisation ne prétend pas rendre l’écri-
ture romanesque plus « orale ». Il s’agit en fait d’une évolution du code écrit.

25. Voir Wilmet (1997, p. 564) et les exemples suivants : « Il nous agace avec ses états d’âmes et ses
questions, bavasse-t-elle » ; « It’s death, man ! explosa Gnassimboué », (cités par Rosier, 1999,
p. 249).
26. Ainsi, M. Bastide cite cet échange entre le « cavalier à pied » et le colonel : « Le maréchal des logis
Barousse vient d’être tué, mon colonel, qu’il dit tout trait. […] – Et le pain ? » demanda le colonel.
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 133

L’écriture de la parole obéit à la tendance générale de mixité qui amène à


mélanger les codes écrit/oral, à introduire de l’hétérogène dans le discours
romanesque. Tout se passe comme si le référent oral (le discours « effective-
ment prononcé » à rapporter) influençait dorénavant beaucoup plus son cor-
respondant écrit (le discours direct). L’incise est alors partie prenante d’une
pratique narrative renouvelée, celle qui tend à produire l’illusion de l’oral
dans l’écrit.
Il y a une autre tendance qui semble se dégager : il s’agit de la concurrence
entre incise et segment attributif prospectif. Dans le roman classique, on
observe qu’il y a très peu de verbes introducteurs de discours direct.
Georges Gougenheim le note pour La Princesse de Clèves (1938, p. 309) et
nous l’avons également noté au xviiie siècle dans Les Égarements du cœur et
de l’esprit de Crébillon (2002, p. 167) où seul le verbe poursuivre peut se
trouver à cette place. Un rapide sondage dans une œuvre narrative non roma-
nesque de la même époque, Le Spectateur français de Marivaux, nous
montre que le verbe dire est employé moins d’une dizaine de fois à la place
introductrice. De plus, de façon quasi systématique, le verbe dire, lorsqu’il
introduit les paroles rapportées, est coordonné à un premier verbe au passé
simple et constitue une étape dans la successivité narrative :
51. Là-dessus, mon homme mit la main sur un gros livre, dont la reliure était
neuve, et lui dit : Est-ce cela ? (Marivaux, Le Spectateur français, p. 138)

Il précise souvent que le locuteur n’est pas la personne saillante du


contexte gauche et désambiguïse très vite l’origine de la prise de parole :
52. [le narrateur vient d’exprimer une pensée] Quelqu’un reprit le discours sur
la dame dont le silence de l’autre avait ébauché l’éloge, et dit : On m’assurait,
l’autre jour, que son mari était jaloux, et il est vrai qu’on peut l’être à moins.
(p. 151)

Dans les romans du xixe siècle, on note la tendance inverse : chez Flaubert,
par exemple, les verba dicendi en position introductrice sont plus fréquents
que les incises. Ce procédé se retrouve au xxe siècle, avec les mêmes pratiques
(expression du locuteur en rupture avec le sujet du verbe principal précédent),
le verbe introducteur accompagnant en général des répliques isolées :
53. Il l’interrogea du regard. Elle dit : « ça n’aurait pas même été un garçon ? »
(F. Mauriac, Genitrix, p. 19)

L’inversion de tendance, brossée ici à grands traits, nous semble caracté-


ristique de l’évolution dans la manière des auteurs d’envisager l’incise : la
fonction narrative de l’incise n’allant pas (ou plus ?) de soi, la remontée du
verbe déclaratif en amont des paroles prononcées compense la prétendue
vacuité sémiotique de l’incise et inscrit le discours direct dans la continuité
textuelle.
L’évolution du rôle énonciatif et textuel de l’incise éclaire l’évolution de la
représentation de la parole rapportée dans le discours littéraire. Elle prend
134 COHÉSION ET COHÉRENCE

place dans le réseau narratif de distribution de la parole : les formes de discours


rapporté se sont élargies (Rosier, 1999) à des formes dites mixtes et l’incise,
loin de se cacher dans le texte, y reprend ses droits de coupe discursive.

L’incise et la narration de paroles

L’incise comme indice du genre narratif

L’incise est liée à l’écriture du dialogue sur le mode diégétique, qui implique
la présence, si discrète fût-elle, d’un narrateur rapportant les propos des
interlocuteurs, et non au dialogue mimétique dans lequel les interlocuteurs
parlent sans qu’il y ait de médiation donnée à leur discussion27. L’explora-
tion de genres dits mixtes nous a semblé propice à la mise en valeur de son
fonctionnement.
Notre réflexion est partie de la constatation inattendue suivante : dans les
dialogues traditionnellement étiquetés « narratifs », la mise en évidence des
énonciateurs successifs par des majuscules en amont du discours direct ne
bloque pas l’apparition – certes sporadique – de l’incise de discours rapporté.
Le nom du personnage, qui assure l’identification de l’énonciateur, ne peut
donc pas être considéré comme le strict équivalent de l’incise. En fait, plu-
sieurs modalités de présentation des discours coexistent.
Lorsque l’incise est totalement absente, on peut trouver une structure
mixte. Par exemple, on peut lire, dans La Nuit et le moment de Crébillon, la
séquence suivante qui allie dispositif narratif et dispositif dramatique,
puisque le nom de la locutrice est à la fois en marge de la phrase (typogra-
phiquement) et totalement intégrée à celle-ci :
54. Elle ne lui répond rien ; il se tait aussi, en soupirant : enfin voyant qu’il ne
lui parle plus,
Cidalise, sans le regarder, et d’un ton fort sec. – Je crois, Monsieur, qu’il
serait temps que vous me laissassiez tranquille. (Crébillon, La Nuit, p. 81,
nous respectons la typographie)

On remarque que le procédé d’insertion du discours direct est quasiment


le même que celui évoqué ci-dessus (participe présent apposé non pas ici au
pronom sujet de l’incise mais au nom de l’énonciatrice28) et la différence
typographique entre les italiques du niveau narratorial et les caractères
romains du discours du personnage signale le passage au sein de la phrase

27. Un même dialogue peut articuler les deux modes, soit que le narrateur s’efface à un moment de la
conversation rapportée, soit qu’un interlocuteur d’un dialogue mimétique rapporte une autre
conversation dont il a été témoin ou partenaire.
28. On peut facilement restituer une incise : « Elle ne lui répond rien ; il se tait aussi, en soupirant : enfin
voyant qu’il ne lui parle plus, Je crois Monsieur, dit Cidalise, sans le regarder, et d’un ton fort sec,
qu’il serait temps que vous me laissassiez tranquille. »
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 135

d’une énonciation à l’autre : la présentation dramatique (de type didasca-


lique) du nom de l’énonciatrice joue apparemment le même rôle, dans le dia-
logue narratif, que l’incise dans le récit. Cette séquence est révélatrice du sta-
tut mixte de ce dialogue oscillant entre les discours représentés affranchis de
la tutelle narratoriale (au moins au début) et l’invasion progressive du dis-
cours narratorial visant à orienter la lecture29. Cette séquence constitue un
mode d’insertion du discours direct conciliant les dimensions phrastique et
discursive, mais ne représente pas tous les cas d’articulation du discours des
personnages sur le discours narratorial, puisque, c’est ce que nous allons voir
maintenant, l’incise peut aussi apparaître dans le dialogue.
On sait l’importance de la présence narratoriale dans Le Neveu de
Rameau, puisque le narrateur est un des énonciateurs du dialogue (repré-
senté par le pronom personnel tonique Moi). Les modalités d’insertion du
discours direct à partir d’une séquence narrative sont de plusieurs ordres :
1) des verbes déclaratifs introducteurs, coordonnés à un (ou des) procès
narratif(s), ces verbes pouvant être à un mode personnel, ou à un mode
impersonnel, ce qui infléchit l’insertion du discours direct dans le sens d’une
intégration syntaxique plus forte (comme COD du verba dicendi) :
55. Ensuite, il reprend un air tranquille, et me dit : … (p. 44)30

56. Puis se relevant brusquement, il ajouta d’un ton sérieux et réfléchi : …


(p. 47)

57. Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings, à se


mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés ; ajoutant, mais c’est une
affaire faite. J’ai mis quelque chose de côté. Le temps s’est écoulé ; et c’est tou-
jours autant d’amassé. (p. 51)

58. Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant : Non, non, je ne m’en
consolerai jamais. Depuis j’ai pris le rabat et la calotte. (p. 130)

2) des verbes intransitifs ou pronominaux contenant un sème /locutif/,


exemples d’extension de la classe des verbes déclaratifs transitifs. Ce mode
d’insertion illustre le fait que la prise de parole peut être introduite lexicale-
ment de manière assez lâche :
59. Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et s’adressant à son
voisin : Monsieur, par charité, une petite prise. (p. 124)
60. Il élevait le ton, à mesure qu’il se passionnait davantage ; vinrent ensuite,
les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps ; et je dis, bon ;
voilà la tête qui se perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare ; en effet, il
part d’un éclat de voix, « Je suis un pauvre misérable… » (p. 105-106)

29. G. Salvan, 2000a.


30. Là encore nous respectons la typographie : les segments n’appartenant pas au dialogue sont tous en
italiques, comme chez Crébillon.
136 COHÉSION ET COHÉRENCE

3) des incises, pouvant intervenir aussi bien quand l’énonciateur n’a pas
été préalablement mentionné que lorsqu’il l’a été. Dans ce cas, la seule dési-
gnation de l’énonciateur ne peut être invoquée pour justifier l’incise :
61. Et aussitôt, il s’accroupit, comme un musicien qui se met au clavecin. Je
vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis-je. (p. 53)

62. Moi. – Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux
dans ce monde-ci. (p. 126)

63. Moi. – Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. (p. 127)

L’incise permet également d’introduire un circonstant portant sur un geste,


64. Lui. – Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur l’épaule, car il
est familier ; écoutez et admirez. (p. 76)

L’incise participe du surmarquage de la dimension narrative du dialogue,


elle réapparaît presque systématiquement après un passage narratif et assure
le passage du narratif au dialogal, elle permet l’émergence d’une remarque
d’escorte sur les conditions du dialogue ou d’un commentaire du narrateur,
elle a une fonction dans la cohérence textuelle puisqu’elle assure une suture
entre des passages relevant de deux modes sémiotiques différents. Son rôle
dans l’organisation de la narration de paroles est illustré enfin par ce passage
qui mêle plusieurs modalités de discours rapporté – énoncé narratif, suivi
d’un discours narrativisé, puis d’un discours direct dont le verbe déclaratif
répondre indique une suite textuelle par rapport au précédent témoigner :
65. J’étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou, sur les
hommes et sur les caractères ; et je le lui témoignai.

66. C’est, me répondit-il, qu’on tire parti de la mauvaise compagnie, comme


du libertinage. (p. 83)

Dans le prolongement de ce que nous avons dit à propos du rôle énon-


ciatif et textuel de l’incise, l’incise n’exprime donc pas seulement l’origine
énonciative du discours direct, elle participe de « l’effet narratif » de la
représentation du discours d’autrui. La mixité des genres pointée par ce
type de dialogue vient de ce que l’effet de discours est relayé constamment
par l’effet de narration organisatrice de la circulation des discours, de leur
(con)textualisation31.

31. L’histoire de l’incise peut d’ailleurs éclairer l’histoire du statut du narrateur : entre prééminence et
déconstruction du narrateur, l’incise est un élément d’écriture qui est marqué par les différents par-
tis pris esthétiques (voir N. Sarraute, Le Planétarium et ce qu’elle en dit dans L’Ère du soupçon :
« plus gênants encore […] sont les monotones et gauches : dit Jeanne, répondit Paul, qui parsèment
habituellement le dialogue », p. 105). Peut-on n’invoquer qu’un critère de modernité (provoca-
trice), de jeu avec les formes (comme chez Céline, mais aussi Queneau) pour rendre compte de
l’évolution de l’incise ? Notre travail essaie de montrer que cette raison, si juste soit-elle, ne répond
qu’en (petite) partie à l’évolution de cette forme linguistique.
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 137

La cohérence narrative : contexte gauche / contexte droit

L’incise n’a donc pas seulement une fonction locale mais inscrit le discours
rapporté dans un ensemble plus large. Elle maintient la cohérence narrative
en même temps qu’elle signale la séparation des activités énonciatives : elle
rompt la continuité énonciative tout en assurant la progression narrative.
Elle inscrit l’acte de parole, qu’elle tend de plus en plus à caractériser,
dans une progression narrative. Elle jalonne le discours et marque les étapes
énonciatives :
67. Au milieu des idées flatteuses que je me formais sur ce rendez-vous : Ah !
m’écriai-je, si c’était mon inconnue qui me l’eût donné ; mais non, reprenais-
je, elle est trop sage pour en accorder à quelqu’un, à moins cependant que ce
ne soit à Germeuil. Mais, où sont-ils tous deux, me demandais-je ; et comment
se peut-il que, depuis que je les cherche, l’un et l’autre me soient échappés ?
(Crébillon, Les Égarements…, p. 103)

Par le sémantisme de son verbe, elle implique une continuité textuelle :


reprendre, répliquer, répondre, mais aussi continuer, poursuivre. Elle fonc-
tionne dans un premier temps par rapport au contexte gauche (tous ces verbes
impliquent une première prise de parole, au discours direct ou non). Elle ins-
crit le fragment de discours direct dans la continuité du précédent. Ainsi
d’autres éléments assurent avec elle la « postérité » narrative du discours
direct : pour cela, elle peut être relayée par un verbe introducteur exocitation-
nel (Il poursuivit ainsi) ou une modalité énonciative endocitationnelle impli-
quant une suite textuelle (une interrogation par exemple). Ce fonctionnement
la rend particulièrement apte à jouer un rôle dans la clôture d’une séquence
dialogale, ou d’une séquence narrative incluant du discours rapporté :
68. Maman insista. Il prendrait un verre de vin. Il hésita pour la forme, ne
voulait pas déranger davantage, mais après tout ne disait pas non. Et pour son
garçon ? Oh, la même chose, il avait l’habitude, ce n’était pas un verre de vin
qui lui faisait peur. Et à sa façon d’acquiescer, sa mèche grasse collée sur le
front, on voyait que de fait Yvon n’avait pas peur. Maman, effrayée, lui pro-
posa malgré tout le sirop de menthe que buvaient les enfants. Est-ce qu’il n’ai-
merait pas mieux ? Yvon rougissait, gardait la tête baissée sans répondre.
Non, non, pas de complication, comme son père – dit le père. (J. Rouaud, Les
Champs d’honneur, p. 90-91)

Dans ce dernier exemple, l’incise est mise en valeur par le tiret, qui la
détache matériellement du discours direct précédent : elle attribue, en finale,
le segment de discours direct au père, qui acquiesce à l’alcoolisme naissant,
et encouragé, de son jeune fils. Elle clôt l’échange d’une part et introduit
d’autre part un élément de surprise pour le lecteur, amené à attribuer cet
énoncé scandaleux – poliment maladroit, s’il eût été du fils – au père
« pousse-à-boire ». On voit que l’incise, relevant du niveau narratorial, sert
138 COHÉSION ET COHÉRENCE

ici à lever une ambiguïté énonciative maintenue à dessein jusqu’au bout, à


infléchir la représentation des discours et leur réception.
L’incise peut également anticiper sur le discours direct subséquent, en
explicitant la valeur illocutoire du discours cité :
69. Pourquoi, si vous le connaissez sur ce ton-là, repris-je, le voyez-vous ? Ah !
pourquoi ? répondit-elle. C’est que si l’on ne voyait que les gens qu’on estime,
on ne verrait personne (Crébillon, Les Égarements…, p. 138)

Le verbe en incise précise la valeur illocutoire de l’énoncé, en contradic-


tion formelle avec le statut illocutoire de celui-ci (c’est une question, certes
n’appelant de réponse que dans son propre dire). L’incise permet ainsi d’inté-
grer la réplique du personnage dans la logique globale du dialogue et non
seulement de caractériser une réplique isolée. L’incise fait entrer par anticipa-
tion le discours direct dans la progression du dialogue (la réponse effective
n’intervient qu’après l’incise). On trouve la même position anticipante dans
l’exemple suivant :
70. Eh bien ! me demanda-t-elle en souriant, serez-vous aujourd’hui plus sage
que vous n’étiez hier ? (Crébillon, Les Égarements…, p. 138)

La variation temporelle au sein de l’incise permet d’inscrire le discours


direct dans un type de séquence textuelle : narration singulative, narration
itérative menant vers la description. Dans la grande majorité des cas, le verbe
en incise se présente au passé simple (ou au présent) : il rapporte une parole
singulière, située à un instant t en rupture avec le moment de l’énonciation.
Le fait de rapporter un discours implique nécessairement une disjonction
entre les deux situations d’énonciation, nettement marquée par le passé
simple.
La forme d’incise au passé simple rattache la prise de parole au procès
précédent et insère le procès locutif dans la successivité narrative (avec dans
l’exemple suivant, une mise en relief sur fond d’imparfait) :
71. Le souper finit.
Meilcour, me dit Madame de Lursay, pendant que tout le monde se levait,
vous voyez que nous ne pouvons nous entretenir ce soir… (Crébillon, Les
Égarements…, p. 115)

L’imparfait dans l’incise peut renvoyer à une parole prototypique, propre


à un locuteur ou à une communauté de locuteurs (il est employé pour rap-
porter une fois ce qui a été dit n fois) :
72. Il ne se passoit guère de jour qu’il ne lui fît ses plaintes : « – Est-il possible,
lui disoit-il, que je puisse n’être pas heureux en vous épousant… ? » (La Prin-
cesse de Clèves, cité par Gougenheim, 1938, p. 305)

Il peut également instaurer une temporalité particulière des étapes énon-


ciatives au sein d’un même discours et indiquer que les mouvements énoncia-
tifs sont moins successifs que pris de l’intérieur grâce à l’aspect sécant (voir
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 139

l’exemple 67), ou que le narrateur surprend une conversation dont le début


est obéré à dessein :
73. Mazulhim cependant tenait les propos du monde les plus galants sur les
beautés qui semblaient le toucher si peu. Il fallait, disait-il, que pour le rendre
tel qu’il se trouvait, tous les Magiciens des Indes, eussent travaillé contre lui ;
mais, continuait-il, que peuvent leurs charmes contre les vôtres ? (Crébillon,
Le Sopha, p. 137)

Dans ce passage, les incises apparaissent successivement dans un discours


indirect (dans lequel la translation énonciative s’opère sans subordination,
premier pas vers le discours indirect libre) et dans un discours direct (non
marqué typographiquement, selon l’usage du xviiie siècle). Cette capacité de
l’incise à articuler et à accompagner des discours rapportés différents montre
que la souplesse d’emploi de l’incise la met au cœur des formes mixtes de dis-
cours rapporté.

L’incise et les formes mixtes du discours rapporté dans la narration

Nous avons choisi de nous intéresser presque exclusivement à l’incise qui ap-
paraissait dans du discours direct canonique. Néanmoins, l’incise peut signa-
ler une forme intermédiaire de discours rapporté. Cette possibilité est surtout
exploitée dans les textes modernes (ceux qui ont entériné, par leur position-
nement historique, l’évolution des formes de discours rapporté en fonction
d’une ponctuation spécifique), l’incise apparaît ainsi comme un facteur de
mixité et procède comme un agent de rapprochement avec le discours direct.

Entre discours direct et discours direct libre


En général, l’incise prend son statut plénier de marque de discours direct
lorsqu’elle alterne avec le discours direct libre. Dans l’exemple suivant, le dis-
cours direct libre (sans incise) précède une prise de parole au discours direct,
reconnu comme discours direct parce que coupé par une incise et accompa-
gné d’une ponctuation particulière :
74. Maria se fâche. Jeannot ! On ne parle pas comme ça.
« Oh bien, – dit Jeannot, – tu l’aimes donc tant que ça, ton amoureux ? »
(Aragon, Les Voyageurs de l’impériale, p. 560)

Mais il peut arriver que l’incise « récupère » ce qui peut apparaître dans
un premier temps comme du discours direct libre. La citation non signalée
par une ponctuation spécifique est suivie ou entrecoupée par une incise :
75. Voilà, l’avenir était arrivé, l’avenir c’était maintenant, et c’était elle qui
avait appelé Ingrid, cette nuit, qui avait voulu ce qui s’était passé. C’était pour
te garder, dit-elle en elle-même, ses lèvres formant en silence les mots, sa tête à
demie enfouie dans l’oreiller. (A. Cohen, Belle du Seigneur, p. 98332)

32. Exemple emprunté à Claire Stolz, La polyphonie dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen, 1998,
p. 224. C. Stolz conclut qu’« on a donc une véritable instabilité éonciative, qui rend extrêmement
140 COHÉSION ET COHÉRENCE

Entre discours direct et discours indirect


Dans cette forme, il s’agit de rapporter les propos d’un locuteur en utili-
sant une actualisation mixte. Au maintien de la temporalité du discours
direct (ici un futur indexé sur le présent de la narration) s’associe la transpo-
sition des indices personnels du discours indirect :
76. Il [Pierre] choisit les auberges sur la modestie de leur façade, déjeune le
midi sur le pouce, même s’il s’autorise le soir un menu plus consistant, nous
donnant à choisir en même temps que lui entre un pot-au-feu et une volaille
rôtie. Lui se régalera du pot-au-feu qui n’atteint quand même pas, rassure-t-il,
la saveur de l’incomparable pot-au-feu maison. (J. Rouaud, Les Champs
d’honneur, p. 175)

Entre discours indirect libre et discours indirect


L’incise peut signaler une forme relevant à la fois du discours indirect
libre et du discours indirect : du côté du discours indirect libre, nous trouvons
la troisième personne et les formes en -ait et du côté du discours indirect, la
récupération par l’incise de l’attribution univoque du dit :
77. Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils s’arrange-
raient pour vivre avec ses deux mille francs de pension […]. Deslauriers ne
pouvait encore quitter Troyes. Il l’engageait à se distraire, et à fréquenter
Sénécal.
78. Sénécal était un répétiteur de mathématiques, homme de forte tête et de
convictions républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc. (Flaubert, L’Édu-
cation sentimentale, p. 24 et 25)

L’apparition de l’incise provoque à la lecture un sentiment d’indécidabi-


lité énonciative : il s’agit soit d’une incise isolant un segment au sein de la nar-
ration et l’attribuant à Deslauriers (voir plus haut), soit d’une incise, portant
sur l’ensemble de la phrase, qui signale un discours indirect libre en rétablis-
sant l’origine de l’énonciation après-coup. Les indices qui font pencher vers
une interprétation en discours indirect libre sont le syntagme nominal sujet le
clerc, anaphorique recatégorisant du nom propre Deslauriers et la reprise du
nom Sénécal en initial de phrase33.

mouvante la définition du sentiment de polyphonie que l’on éprouve à réception. Le lecteur ne sait
plus délimiter la distance qu’établit le narrateur entre ses personnages et lui […] ». Il reste que sur
cette mixité, nous nous interrogeons : dans les textes du xviiie siècle, il n’y a pas de ponctuation
spécifique à l’introduction du discours direct, les faits de discours direct libre sont donc plus limi-
tés. Ce n’est qu’à partir du moment où le discours direct se voit marqué typographiquement que les
conditions de naissance du discours direct libre sont réunies, comme discours direct non marqué et
inséré dans un contexte de discours indirect libre ou de narration simple.
33. Sur cette incise de discours indirect (ou de discours indirect libre ? la question est ouverte), faute de
place pour l’étudier, nous renvoyons aux pages éclairantes de L. Rosier, 1993 et 1999, p. 257-265.
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 141

Conclusion

Le discours romanesque, à la fois linéaire et hiérarchisé, fait entendre des


énonciations multiples tout en préservant une cohérence globale et supé-
rieure. L’incise de discours rapporté est un lieu prégnant de la tension problé-
matique entre le niveau local et le niveau global, la phrase et le texte : son
évolution a été éclairée par le passage d’une intégration phrastique à une
logique textuelle, qui place cette forme inférieure à la phrase et stéréotypée
dans une dynamique de cohérence narrative supérieure.
L’idée selon laquelle la disparition de l’incise serait l’indice d’une textuali-
sation plus forte des fragments de discours direct parce que le recours au
contexte serait plus grand pour leur repérage et leur interprétation est
valable pour le roman contemporain, mais pas pour le roman classique dans
lequel l’incise n’est pas ressentie comme coupée du niveau énonciatif enchâs-
sant. La progressive disjonction de l’incise par rapport au discours citant a
été à l’origine de la dépréciation esthétique tout autant que de la condamna-
tion de redondance, puisque le (con)texte à lui seul tend à faire pencher vers
le discours cité. L’incise est caractéristique d’un mode de représentation de la
parole d’autrui qui fait pencher le texte plutôt du côté du discours citant, qui
signale le niveau rapportant et légitimant le discours cité. Dans un discours
romanesque à narrateur « fort », l’incise est plus présente sémiotiquement
(non par sa fréquence d’emploi qui peut être au contraire un contrepoint
parodique du désintérêt pour cette forme) que dans un discours romanesque
à narrateur « faible ».
Autrement dit à la complétude syntaxique garantie par l’incise se sont
substituées une cohésion et une cohérence textuelle créant ainsi les condi-
tions contextuelles de son caractère superflu pour certains, facultatif pour
d’autres. Les auteurs tirent donc parti de celui-ci de deux façons principales :
en refusant l’incise, ce qui les conduit à la faire disparaître totalement ou
paradoxalement à la faire apparaître systématiquement ; en l’appelant à
jouer d’autres rôles, rôle de structuration textuelle, lissage ou brouillage de la
discontinuité entre discours citant et discours cité, dans la mesure où l’incise
endosse des modalités ou des connotations de ce dernier. Les apparitions
d’incise dans un roman contemporain sont à interpréter en fonction de cette
tendance et par rapport aux discours des écrivains sur leur pratique d’écri-
ture. Ainsi l’incise, reléguée au rang d’un discours d’escorte obligatoire et
vidé de sens, est devenue une option, et non la seule, parmi les techniques
d’insertion du discours rapporté dans le discours littéraire. Partant, elle
regagne par sa rareté ce qu’elle a perdu par son abondance : de la valeur au
sein du récit. Là où dans les romans classiques elle légitimait la prise de
parole et permettait de partager les aires énonciatives de chaque locuteur, elle
sert dorénavant à lisser ou brouiller les différents niveaux énonciatifs (avec
142 COHÉSION ET COHÉRENCE

tous les effets de superposition, d’imbrication ou de débordement possibles),


modifiant la donne des modalités de la circulation des discours. L’évolution
de l’incise renseigne ainsi sur les pratiques linguistiques et stylistiques de la
citation dans le corpus littéraire, qui sans nul doute a évolué en même temps
que les formes de discours rapporté.
Cette étude, qui ne prétend pas épuiser le sujet et qui constitue une pre-
mière étape d’un travail plus vaste sur l’incise, nous permet enfin de revisiter
le couple cohésion et cohérence : cette distinction, pour heuristique qu’elle
soit, nous paraît un peu vaine lorsqu’il s’agit d’étudier le discours littéraire,
un discours finalisé qui construit un univers signifiant34. Les incohérences
apparentes – que ce soit des incohérences thématiques, énonciatives, des rup-
tures isotopiques, qu’explorent certaines contributions de ce recueil – relè-
vent au maximum du niveau narratorial, et se soumettent à un projet esthé-
tique relevant du scripteur. De plus, elles sont surmontées par la démarche
interprétative de la lecture qui décèle les moyens cognitifs de résoudre l’inco-
hérence. Dans les textes littéraires, les faits d’« hypocohésion » ou d’« hyper-
cohésion » sont tout aussi suspects les uns que les autres : l’hypocohésion
peut produire un effet d’incohérence (que l’on trouve par exemple dans le
projet de monologue autonome de Dujardin35), l’hypercohésion peut signa-
ler une cohérence d’un niveau supérieur au texte (esthétique, par exemple36).
Dans tous les cas, ils sont les signes du mode de signifiance du texte littéraire
qui appelle un décodage autre que le sens qui se donne d’emblée, et implique
une réception active du lecteur.

Références bibliographiques

Textes étudiés

Aragon L., 1948, Les Voyageurs de l’impériale, Paris, Gallimard (Folio).


Crébillon C.-P. J., 1985, Les Égarements du cœur et de l’esprit [1736-
1738], Paris, GF-Flammarion.
—— 1993, La Nuit et le moment [1755], Paris, GF-Flammarion.
Darrieussecq M., 1998, Naissance des fantômes, Paris, POL.
Diderot D., 1972, Le Neveu de Rameau, Paris, Gallimard (Folio).
Flaubert G., 1984, L’Éducation sentimentale [1869], Paris, Classiques
Garnier.
Marivaux P., 1988, Le Spectateur français, L’Indigent Philosophe, dans Jour-
naux et œuvres diverses [1721-1724 et 1727], Paris, Classiques Garnier.

34. C’est le « double fonctionnement sémiotique » du discours littéraire proposé par G. Molinié dans
la théorie de la sémiostylistique. Voir Approches de la réception, Paris, PUF, 1992.
35. Voir Stolz, 1998, 1re partie.
36. Voir ici même la contribution de Sophie Rollin.
L’INCISE DE DISCOURS RAPPORTÉ 143

Mauriac F., 1923, Genitrix, Paris, Grasset.


Rouaud J., 1991, Les Champs d’honneur, Paris, Minuit.
Sorel C., 1996, Histoire comique de Francion [1623], Paris, Gallimard
(Folio).

Ouvrages et articles critiques

Bastide M., 1994, « Note sur les incises en discours rapporté dans Céline »,
L’information grammaticale, n° 60, p. 26-29.
Berthelot F., 2001, Parole et dialogue dans le roman, Paris, Nathan Uni-
versité.
Bonnard H., 2001, Les trois logiques de la grammaire française, Bruxelles,
Duculot (Champs linguistiques).
Buridant C., 2001, Grammaire de l’ancien français, Paris, SEDES.
Cerquiglini B., 1981, La parole médiévale : discours, syntaxe, texte, Paris,
Minuit.
Dardel R. de, 1978, « À propos de la construction Respunt Rollant + dis-
cours direct », Travaux de linguistique et de littérature, XVI, 1, p. 107-
115.
Durrer S., 1994, Le dialogue romanesque. Style et structure, Genève, Droz.
—— 1999, Le dialogue dans le roman¸ Paris, Nathan Université (128).
Gougenheim G., 1938, « La présentation du discours direct dans La Prin-
cesse de Clèves et dans Dominique », Le français moderne, tome VI,
p. 305-320.
Le Goffic P., 1993, Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette Supé-
rieur.
Le Hir Y., 1961, « Dialogue et typographie », L’information littéraire,
p. 215-216.
Marmontel J.-F., 1892, Éléments de littérature [1787], Paris, Firmin-Didot.
Mellet S. et Vuillaume M. éd., 2000, Le style indirect libre et ses
contextes, Cahiers Chronos, n° 5, Amsterdam - Atlanta, Rodopi.
Prince G., 1978, « Le discours attributif et le récit », Poétique, n° 35, p. 305-
313.
Riegel M., Pellat J.-C. et Rioul R., 1994, Grammaire méthodique du
français, Paris, PUF.
Rosier L., 1993, « L’incise dit-elle, ou l’attribution du dire en discours rap-
porté (le paradigme dit-il) », Actes du XXe congrès international de lin-
guistique et philologie romanes, Tübingen, Francke Verlag, p. 656-667.
—— 1997, « Mise à distance et attribution du dire en moyen français :
l’exemple des Quinze Joyes de mariage », Le moyen français. Philologie
et linguistique, approches du texte et du discours, Paris, Didier Érudition,
p. 339-350.
—— 1999, Le discours rapporté. Histoire, théories, pratiques, Paris-
Bruxelles, Duculot (Champs linguistiques).
144 COHÉSION ET COHÉRENCE

Salvan G., 2000a, « L’articulation du récit et du dialogue chez Crébillon


fils », Paris, L’information littéraire, p. 8-18.
—— 2000b, « Dialogue et narration : frontières stylistiques et linguistiques.
L’hétérogénéité énonciative et ses “solutions” syntaxiques », Scolia,
n° 13, p. 155-172.
—— 2002, Séduction et dialogue dans l’œuvre de Crébillon, Paris,
H. Champion (Bibliothèque de grammaire et de linguistique).
Sorel C., 1970, La bibliothèque française [1667], Genève, Slatkine Reprint.
Stolz C., 1998, La polyphonie dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen,
Paris, H. Champion (Littérature de notre siècle).
Wilmet M., 1997, Grammaire critique du français, Paris, Hachette Supé-
rieur.
Un faire-part de décès galant,
ou la rupture entre cohésion et cohérence dans une
lettre de Vincent Voiture

sophie rollin

Introduction

La carrière et l’œuvre de Vincent Voiture (1597-1648) se signalent par


des choix assez exclusifs. Il n’a pratiqué que les genres littéraires « mondains »,
étroitement liés au modèle de la conversation : la lettre en prose ou en vers, les
petits genres poétiques lyriques ; et il incarne le type de l’« écrivain amateur »1
qui ne se fait pas connaître en publiant son œuvre, mais par sa renommée dans
les plus prestigieux salons. Ces orientations jointes à un talent aujourd’hui
méconnu lui ont valu d’être présenté dans les premiers ouvrages de théorie et
de critique littéraires du xviie siècle comme le modèle du « bel esprit »2.
L’étude stylistique, dont la précision se voit confortée par les garanties
apportées par les faits de langue, permet avantageusement d’examiner un
style qui allie sujets sérieux et enjouement, langage raffiné et ton cavalier.
Dans cette étude, nous analyserons cette hétérogénéité stylistique à travers
un problème de linguistique textuelle qui apparaît dans plusieurs lettres de
Voiture : le divorce entre une cohésion de proximité dans les énoncés et une
apparente incohérence textuelle. C’est peut-être dans la lettre adressée à Julie
d’Angennes3 au cours de l’été 1639 que ce décalage entre cohésion et cohé-
rence se manifeste avec le plus de netteté. Nous la citons intégralement :
Mademoiselle, personne n’est encore mort de votre absence, hormis moi, et je
ne crains point de vous le dire ainsi crûment, pour ce que je crois que vous ne
vous en soucierez guère. Néanmoins, si vous en voulez parler franchement, à
cette heure que cela ne tire plus à conséquence, j’étois un assez joli garçon ; et
hors que je disputois quelquefois volontiers et que j’étois aussi opiniâtre que
vous, je n’avois pas de grands défauts. Vous saurez donc, mademoiselle, que

1. Voir Alain Viala, Naissance de l’écrivain, 1985.


2. Voir notamment Dominique Bouhours, Les entretiens d’Ariste et Eugène, 1962, et Gabriel Guéret,
Le Parnasse réformé, 1669.
3. Julie d’Angennes (1607-1671), fille aînée du marquis et de la marquise de Rambouillet, et future
marquise de Montausier.
146 COHÉSION ET COHÉRENCE

depuis mercredi dernier, qui fut le jour de votre partement, je ne mange plus, je
ne parle plus, et je ne vois plus ; et enfin, il n’y manque rien, sinon que je ne suis
pas encore enterré. Je ne l’ai pas voulu être sitôt pour ce, premièrement, que
j’ai toujours eu aversion à cela ; et puis je suis bien aise que le bruit de ma mort
ne courre pas sitôt, et je fais la meilleure mine que je puis afin que l’on ne s’en
doute pas. Car si on s’avise que cela m’est arrivé justement sur le point que
vous êtes partie, l’on ne s’empêchera jamais de nous mettre ensemble dans les
couplets de L’Année est bonne4 qui courent maintenant partout. En vérité, si
j’étois encore dans le monde, une des choses qui m’y feroient autant de dépit,
seroit le peu de discrétion qu’ont certaines gens à faire courre toutes sortes de
choses. Les vivants ne font rien, à mon avis, de plus impertinent que cela, et il
n’est pas jusqu’à nous autres morts, à qui cela ne déplaise. Je vous supplie, au
reste, mademoiselle, de ne point rire en lisant ceci : car, sans mentir, c’est fort
mal fait de se moquer des trépassés, et si vous étiez en ma place, vous ne seriez
pas bien aise qu’on en usât de la sorte. Je vous conjure donc de me plaindre, et
puisque vous ne pouvez plus faire autre chose pour moi, d’avoir soin de mon
âme, car je vous assure qu’elle souffre extrêmement. Lorsqu’elle se sépara de
moi, elle s’en alla sur le grand chemin de Chartres, et de là droit à la Mothe : et
même à l’heure que vous lisez ceci, je vous donne avis qu’elle est auprès de
vous, et elle ira cette nuit en votre chambre faire cinq ou six grands cris, si cela
ne vous tourne point à importunité. Je crois que vous y aurez du plaisir : car
elle fait un bruit de diable, et se tourmente, et fait une tempête si étrange qu’il
vous semblera que le logis sera prêt de renverser. J’avois dessein de vous
envoyer le corps par messager, aussi bien que celui de la maréchale de Fer-
vaque5 ; mais il est en un si pitoyable état qu’il eût été en pièces devant que
d’être auprès de vous ; et puis j’ai eu peur que par le chaud il ne se gâtât. Vous
me ferez un extrême honneur, s’il vous plaît, de dire aux deux belles Prin-
cesses6 auprès de qui vous êtes, que je les supplie très-humblement de se sou-
venir que, tant que j’ai vécu, j’ai eu une affection sans pareille pour leur service
très-humble, et que cette passion me dure encore après ma mort. Car, en l’état
où je suis, je vous jure que je les respecte et les honore autant que j’ai jamais
fait. Je n’oserois dire qu’il n’y a point de mort qui soit autant leur serviteur que
moi ; mais j’assurerai bien qu’il n’y a point de vivant qui soit plus à elles que j’y
suis, ni qui soit plus que moi, mademoiselle, votre etc.7

La cohésion des énoncés

La cohésion des énoncés, dans cette lettre, est attestée par une organisation
très scrupuleuse des informations. Le discours s’ordonne selon une composi-
tion rigoureuse : Voiture en présente le principal objet dans une phrase intro-
ductive qui remplit une fonction d’exorde : « Mademoiselle, personne n’est

4. Chanson composée par Voiture, dans Œuvres de Voiture, 1967 [1650], t. II, p. 353-356.
5. Voir Tallemant des Réaux : « Elle fit M. de Chevreuse son héritier. Il envoya son corps par messager
pour éviter la dépense », Œuvres de Voiture, t. I, p. 338, note 1.
6. Madame la Princesse [de Condé] et sa fille, Anne-Geneviève de Bourbon, future duchesse de
Longueville.
7. Voiture, lettre n° 123 à mademoiselle de Rambouillet, de Paris, 1639, Ibid., t. I, p. 336-339.
UN FAIRE-PART DE DÉCÈS GALANT 147

encore mort de votre absence, hormis moi ». Puis, il souscrit aux conventions
d’usage en faisant succéder à cette funeste nouvelle une sorte de rapide épi-
taphe : « Néanmoins, si vous en voulez parler franchement, à cette heure que
cela ne tire plus à conséquence, j’étois un assez joli garçon ; et hors que je dis-
putois quelquefois volontiers et que j’étois aussi opiniâtre que vous, je
n’avois pas de grands défauts. » Devançant les interrogations que cette nou-
velle peut soulever, il relate ensuite les circonstances de sa mort. Il indique la
date du décès : « mercredi dernier », le motif qui l’a provoqué : « votre parte-
ment », et précise même ce qu’il est advenu du corps ainsi que de l’âme. Il va
jusqu’à expliciter la fonction tacite de ce faire-part : « je vous conjure donc de
me plaindre […] et d’avoir soin de mon âme » et achève sa lettre par les for-
mules de politesse d’usage à l’adresse de la destinataire et de ses compagnes.
Cette composition est soigneusement balisée par des marqueurs d’inté-
gration linéaire qui introduisent une hiérarchie dans les informations trans-
mises. En examinant le début du discours, on constate qu’ici, ils agissent à la
fois au plan de l’énoncé et au plan de l’énonciation. Après l’exorde et l’épi-
taphe, Voiture établit une liaison entre cette entrée en matière abrupte et la
suite de son discours au moyen de la conjonction donc : « Vous saurez donc,
mademoiselle, que depuis mercredi dernier… ». Quoique les conjonctions
soient des marqueurs d’enchaînement, donc n’introduit pas ici un rapport de
conséquence avec l’énoncé qui précède immédiatement. Il relie sur le plan
énonciatif la proposition qu’il précède à la clause de style initiale. Puis, Voi-
ture reprend l’information capitale de sa lettre sous la forme de trois proposi-
tions construites sur le même modèle syntaxique : « je ne mange plus, je ne
parle plus et je ne vois plus », à la suite desquelles il ramasse les informations
délivrées avec l’adverbe enfin qui possède lui aussi une valeur démarcative :
« et enfin, il n’y manque rien ». Le marqueur, cette fois, porte sur le contenu
de l’énoncé auquel il affecte un terme, dans une formule conclusive. Voiture
doit encore préciser que son enterrement n’a pas eu lieu, mais il veille à justi-
fier ce délai inhabituel en présentant deux raisons dont la succession est orga-
nisée par la série premièrement / et puis qui resserre les liens de proximité
entre les énoncés : « Je ne l’ai pas voulu être sitôt pour ce, premièrement, que
j’ai toujours eu aversion à cela ; et puis je suis bien aise que le bruit de ma
mort ne courre pas sitôt ». Le reste de la lettre manifeste le même souci de
faciliter la lecture du destinataire.
En dépit de cette organisation méthodique des informations, le lecteur
bute sur ce discours en raison de l’initiative qui est à son origine : écrire pour
soi-même une sorte de faire-part de décès. Après avoir annoncé sa propre
mort dans la première phrase de la lettre, Voiture joue sur un effet de cohé-
rence poussé à son terme en développant les circonstances et les suites de sa
mort. Le discours est néanmoins frappé d’incohérence en raison du décalage
entre l’emploi de l’adjectif « mort » au sens métaphorique et son emploi au
sens propre. Établir des relations logiques entre des propositions qui heur-
tent notre représentation du monde est perçu comme une transgression du
148 COHÉSION ET COHÉRENCE

principe de pertinence. Pour observer de quelle façon Voiture préserve la


cohésion des énoncés, on peut examiner l’emploi de certaines conjonctions
comme mais, ou comme le système tripartite des conjonctions dévolues à
l’expression d’une relation de causalité, intégralement représenté dans notre
texte : puisque, pour ce que – ayant en français classique le sens de « parce
que » –, car.

On relève dans cette lettre deux occurrences de la conjonction mais qui illus-
trent les deux valeurs différentes dont elle peut se trouver investie ; valeur de
correction et valeur argumentative :
J’avois dessein de vous envoyer le corps par messager, […] mais il est en un si
pitoyable état qu’il eût été en pièces devant que d’être auprès de vous…
Je n’oserois dire qu’il n’y a point de mort qui soit autant leur serviteur que
moi ; mais j’assurerai bien qu’il n’y a point de vivant qui soit plus à elles que j’y
suis…

C’est dans le deuxième exemple que mais possède sa valeur la plus cano-
nique. Dans la mesure où l’on ne peut adhérer à la proposition située à sa
gauche (« il n’y a point de mort qui soit autant leur serviteur que moi »), la
conjonction vient corriger l’incohérence de l’énoncé en introduisant une
reformulation acceptable : « il n’y a point de vivant qui soit plus à elles que j’y
suis ». Dans le premier exemple, son emploi apparaît plus subtil du point de
vue syntaxique, comme du point de vue stylistique. La conjonction est précé-
dée d’une proposition irrecevable à double titre, par rapport à une connais-
sance extradiscursive que possède la destinataire (Voiture n’est pas réelle-
ment mort. La preuve : il écrit pour l’annoncer), et par rapport aux
bienséances (on n’envoie pas un cadavre à une dame). Au lieu de nier la pro-
position qui précède, mais inverse simplement la conclusion que cette propo-
sition programmait (« envoyer le corps par messager »). Voiture indique qu’il
ne réalisera pas son dessein, en raison de contingences matérielles, mais il
n’en remet pas en question l’opportunité. Si bien qu’il revient finalement à un
énoncé en conformité avec les bienséances et avec sa propre situation, sans
toutefois balayer l’incohérence du propos faute de laquelle celui-ci perdrait
sa tonalité plaisante.

La distribution de puisque, car, et pour ce que s’avère également éclairante.


Puisque se distingue des deux autres conjonctions en ce qu’elle introduit
une proposition faisant l’objet d’une énonciation particulière, et dissocie
ainsi deux actes de parole. On n’en relève qu’une seule occurrence dans ce
discours :
Je vous conjure de me plaindre, et puisque vous ne pouvez plus faire autre
chose pour moi, d’avoir soin de mon âme…
UN FAIRE-PART DE DÉCÈS GALANT 149

La proposition introduite par puisque se fonde sur le sens commun : la


destinataire « ne [peut] plus faire autre chose [pour un mort (que)] d’avoir
soin de (s)on âme ». Mais, pour que le contenu de l’énoncé soit cohérent, il
faut accepter l’idée selon laquelle Voiture serait mort au moment de l’énon-
ciation, aussi l’emploi de « puisque » assure-t-il la cohésion des énoncés en
établissant une cohérence interne, cohérence qui ne se réfère pas à un mode
de représentation commun, mais à celui que pose ce discours.
La conjonction pour ce que, quant à elle, réunit deux propositions dans
un acte d’énonciation unique en introduisant une information nouvelle, qui
n’est pas censée, a priori, faire l’objet d’une contestation. On en relève deux
occurrences :
Je ne l’ai pas voulu être sitôt [être enterré] pour ce, premièrement, que j’ai tou-
jours eu aversion à cela…
… je ne crains point de vous le dire ainsi crûment, pour ce que je crois que vous
ne vous en soucierez guère.

Dans le premier exemple, l’emploi de pour ce que, comme c’était précé-


demment le cas, obéit à une cohérence interne au discours. Les propositions
qui encadrent la conjonction heurtent le sens commun (s’imposant par néces-
sité, et non par choix personnel, l’enterrement ne peut ni être différé à loisir, ni
faire l’objet d’un jugement appréciatif). A priori, l’emploi de car pouvait
paraître s’imposer, pour justifier l’ensemble d’une proposition susceptible
d’être remise en cause. Cependant, le fait que les deux propositions compor-
tent un verbe de volonté ou une périphrase verbale de sens équivalent associés
à la première personne justifie qu’elles soient associées dans un même acte de
langage : elles délivrent une information que seul l’énonciateur peut attester, et
que lui seul, par conséquent, peut prendre en charge. L’emploi de pour ce que
obéit donc à un respect fort scrupuleux de la cohésion des énoncés. Dans le
second exemple, la proposition située à droite de la conjonction implique à la
fois un jugement de l’énonciateur (« je crois que »), et une appréciation qu’il
prête à la destinataire (« vous ne vous en soucierez guère ») supposant de sa
part une désinvolture contre laquelle elle pourrait s’insurger. Par souci de
diplomatie, pour ce que pouvait, là encore, avantageusement commuter avec
car. Si l’on entend le second énoncé comme un reproche implicite adressé à la
destinataire, l’emploi de pour ce que lui donne le caractère d’un fait massive-
ment reconnu en même temps que la valeur d’une saillie. Mais il peut égale-
ment dénoter la modestie de l’énonciateur, perplexe à l’égard des regrets que
sa mort pourrait engendrer, ou encore fonctionner à la manière d’une syllepse,
sollicitant simultanément une interprétation littérale et une interprétation au
second degré qui prendrait en compte l’irréalité des faits mentionnés et l’ironie
du propos. L’emploi de pour ce que éclaire la diversité de ces interprétations.
On relève enfin cinq occurrences de car :
… je fais la meilleure mine que je puis afin que l’on ne s’en doute pas [que je
suis mort]. Car si on s’avise que cela m’est arrivé justement sur le point que
150 COHÉSION ET COHÉRENCE

vous êtes partie, l’on ne s’empêchera jamais de nous mettre ensemble dans les
couplets de L’Année est bonne qui courent maintenant partout.
Je vous supplie, au reste, mademoiselle, de ne point rire en lisant ceci : car,
sans mentir, c’est fort mal fait de se moquer des trépassés…
Je vous conjure donc […] d’avoir soin de mon âme car je vous assure qu’elle
souffre extrêmement.
Je crois que vous y aurez du plaisir : car elle fait un bruit de diable…
Vous me ferez un extrême honneur, s’il vous plaît, de dire aux deux belles
Princesses auprès de qui vous êtes, que je les supplie très-humblement de se
souvenir que, tant que j’ai vécu, j’ai eu une affection sans pareille pour leur
service très-humble, et que cette passion me dure encore après ma mort. Car,
en l’état où je suis, je vous jure que je les respecte et les honore autant que j’ai
jamais fait.

Comme dans l’emploi de pour ce que, les propositions qui encadrent car
sont toutes deux prises en charge par l’énonciateur. Mais, à la différence de
pour ce que, car dissocie deux actes d’énonciation, introduisant une infor-
mation qui justifie, non pas le contenu de la première proposition, mais son
énonciation, postulant par là même qu’elle puisse être remise en cause. Ce
fonctionnement apparaît clairement dans le quatrième exemple où car suit
une proposition qui ne pouvait manquer de heurter la destinataire par son
incongruité (quel « plaisir » la destinataire pourrait-elle prendre à entendre
l’âme du défunt « faire cinq ou six grands cris » dans sa chambre à coucher ?).
Par ailleurs, on ne s’étonnera pas de la dominance quantitative de car dans ce
discours par rapport aux deux autres conjonctions : car s’impose à la suite
d’un énoncé dont le contenu est incohérent. Dans les deux premiers
exemples, car apporte, à un énoncé absurde (« je fais la meilleure mine que je
puis afin que l’on ne s’en doute pas [que je suis mort] » et « Je vous supplie
[…] de ne point rire en lisant ceci »), une justification acceptable (si l’on prê-
tait à Voiture une inclination pour Julie d’Angennes, il est vraisemblable que
cela alimenterait des chansons mondaines telles que L’Année est bonne, à
cela près que celle-ci est composée par… Voiture lui-même !), voire parfaite-
ment recevable (« c’est fort mal fait de se moquer des trépassés »). Bien sûr,
cette conjonction n’a pas vocation à corriger l’énoncé situé à sa gauche, mais
elle atténue, en apparence, son incohérence. En réalité, le décalage instauré
entre un postulat absurde et une justification cohérente souligne l’ironie du
discours. Le troisième et le cinquième exemple possèdent un fonctionnement
identique, si ce n’est que le sens de la deuxième proposition se fonde sur une
cohérence interne au discours, comme nous l’avons vu précédemment avec
l’occurrence de puisque et l’une de celles de pour ce que (si l’on adhère,
comme nous y invite ici Voiture, à la survivance de l’âme, on peut accepter
l’idée que celle-ci « souffre extrêmement », ou que l’énonciateur ne laisse pas,
« dans l’état où il [prétend être] » de « respect(er) » et d’« honor(er) » ses
amies).
UN FAIRE-PART DE DÉCÈS GALANT 151

Voiture fait donc un emploi raisonné des conjonctions exprimant des rela-
tions logiques d’opposition ou de causalité qui lui permet d’assurer la cohé-
sion des énoncés, et de tirer simultanément profit de l’incohérence de leur
contenu. Mais, dans un discours dont le contenu s’avère incohérent, le soin
qu’il apporte à la cohésion des énoncés devient presque suspect. Voiture
semble afficher par là les incongruités d’un discours qui heurte notre repré-
sentation du monde.

Les manquements à l’ordre des choses

Dans cette lettre, Voiture détourne le topos de la mort de son emploi habituel
en l’associant à une représentation des choses incohérente qui se dévoile dès
la première phrase (« Mademoiselle, personne n’est encore mort de votre
absence, hormis moi ») : si l’épistolier est mort, il ne peut pas lui-même
annoncer sa mort. Ensuite, les raisonnements jouant sur le changement d’ac-
ception de l’adjectif « mort » s’accumulent :
Voiture part parfois d’un postulat recevable dont la cohérence est
détruite in extremis par la dernière proposition énoncée : « Vous saurez donc,
mademoiselle, que depuis mercredi dernier, qui fut le jour de votre parte-
ment, je ne mange plus, je ne parle plus, et je ne vois plus ; et enfin, il n’y
manque rien sinon que je ne suis pas encore enterré ». Quoique le point-
virgule exprime, au xviie siècle, une pause moins forte que de nos jours, celui
qui précède la dernière proposition lui offre un statut à part. Voiture utilise
un procédé proche de l’hyperbate pour souligner un changement d’isotopie
figurative. On passe brutalement de la représentation métaphorique de la
mort, exprimant la souffrance de l’amant délaissé, à l’expression de la mort
réelle ; autrement dit, d’un traitement conventionnel du topos de la mort à
son détournement, d’un sérieux feint à une ironie assumée.
Dans la phrase suivante où Voiture feint de vouloir raisonner en justifiant
le fait qu’il n’ait pas encore été enterré, il utilise le même procédé qui marque,
cette fois, une surenchère dans l’absurdité : « Je ne l’ai pas voulu être sitôt
pour ce, premièrement, que j’ai toujours eu aversion à cela ; et puis je suis
bien aise que le bruit de ma mort ne courre pas sitôt, et je fais la meilleure
mine que je puis afin que l’on ne s’en doute pas. » Le premier argument appa-
raît déjà irrecevable puisque la locution « avoir aversion » présente une justi-
fication d’ordre subjectif qui balaie les implications de l’enterrement sur le
plan logique, comme s’il dépendait des penchants personnels de l’énoncia-
teur, et non du fait d’être mort ou non. La phrase s’achève, comme précédem-
ment, par une dernière proposition qui achève d’escamoter la réalité de la
mort, et marque ainsi une gradation dans le domaine de l’absurde.
Ailleurs, Voiture part d’un postulat parfaitement absurde qu’il justifie
par des raisons cohérentes. Il déclare ainsi qu’il « avoi(t) dessein d’envoyer
le corps par messager » et, pour s’excuser de ne pouvoir exécuter ce projet
152 COHÉSION ET COHÉRENCE

loufoque, feint de se montrer réaliste en alléguant deux raisons matérielles :


« [le corps] est en un si pitoyable état qu’il eût été en pièces devant que d’être
auprès de vous ; et puis j’ai eu peur que par le chaud il ne se gâtât. »

Le manque de cohérence du propos tient également aux inconséquences des


marques énonciatives, comme en témoigne l’emploi des modalisateurs. S’il
est d’usage, lorsqu’on parle d’amour, de souligner la sincérité de ses propos,
l’absurdité du discours de Voiture devrait le dispenser de suivre la règle com-
mune. Or il s’ingénie précisément à multiplier les modalisateurs chargés de
situer les énoncés sur l’axe du vrai. Dès la seconde phrase, son attitude à
l’égard de son énonciation est en décalage avec le contenu de ses énoncés
puisqu’il se permet d’interpeller la destinataire en disant « si vous en voulez
parler franchement ». Ensuite, des locutions telles que « en vérité » ou « sans
mentir » sont relayées par des verbes d’opinion comme « je vous assure
que… », « j’assurerai bien que… », « je crois que… », « je vous jure que… ».
De la même façon, il demande à être pris au sérieux en déclarant : « Je vous
supplie, au reste, mademoiselle, de ne point rire en lisant ceci », et renchérit :
« car, sans mentir, c’est fort mal fait de se moquer des trépassés ». Mais le
sérieux feint s’affiche à travers l’allure sentencieuse de l’énoncé et l’emploi du
terme soutenu « trépassés » qui contrastent avec la situation. Voiture piétine
le principe de sincérité en feignant d’y adhérer.
Il joue encore sur la structure énonciative de son discours en faisant alter-
ner implication personnelle et désengagement. Dans la première phrase, la
proposition restrictive « hormis moi », qui met en relief le pronom tonique de
la première personne, inscrit le propos dans le registre lyrique propre au dis-
cours amoureux. Mais un peu plus loin, Voiture glisse vers un discours
d’ordre général sur les méfaits des médisances : « En vérité, si j’étois encore
dans le monde, une des choses qui m’y feroient autant de dépit, seroit le peu
de discrétion qu’ont certaines gens à faire courre toutes sortes de choses. Les
vivants ne font rien, à mon avis, de plus impertinent que cela, et il n’est pas
jusqu’à nous autres morts, à qui cela ne déplaise. » Déjà inconvenante dans
un discours amoureux, cette digression apparaît ici incohérente puisque l’an-
nonce de la mort de Voiture devrait écarter tout autre sujet de discussion. Ce
passage argumentatif enfreint le principe d’économie et gauchit l’emphase
du discours amoureux.

Cette lettre est donc constituée de toute une série d’énoncés compromis à dif-
férents niveaux. Du point de vue de leur seul contenu, et envisagés isolément,
ils apparaissent irrecevables. C’est leur accumulation qui leur rend une cohé-
rence à travers une tonalité plaisante que Voiture met en valeur par une dis-
cordance entre la thématique amoureuse de la lettre et le contenu de certains
énoncés.
UN FAIRE-PART DE DÉCÈS GALANT 153

La discordance pragmatique

Voiture détourne le topos de la mort en feignant de lui assigner un sens litté-


ral, alors que dans un discours amoureux conventionnel, il s’emploie avec un
sens figuré, pour représenter les souffrances de l’amant dédaigné ou écon-
duit. C’est ainsi qu’on entend spontanément l’adjectif « mort » dans la pre-
mière phrase. Mais ensuite, l’épitaphe et une isotopie de la mort réelle ramè-
nent le lecteur dans le domaine du concret, d’autant que Voiture s’ingénie à
relater sa mort par le menu. Date, cause, circonstances, rien n’y fait défaut, et
le lexique de la mort est omniprésent : « mort(s) » est employé quatre fois,
on trouve aussi « être enterré », « les vivants / nous autres morts », « les tré-
passés », « mon âme […] se sépara de moi ». Il affine cette représentation de
sa propre mort en utilisant dans son épitaphe l’imparfait : « j’étois un assez
joli garçon ; et hors que je disputois quelquefois volontiers et que j’étois aussi
opiniâtre que vous, je n’avois pas de grands défauts », et en employant des
formules telles que « tant que j’ai vécu » où le passé composé fonctionne
comme l’indice d’un état révolu. Passant de l’abstrait au concret, il utilise au
second degré la métaphore de la mort qui prend la valeur d’une hyperbole
burlesque introduisant un dérapage dans le discours amoureux.
Voiture détourne également le topos de la cruauté de la femme qui
devient ici l’instrument, non d’un éloge paradoxal, mais de saillies répéti-
tives. Il justifie la brutalité de son exorde en déclarant : « je ne crains pas de
vous le dire aussi crûment, pour ce que je crois que vous ne vous en soucierez
guère ». À l’occasion de sa propre épitaphe, il souligne l’« opiniâtreté » de sa
destinataire, le rire qu’il lui prête à propos des « trépassés » est un rire
moqueur. Enfin, il lui accorde un tempérament légèrement sadique en suppo-
sant qu’elle ressentira « du plaisir » au spectacle (burlesque, certes !) de la
douleur de son âme. Ces traits ironiquement incisifs entrent en contradiction
avec la politesse qu’il manifeste par ailleurs lorsqu’il se préoccupe de la répu-
tation de la destinataire, ou qu’il emploie des formules telles que « je vous
conjure de », « si cela ne vous tourne point à importunité », « vous me ferez
un extrême honneur ». Si la représentation de la souffrance par l’image de la
mort est omniprésente dans le discours amoureux traditionnel, plaisanter à
propos de la mort dans un tel discours apparaît fort inconvenant. De plus,
c’est à propos de sa propre mort que Voiture plaisante, et il se montrerait
caustique si l’incohérence plaisante du discours ne suspendait l’adhésion à
son contenu.
Il verse dans le burlesque avec le thème de la division de l’âme et du corps
sur laquelle s’appuie toute la deuxième partie de la lettre. Alors que, dans le
contexte amoureux, la métonymie de l’âme exprimant la présence de l’amant
auprès de sa dame, au-delà de la mort, ramène le sentiment amoureux au seul
plan spirituel, l’âme, ici, apparaît soumise aux contingences communes. Elle
154 COHÉSION ET COHÉRENCE

est contrainte d’employer « le grand chemin de Chartres », puis celui de « La


Mothe » pour rejoindre mademoiselle de Rambouillet. Elle manifeste surtout
son transport amoureux de manière bien exubérante en poussant « cinq ou six
grands cris » dans la chambre de Mademoiselle de Rambouillet, et promet de
faire « un bruit de diable », voire « une tempête si étrange qu’il semblera que le
logis sera prêt de renverser. » Par ailleurs, le thème de la division de l’âme et du
corps repose sur un soubassement religieux. Cet empressement de l’âme à
rejoindre la dame peut donc apparaître discrètement subversif car, quelque
sublime qu’ait pu être le sentiment amoureux, l’âme, dans l’inconscient collec-
tif chrétien, est censée revenir par droit de propriété inaliénable à Dieu.
En tant qu’entité spirituelle, l’âme doit afficher un comportement vrai-
ment grotesque pour servir le burlesque ; en revanche, le corps apparaît en
lui-même inconvenant dans une lettre adressée à une dame. Des allusions au
corps pourraient, à la rigueur, apparaître dans un discours amoureux si elles
connotaient la sensualité. Mais ici, Voiture mentionne le corps mort, le
cadavre, et il a l’audace d’avoir envisagé de « l’envoyer par messager » à la
dame. En faisant allusion à son « état pitoyable » et à la probabilité « qu’il se
gâtât » par le chaud, Voiture suggère la réalité crue de la décomposition.
L’humour macabre confine joyeusement à la complaisance morbide. Le bur-
lesque porte ainsi le gauchissement de l’emphase amoureuse à son comble.

Conclusion

Les énoncés qui composent cette lettre de Voiture affichent une parfaite cohé-
sion, mais le discours apparaît incohérent parce qu’il heurte notre représen-
tation du monde. C’est l’ironie avec laquelle il détourne la thématique amou-
reuse qui restitue au discours une cohérence se situant à un niveau supérieur.
On peut se demander si la tonalité burlesque du discours est simplement
destinée à amuser la destinataire de la lettre. La plainte amoureuse requiert
davantage qu’un témoignage de compassion ; elle est destinée à toucher la
dame. Or, en plaisantant à propos de sa propre mort, Voiture suspend sa
propre adhésion au discours, ainsi que celle de la destinataire. Facétie ou
pudeur ? Il dispense ainsi Julie d’Angennes de la participation affective théo-
riquement attendue, soit de répondre à son discours. Toutefois, en amusant
la dame, Voiture ne retrouve-t-il pas son adhésion par un autre moyen ? Il
pourrait s’agir alors d’une stratégie de séduction réalisée elle-même au
second degré : feindre de ne pas séduire pour mieux séduire.
La différence de traitement entre cohésion et cohérence révèle donc la spé-
cificité du discours galant, dans tous les sens du terme. Discours galant parce
que le détour permet à Voiture de passer d’un discours amoureux conven-
tionnel à une séduction plus subtile. Poétique galante, art des alliances maîtri-
sées, car l’audace d’un propos en apparence incohérent est tempérée par la
cohésion du discours.
UN FAIRE-PART DE DÉCÈS GALANT 155

Enfin, le statut particulier des lettres de Voiture à l’égard de la publication


nous permet de mesurer l’impact des relations entre cohésion et cohérence
discursives sur le texte littéraire. En tant que lettre adressée à un destinataire
précis, cette production constitue un discours, et celui-ci apparaît incohé-
rent. Mais en tant que lettre destinée à être lue en société devant un petit
groupe de personnes, elle constitue un texte littéraire destiné à produire un
effet. L’ironie est le procédé qui produit cet effet, offrant au texte littéraire
une cohérence dont le discours énonciatif était dépourvu. Il apparaît donc
que la littérarité d’un texte, conditionnant sa réception, suppose un traite-
ment spécifique de sa cohérence.

Références bibliographiques

Adam J.-M., 1990, Éléments de linguistique textuelle, Liège, Mardaga.


Bouhours D., 1962, Les entretiens d’Ariste et Eugène, présentation de
F. Brunot, Paris, Armand Colin (Bibliothèque de Cluny).
Fromilhague C. et Sancier A., 1996, Introduction à l’analyse stylistique,
Paris, Dunod (Lettres sup.).
Génetiot A., 1997, Poétique du loisir mondain de Voiture à La Fontaine,
Paris, Honoré Champion (Lumière classique).
Guéret G., 1669, Le Parnasse réformé, 8e édition, Paris, Thomas Jolly.
Hamon P., 1996, L’ironie littéraire. Essai sur les formes de l’écriture oblique,
Paris, Hachette (Supérieur).
Kerbrat-Orecchioni C., 1978, « Problèmes de l’ironie », Linguistique et
sémiologie, n° 2, p. 10-46.
—— 1980, « L’ironie comme trope », Poétique, n° 5447, p. 108-127.
Œuvres de Voiture, 1967 [Paris, 1855], Genève, édition A. Ubicini, Slatkine
Reprints, 2 tomes.
Viala A., 1985, Naissance de l’écrivain. Sociologie de la littérature à l’âge
classique, Paris, Minuit (Le sens commun).
—— 1999, « L’éloquence galante : une problématique de l’adhésion »,
Images de soi dans le discours, la construction de l’ethos, sous la direction
de Ruth Amossy, Paris, Delachaux et Niestlé (Textes de base et sciences
du discours).
Hétérogénéité, cohésion et cohérence :
le statut de l’anecdote digressive
dans un récit de voyage*

véronique magri-mourgues

Selon le Dictionnaire de poétique et de rhétorique d’Henri Morier, l’anec-


dote est un exemple de digression, partie du discours où l’auteur s’éloigne du
sujet, au sens strict de l’étymon. L’anecdote implique a priori une dimension
narrative qui la distingue d’autres types de digressions comme la séquence
descriptive1 ou encore l’inventaire savant ou note savante2 ; elle a ce statut
paradoxal de l’élément « en marge de ». Elle est comme décalée par rapport
au discours qui l’englobe cependant et lui donne sa raison d’être. Dans le
récit de voyage, elle accède à un statut particulier puisque sa présence, inver-
sement, fonde le discours qui l’inclut, devenant un principe générique : tout
récit de voyage peut être envisagé comme collection d’anecdotes.
Toutefois, empruntant aux techniques du récit enchâssé, l’anecdote est
un motif de discontinuité et d’hétérogénéité évident : elle induit une collision
entre deux types de récits et provoque une rupture de la cohésion textuelle du
récit-cadre.
Comme elle relève d’une esthétique du fragment, elle se propose comme
un texte achevé avec sa propre cohésion/cohérence à l’intérieur d’un macro-
texte qu’elle contribue à ouvrir en permanence, rompant la linéarité discur-
sive par des détours répétés. La frontière entre le texte-cadre et le texte
enchâssé est alors mise en scène par le narrateur qui, tout en exhibant l’hété-
rogénéité, tend à lisser les disparités formelles pour retrouver à chaque fois le
fil du discours, pour rendre sa cohésion au texte et en assurer la lisibilité. La
chaîne des anecdotes qui se constitue comme un paradigme et qui est perçue
à la lecture, donc du côté de la réception, peut encore servir la cohésion tex-
tuelle jusqu’à prendre le pas sur le récit-cadre : et si, d’une anecdote à l’autre,
se construisait comme un discours second, parallèle au discours cadre, et
pourtant primordial puisque porteur de la plus forte valeur référentielle,

* Maxime Du Camp, Le Nil, Égypte et Nubie [1854], Paris, Hachette, 1877, 319 pages.
1. Qu’on pourrait illustrer entre autres par la description d’un rachitique, p. 40.
2. Voir la note savante sur le sycomore d’Égypte, « digression de botanique », p. 24.
158 COHÉSION ET COHÉRENCE

gage de l’authenticité revendiquée par le récit de voyage ? N’est-on pas


confronté à une aporie ? Postuler l’existence de digressions présuppose la
cohérence de l’œuvre orientée par un fil directeur et perturbé ponctuellement
par des excursus. Paradoxalement, l’anecdote dite digressive ne serait-elle
pas en fait le principe de cohérence essentiel du récit de voyage ?

L’anecdote comme élément hétérogène

J’ai constitué deux sous-corpus, l’un regroupant l’ensemble des anecdotes


digressives du Nil, l’autre le reste du texte, par conséquent exclusif des anec-
dotes, que j’appellerai le récit-cadre. Je m’intéresse aux anecdotes que je
nomme digressives par opposition à celles qui mettent en scène le voyageur
même et qui sont contemporaines du voyage. Si on considère que la digres-
sion est un « endroit de l’ouvrage où l’on traite de choses qui paraissent hors
du sujet principal »3, l’anecdote centrée autour du voyageur est à exclure du
corpus d’étude. Un autre procédé d’écriture, propre au récit de voyage, est
alors en jeu : l’héroïsation du voyageur qui passe par la multiplication des
anecdotes où il tient le rôle principal. Ces anecdotes sont fondues dans le dis-
cours du voyageur et ne présentent pas les mêmes caractéristiques que celles
où le narrateur-voyageur est hétérodiégétique et qui sont antérieures au
voyage et à la narration. Ce type d’anecdote se constitue comme une unité
que des marqueurs explicites intégrés dans le récit-cadre isolent et désignent.
Il peut s’agir de marques typographiques comme les deux-points qui annon-
cent l’anecdote ou encore de guillemets en ouverture et en clôture qui délimi-
tent sans ambiguïté l’anecdote prise en charge par un tiers. En amont de
l’anecdote, des termes métatextuels peuvent aussi la désigner clairement
comme « histoire » autonome, qui sont relayés ensuite par une variation de
temporalité voire une variation complète et temporaire de la scénographie4
ou même repris en écho pour clore l’anecdote. Dans ce corpus, la séquence
digressive se distingue clairement du récit-cadre comme un fragment clos,
comme une halte sur le parcours du voyageur ; toute confusion éventuelle
entre les différents plans est ainsi évitée.
En dépit du déséquilibre des deux ensembles ainsi établis qui nuit à l’ex-
ploitation complète des résultats, le vocabulaire spécifique5 de chacun des
deux fournit une première approche par la mise en évidence d’indices gram-
maticaux différentiels : cette comparaison fournit deux séries de résultats

3. Dupriez, 1984, p. 157.


4. La scénographie peut être définie comme le « foyer de coordonnées qui sert de repère, directement
ou non, à l’énonciation : les protagonistes de l’interaction langagière, énonciateur et co-énoncia-
teur, ainsi que leur ancrage spatial et temporel. » (Maingueneau, 1993, p. 121)
5. Les deux ensembles ont été comparés statistiquement par le biais du logiciel Hyperbase mis au
point par Étienne Brunet. J’ai pu ainsi établir la liste du vocabulaire spécifique de chacun des deux
ensembles l’un par rapport à l’autre. Ces résultats fournissent une première esquisse des caractéris-
tiques lexicales différentielles, grâce au calcul automatique des écarts réduits.
LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 159

si on prend en compte deux points sensibles du discours, le verbe et les mar-


ques personnelles, pronoms ou adjectifs. La comparaison de ces catégories
grammaticales met en évidence une rupture de la cohésion, sur deux plans,
temporel et énonciatif.

La discontinuité temporelle

Toutes les formes verbales spécifiques de l’ensemble constitué par les anec-
dotes sont des formes de passés simples ou d’imparfaits (avait, était, fit,
répondit, arrêta, furent) tandis que le récit-cadre est caractérisé par une
forme verbale au présent est.
La rupture de la cohésion textuelle est évidente et transparaît au travers de
marques linguistiques claires. Le discours du narrateur-voyageur est orienté
linéairement puisqu’il suit les étapes du voyage réel, déterminées elles-mêmes
par la contiguïté spatiale des lieux traversés. L’insertion des anecdotes, qui
relèvent du principe de la narration ultérieure, est à l’origine de la perturba-
tion du déroulement chronologique. Dans le cas de l’anecdote digressive, la
narration quitte temporairement l’histoire principale pour « flirter » avec
d’autres micro-histoires. Différents cas se présentent, selon qu’on a affaire à
des anecdotes historiques ou légendaires. Les anecdotes historiques sont
datées tandis que les anecdotes légendaires sont situées dans un hors-temps
indéfini dénoté par des formules comme « il y a bien longtemps » :
Une fois, il y a bien longtemps, un cheikh de derviches qu’on nommait Hadji
Abdoul Aziz marchait péniblement sous le soleil et dans la poussière de ce sen-
tier difficile. (p. 303)

Il y a bien longtemps, sous le règne d’un sultan mameluk, un santon très-pieux


et faiseur de miracles, nommé Saad-Eddin (bonheur de la religion), dressa ses
tentes près du Kaire, avant de traverser les sables et la mer rouge pour se
rendre à La Mecque. (p. 60)

ou encore comme l’adverbe autrefois dont on compte deux occurrences insé-


rées dans les anecdotes :
Un saint homme vivait autrefois au milieu des ruines d’Antinoë. (p. 107)
Autrefois il y avait à Paris, au jardin des plantes, un palmier femelle. (p. 183)

sans parler de l’expression conventionnelle il était une fois :


Il était une fois un pharaon d’Égypte, très sage, très puissant et très riche. Il
habitait à Memphis de magnifiques palais, sur les bords du Nil. (p. 70)

inaugurant une anecdote qui rappelle explicitement le conte de Cendrillon.


Outre la question de l’insertion de la séquence anecdotique dans la trame
narrative et de la brisure qu’elle introduit dans cette linéarité, la temporalité
interne de l’anecdote est un autre motif de discontinuité temporelle. Associés
à la forme verbale est, les articles pluriel des et les caractérisent le récit-cadre.
160 COHÉSION ET COHÉRENCE

L’anecdote isole un instant unique : le syntagme un jour intervient à trois


reprises, relayé par une fois dont trois occurrences sur quatre se situent dans
des anecdotes : la seule occurrence qui fait exception appartient à une locu-
tion adverbiale distributive6.
Un jour qu’il se promenait sous les galeries de la mosquée de La Mecque, il
pensa à Amr et regarda du côté du Kaire. (p. 49)
Un jour je partis… (p. 203)
Un jour qu’il était là, selon sa coutume, vêtu de sa belle robe blanche et disant
des maximes dont chacun s’émerveillait, un aigle passa au-dessus de sa tête,
ouvrit les serres et en laissa échapper quelque chose de brillant qui vint tomber
sur ses genoux. (p. 70)

Ces observations confirment l’idée que le récit de voyage vise la générali-


sation, le stéréotype, tandis que l’anecdote s’organise autour d’un événement
unique et particulier. Cette particularité temporelle permet de distinguer
l’anecdote digressive de séquences typiques, que l’on pourrait appeler des
scènes ; même si elles s’appuient sur un spectacle contemporain du voyage
initial, celles-ci suivent une démarche inductive qui vise la généralisation et le
stéréotype, l’image d’Orient : c’est le cas par exemple des scènes du mariage
ou de la danse orientale auxquelles assiste le voyageur. Les scènes sont don-
nées comme uniques mais représentatives. Elles se chargent d’une valeur
omnitemporelle dont est dépourvue l’anecdote digressive7.

L’hétérogénéité énonciative

L’ensemble des anecdotes se caractérise par la prépondérance des marques de


la troisième personne et de la deuxième personne du singulier, pronoms per-
sonnels il, lui et tu et adjectifs possessifs sa et ton. Le Trésor de la langue fran-
çaise envisage le système des personnes comme un point stratégique du dis-
cours et établit une classification générique8 des œuvres selon l’emploi des
personnes. Le pronom il est cependant ambigu puisqu’il peut jouer le rôle
d’un simple indice grammatical. En analysant d’un peu plus près les
contextes du pronom il, on relève en fait une minorité d’exemples où il est
utilisé dans une tournure impersonnelle du type il faut, il y a ou il y avait, ou
encore il me plaît et il est resté. Les autres occurrences de il illustrent des cas
de pronom personnel de troisième personne, véritable substitut d’un groupe
nominal et notamment comme sujet d’un verbe de parole ; ce qui confirme
par conséquent que l’accent est mis, pour l’anecdote, sur la transmission

6. « Lorsqu’on y a goûté une fois, on ne peut s’en désaccoutumer », p. 313.


7. Voir par exemple la scène du dossêh (piétinement), p. 60 et suiv.
8. Chacune des œuvres du corpus du Trésor de la Langue française a été classée dans l’un des trois
ensembles, prose, vers, poème en prose, puis dans l’un des trois sous-ensembles, le soliloque
lorsque les marques de la première personne dominent, le dialogue lorsque ce sont celles de la
seconde personne qui sont le plus représentées, par exemple.
LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 161

supposée orale des histoires. La primauté de la troisième personne signalerait


un dispositif narratif tandis que celle de la seconde personne dénoterait une
structure dialogique. Ce dernier fait est d’autant plus intéressant que pour le
corpus générique « récit de voyage » de la base de données Frantext, le pro-
nom tu est largement déficitaire9, ce qui contraste avec le corpus des anec-
dotes. On constate également la primauté du pronom vous dans l’ensemble
constitué par les anecdotes. L’émergence de la personne de l’allocution paraît
bien un signe distinctif de l’anecdote digressive, qui se trouve mise en voix
dans Le Nil. Le décrochage énonciatif qui est ainsi impliqué est un motif
d’hétérogénéité entre le récit-cadre et l’anecdote.

Mise en voix des anecdotes


Les anecdotes de ce récit de voyage adoptent une structure de dialogue,
qu’elles se construisent entièrement sur un dialogue ou bien qu’elles insèrent
des bribes de discours direct. Le récit-cadre est pris en charge par un narra-
teur unique qui peut déléguer la parole à une tierce personne pour donner
voix à une anecdote. Le relais narratif fait entendre la parole de l’Autre.
Diverses réalisations de la parole rapportée sont illustrées et définissent une
distance énonciative variable entre le discours porteur et le récit rapporté ; on
relève un exemple de discours narrativisé dans l’anecdote-sommaire :
Le cheikh commença alors une longue histoire, en jurant qu’il disait la vérité,
et nous parla d’hyènes et de chacals qui attaquaient ses moutons. (p. 298)

Le dialogue peut constituer une anecdote tout entière comme l’histoire


autobiographique du drogman Joseph Brichetti, racontée au voyageur-
narrateur, institué auditeur. Des bribes de dialogue sont insérées dans la
plupart des anecdotes jusqu’à cette invective du khalife Omar à un pilier
récalcitrant à ses ordres et qui lui répond dans une prosopopée merveilleuse :
Il se tourna alors vers un des piliers qui l’entouraient et lui ordonna de se
rendre au Kaire sans délai et de prendre la place de la colonne défectueuse. Le
pilier trembla légèrement et reprit son immobilité.
Omar, étonné, le poussa violemment avec la paume de sa main en réitérant
son ordre ; le pilier s’agita comme pris de vertige, tourna sur lui-même, mais
n’obéit pas ; Omar, furieux, le frappa de son courbach, en s’écriant cette fois :
« au nom de Dieu clément et miséricordieux, va ! – Pourquoi avais-tu oublié
d’invoquer Dieu ? » répondit le pilier en prenant son vol et en venant tout à
coup se placer naturellement devant le kébla de la mosquée égyptienne. (p. 50)

Les propos rapportés sont quelquefois seulement signalés par des incises
attendues telles « d’après les gens du pays » :
D’après les gens du pays, tous les soirs à minuit on aperçoit venir de grands
fantômes blancs qui s’appuient sur des lances d’or, et dont le front est armé de

9. Voir Magri, 1995, p. 324.


162 COHÉSION ET COHÉRENCE

cornes d’ivoire ; leur longue barbe flotte sur la poitrine ; leurs yeux sont si per-
çants qu’ils voient au-delà du ciel empyrée ; ils marchent lentement, deux par
deux, chacun suivi par un chien qui a un oiseau sur la queue et un scarabée
d’argent sur le dos ; ils font processionnellement le tour des rochers en
remuant la tête comme des idoles chinoises.
Quand ils ont terminé cette promenade circulaire, un corbeau vient, qui leur
dit : « vous pouvez vous asseoir » ; puis il s’envole à tire-d’aile. (p. 165)

ou bien par la formule suivante, volontairement désinvolte, qui décharge le


narrateur de toute responsabilité :
Cette légende est difficile à raconter, cher ami, néanmoins je veux te la dire ; si
elle est trop excentrique, la faute en est aux Arabes et non pas à moi. (p. 184)

Une seule anecdote est exclusivement narrative, celle qui rappelle le


conte de Cendrillon – par conséquent le changement de régime énonciatif
qui caractérise habituellement les anecdotes est ici absent – mais d’autres
indices la signalent comme un fragment autonome et peut-être « déta-
chable », notamment une mise en récit particulière.

Mise en récit des anecdotes


Le calcul de l’indice pronominal, élaboré et mis en œuvre par Charles
Muller, permet une autre comparaison entre les deux corpus : Charles Muller
prend en compte les pronoms personnels non ambigus qu’il appelle les pro-
noms de dialogue, je, me, moi, tu, te, toi, nous, vous ainsi que leurs formes éli-
dées j’, m’, t’soit onze formes et les adjectifs et les pronoms possessifs corres-
pondants, mon, le mien, ton, le tien, notre, le nôtre, votre, le vôtre et leur
féminin et leur pluriel respectifs, le cas échéant, soit vingt-deux formes. Il cal-
cule le rapport entre ces deux séries de formes dans un corpus de textes clas-
siques et constate que l’indice varie en fonction du genre du texte, atteignant
les valeurs les plus hautes dans le langage parlé (le discours oral privilégie
l’emploi du personnel contre le possessif lorsque la langue offre la possibilité
de choix) ; ce quotient fonctionne comme un indice stylistique. Pour le récit
de Du Camp, le calcul de l’indice pronominal donne un résultat égal à 4,3
pour le corpus qui exclut les anecdotes et égal à 3,6 pour l’ensemble des anec-
dotes qui, par conséquent, aurait une tendance littéraire légèrement plus
marquée. Toutefois, l’écart entre les deux rapports est trop faible pour qu’on
puisse en tirer une conclusion sûre et convaincante.
Le genre du récit de voyage est dit référentiel puisqu’il prétend refléter
une vision du réel. Les anecdotes, elles, affichent un parti pris fictionnel
quand on a affaire à une histoire merveilleuse, une légende. C’est là un autre
motif de rupture de la cohésion, qui se place dans le domaine générique. Il est
admis que le récit de voyage est un genre à la croisée d’autres genres comme
l’autobiographie, l’ouvrage scientifique, le roman. L’insertion de l’anecdote
manifeste la traversée du texte qui se revendique comme fictionnel et qui
s’accompagne de la suspension de la valeur de vérité accordée à l’histoire et
LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 163

de la suspension de la crédulité du lecteur. Le Nil fournit le parangon du texte


fictionnel en l’espèce du conte qui rappelle celui de Cendrillon. Placé après
l’anecdote, un parallèle cocasse entre la légende et le point de vue savant
étayé par une débauche de noms propres accentue le contraste générique :
Je t’en prie, cher Théophile, ne parle de la légende que je viens de te raconter
à aucun membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; tout savant
te dirait immédiatement, en levant les épaules, qu’il ne faut pas ajouter foi à
de semblables sornettes, bonnes à endormir les enfants, et que la troisième
pyramide a été bâtie par Mycérinus, nommé par les Égyptiens Menkéré ou
Menkarès.
Il compulserait les textes et te prouverait que Rhodopis, originaire de Thrace,
fut esclave d’Idamon, fils d’Éphestopolis le samien, et compagne d’esclavage
d’Ésope le fabuliste ; qu’amenée en Égypte par Xantus pour faire le métier de
courtisane, elle fut rachetée à prix d’or par le frère de Sapho, Charamis De
Mytilène, fils de Scamandronyme […].
À cela je n’aurais rien à répondre, sinon, que je trouve la légende jolie, et qu’il
me plaît d’y croire, comme je crois à Cendrillon. (p. 72-73)

Trouver des marqueurs linguistiques sûrs du partage générique entre


genre référentiel et genre fictionnel est cependant peine perdue si on excepte
le cas d’indices liminaires métatextuels précisant l’enjeu du texte ou bien du
type « il était une fois ». On donne quelquefois la présence de noms propres
authentiques ou de gloses savantes comme indices de référentialité. Mais il
serait aisé de montrer que là encore, le genre qui se revendique comme fic-
tionnel mime de fait ces facteurs de vraisemblance. Plus intéressant est juste-
ment le brouillage des genres à l’œuvre chez Du Camp.
L’emploi de l’appareil argumentatif au service d’une explication non
rationnelle est un des procédés qui assurent ce brouillage. La mise en évi-
dence d’outils de cohésion textuelle pour une anecdote merveilleuse fonc-
tionne comme support de l’ironie :
Voici l’heure où les fantômes blancs vont apparaître. Certes, si jamais ruines
ont été visitées par les esprits, ce sont bien celles-là ! Où trouveraient-elles
donc, ces pauvres âmes errantes qui flottent dans les espaces, un ciel plus
étoilé, de plus larges colonnades, des échos plus sonores, un silence plus pro-
fond, des images plus belles et un plus religieux recueillement ? Je comprends
que les Arabes, toujours cherchant le merveilleux, aient peuplé ces solitudes
avec les génies dont Éblis est le chef et que Soliman Ben Daoud avait enchaînés
sous son trône. (p. 228-229)

Après le récit d’une anecdote qui met en scène un anachorète dont l’âne,
fidèle serviteur, a été dévoré par un crocodile et qui, désespéré et furieux,
lance un anathème contre les crocodiles, le narrateur feint de conclure sérieu-
sement :
La malédiction a été féconde, car, depuis, jamais un crocodile n’a pu franchir
le Nil au-delà de Cheikh-Abadeh. (p. 108)
164 COHÉSION ET COHÉRENCE

Dans l’exemple suivant, ce n’est que la dernière phrase du paragraphe qui


permet d’interpréter, à rebours, les phrases précédentes comme du discours
indirect libre, bivocal par définition, et permettant, par conséquent, la super-
position des niveaux énonciatifs :
Des mouettes en grand nombre voltigeaient autour de ma cange et se précipi-
taient avec des cris aigus sur le pain que les matelots leur jetaient.
Tu crois peut-être qu’elles le mangent ! Non, elles vont le déposer sur un banc
placé devant le tombeau de Cheikh-Saïd, afin qu’il puisse servir de nourriture
aux pèlerins et aux voyageurs.
Voilà du moins ce que me raconta Reïs-Ibrahim. (p. 107-108)

L’explication rationnelle (les mouettes mangent les miettes de pain) est


rejetée ironiquement comme absurde, tandis que l’explication merveilleuse
est assertée sans aucune mise à distance visible. Le caractère intentionnel de
l’action des mouettes est, au contraire, renforcé par la locution conjonctive
finale, « afin que » et par la périphrase modale « puisse servir ». La source
énonciative révélée à la fin du paragraphe oblige à une relecture de l’extrait et
à une interprétation humoristique. Quelques pages plus loin, Maxime Du
Camp poursuit en mêlant décor réel et conte merveilleux :
Et j’ai pensé que c’était là que devaient habiter les héros des contes de l’Orient,
la fée des roseaux verts et le génie des sombres eaux. (p. 137)

Ce brouillage générique joue en faveur du rétablissement de la cohésion


entre anecdotes merveilleuses et discours du voyageur. Des procédés linguis-
tiques assurent de même le « rattrapage » temporel et énonciatif et ont pour
vocation de lisser l’hétérogénéité tout en l’exhibant.

L’hétérogénéité montrée

Mise en scène de la limite : les marqueurs d’intégration

L’hétérogénéité est montrée au bénéfice de la continuité discursive. Même si


la séquence digressive est clairement délimitée dans ce corpus, le souci du
narrateur est toujours de prévenir l’objection du hors-sujet et, tout en exhi-
bant les limites de l’îlot descriptif, de l’intégrer dans la trame discursive en
essayant de le légitimer. Le vocabulaire métatextuel désigne clairement la
séquence digressive comme une histoire close avec des termes comme anec-
dote même ou ses avatars tels histoire, historiette, légende.
Les éléments se répondent quelquefois symétriquement de part et d’autre
de la séquence anecdotique, à la manière de parenthèses ouvrante et fer-
mante, par exemple avec l’emploi de voici utilisé selon la distribution cano-
nique en ouverture de l’anecdote ; la clôture étant assurée par l’anaphore
lexicale (« cet événement merveilleux ») :
LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 165

C’était le dossêh (piétinement), dont voici l’origine. […]


C’est en commémoration de cet événement merveilleux qu’on exécute le dos-
sêh ; seulement, à cette heure, au lieu d’étendre des bouteilles et des flacons
sous les pas du cheval, on y met des hommes. (p. 60)

ou bien, par la reprise lexicale d’un même verbe qui subit une variation
aspectuelle et un changement de sujet. La place inversée de celui-ci établit par
ailleurs une structure en chiasme qui paraît bien fonctionner comme un
indice de clôture :
Les Arabes appellent cette dernière pyramide le monument de la fille. Est-ce
qu’ils ont eu connaissance de cette légende charmante que racontent Héro-
dote, Diodore et Strabon ? (p. 70)
Je t’en prie, cher Théophile, ne parle de la légende que je viens de te raconter à
aucun membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. (p. 72)

Une seule anecdote est dépourvue d’indices métatextuels de clôture ou


plutôt la fin de l’histoire racontée coïncide avec la fin de sa narration. Il s’agit
de l’anecdote historique du massacre des mameluks en 1811 ordonné par
Méhémet-Ali qui se termine par l’exécution d’un rescapé : la dernière phrase,
avant la reprise de la narration du voyage, est consacrée à l’exécution du seul
homme qui a échappé au massacre : « Huit jours après, il fut saisi et décapité »
(p. 79) C’est l’exemple le plus parfait de lissage entre les deux types de récits.
Quoi qu’il en soit, Du Camp, en bon narrateur, cultive l’art des transitions.

L’anaphore
L’insertion d’une anecdote est motivée par la logique associative : le
caractère fortuit de l’anecdote s’inscrit comme naturellement dans les aléas
d’une conversation ou dans ceux de l’itinéraire spatial. Le cheminement dis-
cursif est similaire au déplacement dans l’espace qui fait rencontrer divers
lieux sur lesquels rebondit l’imagination du voyageur : celui-ci évoque des
anecdotes qui se sont déroulées dans les lieux mêmes qu’il traverse mais à
une autre époque ; l’adverbe de lieu déictique et anaphorique là, en mainte-
nant l’identité de la référence, sert alors de relais entre le discours-cadre et
l’anecdote enchâssée.
On arrive au vieux Kaire, la Babylone de l’ancienne Égypte.
Ce fut là qu’Amr-Ben-El-Âs planta sa tente sur laquelle un pigeon s’arrêta et ce
fut là qu’il bâtit sa mosquée. (p. 47)
C’est là que les mameluks furent massacrés sans possibilité de fuite ou de
défense, le 1er mars 1811, par ordre de Méhémet-Ali. (p. 79)

La variation d’un seul paramètre ouvre un feuilleté temporel qui se déplie


autour du lieu ; celui-ci joue alors le rôle de pivot explicite et assure l’enchaî-
nement des deux types de discours.
Le fil du discours est aussi maintenu lorsqu’un lien logique de cause à
effet est apparemment invoqué :
166 COHÉSION ET COHÉRENCE

Puisque je te parle de Méhémet-Ali, […] je te raconterai sur lui une courte


anecdote fort caractéristique et peu connue. (p. 9)

Mais cette proposition subordonnée qui table sur l’évidence du puisque


inaugural comme connecteur entre les deux récits, ne fait que jouer sur les
hasards du style épistolaire, qui veut mimer le naturel d’une conversation
ordinaire10. Cette phrase est une charnière, à la fois rattachée en amont dans
le texte et en aval, par le biais du futur équivalent ici à un futur périphras-
tique de valeur aspectuelle.

Le lien de causalité
Une anecdote se donne comme explication d’une observation visuelle
première :
Près du kébla principal de la mosquée, parmi les colonnes qui l’entourent, il en
est une dont le fût se distingue par une dépression assez sensible et par une
veine qui semble avoir été cinglée après coup. (p. 49)

Semble sert de tremplin à l’explication légendaire. Là encore, la cohésion


est maintenue par le biais du lien logique de causalité ; le verbe modalisateur
semble joue un double rôle : il est à la fois l’élément qui autorise et même
réclame une interrogation et une réponse à cette interrogation, fournie par
l’anecdote, mais aussi l’élément sur lequel le discours pivote et bascule dans
l’imaginaire et le légendaire.

Rattrapage temporel
Pour les anecdotes qui introduisent un décalage dans le temps, la clôture
de la séquence assure le « rattrapage temporel » par le biais des adverbes
encore ou depuis, qui établissent la continuité du passé à l’époque de la nar-
ration. On glisse d’un plan d’énonciation à l’autre ; il se produit une interac-
tion entre deux époques, le moment de l’histoire et le moment de l’énoncia-
tion. L’emploi de ces adverbes temporels indifféremment pour les anecdotes
historiques ou légendaires contribue à brouiller les catégories.
La dépression et la veine cinglée qu’on y voit encore sont la trace de la main et
du coup de fouet du khalife. (p. 50)
On montre encore, sur une pointe de rochers placée près du Nil, un marabout
qui est le tombeau de Bellal. (p. 172)
« Garde tes fruits, homme méchant, répondit Hadji Abdoul-Aziz ; qu’ils
deviennent aussi durs que ton cœur, et que ton champ soit aussi stérile que ton
âme. » Aussitôt les pastèques furent changées en blocs de granit, et le sable
envahit le champ, qui depuis ne put jamais rien produire. (p. 304)

10. Voir Jaubert, 1993.


LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 167

Rattrapage énonciatif
Un « rattrapage » peut gommer les disparités entre deux niveaux énoncia-
tifs d’une part en jouant sur les modalités de la parole rapportée, d’autre part
en quittant ostensiblement le domaine de l’anecdotique pour retrouver la
sphère de l’énonciation première et s’élever, dans une démarche inductive, au
cas général. L’exemple suivant illustre le premier type de lissage énonciatif :
Mon guide, Temsah, me raconta à voix basse que toutes les nuits on voyait
nager, sur les eaux fangeuses et épaisses de ce lac, un vaisseau d’or manœuvré
par des femmes d’argent et traîné par un gros poisson bleu. Plusieurs Arabes
ont déjà tenté de s’en emparer, mais le navire disparaît en fumée dès qu’on s’en
approche. (p. 232)

Cet extrait commence par une phrase au style indirect : le verbe de parole
introducteur « me raconta » identifie clairement la source énonciative. À
mesure que la phrase se déplie, l’identité du locuteur premier s’estompe pour
disparaître complètement dans la seconde phrase. L’extrait se termine en
effet sur un segment dépourvu de toute marque modalisatrice et qu’on pour-
rait attribuer à la voix même du narrateur. En contexte cependant, la phrase
peut être interprétée comme un fragment de discours indirect libre, illustra-
tion parfaite de la bivocalité du discours. Il en résulte une homogénéisation
des deux discours, celui de Temsah, celui du voyageur-narrateur.
Le second type de lissage énonciatif est opéré par la conclusion d’une
anecdote qui joue sur le pathos du voyageur : elle opère ainsi une homogé-
néisation des deux types de récit en abolissant la distance énonciative ins-
taurée par l’anecdote et en recentrant le discours autour du « je », par le
biais de vocabulaire axiologique qui permet l’interprétation de l’anecdote
par le narrateur et oriente, ce faisant, celle de l’allocutaire. Après l’anecdote
sur Méhémet-Ali, le narrateur conclut :
C’est un fait qui m’a beaucoup touché. Ce pauvre vieillard qui, dans ses temps
de gloire, avait été cruellement abandonné par la politique de Louis-Philippe,
rêvant, malgré ses facultés défaillantes, la reconstitution d’une royauté irré-
missiblement perdue, m’a toujours semblé une de ces ironies providentielles
dont le bon Dieu nous fait des leçons que nous nous obstinons à ne jamais
comprendre. (p. 10)

Le vocabulaire affectif permet d’énoncer un jugement sur cette histoire


particulière qui a été le pivot d’une anecdote puis d’élargir la conclusion à la
sphère de l’Humanité. L’emploi du nous réitéré assure ainsi le lissage entre les
deux discours, l’anecdotique et l’universel qui est en fait le but du récit de
voyage, adressé à un allocutaire identifié, mais celui-ci ne fonctionne que
comme relais du lecteur virtuel.
168 COHÉSION ET COHÉRENCE

Cohésion paradigmatique

La particularité du récit de voyage réside dans le fait que son matériau existe
indépendamment de sa mise en forme. Le voyage préexiste à son récit. Dans
tout écrit qui se prévaut d’être compte rendu authentique, l’invention du nar-
rateur est limitée de fait par le contrat de lecture proposé. De manière simi-
laire, Maxime Du Camp n’invente pas d’anecdote ; dès lors, on peut suppo-
ser qu’en tant qu’histoires autonomes, celles-ci préexistent au récit de voyage
qui n’en est que le porte-voix. Toutefois, la sélection de ces anecdotes et leur
insertion dans le récit final du voyageur les situe dans une nouvelle perspec-
tive. En regard les unes des autres, elles se répondent et finalement contri-
buent à la cohésion du texte : l’inscription dans la chaîne du discours, qui
brise la cohésion syntagmatique sur différents plans, joue en faveur d’une
cohésion paradigmatique. L’effet de récurrence de ce phénomène digressif
contribue à lui donner une autre valeur. L’anecdote-digression se multiplie et,
réitérant la déviation, elle acquiert la légitimité que finissent par avoir les
erreurs répétées. On aboutit peut-être même à une inversion de priorité :
toute la narration du voyageur ne servirait que de ciment entre tous ces frag-
ments, entre toutes ces historiettes rapportées et qui deviennent paradoxale-
ment gage de référentialité. Le discours du narrateur ne serait que discours
autour des anecdotes.
Sur le plan formel, certaines constantes thématiques, énonciatives ou syn-
taxiques relient les anecdotes entre elles : cette chaîne qui se construit par-
delà le texte-cadre contribue même à la cohésion syntagmatique du récit de
voyage. Chaque anecdote brise apparemment la linéarité du texte mais elle
est aussi annonce de l’anecdote suivante ; la brèche ainsi ouverte est toujours
en attente d’une nouvelle brèche similaire qui la referme en la remplaçant. Ce
parcours d’une ouverture à l’autre est accompli par le lecteur, seule instance
qui peut percevoir la cohérence du récit de voyage.

L’anecdote comme facteur de cohérence

Cohérence pragmatique

L’allocutaire est, pour cette œuvre, identifié puisqu’il s’agit de Théophile


Gautier. Maxime Du Camp en fait à la fois l’initiateur et le dédicataire de son
récit de manière explicite, en citant ses encouragements notamment dans la
« préface » :
Essaye de faire partager aux autres les jouissances que tu as éprouvées ;
raconte ce que tu as vu, d’autres en tireront les conséquences devant lesquelles
tu sembles reculer ; chante ta chanson, quelle qu’elle soit, une voix se trouvera
peut-être pour qui elle aura été écrite. (Préface, Chaville, 6 juin 1853)
LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 169

Tout au long de ses lettres de voyage écrites cependant après le retour en


France et à partir des notes de voyage, les marques d’allocution sont récur-
rentes. Cet allocutaire sert de balise ; il est l’élément fixe vers lequel converge
le faisceau constitué par les multiples fragments du discours du voyageur. Il
est en fait une image du lecteur virtuel, le représentant d’une communauté
homogène, celle à laquelle appartient le narrateur même11. La figure du lec-
teur qui se dessine constitue donc une entité homogène qui sert de point de
repère au discours du voyageur. C’est le parcours de la lecture cursive ou
récursive qui finalement donne son unité à l’œuvre et sa cohérence. L’attitude
du lecteur face à des digressions peut être ambivalente : soit il gomme les dis-
parités éventuelles, élude les excursus et reconstitue la linéarité du voyage et
de son récit, soit au contraire il est sensible aux retours d’éléments similaires,
au rythme institué par les anecdotes digressives qu’il inscrit dans une nou-
velle chaîne signifiante, en considérant le récit-cadre comme subsidiaire,
ancillaire de l’anecdote. De fait, tout le discours de Maxime Du Camp est
orienté par un allocutaire réel et, au-delà, par une image préconçue du lec-
teur virtuel. L’interaction entre celui qui écrit et celui qui lit influe sur la
forme du récit de voyage. L’anecdote digressive, dans cette stratégie énoncia-
tive dialogique, a un enjeu pragmatique évident.
L’ethos12 du narrateur-voyageur transparaît dans son discours : il est
celui qui a vu et qui transcrit avec la plus grande transparence possible : c’est
en tout cas le pacte de lecture inaugural du récit de voyage en général et du
Nil en particulier ; Du Camp entreprend d’écrire « ce qu’[il] a vu dans les
pays lumineux qu’[il] a parcourus », toujours en quête « des vérités éparses
parmi les peuples qui couvrent la terre » (préface). La mission que se donne le
voyageur dans son récit est celle du témoin. Dès lors, il se trouve partagé
entre deux tendances du voyageur, divisé entre deux types de savoirs, la doxa
et l’epistemé, pour reprendre des notions de la rhétorique antique. Il est celui
qui sait, que la source de son savoir soit culturelle ou expérimentale. Les
deux types d’anecdotes se distribuent ainsi selon qu’elles sont merveilleuses
ou historiques. Le narrateur est l’écho de tout ce qu’il entend ou voit. Il est
investi du savoir et dispose du pouvoir de la parole, mais il est aussi astreint
au devoir de dire comme en témoigne cette formule à la modalité déontique
qui prétend satisfaire à la maxime conversationnelle de quantité – consistant
à fournir l’information pertinente maximale :
Il y a encore mille historiettes aussi sérieuses que les précédentes et dont je te
fais grâce ; cependant, il en est une que je ne dois pas oublier. (p. 74)

11. Le récit de voyage repose sur une trilogie, le narrateur français qui s’adresse à une collectivité,
second pilier du triptyque, susceptible de comprendre son discours avec ses implicites et ses présup-
posés éventuels donc qui doit appartenir à la même sphère socioculturelle que lui, et enfin le délo-
cuté, l’Autre, en l’occurrence l’Arabe, celui dont on parle et à qui on ne prête que rarement la
parole.
12. L’ethos peut être défini comme l’image que l’orateur projette de lui-même dans son discours et qui
contribue à sa crédibilité et à son autorité. Voir le rappel de R. Amossy (2000).
170 COHÉSION ET COHÉRENCE

Mais cette maxime est elle-même dominée par l’axiome de pertinence que
l’anecdote, par sa nature digressive, enfreint a priori. Néanmoins, si le dis-
cours est pourvoyeur d’un savoir nouveau – conformément à l’étymologie
qui désigne sous ce nom une chose non publiée – il se trouve alors légitimé.
C’est ainsi que les anecdotes trouvent leur raison d’être et contribuent à la
cohérence de l’œuvre. Maxime Du Camp insiste sur le caractère inédit de
l’une d’entre elles :
Puisque je te parle de Méhémet-Ali, dont, entre nous, on a trop exagéré la
valeur, je te raconterai sur lui une courte anecdote fort caractéristique et peu
connue.

Trois arguments sont avancés comme pour prévenir l’objection éven-


tuelle de hors-sujet : la brièveté, la représentativité et la nouveauté de l’anec-
dote.
Le voyageur est un témoin qui doit rendre compte de ce qu’il a vu ou
entendu pour une leçon de choses magistrale. Cependant, il n’écrit pas un
ouvrage strictement scientifique ; d’ailleurs, placer le récit sous l’égide de
Théophile Gautier paraît d’emblée lui conférer une tonalité plus littéraire. Le
récit de voyage se distingue de l’ouvrage savant par la veine romanesque qui
le traverse et qui se trouve concrétisée par la composition même des anec-
dotes digressives.
Incluses dans le récit de voyage, elles constituent en effet des micro-
histoires qui respectent une dynamique narrative. L’alternance entre passés
simples et imparfaits, spécifiques des textes narratifs, de même que la pré-
sence d’adverbes connecteurs temporels caractérisent plusieurs anecdotes ;
par exemple celle qui relate la fécondation inespérée du palmier femelle au
Jardin des Plantes à Paris par un palmier de Marseille ou encore l’histoire de
l’anachorète et des crocodiles :
Autrefois il y avait à Paris, au jardin des plantes, un palmier femelle ; il était
seul de son espèce et mourait de langueur ; chaque année, quand arrivait le
printemps, il espérait des baisers balsamiques, mais ceux-ci ne venaient
jamais, et le pauvre arbre se consumait dans les désirs de la stérilité.
Enfin, une fois, il conçut et porta des fruits. Les savants ébahis mirent leurs
lunettes et vinrent voir ce prodige.
Il n’y avait pas à en douter, un régime de jeunes dattes pendait sous les feuilles.
On fit des calculs alors, on rechercha où pouvait se trouver le palmier généra-
teur qui avait enfin eu pitié de cette longue chasteté involontaire. Le palmier
mâle le plus voisin se balançait dans le jardin botanique de Marseille.
Deux cents lieues à vol d’oiseau, un grain de pollen les avait parcourues sur
l’aile du vent pour que la loi même de la nature – qui est la reproduction – ne
fût pas plus longtemps outragée. (p. 183-184)

Un saint homme vivait autrefois au milieu des ruines d’Antinoë. La vieillesse


avait brisé sa vigueur, affaibli sa vue et perclus ses membres ; à peine trouvait-
il encore la force de faire ses ablutions.
Quant à ses prières, il les récitait mentalement tout le jour.
LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 171

Il n’avait d’autre serviteur qu’un âne qui chaque jour allait au fleuve puiser
l’eau nécessaire aux besoins de son maître ; il descendait au rivage, portant
dans sa bouche deux vases suspendus à un bâton, les emplissait l’un après
l’autre et revenait à la hutte qu’habitait le pieux cénobite.
Depuis deux ans jamais il n’avait failli à sa tâche. Un jour de grande chaleur et
qu’il était fort tourmenté par les mouches, il regarda le fleuve avec mélancolie
et pensa qu’il jouirait d’une bonne fraîcheur s’il pouvait se plonger dans les
ondes murmurantes ; le diable souffla quelques mauvais conseils dans ses
longues oreilles ; le pauvre innocent bourriquet ne sut pas résister aux tenta-
tions de l’esprit malin ; il déposa sur le bord ses vases encore vides et descendit
dans le Nil en brayant de plaisir. Un crocodile passait par là, il happa le bai-
gneur et n’en fit que deux bouchées.
Cependant l’anachorète attendait le retour de son âne ; il attendit le soir, il
attendit toute la nuit ; alors l’inquiétude serra son cœur ; il fit un grand effort,
se traîna jusqu’aux berges du Nil, et y trouvant les vases intacts, ne douta plus
que son serviteur fidèle n’eût été la proie d’un crocodile ; il leva les mains vers
le ciel, pria Dieu, invoqua le prophète, maudit les crocodiles et rentra dans sa
demeure en pleurant.
La malédiction a été féconde, car, depuis, jamais un crocodile n’a pu franchir
le Nil au delà de Cheikh-Abadeh. (p. 107-108)

La présence de l’allocutaire est manifeste au travers de toutes les marques


attendues d’allocution mais il peut aussi se dessiner en creux au travers d’opi-
nions que le narrateur lui prête ou encore au travers d’implicites qui fondent
les stéréotypes. L’incomplétude des énoncés n’est acceptable que si l’allocu-
taire est supposé capable de pallier les lacunes. Les anecdotes sont choisies en
fonction de deux motifs élus constantes a priori du peuple arabe décrit : la
violence et le merveilleux. L’énonciateur s’inscrit dans une topique qu’il
estime partagée par le groupe homogène qu’il construit comme lecteur de
son œuvre.
Je comprends que les Arabes, toujours cherchant le merveilleux, aient peuplé
ces solitudes avec les génies dont Éblis est le chef et que Soliman Ben Daoud
avait enchaînés sous son trône.

Ces différents facteurs qui impliquent la réception et son univers d’at-


tente font envisager le texte à un autre niveau, celui de son appartenance
générique.

Au niveau générique

De même que la récurrence de séquences anecdotiques construites sur le


même modèle contribue à la cohésion syntagmatique et paradigmatique du
récit de voyage, l’anecdote envisagée comme motif itératif d’un certain type
de récit peut être érigée en constante générique. Est-on alors dans l’ordre de
la cohésion ou de la cohérence du texte ? Si on envisage la relation inter-
textuelle entre les différents récits de voyage dans une perspective diachro-
nique, sans doute est-on dans le domaine de la cohésion ; si d’un point de vue
172 COHÉSION ET COHÉRENCE

synchronique, on suppose une relation d’inclusion d’un récit de voyage par-


ticulier par rapport à une norme, la relation architextuelle nous place du côté
de la cohérence. On peut alors suivre Jean-Marie Schaeffer pour qui l’archi-
texte n’est pas un ensemble de textes particuliers mais un modèle de lecture
construit par induction à partir d’un ensemble d’hypotextes (Schaeffer,
1989, p. 201), une sorte de texte idéal ou une matrice, construite sur des
récurrences ou stéréotypes. Le genre serait un intermédiaire entre les œuvres
et la littérature. La matrice du récit de voyage pourrait être l’anecdote qui
permet la traversée d’un espace-temps autre, la traversée d’autres discours, la
traversée des genres et définit un modèle générique, celui du récit de voyage.

Conclusion

L’anecdote digressive est, par nature, un élément d’hétérogénéité dans la


trame linéaire du récit de voyage : elle introduit une rupture sur le plan tem-
porel et énonciatif puisqu’elle se constitue comme un fragment autonome,
clos sur lui-même et répondant à ses propres critères de régulation. Elle est
un facteur de rupture de la cohésion du récit-cadre et menace de fait sa cohé-
rence, puisqu’elle intervient comme fragment parasite. Le récit-cadre a pour
rôle d’en délimiter les contours, de dessiner les frontières comme pour maî-
triser la dangereuse hétérogénéité. Il essaie de l’intégrer en exhibant son rôle
ancillaire par exemple en l’embrigadant dans une relation logique de causa-
lité, ou en l’enserrant entre des bornes. Le discours du narrateur tend à lisser
les aspérités temporelles et énonciatives pour rétablir le suivi de son discours
assuré par des marques cohésives explicites. À ce niveau, cohésion et cohé-
rence semblent solidaires : que celle-ci soit brisée et c’est la cohérence qui est
menacée ; qu’elle s’exhibe au contraire – quoique de manière rhétorique et
artificielle – et la cohérence semble rétablie. Toutefois, la cohérence fonda-
mentale du récit de voyage se passe de marqueurs explicites de cohésion et
repose paradoxalement sur l’anecdote même. Un traitement cumulatif, l’en-
filade des anecdotes, contribue à la cohésion syntagmatique et paradigma-
tique ; mieux encore, c’est du côté de la réception qui fait envisager la pers-
pective générique que le rôle de l’anecdote est le plus évident.
L’anecdote digressive est la matrice du récit de voyage à la fois dans sa
structure formelle et dans sa dialectique. Le premier aspect pourrait se résu-
mer dans l’opposition de l’ouvert et du fermé : le récit de voyage est souvent
défini comme un genre à la croisée d’autres genres. L’anecdote, élément clos
sur lui-même, contribue à ouvrir constamment le texte-cadre pour finale-
ment lui donner sa cohérence, donc le refermer. Les ruptures isotopiques, les
variations sont un des principes du genre pleinement illustrés par le paran-
gon de l’anecdote digressive, sorte de voyage dans le voyage. D’autre part,
quel motif plus représentatif que l’anecdote digressive peut-on trouver
comme illustration du mécanisme du récit de voyage ? Le voyageur est
LE STATUT DE L’ANECDOTE DIGRESSIVE 173

confronté au différent, à l’hétérogène au cours de son périple, qu’il s’efforce


de réduire pour le comprendre ; son récit, de manière similaire, est parsemé
des éléments insolites que sont les anecdotes digressives, comme une repré-
sentation verbale du choc de deux discours ou de deux univers. Tout l’effort
du narrateur est de lisser les différences pour rendre son discours cohérent,
comme le mouvement du voyageur est de réconcilier le même et l’autre pour
s’approprier l’univers qu’il perçoit.

Références bibliographiques

Texte étudié

Du Camp M., [1854], 1877, Le Nil, Égypte et Nubie, Paris, Hachette,


319 pages.

Ouvrages et articles critiques

Amossy R., 2000, L’argumentation dans le discours, Paris, Nathan.


Dupriez B., 1984, Gradus. Les procédés littéraires, Paris, Union générale
d’éditions (10/18).
Jaubert A., 1993, « À propos, que je te dise… et autres pertinentiseurs. Un
rapport entre les modalisateurs d’énonciation et les connecteurs proposi-
tionnels », Actes du XXe congrès international de linguistique et philo-
logie romanes, t. I, Tübingen, Francke Verlag, p. 317-328.
Magri V., 1995, Le discours sur l’Autre, Paris, Champion.
Maingueneau D., 1993, Le contexte de l’œuvre littéraire, Énonciation,
écrivain, société, Paris, Dunod.
Morier H., 1998, 5e édition, Dictionnaire de poétique et de rhétorique,
Paris, PUF (Grands dictionnaires).
Schaeffer J.-M., 1989, Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, Seuil (Poé-
tique).
Avatars de la cohésion dans les corpus.
Ordre des mots et coordonnants :
variations génériques

michel juillard

Introduction : la cohésion et le texte

Le concept de cohésion est apparu sous son acception actuelle vers la fin
des années soixante dans les travaux des linguistes anglophones (Halliday,
Huddleston, Quirk et l’école firthienne de Londres, Bolinger et les néo-struc-
turalistes américains)1. C’est probablement parce que l’anglais a un système
de marques flexionnelles très réduit (et qui ne cesse de se réduire) que s’y pose
de façon insistante la question de la cohésion, qui peut se définir comme l’en-
semble des relations signalant le texte (restreint parfois à une phrase) en tant
qu’entité sinon linguistique, du moins sémantique, communicative, fonc-
tionnelle, empirique ou pragmatique.
Selon M. A. K. Halliday (1985), les quatre principaux domaines où se
manifeste la cohésion seraient : la référence, l’ellipse, la conjonction (coordi-
nation et subordination) et les solidarités lexicales au sens le plus large (syno-
nymie, hyponymie, hypéronymie, paraphrase et périphrase, répétitions).
Pour Quirk (1985), la cohésion, fondatrice du texte, repose sur :
1) l’implication sémantique et pragmatique, c’est-à-dire les présupposi-
tions, les connaissances partagées, etc. (ce que Levinson appelle coherence,
mais il est bien seul chez les linguistes anglophones…2) ;

1. On se demandera si le concept jumeau parfois proposé de cohérence ne ressemblerait pas à un arte-


fact lié à la seule existence du mot dans la langue française, une fausse fenêtre pour la symétrie. Que
cette symétrie est illusoire est évident lorsque l’on constate qu’à la cohérence s’oppose l’incohé-
rence, tandis que la cohésion se présente toujours comme une valeur absolue. Les linguistes anglo-
phones continuent de se limiter à l’usage du seul vocable cohesion. Ainsi Douglas Biber : « Cohe-
sion refers to the integration which is achieved between different parts of a text by various types of
semantic and referential linkages. For example, “chains of reference” are a common phenomenon
of both spoken and written discourse, whereby clauses in sequence are referentially linked. The
components of the chain are different kinds of referring expressions (e. g. pronouns, proper nouns,
repeated noun-phrases, synonyms) referring to the same real world entities » (D. Biber et al., Gram-
mar of spoken and written English, 1999, p. 42). On pourra citer, comme produit théorique de la
disponibilité lexicale de l’idiome anglais, le couple peu utile compound-complex. En linguistique
comme ailleurs, la nature a horreur du vide et se plaît à occuper les cases disponibles.
2. S. Levinson, Pragmatics, 1992, p. 51, 107, 286, 288, 313-315.
176 COHÉSION ET COHÉRENCE

2) la mise en œuvre de la grammaire (coordination et subordination,


temps, aspect modalité, ordre des mots) ;
3) la ponctuation et l’intonation.
Il faudrait ajouter que la cohésion s’exerce aussi entre ces différents
champs. On serait alors tenté de dire que tout est cohésion, en deçà et au-delà
de la phrase, et qu’il ne saurait être question de proposer une étude exhaus-
tive du phénomène, à moins qu’elle ne prenne la forme d’une archi-lecture
par un archi-lecteur archi-intelligent.
C’est pourquoi je me contenterai provisoirement d’examiner quelques
avatars de la cohésion en montrant l’utilité du recours aux corpus, guidé par
l’intuition et assisté d’outils appropriés. Après avoir brièvement observé la
cohésion à l’œuvre dans quelques microcontextes, l’essentiel de mon travail
sera centré sur l’étude d’un ensemble de ses marqueurs priviligiés dans des
corpus de taille et de composition variables et mettra en évidence la relation
dialectique entre la parole et la langue, l’idiome et les genres. Je privilégierai
les résultats objectifs, sans nous interdire de suggérer des interprétations, lin-
guistiques, stylistiques ou littéraires, que le lecteur, selon ses préoccupations
et son goût du risque, pourra prolonger jusqu’où il le souhaite.

Le corpus à mains nues

Ma première illustration m’a été suggérée – hommage à la serendipity, art de


faire des découvertes heureuses et inattendues – par un exemple rencontré
récemment avec mes étudiants d’agrégation. Je me contenterai ici d’en offrir
un aperçu. Il s’agit de l’ordre des éléments de certains types de phrase en
anglais qui commencent par un groupe prépositionnel. Si l’on regarde
l’énoncé que les étudiants avaient à expliquer :
On every table was a gilt electric bellpush

on constate que l’ordre canonique sujet-verbe se trouve modifié. Les gram-


maires se contentent d’enregistrer le phénomène en disant que dans cette
situation (groupe prépositionnel initial) on pratique l’inversion. Quand on a
de la chance, on trouve un rapprochement avec la structure there + verbe
+ sujet, et c’est tout.
Si l’on a un peu lu et écouté, on a en mémoire nombre de contre-
exemples : il y a bien toujours un groupe prépositionnel initial mais il n’en-
traîne aucune modification de l’ordre sujet-verbe. Il serait tentant de décréter
exceptions ces exemples, puisqu’ils sont moins nombreux, et de s’en tenir là.
Or, si l’on va voir ce qui se passe dans les corpus, on constate que ce sont
des phénomènes de cohésion intraphrastique qui expliquent cette apparente
aberration. Point n’est besoin de gros programmes ni de logiciels statistiques
clés en mains pour commencer de tirer parti des corpus de qualité. Rien ne
remplace, pour les tâches fines, le contact immédiat et sans a priori avec les
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 177

données, l’ordinateur seul, même complété du meilleur des programmeurs,


n’ayant aucune compétence linguistique.
J’ai utilisé deux corpus : la base de données de la nouvelle édition du
grand dictionnaire d’Oxford (60 millions de mots, sur cédérom) et le BNC
(British National Corpus, 100 millions de mots, en ligne). J’ai au moyen
d’instructions élémentaires extrait tous les énoncés comportant un groupe
prépositionnel initial. En voici un petit échantillon :
Behind the loaded counter the proprietor and his assistants were weighing
chocolates and marrons glacés.
Behind the scientific smoke screen of statistical tables, graphs, codes etc. there
is a continuous propaganda for more.
Behind the whaleback of Kinder Low and Edale Head a storm was brewing.
In the afternoon they came unto a land in which it seemed always afternoon.
In the centre is an affluent fountain of the clearest water.
In the disc or surface are immersed hollow air-bladders.
On the 26th disasters accumulated.
On the anchor leg, M. C. Spence finished first.
On the chaussée just before it bissects, is a village named Belle Croix.
On the contrary, I found it fairly positive to announce that complaints were
down to one.
On the East coast had settled the Acadian loyalists.
On the eminencies beacons were established.
On the nape and back he struck them dead.
On the other hand, industry wants rates cut.
On the shore they found some adoratories or temples.

La lecture attentive des multiples exemples (plusieurs centaines par pré-


position en général) tirés de ces gros corpus et leur confrontation mutuelle
m’a permis petit à petit d’isoler les divers paramètres – tous aspects de la
cohésion – déclenchant l’inversion ou bloquant cette transformation : la
nature de la préposition, la composition et la détermination (définie ou indé-
finie) du groupe nominal associé, la nature du verbe : dans le cas du verbe be,
la différence entre auxiliaire et verbe existentiel. Interviennent aussi le type
de procès représenté par le verbe (état, processus, procès ponctuel ou télique,
les événements de Jean-Pierre Desclés, etc.), la ponctuation (présence ou
absence de virgule après le groupe prépositionnel initial), la présence ou l’ab-
sence de there en relais, l’époque et le niveau de langue et enfin la simulta-
néité variable de tous ces facteurs de cohésion3.

3. Mon étude portant sur quelques aspects de la cohésion, en particulier dans le domaine de la coor-
dination, et non sur l’inversion verbe-sujet après un groupe prépositionnel, on comprendra aisé-
ment que ne soient pas passés en revue les différents facteurs que nous nous contentons d’énumérer
afin de ne pas alourdir ni décentrer ce texte. Mais on peut tout aussi aisément concevoir une étude
de l’inversion au voisinage d’un groupe prépositionnel qui explorerait systématiquement les voies
que nous balisons à grands traits.
178 COHÉSION ET COHÉRENCE

Le corpus avec des gants

Même si le travail artisanal a ses charmes, il n’est pas interdit de chercher à


accéder à une image plus complète de la cohésion. Lorsque l’on s’intéresse à
un paysage, on peut souhaiter le voir de très près, le nez dans l’herbe, comme
nous venons de le faire ci-dessus ; il est au contraire loisible d’aspirer à une
vue plus générale, ne plus chercher à observer, d’un œil un peu myope, les
fleurettes et de chatoyants insectes mais vouloir mettre en relief les lignes et
les mouvements qui animent le visage de la nature. Il importe donc de choisir
la bonne hauteur, en évitant de se retrouver dans la situation de ce paysan de
la guerre d’Espagne qui ne reconnaissait pas les champs où il avait passé sa
vie, parce que, pour la première fois, il les survolait en avion4. Il faut pour
cela faire un usage judicieux, avec le bon réglage, de l’altitude ou de la focale,
c’est-à-dire poser aux machines à classer les données les questions perti-
nentes. On ne se contentera donc pas de simples écarts réduits et Khi-deux,
comme à l’époque héroïque où l’analyse factorielle était le comble de la tech-
nicité et tenait souvent lieu d’analyse véritablement linguistique. On préfé-
rera mettre en œuvre les concepts fondamentaux de la topologie, appliquée
aux unités syntaxiques occupant l’espace du texte, pour dégager des schémas
arborés à la plus grande lisibilité possible.

Coordination et cohésion

D’éminents linguistes comme Halliday et Quirk, je le rappelais en définissant


mon propos, placent la coordination, donc les marqueurs qui la manifestent
à la surface des énoncés, au premier rang des instruments de la cohésion5.
Ces marqueurs sont dépourvus d’ambiguïté et sont d’autant plus abondants
que l’anglais recourt très peu à la juxtaposition. La coordination zéro ne lais-
serait pas de trace graphique à la surface des énoncés et se prêterait assez mal
à l’étude que nous je propose. J’ai donc cherché à voir, par le biais d’une
image totale de la distribution des données numériques, comment se com-
portaient ces entités dans trois corpus, assez différents pour donner une large
assise à mes résultats : un corpus de poésie contemporaine, trois romans de la
même époque et un gros corpus échantillonné, étiqueté morphologiquement
et syntaxiquement. Avant de faire paraître les arbres représentant ces agents
syntaxiques de cohésion, il est nécessaire de décrire brièvement les corpus et
la méthode d’analyse.

4. L’Espoir (Sierra de Teruel), film réalisé par André Malraux, 1939.


5. Il est utile de rappeler ici que Claude Hagège reconnaît trois relations syntaxiques universelles : la
prédication, la détermination et la coordination (La structure des langues, 1982).
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 179

Les corpus
Le premier corpus est un ensemble de textes poétiques, saisis et codés syn-
taxiquement par mes soins dont on trouvera la description détaillée dans
mon ouvrage L’expression poétique chez C. Day Lewis. Vocabulaire, syn-
taxe, métaphore (1986). Le corpus de romans est constitué de trois textes
connus des années cinquante6. C’est le troisième ensemble, le corpus LOB,
qui demande la description la plus détaillée en raison de son dosage judicieux
des variétés ou genres de la langue écrite, qualité que complète avec bonheur
un codage syntaxique exemplaire. On est loin, avec un ensemble de ce niveau,
des bases attrape-tout codées à la hussarde ou pas codées du tout mais ser-
vant néanmoins de matériau à des réflexions se voulant linguistiques.
Cette base de données textuelles est l’homologue pour l’anglais britan-
nique du corpus de Brown University constitué par W. Nelson Francis et
H. Kucera à la fin des années soixante et encore en cours d’exploitation ; on
le connaît en anglais sous le nom de LOB Corpus car il est le fruit de la coopé-
ration entre les universités de Lancaster, Oslo et Bergen7. Il se compose de
500 échantillons de chacun 2 000 mots environ provenant de textes publiés
en 1961 dans des domaines très variés de façon à illustrer les principaux
domaines de l’expression écrite. Voici la liste des catégories de textes avec
leur étiquette anglaise et le nombre d’échantillons :
Catégorie A Press : reportage (44 échantillons)
Catégorie B Press : editorial (27 échantillons)
Catégorie C Press : reviews (17 échantillons)
Catégorie D Religion (17 échantillons)
Catégorie E Skills, trades and hobbies (38 échantillons)
Catégorie F Popular lore (44 échantillons)
Catégorie G Belles lettres, biography, essays (77 échantillons)
Catégorie H Miscellaneous (government documents,
foundation reports, industry reports,
college catalogue, industry house organ) (30 échantillons)
Catégorie J Learned and scientific writings (80 échantillons)
Catégorie K General fiction (29 échantillons)
Catégorie L Mystery and detective fiction (24 échantillons)
Catégorie M Science fiction (6 échantillons)
Catégorie N Adventure and western fiction (29 échantillons)
Catégorie P Romance and love story (9 échantillons)
Catégorie R Humour (9 échantillons)

6. Il s’agit de : I. Fleming, Dr No, J. Cape, 1958, I. Murdoch, The Bell, J. Cape, 1958 et J. Wain, Hurry
on down, Secker & Warburg, 1953. Les données initiales, revues, corrigées et normalisées par mes
soins, proviennent de l’Oxford Computer Archive of Modern English. Voici l’étendue de chacun
des textes (nombre de mots) : Fleming 79 748, Murdoch 116 204, Wain 91 114, (ensemble du cor-
pus : 287 066 mots).
7. Pour plus de détails techniques et historiques on consultera S. Johansson, « The LOB Corpus of
British texts : presentation and comments », 1980.
180 COHÉSION ET COHÉRENCE

Ces textes sont en cours d’exploitation dans divers centres de recherche


anglophone. L’équipe la plus active est réunie à Bergen autour de Knut
Hofland et Stig Johansson, qui se préoccupent actuellement des différences
entre les dialectes américain et britannique telles qu’on peut les appréhender
à travers le corpus LOB et le corpus Brown8.

L’analyse arborée
L’outil conceptuel permettant d’accéder à cette image totale des relations
entre les objets étudiés, ici les coordonnants, facteurs privilégiés de la cohé-
sion, s’appelle l’analyse arborée et met en œuvre les concepts fondamentaux
de la topologie, domaine des mathématiques consacré à l’étude des propriétés
qualitatives et des positions relatives des êtres géométriques. L’analyse arborée
au sens le plus large est très ancienne puisque le philosophe grec néoplatoni-
cien Porphyre (233-301) l’utilisait déjà pour représenter la hiérarchie des
concepts conduisant de la substance à l’humain sous la forme d’une imbrica-
tion de choix binaires. On connaît les arbres généalogiques, les pedigrees, les
organigrammes, les arbres de Tesnière et ceux de Chomsky. Les arbres propo-
sés par la théorie mathématique classique sont le plus souvent des arbres ultra-
métriques ou dendrogrammes9. Ces arbres hiérarchiques sont des arbres plan-
tés c’est-à-dire que les éléments terminaux ou feuilles sont reliés au sommet ou
racine par des branches ou arêtes de telle sorte que toutes les feuilles sont équi-
distantes de la racine. La distance entre deux sommets se mesure par la lon-
gueur du chemin qui les réunit ; tous les sommets sont équidistants les uns des
autres. Ce modèle ultramétrique a deux avantages : la notion de classe est défi-
nie sans ambiguïté ; la distance d’une feuille à un nœud indique le niveau de
formation d’une classe. Si l’on cherche au contraire à mettre en évidence des
traits communs, des similitudes de comportement entre les objets étudiés, si
l’on s’attache moins à constituer des catégories étanches qu’à déceler parmi les
objets ce que Wittgenstein appelait un air de famille10, on préférera abandon-
ner les arbres hiérarchiques et représenter les données au moyen d’arbres non
orientés, non plantés semblables aux arbres phylogénétiques des naturalistes.
Un algorithme permet de représenter une matrice de chiffres (tableau d’occur-
rences) sous forme d’arbre non planté11. On comprend aisément l’intérêt de
l’utilisation de ces arbres non plantés, où le souci de hiérarchie s’efface devant
l’importance accordée aux regroupements selon affinités ou aversions, dans le

8. K. Hofland et S. Johansson, Word Frequencies in British and American English, 1982. Que les
auteurs trouvent ici l’expression de mes remerciements.
9. Il en existe des illustrations variées dans un ouvrage collectif de linguistes et de mathématiciens,
L’analyse arborée des données textuelles, X. Luong éd., 1989.
10. « Innerhalb der Familie gibt es eine Familienähnlichkeit ; während es auch zwischen Mitgliedern
verschiedener Familien eine Ähnlichkeit gibt. » Vermischte Bemerkungen, Philosophische Unter-
suchungen, 1953.
11. La théorie sur laquelle reposent ces analyses ainsi que les programmes informatiques correspon-
dants sont dus, nous le rappelons, à un mathématicien de notre laboratoire, X. Luong, qui a
consacré sa thèse de doctorat d’État à la topologie (Méthodes d’analyse arborée. Algorithmes,
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 181

domaine linguistique en général et singulièrement dans l’étude de la cohésion


telle que nous l’avons définie. Tout corpus linguistique est en effet riche en
éléments versatiles, marginaux, ambigus ou inclassables, et les phénomènes
de scalarité, de gradient, le cline, le squish y sont omniprésents12. L’algo-
rithme d’analyse et de représentation s’appuie sur les notions de groupement
et de score afin de construire selon une procédure itérative l’arbre correspon-
dant aux données. Les deux étapes principales de ce nouveau type d’analyse
arborée visent à :
1) dégager les objets les plus proches, c’est-à-dire qui appartiennent à un
même groupement ;
2) représenter chaque groupement par un objet moyen. Avec les objets
moyens et les objets ne faisant encore partie d’aucun groupement est consti-
tué un nouvel ensemble.
Le processus est itéré jusqu’à l’obtention de l’arbre entier. À chaque
étape, un indice d’agrégation permet d’apprécier la qualité des groupements
proposés par l’algorithme. Cet indice recourt à diverses mesures statistiques
(écart absolu moyen, écart quadratique moyen, coefficient de corrélation)
pour comparer les valeurs du tableau de dissimilarité, obtenu à partir des
données brutes (effectifs réels), aux distances arborées qui leur correspon-
dent calculées par l’algorithme.
Du point de vue pratique, le logiciel permet de saisir les données numé-
riques (ici les effectifs des divers coordonnants) au clavier, de les soumettre à
l’algorithme puis de voir à l’écran l’arbre proposé et de l’imprimer après
avoir étiqueté les variables (feuilles de l’arbre).

Les coordonnants en poésie contemporaine


L’arbre 1 donne l’image globale des solidarités entre conjonctions de
coordination dans le corpus de poésie contemporaine :
Figure 1 :
Les coordonnants dans le corpus de poésie

applications, Université Paris V, 1988) ; qu’il trouve ici l’expression de nos remerciements. Pour
une présentation détaillée de la théorie et de ses applications linguistiques, se reporter à
M. Juillard et X. Luong, « Unrooted trees revisited : topology and poetic data », 1989.
12. Voir par exemple à ce sujet des études désormais classiques : D. Bolinger, Generality, Gradience and
the All-or-None, 1961 ; J. R. Ross, « The category squish : endstation hauptwort », 1972 ; et id.,
« A fake squish », 1973.
182 COHÉSION ET COHÉRENCE

L’arbre présente une structure frappante, moins ramifiée que rayonnée,


moins arborée que buissonneuse. Un nœud principal émet des branches de
longueur inégale. La plus courte de ces branches porte le nœud secondaire où
sont fixées les deux feuilles les plus rapprochées and et but, qui constituent
un groupement autonome très fort (distances très courtes), s’opposant à tous
les autres coordonnants considérés ensemble ou séparément. La forme
d’arbre en boule de la figure 1 est la contrepartie visuelle des tropismes des
unités dans les textes et du rôle qu’elles jouent donc dans l’exercice de la
cohésion. Les autres coordonnants les plus proches du groupe and-but sont
then, or et yet qui ont parfois des emplois concurrents mais sont assez spécia-
lisés pour refuser toute union et nier toute affinité sauf leur opposition com-
mune au couple fondamental and-but. Parmi les trois unités restantes margi-
nales par leurs effectifs (nor, neither, either) on ne peut que souligner la
grande indépendance et les dispositions asociales de either.
Il est intéressant de voir maintenant comment se modifient les groupe-
ments et l’économie générale de la cohésion dans ce corpus lorsqu’on ajoute
à ces 8 coordonnants centraux les éléments plus périphériques than et which
(figure 2).
Figure 2 :
Les coordonnants avec than et which

Les principales informations manifestées dans la structure de l’arbre pré-


cédent ne sont bien sûr pas remises en cause, mais elles sont complétées, pro-
longées par cette nouvelle représentation de la cohésion vue à travers la coor-
dination. L’opposition fondamentale entre le couple très soudé and-but et les
autres éléments pris en compte subsiste comme la principale caractéristique
de leur répartition en discours dans le texte du poète. La structure de l’arbre
est pourtant sensiblement différente. L’intrusion de than et which dans le
groupe conduit à une structure plus ramifiée, plus proprement arborée avec
quatre nœuds et quatre sous-ensembles, deux d’entre eux comportant trois
éléments (either, or, which et then, than, yet), les autres n’en comportant que
deux (but, and et neither, nor). Then et yet se trouvent rapprochés, ce que
symbolisent leur appartenance au même nœud, comme dans la figure 1, mais
surtout des distances arborées beaucoup plus réduites, c’est-à-dire des arêtes
ou branches nettement plus courtes. Ils sont assez étroitement associés à than
et l’on voit donc réunis dans ce trio des éléments au sémantisme commun, si
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 183

l’on tient compte des parentés historiques de then et than. Neither et nor se
trouvent ici associés et gardent leurs distances vis-à-vis des autres membres
du groupe. L’autre élément ajouté, which, ne trouve pas de partenaire proche
et se voit rattaché par défaut à either et or avec davantage d’affinités pour ce
dernier sans qu’on puisse encore proposer d’explication syntaxique ou stylis-
tique. Il faut enfin attirer l’attention sur l’opposition entre deux sous-groupes
égaux par leur importance numérique mais très différents par leurs caracté-
ristiques topologiques. L’arbre comporte en effet une partie aux branches
denses et courtes ayant pour feuilles des éléments très solidaires : but et and
d’une part, et à un degré moindre than, then et yet. L’autre sous-groupe, éga-
lement formé de deux ensembles réunissant respectivement deux et trois uni-
tés, est un rassemblement lâche de coordonnants (either, or, which, neither,
nor). La principale caractéristique commune de ces individus sans grand
relief dans les lignes mêmes du corpus se retrouve ici ; elle est de s’opposer à
la partie la plus touffue de l’arbre, qui regroupe les forces vives de la coordi-
nation facteur fondamental de cohésion. Il convient de dire ici qu’il est pos-
sible de rattacher la forte spécificité de la poésie par rapport à tout type de
prose au fonctionnement particulier du langage que le genre illustre. La fonc-
tion poétique du langage, visée sur le message et projection constante du
principe d’équivalence, y est omniprésente et fait aussi appel à des éléments
qui échappent au type d’analyse conduit ici : schémas phoniques et ryth-
miques, longueur du vers, interactions entre le rythme et la syntaxe, réseaux
sémantiques sous-tendant symboles, métaphores, connotations et arché-
types13.
On peut se demander enfin ce qui dans ces affinités, aversions et indiffé-
rences entre coordonnants tient à la langue, au genre ou à l’individu. On
n’est bien sûr pas tenu d’apporter une réponse complète et définitive. Il est
loisible néanmoins de suggérer des virtualités, des tendances à la faveur de
comparaisons.

La cohésion dans trois romans contemporains

La figure 3 donne une image de la cohésion à travers la distribution des


principaux coordonnants dans trois romans (Fleming, Dr No, Murdoch,
The Bell, et Wain, Hurry on down).
L’arbre se signale d’emblée par un port beaucoup plus ramifié que les deux
précédentes figures, avec des grappes, des bouquets et des unités plus claire-
ment hiérarchisées. On remarque aisément qu’un sommet porte un groupe
bien individualisé qui rassemble quatre des éléments pris en compte (or, nor,
neither, either). Deux d’entre eux (or, nor) forment un couple très uni, comme
le montre la brièveté des arêtes qui permettent d’aller de l’un à l’autre. Les

13. Sur les interactions rythme-syntaxe et leur étude dans les corpus, on pourra lire M. Juillard, « La
syntaxe et le mètre : vers une poétique quantitative », 1983.
184 COHÉSION ET COHÉRENCE

Figure 3 :
Les coordonnants dans les romans

deux autres membres de ce groupe (either, neither) ont des relations plus
lâches à la fois entre eux et avec ces derniers. Les relations des quatre autres élé-
ments ne sont pas moins intéressantes. Les quatre coordonnants but, and, then
et yet s’opposent aux conjonctions corrélatives sans renoncer à leur individua-
lité propre. But est l’élément du groupe le moins éloigné, par son sens, ses
emplois et sa répartition, des feuilles de la partie inférieure de l’arbre, même s’il
vient se greffer sur un sommet secondaire. And et then eux aussi manifestent à
la fois leur individualité et un air de famille : ils sont, dans une certaine mesure
et dans certains contextes, interchangeables. Pourtant, chacun d’eux est irrem-
plaçable et la disparition d’un seul bouleverserait l’économie de tout le système
de la cohésion assumée par coordination. La structure de cette partie de l’arbre
traduit à merveille cette réalité linguistique à l’œuvre dans le corpus. Yet enfin
refuse de contracter toute union étroite. Ses spécificités, ses distributions, son
rôle modeste dans la mise en œuvre de la cohésion, le rattachent au deuxième
groupe, mais à bonne distance, au bout d’une assez longue branche.
La lecture du nouvel arbre (figure 4) obtenu en intégrant à l’ensemble ini-
tial les éléments which et than complète avec bonheur l’information déjà
recueillie.
Figure 4 :
Les coordonnants avec than et which dans les romans
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 185

Les coordonnants à virtualité corrélative refusent d’accueillir aucun des


nouveaux venus, et l’originalité collective du groupe either, neither, nor, or,
la spécificité de ces conjonctions dans la mise en œuvre de la cohésion, s’en
trouvent plus nettement soulignées, ce que manifeste l’allongement de l’arête
réunissant les deux sommets principaux de l’arbre14. Le changement le plus
important par rapport à l’arbre précédent est la place de than. Cette conjonc-
tion devient le partenaire favori de but, qui se trouvait esseulé, comme en
attente, sur un court rameau de l’arbre précédent. D’une façon un peu com-
parable, l’arrivée de which dans le groupe impose à yet une association sans
promiscuité distinguant ce couple original et peu enthousiaste, which gar-
dant ses distances, de tous les autres individus, regroupés ou isolés, de cette
petite société.
Il serait tentant à ce stade de l’exploration de comparer les indications de
ces deux arbres et celles des deux arbres figurant les coordonnants dans le cor-
pus poétique et de prétendre en déduire les traits caractérisant la cohésion en
prose et en poésie. Même si certaines constatations semblent s’imposer avec la
force des évidences, il serait imprudent de tirer des conclusions définitives.
L’examen de ces deux corpus ne permet pas en effet de faire le départ entre ce
qui appartient à l’individu et ce qui participe du genre ou du thème. D’autres
analyses de corpus variés permettant de croiser, d’isoler et de neutraliser l’in-
fluence de ces paramètres seront nécessaires, notre objectif actuel étant princi-
palement d’isoler et décrire des avatars de la cohésion telle que la définit
M. A. K. Halliday et en aucun cas de dresser une typologie complète des genres.

La cohésion et les coordonnants du corpus LOB

Figure 5 :
Les coordonnants dans le corpus LOB

14. Il convient de rappeler que la disposition dans l’espace de l’ensemble et l’angle des branches entre
elles ne sont pas pertinents. Seuls sont signifiants les groupements, les oppositions et la longueur
des branches ou arêtes.
186 COHÉSION ET COHÉRENCE

Nous avons soumis à l’analyse arborée les mêmes catégories grammati-


cales à l’œuvre dans un nouvel ensemble de textes anglais de prose, le corpus
LOB, et la figure 5 représente le nouvel avatar de la cohésion et reflète ainsi le
fonctionnement de la classe des coordonnants dans la linéarité de textes
appartenant à des genres divers.
Alors qu’en poésie un couple (and, but) assumait l’essentiel de la cohésion,
on voit ici se concurrencer deux couples qui occupent le cœur de l’arbre, yet-
but et and-nor, les liens de ces deux derniers étant à peine moins serrés. Les
quatre éléments restant se tiennent à bonne distance et s’opposent deux à
deux ; neither se rapproche timidement de l’individualiste then mais se trouve
assez voisin des éléments centraux. À la périphérie gravitent lâchement réunis
pour leur faire contrepoids, en lointains satellites de and et nor, either et or.
L’adjonction des données numériques de which et than ne modifie pas
l’ossature de l’arbre que l’on vient de décrire mais apporte d’intéressantes
informations.
Figure 6 :
Les coordonnants du corpus LOB avec which et than

Les éléments des couples but-yet et nor-and restent étroitement soudés de


part et d’autre de la branche maîtresse de l’arbre, les deux paires de coordon-
nants conservant la même distance entre elles. L’information nouvelle princi-
pale est l’autonomie accrue de either. Son ancien compagnon or, déjà excen-
tré dans la figure précédente, se sépare de lui pour s’agréger aux nouveaux
venus than et which.

Cohésion, coordination et types de textes

De même que nous avons montré à travers les précédents schémas arbo-
rés que deux grands genres littéraires fondamentaux, la poésie et le roman,
manifestaient chacun une gestion spécifique des conjonctions de coordina-
tion, l’on est en droit de se demander s’il ne serait pas possible, au sein d’un
même corpus de prose, d’affiner notre mise au point et de dégager des sous-
ensembles de textes aux caractéristiques génériques proches ou communes
par leur façon de mettre en œuvre les marqueurs de la coordination.
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 187

Constatant que le corpus LOB de textes d’anglais britannique s’articulait,


à l’image du corpus Brown d’anglais américain, autour de trois grands pôles :
la prose journalistique, les écrits scientifiques, les textes de fiction, nous avons
constitué trois grands ensembles de taille comparable reflétant cette division,
afin d’y mieux cerner les prédispositions des coordonnants dans leur rapport
au registre ou au genre. Nous ébaucherons l’analyse de la représentation
arborée de ces données. La figure 7 correspond aux textes à dominante jour-
nalistique.
Figure 7 : Presse

Il s’agit bien, dans la terminologie topologique, d’une figure arborée et


non étoilée. En effet, à un groupe assez serré associant en haut de la figure les
conjonctions corrélatives neither, either et nor, s’opposent d’une part le
couple then-or et surtout le trio formé des deux éléments les plus fréquents
du corpus and et but et de la conjonction yet, beaucoup moins fréquente,
mais souvent utilisée (en particulier dans la presse) avec une valeur quasi
synonyme de celle de but. La comparaison avec la figure 5 fera ressortir les
spécificités du genre journalistique dans son usage de la coordination, par
rapport à la norme indifférenciée de la totalité du corpus.
Figure 8 : Sciences
188 COHÉSION ET COHÉRENCE

Tout autre est l’image de la cohésion assurée par cette classe de connec-
teurs dans les textes à prépondérance scientifique.
L’architecture arborée est incontestable et tout aussi lisible avec trois
sous-ensembles et un élément isolé (or). Le trio either-neither-nor subsiste,
résistant au changement de genre, alors qu’il ne figurait pas comme tel dans
le corpus indifférencié (figure 5). L’élément or ne trouve pas de partenaire,
sans doute pour des raisons de fréquence tout autant que stylistiques : dans
les textes scientifiques, en particulier universitaires, on aura tendance à fuire
l’ambiguïté possible de ce petit mot de tous les jours et on lui préférera selon
le cas otherwise, else, if not ou même l’abréviation empruntée au latin i. e.
L’association la plus remarquable est le couple étroit and-yet, surtout si l’on
garde à l’esprit la distance qui séparait ces deux éléments dans la figure 5.
L’arbre suivant renvoie l’image de la cohésion portée par les coordonnants
dans les textes de fiction du corpus LOB ; c’est le plus finement structuré :
Figure 9 : Fiction

Ce beau graphe présente une architecture très lisible : deux groupes oppo-
sés de trois éléments, respectivement yet-either-nor et then-but-and, où
domine le couple but-and. Le trio à l’apparence solide des figures 7 et 8,
neither-either-nor, a volé en éclats. Les coordonnants or et neither, qui trou-
vaient des partenaires dans les sous-corpus précédemment analysés, manifes-
tent ici leur spécificité.
Ces différences très marquées d’affinités d’un coordonnant à l’autre amè-
nent naturellement à s’interroger sur les apparentements entre les sous-
ensembles de prose littéraire visant des publics divers et constituant le corpus
« fiction ».
En effet, si dans cette vaste population des textes d’imagination (romans
et nouvelles) figurent des sous-genres plus ou moins proches de la fiction
moyenne indifférenciée (catégorie K), il convient de se demander comment
des variétés telles que la science-fiction, le roman policier, les romans à l’eau
de rose et les romans de gare se distinguent les uns des autres par leur emploi
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 189

de la classe des coordonnants. Les programmes du logiciel d’analyse arborée


permettent de répondre à cette question.
En effet, dans notre démarche analytique et dans l’utilisation du logiciel,
les textes étaient, jusqu’à présent, des objets tandis que les connecteurs étu-
diés étaient des attributs ou des variables de ces objets et nous demandions
au logiciel de calculer les affinités et les oppositions de comportement entre
ces variables. Se poser la question des parentés entre sous-genres de la fiction
sous l’angle de leur usage de la coordination revient donc à considérer ce qui
était objet comme variable et inversement à transformer les variables de
l’arbre 9 en objets. Le logiciel d’analyse arborée utilisé ici permet cette trans-
formation et suggère d’intéressantes réponses.
Voici donc comment se structurent les sous-genres composant la fiction
dans le corpus en fonction de leur gestion des coordonnants au fil des textes:
Figure 10 :
Arbre inverse (sous-genres de la fiction)

Le groupe le plus serré associe la fiction générale (K) et les romans poli-
ciers et à énigme (L : mystery and detective fiction), tandis que les romans
d’aventure et les romans-western (N) forment une union un peu moins solide
avec le genre des romans à l’eau de rose (P). On peut voir dans ces deux
façons d’utiliser les opérateurs de la coordination le reflet de deux écritures
s’adressant à des publics de culture différente. La spécificité plus marquée des
catégories M (science-fiction) et R (humour) se traduit par leur indépendance
et leur refus de tout rapprochement.
Outre les affinités entre ces opérateurs de complexité syntaxique que sont
les coordonnants, il faut garder à l’esprit la fréquence variable d’un genre à
l’autre de ces entités et la présence plus ou moins affirmée des opérateurs ou
structures syntaxiques ou sémantiques concurrents. Revenant temporairement
à très basse altitude, on en montrera comme exemples deux ensembles d’énon-
cés où la même réalité s’exprime tantôt avec, tantôt sans la coordination :
Susie and Rodney went to Stretford together
Susie went to Stretford with Rodney
Rodney went to Stretford with Susie
Susie and Rodney are married
Susie is Rodney’s wife
Rodney is Susie’s husband
190 COHÉSION ET COHÉRENCE

Il est, d’un point de vue génétique, bien établi que la coordination se


manifeste d’abord par la juxtaposition puis par l’asyndète et que la coordina-
tion cède du terrain à la subordination au fur et à mesure que la communica-
tion se spécialise, dans le texte écrit – en particulier littéraire. Il convient de
ne pas oublier non plus la concurrence variable d’outils syntaxiques comme
les transformations participiales et relatives15. Ces solidarités rappelées, il est
donc tout à fait légitime, afin de compléter l’image offerte en effectuant la
mise au point, en gros plan et avec des angles variés, sur la coordination, de
prendre à nouveau un peu de hauteur sans pour autant abandonner notre
préoccupation initiale.

Cohésion et ensemble des classes syntaxiques

La cohésion, dans l’acception de Randolph Quirk ou de Michael A. K. Hal-


liday, s’exerce bien sûr dans tous les domaines, elle exprime la solidarité
régnant entre toutes les classes syntaxiques et ne saurait se limiter aux mots
grammaticaux parfois appelés mots outils. Ces mots outils ne sont pas
dénués de signification intrinsèque, et les mots dits lexicaux par la gram-
maire traditionnelle sont aussi les outils de structuration du discours et fac-
teurs de cohésion. Au reste, les linguistes actuels refusent cette dichotomie
artificielle et considèrent qu’un continuum traverse l’ensemble du lexique.
Halliday lui-même a proposé le concept de cline pour ce que d’autres
dénomment gradient, scalarité ou continuum16. On ne saurait non plus
durablement séparer le tissu conjonctif et le tissu osseux des autres
ensembles de cellules dans l’étude de l’anatomie. Le codage très rigoureux
du corpus LOB (un million de mots) permet d’asseoir l’analyse arborée et
les conclusions qu’on peut en tirer sur une base très solide. Les indices reflé-
tant la qualité arborée, la « treeness » de nos tracés sont tous très proches de
1, valeur maximale. La figure 11 manifeste les affinités distributionnelles
des diverses classes morpho-syntaxiques dans un sous-corpus constitué des
textes politiques, juridiques et gouvernementaux du corpus LOB (H, mis-
cellaneous prose, 60 000 mots).

15. Cette concurrence s’exerce dans la plupart des langues et l’on pourra lire avec intérêt dans ce même
volume le travail d’Éliane Kotler sur les relatifs de liaison chez Rabelais.
16. « We name the two ends of the continuum as different things, calling the first grammar and the
second vocabulary. This is because they look very different ; or rather more significantly, because
they lend themselves to different techniques of analysis. We have always had “grammars” and “dic-
tionaries”. Now it is perfectly possible to treat the whole phenomenon grammatically ; indeed in
my way of talking about it just now I was doing just that. It is equally possible to treat the whole
phenomenon lexically : at one end are content words, typically very specific in collocation and
often of rather low frequency, arranged in taxonomies based on relations like “a kind of” and “is a
part of” ; at the other are function words, of high frequency and unrestricted collocationally, which
relate the content words to each other and enable them to be constructed into various types of func-
tional configuration. » (M. A. K. Halliday, « Language as system and language as instance »,
Trends in Modern Linguistics, J. Svartvik éd., 1992, p. 63)
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 191

Figure 11 :
Sous-ensemble H du corpus LOB

Cette figure fait apparaître une opposition tranchée entre un groupe serré
occupant le haut de la figure et réunissant les constituants essentiels du
groupe nominal, déterminants et noms, et certains éléments plus périphé-
riques comme les prépositions et les adjectifs. La place des coordonnants sug-
gère que dans ces textes éminemment référentiels et à forte teneur en éléments
nominaux, la coordination sert principalement à produire des agrégats nomi-
naux complexes. Ceci est comme toujours confirmé par le retour aux textes.
Nous ne les citerons pas, car, outre l’alourdissement de ce texte, ceci impli-
querait un choix. Or, la supériorité de l’analyse arborée est précisément de
permettre d’éviter les remarques sporadiques.
La partie inférieure droite de la figure souligne ici le rôle mineur, ou plutôt
les affinités peu marquées sur l’arbre, du verbe et de ses satellites (auxiliaires
modaux et pronoms). Le placement des pronoms est des plus intéressants : ils
constituent un groupement lâche avec les auxiliaires et modaux, ces deux
catégories jouant un rôle secondaire dans la cohésion de ces textes référen-
tiels, dépourvus de dialogue, où la nécessité d’informer sans ambiguïté exige
la présence d’un vocabulaire spécialisé très riche en éléments nominaux au
contenu sémantique plus fort et plus varié que dans les entités manifestant en
surface la charnière verbale.
Figure 12 :
Sous-ensemble J du corpus LOB
192 COHÉSION ET COHÉRENCE

La cohésion entre classes syntaxiques s’exerce différemment dans un


autre ensemble de textes, toujours de prose spécialisée mais limitée au seul
domaine universitaire, c’est-à-dire articles scientifiques, thèses, cours,
manuels, etc. Cette dernière matérialisation de la cohésion entre classes syn-
taxiques prend forme sur la figure 12.
Cet arbre présente une silhouette beaucoup plus ouverte, plus étalée. La
figure est malgré tout nettement arborée, d’autres sous-ensembles de textes
pouvant donner lieu à de véritables structures en étoile. L’opposition entre le
pôle nominal (partie gauche de la figure) et le groupe verbal (partie droite) est
toujours perceptible17, mais les tropismes, les attirances et répulsions entre
différentes catégories grammaticales fondant la cohésion de l’ensemble s’y
manifestent avec moins d’insistance : on voit peu de groupes serrés et plu-
sieurs éléments, comme l’adjectif et le verbe, ne trouvent pas de partenaire.
On remarquera en outre que la coordination reste dans le camp nominal,
mais à bonne distance, tandis que la subordination fait cause commune avec
le pronom. Il ne s’agit pas d’une évidence ; dans d’autres parties du corpus en
effet, on voit la subordination rapprochée des auxiliaires et modaux, des
verbes, ou encore figurer dans un couple à part avec la seule coordination. La
plupart des catégories tendent à s’éviter et rechercher la périphérie de l’arbre,
à bonne distance les unes des autres.
Si l’on se reporte aux textes eux-mêmes, on constate qu’il s’agit de prose
universitaire référentielle ou spéculative, très nominale et totalement dépour-
vue de pronoms de dialogue, c’est-à-dire d’implication directe de l’énoncia-
teur. En outre, une forte proportion des phrases s’articule autour de prédicats
existentiels et de transformations passives.

Conclusion : aller plus loin

Il est possible, nous l’avons vu et nous pensons l’avoir prouvé, d’aborder la


cohésion sous divers angles (la phrase, le texte ou le corpus, la syntaxe ou le
lexique, etc.) et par le recours à des moyens multiples : la lecture sporadique
du texte (écrit ou oral), l’utilisation de la concordance ou la lecture exhaus-
tive par l’entremise de techniques les plus élaborées et les plus fiables de repré-
sentation des données. Les diverses images obtenues des distributions des
vocables dans l’espace du texte montrent à l’œuvre ce que l’on pourrait appe-
ler l’hyper-cohésion ou encore l’archi-cohésion. Si l’on s’intéresse aux dis-
tinctions entre genres, l’analyse arborée, par sa puissance et son exhaustivité,

17. Il importe ici de mettre en garde le lecteur devant le danger d’une lecture naïve qui ferait du groupe-
ment nominal dégagé par l’analyse arborée un équivalent du seul groupe nominal sujet, le verbe
étant le noyau du groupe prédicatif. Si le verbe et ses satellites constituent la charnière de la propo-
sition, le groupe nominal, parfois fort complexe dans les textes de prose à forte orientation référen-
tielle, peut figurer dans tous les constituants de la phrase, assumant tour à tour les fonctions
diverses de sujet, objet, objet prépositionnel, circonstant, attribut du sujet et attribut de l’objet.
ORDRE DES MOTS ET COORDONNANTS 193

est un profond révélateur des spécificités linguistiques et stylistiques des types


de textes18. Nous avons ainsi pu faire apparaître objectivement les variations
dans l’emploi de la coordination entre poésie et prose, puis les variations
entre prose de fiction et prose strictement référentielle, en modulant la taille
et la composition des ensembles de données et le choix des variables. Il reste-
rait à élargir l’assise de cette étude en augmentant simultanément la taille, la
diversité et l’amplitude du corpus. On pourrait ainsi s’acheminer vers une
typologie des genres de la prose en anglais britannique contemporain.
Quant aux procédures d’analyse elles-mêmes auxquelles nous avons eu
recours, elles peuvent s’améliorer encore. C’est ce que nous avons commencé
de montrer dans notre communication au dernier congrès international de
l’ALLC-ACH19 à Glasgow, où nous exposions pour la première fois les tech-
niques de fusion d’arbres20.
Notre préoccupation y était surtout méthodologique, mais nous ne déses-
pérons pas d’aller plus loin avec ce nouvel outil dans l’exploration du vaste
champ de la cohésion textuelle, dont le présent travail n’est qu’une étape.

Références bibliographiques

Biber D. et al., 1999, Grammar of Spoken and Written English, Londres,


Longman.
Bolinger D., 1961, Generality, Gradience and the All-or-None, La Haye,
Mouton.
—— 1977, Meaning and form, Londres, Longman.
Cloran C. et al. éd., 1996, Ways of Saying, Ways of Meaning : Selected
Papers of Ruqaya Hasan, Londres, Cassell.
Hagège C., 1982, La structure des langues, Paris, PUF (Que sais-je ?).
Halliday M. A. K. et Hasan R., 1976, Cohesion in English, Londres, Long-
man.
Halliday M. A. K., 1985, An Introduction to Functional Grammar,
Londres, Arnold.
Hofland K. et Johansson S., 1982, Word Frequencies in British and Ame-
rican English, Bergen, Norwegian Computing Centre for the Humani-
ties.
Huddleston R., 1984, Introduction to the Grammar of English, Cam-
bridge, Cambridge University Press.

18. La puissance de la méthode n’est pas qu’un avantage. Comme l’emploi de tous les modèles mathé-
matiques ou statistiques, elle impose au chercheur l’écrasante liberté et la lourde responsabilité de
l’interprétation linguistique, stylistique ou littéraire des schémas dégagés.
19. Association for Literary and Linguistic Computing - American Association for Computers and the
Humanities.
20. M. Juillard et X. Luong, « On consensus between tree-representations of linguistic data », 2001.
194 COHÉSION ET COHÉRENCE

Huddleston R. et Pullum G. K., 2002, The Cambridge Grammar of the


English Language, Cambridge, Cambridge University Press.
Johansson S., « The LOB Corpus of British texts : Presentation and Com-
ments », ALLC Journal, 1, 1980, p. 25-36.
Johansson S., Atwell E., Garside R. et Leech G., 1986, The Tagged LOB
Corpus, Users’Manual, Bergen, Norwegian Computing Centre for the
Humanities.
Juillard M. éd., 1983, CUMFID, n° 14, Hommage à Pierre Guiraud, Nice,
CNRS-URL 9.
Juillard M., 1983, L’expression poétique chez C. Day Lewis. Vocabulaire,
syntaxe, métaphore. Étude quantitative, Genève, Slatkine.
—— 1983, « La syntaxe et le mètre : vers une poétique quantitative »,
CUMFID, n° 14, p. 45-70.
Juillard M. et Luong X., 1989, « Unrooted trees revisited : topology and
poetic data », Computers and the Humanities, n° 23, p. 215-223
—— 2000, « Tree-representations of linguistic data and their fusion »,
ALLC-ACH International Conference, Glasgow, 21-25 July 2000, Glas-
gow University.
—— 2001, « On consensus between tree-representations of linguistic
data », Literary and linguistic computing, vol. 16, n° 1, avril, Oxford
University Press.
Levinson S., 1992, Pragmatics, Cambridge, Cambridge University Press.
Luong X. éd., 1989, CUMFID, n° 16, L’analyse arborée des données tex-
tuelles, Nice, CNRS-URL 9.
Quirk R. et al., 1985, A Comprehensive Grammar of the English Language,
Londres, Longman.
Ross J. R., 1972, « The category squish : endstation hauptwort », Papers
from the Eighth Regional Meeting, Chicago Linguistic Society, April 14-
16, p. 316-328.
—— « A fake squish », New Ways of Analyzing Variation in English,
C.-J. Bailey et R. W. Shuy éd., Washington DC, Georgetown University
Press, 1973, p. 96-140.
Svartvik J. éd., 1992, Trends in Modern Linguistics, New York - Amster-
dam, Mouton De Gruyter.
Wallis S. et Nelson G., 2000, « Exploiting fuzzy-tree fragment queries in
the investigation of parsed corpora », Literary and Linguistic Compu-
ting, vol. 15, n° 3, p. 339-361.
—— 2001, « Knowledge discovery in grammatically analysed corpora »,
Data Mining and Knowledge Discovery, vol. 5 n° 4.
Wittgenstein L., Vermischte Bemerkungen, Philosophische Untersuchun-
gen, Oxford, Blackwell, 1953.
Éléments de bibliographie générale

(Références communes aux contributions de ce recueil s’ajoutant à leurs


références spécifiques)
Adam J.-M., 1989, « Pour une pragmatique linguistique et textuelle », L’in-
terprétation des textes, Reichler éd., Paris, Minuit, p. 183-222.
—— 1990, Éléments de linguistique textuelle, Bruxelles, Mardaga.
—— 1992, Les textes : types et prototypes, Paris, Nathan.
—— 2002, « Cohérence », Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Seuil,
p. 99-100.
Bronckart J.-P. et al., 1985, Le fonctionnement des discours. Un modèle
psychologique et un modèle d’analyse, Neuchâtel - Paris, Delachaux et
Niestlé.
—— 1991, Textes, discours, types et genres. Études de linguistique appli-
quée, n° 83.
Charaudeau P. et Maingueneau D., 2002, Dictionnaire d’analyse du dis-
cours, Paris, Seuil.
Charolles M., 1978, « Introduction aux problèmes de la cohérence des
textes », Langue française, n° 38, p. 7-42.
—— 1988, « Les études sur la cohérence, la cohésion et la connexité tex-
tuelles depuis la fin des années 1960 », Modèles linguistiques, n° X (2),
p. 45-66.
—— 1990, « L’anaphore associative. Problèmes de délimitation », Verbum,
n° 13 (3), p. 119-148.
—— 1995, « Cohésion, cohérence et pertinence du discours », Travaux de
linguistique, n° 29, p. 125-151.
Combettes B., 1987, « Quelques aspects de la cohérence textuelle », Le
français dans tous ses états, Montpellier, CRDP, p. 5-11.
—— 1992, « Questions de méthode et de contenu en linguistique du texte »,
Études de linguistique appliquée, n° 27, p. 107-116.
—— 1993, « Grammaire de phrase, grammaire de texte : le cas des progres-
sions thématiques », Pratiques, n° 77, p. 43-57.
—— 1996, « Facteurs textuels et facteurs sémantiques dans la probléma-
tique de l’ordre des mots : le cas des constructions détachées », Langue
française, n° 111, p. 83-96.
Cornish F., 1994, « Agreement and discourse : from cohesion to
coherence », French Language Studies, n° 4, p. 191-213.
196 COHÉSION ET COHÉRENCE

Ducrot O. et Schaeffer J.M., 1995, Nouveau dictionnaire encyclopé-


dique des sciences du langage, Paris, Le Seuil.
Évrard I., 1997, « La phrase au-delà du texte : décrire pour diviser ou divi-
ser pour décrire. Linguistique textuelle et niveaux de description », Tra-
vaux de linguistique, n° 34, p. 121-133.
—— 1999, « Les notions de cohérence et de cohésion textuelles dans le
domaine français, un problème terminologique et méthodologique »,
Revue romane, n° 34, p. 205-219.
Halliday M. A. K. et Hasan R., 1976, Cohesion in English, Londres, Long-
man.
Jaubert A., 2002, « Corpus et champs disciplinaires. Le rôle du point de
vue. », Corpus et recherches linguistiques. Corpus n° 1, p. 71-87.
—— 2004, « Genres discursifs et genres littéraires. De la scène d’énonciation
à l’empreinte stylistique », L’analyse du discours dans les études littéraires,
R. Amossy et D. Maingueneau éd., Toulouse, PUM, p. 279-291.
Kleiber G. et al., 1997, La continuité référentielle. Recherches linguistiques,
n° 20, Université de Metz.
Lundquist L., 1980, La cohérence textuelle. Syntaxe, sémantique, pragma-
tique, Copenhague, Nyt Nordisk Forlag.
—— 1991, « La cohérence textuelle révisée : une étude pragmatique », Folia
linguistica, n° XXV (1-2), p. 91-110.
Maingueneau D., 1986, Éléments de linguistique pour le texte littéraire,
Paris, Bordas.
Milner J.-C., 1995, Introduction à une science du langage, Paris, Seuil.
Rastier F., 1989, Sens et textualité, Paris, Hachette.
—— 1996, « Problématiques du signe et du texte », Intellectica, n° 23,
p. 7-53.
Reicher-Béguelin M.-J., « Anaphores pronominales en contexte d’hétéro-
généité énonciative : effets d’(in)cohérence », Relations anaphoriques et
(in)cohérence, W. de Mulder et al. éd., p. 31-54.
Roulet, E., 1999, « Une approche modulaire de la complexité de l’organisa-
tion du discours », Approches modulaires : de la langue au discours,
H. Nølke et J.-M. Adam éd., Lausanne, Delachaux et Niestlé.
Slakta D., 1975, « L’ordre du texte », Études de linguistique appliquée,
n° 19, p. 30-42.
Table

Anna Jaubert
Introduction.
Cohésion et cohérence : étapes et relais pour l’interprétation 7

Sylvie Mellet
Ponctuation et continuité dans les textes latins :
la réception des éditeurs-traducteurs 13

Dominique Longrée
« Relatifs de liaison » et temps verbaux chez les historiens latins 29

Éliane Kotler
Les relatifs dits de liaison dans l’œuvre de Rabelais 43

Cendrine Pagani-Naudet
Les syntagmes détachés au moyen de quant à et au regard de,
du Pantagruel au Quart Livre 63

Michel Briand
Questions de cohérence et de cohésion dans la poésie mélique grecque
archaïque : la transition entre discours d’actualité et récit mythique 79

Michèle Biraud
Les citations homériques de Nicératos au chapitre IV du Banquet
de Xénophon : ruptures de la cohérence conversationnelle ou
cohérence méconnue ? 99

Geneviève Salvan
L’incise de discours rapporté dans le roman français du xviiie
au xxe siècle : contraintes syntaxiques et vocation textuelle 113

Sophie Rollin
Un faire-part de décès galant, ou la rupture entre cohésion et
cohérence dans une lettre de Vincent Voiture 145
Véronique Magri-Mourgues
Hétérogénéité, cohésion et cohérence : le statut de l’anecdote
digressive dans un récit de voyage 157

Michel Juillard
Avatars de la cohésion dans les corpus.
Ordre des mots et coordonnants : variations génériques 175

Éléments de bibliographie générale 195


Dans la même collection

Phonologie. Champs et perspectives


sous la direction de Jean-Pierre Angoujard et Sophie Wauquier-Gravelines
2003

Lyon et l’illustration de la langue française à la Renaissance


sous la direction de Gérard Defaux
2003

Interprétation et dialogue chez des enfants et quelques autres


Recueil d’articles 1988-1995
Frédéric François
2005
Achevé d’imprimer sur les presses
de l’imprimerie Barnéoud à Bonchamp-les-Laval
Dépôt légal : août 2005
Imprimé en France