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DES BESOINS CÉRÉBRAUX 37
instinctifs, des imparfaites sensations qu'il cornmencc h
éprouver. II sent et ne raisonlie pas. A peine perçoibil quel-
ques rapports &l6mentaires, puis il les oublie. Sa uibmoire
est si courte qu'elle lui cst presque inutile, car la sensatioii
nieurt aussitnt produite, ne laissant après elle qu'une trace
fugitive. L'intelligence naît ; c'est peiue celle de I'aiiiiual.
La conscience est un crible et I'étre est complétemeiit itica-
pable de se replier sur lui-même pour coinparer sciernmeut
les sensations. les id6es les plus simples. 1,'eiifant est athée,
mais ailiée inconscient. Cependant peu A peu toutes les pro-
priétés ct facultés céiéhrales germent et s'accentuent. IA'iii-
telligence grandit et en mêuie temps la parole qui est sa
main.
Cet 6tre, riergc encore de pr6jligés, d'idbes plus grandes
que luiet imposées par des parents, des maîtres, iiiterio-
geons-le, étudions-le aussi sans l'interroger. Déja il est oriié
d'un bon nuinbre de ces instiiicis que la sociétd stigniatisc
cornme damnables et pervers. II est gourmand, ~iolent,iras-
cible ou, pour parler plus g6néralenieiit, il a des besoins uu-
iritifs et sensitirs auxquels il n'a pas même I'idee de résister.
Sa conrte vue n'embrasse qii'uii horizon bien étroit ; corn-
nient ne serait-il pas le centre d'un espace qu'il remplit 7
Aussi est-il naiveineiit et profonclément égoïste. Plus tard il
saura ce que c'est que la coinpassioii, la charité chrétienne
ou païenne ; actuel;eineiit il rit en contemplant des douleurs
qu'il n'a jaiuais ressenties et ne coiriprend pas. C'est avec une
candeur et uue iniiocence iminaculées qu'il étouffe son oiscau
et torture son chien. II portera joyeusement au mendiant une
pièce de nionnaie que vous lui donnerez et dont il ne soup-
çonne pas la valeur, mais ne lui demandez pas ses joujoux.
Pour lui, le bien, c'est ce qu'il désire, le mal ce qui le blesse.
Un peu plus tard il adniettra sans rhflexion, avec cette crédu-
lité que rien n'ktonne, toutes les distinctions morales qu'il
TOUS plaira de lui iinposer ; mais il n'y attache pas d'impor-
tance, et c'est pour ne pas vous contrarier.
II ment sans scrupule et tout iiaturellement jusqu'au mo-
ment où l'éducation fui a inocul6 les idées du vrai et du juste,
LETOCRXEAC. 3
guère sOr que deux et deux fassent quatre avant d'avoir
comptti.
Ne cherchez pas plus chez l'enfant I'idbe du juste que celle
de la bonté, que celle de l'infini, etc. ConsidCrez ces petites
sociktés temporaires que forment les enfants, c'est l'image
des premiers temps de I'humanitB, le règne de la force bru-
tale. Par la plus légére lueur de l'idée du droit.
Que le lecteur se reporte maintenant par !a pende aux
années de l'adolescence, de la pnberté. Jusqu'alors on avait
docilement accepté les idées religieuses inoculées par I'éduca-
tion, les dogmes les plus inintelligibles. On ne songeait gube
à contester, au sujet de choses si peu imporianles et affirmees
par des maîtres, des parents, des prêtres. Tout A coup se fait
la floraison morale et intelleciuelle. Notro pensée commence
à s'arrêter avec intérêt sur la croyance que I'oii nous preche.
Nous ne doutons pas encore ; loin de IB, nous croyons avec
ferveur, avec passion, car tout ce cort6ge de merveilleux, de
surnaturel, de terrible nous frappe vivement ; et puis tout
semble tellement Btrange, telleinent inexplicable à notre jeune
intelligence daiis le monde qui nous englobe, que nous ac-
cueillons avidement des explications toutes faites et dont le
cûtC poéiique séduit notre imagination. Mais comment nous
figurons-nous le dieu ou plutôt les dieux du catholicisme?
Nous les voyons. Ils ont un corps semblable aux nôtres ; ce
sont les statues, les imagcs pieuses vivifiées; iious les aimoiis,
nous les craiguons, nous les invoquoiis avec terreur. Les dé-
mons, sous les formes les plus fantastiques, peuplent nos
r&es ;les âmes des morts incarnées aussi et drapces daiis
leurs suaires, hantent pour nous la nuit et la solitude. A ilos
jeux fout est vivant, mais nuus n'avons pas i'idée d'une
asence immatérielle. Nous sommes polythéistes, et nos dieux,
conime ceux de la Grèce, sont anthroponiorphes; seuleirient
les formes vulgaires ou horribles sous lesquelles, dans notre
pays, le catholicisme symbolise ses êtres divins, sont celles
que nous voyons dans nos prieres et dans nos terreurs.
Mais ce n'est encore Ih qu'une Btape où nous ne &jour-
nous pas longtemps. Peu t~peu notre organisation cérkbrale
40 DE LA VIE B T DES IIESOINS.
et par suite intellectuelle se dfiveloppe, activée par le fouet
de l'éducation, et je ii'eiitends pas seulement l'éducation sco-
laire, mais les inile seiisations, impressions que gravent en
nous le milieu social, nos lectures, nos passions naissantes.
Bientôt et avec 1111 seiitiinent de crainte, parfois de terreur,
nous sentons cléfaillir en nous la fui crédule. Des doutes sans
cesse renaissanis, toujours plus forts viennent solliciter notre
eiitentiement. Que faire? Que croire? Le monde enchanté
qui jusque-Il iious avait ou charrnés ou terrifiés va s'évanouir.
Idesdieux ne peuvent Ctre coîporels ; ils lie peuvent être
muliiples. Heureusement les dogmes de la philosophie spiri-
tualiste sont là devant nous comme uii refuge. Un moment
tout paraît devoir s'accorder. Oui, nous crie de sa graride
voix imposante la théologie officielle ; oui, il n'y a qu'un
Dieu ; c'est lui, le Jéhovah biblique. II est incorporel, il est
infus dans l'iinivers sans linlites qu'il a créé d'une parole, ct
cependant il en est distinct, et toutes les perfections, toutes
lei adorables beautés morales que nous pouvons concevoir,
aimer, adorer, ne sont que des reflets de son infinie gran-
deur, de sa divine perfection.
Beaucoup s'arrêtent là; quelques-uns vont plus loin. Iiivo-
lontairerneiit, spoiitanéineiit, ils tendent tous les ressorts de
leur intelligence pour tâcher de comprendre cet être qu'on
leur dit incoinpréheiisible. Comiiient concevoir une entité
incorporelle, uii dieu distinct du monde et cependant reni-
plissant le inonde? Coaiment coinpreiidre la création ex
nihilo, un inoiide iiialériel soriaiit du iiéant ? Impossible. Et
bientôt, le plus souvent h regret, par insensibles degrés,
I'liornme arrive à brûler ses chEres idoles el sa croyance se
formule ainsi ! Le inonde matériel dont on ne peut concevoir
ni la naissance, ni l'anéantissement, est éternel, il est, suivant
le vers orphique :
Père, mère, nourrice, soutien de tout cc qui est. -
iïcrvrov p n ou xarnp, pn+, rpoyc: i8: rrbnvog ...
(Hyiane X.) I

Ce inonde malériel n'est point iiierte; il est viyifié par d a


2" La volonlt! est proportionnelle h la rectitude de la raison
et en raison inverse de i'impreasionnabilité.

CHAPITRE III
DE L'$MOTION.

Si j'avais le bonheur d'htre poête, quelles émonvantes


tirades je ferais sur l'émotion 1 vous seriez touchés, lecte~irs,
et par conséquent gagn6s et convaincus. Quand il faut agir
sur les hommes, combien l'émotion a plus de force qu'un
raisonnement glacé. Voici une conviction solide, inébranlable
en apparence, mieux que cela, une passion égoI-te comme
ellcs le sont toutes. Vous I'assibgez avec toutes les machines
de guerre de la logique. Insucc&scomplet. La forteresse est
inexpugnable. Mais soyez assez heureux ou assez habile pour
provoquer une émotion, et vous voilh par escalade au cœur de
la place.
Au point de vue froidement psychologique, cette toute
puissante fièvre de 1'8motion peut se définir une impression
morale vive avec tout un cortége dc phénombnes psychiques
et physiques.
1
Preiions un exemple poétique comme le sujet. Voiis voyez
au ~hl%trereprésenté par d'excelleiits acteurs un drame
Cmouvant, par exemple l'admirable Othello de Shakespeare.
De plus en plus captivé par l'intérêt toujours grandissant de
I'action, vous voyez le terrible Maure prEs d'étouffer Desdé-
mona. Par une suite d'opéraiions cérébrales si rapides qu'a
peine vous en avez conscience, l'idée de cette jeune femme,
belle et innocente, qui va mourir assassinée, remue toutes
les fibres de votre cerveau. Cependant vous n'&tes pas le jouet
d'une illusion complète ; mais l'idée de cette horrible situa-
tion, de sa possibilitd, suffit pour éveiller en vous une vive
quefois menie acquiert uiie Btoniianie puissance. Les sens se
réveillent; mais i'attention, toujours captivée par une idée
wique, ne permet pas à l'btre ému de percevoir ce qui n'a
point trait l'Brnoiion, aussi les facultks intelleciuelles ne
peuvent fonctionner Bnergiquement que dans lesens de l'im -
pressiou morale. Pour la même raison, on est encore peu ou
point sensible à la douleur sensitive.
De faibles qu'ils éiaieiit, les battements du cœur devien-
nent violents, rapides, tumultueux. Le cerveau se cooges-
tionne, la face est vultueuse, la respiration rapide, haleialite.
Les skréiions se font avec une activité anormale. Souvent
les larmes coulent abondainmeni, souvent un flot biliaire s'é-
panche dans I'intcstiii. Tout l'appareil glandulaire gasiro-in-
teslinal est probablemeut affecté, car il y a souvent des vo-
missements, etc. Chez la nourrice, la sCcréiion lactée que
l'émotion commence généralement par suspendre, ne se
rktablit pas toujours. Parfois les reiiis sécrèieni ou plutût
excrbtent une énorme quantité d'urine aqueuse, incolore.
Si la bile est sécrétée en trop grande abondaiice pour être ra-
pidement expuisCe, elle est résorbée et il y a ictbre. En gé-
nBral, sueur abondante.
Que faut-il penser des qualiiés veiiiineuses spéciales dont
I'dinotion doierait parfois certaines humeurs? II paraît cer-
tain qu'après uiie Cmotion forte le lait des iiourrices devient
souvent impropre à eiitretenir la vie de I'ciifarit. On a dit
d'aprbs quelques faits que la morsure d'un homme en colere
donnait à la blessure une gravité particulihre. üaiis un cas, la
rage aurait été donnée à un homine par la inoisure d'un cliieii
furieux, mais nullement enragé (discussion de la rage, Aca-
demie de médeciue, 1863). On regarde coinme déinontré
que le venin de la vipère est plus dangereux quand l'animal
est irrit6. Dans ces cas, I'Binotion agirait en viciaiit I'huiiieur
sCcrBtBe ou en exagérant ses priiicipes actifs. Comincnt? Pour
répondre a cette question, il faui atteiidrc que le chimiste ou
le iiiicrographe soit assez habile pour déteriiiiiier les caractères
des virus dont nous ne coniiaissoiis encore que l'action pa-
thologique.
5.
Avec quelle docilité le prétendu moi psychique oMit
l'influence tyrannique des maladies, decertains nibdicaments
ou aliments 1 Combien l'homme affamé diffère du même
homme qui a bien dîné. Quelques grammes de café nous
donnent, en stiinulant le mouvement vital, un sentiment de
j bien-être, une opinion exagérBe de nos forces. Notre pauvre
i cerveau eiigeiidre subitement toute une moisson de d8sirs.
1 L'opium nous transporte dans un paradis fait selon nos goûts;
; les tristes solané8s nous Bpouvantent par de lugubres visions.
Une congestion cérlbrale engourdit pour un temps, quel-
: quefois fausse pour toujours le plus vaste génie. Que les
métaphysiciens expliquent, s'ils le peuvent, cette uni011
I scandaleuse des substances matérielle e t immat6rielle. Il y a
certainement là au inoins une mksalliance.
86 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
de la vie psycbologiqiie ;mais que par l'effet de l'organisation
ou de l'habitude, un besoin prime tous les autres, prenneune
forme nouvelle et engendre un desir Bnergique et d o d e
comme lui, il est devenu passion.
Passim, c'est-à-dire désir violent et durable, dominant
en roi tout l'être cérébral.
Ce que nous avons dit dans les chapitres prdcbdents non8
dispense de donner ici les diffbrences qui distinguent la pas-
sion des impressions, des désirs simples, des dmotions, faits
chrkbraux avec lesquels on l'a jusqu'ici presque toujours
confondue, a ce point que dans uii livre tout moderne un
auteur estimé nous a donné une liste en trois colonnes des
passions principales, liste qu'il dit avoir empruntBe à Platon,
Aristote, Cicéron, Descartes, Hobbes, etc., et ob l'on trouve
l'admiration, l'angoisse. I'allhgresse, l'audace, le deuil, la dis-
corde, l'estime, la faveur, la bonte, i'irrbsolution, les lamen-
tations, les pleurs, la sécurit6, le saisissement, etc. ( l ) ,une
mosafque disparate.
La base de la passion 'c'est le désir, et les caractéristiques
du désir passionne sont la violence et la dude.

De la d6finitioii préckdente, il rbsulte qu'un denombre-


ment complet des passions est impossible. Tout désir peut
gniidir jusqu'à la passion, et qui pourrait compter les dB-
sirs de l'homme? Cela fût-il possible aujourd'hui pour nous
Caucasiques. que dans cent ans il faudrait changer toute la
liste, et qu'aujourd'hui même il faudrait un déilombrement
spfcial pour chaque race, même pour chaque peuple. Mais
si nous ne pouvons r.ataloguer les passions, nous pouvons fa-
cilement les classer, et cette classification sera simplement la
reproduction de celle des besoins, des impressioiis, des ému-
tioiis, Bléments primordiaux de la passion. Nous pouvons donc
grouper sous trois chefs toutes les passions humaiiles, et ici
96 DES PASSION8 PROPllBMENT DITES.
mihre par uue brbve analyse du beau daus la musique et la
peinture.

La musique a-t-elle le pouvoir d'éveiller chez la plupart 1


des hommes un sentiment, des idées identiques? Peut-on
la comparer, même de loin, au langage que la mélopée a
probablement précédé ? Oui et non.
II est des airs bien caracdris6s qui font ficlore presque
nécessaireinent chez les hommes de même race, la iniirne
émotion. Tout homme de race blanche qui entend la Mar- 1
seillaise se sent plus ou moins Bchauflé, mèine transporté,
s'il est jeune et impressionnable, par I'entliousiasine guer-
rier. Pourq~ioicela? Qu'un homme soit dominé par une émo-
tion forte, par exemple, un ucchs de c o k e ; sa voir, ses cris
~~
prennent un timbre, un mouvement particulier, analogue
chez tous les homines. Il en est de même pour la douleur,
i'eiithousiasme guerrier, la terreur, pour toutes les émotions
fortes comliosant la gamine de l'impressionnabilité chez tous
les hommes normalement organisés.
Celte concordaiice entre les modulations de la voix e t
I'émotioii nous est in@mecoinmune avec uii grand nombre
d'animaux ; c'est, suivant I'expressioii de Diderot, le cri ani-
1
mal de la passion.
D'où il rCsulte que les airs ayant de la similitude avec ces
nuances de la voix dans l'éniotion, produisent presque né-
cessairement le sentiment correspondant chez l'auditeur. (;ar
les infielions de la voix sont nécessairenient liées à I'impres-
sioii niorale, aussi nécessairement que les gestes, et cela chez ,
tous Irs peuples de la terre.
II eii est de m@iuede certaines attitudes rnusculaircs, de
certains mouvements instinctivement produits par une Bino-
tion forte. C'est la n~imiquedes passions, si utile à connaître
pour le peintre et le sculpieur.
C'est aux airs expressifs, t~physionomie tranchée, que l'on
donne le nom de m6lodies. Leur caract6rislique eut une
PASSIONS SERSITIVBS. 95
graiide simpliciié, et pour produire tout leur effet ils doivent
être rendus par la voix humaine ou <les inslruolents dout le
timbre est aiialogue.
C'est uiie émotioii traduile par des sons modulés. Elle
gagne toujours à @Ireexprimée par une seule voix ou un
seul instrument. Elle est alors en quelque sorte plus hu-
maine.
Partout la musique m6lodieuse est la musique populaire.
Partout, à Java comme eu Irlande, elle a été la musique pri-
mitive. C'est la mélodie qui forme la charpente des coinpo-
sitions musicales chez les peuples sensuels, passionnés, mé-
lancoliques.
car la mblodie exerce une action double sur l'homme, et
c'est le moment de i'analyser.
I o Elle donne une impression de plaisir purement sensitif,
tout fait comparable à une saveur ;
2" Elle provoque une émotion.
Mais que le coinpositeur, au lieu de nous émouvoir par
des airs simples, rellels de ses iuipressioris, travaille à combi-
ner, a coordoniier le jeu d'un grand nombre d'iiis~rumeiitu,
différents de timbre, d'intensilé, de telle sorte que ious ces
sons divers se produisent enseinble Mils se heurter, il eii ré-
suite un ensemble harmonieux qui ne répond dans notre
cerveau à aucune trace d'émolion. Aussi éprouvoiis-nous une
impressioii de plaisir sensirif et un plaisir presque iiitellectuel,
celui de voir des difficultés vaincues.
l a i s pour bprouver ce plaisir il est besoin d'avoir l'oreille
musicale, soit nalurelleuent, soit par l'éducation. C'est de la
musique savante. Elle plaira surtout à l'homme lymphaiique,
plutôt porté vers les abstraclions intellectuelles que vers les
imfitueux mouvements de la passion. C'est au traiiquille
Allemand que plait surtout I'barinonie ;mais pour faire pleu-
rer ou frkinir un Italien, un Espagnol, etc., il faut de la mu-
sique mélodieuse. Et c'est là la seule vraie musique. Repré-
senter des éinoiions, tout au plus des onomatopées imitatives,
c'est là le vrai rôle de la niusique, art esseiitiellement sensilif
et affectif j l'intellectuel n'est pas de son doinaine.
96 DES PASSIONS PitOPREBdENT DITES.
Voici comiiieiit se déroulent naturelleiiieiit les eiTets d'une
mélodie puissante. Exemple : le Miserere du Trovatore :
I o C'est une vive impression &,plaisir tout sensuel, causé
par la successiou de sons agréablés ;
2 O Une émotion plus ou moins forte.
3" Puis sur cette éniotion, prise comine dounBe, l'imagi-
nation crée une scène fantastique en harmonie avec les goûts,
le tempérament, les habitudes de l'auditeur.
Mais l'éinotion est douce, car on sait bien que l'air plaintif
que l'on entend, la situation lugubre que l'on se crke ne sont
qu'un jeu. Or, l'émotion est généraleinent agréable à l'lioinine,
quand elle n'est pas liée à un danger évident ou à un froisse- ':
iiieiil de l'amour-propre iiitdressant cet amour de soi-même :%

que l'on a appelé instinct de conservation. Aussi avec clud .


bonheur ne nous reportons-nous pas par la mémoire nus
'
situations les plus critiques de notre vie ! C'est que dans ces
inomeiits, lussent-ils de douleur et d'angoisse, nous sentons
foriement la vie ; et quelle joie d'être victorieusement sorti
d'un danger !
II es1 des airs mal caractérisés, à la fois mélodie et liarmo-
nie, mais sans grande couleur; trop peu énergiques pour
éinouvoir, ils prédisposent seulement aux idées tendres.
Il va sans dire que pour éprouver le plaisir nlusical mélo-
dique il est besoin d'une impressionnabilité facilement exci-
table, car ici l'émotion est assez peu dépendante du degr6

!
de perfection de l'organe de l'ouïe. Tel pianiste Bmérite e t
fort savant dans son art peut jouer inexorablemeiit les inélo- .
dies les plus passioniiées avec une absence parfaite d'expres
sion (1), tout en observant scrupuleusement les lois phy-
siques de l'harmonie. II ii'éuieut point, c'est qu'il n'est poiiit , .
ému. Au contraire, un homme dont l'oreille est peii musi 1
cale, qui chante faux et n'a jamais étudié la musique, peut y
é v e extrêmement sensihie ; il lui sufit d'êire sous I'itiflueiice

1
d'uue passiou ou tr&s-apte à se passionner, c'est-à-dire ini-
pressionnable.

(1) L'expression parait tenir beaucoup au mouvement. 1


98 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
souUrir quelques puissantes impressions morales, d'en garder
le souvenir et de le fixer en quelques paroles rhythmées. -
Mais la peinture, art savant, lluancé, inteiiectuei, n'apparaît
que bien longtemps plus tard.
Cependant l'analyse du beau en peinture isole salis peine
les mêmes éléments que ceux du beau musical. Seulement
la part sensitive a perdu ce que le &té intellectuel a gagné.
Supposons-nous en présence du chef-d'œuvre pictural le
plus en harmonie avec nos goûts, c'est-à-dire avec notre or-
ganisation, Michel-Ange ou Raphaël, ou Titien, Rembrandt
ou Gérard Dow, etc. ; nous éprouvons d'abord une impression
de plaisir tout se~isucl, si notre œil est fait pour apprécier
I'harinoiiie des tons, des couleurs, l'habile distribuiioii de la
lumikre, la pureté des lignes, etc., mais cette impression
vague, nullement localisée, nous mord beaucoup moins que
I'iuipressiou musicale. Beaucoup d'hommes même ne l'éprou-
vent point, pas plus qu'ils n'admirent un beau paysage ou
une belle description poétique. Puis, si l'œuvre est vraiment
belle, c'est-&-dire si i la beauté de l'exécution s'unit celle du
sujet, de I'idhe, de I'émotioii ou de la passion fixée sur la
toile, le rôle de iioire cerveau commence véritablemeiit :
l'idée que l'artiste a exprimée, i'émo~ion qu'il a seniie, nous
la percevons, nous la sentons aussi. Notre imagiuatioii c a p
tivée nous transporle dans le temps, le pays qu'il a plu au
peintre de choisir, et nous admirons, nous uous indignons,
nous pleurons. L'iinpression ckrébrale n'est pas rigoureuse-
ment liée à I'irnpression sensitive comme dans la musique.
Un tableau irréprochablement exécutt! peut uous laisser froid,
une ébauche d'élève peut nous émouvoir.
Ce qui précède pourrait se répéter presque texluelleinent
pour la siatuaire, moyen d'expression aiialogue, moins puis-
sant seulement. ,

Le beau architectural peut aussi se ramener aux mêmes


dlémenu, mais est lit! bien moins étroitement à l'impression-
PASSIONS SENSIRVES. 99
nabilit6. II y a cependant encore une impreesion sensitive
rémltant de i'agencement, de l'harmonie des lignes et une
impression morale. Ainsi, les formes fantastiques, grêlw,
élancées d'une cathédrale gothique, la hardiesse de la nef, le .
demi-jour liigubre et parcimonieusement mesuré ; tout cela
nous cause une vague impression de tristesse. Nous son-
geons au terrilde Dieu du catholicisme, inexorable pour les
impies.
Au contraire, l'architecture grecque, si doucement har-
monieuse, où la lurnihre rit si joyeusement, nous donne une
impression gaie aussi et souriante. Nous ne wioiigeons plus à la
niort, à la vengeance, mais à la vie luxuriante, parée de tous
ses plaisirs. Ces temples sont merveilleusement appropriés
au culte des dieux helléniques, des passions humaines ou des
grandes et bienfaisantes forces de la nature antbropomor-
phiquenient dhinides.
A ces impressions morales s'ajoute ordinairement un sen-
timent d'admiration engeiidrk par l'idée de la puissance, de
la difficulté vaincue. Naiurellenient cette iiiipression dépend
fort peu de la forme. d ce poiiit de vue, on admire égalément
les pyramides, les cathédrales, les aqueducs roiriaius, les
menhirs gaulois. C'est même en présence d'un vaste monu-
ment I'impressioii qui frappe plus ou moins tout le iiioiide.
Vient ensuite l'impression morale gaie, triste, etc.; et pour
i'élite, pour les artistes, par droit de naissance ou par droit
de conquête, naît l'impression sensitive causée par la beauté
de la forme.

Que dans ses poétiques reveries, considbrhes bien ti tort


comme philosophiques, Platon ait rapporié l'idée du beau B
une entité métaphysique, cela lui était licite. L'intuition
poétique ne releve que fort peu du raisonnement; mais pour
toiit homme que n'enivre pas l'enthousiasme mi!taphysique,
la proposition suivante est incontestable, parce qu'elle est
appuyée sur l'observation de toas les temps, de tous les
PASSIONS C~REBRALES. il1
tres par une impressionnabilité morale vive, une ardente ima-
gination qui va parfois jusqu'à I'hallucinaiion.
L a poëtes, je dis les vrais poëies, sont les prédestinés de la
passion. Grimm répétait souvent et avec beaucoup de jus-
tesse, qu'un poële ou un homme de gCnie, n'importe dans
quelle profession « doit avoir une %mequi se tourmente, un
.
esprit vioieiit »
Byron est du méme avis. « Je crois vhritablenient que ni
vous, ni inoi, iii qui que ce puisse être, à tempérainent
poétique, ne peul Cchapper i une forte passion de quelque
genre : c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu ou écrit,
si j'avais été un tranquille mercantile, politique ou un lord
de la chambre? II faut qu'un honime voyage et se mêle à la
foule ou bien il n'y a pas de vie. n (Lettre ti himie.) A
propos de la remarque de Grimm, il dit : II S'il en était ainsi
je serais poëte par exemple. * (1 La poésie, dit-il ailleurs :
0 c'est i'expression de la passion excilée, et il ne peut. pas plus

y avoir une vie toute de passion qu'un ireniblemeiit de terre


perpétuel ou une fikvre éternelle. n (Mémoirespar Moore.)
1, II était, dit son ami Moore, presque incapable de suivre un

raisonnement régulier et en cela comme en heaucoup d'au-


tres particularités de son caractère, ses caprices, ses acces de
larmes, ses engouements et ses désenchanteineiits, on pou-
vait observer des ressemblances inarquées avec la nature in -
stinctive et passionnée des femmes (1). II
Touie sa rie il fut le jouet de passions, d1Cuiotioiis inces-
santes. h I'ige de huit ans, il devient passioiinément arnou-
reux d'une petite fille, Marie Duff, et quand, huit ans plus
tard, il apprit son mariage avec un autre, il toinbn, dit-il,
presque en coiivulsions : « Je fus prés'd'cn étoufïer..... je

(1) Un autre poete, Alfieri, dont le caractère g de grandes ana-


logies avec-celui de Byron, dit, dans scs Mdmoires, n'avoir jamais pu
comprendre la quatrième proposition d'Euclide : n Quant ù. la géo-
métrie dont je fis le cours, et qui consistait dons les six premiers
likres d'Euclide, je n'en pus jamais coinpreudrc la quatrième propo-
sition, et je ne l'entends pas même a présut, ayant eu toujours la
téte absolument antigéométriquc. 1) 11 était aussi exlrêmeinent sen-
122 DES PASSIONS PROPREMENT DITES. ~
n'avais ceriaineinent aucune idée des sexes, même plusieurs
aiinées apres, et cependant ines chagrins, mon amour pour
cette petite fille, étaient si violerits, que je doute quelquefois
que j'aie jamais véri~ablerncntaimé depuis ..... 1) « Qiie son
image " m'est restée cliarmante dans la têie! ses clieveux châ-
tains, ses yeux d'un brun clair et doux; jusqu'à son cos-
tume ! je serais tout à fait inalheureux de la voir à présent. ))

Dès I'eiifance, il avait des accès de rage silencieuse. A


clouzc ans, il devient anioureux (le sa cousine illai,guerite
Parker (treize ans). 11 Ma passion eut pour moi ses effets or-
diiiaires. J c ne pouvais dormir, je ne pouvais inauger ou
prendre du icl)os, et quoique j'eiisse lieu de croire qu'elle
m'aimait, I'uniquc eiiiploi de ma vie était de penser au temps
qni devait s'écouler avant qiic nous pussious nous revoir.
C'ktai~ habiiuellement douze Iieures de séparation. Mais
j'étais fou alors et ne suis pas beaucoup plus sage aujour-
(l'liiii.
))

Le jeu passionné de Kean produisait sur lui un effet si


violent, qu'en le voyant représenter sir Gilles Overeach, il
prit une espéce d'attaque convulsive (Aloore). Plus tard, il
bcrikait d'llalie à FiIoore : r J'ai assisté liier soir à la repré-
seiitation de la Miwn d'Alfieri, dont les deux derniers actes
m'ont jeté dans des co~~vulsioiis; je lie veux pas dire (les
spasmes de petiie maîtresse mais une agonie de larmes ré-
primées et de frissons douloureux que je ne suis pas sujet a
éprouver pour des fictions. »
II était excessivement sensible à la musique, et Moore lui
voyait souvent les yeux pleins de larmes lorsqu'il écoutait les
mélodies irlandaises, surtout celle comrneiicant par ces inois :
(1 Quand je le vis alors jeune et plein d'espérance. ),

sible B la rnusique. (t Rien ne m'agite le cœur el la tête d'une ma-


niére aussi puiSSante et aussi irrésistible que toute espèce de sons et
surtout ceux des voix de fenimes et de contre-alto. Hien n'éveille en
moi plus de scnsdions dilïbrcntcs et terribles. Les plans de presque
toutes mes tragbdics n'ont 6t6 faits qu'en eiitcndaiit (le la inusique ou
quelques heures après en avoir entendu. ))
(hldrnoires de V. Alfieri.)
il h DES PASSIONS PROPREMENT DITES.

études; toute occupation et toute sociét(: ni'cnnuyait (2). »


Dante fut anioureux neuf ans, Canova à cinq ans. Jean-
Jacques Rousseau a sa premiére passion a onze ans. « Eii
voyant seulement inademoiselle Golon, écrit-il, je ne voyais
plus rien, ious uies sens étaient bouleversés ... Devant elle
..
j'étais aussi tremblant qu'agité. Si mademoiselle Goton

.
m'eût ordoiiné de me jeter dans les flammes, je crois qu'à
I'iiistanl j'aurais obéi.
Quelques années plus tard, il décrit aiusi les premieres
atteintes de l'amour sexuel sans objet : J'étais inquiet, dis-
trait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bon-
heur dont je n'avais pas I'idbe et dont je sentais pourtant la
privation. .... C'est une plénilude de vie, à la fois iourmeii-
tante et délicieuse, qui dans l'ivresse d u désir donne un
auont-gozit de la jouissance. hlon sang allumé remplissait in-
cessamment mon cerveau de filles, de femmes. D
Cependant ce fut à l'âge dc quarantecinq ans seulement
que Jean-Jacques éprouva sa première et sa seule passion
amoureuse. Jusqu'alors il n'a aimé que la femme en général,
il va maintenant en aimer une et il nous décrit longuement
les circonstances qui préparèrent l'éclosion. Il s'est retiré chez
madame dlfipinay, l'ermitage de hlontniorency. I l songe à son
âge, a la sensibilité de son cœur qui n'a jamais eu d'alimeiiis
véritables. II craint de mourir sans avoir vhcu. C'est dans la
solitude, dans un pays charmant, sous de beaux ombrages,
qu'il fait ces reflexions sentimentales; au mois de juin, en
écoutant le chant du rossignol, le gazouilleinent du ruisseau.
Les gracieuses images de toutes les femmes qui ont occupé
son imagination de jeune hoinrue surgissent devant lui.
(1 Bientôt, dit-il, je vis rassemblés auiour de moi tous les

objets qui m'avaient donné de l'émotion dans ma jeunesse,


mademoiselle Galley, madame de Graffenried, mademoiselle d e
Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies éco-
libres et jusqu'h la piquante Zuliella que mon coeur ne peut
oublier. J e nie vis entouré d'un sérail de houris de mes au-

(1) Ndmoires dc Victor Alfieri.


PASSIONS CERÉBRALES. 117
ombrageait ti peine la joue, dont le beau corps reposait si
gracieusement sur uii lit d'argent orné de pourpre. E t quel
hoilheur de s'enivrer des odorantes effluves des parfums de
Syrie, des tleurs parfiiinées, jardins artificiels contenus dans
des corbeilles d'argent, d'aller en foule aux pi.einibres lueurs
de l'aube sur les rivages, et la, les cheveux épars et les seins
nus, d'entonner en chœur un chant sacré (1).
La méme selisibilité, la même fougue d'imagiiiaiion se re-
trouvent souvent chez les fondateurs de religions, et chez
eux elles s'accompagnent presque toujonrs d'halluciiiations,
fait assez rare dans les passions purement sociales. C'est que
les passions religieuses tenant moins aux racines de l'être
moral ne se peuvent développer qii'A la faveur d'une imagi-
nation exceptioniiellement forte, capable de donner aux idées-
images la couleur et le relief de la sensation. Cette observa-
tion s'applique avec une égale justesse aux passions mys-
Liques.
Dès l'enfance, Rialioin~teut des hallucinationi. 11 raconte
que, tout jeune encore, il a été renversé par deux anges v?tus
de blanc, qui lui ont ouvert la puitrine et cn ont retiré son
cœur, afin de le laver et de le purifier. Vers l'âge de qua-
rante ans, a p r h s'être beaucoup occupk dc pensées religieuses,
il eut, comme sainte Thérèse, comnie saint Augustiii, une
hallucination qui déter~niiial'explosion de sa passion prophé-
tique. Une nuit, Kliadidja, sa feinme, ne le trouvant pas ti
côté d'elle, envoya des domestiques à sa recherche. Rlahoinet
revint et lui dit : J e dorinais quand uii ange m'apparut en
songe. 11 tenait A la iiiain une pitce d'Ctoffe de soie couverte
de caracteres d'écriture; il me la présenta, en disant : Lis.
-Que lirai-je ? -11 m'enveloppa de l'étoffe et Apéta : Lis.
- Que lirai-je? - Lis : Au iiom de Dieu qui a créé toute
chose, qui a cré6 I'hoiiiine de sai~gcoagul6, lis, par le norn
de ton Seigneur, qui est gCiiéreux, c'est Iiii qui a enseigné
I'bcriiure. 11 a appris à l'homme ce qu'il ne savait pas. 1) Je
prononçai ces niois aprbs I'ançc et il s'éloigiia. J e m'éveillai

(1) Voyer Thbocritr, les Syracusaines.


7.
toute-puissaiice d'un désir uuiqlie à la satisfac~ioiiduquel
~rndeiit forcém~iittoutes les faculths. Avant cette phriodc
on voyait les inconvéiiieiits, on hésitait devant les obstacles,
on songeait à briser sa chaîne. Maintenant on est eiitraiiié
par un iiiviiicible courant. Qu'importe les obstacles, oii les
siirmoiitera et, s'ils sont insurmontables, qu'iinporte la
mort? Pour l'être que domine une passion portée ail pa-
roxysme il n'y a plus ni bien, ni mal, ni raison, ni folie, iii
vice, ni vertu. II y a un bien suprême sans lequel on ne peut
vivre, prkférable h tout, auquel on ne peut pas ne pas aspi-
rer, au prix duquel rien n'est sacrifice, un desir tyrannique
auquel on ne peut pas désobéir, alors même qu'on le vou-
drait. Dlenie dalis les r6mittences de la fievre passionnée,
quand une faible lueur de la raison nous bclaire, quand, dans
notre course effrénée vers l'objet de nos désirs, nous retoni-
boiis ineurlris, à deini brisés par le choc de la réalité, nous
ne pouvoiis que gémir, nous relever et marcher ericore.
Qu'importe à mademoiselle de Lespinasse que sou amant la
néglige, i'oublie, la trompe. Elle le voit et s'indigne, elle
insulte l'infidèle, le méprise et I'aiine à en mourir.
.....
« J e n'ai pas hesoiii de vivre et j'ai besoiii de vous aimer
Vous me mépriseriez, vous me haïriez que je troi~verais
encore en inoi dc quoi voiis aimer avec passion. Oui, rnon
aiiii, je vous le réphte : la mort vient à ina penske vingt fois
par jour et nion âme n'ose concevoir l'idée de vous aimer
moins. Oh ! connaissez-moi tout entière : voyez dans mon
âme un poison qiii ine coiisuine et que je ii'osc pas vous faire
...
voir. Ce ne soiil pas mes remords .. . Ce n'est pas ma dou-
leur.. ... C'est uii mal qui altère ma raison et ma santé, c'est
u n mal qui rend injuste ..... (1). r
n Vous n'&es pas mon arni, écrit-elle à M. de Guibert,
vous ne pouvez pas le devenir ; je n'ai aiicuiie sorte de con-
fiance en vous. Vous m'avez fait le mal le plus profoiid et le
plus aigu qui puisse affliger et déchirer une âme honnête.
Vous me privez peut-être pour jamais, dans ce moiiient-ci, de

(1) k t t r e s de mademoiselle de Lespinasse.


'126 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
la seule consolation que le ciel accordait aux jours qui me
restent A vivre. Enfiri, que vous dirai-je? Vous avez tout
reinpli. Le pass6, le préseit et l'avenir ne rne présentent qut!
douleurs, regrets et remords. Eh bien, mon ami, je pense,
je juge tout cela et je suis entraînée veis vous par un attrait,
par un sentiment que j'abhorre, mais qui a le pouvoir de la
malédiction et de la fatalité. Vous faites bien de ne m'en pas
tenir compte. J e n'ai le droit de rien exiger de vous,
car ilion souhait le plus ardent est que vous ne fussiez rien
pour moi. » Et quelques jours tard elle Ccrit le billet
suivant : (1 J e vous attends, je vous aime. je vo'udrais être
toute à vous et mourir après. n Ou celui-ci : n Pourrai-je
vous dire tout le bien et tout le inal que vous me faites?
Votre prCsence a un tel empire, une telle force qu'elle ine
donne une existence nouvelle et ne me laisse pas même le
souvenir de celle que j'avais avant que de vous voir. J e suis
si animée, si péiiCtrée de l'impression que je recois, que je
ne puis plus être heureuse ou malheureuse que par vous.
J'aiine, je jouis, je crains, je souITre, sans qu'il entre jamais
dans ces diverses dispositions, ni souvenir du passé, ni prC-
voyance de l'avenir. D
....... u J'ai tant joui, j'ai si bien senti le prix de la vie que,
s'il fallait recominencer, je voudrais que ce fût aux mêmes
conditions. Aimer et souffrir. Le ciel et I'enfer, voilà à quoi
je me dbvouerais ;voilà ce que je voudrais sentir; Voila le cli-
Inat que je voudrais liabit&. O
..... a J'aime avec toutes les facultés de mon âme, de mon
esprit, avec l'air que je respire. Enfin, j'aime pour vivre et je
vis pour aimer. ))

Longtemps avant, sainte Thérese avait dit : L'enfer est un


lieu où l'on n'aime plris.
C'est chez les femmes surtout que la passion parle avec
délire, avec fougue. Qu'elles adorent ou qu'elles exhcrent ,
qu'elles aiment passionn~mentDieu ou un iiomrne, leur ian-
gage a la même puissance ;et comme il peint bien l'impulsion
irrésis~ihle!
Hélas, écrit Héloïse h Abailard, les plaisirs dc l'amour
(1
que nous avons goûtés ensemble m'ont trop doucement ras-
cinée. J e ne puis ine défendre de les aiiiier, ni les baiiiiir
de ma méinoire. Ils enveloppent ines pas; ils poursuivent
ines regards (le leurs scenes adorées, et font pénetrer dans nies
veines émues tous les feux du regret et du dbir. L'éternel iiii-
rage plane encore avec toutes ses illusions sur mes nujis fré-
missantes.
» Pendant la solennité même du divin sacrifice, au mo-
nlent ou la priEre doit &tre plus fervente et plus pure, ah!
j'eii ai honte! les licencieux tableaux de nos plaisirs capti-
vent tellemen1 ce cœur niisCrable, que je suis plus occupée
de ces indignités que de la sainte oraison. J e pleure, non pas les
fautes que j'ai coininises, mais celles que je ne commets plus.
Et uon-seiilement ce que nous avons fait, mais les heures,
les lieux téinoins de nos rapides félicités, chaque circoii-
stance est \ictorieusemeiit gravCe dans mon souvenir avec
votre image.
0 Tout recoinmence. Je retoiribe dans toiis nos délires, et ce

passé qui me ressaisit et m'agite, inêine dans le son)meil, je


ne m'en repose point. Des mouvenieiits involontaires, des
paroles qui m'échappent, \ierineiit souvent trahir le dérCgle-
ment de nies pensees. Oh! que je suis malheureuse !
w Que je suis loin de votre tranquillité ! La fougue des sens
ct de In passion, une jeunesse qui toujours brûle et palpite
e t la tarit douce expérience que j'ai faite des volupiés in'ai-
guillonnent sans relâclie et pressent ina défaite par des assauts
dont la fragilité même dc ma naiure est complice. On dit
que je suis cliaste, c'est qu'on ne voit pas que je suis hypo-
crite.
» Dieu le sait! Dieu le sait que toute ma vie j'ai plus re-
douté de vous oîfenser que de l'offenser lui-mêiiie, et que
c'est 21 vous bien plus qu'à lui que je désire plaire. C'est
voire commandement et non la voix du ciel qui ni'a courbée
sous le joug monastique (1).)) (Traduction Oddoul.)

(1) a In tantum vero illn, quas pariter exercuimus, amantium


voluptates dulces mihi fucrunt, ut nec disciplere inihi, nec vix a
130 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
que l'on ne peut cacher et qui annonce combien le cœur est
enilainmé. Quc je suis malheureuse de t'avoir connu ! T u
m'as séduite. J e coulais mes jours dans l'indifférence. Tu
es venu ine tirer de la lfthargie dans laquelle j'étais plongée.
T u as su par les discours flaltcurs et par mille soins prhve-
iianls gagner nion cœur. Tu ni'as forcee à t'avouer ma dé-
faile. Tu as trioinplié de mes caprices, de ma rhsistance, d e
inoii devoir. Si je m'étais abandonnée à tout aulre qu'à toi,
nioii époux ne serait dhjà plus. Crois-lu donc m'intimider
par tes vaines clameurs? Tu nie fais une image horrible des
tourmeiits que subissent les criminels. Tu me dépeins avec
force toutes les liorreurs qui accompagnent les derniers 1110-
nieiits de ces malheureux. Tu veux que je nie transporte en
idée dans une place publique et que je t'y voie expirer sur
l'échafaud. Tu ine menaces m h e de cette mort. T u in'ap-
preiids que tu n'aurais pas le courage de rhsister aux tour-
iiients qu'on te ferait endurer, que tu m'avouerais ta cornplice.
N'importe. Pouisuis. Ne t'embarrasse point du soin de mes
jours. Ils me seront odieux si mon époux vit. J'en ferais
voloiitiers le sacrifice, pourçu cjne je sois rassassiée du sang
du barbare que je déteste. C'est assez t'en dire. Que ne vas-
tu, malheureux, des à préseiit me dénoncer à la justice. Je te
crois capable de tout. Cependant, si tu peux reniplir nics
vœux, si tu secondes mes desseins, si je te vois couvert du
sang de mon époux, attends tout de moi. J e donnerai mille
vies pour toi. T u seras toujours le dieu de riion cœur. 0 1 1
n'aura jamais tant airné que je t'aimerai (1).»
N'êtes-vous pas épouvanté? Pour nous reposer un peu,
écoutans iiiaintenaiit les roucouleiiients des inysliques.
Voici sainte Thérése. Elle nous peint l'inriiicible attrait
qui la pousse à adorer Dieu : n A peine htais-je renfermée
dans la solitude que je sentais renaître inon amour pour mon

(1) Causes cdlèbres de Mocquard. -Répertoire universel des


femmes cdlèbres. Paris, 1826, O vol. in-8. Ces lettres, citCcs dans
toutes les relations imprimées dri procès de la Lcscombat, ne sont
point annexées au dossier manuscrit actuellement aux arcliives.
138 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.

(Ifsir passionné a pour principal mobile tout un ensemble d e


faits intellectuels.
A l'âge adulte de la passion, les facultés ont accompli un
singulier travail, que Steiidbal a désigné par l'expression
acscz baroque de cristallisation.
1.a passion est tout entière dans le cerveau de l'être pas-
sionné. L'être, I'ol~jet,le bien désir6 ne sont que I'occasioii,
que le prétexte de la passion. C'est uiie donnée sur laquelle
on construit tout un monde fantastique. Aux yeux d'un
homme froid, raisoniiable; la niort de Kotzebue n'est qu'un
meurtre inutile; à ceux de Karl Sand c'est un acte hémique
et vengeur qui va briser les chaînes de la patrie et la ré-
génCrer.
Chez le passionné, l'impressionnabilité sans cesse émue
voluptueusement ou douloureusement, stimule tolites les
facultés. C'est la memoire qui retrace des plaisirs déjà goûtés;
c'est l'imagination qui peint le bonheur désiré sous les cou-
leurs les plus brillaiites et les plus fausses, qui sans cesse
l'orne, le grandit, le pare de tout ce qui plaît ; c'est & travers
le kaléidoscope de nos désirs que nous regardons la réalité.
Le trésor dont i'image trouble les nuits de l'avare le rendra
le plus puissaiit des mortels; les honneurs, le pouvoir que
pourchasse I'ainbitieux en feront plus qu'un homme; la pré-
sence de Dieu, l'union avec Llieu, feront savourer & la inys-
tique des volnpt4s saris nom daiis les langues humaines; la
découverte auquel le savant sacrifie santé, fortulie, fainille,
va mCtamorphoser le monde et iinmortaliser son auteur. Pour
nous, M. de Guibert, l'idole de mademoiselle de Lespinasse,
n'est qu'uii inince intrigant, un froid rhCteur, un vulgaire
égoïde ; pour mademoiselle de Lespinasse, c'&ait le preinier
des mortels, un demi-dieu. o Comment ai-je été assez hors
de moi pour pouvoir vous dire que j'avais mauvaise opinion
de vous? Cela est-il daiis la nature? cela peut-il etre dans
mon cœur? Adore-t-on, rend-on un culte à qui ne nous
parait pas un dieu (1)4 II

( 1 ) Lettre de mademoiselle de Lespinasse.


LIVRE IV
COMMENT LA P A S S I O N S E T E R M I N E
OU S E TRANSFORME

Trois modes :
I q a passion diminue et s'éteint.
2" La @on se transforme en une autre passion.
3" La pasaion abeulit B l'extase ou à la,folie.

CHAPITRE PREMIER
MORT NATURELLE DE LA PASSION.

Après avoir passionnément désiré uii bien, un plaisir, o n


I'obtieiit, on en jouit. Très-génkralement alors la passion dimi-
nue ou meurt. En effet, la réalité est si dinërente de l'idéal
de perfection, de bonheur enfant6 par I'imaginatioii d u pas-
sioliné, qu'il se désenchante et guérit. Lassitude, ennui, dé-
goût, tel est ordinairement le corollaire de la possession.
La peinture de cette désillusioii qui a si souveut servi
de thème aux romanciers n'a jamais été plus exacte, plus
scientifique que dans 1111 roman d'outre-Rhin analysé par
RI. Ph, Chasles (1).
Un peintre allemand a loiigteinps cherché la route q u e
soli talent devait suivre. Un jour qu'il erre daus les bois, une

(1) tud des sur PAllemagne nu dix-neuvikme siécle. -L'Église


des jésuites, par Ch. Amédée Hoffmann.
II se produit chez i'homme nue intéressante génération de
dksirs :
Uno avulso, POP deficit &r.

Quand uue fois 011 a vBcu de la vie fïévreuse, tourmentée,


majs fortement sentie & la passion, on s'astreint difficile-
meut à une existence paisible, raisonnable, mais uniforme ;
car l'impressionnabilité fortement dévdoppde par une pas-
sion de longue durée, jouit longtemps d'une exquise ou ma-
ladive e u i t a b W . On a besoin & uivre fort. .Aussi peut-ori
formuler la loi suivante :
Une passim qui meurt laissa ordinairement un terrain
admirablement pr&at-é pour la germinalion d'une autre
passion.
h plue ordinairemat Ir woPBc p~eeionest de m k ~ e
apèce que la premibre ou au m i a s d'un genre asak>gaie.
Ainsi on ne verra guère un amoureus ou un débauché guéri
se passioooer pour la science, mais bien souvent il se jettera
h corps perdu dans le myfticisme. L'histoire des ~ i m at
riche en exemples de ce genre, h mupmeneer par siist
Augustin.
Au XVII" siècle, le Breton KBridel, d h b r e alors par Be
furieuse débauches, assiste, lors du procès de Grandier, aux
miraculeur exercices d'bsmodb, de Wiathîa, de W é -
moth, reprbsentbs par les Ursulines dhmonopathes de Lou-
dun ; pcofondément impresoionn6, il se corrige pour se prh-
cipiter avec une invincible ardeur dans ia pmiou ascétique
et meriter la canonisation.
Aujourd'hui encore ne voyous-noue pas l'amour contrari4
ou déoillusiwn6 psupier les convenu, surtout les Goavenls
de femmes?
DES MALADIES MENTALES. 161
tant que phénomène cérébral, mais de 11 à l'obéissance do-
cile, il y a loin encore ; car un vivace essaiin d'autres désirs,
puissanis aussi, luttent plus ou moins heureusement contre
le dBsir passionné. Aussi la lutte est constante pour beaucoup
de passions que le passionoB juge coupables, et si, dans un
moment d'exacerbation, le torrent du désir entraîne à des
actes que la raison réprouve. l'arrêt que cette derniere a
porté n'en est pas moins présent h la pensée, pas moins in-
contesté :
Video meliora, proboque, deteriora sequor.

a dit le poëte clans un vers immortel, parce qu'il est profon-


dément vrai. Aussi bien sourent, après le triomphe de la
passion, aprés le premier enivrement de la possession, nais-
sent le regret et la honie, et la dent du reiliorcls se charge
de punir l'homme coupable d'avoir transgressé ce que son
Bducation, son organisation lui font considérer comme une
loi morale.
Ni le charme d'une prière, ni la vertu purifiante
D'une pénitence, ni les regards jetés sur le monde, ni le jeûne
Ni l'agonie, ni plus puissantes encore
Les tortures innées de ce profond désespoir
Qui est le remords sans la crainte de l'enfer,
Mais qui se suffit à lui-même,
Et ferait du ciel un eiifer, rien ne peut exorciser
Hors de l'esprit sans frein, le vif sentiment
De ses propres péchés, de ses torts, de scs soiiffrances, de sa
[vengeance
Sur lui-même; nulle angoisse future
N'équivaut au châtiment de qui se condamne,
C'est de sa propre conscience qu'il relève (4).

Dans la monomanie, on observe bien rarement une sem-


blable lutte, je dis dans la monomanie bien complète. C'est

(1) Nor charm in prayer - nor purifying form


Of penitcnce - nor outward look - nor fast -
Nor agoriy- nor greater than al1 these