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• L’université Paris I-Panthéon Sorbonne est secouée


par deux affaires d’accusations de viol visant deux
A l’université, la parole se libère enfin
PAR LÉNAÏG BREDOUX
enseignants, dont des étudiants s’étaient déjà plaints.
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 21 MAI 2019 • Les procédures sont parfois très longues, mais
aboutissent à des sanctions jugées exemplaires : le
cas de l’Ined.
• Les faits supposés sont parfois requalifiés après
enquête de la présidence : la « distance requise » à
Sorbonne-Université.
• Le manque de formation et de compétence contribue
à des procédures chaotiques : le cas de Paris VIII.
En mars 2019 devant Paris-Diderot. © Rémi Yang / StreetPress Au CNRS et à l’Inria, la révocation n’est plus un
Ces derniers mois, de nombreuses universités ont tabou
lancé, avec une ampleur inédite, des procédures
Pour les militantes contre les violences sexuelles, c’est
disciplinaires visant certains de leurs enseignants,
le changement le plus spectaculaire : le recours aux
après des dénonciations de violences sexistes et
révocations de la fonction publique qui, jusque-là, à de
sexuelles. Mais faute de formation ou de volonté
très rares exceptions près, semblait tabou.
politique, les démarches restent encore extrêmement
longues et incertaines. Selon nos informations, le très prestigieux Institut
national de recherche dédié aux sciences du numérique
C’est une onde de choc, qui se propage lentement,
(Inria) a décidé, pour la première fois de son histoire,
souvent de façon chaotique, mais elle gagne
la révocation d’un responsable d’équipe projet dans un
incontestablement du terrain. Ces derniers mois,
centre de recherches – soit la sanction la plus élevée
avec une ampleur inédite, plusieurs établissements
dans l’échelle prévue par le code de l’éducation.
de l’enseignement supérieur et de la recherche ont
poursuivi et sanctionné des enseignants accusés de
harcèlement sexuel ou moral, et de comportements
sexistes ou inappropriés.
C’est ce que montre l’enquête entamée en décembre
par Mediapart, menée dans plusieurs universités ou
instituts, au moyen de nombreux témoignages et
documents.
À la manifestation contre les violences sexuelles
Mais elle montre aussi que certaines procédures à Marseille, le 24 novembre 2018. © Reuters
sont encore souvent marquées par des tâtonnements Plusieurs « signalements » sont remontés en octobre
institutionnels, voire de graves dysfonctionnements, 2018 auprès de la direction de l’Inria, qui a aussitôt
quand certains faits sont carrément ignorés ou décidé de déclencher une commission d’enquête
minimisés. interne. « La Commission administrative […] a
Pour les spécialistes des violences sexuelles et […] considéré que les faits étaient constitutifs
sexistes, l’université semble aujourd’hui au milieu du de harcèlement sexuel, harcèlement moral et de
gué, avec un effet #MeToo que personne ne nie (lire comportement sexiste inapproprié », explique l’Inria,
notre analyse). interrogé par Mediapart, sans révéler le nom du
• Les révocations de la fonction publique dans des chercheur. La sanction est tombée le 6 mars 2019 –
centres prestigieux ne sont plus un tabou : l’exemple nous ne savons pas si cette décision a fait l'objet d'un
de l’Inria et du CNRS. appel.

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Jamais l’Inria n’avait révoqué quiconque pour des chercheur de Grenoble consommait, selon plusieurs
violences sexistes et sexuelles. Et dans les cinq témoignages, des « drogues dures, y compris sur le
dernières années, c’est la première fois que l’Institut lieu du travail ».
convoque une commission disciplinaire pour ce motif. À Paris I, deux plaintes pour viol
Jusque-là, explique la direction, « deux signalements
La présidence n’a pas cherché à se défausser. Quand
de comportements inappropriés » avaient conduit à
nous avons interrogé l’université pour la faire réagir
des « avertissements ».
aux informations que nous avions recueillies, Paris I-
Des décisions semblables ont été prises en 2017 par le Panthéon Sorbonne a assumé. Certains responsables
CNRS (Centre national de la recherche scientifique). étaient manifestement sous le choc.
Un directeur de recherche a été révoqué le 19
Comme nous l’avons raconté dans cet article, en
octobre 2017, après que la commission disciplinaire
quelques mois, la prestigieuse université parisienne a
a jugé qu’il avait eu, à l’égard de deux collègues
été secouée par deux plaintes pour viol, visant deux
femmes, « un comportement dénigrant et oppressant
de ses chercheurs, le géographe Yann Le Drezen et
caractérisé notamment par des critiques répétées
l’archéologue Guillaume Gernez.
sur leur activité y compris devant des collègues,
des insultes et des pressions », qui est qualifié Le premier, qui conteste les faits, est visé par plusieurs
de « harcèlement sexuel » par la commission autres témoignages, pour « harcèlement sexuel et
disciplinaire. moral » selon la section disciplinaire, qui lui a
infligé une suspension d’un an. Une sanction jugée
Pour l’une des deux victimes, « jeune étudiante
trop faible par la présidence, qui a fait un recours
étrangère » qui était « placée sous [sa]
auprès du Cneser disciplinaire (le Conseil national de
responsabilité », le chercheur est allé « jusqu’à des
l’enseignement supérieur et de la recherche).
faits d’attouchements sexuels », précise la décision
rendue publique par le CNRS, dans une version De plus, en 2014, une étudiante s’est déjà plainte de
anonymisée (à lire ici). Le document précise aussi son comportement – cela s’était conclu par un « rappel
qu’il a « tenu de manière répétée des propos à à l’ordre » informel, selon nos informations.
connotation sexuelle (blagues à caractère sexuel, Le second enseignant-chercheur visé, Guillaume
remarques sexistes) ». Gernez, vient quant à lui d’être suspendu à titre
Dans un laboratoire du CNRS à Grenoble, c’est un conservatoire, après qu’une étudiante a porté plainte
chargé de recherche, à la tête d’un projet très bien doté pour viol fin février. Le chercheur avait été
en financements, qui a malgré tout été révoqué, lui sanctionné d’un abaissement d’échelon en 2014,
aussi le 19 octobre 2017 (une décision à lire ici). après le témoignage d’une étudiante relatant un
« comportement déplacé ».
En cause : plusieurs témoignages faisant état (entre
autres griefs) d’un « comportement déplacé à l’égard Ils bénéficient du droit à la présomption d'innocence,
de certains personnels du laboratoire et notamment leur responsabilité n'ayant pas été définitivement
des personnels féminins assurant des fonctions de établie.
doctorantes » (et donc dans une position hiérarchique À l’Ined, un long processus pour une
inférieure), de « propos grivois et à connotation sanction jugée exemplaire
sexuelle », des « commentaires sur les attributs En février 2019, c’est à l’Ined, l’Institut national
physiques et des remarques sexistes ». d’études démographiques, qu’un chargé de recherche
La commission disciplinaire parle également d’un a été lourdement sanctionné : Léonard Moulin,
comportement conduisant à « exercer une emprise » spécialiste (entre autres) des frais d’inscription à
sur certains membres de son équipe, alors que le

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l’université, a été exclu temporairement de la fonction L’économiste « n’a à aucun moment mesuré la gravité
publique, pour une durée de deux ans, dont six mois de ces faits, évoquant notamment des “bêtises” ou des
avec sursis. “blagues potaches” », précise encore la décision.
Cette sanction n’est pas définitive, le chercheur Léonard Moulin, lui, nie les faits. Pour sa défense, il a
ayant indiqué l’avoir contestée devant le tribunal produit plusieurs témoignages soulignant notamment
administratif. sa valeur scientifique – que personne ne conteste et
qui n'est pas ici le propos – mais qui ne contredisent
pas les récits, nombreux et « convergents »,
produits devant les enquêteurs de l’Inspection générale
de l’administration de l’éducation nationale et
de la recherche (IGAENR), selon la commission
disciplinaire.
Interrogé par Mediapart, le chercheur a refusé de
Au rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles organisé
en mars 2019 devant Paris-Diderot. © Rémi Yang / StreetPress
répondre à notre demande d’entretien, précisant
simplement qu’il contestait la sanction auprès du
La décision, consultée par Mediapart, est fondée sur de
tribunal administratif de Paris.
nombreux témoignages « convergents », faisant état de
« comportements et propos inappropriés, notamment à L’Ined ayant saisi le procureur de la République de
caractère sexuel », « vis-à-vis de plusieurs doctorantes Paris en vertu de l’article 40 du code de procédure
et personnels de sexe féminin », et « de nature à porter pénale, une enquête préliminaire est en cours. De
atteinte à leur dignité », qui « avaient un caractère source judiciaire, elle a été confiée à la brigade de
dégradant, offensant et déstabilisant ». la répression de la délinquance contre la personne
(BRDP) de la préfecture de police de Paris.
La commission disciplinaire estime également que
le harcèlement sexuel est constitué pour « une des Selon nos informations, au moins trois plaintes ont été
doctorantes de l’Ined avec laquelle il a entretenu une déposées, pour harcèlement sexuel et pour agression
relation, notamment en ayant eu, après sa rupture, un sexuelle, et Léonard Moulin a été placé en garde à
comportement dénigrant et humiliant à son égard, sur vue courant avril et remis en liberté. Il est présumé
le lieu de travail ». innocent.
L’économiste, membre du collectif des Atterrés, a À l’Ined, la procédure a laissé des traces. L’ambiance
également « recherché des faveurs sexuelles de y est parfois décrite comme pesante. L’Institut a
plusieurs doctorantes ou membres du personnel d’ailleurs mis en place une formation en interne « pour
féminin de l’Ined », et tenu « à plusieurs reprises les personnes qui souhaitaient reparler de ce qui s’est
des propos grivois et à connotation sexuelle (blagues passé dans l’établissement et qui a été source de stress
à caractère sexuel, commentaires sur les attributs et d’inquiétude », explique à Mediapart la directrice
physiques et remarques sexistes) », selon la décision Magda Tomasini.
consultée par Mediapart. Il faut dire que la procédure a été très longue et
La commission disciplinaire a souligné la position de qu’elle a souffert, du moins au début, de tâtonnements,
« vulnérabilité » des doctorantes de l’Ined, en raison voire de maladresses, dans un centre de recherche qui
de la précarité de leur statut – quand lui est, à 32 ans, n’avait jamais été confronté à une situation similaire.
déjà chercheur titulaire, avec des travaux remarqués En cause : un manque de formation sur ces questions.
par ses pairs (sa thèse a été récompensée de plusieurs Un comble pour l’Ined, qui publie une enquête de
prix) et déjà des apparitions médiatiques (par exemple référence sur les violences sexuelles (Virage).
sur Mediapart).

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Ainsi, il a fallu attendre huit mois entre les qu’avait fait l’université Paris-Diderot, dans une
premiers signalements, en juin 2018, et la sanction procédure visant notamment le psychanalyste
de la commission disciplinaire. Selon plusieurs Fethi Benslama.
témoignages, plusieurs chercheurs de l’Ined, alertés en Selon nos informations, lancée mi-novembre,
amont, n’auraient pas fait remonter les signalements ; l’enquête interne est toujours en cours.
la médecine de prévention aurait quant à elle informé
partiellement la direction de l’Institut ; l’anonymat des De la « distance requise » pour un
témoins n’aurait pas toujours été garanti au début de professeur d’université
la procédure, etc. « J’en ai marre de vivre avec la peur des
représailles. »Quand Emma* a appris que Sorbonne-
Pour le mis en cause, cette durée a aussi eu des
Université réfutait tout harcèlement moral et sexuel de
conséquences : il a été suspendu à titre conservatoire
la part de son ancien directeur de thèse, elle n’en a
pendant quatre mois. Mais au terme de cette période,
pas dormi de la nuit. Elle avait pourtant été convoquée
l’enquête n’étant toujours pas close, l’Ined lui a
devant une commission d’enquête, et l’audition avait
demandé de travailler à domicile, avant que la sanction
duré « trois heures ».
n’intervienne plusieurs mois après.
« En fait, c’est presque pire que s’ils avaient tout
Magda Tomasini, qui a refusé de s’exprimer sur
balayé d’entrée de jeu. Là, on nous a écoutées. J’ai
le détail de la procédure, reconnaît sans détour la
pleuré devant eux. Ils ont vu notre détresse. Et rien !
difficulté engendrée par la durée du processus. « Il
Notre personne est niée », poursuit Emma.
y a un risque de donner l'impression de “laisser
traîner”. » En réalité, selon nos informations, son ancien directeur
Andrew Diamond sera bien convoqué devant une
Mais elle pointe aussi l’importance pour les victimes
section disciplinaire, mais pour non-respect de la
d’avoir du temps. « Dans ce type d’affaire, il y a
« distance requise » pour un fonctionnaire. Une notion
un temps nécessaire à la prise de conscience par
qui renvoie à une décision du Conseil d’État du
les victimes de leur situation, explique-t-elle. Il y
18 décembre 2017, visant à l’époque un maître de
a aussi la peur de se retrouver stigmatisées par
conférences de l’université voisine Paris I-Panthéon
une communauté de travail, qui va au-delà de la
Sorbonne (il s’agit d'un archéologue, visé par une
communauté de l’établissement. Il y a l’appréhension
de ne pas être crues. » nouvelle procédure depuis).

D’ailleurs, précise la directrice de l’Ined, « beaucoup C’est la conclusion à laquelle est arrivée la
d’éléments sont apparus entre les premières alertes commission d’enquête mise en place par Sorbonne-
et la décision ». « À l’inverse, il faut garantir que la Université, à propos du spécialiste d’histoire et
présomption d’innocence soit respectée et qu’aucune de civilisation américaines, auteur d’ouvrages sur
décision qui pourrait s’apparenter à une sanction sans Chicago, dont Histoire de Chicago (éditions Fayard,
fondement ne soit prise », rappelle-t-elle. 2013, coécrit avec Pap Ndiaye), directeur de l’unité
de recherche « Histoire et dynamique des espaces
L’Ined doit démarrer prochainement un plan de anglophones : du réel au virtuel ». Lui parle d’une
formation pour « sensibiliser au harcèlement sexuel » « accusation injuste » qu’il a « toujours contestée
l’ensemble des personnels, à l’issue duquel une charte absolument ».
de bonnes pratiques devrait être rédigée.
Le rapport de la commission, remis mi-avril 2019,
L’Institut n’est pas le seul à s’être engagé « exclut le harcèlement sexuel et moral » mais
dans des procédures très longues, en externalisant reconnaît des aspects « problématiques » dans le
l’enquête à l’IGAENR : c’est aussi le choix

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« comportement professionnel » et la « qualité de Aucun harcèlement sexiste, sexuel, ou moral, n’a été
l’encadrement comme directeur de thèse », a appris retenu, mais un manque de « distance ». Andrew
Mediapart auprès de l’université. Diamond nie les faits. Interrogé par Mediapart, il
Dans cette procédure, au moins huit personnes – sept a refusé de répondre à nos questions. Par mail,
femmes et un homme témoin – ont déclaré avoir il a simplement écrit : « J'ai été informé en juin
subi ou assisté à des « propos ou des comportements dernier d'une plainte pour harcèlement sexuel à
à connotation sexuelle », une « confusion entre vie mon encontre, accusation injuste que j'ai toujours
professionnelle et vie privée », et « l’instauration de contestée absolument. J'ai eu confirmation […] que
situations de vulnérabilité et de dépendance », selon mon université a écarté cette accusation au bout d'une
le courrier adressé par l’association Clasches à la longue enquête et a reconnu que cette accusation était
présidence en juin 2018. totalement infondée. »
Parmi les témoignages envoyés et consultés par Il a fallu de longs mois pour en arriver là : les
Mediapart, on retrouve des récits souvent convergents premiers témoignages sont parvenus à la présidence
de doctorantes, d’étudiantes et d’une maîtresse de de l’université en juin 2018, par l’intermédiaire
conférences, rapportant leur gêne, voire leur malaise, de Clasches. Laquelle association n’a d’abord reçu
allant jusqu’à fragiliser leur position universitaire. aucune réponse. Il a fallu plusieurs relances pour que
Sorbonne-Université réagisse en ouvrant une enquête
Plusieurs d’entre elles y décrivent une « sensation très
administrative en… janvier 2019. Pour un rapport
désagréable d’être déshabillée du regard » ; racontent
rendu en avril 2019. Au total, il aura fallu près d’un an
que le professeur aurait posé des « questions sur
pour qu’une décision soit prise.
[leur] vie personnelle » ; qu’il les aurait invitées à un
« apéritif » chez lui ou qu’il les retrouvait dans des Les étudiants impliqués dans la procédure s’émeuvent
bars à la sortie d’un cours ou d’un séminaire ; qu’elles aussi d’un sentiment de deux poids, deux mesures.
mettaient en place des « stratégies d’évitement » ou Alors que l’université a semblé lente à réagir sur leurs
réfléchissaient à leur tenue quand elles avaient rendez- témoignages, le doyen, Alain Tallon, a été prompt
vous avec lui. à saisir le procureur de la République de Paris pour
diffamation, via l’article 40, à la suite de messages
Une docteure – désormais maîtresse de conférences
envoyés par deux étudiants sur des groupes Facebook
dans le sud de la France – a aussi raconté avoir très
(les masters 1 et 2 d’anglais, et les licences 1, 2 et 3
mal vécu une audition pour un poste, où le professeur
d’anglais).
était membre du jury, comme elle l’a confirmé dans
une attestation adressée à l’université. Elle y évoque Ils y avertissaient leurs camarades de promotion des
des regards « particulièrement insistants » sur son accusations portées contre Andrew Diamond…
« chemisier » et ses « jambes ». « Globalement, à partir du moment où j’ai pu enfin
Deux femmes évoquent aussi un geste déplacé – « il en parler, j’espérais beaucoup plus de l’institution,
m’a caressé le dos, pendant plusieurs secondes », explique Emma* à Mediapart. À tous les niveaux,
raconte Emma, l’ancienne doctorante, selon le récit des choses sont faites, mais elles sont très timides, et
fourni à la commission d’enquête. Une ancienne très limitées. » Aujourd’hui, elle n’est plus inscrite
étudiante a affirmé avoir « le souvenir distinct » à Sorbonne-Université. Pas davantage que Nicolas*,
que lors de sa soutenance de mémoire, en master 1, le seul homme à avoir témoigné dans le dossier
Andrew Diamond « a fait glisser son pied le long [de constitué par Clasches, et qui a lui aussi quitté cette
mon] pied pendant l’entretien ». faculté : « Le manque d’informations sur la procédure
est lunaire. Le manque de courage de l’université, et
Plusieurs rapportent aussi avoir eu des relations
le temps que ça prend, aussi. »
d’encadrement douloureuses. Depuis, trois de ses
doctorant·e·s ont changé de directeur de thèse.

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Saisie par l’association, l’université a refusé de nombreux ouvrages et régulièrement invité sur les
communiquer à ses anciens étudiants les résultats de plateaux télé (et cité dans Mediapart), notamment à
l’enquête. propos du terrorisme djihadiste.
À Paris VIII, le naufrage de la procédure « Et tu es vierge, je suppose », lui aurait-il ainsi
disciplinaire demandé, selon l’attestation remise à l’université.
Installée au cœur de Saint-Denis, l’université Paris Ou encore : « Je ne comprends pas pourquoi des
VIII se targue souvent de son progressisme. On filles arabes, belles, intelligentes et talentueuses sont
y trouve de nombreux spécialistes du genre, des coincées au niveau sexuel. »
associations étudiantes extrêmement actives sur Ce 15 juin 2017, Guidère aurait aussi glosé sur
ces sujets, on y organise des colloques pointus. les relations sexuelles hors mariage, et interprété un
L’institution, elle, est totalement dépassée. passage célèbre du Coran pour justifier l’adultère.
C’est ce qui ressort du dossier de Aina*, que l’on «Embarrassée et sidérée, j'arrivais à peine à
rencontre dans les locaux de l’Association contre prononcer quelques mots », rapporte la jeune femme
les violences faites aux femmes au travail (AVFT). dans son témoignage écrit.
Défendue par l’avocate Maude Beckers, elle est Mathieu Guidère l’aurait ensuite accompagnée à la
maîtresse de conférences à Paris VIII et attend depuis gare où l’attendait son train de retour. Dans la foule, le
bientôt un an et demi que le signalement qu’elle a directeur aurait été encore plus loin. « Il était derrière
adressé à la présidente de son université débouche sur moi. Il y avait du monde, il en a profité pour se coller
une décision. à moi et glisser sa main sur le bas de mon dos et
le haut de mes fesses tout en continuant à me parler
normalement. » L’universitaire aurait encore insisté
pour qu’elle reste à Paris et il l’aurait invitée chez lui
à plusieurs reprises.
Aina hésite alors à refuser le poste à Paris VIII, selon
plusieurs témoignages de collègues lyonnais. « J’ai
dissuadé ma collègue de démissionner, malgré son
insistance, car cela lui aurait été préjudiciable pour
sa carrière », témoigne ainsi un professeur de Lyon II,
alerté dès la fin juin 2017, dans une attestation produite
dans la procédure à Paris VIII.
Un autre confirme par écrit : « Ce n’est que sur les
conseils de plusieurs de ses collègues arabisants et de
moi-même qu’elle a accepté de signer à contrecœur
son PV d’installation [à Paris VIII – ndlr]. »
Aina retourne à Paris début septembre pour la réunion
Selon son témoignage, son directeur de département de rentrée. Très vite, ses relations avec Guidère
aurait tenu devant elle, à plusieurs reprises, des propos se dégradent – selon des messages consultés par
à connotation sexuelle, et aurait effectué un geste Mediapart, il lui reproche d’être partie avant la fin
déplacé le 15 juin 2017. Aina vient alors d’être d’une réunion, d’avoir utilisé un mail collectif pour
recrutée pour rejoindre l’équipe de Mathieu Guidère, s’en excuser ; il exige d’être en copie de ses mails à
un chercheur spécialiste de l’islam, auteur de très l’administration ; il lui indique que ses étudiants se
plaignent de ses cours.

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C’est l’organisation par Mathieu Guidère, le 1er Quand nous le rencontrons, il refuse d’abord de nous
décembre 2018, d’un colloque sur les femmes dans répondre si nous publions son nom, puis finit par
le monde arabe qui va décider Aina à s’ouvrir à trois accepter. Mais à condition de relire ses citations, dont
de ses collègues parisiens. En appui, ils dénoncent il a ensuite contesté la teneur et la formulation.
des « pressions, dysfonctionnements et harcèlement
moral qu’ils subissaient de leur côté » – selon les
témoignages qu’ils ont apportés dans le cadre de
l’enquête menée par l’université.
Mathieu Guidère conteste catégoriquement les faits
rapportés par Aina. Dans une attestation, que
Mediapart a consultée, il confirme avoir eu un échange
en privé à la demande de sa nouvelle collègue, le 15
juin 2017. Mais pour le reste, tout diverge.
À aucun moment il ne lui a fait la moindre proposition
sexuelle, ni eu le moindre geste déplacé, assure-t-
il. Par écrit, il indique que c’est même Aina qui lui
« fait du charme », pour obtenir un aménagement de
son emploi du temps. Il suggère aussi que les détails
qu’elle lui donne alors sur ses problèmes de santé Pendant près de trois heures, Mathieu Guidère,
l’auraient de toute façon dissuadé. qui bénéficie de la présomption d’innocence, a nié
« Je n’ai à son égard aucun mot ni geste déplacé, à méthodiquement les faits reprochés, et a justifié les
aucun moment », écrit-il. Pour sa défense, il cite aussi poursuites engagées contre lui par ses engagements
des mails de juin dans lesquels elle écrit : « merci contre l’islam radical.
beaucoup boss/enfin un travail, un endroit où je vais « Il y a eu pendant longtemps des accommodements
me sentir bien […] bises ». avec le sectarisme que je n’ai pas cautionnés et
Quant à la dégradation de leurs relations de travail, qui ont conduit à une alliance de fait contre moi,
Guidère en a une perception toute différente. « X n’a entre des personnes que rien ne devait unir, l’une
jamais exprimé une quelconque gêne à mon égard d’elles a instrumentalisé le dispositif de lutte contre
ni ne m’a dit que mes rares mails la gênaient ou les violences sexistes et sexuelles pour assurer sa
lui posaient un quelconque problème », affirme-t-il à titularisation en m’accusant », nous écrit-il par mail.
l’écrit. « Certaines étudiantes qui suivaient mon cours
d’islamologie avaient enlevé leur voile mais
certains collègues avaient demandé à l’une d’elles
d’entreprendre le nécessaire pour me faire tomber
pour harcèlement sexuel », poursuit Mathieu Guidère.
Et les témoignages venus de Lyon produits par Aina
proviennent « de gens avec qui je suis en conflit », nous
a-t-il dit. « L’un d’eux ne m’a jamais pardonné d’avoir
travaillé pour le ministère de la défense entre 2003 et
2007 », affirme Guidère.

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« Nous sommes face à une instrumentalisation du L’université décide d’accorder la protection


harcèlement sexuel pour le marginaliser », affirme fonctionnelle (qui permet, par exemple, la prise en
aussi son avocat Rémi-Pierre Drai. Ému, Guidère charge des frais d’avocat par l’université) à Mathieu
conclut l’entretien de trois heures : « Ils ont détruit ma Guidère à la fin du mois de février. Ce n’est que le
vie. Rien ne sera plus comme avant. Quand vous êtes mois suivant que son accusatrice l’obtiendra…
innocent, c’est horrible… »
« Nous avons besoin de nouvelles façons de
travailler »
Aucune décision n’a encore été prise. Au départ,
pourtant, tout a été rapide : Aina et trois de ses
collègues sont reçus à la présidence de l’université
en décembre 2017. Tous les services compétents sont
saisis, la chargée de mission égalité, le dispositif
prévention et lutte contre les violences sexistes et
sexuelles, le médecin du service prévention… Le
9 janvier 2018, la présidente de Paris VIII saisit
la commission disciplinaire. Le 11 janvier, Guidère
est suspendu. La justice est également saisie par
l’université, via l’article 40 du code de procédure
pénale.
Affiche diffusée sur le site de l'université Paris VIII.
Le professeur a par ailleurs été assisté lors de la
procédure par un avocat, Rémi-Pierre Drai, qui faisait
partie des conseils de l’université. Ce n’est que dans un
second temps que Paris VIII a cessé sa collaboration
avec lui, précise-t-on à la présidence.
Surtout, la section disciplinaire, chargée d’instruire
le dossier, va exploser en vol. La procédure est
chaotique. Les témoins ne sont pas tous auditionnés.
Les membres de la section – qui n’est pas paritaire
comme elle le devrait – se déchirent sur les suites à
donner : deux d’entre eux demandent des éléments
complémentaires ; le président refuse, ou ne donne pas
suite. Les récalcitrants démissionnent, rendant de fait
caduque la section disciplinaire.
Fin mai, une des membres écrit dans sa lettre de
démission que sa « position n’est absolument pas
liée à l’attente d’un verdict précis » mais « aux
dysfonctionnements dans le traitement d’une affaire
délicate ».
« Je ne demandais qu’une chose : que l’institution
se donne les moyens de résoudre rigoureusement
cette enquête… quelle qu’en soit l’issue », poursuit

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Marguerite Chabrol, professeure à Paris VIII en études À l’étage de la présidence, personne ne nie les
cinématographiques, dans un courrier obtenu par difficultés que l’université a rencontrées. Tout
Mediapart. « Tout est fait pour enterrer une affaire semblait nouveau – personne n’a en effet gardé
de ce type sans la résoudre », juge-t-elle, avant de la mémoire de procédures disciplinaires pour des
demander une « enquête interne » à la fac, « dans la violences sexuelles dans cette faculté. « Nous avons
mesure où cette affaire met en cause toute la chaîne eu des cas, bien entendu, mais pour deux d’entre
hiérarchique ». eux, l’université n’était pas compétente, et pour le
Dans un mémo informel daté du 19 juin 2018, dont troisième, il s’agissait d’un chargé de cours dont
Mediapart a obtenu copie il y a plusieurs mois, la le contrat n’a pas été renouvelé », explique la
chargée de mission égalité femmes-hommes de Paris présidente Annick Allaigre. «Dans notre université,
VIII refuse de se prononcer sur le fond, mais pointe nous manquons parfois de formalisme, ce qui peut
des « dysfonctionnements », des « manquements à avoir ses limites. Nous travaillons justement pour
la déontologie » et des « vices de procédure », améliorer cela, notamment pour les situations de ce
« portant préjudice à un fonctionnement équitable de type », reconnaît-elle.
la section disciplinaire et engageant la responsabilité Elle assume aussi un positionnement de « neutralité ».
de l’université ». « On avait deux personnes qui se déclaraient en
Exemple : les membres de la commission n’ont souffrance… Pour nous, c’est une situation très dure,
reçu aucun document sur leur rôle, ou de guide justifie Annick Allaigre. Et je tenais à une certaine
sur les violences sexuelles ou sexistes. « Une des neutralité. »
conséquences de ce manque d’information a été Pour la suite, Paris VIII a semble-t-il commencé
l’insistance, au long de la procédure, à dissocier ce à prendre la mesure de son retard en matière de
qui relevait du harcèlement sexuel et ce qui relevait violences sexistes et sexuelles. Plusieurs programmes
du harcèlement moral. Or tant au pénal qu’au civil, sont en cours d’élaboration, avec la mise en place
le harcèlement sexuel ne peut être dissocié d’un d’une cellule d’écoute dédiée externalisée pour la
contexte de harcèlement moral qui le rend possible », rentrée 2019, la mise en place d’un comité de pilotage
écrit Hélène Marquié (professeure à Paris VIII et mêlant différents services, et un plan de formation des
spécialiste du genre) dans ce document adressé à la personnels, dont l’ampleur dépendra du budget que la
présidence de l’université – contactée par Mediapart, fac pourra dégager.
elle n’a pas voulu s’exprimer sur ce dossier. « Nous avons besoin de nouvelles façons de
D’après ce rapport, des pièces ont également été travailler », explique-t-on à la présidence. Annick
perdues. La présidente de l’université, citée par Allaigre l’admet : « Notre retard est d’autant plus
Guidère dans un mail, n’a pas été convoquée. regrettable que nous sommes à Paris VIII, où nous
« L’accueil réservé aux témoins a été tout menons de nombreux projets sur les questions de
à fait inacceptable, témoignant d’un traitement genre, en termes de formation et de recherche
particulièrement inégalitaire entre les deux parties », (département de genre, DU violences faites aux
dénonce encore Hélène Marquié. femmes, formation tout au long de la vie sur la
Selon plusieurs personnes impliquées dans le dossier, prévention du sexisme ordinaire au travail…), où les
la présidence a semblé au mieux passive, laissant les étudiants sont très mobilisés sur ces sujets, et où nous
témoins sans information, y compris sur les suites de faisons partie des premières universités à avoir mis en
la procédure, au pire en soutien de la personne mise place, l’année dernière, le prénom d’usage… L’hiatus
en cause. entre ces actions et la prise en charge des violences
sexuelles est difficile à admettre et nous incite encore
plus à travailler sur ces sujets. »

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C’est désormais au Conseil national de l’enseignement sont passibles de recours, quand d’autres n’ont
supérieur et de la recherche (Cneser) d’apprécier les pas encore été prononcées – ce sont simplement
suites à donner à ces faits, saisi comme le prévoit le des procédures qui été déclenchées. Les faits
code de l’éducation (R 232-31) – aucune date n’a pour sont extrêmement variables, d’un comportement
l’instant été communiquée. Quant à la justice, elle n’a inapproprié (manque de « distance requise ») à des
pas davantage donné de nouvelles – Aina ayant été plaintes pour viol. Certains cas font l’objet d’enquêtes
entendue par la police le 13 mars 2018. Interrogé par pénales, d’autres non.
Mediapart, le parquet de Bobigny n’a pas donné suite. Comme nous l’enjoint l’article 39 quinquies de la
Le Défenseur des droits a également été saisi, le 17 loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse
juillet 2018. Aucune décision n'ayant été rendue, le (lire ici), nous avons respecté la demande d’anonymat
professeur mis en cause est présumé innocent. des personnes ayant témoigné dans les procédures
Boite noire disciplinaires évoquées dans cette enquête. Nous leur
avons donc attribué des prénoms d’emprunt. Mais
Cette enquête en trois volets (lire ici et là les elles ont toutes témoigné sous leur véritable identité
deux autres épisodes) a été menée durant plusieurs dans le cadre des procédures citées, et nous avons
mois. Son sujet est d’intérêt public, posant une vérifié la réalité de leurs témoignages remis dans ce
question majeure de société, celle des violences cadre.
sexuelles au sein d’institutions structurées par des
rapports hiérarchiques et des relations de pouvoir. Tous les cas évoqués concernent des personnages
C’est évidemment le cas du monde universitaire, de publics, personnalités reconnues du monde
l’enseignement supérieur et de la recherche. universitaire ou de la recherche, connues pour leurs
travaux et leurs publications, ayant une visibilité et une
Conformément à sa mission d’information générale au notoriété incontestables, en situation d’encadrement
service du droit de savoir du public, Mediapart a fait dans le cadre de masters ou de thèses ou de projets
de ce sujet de société l’une des priorités de son travail de recherche, parfois à la tête de départements ou de
d’enquête (voir notre dossier), déjà illustré pour la vie laboratoires. Titulaires de la fonction publique, leurs
politique (voir nos informations sur l’affaire Baupin), responsabilités sont publiques.
pour le milieu cinématographique (voir notre enquête
à propos de Luc Besson) et pour le monde médiatique C’est pourquoi nous avons choisi de les citer sous leur
(lire nos enquêtes sur Radio France et sur la Ligue nom, tout en veillant au respect de la présomption
du Lol). d’innocence, en sollicitant leur témoignage dans
un souci scrupuleux du contradictoire. De plus
Après un premier article concernant le directeur d’un nombre d’entre eux intervenant dans les médias (dont
UFR de Paris-Diderot, Fethi Benslama, en décembre Mediapart) dans leurs domaines de compétence, il
2018, de nouvelles informations nous sont parvenues aurait été incompréhensible que nous les citions sous
qui nous ont amenés à élargir notre enquête à plusieurs leur nom s’agissant de leurs travaux et que nous
universités. Comme pour les autres lieux de pouvoir, les anonymisions quand il s’agit d’une enquête les
au-delà des faits rapportés, nous avons cherché à concernant. Il va sans dire que ce choix ne vaut en
comprendre comment les institutions les avaient gérés aucun cas condamnation, et ce d’autant plus que la
et, surtout, à savoir si la parole des victimes avait été plupart d’entre eux contestent les faits.
entendue.
Toutes les personnes citées ont été interrogées soit de
Dans cet ensemble de trois articles, près d’une visu, soit par téléphone, soit par mail entre décembre
dizaine de cas sont évoqués, dont cinq sont 2018 et avril 2019.
détaillés, relevant de circonstances très différentes.
Certaines sanctions prises sont définitives, d’autres *

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Pour ce premier volet de notre enquête, l’entretien Léonard Moulin a refusé de répondre à nos questions.
avec Mathieu Guidère a duré près de trois heures, Ainsi qu’Andrew Diamond. Ils ont également
dans les bureaux de son avocat. Il a d’abord refusé demandé avec insistance de ne pas publier leur nom,
de répondre à nos questions si son nom était cité pour préserver, selon les cas, leur réputation, ou la
dans l’article, avant de finalement accepter. Il nous présomption d’innocence.
a également communiqué des documents écrits. À la
relecture des citations, il en a contesté la plupart – ce
que nous avons respecté en les modifiant.

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