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0'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES?

Métaphysique et intermédialité

Éric Méchoulan

Ylb éditeur
~~· LESOIETL ' AUTRI!
« Ah-ha ? » said Poirot.
« Why ah-ha ? » said Garroway.
« lam immensely obliged to you, » soid Hercule
Poirot. « You have presented me with an idea.
How strange it is the way ideas arrive into one'-s
head. »

Agatha Christie, Elephants Can Remember, 1972

Dialogue entre Babica et Rossinante:


R.- Baudet l'on est des langes au cercue il.
Voulez-vous vous en assurer ? Regardez donc les
amoureux. ·
B.- C'est donc sottise qu'aimer ?
R. - Oh ! Ce n'est pas sagesse.
B. -Monsieur est métaphysicien.
LA prép~u.uton tr."duori.•l~ de t.'Ct nuvrJs;c .a éu~ soutenue pott lo~ Ch.urcdc rC"\-hcnhc du (dnadd l'n R.- C'est que je ne mange point.
csthéoiquc cl poériquc de I'UUAM

VLil.:.litcur !x'n,' ficoc Ju 5<'1UII~n d~ 1• .,n.iO:tê de Jévdnppl'ltlCnt des cntrcpri>CS cuhurcllcs du Cervantès, Don Quichotte, 1605
Uuêb« (~OOEC) pour son prn~trJmmc d'cdiuon.

c;nuvcrncmcnt du uu.:bcc- Progr.IIOr'l''h: du .:r~-dir d'unpôl pour l'édiuon de livres- CC'SlÏOn


~ODEC
Nnu:. f(."(Onnuiunn$ l'.tu.le (in.tncièrc du C:ouvcrncmcnr du (Juuda par l'entremise du
l'rngr.unmc d'oidc Ju dêvdnppem<'O I de l'industrie de l'êdotion (rAOIË) pour nos ,ocrivirés
d\'<lirion.

Nous rcon<rdnns le Conseil de• /\ru du C.on•d,r tic l'aitlc .oœonléc à notre prn,;rammc de
publication.
On reviendra toujours:, IJ métuphysique, comme
à une amante ;lvec !.•quelle on s' étai t brouillé.
Kant, Crifirftll' dt• ln rni>tm pure

LA MÉTAPHYSIQUE ET LE PROBLÈM E OU PlATO NIS ME

la métaphys ique apparaît, aujourd' hui, nu mieux inutile, au


pire encombrante. On ne compte plus les critiques qu'elle sus-
cite, même si nombre d'entre dies ne œssent de réaffirme r que
tout travail de pensée (nu moins occidental) ne peut tout à fait
s\~n d~tache r. Pourtant, tout un pan dl! la pensée moderne en
poursuit, voire en renouvelle les interrogations, en particulier
dans la philosophie analytique ang lo-saxonne 1• Est-cc à dire
que ces rejets tiennent s urtout de l'effet de m ode ct que ces
stratégies des penseurs (post)modernes fon ctionne nt sur ln
tradition de la nouwauté qui entend liquider ce qui vient du
passé afin de mieux affirmer une autorité encore inédite ?
Rien n'est moins sû r puisque le mépris pour la métaphysi-
que ne date pas d'hier ni même d'avant-hier. Un exemple e ntre
cent : « La science qui contribue le plus à rendre l'esprit lumi-
neux, précis e t étendu et qui, par conséq uent, doit le préparer à
l'étude d e toutes les autres, c'est la mé taphys ique. Elle es t
aujourd'hui si négligée en France, que ceci paroîtra sons doute
un paradoxe à bien des lecteurs. j'avouerai qu' il a été un temps
où j'en aurais porté le même jugement2 • » Pour moi aussi il fut
un temps où la m~taphysique sembla it cc qu'il fallait .lbsolu-
ment éviter, dépasser ou déconstruire. Comme certains g ibil!rs

1
':

l
J-1 L)' ùÙ NOUS Vli::NNL.NT NO~ JDÜS 1 Histoire des idées, métaphysique et trtlnsmis~iun 15 1

1
au trd,)iS, le:> idées gc~gnt>nt à ètre légèrem ent :ai~:utdé.cs: l'll~s mesure où .les manuscrits antiques ne connaisse~t que l'écri- Il
portent e n elle:> la trame de l' histoire. La m etaphys rquc n y ture en maJuscu~e, ce n'est pas là une marque typographique ;(
échappe pas. . , . dont Plnton aurait pu se servir) :le texte différencie plus sim- 1

Une saine mé fi;mce par rapport aux rtlees n'( tte s dev ra1t pl~t-ne~t _« l:s égalités» (des objets empiriques), ta isa, de ~
donc nous nme ncr i't en réexaminer les fondements. Ou plutôt « 1egaltte meme », auto to ison 4 •
une juste ro nfianœ d,u1s les ressources de l'in telligence consis- M ais cette différence suppose un système de valeurs qui 1 ~1
terait à en recevoir l'idée et ~ la n:tourner sous tous ses angles, alloue au m ême, à l'antécédent à l'üntnu.., ble - · · -
t
. . . ' " , une supenonte
y compris les angles app<Hemment morts. , s ur ce qut dtffe re, sur ce qui vient après, sur ce qui devient et
Un de ces ang lt•s est la q uestion du platonisme. La m .::ta- donc se corrompt. Socrate peut ainsi faire une distinction entre
physique semble nous ;1mener de force dans les r~'gion s_ ~ t~1é ­ deux form es d'étants (Juo eidê tôn nnto'n 79 a 6). 1
, . es mua-
ré~s des Idées et du s up1\1se nsiblc que nous rmuvons decntl!S bles, visibles, et les immuables, invisibles. Les premiers relè-
cbns le PhJdon. Dans ce dialogul' aux con fin s de lcllllOrt, au ve~t du corps, du monde empirique: ils sont voués à l'e rrance
bout duquel Soaate doit ava le r le poi :>o n auyuel il a tf té et a la mort; les seconds relèvent de l'âme et demeurent iden-
condamné, la discussion porte s ur I'Îlnmort<tlité de l'âme. Pour tiques :t_
imn~?rtels dans la pensée. Ainsi es t prouvée l' im-
b prouver, Socrate se fonde s ur ce que la tradition a en s uite mort;11tte de 1 ame qui pe rmet au sage de ne pa:> craindre de
nomm é la << théorie des Idées~"· Pour snvoir si l' tlme es t périr physiquement.
immortelle, encore faut-il :>avoir comn1ent nous viennt'nt les Pourtant, m êm e si ::es jugements de valeur sont éminem-
connaissances: par l'am1 mnèse, affirme Socrat(?. Conn:1ître, ce ment ~ontes.tables, même si l'autorité de l'orig ine à laquelle il
n'est pas découvrir quelque chose d'irrédu c tiblem ~nr nouvenu, faudratt tOUJOurs remonte r est discutable m ê 1ne c 1· la . -
• • , , Jsepara-
c'est se ressou,•enir d'un passé oublié, occulté et qui revit. En tiOn radiCale entre les egalités empiriques cr l'égalité même est
f.lit, un p.15sé qui n'a j<lmais été vraimt-nr mort, puisqu'i.l ~tait dout.e use: il n'en deme ure pas moins que le geste conceptuel
toujours présent, :1 la dispos ition du s.1ge qui parven,ltt ,\ se cons1s~e a ne trouver d' idées que dans le passé, à ne les faire
ha u ~se r jusqu ' ~ l'origine et <
lUX modèles premie rs. apparnltre que dnns l'effectivité d'une transmission à laquelle
Comment Socrate prouve- t-il cette présence d ' un supra- on peut toujours revenir.
sensible ? De m~m(· qu'un objet o u un portrait peuvent no u:; Il est vrai que, dans cette g rande ur allouée à la m é moire on
rappder tel a utre objet o u tdle personne, que ce soit par res- sen t un souci ordinaire des sociétés traditionnelles. Soc;ate
:;emblanœ évidente ou par dép!clœment à partir du dis~embb­ donne une exten sion philosophique aux évidences du monde
bl ~ (principe que l'on ;1ppellc ra plus ta rd ,, l'asso(ia tion des 1:
~ui est. sien e t pour lequel c'est dans le passé que résident
idées >>),des choses p~uwnt ê tre~ égales. Ma is :;i ces objNs peu- 1~utonte,lesens et la valeur des gestes quotidiens. Mnemosyne,
vent ~tre tantôt égaux il d'nutres, tantôt inéga ux, l'égalité elle- m ere des Muses, est à la source de toutes les fabrications et de
m ême n e saurait devenir inégale : il faut donc s upposer qu'il toutes le,s aventures. La fable d' Œdipe dit banalement ce q ·
. • ) . lU
existe une << Égnlité en soi » différente des objet$ e mpiriques arnve a ce ui qui croit échapper a u passé. Tout n'est pns écrit,
qu'elle permt::t de qualifier d'ég,wx. Bien sCLr, la majuscule et c~r a~x h ommes est allouée une puissance d e variation et
l'ndjonction de 1\ , en soi » sont tout à fait mode rne:> (dans la d amenagement, mais tout est dit.

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1
16 0'OÙ NOUS VTt:NNlNT NOS II>EES
' ~·
Histoin• des idée$, métaphysiq11e et transmi:;sio11 17

Pour nous, moue J rnns ' ' la valeur et le sens rés ident , plutôt
dans une tension vers l'avenir, dans la création .r r~ sente et Il ne faut pas croire que les matérialités ou les formes ins-
.m ces::>ante uu J nouvt:u ' ·' tt . Ces nrincioes
~"" r de rransmtsston
. . nous titutionnelles de cette transmission soient sans nul effe t sur
. , .
sont deve nu::. e tran 0 e . , r (Y rs Et ce nendant, les mvesu
. sscments
, . . . les idées et les discours :l'étanchéité des deux es t loin d 'être
récents dans la mémoire collective, le patrimotne, les ~l~ ntagc::. évidente. Ainsi, les pratiques sociales, les supports institution-
ou 1e:;• traut J·r,·onc;., même s'ils témoignent d'enjeux. politiques· et nels et les outillages techniques de la transmission devraient
économ iques souvent inquiétants, s igna l en~ ausst que ces t~r- d 'a utant moins rester é trangers aux inte rrogations sur la
mes ue J ::.en::.,
• • d' ttn"... c•'rtaine
., façon
· ' nous revtennent ou, plutot, 1 métaphysique que celle-ci a installé nu centre de son labyrin-
que nous parvenons ù nous les réap proprier e n les rendant ( e the l'art de transmettre. À nous de retrouver le fil d'Ariane qui
nouvea u utiless. . devra nous y mener.
ln disposition platonicienne des idé6 propose tnom~ ur~c
CoNTRE L'HISTOIRE DES IDÉES : LA CRITIQUE DE MICHEL FouCAU LT
théorie de la transce ndance qu' une prtlttque de ln tn7n ~ ml.. ­
:;ion-;\ commencer pnr le fait que cette disposition platont- Parmi rous les discours que nou s conna issons, il en existe
dc'nne soit attribuée à Socrate ct qu' ilia lègue, cmnm.: un tt'S- deux types fort étranges. En effet, sauf à être historien, nul ne
t l ux discip les qui l'e ntoure nt atten tive ment. Cette prend gol'tt ou inté rêt il lire en core d es manuels de confes-
t.1 men , • . . . d l'~ ; .. ~,
mise en ::.cèue de la transmission fatt au~s t partte e u.: utat;t.: ~eurs du XVI" siècle o u des traités de droit du XVIII" ou des
du platonis me et de l<t « m é taphy ~ ique _>>qui ~'y ~tt<t ch e :./l!s comptes d' apothicaires du XIX''. Pourtant, o n trouve toujours
. {; ·~ (l /1 / bil!tl tl{fairt' à la mort et a la thspnrttron unnme afa des l ecteurs de Sophocle, Plato n, Cervantès, Descartes,
lt ~t. . 1 . .
Sll rV iè l! t 1111 testamentaire. Si la philosophie p <tto n~c t e ~ne se Mallarmé ou N ietzsche. Tout se passe comme si ces discours
pbce tout entière d.:~n:; l'ombre d~ Socr;lte et,. en partt~u lter,.du que nous appelons« philosophie »et « littérature>> pouvaient
moment d e ~·a moJ·t (1pofo..,ie , ,, , Phédou, CntonJ, JI faut bten s'extirper de leur historicité et venir toucher des êtres d'une
e nte n d re 1''-' fat11·"'1
• ... c X •
.· '" Phton
• '
J·e .:roi s, é tait mal,lde
, .
» du
, .
société, d ' une langue er d'une culture toutes différentes. Il s
Ph édou- i l .:~ fa llu que b parole lui soit rap portee afm qu d sont, bi en sûr, singuliers il l'instar de chaque événement de
puis~e:, son tour servir de re lais. Que Platon in.ve nte ,ce tt~ notre monde et reviennent, cependant, régulièrement d'âge
mise en scèn e ou qu'il en respecte le détail aut!lentJ,que na pa::. en âge. Ils semblent constitués d'un double présent : le pré-
d ' importance fond amentale, c'est l'actu;tlisatton d.une tr<lllS ~ sent évanoui de l'instant de le ur apparition et le présent insis-
mission qui compte. la présenœ or.llc de Socrate, st forte dan::. tant des mon'lents de leur continuel retour. C'est ainsi qu'ils
les dialogues - et par le fait m~mc qu' il s'agisse de dialogues - donnent l' impression de traverser le temps, offrant à ch aq u e
est en r~a lité différée dans un retrait ddibéré, qui ne œsse de lecteur la sensation qu' ils leur parlent, fourni ssant un senti-
;nettre t'n V<l le ur les phén omènes indispensables de 1.1. trans- ment inattendu de continuité, voire un e ffe t de substance ou
miss ion, puisq ue cette parole provient toujours d'~dle~n;, de présence infatigable. '
rawn téc par des audite urs et transm ise de bouche a oreille Néanmoins, n'est-ce pas une illusion générée plutôt par
comme les chants homériques d.ms les festivals ou comme les les '<grandes œuvres » ? Sauf à être un lecteur professionnel,
potins dans la cité. on ouvre sans doute encore un p e u Euripide, mais guère
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. · pas Le ~l
. 1 M ~ re H obbes souve nt, m:u:> · ·la
' '·he' S1dt:>
Th~ogntste C •· ,rnndes O:'li Vrt'~

cgn ' . , . gro upes d'énon cés et avec des évén em epts d 'ordre différent
. 111 1is n o n P1xerccourt. 0 o1 • (technique, économique, politique, social) .
ce rrtun e m ent, 1 •.. tc •t l ' imtn écl i.\t~té r:H iss im e e t
..... •nt nroc uue un e l t: '
pa 1.11:.:.t:: . r . · 1· h ra pao. tele , J .
~o rtlt l
· . 1e 1~' Urs con textes, En fait o n pose la question nu nivea u du discours lui-mê me qui
aurait'nt ntnst, seu ~ : ' ' . >.· ·u~e le ur pernwtrait dt> t rans-
5
n'est plus traduc ti on extérie u re mais lieu d'émergence des
rommc si une_ ;\lltn~attonJmy~tt: ltl~a l··ur cxistenœ une tournure concepts; o n ne ra ttache pas les consta ntes dn discou rs aux
• , l .. 1 . phenomenes, uonn.m • ~ , . .
œ~c ,~;e
c •. Ces é lé men ts J ' inte rprétation sonnent decJdem enl t
s tructures idéales du concept, mais on décrit le réseau concep-
e:.~enuc . ..
bien utétnphystques, nu ~c n 5 cou m
.' - nt du renne. Et nvoue r re .l
. ·.
tu el à partir des régularités i ntrinsèques du disco urs; on ne
soumet pas la m ul tiplicité des énonciations d la cohérence des
riSlllt' de rendre œttt' inw:>tigation d'othee caduq ue. '. . .:oncepts, ct celle-ci au rec ueillemen t silencieux d ' une idéalité
1Q ue 1 pou rra ·r 'tr~
t e " " ~ •
l" oratut des '' ~r,llldes
" œ uvrc5
, " q
f · ·1 ut méta-hi:;toriqne; on éta bl ir la série inverse: o n replace les
visées pures de no n -cont rad iction dans un réseau e nchevêtré
1c ur pe rme t l·1', traverse r k t..:m ps ? Peut-être .
qu e n ait.
1_
de compatibilité et d'incompatibilité conceptuelles; e t on rap-
. J c~ ·.t·f~ r~I1..:es de nature cntre « petites,, et '< g •an
porte cet enchevê tremen t ~ ux règles qui caranérisent un e pm-
, . .
n ex 1s te pa~ ut:: " " · . · ·
des , œuvre:>, mais un proct'ss us de férichi:;a[!On qut t' n ~o:e tique discursiveh.
. . . ·n 'S d ms le ptHadis de la mémoire l't les autrl'!' dan:. !les
t.e t r.u " • . h· . · j s t un c es
e n ft'r~ l·1e l' ou bli.. Ce n'est sa ns doute pa:. un ,JS<ltt •
. 1 1F . 1 On saisit ici le projet inverse du platonis me : non remo n-
1)us fe rmes oppo~a nts à l' his toirt· des idét>s, MK le ·o uc.;,n.t t, ter vers une idéalité toujours déjà présente et plus ou moins
~émonte ég<lietnent les opémtions de fétichist~t~
des a:- uvre:o e t cnchée, mais, dans la mise à plat des é noncés, sa isir l'ém e r-
d~nlace
1
les postulats de ln m étaphysique cb ss tquel. .. gence des idées à m ême la régularité d' un sys tèm e immédia-
· . cl es « g>rilnt es œ uv re> »
En ~~ ffe t. cont re la con d cnsattott te m ent visible. C'est pourquoi l'hi s toire des idées, te lle que
aux n oms s .t exil 1tnnb,. M'tc h el Foucaul t ch erche avant . tout
j 1 Michel fouca ult la décrit, semble opposée à son projet archéo-
<l' . n"t et la disnersion des énoncés dans le systl'me le a logique puisqu'elle « met en rapport des œuvres avec des ins-
.1nonyt " r J· ·1 ' ppose
c1.tscurs .tvtte
. . qut. e' n esr ·linsi
' fo rrm;. Autrement tUt,, 1 1n o· ' d , . titutions, des habitudes ou des comporte m ents socia u x, des
!1as l' irrégub ri té du chef d'œuvre o l'ennuyeuse regu '\ntel· ~: techniques, des besoin s e t des pnttiques muette:>; elle essaie
ouvrJges q u eko nque~,. pour 1UJ,. ce sont • .tOUJOu
, rs des
. It.:gu .ut:1 de faire revivre les form es les plus élaborées de discours dans
'. . ·'oppose nt à d ' ,wtres régulantes. Cel<l lut permet le le paysage concret, dan s le milieu de croissance et de dévelop-
tt~:. qu1 ~ · d . · _; de pro-
déprendre l.::s .Snoncés des <lpparenœs e con~ tnu:to:: et . . - . pement qui les a vues naît re. Elle devient a lors ln discipline ï
. t. utte
no::.<:: . •·ln·liY"''
• . ~ "... nti · hennéneutique, lotn , . d, un
. dbt..our::.
. . des interférences, la description des cercles concentriques qui
r
secret a• tnhlutre, · e sen:.· 1·ester;lit cache. a 1œ t1• ore1t.mure
t l ont 1, l. entourent les œuvres, les soulig n ent, les relient entre t'Iles et
t . ' t tl-'··e.::=.iterait
J u 1eceut" ~- ~
l'eX 1IJe rtise de l'tnte iprt• te, seu a
. 1· . ·_ les inserent dans tout ce qui n 'est pas elles 7 ».En e ffe t-l'his-
• l"' d' ' n dé~>ager la profondeu r de l'essentiel et ,t con tt toire des idées est une mise en sci?n e de l'irradiation de l'œu-
men " c o , , · l , d1s-
nuue . , ::... Poltr Michd fmt C•Hl 1t, 1es evenement::.
· , du :-e1 1 le - vre, comme une pierre jetée di1ns l'eau du temps produit Je:;
cours e t't'ecttvem.,
. "'nt tenus •·lpp~naissent tbns, leu r vo - ume pro 1, cercles concentriques jusqu'à toucher la rive de l'interprète. Ainsi,
pre, en rapport réciproque nvec d ' aut res enon ces, avec ces mettre l'œuvre nu centre, la relier au milieu qui l'en vironne,

'

l
20 D'OÙ NOUS VIENNEI'ff NOS IDÉES ? Histoire des idées, métaphysique et transmission 21

constitue l'établissement d'une origine: tout part de l'œuvre mais cela implique d'en saisir la fabrication à des niveaux dif-
et tout doit y ramener. férents tant dans son moment d'inscription que, surtout, dans
Nous aurions alors le choix entre la continuité illusoire (et ce qui lui permet de vivre :techniques, institutions, règles, rap-
proprement idéaliste) des idées et la discontin~tir_é mat~rialiste ports sociaux. Le modèle temporel n'est pas celui de l'instant
des énoncés, loin de la densité trop sonore des 1dees et a la sur- qui, miraculeusement, perdure par la grâce d'une opération
face bien positive des faits. Cependant, comment parler de ces géniale, mais celui d'un redoublement intérieur de l'instant où
textes qui « durent » sans en escamoter la singularité juste- la rémanence est l'autre face - ou le repli - d'un présent en
ment ? Comment décrire des continuités qui ne sourdent pas des train de s'effacer.
œuvres comme si elles s'y trouvaient d'office incluses ? Comment Ce ne sont donc pas les cercles concentriques et irradiants
construire des séries traversant les textes, voire penser la série de l'œuvre qui font l'objet d'étude comme un contexte qui en
d'un texte ? Sur tous ces points, il n'est pas si sür que l'a rchéolo- deviendrait le paisible cocon; ce sont ses bordures techniques
gie foucaldienne s'oppose tant que cela à l'histoire des idées. et institutionnelles ou ses abordages sociaux dans et par les-
C'est la notion de « rémanence » qui fait la jonction : quels l'œuvre trouve du sens. L'œuvre n'est ni une solution ni
un résultat, elle fait sens parce qu'elle fait problème et c'est en
Dire que les énoncés sont rémanents, ce n'es t pas dire qu' ils
~ant qu'elle continue à faire problème qu'elle survit, rejouant
restent dans le champ de la mémoire ou qu' on peut retrouver
ce qu'ils voulaient dire; ma is cela veut dire qu'ils sont c~nser­ a chaque moment et redessinant à la fois le passé auquel elle
vés grâce à un certain nombre de supports et de techntques appartient toujours et le présent à la pointe duquel e lle se
matériels (dont le livre n'est, bien entendu, qu'un exemple), déplace encore 9 •
selon certains types d'institution {par bien d'autres, la bil·!io -
thèque), et avec certaines modalités statutaires (qui ne sont pas L ES BORDS DE L'HISTOIRE ET LE MODÈLE HERMÉNEUTIQUE
les mêmes quand il s'agit d'un texte religieux, d'un règlement
de dro it ou d' une vérité scientifique). Cela veut din: aussi qu'ils
À la différence des Anciens, notre modernité a fondé un rap-
sont investis dans des techniques qui les mettent en appl ica- port a u temps où le passé n'apparaît plus que sous la figure
tion, dans des pratiques qui en dé rivent, dans des rapports d'un fardeau et où le présent est investi de toute sa valeur de
sociaux qui se sont constitués, ou modifiés, à travers eux. Cela nouveauté irréductible. S'il a été ainsi possible de se délier du
veut dirt: enfin que les choses n'ont plus tout à fait le même passé, c'est que le passé s'était vu projeté, auparavant, comme
mode d'existence, le même système de relations avec ce qui les
autre du temps présent, et même doublement autre. En effet,
entoure, les mêmes schèmes d'usage, les mêmes possibilités de
transformat ion après qu'elles ont été dites. Loin que ce main-
l'écriture de l'histoire s'est élaborée scientifiquement à partir
tien à travers le temps soit le prolongement accidentel ou bien- d'une double altération te!Tiporelle: non seulement celle qui
he ureux d'une existe nce faite pour passe r avec l'instant, la co_upe chaque présent de tout le passé, mais aussi celle qui fait
rémanence appartient de plein droit à l'énoncéx. de chaque présent quelque chose d'opaque à soi-même, comme
si seule la distance temporelle permettait de saisir vraiment ce
Renoncer à la grande œuvre comme origine ne signifie donc qui s'était passé. Là réside tout le paradoxe de l'écriture de
pas la démunir de sa singularité ni la couper de son milieu, l'histoire : en rendant le passé radicalement étranger à notre

·_.
22 'o'OÙ NOUS VIENNENT N OS TOÉES ? Histoire des idées, métaphysique et transmission 23

présent, nous ne pouvons que reconnaître son altérité, son Sous cette conception de l'histoire, il est assez facile de
caractère profondément énigmatique; en valorisant la distance retr,~uver un certain fondement philosophique : « Le supra-
par rapport à soi, seul celui qui appartient à un tout autre senstble est le sensible et le perçu comme ils sont en vérité· •
temps peut désormais déchiffrer le sens de ce qui a été vécu.
Bref, ce serait justement parce que nous ne pouvons plus sen-
mais la vérité du sensible et du perçu est d'être phénomène. L:
suprasensible est donc le phénomène com·m e phénomène.- Si
tir ou ressentir exactement ce que nos ancêtres ont vécu que l'on voulait entendre par là que le suprasensible est en consé-
nous sommes capables de mieux le comprendre qu'eux. quence le monde sensible ou le monde comme il est pour la
01; d'une part, c'est limiter les possibilités concrètes de l'ima- certitude sensible immédiate et pour la perception, on com -
~ gination historique (dont les ouvrages d'histoire témoignent prendrait à l'envers 11 . » L'auréole de non-événementiel, l'éclat
amplement et contredisent dans la pratique ce qui est affirmé caché des profondeurs sont au suprasensible ce que les événe-
théoriquement); d'autre part, cela conduit à opposer le vécu et le ments et le présent vécus sont au sensible : ils en font briller la
sens, comme si nous ne pouvions donner du sens à notre vécu vérité par une médiation qui demeure inaccessible dans l'im-
dans l'instan t ou comme si nous ne pouvions donner du sens médiateté des événements présents.
qu'à ce que nous n'aurions pu vivre. Aucune de ces oppositions Et, sans doute, est-ce en réaction contre cet hégélianisme
n'est, en fait, évidente, même si elles ne sont pas toujours inop- tacite que Michel Foucault, tout en partageant encore l'idée
portunes. Elles tendent à reproduire une opposition de valeur et que le passé lointain est, de droit, le plus connaissable, tâche de
de sens entre la surface et la profondeur, entre l'immédiateté de complexifier ce modèle temporel et de tirer le sens du passé
l'instant présent et les médiations du rapport au passé. vers la valeur de l'aujourd'hui:
Prenons un historien que l'on ne saurait tenir pour naïf ou
aveugle à l'épistémologie du discours historique, Paul Veyne, En sa totalité, l'archive n'est pas descriptible, (... ]à la limite,
au moment où il définit justement une histoire COIIceptuali- n'était la rareté des documents, le plus grand recul chronologi-
que serai t nécessaire po ur l'analyser. Et pourtant comment
sante : « L\ compréhension des événements n'es t pas immé-
cette description de l'archive pourrait-elle se justifier[... ] si elle
diate, les sociétés humaines ne sont pas transparentes à elles- s'obstinait à ne décrire jamais que les horizons les plus loin-
mêmes (... J. La partie immédiatement comprise des événements tains ? Ne lui faut-il pas se rapprocher le plus possible de cette
est entourée d'une auréole de "non-événementiel" que s'ef- positivité à laquelle elle-même obéit et de ce système d'archive
force de comprendre une "histoire pionnière", une "histoire qui permet de parler aujourd'hui de l'archive en général ? (...]
en profondeur10" . >>Sans croire, bien sûr, à une transparence à L'an~lyse de l'archive comporte donc une région privilégiée: à
la fo1s proche de nous, mais différente de notre actualité, c'est
soi dans l'instant présent, sans douter non plus du fait que les
la bordure du temps ~ui entoure notre présent, qui Je sur-
archives mu ltiples et les sources les plus diverses ne sont plombe et l'indique dans son alréritél2. .
jamais immédiatement mobilisables dans le moment où l'on
vit, ce la n'empêche pas de croire en une intellige nce possible À l'inverse de« l'auréole de "non-événementiel"», cette« bor-
de ce qui a rrive. On ne doit pas changer une difficulté de fait en dure du temps qui entoure notre présent» constitue une diffé-
impossibilité de droit. rence à soi dont nous demeurons parfaitement contemporains
21 Hi~tuire des iJérs, mhnphysique t•t lmnsmission 25

(il C!>t ici utile ~k· distinguer no tre acru.llité, oli se jo~l.l' l~t t_ous L'HISTORIEN ET LA PLACE D U ROI : À J>KUPOS D'UN « [véNEMI:NT
le!> ~vé n ..:me nt s du présl!nl, de notre contcm porancltt' o u ~c ARCIIÉULOC IQUE »

J 1.lJte n otr~ pré :;~ nt J·usqu 'à résorber d'autres moments: JeA ,. Compa rons deux maniè res de procéder. D 'n bord, Ferna nd
pe ux encore m~ penser 1~ contemporain de Pht.ton m~m..: s 11 Braudel et son cé lè bre ouvmge s ur La Méditt!rranéc à l'épo-
nt' f:lit plus p.Htic de l'actunlité de qui que ce so1~ de pu1s lo ng- que de Philippe Il, dont le titre même indique le renversem ent
tetnp!> ' '). Celte bordure ne désign~ aucun~ proto~deur s ubs- de l' histoire traditionnelle qui, elle, eût centré l'enquête s ur le
tantielle, e lll! pointe, nu contraire, vers un et.:tt luntte, app.ute- roi. Au lie u de cela, les événcmt>nts dans le ur brl!ve durée n 'oc-
nant et n'.lpp.Htcnant pa,; aux individus ou aux temps qu' elle cupent que la troisième partie, une fois que l'his toire quas i
nivèle. Jl ne :;'ngit plus de Jonner HU pnssé b fig ure é t~igmnti­ immobile de ln géographie physique et humaine et l'histoire
que de J',tltérité, mais bien de saisir comment, dans notre pro- lentement rythmée des sociétés, des économies et des civilisn-
pre présent, de l'altérit.! sc joue cons tamment, p.1 ret.' que tlu x 1: tions ont été largemt>nt déployées :
-•, la durii..: ne cesse de Jifférencier les inst•mts J 'eux-meml.'s.
Ut,; • ''
Ce pc nd.am, œttc alré rité n'est pas le signe de notre opilcatc a Troisième partie enfin, œlle de l'his toire tr:tdition ncllc, ~i l'on
nous- mêmes, de notre incapncité à nous compren dre: e lle veut, de l'histoire à la dimension non de l' homme, mai ~ de l'in-
dividu, l'histoire évén~C"mentielle de Paul Lacombe ct de François
nous propo~e simplement d'occuper plutôt les bords de notre
Simiand: une agitation de surf<lc:e, les vagues que les marét>s
pn!sent pour mieux en définir qu en réfléchir les œntres pos-
soulèvent sur leur puiss:tnt mouvement. Une hi:.toire à oscilla-
,;ibles. C'est là to ut l 'enj~u politique de l' histoire: elle ne per- tions brèves, rapides, nerveuses. [... J Méfions-nous de cette his-
moi't pns de donn t> r des leçons pour le prése~t lcomm e .le sou- toire brül:tnte encore, teiJe que les contempomins l'ont sentie,
h,1 it,lil.!nt les Anciens qui y voyaient une ma1tr~sse de VI~), elle décrite, vécue, au rythme de le ur vie, brève comme la nôtre.
nous force scul.:ment à nous positionner ou à nous dis poser Elle a la dimension de leurs colères, de leurs rêves et de leurs
illusions. Au XVI' siècle, .1près !.1 vra1e Ren.1iss:tnce, viendr.1 I.J
sur le pourtour de notre présent, là où la dibtation d6 temps
Renaissance des pauvre:., J e:. hu mbles, acha rnés à écrire, j sc
es t la plus f01 te et o ù une pe rs p~ct iw singu liè re s ur n otre r,Konter, à parler des autres. Cette précieuse paperasse est :tss~z
nctualité peut en découler. . déformante, elle env.1hit le temps perdu, y prend une pl.1ce
Dans Cl' jeu entre surface ct profondeur, on a parfo1s ~ e 5en- hors de vérité. C'est dans un monde biz.ure, .1uquel manque-
timent que les événements ne font que form er une mmce ct rait une dimension, que se trouve tr.tnsporté l' historien lecteur
des papiers de Philippe Il, comme assi~ en ses lie ux et pl are; un
passagàe écume et qu'ils ne prt>nnent sens qu'a u m01~ent où
monde de vives passions assurément; ave ugle, com me tout
l'on y discerne, en vérité, la profondeur qui rem~nte a la !>Ur- monde vivant, comme le nôtre, insouciant des hiswires de pro-
fa ce. (t'pendant, en les considérclnt dans le hillo qutles entoure, fondeur, de ces eaux viVt's sur lesquelles fi le notre barque
aux bords dl' ce qu ' ils sont, on ne di~cerne plus de profonde comme le plus ivre des bate.lllx. Un monde dangereux, mnis
coupure entre événement et ~r ruc turc. On obtient même ~c dont nous aurons conjuré 1~:::. bOrtilègcs et les ma léfices en
que Mkhd Foucnult appellè, rte façon apptlremment oxymon- ayant, nu préalable, fixé ces grands courants sous-jracenrs. sou-
vent silencieux[ ... ]. les événements rctcntiss,mts ne sunt sou-
que, un •< évé m:m ent archéolog ique». vent que des insmnts, qué des manifes tations de œs larges des-
tins et ne s'expliquent que par cux u.
Histoire des idées, métaphysique et transmission 27 .
26 0'OÙ NOUS VTENNENT NOS lOtES ?

demeurées en suspens, il faudrait s'arrêter sans doute: là est


Les somptueuses images de Fernand Braudel n'empêchent
fixée la fin du discours, et le recommencement peut-être du
pas de sentir combien la vérité ne saura it app~rtenir à cette
travail. Il y a cependant quelques mots à dire. Des mots dont le
agitation de surface. Ce sont les lents courants des profondeurs
statut sans doute est difficile à justifier, car il s'agit d'intro-
qui, seuls, permettent d'y accéder. L'enjeu politique n'est pas
duire au dernier instant et comme par un coup de théâtre arti-
éloigné non plus: à la vraie Renaissance (sans doute celle des
ficiel, un personnage qui n'avait point encore figuré dans le
savants humanistes et des érudits de cour) s'oppose une autre,
grand jeu classique des représentations 16 • » De qui s'agit-il
manifestement une fausse Renaissance, celle où ceux qui n'ont
exactement ? Revenant sur Les Ménines, Michel Foucault
aucune com.pétence pour discourir prennent néanmoins la
indique que celui qui est représenté dans le tableau ou pour
parole. Et ce sont ces discours qui envahisse nt l'espace public
qui la représentation est donnée n'apparaît jamais comme tel
des événetnents et figurent de façon exemplaire passions et
puisque, à l'âge classique, être et représentation ont justement
illusions qui déforment le sens et la vérité de ce qui s'est passé.
partie liée. Quel est donc cet autre « point de fuite » du tableau ?
Comment ces pauvres gens pourraient-ils prendre un point de
Pour saisir vraiment ce qui le fait apparaître, il faut, dans le
vue assez é levé sur une situation pour y repérer la simple
texte de Michel Foucault, revenir en fait en arrière : s ur la
manifestation de « larges destins » issus des profondeurs des
même page, mais sou s le titre de la partie précéden•te, voici ce
espaces de civilisation, de la dynamique des masses, de la puis-
qu'il écrit : · '
sance des mentalités ou des mouvements économiqu es ?
Pourtant, même le roi en subit les conséquences: il n 'a pas et Faut-il admettre tout simplement que tant de ques tions sur le
. n'est pas la vérité de son époque. Si l'histOrien« assis e n ses langage ne font que poursuivre, qu'achever tout au plus cet
lieux et place » se contentait de cette paperasse, il aplatirait le événement dont l'archéologie nous a appris l'existence et les
monde dont il prétend parler, il l'amputerait d'une dimension, premiers effets dès la fin du XVIII< siècle ? Le fractionnement
celle des profondeurs: il traiterait des individus, non de du langage, contemporain de son passage à l'objectivité philo-
logique, ne serait alors que la conséquence la plu.s récemment
« l'homme ». L'historien peut donc prendre la place du roi, à
visible (parce que la plus secrète et la plus fondamen.tale) de la
condition d'occuper aussi celle de la mer et de ses grands cou- rupture de l'ordre classique; en nous efforçant de dominer
rants. C'est pourquoi la mort du roi est racontée par Fernand cette brisure et de faire apparaître le langage en son entier,
Braude l dans ce dernier chapitre, au bord ultime de son nous porterions à son terme ce qui s'est passé avant nous et
15 sans nous, vers la fin du XVIII< siècle. [... ) La dispersion du
ouvrage, comme un événement sans portée véritable .
langage est liée, en effet, sur un mode fondamental à cet événe-
Il est une autre façon de prendre la place du roi et d'effacer
ment archéologique qu'on peut désigner par la disparition du
sa mort. Dans Les mots et les choses, l'entrée par le tableau de Discours17•
Vélasquez est célèbre: elle semble essentiellement faite pour
nous présenter ce nouveau monde de la représentation dans Voilà donc la désignation de cet « événement archéologique ».
leque l « l'homme » apparaît. Mais la fin de l'ouvrage consacre Non pas du non-événementiel, non pas de purs effets de sur-
explicitement un long passage à la (( place du roi ». JI com- face sous lesquels le sens authentique demeurerait caché, mais
mence ainsi : << Sur tant d'ignorances, sur tant d'interrogations
'
0' OÙ NOUS VŒNNl:Ni NOS IDEES 7. Histoire des idées, métaphysique et transmission 29
28

elle ou une structure à figure XVIIIe siècle», que constitue la Révolution française et l'évé-
un événement à valeur sltr;c~ur ent parle-t-on ici ? D'une
. Il D que evenem , nement par excellence de cette Révolution que figure la mort
évé nementle e. e . . , l f·n du XV III< s iecle au de Louis XVI sont, d'un même mouvement, effacés et rejoués
. a 1Jeu a a 1
mutation des d .Iscours qu•
dans ces jeux sur « la place du roi » et ses bords décidément
bord d'un monde:
.fort coupants 20.
. . relie devient . bi·oJogie' lorsque l'analyse
.
Lorsque l'htston e na tu . 1 e su rtout la réflexwrl sur Ainsi, les rôles sociaux (le modèle, le peintre, le roi, le spec-
. t économte, orsqu 1 .
des richesses d evten . , fface ce discours c ass•que tateur) sont effacés au profit d' une figure unique, foyer d'une
f . h·l log1eetquese
le langage se a tt p 1 o . . en t leur lieu commun, présence énigmatique, ·celle de l'homme. On conçoit alors les
, ,. 1 résentatton tro uvat . h'
ou 1 ctre et a rep f d d'une telle mutauon arc co- ressources de l'anonymat indispensable des énoncés. Autre
alors, dans le mouvement ~ro on osition ambiguë d'objet
l'h e appa ra tt avec sa P . manière d'escamoter, pour les illusions propres à la grande
lo•'ique, omm . . a·•r. souveniin soumis, spec-
o . d UJet qUI conn, . . . scène de l'histoire, les individus qui s'y sont exprimés. Cela
Pour un savotr et es 1 ·e du Roi' que lut ass t-
d , î ,·t là en cette pa~ permet évidemment de contourner complètement la co'upure
tateur regar e, l surgt ,' . . . d'oLt pendant longtemps
1 s Mentne~, mats
•'naient par avance e C i en cet espace vacant majeure qu'est censée représenter la Révolution fran~aise dans
o , . , Il f t exclue. omme s, . ,.
sa presence ree e u
, · 1
rné tout e ta a
. ble u de Vélasquez, 111<HS qu t 1 l'ordre des événements pour proposer une autre coupure et
1 1 h sard d'un miroir et comme
vers lequc eta tt tou
, . t nt que par e a ' . l' 1 une prise en compte d'« événements archéologiques~> d'un
ne re fl etait pour a ;, d ton soupçonnait a ter-
. les ngures on autre type. Il ne s'agit pas de remplacer une pr~fondeur par
par effraction, tou t:~ l' trehcs et le papillotement (1e
' 1 .· n rectproque, en ' • une autre, mais bien de saisir dans le plan d'immanence des
nance, l exc u~10 . . . r) cessaient tou t a coup
1 . le rot le !ipect,lteu .
modèle, e pel~tre, . 'se fi eaient en une figure pleine, ext- faits les replis de la rémanence. L'idée d'« homme » apparaît
leur impercepuble dan~e, ,~ regard de chair tout l'espace donc à la confluence de discours qui, eux-mêmes, sont parties
g eaient que fut • en fi n r apporte a un '
• IH prenantes de supports, d'institutions, de rapports sociaux, de
de la représentanon .
liens politiques et de mouvements économiques. Une idée ne
. rement la place du roi à « l'homme » surgit pas dé nulle part. Elle est d'abord affaire de transmis-
Ce passage qui all~ue ~~~
dans la partie intitulée « La du p~a~e sion par ces phénomènes de rémanence. Il exi.ste ainsi une
ne se trouve, en f~ut, p d , . dans la partie immedtate- continuité essentielle entre l'idée-problème et. le caractère
. n bor exteneur,
roi », malS sur so . d 1 f· "tude »)et e lle en forme inessentiel de l'événement. ·
( L' nalyuque e a ml
ment suivante « a ff . · d découpage semblent sans
"' 1" es Ces a aJres e
les prem1eres 1gn · d" de s ignes su r la m er UNE AUTRE HISTOIRE DES I.D ÉES ?
. . 1 . e écume ano 10e
doute rnvJa es . un t à l'aune de ces minuscu-
savante du discours. Pourta.nt, cel sodn. oursl~ Avec Michel Foucault, nous semblons ainsi posséder un pen-
. l' iomesttqtte es Isc . seur qui nous permet de sortir des idées conçues sur un mode
les détails que on ' . , à la fois parce que cette place métaphysique et d'en traiter de manière historique. Encore
L'effet produit est mteressant, , ce décalage
. se décentree et parce que faudrait-il savoir précisément ce qu'est une « idée »; pour en
du roi se trouve sans ces ·f· ·alité revendi-
, e dans toute son art! ICI faire éventuellement l'histoire, il faudrait déjà en posséder une
permet de mettre en scen llence en cette << fin de
quee, 1a façon dont l'événement par exce , conception, une représentation assez fine. L'histoire des idées,
Histoire des idées, métaphysique et transmission 31
30 D'OÙ NOUS V!ENN"ENT NOS IDÉES ?

dans sa version angle-saxonne, est liée à l'éminente figure possible de déplacer la critique foucaldienne et de revenir plus
fineme nt~ la production des sing ularités que l'anonymat des
d' Arthur Lovejoy, mais c'est sans doute son ami'George Boas
qui en a le mieux indiqué le questionnement aussi fondamen- énoncés rend, lui, souvent difficile à a.ppréhender 23. Cette
\. tai qu'Ironique :«just what am I writing the history oj2 ? »
1 science des interférences qui part des phénomènes de trans-
C'est bien indiquer que, trop souvent, cette histoire ne se pose mission des idées et des œuvres plutôt que de trouver son
pas vraiment le problème de savoir ce que sont au juste·les point d'ancrage dans les œuvres ou les idées qui, par la suite,
seraient transmises, cette « science » pourrait porter le nom
idées. Aussi doit-on prendre le parti inverse et tâcher de creu-
d'intermédialité.
ser ce qu'elles peuvent être.
Imaginons la différence suivante :alors que tout discours a Traditionnellement, la métaphysique était la science cen-
un domicile (un énonciateur, un temps, un lieu et une forme de sée justement s'occuper de l'origine de nos idées. Pourquoi ne
production), les idées; elles, sont nomades, elles ne logent que pas alors repartir d'elle pour éclairer le cheminement de ces
provisoirement ici ou là. Une telle représentation permet d'in- objets d'histoire qu'on appelle « idées » et qui ressem_blènt par-
diquer les déplacements potentiels des idées, leur mobilité; fois, dans la nuit du passé, à ces étoiles mortes dont l'éclat nous
elle s'avère, cependant, dangereuse, dans la mesure Olt elle touche encore ? Plutôt que de la révoquer en bloc et sans se sou-
alloue aux idées une autonomie de sujet agent. Les idées ont cier de sa propre historicité, il vaudrait mieux s'a.ppliq'uer à en
l'air de voyager toutes seules et de migrer sans problème de retracer le cheminement. Nous avons perçu, même avec Platon,
passeports ni de transports d'un texte à l'autre. Il est donc utile qu'elle avait peut-être plus à voir avec les problèmes de trans-
de conserver le caractère nomade des idées sans, pour autant, mission qu'on ne l'avait longtemps considéré. Médiations et
les considérer autrement que dépendantes et fabriquées. milieux sont loin, en fait, d'y être étrangers et l'« intermédia-
Par ailleurs, une idée n'est pas quelque chose de résolu et lité »devrait tâcher d'en rendre compte.
d'achevé, sinon de façon ponctuelle au moment où l'on fait Le projet de ce livre est alors triple. D'abord un double
une coupe dans le flux des temps- au contraire, une idée appa- mouvement, une sorte d'aller- retour: réfléchir sur l' histoire
raît plutôt comme ce qui crist~llise un problème. Et une idée des idées en cherchant dans la (tradition) métaphysique une
n'est pas nécessairement dissociée, d'un point de vue ontologi- certaine fabrique de l'idée d'idée; et pratiqu~r l'histoire des
que, de phénomènes sensibles de différents ordres (matériali- idées en prenant pour objei: d'analyse cette (tradition) méta-
tés des supports, techniques de reproduction et de diffusion, physique dans sa fabrication même. Enfin, compléter cet aller-
institutions et modes de savoir, rapports économiques et retour en mettant au premier plan les problèmes de transmis-
sociaux, effets de pouvoir22 ). Il faudrait donc à chaque fois en sion (dans lesquels apparaissent et transitent les idées, ce qui
saisir les interrelations. Michel Foucault parlait d'une science constitue justement au sens étymologique une « tradition »)
des interférences qui irait par cercles concentriques autour de plutôt que de les considérer comme de simples supports trans-
l'œuvre. Si l'on accepte de ne pas donner ce statut central et parents pour des idées déjà créées. Cela implique de prendre le
originaire à l'œuvre, si l'on perçoit au contraire l'œuvre parti de ce que j'ai appelé « intermédialité »-reste à éclairer
comme le nœud provisoire de ces interférences, alors il devient ce que ce nom recouvre.
32 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ?

C'est de ce dernier point que jè partirai, de l'idée d'inter-


médialité et de son recyclage contingent de la pensée d'un
grand philosophe, Henri Bergson, puisque ce n'est certaine-
ment pas un hasard (selon la formule rituelle) si celui-ci s'était
justement donné pour mandat d'élaborer une métaphysique
-·non de la rejeter ou de la dépasser-, mais une métaphysique
qui ajusterait les idées aux expériences singulières, une méta- L'IDÉE D'INTERMÉDIALITÉ
physique du monde sensible qui ne se contenterait pas de
généralités (toujours creuses), pour mieux coller, au contraire,
aux corps des événements et des énoncés, une métaphysique
\ des singularités et de la mémoire : ces deux conditions indis-
pensables pour penser des phénomènes de transmission.
L'INTERMÉDIALITÉ ET L'IMMATÉRIEL

Ce qui est ferme, est par le temps destruit,


Et ce qui fui t, au temps fait resistance.
Joachim Du Bellay, Antiquitez de Rome, III

Comme tous les concepts qui sonnent terriblement à la mode,


l'intermédialité doit faire naître les soupçons plus que les
enthousiasmes et l'interrogation plus que l'adoption automa-
tique. Rien de nouveau sous le soleil qui ne ~o it susceptible
d'une illusoire séduction. Dans chaque Maintenant, il en va
des fau sses vé rités ou des fausses sciences commè de la mau-
vaise monnaie selon la loi de Gresham :elles l'emportent sur
la vraie. Il est donc important de com mencer par un examen
soigneux de ce q~i préside à sa naissance, afin d'en éviter les
dérives possibles ou d'en relever les avantages à exploiter.

INTERTEXTUALITÉ, INTERDISCOURS, INTERMÉDIALITÉ

À l'évidence, cette (< intermédialité » suppose d'abord l'en-


chaînement de diverses théories qui ont, elles aussi, joué des
valeurs de ce m ême préfixe. Ainsi, l'intertextualité visait à sor-
tir le texte de son autonomie supposée et à lire en lui la mise
en œuvre d'autres textes préexis tants, le restituant à une
chaîne d 'énoncés et mesurant ce qu'il devait à des œuvres
antérieures - voire postérie ures : plagiat par anticipation,
comme Raymond Roussel et certaines pratiques de"l' OuLiPo,
L'intermédialité et l'immatériel 37

36 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ?


aux institutions et la « bassesse » aux techniques et aux maté-
ou reprise modifiant la perception et l'interprétation d'ouvrages riaux: semblable jugement de valeur dépend lui aussi d'une
préexistants, comme lorsque ·Bacon repeint le portrait du pape organisation sociale de la pensée et d'un découpage politique
Innocent X de Vélasquez ou que Jean-Luc Godard filine Prénom du sensible. Il n'en demeure pas moins que l'efficacité orches-
Carmen. Par « texte », on comprend qu'il faut entendre toute · trée par les institutions et l'effectivité induite par les techni-
production esthétique qui constitue un « tissu » de mots, de ques et les matériaux produisent, au bout du compte, des effets
sons, de pigments ou d'images : ainsi, l'iconologie panofskienne
de sens.
est, bien avant les intertextualités mises à la mode par la critique L'intermédialité étudie donc comment textes, images et
littéraire des années soixante et soixante-dix, la recherche de discours ne sont pas seulement des ordres de langage ou de
motifs ou de dispositifs iconiques qui essaiment de toile en toile. symbole, mais aussi des supports, des modes de transmission,
Ces enquêtes demeurent pourtant dans l'homogénéité d'une des apprentissages de codes, des leçons de choses. Ces matéria-
tradition, qu'elle soit littéraire ou picturale. Or, l'ordre des lités de la communication font partie du travail de signification
œuvres ne dépend pas seulement de la sphère institutionnelle et de référence, de même que les productions symboliques, les
à laquelle elles appartiennent, mais aussi des multiples «dis- idées, ne flottent pas dans un éther insondable ou ne sont pas
cours »et « représentations »qui s'y trouvent ramassés, tressés, seulement des constructions spiritue lles étrangères à leurs
traversés : discours quotidiens, discours des disciplines ou des composantes concrètes. Les effets de sens sont aussi des ilispo·-
champs de compétence, voire plus largement formations dis- sitifs sensibles. Cela ne signifie pas que la producti.o n de sens
cursives qui articulent le représentable à des représentés histo- serait réductible à des procédures du sensible, mais simple-
riquement circonscrits. Chaque ~uvrage suppose alors la per- ment qu'il existe des liens entre le sens du sensible et le sens
formance de diverses compétences dont doit rendre compte du sensé, entre le physique (ou la matière) et le sémantique
une« interdiscursivité ». (ou le concept).
Et l'intermédialité ? Elle ouvre sur un champ encore plus En fait, on observe que l'insistance contemporaine sur l'in~
large ou encore plus fondamenta l, car e lle observe qu'une tertextualité, l'interdiscursivité et, maintenant, l'intermédia-
œuvre ne fonctionne pas seulement dans ses dettes plus ou lité repose sur un principe de continuité entre des ordres de
moins reconnues envers telles autres œuvres, ou dans la mobi- plus en plus distants les uns des autres: d'abord, d'un texte
lisation de compétences discursives (au besoin usurpées), mais avec divers textes du même champ; ensuite, d'un texte avec
également dans le recours à·des institutions qui en permettent des discours de multiples champs; enfin, d'un discours avec
l'efficacité et à des supports matériels qui en déterminent des performances discursives, des supports institutionnels et
l'effectivité. Dans les discours, on ne trouve 4onc pas simple- sensibles hétérogènes. Pour le dire autrement, il semble qu'à
' ment des paroles neutralisées dans des champs de compétence chaque fois c'est le principe d'une coupure ou d'une autonomie
(qui sont des régimes spécifiques d'autorité), mais encore deux qui est remis en cause: d'un texte par rapport à d'autres textes,
modes de « support » : par en haut, des institutions sqciale- d'un texte par rapport à un contexte discursif, d'un discours par
ment reconnues, par en bas, des matières techniquement rapport aux forces sociales des institutions ou aux forces physi-
ouvragées- et encore est-ce déjà beaucoup s'avancer selon des ques des techniques et des ~atériaux. Bref, le préfixe « inter »
usages préfabriqués que d'assigner de la sorte la « ha~teur »
L'intermédialité f!t l'immatériel 39
0' OÙ NOUS VIENNENT NOS lOfES 7
38
l'événement qui les réunit. I.:être-entre serait donc ce qui pro-
vise à mettre en évidence un rapport inaperçu ou occulté, ou, duit de la présence, des valeurs comparées entre les personnes
plus encore, à soutenir l'idée que la relation est par principe ou les objets mis en présence, ainsi que des différences maté-
première : là où la pensée classique voit généralement des rielles 0 11 idéelles entre ces personnes ou ces objets présentés.
objets isolés qu'elle met ensuite en relation, la pensée contem- Cette production de présence ne conduit pas à une impec-
poraine insiste sur le fait que les objets sont avant tout des cable adéquation à soi ou à une superbe transparence de l'ins-
nœuds de relations, des mouvements de relations assez ralentis tant, puisque c'est en tant que différence que cette présence est
pour paraître immobiles. produite, à commencer donc par la différence d'avec soi-même :
le milieu, l'entre-deux est ce qui fait apparaître les extrêmes
INTER comme différence de situation et différence de valeur. Cette
Dans cet enchaîneme nt de l' intertextualité à l' interdiscursivité présence est alors un partage, au double sens du terme : ici, les
puis à l' intermédialité, j'ai fait comme si, d'une part, « inter » différences sont mises en commun, senties ou pensées comme
occupait une fonction neutre, ct, d'autre part, textes, discours réciproques, là, les différences éloignent et séparent selon des
et médias jouaient au même niveau. Bien sûr, il n'en est rien. lignes de dive rgence évidentes. Ce partage est justement un
Il faut donc examine r de plus près ces de ux composantes et partage des sens, car le sens ne devient sensible que dans cette
précise r leurs implications. bifurcation qui scinde et unit l' instant présent à lui-mêmel.
Commençons par le préfixe et revenons à son étymologie Prenons deux cas de figure afin d'éclairer cette question.
(non comme à sa vérité, mais comme aux possibilités de pen- D'abord, le cas du signe. Un signe est simultanément, d' une
sée qu'elle offre): le latin inter désigne le fait de se trouver au part, une trace sensible qui, littéralement, tombe sous le sens
milieu de deux éléments, qu'ils soient spatiaux (entre deux et apparaît pour elle-même, d'autre part, un renvoi à un objet
chaises) ou temporels (i nter noctem, pa r exemple, signifie du monde, à un affect ou à un concept forcément différent de
« pendant la nuit >~ ). Le fa it 'd' « ê tre-entre >~ (inter-esse) ce qu'il est matériellement (de même que le concept de chjen
con s is te donc à se trouver au milieu de deux instances. n'a jamais mordu personne, un signe ne désigne autre chose
Cependant, le verbe ne désigne pas simplem ent la distance de que lui-même qu'en renonçant à sa s ignature, en se « dé-
deux lieux, mais aussi le ur différence, en particulier dans la signant », en se faisant oublier comme matérialité se~sible).
forme impersonnelle interes t qui est à la fois descriptive (ceci Le bon fonétionnement du signe suppose donc à la fois que la.._:
est différent de cela, du point de vue de la quantité, pour ainsi trace a pparaisse comme trace et qu' elle disparaisse sous la
dire) et, surtout, évaluàtive (ceci vaut plus que cela, du point de chose désignée. Quand on dit « regardez ! » en pointant du
vue dès lors qualitatif: interest est traduit a lors par « il importe doigt vers la porte, ceux qui regardent le doigt au lieu de tourner
que » ou « il est dans notre inté rêt de »). Le verbe latin offre · la tête vers la porte prêtent attention à la trace sensible de la
encore une autre dimension significa}ive :il désigne souvent le désignation tandis que les autres oublient le doigt pour m ieux
fait même d'ê tre présent, non en soi, mais justement dan:; une focaliser leur attention sur l'objet ou l'événement indiqué.
relation :participer à un événement, se trouver pa rmi des gens. Ensuite, un second cas de figure : le fonctionnem ent du
Interesse suppose une présence aux autres, voire la pr~sence présent. Si le présent n'~st que ce point toujours vacillant entre
première des autres qui donne a u s ujet sens et valeur dans
40 D' O Ù NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? L'intermédialité et l'immat~riel 41

passé et futur, aussitôt disparu qu'apparu dans l'instant qui lui importe que ... - l'être-entre est toujours intéressé, car il
s uccède, comment fait-il pour devenir passé ? Comment le n'existe que dans le profit de ses échanges3 (même par le don).
présent passe-t-il dans ce qu' il n' est pas (le passé).? Il faut, en Inter est donc loin d' être un préfixe transparent et neutre. Il
fait, supposer, selon certaines formules bergsomennes, une nous· impose de penser l'întermédialîté à partir de calculs et:
bifurcation intérieure à chaque présent : au présent immédiat d'évaluations, de situations et de rapports de puissance, de
qui s'évanouit dans l'éphémère répond un pré~ent, lu~ aussi fabrication de présence et d'effets d'immédiateté.
immédiat (et non médiat), qui s'épanouit dans la duree. On ' Si le temps se déroulait selon le simple schéma linéaire de
conçoit donc que la « production de présence » n'implique pas l'avant et de l'après, le présent ne serait que cet entre temps
qu'en deçà ou au-delà du spectacle des appare~ces sen~ibles qui échapperait sans cesse à soi-même. Or, le présent doit plu-
résiderait une Présence plus essentielle, car le present qm dure tôt se concevoir sous la forme anachronique d'un retour ou
coexiste, dans le même plan d'immanence (donc sans transcen- d'un pli du temps (ana-chronos, c'est un temps qui revient).
dance), avec le présen t qui fuit et c'est bien leur différence L'anachronisme n'est pas le savoir de ce qui existe déjà et qui
mê me qui fait la présence du présent: c'est pourquoi il faut, à n'offre donc aucune surprise, c'est au contraire le moment où
chaque fois, parler d'immédiateté. . . le passé me surprend parce que seul le passé est véritablement
Ainsi, contrairement à ce que l'on pourrait croire a pnon, nouveau.
l'ini:ennédialité a affaire avant tout à l' immédiat plutôt qu'aux En un sens, le présent est simplement ce qui est en ce
médias et aux médiations - mais en considérant qu'il s'agit moment: j'y agis, j'y pense, j'y ressens des émotions, rien n'y
toujours cl' effets d'immédiateté. Il y a en fait deux immédiate- est neuf, puisque rien d'autre ne s'y loge que ce qui s'y trouve.
tés: l' une, plus simple que les médiations, qui ouvre sur la le futur, que j'en espère beaucoup ou que j'en désespère
bêtise de l'instantané ou de l'intensité de ce qui meurt; l'autre, constamment, ne peut que m'offrir des présents successifs :ce
plus complexe que les médiations, à partir de laquelle se met- présent-ci, puis ce présent-là et cet autre encore, etc. Le futur
tent en place les rapports de puissance qui forment et configu- ne réserve pas de nouveauté, car à chaque 'fois que je saute en
rent chaque situation, chaque Maintenant, engendrant l'in- lui, j'y découvre du présent, rien que du présent. Tandis que le
tensité de ce qui vit. Ces rapports de puissance font bien passé est continu en moi, ·il ne cesse de m'habiter. En quoi
comprendre qu'aucune neutralité ontologique de la Présence réstde sa nouveauté ? Justement en ce que chaque saut dans le
ne peut apparaître, s inon sous la guise d'un leurre ou d'un futur, pour y investir le présent qui est le mie.n maintenant,
besoin. l es rapports de puissance sont rapports du présent à modifie le passé. Le présent est donc plus complexe qu'il ne le
lui-même et impliquent une histoire: non seulement compte semble puisque, dans chaque présent, s'installe un déphasage
rendu des médiations du passé, mais écritu re des bifurcations entre la sensation étrelte du moment qui fuit, n'apparaissant
du présent. En ce sens~ l'historiographie se conçoit moins . que ce qu'il est, et ce sentiment sans cesse croissant du passé que
comme science des représentations et des résultats, plus je reconsidère et qui est toujours plus que ce qui m'apparaît.
comme art des situations e t des problèmes2 • Mon rapport au futur est discontinu, mon rapport au passé
Ces situations et ces problèmes sont déterminés par les continu :quant au présent, il articule, dans un dédoublement
effets de valeur qui font les rapports de puissance: inter est, il chronique, lè continu et le discontinu. C'est pourquoi seul le
L'intermédialité et l'immatériel 43
42 D'OÙ NOUS VŒNNENT NOS IDÉES ?

passé peut m'offrir sans cesse de nouvelles. surprises._ C'est plus neutre que son préfixe. De même que le signe ne parvient
pourquoi ce que je voudrais savoir porte bien sur le passe, dans à jouer son rôle qu'en mettant de l'avant sa matérialité tout en
la mesure o ù il m'est à chaque fois offert sous des jours inédits cherchant à la faire oublier, le médium opère simultanément
pa.r mon présent. L'anomie ou la dépression s'installent lors- comme un appareil de transmission indispensable e t comme le
simple prolongement sans conséquence d' un quelconque
que le passé n'offre plus de surprises parce qu'en réalité mon
outillage mental. C'est précisément la découverte de cette
présent est vide et mon futur inopé_rant ; alors le passé devient
simultanéité à partir du cinéma ou de la peinture cubiste (èm
un fardeau et un manque au lieu d'être une _richesse et un
oublie souvent ce contexte) qui amène Marshall McLuhan à
désir. lancer sa fameuse formule :
On dira peut-être que mon sentiment habituel est pour-
tant de trouver des surprises dans ce que le futur me réserve; Le message du médium cinéma, c'est le passage des connexions
mais c'est croire que le futur est toujours déjà là, tout prêt, linéaires à la configuration.(. .. ] Le cubisme substitue au
derrière la porte et qu'il m'attend dans le noir pour me ~aire << point de vue » o u à l'illusion de la perspective une vision

peur ou pour me faire tomber un seau d'eau sur le crâne simultanée de toutes les faces de l'objet.[ ... ] N'est-il pas clair
comme un gamin farceur. L'impression d'étonnement vient en qu'au moment o ù le séquentielle cède au simultané, nous pas-
sons dans un monde de structure et de configuration ? N'est-ce
fait de ce que mon passé ne semb lait justement pas conduire
pas ce qui s'est produit en peinture, en poésie et dans le domaine
linéairement à ce qui m'arrive; ce qui m'oblige, du coup, à le des communications ? Des segments spécialisés d'attention ont
reconsidérer pour y réunir ce qui en est apparemment tout à disparu au profit de la to talité du champ, et nous pouvons
fait délié :de là ce frisson frivole de la surprise. Ce n'est pas le désormais dire le plus naturellement du monde: « le message
futur qui m'étonne dans le présent qui y mène ; c'est le passé c'est le médium 4 ». '

qui me surprend dans le futur que je découvre.


Voilà pourquoi, dans le présent, cohabitent la contingence À compter du moment où la configuration prend en compte
de ce qui arrive et l'interprétation qui en fait un événement le pliage dans un même temps de contenus et d'appareils de
rattaché à tout mon passé. De ma puissance d' interprétation, médiations, le message se voit, en effet, immédiatement relié à
ou plus exactement d' expérimentation, dépend la richesse de. cette double instance et prend tout son sens p~r l'effet d'im-
mé~iateté fabriqué par le médium. C'est à force d'évidence que
ce passé en moi. Mais cette puissance est toujours un rapport
de puissances et implique l'héritage de ce que je ne suis pas. le médium disparaît en général dans l'attention portée aux
Penser la situation comme un pli du temps, dans lequel dispo- contenus, car il ne se situe pas simplement au milieu .d'un
sitifs sensibles et dispositions intelligibles sont contractés, est sujet de perception et d'un objet perçu, il compose aussi le
milieu dans lequel les contenus sont recpnnaissables et déchif-
justement ce que ltintermédialité devrait prendre en charge.
frables en tant que signes plutôt qu'en tant que bruits. Le
M É.DJ UM ET MÉOIALITÉ médium rend accessible à tous en mê1~e temps qu'il expose à ·
Du concept d' intermédialité, reste à analyser l'autre élément: le chacun les contenus ou les formes nécessaires pour la vie en .
so~iété. De même que l'être-entre (inter-esse) compose des
m édium. Même s'il a pour vocation, bien souvent, de disparaître
et de s'effacer sous le message qu'il transmet, il ne saurait être SUJets à relier, le médium a pour vocation un rapport au public :
L'intermédialité et ['immatérit>l 45
44 D'OÙ NOliS VIENNENT NOS IDéES ?

musique et déclamation), mais aussi un rassemblement panhel-


« in medium vocare » (littéralement, appeler au milieu) signi-
lénique, absorbant genres de performances (des chansons de
fie, pour les La tins, « soum e ttre au jugc•!lent public ». Le
banquet aux lamentations funèbres) et mémoires des diverses
médium est donc ce qui permet les échanges dans une certaine
cités g recques, placé sous la figure nouvelle d' un « auteur ». Là
communauté à la fois comme dispositif sensible (pie rre, par-
où les aèdes ne performaient le urs chants qu'en se donnant
che min, papie r, écran cathodique sont des supports m édiati-
comme les supports de la voix des Muses, les auteurs tragiques
. ques) et comme milieu dans lequel les échanges ont lieu.
On peut prendre l'exemple antique 'des cités grecques qui rapportent à eux-mêm es l' invention écrite des mythes com-
muns. Du coup, l'énonciation rée lle de la performance de l'aède
avaient chacune leur autonomie politique, mais aussi leurs cou-
se transforme en énonciation fictive qui prend en ch~rge, dans
tumes particulières et leurs rituels spécifiques. Or, à ce mouve-
un tout autre contexte d'énonciation (le concours e t le festi-
ment centrifuge répond aussi un mouvement centripète par où
une culture hellénique se dessine (pour mieux éviter un État val), des énoncés préexistants. Plus encore que la coupure entre
oralité et écriture, c'est cette dissocia tion et réinscription de
central unique) qui passe par des manifestations comn~ un es :
lors des jeux olympiques ou des Panathénées, des concours per- l'énoncé et de l'énonciation qui engendrent à la fois une séduc-
mettent de sélectionner parmi les performances orales (péans tion nouvelle e t une prudent e cra inte 5 . Plato n cherche à
apolliniens, dithyrambes dionysiaques, chants de banquet, poè- contrôler ces dangers par une double tactique : d'un côté, le
mes homériques) celles qui semblent exemplaires d'une culture Ion lui permet de montrer le rhapsode comme incapable de
qu'on invente. Cette culture permet de composer un milieu où savoir vraiment ce qu ' il dit (ses qua lités d 'énonciatcu r ne le
chacun "peut à la foi s reconnaître sa spécificité et apprécier son conduisent pas à comprendre vraiment les énoncés), d'autre
universalité. Il est significatif que le verbe helleniuin désigne part, l'enjeu proprem ent politique de la condamnation de la
a utant le fait de parler g rec, que de parler correctement ou même mimesis dans la République l'autorise à rejeter la fictionnalité
de parler tout court . Dans ce rassemblement de sens pointe au profit d' une éducation plus philosophique qui en déchiffre-
l'oubli qu' une langue n'est pas tout le langage. Mais l1 elleni- · rait les contenus de vé rité. Aristote, qui a l'air au contraire de
valider le principe de la mimesis, trouve en fait d;ms sa Poétique
zein signifie aussi le fait d'être Grec, d'être un homme digne de
ce nom, voire d 'être un homme tout court :le médium du lan- et dans sa Rhétorique une autre manière de contrôler les pro-
gage~e replie impeccablement sur la dimension d'appartenance ductions publiques des passions communes, en les codifiant et
à une communauté jusqu'à l'être même de l' homme. Les poè- en réduisant le spectaculaire à des effets sans portée générale
m es homériques chantent justement cc destin commun des (la tragédie est essentiellement agencement d'actions intelligi-
Grecs e t les rhapsodes des diverses cités te ntent de coudre à bles, alors que toute sa part sensible, l' opsis, devient négligea-
leur manière les multiples passages des épopées afin de glisser ble). C'est tout un nouveau milieu de production des énoncés
leurs sing ularités dans l' histoire générale de la Grèce. Quand de véri té qui s'a rticule a insi à la construction d' une culture
Hipparque d'Athènes, au Vie siècle avant J.-C., fait me ttre par commune (sans qu'on aperç~ive aisément son édification), en
écrit les poèmes, la culture commune est devenue loi de tous. même temps qu'à la révélation ou à l'effaceme'nt de la maté-
De même, la tragédie, d'abord propre à Athènes, devient non • rialité de certains supports. On voit donc dans ce cas de figure
seulement un montage « intermédial ». (danse, pantomime, combien il est nécessaire de lier l'élabo ration des idées à une
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construction du public et l'histoire de la vérité à l'invention et . redonner sa double valeur au terme de « techno-logie» et saisir
à la diffusion des supports. combien c'est la technique qui a permis les ressources du logos
Si Je médium semble simplement transmettre un message (qu'on traduise ce mot- opération de transmission qui, elle-
selon le schéma du télégraphe devenu un moment classique même, contraint la réception de ce qui est dit ! .:. en ouvrant son
dans les théories de la communication : émetteur-message- Bailly par raison, langage, parole, fable, bruit, réputation, his-
récepteur, il s'agit en fait de rappeler qu'il faut aussi prendre en toire, livre, conversation, argument ou compte ... ).
compte l'opacité propre à chaque médium et, surtout, les confi- Du point de vue paléontologique, André Leroi-Gourhan a
gurations spécifiques de sens et les jeux de pouvoir particuliers montré que la station debout avait libéré la main, comme organe
qu'il implique. Qui maîtrise les techniques, qui en autorise les de capture, et que la main-outil avait libéré la bouche, comme
effets, qui en assure la diffusion compte autant que l'auteur de organe de communication (que ce soit par la parole ou par le
telle ou telle œuvre, dès lors que l'on considère que les significa- baiser) :autrement dit, le langage naît avec la techniques. Cela a
tions ne transitent pas d'un cerveau à un autre de façon· imma: pour conséquence que des bouleversements dans les médias de
térielle et immédiate à l'image de la communication angéliqué. communication changent aussi les modalités de la pensée et la
On ne saurait comprendre et s'approprier de la même manière fabrication du sens. Ainsi l'inventioil. de l'écriture ou son expan-
le Bourgeois gentilhomme de Molière si l'on assiste à sa repré- sion par l'imprimerie ont-elles à l'évidence changé certaines
sentation au sein de la grande fête de cour que donne Louis XIV façons de raisonner et certaines constructions de valeurs9.
à Chambord le 14 octobre 1670, ou à sa reprise à Paris pour le Il ne s'agit pourtant pas simplement de reporter le poids des
public de la ville le 23 novembre, si on le lit dans l'édition de la significations sur les bouleversements technologiques en un
Pléiade (où la fragilité du papier bible et le luxe de la reliure ajou- geste d'apparente et illusoire révolution matérialiste, mais de
tent au soin des notes le sentiment d'un grand texte) ou dans une faire jouer les médiations dans tous les sens : une ~odification
édition scolaire du genre des Classiques Larousse (où le mauvais des supports de transmission des savoirs joue sur la construc-
papier et la reliure bon marché accroissent l'effet contraignant tion des significations, mais de telles modifications sont aussi les
des questions d'apprentissage). Ce sont à chaque fois des affaires effets d'idées qui en ordonnent les puissances ~ingulières: L'idée
d'appareil, donc d'apparences :appareil spectaculaire de I'Éta't, est une contraction de cas empiriques singuliers ; les pratiques
appareil érudit de notes, appareil scolaire de l'ennui. médiatiques, des diffusions et des vaporisations d'idées. Il faut
Les matérialités de la communication font ainsi partie donc penser une continuité, qui suppose Ulle différence de degré
intégrante du travail de signification et d'interprétation des et non de nature, entre l'intelligible et le sensible ou entre le
contenus 7 . On ne peut faire l'économie de la technologie logique et l'ernpirique. Si nous donnc;ms à un énoncé logique
impliquée dans tout médium :elle joue, au contraire, un rôle une valeur intemporelle, ce n'est pas que nous croyons forcé-
important dans les manières d'appréhender et de construire du ment à son éternité, mais que nous avons besoin de figer cer-
sens, même si elle doit disparaître sous ce qu'elle permet de · tains énoncés afin de mieux appréhender la circulation et la
transmettre. Le logos a ainsi longtemps été perçu -ou plutôt variabilité comparée des autres énoncés.
construit- non seulement comme supérieur à la tech né, mais Ainsi, pour reprendre un exemple de ludwig Wittgenstein,
encore comme indépendant de la tech~ique. Il faut, à l'inverse, « tout être humain a des parents » sonne comme une proposition
L'intermédialité et l'immatériel 49
-!8 0' OÙ NOUS VTENNENT NOS IDÜS ?

logique dont on aurait du mal à concevoir le contraire (ce qui répandue pour comprendre toute la portée de ces publications.
peut fonctionner comme un critère de logicité d'un énoncé); Bref, le premier emblème de ce livre à la facture très soignée
sauf à prendre en compte le caractère social plus que biologique ne fait pas que reprendre un fameux vers d'Hermès Trismégiste
de l'! parenté (ce qui nous ferait comprendre la valeur des rela- invoquant le soufre (feu ou esprit de la pierre philosophale)
tions avunculaires dans certaines sociétés sauvages) ou les nou- que Mercure, divinité fuyante comme le vent, porte en son
veautés que la biotechnologie permet aujourd'hui (ce qui nous ventre, il permet, dans le paradoxe d'un corps d'homme enceint
ouvrirait à une autre considération des bébés-éprouvettes). Un d'un enfant, l'association de la matière et de l'esprit 11 • Ce sont
énoncé logique peut donc toujours être redistribué dans la cir- tous ces éléments- leur dynamique ayant forme d'un cane-
culation usuelle des discours et retrouver une historicité dont vas- dont l' intennédialité doit rendre compte.
il semblait avoir été absous. C'est ainsi que l' on peut produire De façon exemplaire, on pourrait voir à l'œuvre dans le
une « histoire de la vérité » ou une << archéologie des a . merveilleux roman de Balzac, Illusions perdues, la traversée
fictionnelle d'une situation intermédiale. Il ne s'agit pas sim- ·
priori».
Toutes ces médiations ont à chaque fois des histoires : les plement, dans cet ouvrage, de retracer le destin d'un poète,
intermédialités en forment les plans de consistance. On ne «grand homme de province » monté à Paris et faisant la dou-
pèut, par exemple, analyser uniquement les rapports de la gra- loureuse épreuve de sa vanité. Balzac, en fait, met en scène
vure, de l'écriture (en deux langues) et de la musique dans le l'ensemble des dispositifs matériels (depuis la fabrication du
cas de cette belle page du livre de Michael Maier, Atalanta papier et le travail de l'imprimerie ou des journaux jusqu'à la
fugiens 1o. l e titre lui-même nous invite, bien sûr, à multiplier circulation des imprimés et la vente en librairie) et des usages
les relations puisque ces «emblèmes chimiques des secrets de du travail immatériel des poètes, romanciers, journalistes ou
la nature )) doivent toucher autant les yeux et l'intelligence érudits, en passant par les puissances institutionnelles du
que les oreilles et l'âme, suscitant ainsi « un plaisir singulier à salon, de la loge d'opéra, du clan d'amis d'« avant-garde »,de
voir, lire, méditer, comprendre, juger, chante r et entendre». la critique littéraire, des éditeurs et des libraires, ainsi que des
Mais ces différents registres artistiques apparaissent convoca- juristes pour les brevets et les procès. Ce sont ces ensembles
bles dans un seul ouvrage, dans la mesure où, surtout, s'y cris- instables de rapports de puissance qui forment le réseau d'inter-
tallisent simultanément quête mystique; investigation scienti- médialités dans lequel pratiques littéraires et désirs d'écriture
fique, héritages mythologiques, dispositifs techniques, trouvent leurs valeurs et leurs sens. Les illusions perdues ne
opération commerciale et stratégie politique. En effet, cet sont pas seulement celles du jeune poète, mais aussi bien celles
ouvrage participe du soudain et bref essor du mouvement des du lecteur qui découvre comment les idées' novatrices ou ringar-
Rose-Croix en Allemagne, où se mêlent nouveaux savoirs des sont toujours prises dans des techniques, des habitudes, des
médicaux et chimiques, anciens prestiges de l'hermétisme, institutions et des lois.
réforme religieuse et a lliances politiques du moment entre
iNTERM ÉDIALITÉ ET IMMÉDIATETÉ
l'Électeur palatin et le roi d'Angleterre. Cependant, il faut aussi
compter sur la puissance de libraires comme la famillé de Bry • Maintenant que voici précisés l'« in ter » et les << médias >>, on
et la qualité supérieure de la gravuré sur cuivre récemment pourrait se demander où réside la nécessité de redoubler de la
0 ' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDfFS ( L'intermédiafité et l'immatériel 51
50

sorte Je principe d'un entre-deux. Puisque la médialité désig ne On discerne san s doute la proximité de ce genre d'analyse
cc qui est au milieu, pourquoi ajouter e ncore« inter .,., comme avec les travaux inspirés par Régis Debray et la médiologie, en
si l'on voulait insister vainement s ur l'« entre de ce qui est au particulier lorsque celle-ci po.rte sur les questions de transmis-
mll'teu » ? sion. Deux .différences sont néanmoins notables. D' une part,
Pareil redoublement r~nvoic, en fait, au déphasage de l'ins- les intermédia lités renvoient à de modestes configur;ltions
tant dans lequel s'articulent dispositifs sensibles et dispositions historiques, par définition variables et sing ulières, et non à une
intelligibles, singularités de l'événement et règles idéelles, for- scienée des médiations, dont le fréquent souci du détail signifi-
ces ~atérielles et signes de pensées. La médialité étant ce milieu catif n'a d'éga l que les vastes classements aux synthèses, utiles
dans lequel les forces sont transformées en signes et les idées en certes, mais très rapides 12• D'autre part, héritant volontiers de
pouvoirs g râce à des institutions, le préfixe attire l'attention sur l'histoire des mentalités (tout en produisant une archéologie
ces. doubles jeux constants des phénomènes de l'his toi re. de la vitesse plutôt qu'une histoire de la lenteur), et plus géné-
Cependant, il faut encore souligner un troisième pli du concept, ralement d'un modèle herméneutique, la médiologie cherche
puisque le suffixe, cette foi s, impose une autre sorte de redou- sous les effets de surface l'être cach é des profondeurs: par
blement en faisant référence au fait ou au ca ractère d'être ceci exemple, « la té lédétection par sa te llite sa it à présent établrr
ou cela. Comme l' inanité désigne le fait d'être vain, l' intermé- une corrélation C'ntrc le mouvement des vagues en surface et
dialité renvoie au caractère de ce qui se trouve entre des milieux. le relief des fond s océaniques. Ainsi le médiolog ue détecte par
Le suffixe ajoute un élément de réflexivité supplémen tai re qui la surface les profonde urs d'un cou rant de pensée, d'une
rend encore plus visible les effets d' immédiateté des milieux et famille d'esprit, d 'une mouvance 13• » Alors que c'est immédia-
les articulations qui les composent ou qudes hantent. tement et par des effets latéraux que se nouent et se contrac-
Le concept d' intermédialité opère alors à trois niveaux diffé- tent les intcrmédialités dans une situation. L' intermédialité est
rents d'analyse. Il peut désigner, d'abord, les relations entre une ami-h erméneutique.
divers médias (voire entre diverses pratiques artistiques asso-
INTERMÉDIALITÉ ET ÉCONOM IE IMMATÉRIELL E
ciées à des médias délimités): l' intermédialité vient ainsi après
les médias et c'est, aujourd' hui, l' usage le plus courant. Ensuite, S'il en va bien de la sorte, il n'est pas possible de fournir seule-
il renvoie à un creuset de diffé rents médias d'où émerge et s'ins- ment com me ancrage du concept d 'intermédialité quelques
titutionnalise peu à peu un médium bien circonscrit: l' intermé- variations intellectuelles sur l' inter (-texte, -discours ou -média),
dialité apparaît, da n s ce cas-ci, avant les médias. Enfin, il m et en puisque ce serait le réduire à de simples configurations d' idées
valeur le milieu en gén éra l dans lequel les médias prenn ent · hors de toute matérialité et de tout milieu. Il y a, bien entendu,
form e et sens : l' intermédialité est alors immédiatement pré- une certaine vie des concepts e t il est possible d 'en établir des
sente à toute pratique d'un m édium. L'intennédialité sera donc généalogies, mais ils sont pris dans des schèmes organisateurs
a nalysée en fonction de ce que son t des « milieux » et des qui en permettent les façons ou les transformations, des forma-
« m édiation s », mais aussi des ~< effets d' immédiateté », des tions historiques qui en légitiment les pratiques et en valorisent
« fabrications de prése nce », des « modes de résista n ce », des les usages, des modes sociaux qui en alimentent les productions
« manières d'insister ». et les reconnaissances. Il faudqtü donc pouvoir reconstituer ces
L'interméd ialité et l'immatér iel 53
52 D'OÙ NOUS VTENNENT NOS ID~ES ?

, aussi le produit de l'observa tion des abattoirs et du découpage


milieux de sens afin de mieux saisir les implicatio ns du concept
à la fois mécaniq ue et ritualisé des bêtes par une chaîne
d'intermé dialité.
d'ouvriers • Ainsi, le savoir-fai re scientifiq uement décomposé
16
Je me conte nterai d' indiquer un de ses soubasse ments,
permet de rendre les o u vriers interchan geables, de même
d'autant plus importan t qu'on l'y relie rarement : le dévelop-
qu'en horlogeri e, dans ces mêmes années, les pièces interchan -
pement du travail immatéri el. Il y a, en effet, quelque chose à
penser du rapport entre, d'une part, la valeur allouée à la rela- geables réduisent la variété des productio ns multiples . Le tra-
vail à la chaîne est censé permet.tr e une spécialisation desges-
tion, et au passage des matériau x, des forces et des technique s
tes de l'ouvrier dont on exploite le travail dans sa seule fonction
aux messages et aux idées et, d'autre part, l'emprise récente du
mécaniqu e, afin de stocker dans les biens produits un maxi-
travail que l'on dit, depuis l'économ ie politique classique ,
mum de temps, sans égard pour les savoirs personne ls dont il
« improduc tif» ou « immatéri el ».
disposerait.
Avec l'essor du capitalis me, il devenait manifes tement
C'est sur ce point que s'est fait le passage entre le modèle
importan t d'établir des modes scientifi ques de calcul des
fordiste de l'industri e (qui repose sur le taylorism e) au modèle
richesses : plutôt que la dextérité utile de l'artisan Oli l'usage
« toyotiste » ou « post-ford iste » qui invite à utiliser des pro-
agréable de biens ou de relations, c'était le temps de travail qui
fessionnels polyvalen ts dont les énergies propres et les savoirs
allait permettr e d'étnblir une unité de calcul. Ainsi, pour Adam
personne ls sont mobilisés pour les fins du travail collecti f de
Smith, le travail productif stocke du temps dans la marchan-
l'usine: l' ouvrier accompli t moins un program me détaillé à
dise et fait alors la valeur des biens; tnndis que le travail, qu'il
l'avance qu'il ne fournit ul'le prestatio n globale jugée en fonc-'
baptise « improdu ctif», dépense du temps dans des perfor-
tion de son résultat. Cette exploitat ion des services plus encore
mances et fait la valeu r des « services » (comme les nomme
que des producti ons maté rielles ne touche pas simplem ent
par la suite Malthus, réservant la notion de « travail » pour la
l'industri e (depuis l'ouvrier qualifié jusqu'à l'enchaîn ement
seu le producti on des marchan dises). Le travail devient une
des biens et des services: après-ven te, crédit, etc.), mais l'en-
valeur socia le, là où il désignait ancienne ment la dépossession
1 . semble de la société où le secteur tertiaire gonfle rapideme nt
de soi et l'a liénation dans u ne contraint e servile ". Le concept
dans l'après-g uerre. Le développ ement technique des nouvel-
de travail trouve justemen t sa formulat ion en physique au
les formes de communi cation et l'insistan ce sur la circulatio n
moment où il est valorisé dnns l'économ ie politique : analy-
de l'informa tion comme capital accroisse nt encore la valeur du
sant l'homme comme une machine, Coulomb puis Coriolis
travail immatéri el dorit l' « improductivité » apparaît de plus
dégagent les principes du calcul de quantités d'action- travail,
en plus rentable. Même si l'industri e demeure encore au cen-
comme Say et Ricardo font du travail l' instrume nt central du
15 tre des compétit ions nationale s et n'a pas été partout dominée
calcul des productio ns d'utilité •
par le secteur tertiaire, la relation de service est devenue l'élé-
Le taylorism e qui gagne l' industrie triompha nte du début
xx· siècle est le prolonge ment de cette double dimensio n ment clef de l'économ ie contempo raine et l'employ é de bureau
du
le modèle général du travail (au point de détermin er, par exem-
économiq ue et physique du travail: l'étude expérime ntale de la
ple, la configura tion des ordinàteu rs, comme si, quoi que nous
machine humaine permet d'en calculer (et donc d'en maximi·
fassions et quel que soit l'usage que nQus leur réservion s, il
ser) les énergies nécessair es pour la productio n de valeur. Il est
54 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS rotES ? L'intermédialité et l'immatériel 55

nous fallait adopter la disposition matérielle, cognitive et sont importants pour le système d'information qu'en ce qu'ils
sociale du bureau). permettent aux industries de travailler à « flux tendus >> : la
Là où l'ouvrier vendait sa force de travail comme quelque production fordiste cherche dans la pr.ogrammation à large
chose qu'il possédait et dont il se trouvait, du coup, aliéné en échelle une rentabilité des stocks, alors que, dans les nouveaux
devenant machine, l'homme de services échange, avant tout, modes industriels, l'opportunité, passant par l'information,
ce qu'il est et qu'il doit constamment renouveler à la manière tente de raréfier les stocks; d'un côté, la production publicisée
d'un surhomme. Comme toujours, les jeux collectifs, en parti- régit la consommation, de l'autre, la consommation déchiffrée
culier télévisés, sont particulièrement instructifs des nouveaux engendre la production. Cela a pour effet de rendre le travail
régimes de production : aux jeux de force ou de savoir, que les encore plus contraignant, sous des dehors libérateurs, en for-
concurrents possèdent et exhibent, succèdent de plus en plus çant les trav.ailleurs à rester toujours plus disponibles afin de
des jeux où les concurrents valent pour ce qu'ils sont et se . saisir les occasions incessantes que l'information produit21 • Le
trouvent ainsi échangés comme valeurs ou rejetés comme per- flux tendu, c'est l'immédiateté mise au service du capital.
\ tes- c'esrainsi leur vulnérabilité personnelle qui est ;nise en On comprend donc que l' impact du travail immatériel sur
ljeu 17 • Cela ne signifie pas qu'il faudrait regretter le bon vieux les conditions d'existence ne soit pas un sauf-conduit pour le
/ temps des usines Ford, mais que de nouvelles formes d'aliéna- paradis des nourritures spirituelles (ni même matérielles) . Il
I tion se sont mises en place au nom même de l'autonomie et de faut, en fait, voir jouer les résistances dans les lieux mêmes où
la singularité des individus. Il faut en particulier prendre garde s'exercent les contraintes : vulnérabilité, immédiateté o u
à ce que ces échanges, fondés sur le caractère singulier et vul- opportunité (le sens d'un certain kairos) peuvent ainsi devenir
. nérable des êtres, puissent trouver dans la blessure et dans la de justes forces plutôt que d'illusoires valeurs. Au stockage de
faille les valeurs propices de l'ouve rture et de la mémoire 18 • temps dans la marchandise, qui suppose la temporalité pleine,
Dans la mesure où la performance industrielle est moins liée linéaire et extensive de la production matérielle, doit s'opposer
à une sectorisation des activités (productivité au poste de tra- une autre vertu de la production immatérielle : la projection de
vail) qu'aux nouvelles valeurs de l'« écosystème relationnel 19 » temps dans la matière et son usage, impliquant un temps
(productivité globale de l'usine) et des technologies de la com- dynamique, lacunaire et intensif. Car il ne faut pas se tromper
munication en plein essor, le travail immatériel devient une sur l' immatérialité: elle n'implique pas simplement un
incontestable source d'énergie sociale. Pour les Grecs, la liberté royaume des Idées loin des contingences humaines, mais une
était parole; pour nos contemporains, la parole est travail. autre manière de prendre en compte la matière dans son rap-
On peut certes en espérer la production d'une« intelli- port au ·temps. Cela permet alors de récupérer non seulement
gence générale20 », mais le travail immatériel se voit plus valo- une valeur d'échange, mais aussi une valeur d'usage des êtres,
risé dans sa dimension statistique Ue ne m'échange pas dans c'est-à-dire une puissance e t une jouissance de soi et des
mes goûts les plus singuliers, bien plutôt dans la communica- autres.
bilité même de mon être), voire, au bout du compte, imperson- , Telle est la situation sociale dans laquelle intervient la notion
nelle (d'où des emplois de la terreur .qui ne frappent plus des d'intermédialité, issue de cette vocation aux échanges, alimen-
adversaires caractérisés, mais des images-types). Les goûts ne tant cette fin d'une clôfure de la production des marchandises
56 D'OÙ NOUS VIENNE l'rf NOS IDÉES ?

sur elles-mêmes, jouant de cette valorisation du travail imma-


tériel et des procédures symboliques du langage, mettant en
valeur l'intérêt de la culture. Telle est en même temps la chance
qu'elle nous offre. Loin de demeure r dans la sphère mysté-
rieuse d'esprits immatériels, c'est justement la résistance
même des matières et des temps, l'insistance des médias et des
situations, dont elle fait l'épreuve dans l'usage des relations,
des choses et des personnes 22. Le couple existence/essence qui BERGSON ANACHRONIQUE : LA MÉTAPHYSIQUE EST-
paraît composer le lieu même de la métaphysique doit être ÈLLE SOLUBLE DANS LINTERMÉDIALITÉ ?
déplacé dans un autre à la fois intérieur à l'existence et produc-
teur d'essence : résistance/insistance. La dimension d'immé- .
diateté permet alors de re penser, voire de conserver dans la
Le temps qui passe ne coule pas d'un mouvement linéaire et
dynamique des valeurs purement marchandes des flux tendus
continu, il tourne lfu contraire sur lui-même, géné rant de
et des productions de présence certains re? tes incertains, des -
petits tourbillons locaux, des courants qui creusent le lit des
restes anachroniques 23.
Toute culture a beau opérer nécessairement en fonction époques, des formes fluides où une vie sociale se contracte
d'~ffets d' immédiateté, elle le. fait selon des circuits médiati- trouvant dans le repli et le retour un tâtonnement heureux:
ques différents, selon des arts et des techniques qui se modi- C'est ainsi que l'on peut comprendre la paradoxale actualité de
fient ou se rassemblent : l'intermédialité en élabore certains Bergson dont ni la phénoménologie ni la psychanalyse ni le
marxisme ne sont parvenus à nous débarra·sser, alors même
plans de consistance dont il s'agit de rendre compte et, surtout,
de voir articulées les illusions régulatrices et les résistances que chacun semblait bien pointer du doigt les aveuglements de
la philosophie bergsonienne et les moyens d'en dépasser les
opportunes. Ce n'est pas simplement une vertu démystifica-
illusions banalement métaphysiques 1.
trice de ce qu'on appelait « idéologie», mais le double sens ou
le double jeu de l' illusion et de la perte. En ce sens, l'intermédia- L E RYTHM E (ou) RÉEL
lit€, au moment où elle les absorbe, n'offre pas un« dépasse-
ment » des anciennes intertextualités ou interdiscursivités :elle Comprendre ainsi cette actualité, sur le fond d'une telle
insiste simplement sur ce qui fondait ces concepts, c'est-à-dire le conception du temps, c'est d'emblée (un mot qu'il aime) met-
sens privilégié alloué aux enchaînements, aux mouvements de tre Bergson aujourd'hui dans ce qu'il disait autrefois. En effet,
désappropriation et d'appropriation, aux continuités tacites ou dans son article sur« Le possible et lë réel »,il renverse l'habi-
affirmées, aux restes obstinés et aux recyclages diserts. Pour le tude temporelle qui voit le possible entourer d'une frange
d'incertitude le réel comme si nous devions à chaque instant
dire d'un mot, elle nous fait perdre du temps avec bonheur dans ·
,choisir notre action dans un éventail de possibilités : il montre
un monde qtù voudrait toujours en gagner.
que le possible est suscité à partir de l'action réelle et non le
_:omraire. 0~ pense d'ordinaire que le possible est moiqs que

...
59
Bergson anachronique...
1
58 0'OÙ NOU S VIENNENT NOS IDÉES ?
par mi
ple me nt cell e qui s'im pos e
possible L'œuvre gén iale n'e st pas sim cha mp de
1
lui fait déf aut ), en fait, « le is celle qui ouv re tou t un
le réel (pu isq ue l'ex iste nce rejette de nom bre ux mu ltip les , ma le passé
s, un act e de l'es pri t qui en : elle no us force à reg ard er
n'e st que le réel avec, en plu 2 ».C et acte de possibles rét ros pec tive me nt Dt\ cou p,
fois-qu'il s'e st pro dui t re pré sen t dif fér em me nt.
l' ima ge dan s le pas s~ Ut]~ aut rem ent , don c aus si not
l'es pri t n'e s t rie n d'a utr e
que la pro duc tio n d' un mir
age , le
pos itif » c'est bien le passé qui devien
t surprenant.
culatio n financière sem ble
don - 1
e illu sio n(« mi rag e », « dis La com par ais on ave cla spé 1
dispos itif d'u ne nécessair fai tem ent pra gm ati-
ie Be rgs on) don t ren d par une tou rnu re ban ale me nt
son t les ter me s qu' em plo eni r ne ner au pro pos ber gso nie n dan s son suc-
: le fut ur ant éri eur . Le dev tiend~ait tou t ent ièr e
com pte un tem ps ver bal que :la vér ité d'u ne œu vre ès coup
on linéaire en all ant du pos sib le au dra it à la tra nsf orm atio n apr
fon ctio nne don c pas de faç l qui se cès. La seu le dif fér enc e tien
e s'im pos e en Bours e par ce qu' elle 1
l au possible : « c'e st le rée du public. Ma is une ma rqu
réel, mais à ,reb our s du rée ». No us fai san t des
possible qui devient rée P \ per cep tio n du pub lic en en
fait possible, et non. pas le , -a jus tem ent mo dif ié la une spé -
cta ble d'u n dev eni r où, par mi de a pas forc ém ent trè s loin d'
n'a von s pas aff air e à l'in élu du acheteurs pot ent iels. Il n 'y : l'ac tio n 1
des sin e rai t la tra jec toi re uni que spé cul atio n mé tap hys iqu e
mu ltip les pos sib ilités, se le rée l en culation fin anc ière à une e en hab itu de.
e façon de fai re adv eni r don ne un no uv eau ryt hm
e qui se crista llis
rée l, ma is un e inc ess ant sib le, lem ent , la ·
ue rét ros pec tiv em ent le pos té rét ros pec tiv e: litt éra
m êm e tem ps que se fab riq Co mp ren dre est une act ivi cel duui
com me une int erp rét ati on
ajo uté e à l'év éne me nt mê
me. l e
com pré hen sio n tie nt ens em
ble deux temps dif fér ent s,
eu lieu ,
1
hu i doi t lui aus si opé rer sel on ce cré ée, où l'év éne me nt a
dev eni r-B erg son auj ou rd' mo me nt où l'œ uv re a é té dan s
la forme d'un faire. ée se double d'u ne projection
mê me dispositif, ado pta nt la mo me nt où l'ex iste nce a llou e, e t
x sources de la morale et de per mis
l'au ron t app are mm ent 1
On tro uve , dan s Les deu d ce le passé de pos sib les qu i la scè ne
ati on art isti que qui rep ren éne me nt se rep rod uit sur
religion, un apa rté sur la cré vre gén iale , celui des mo me nts où l'év
du possible : « Un e œu l'évidence.
mo dèl e tem por el du réel et s~iale en ado pta nt le m ode de -
par sa plu s éclairant sur cet te rela
il est un aut re exe mp le encor~
à pe u
erte r, pou rra cré er peu
qui com me nce par déc onc hèr e art is- e, en par ticu lier
tion de l'ar t et une atm osp hen sio n : la lectur
seu le pré sen ce une con cep dra alors !,!Qn ~ntre ryt hm e et com pré é d' une
la com pre ndr e ; e lle dev ien rgs on rec onn aît bien l'ut ilit
tiq ue qui per me ttro nt de on finan- la lec tur e à hau te voi x. Be fau t-il
e [ ... j. Da ns une spé culati n gra nd écr iva in, « enc ore
rét ros pec tiv em ent gén ial ne. Il y a exp lica tio n de l'œ uv re d'u t à la
que l'id ée ava it été bon
que l'él ève ait com me ncé
à la goû ter , et par con séq uen
ciè re, c'e st le suc cès qui fait nve n-
re dan s la cré atio n arti stiq ue, avec l'en fan t dev ra d'a bor d la réi
que lqu e cho se du mê me gen uvr e qui comprendre. C'e st dir e que 'à un cer tai n
cès, s'il finit par ven ir à l'œ s, s'a pp rop rie r jus qu
cet te différence que le suc du go ût ter, ou, en d'a utr es ter me -il, sin on en
nt à un e tra nsf orm ati on r. Co mm ent le fer a-t
ava it d'a bo rd cho qué , tie point l'in spi rat ion de l'au teu de, sa
même~. » L'œ uvr e rée lle ne se dét a- pta nt ses ges tes , son att itu
pub lic opé rée par l'œ uvr e lui em boî tan t le pas, en ado igence
sib les co nn us; en fait , l'ar tis te hau te est cela même. L'in tell
che pas sur un fon d de pos l'at ten te démarche ? Bien lire à voix ] Av ant l' int elle c-
une œu vre ina tte nd ue et des nua nce s.[ ...
inv ent e sim ult ané me nt de la viendra plus tar d y me ttre uct ure et du ·
ite r (en ce sen s, l'es thé tiq
ue a la perc-eption de la str
qu 'ell e va peu à peu s usc t fon - . tion pro pre me nt dite, il y on et le
de l'ho riz on d'a tte nte son page qu' on lit, la pon ctu ati
réc~ption et l' herméneut-ique itu des ). rnÇ>uvement; il y a, dan s la.
ion s ou de ma uva ise s hab
dée s sur de pie use s illus
Bergso n anachronique.. . 6L
60 0'OÙ NOUS VIENNENT NOS IOÉES ?

rythmes ».Lire à haute voix conduit donc l'interprète à retrou- conceyt, qu'elle l'assoupljsse, et qu'eNe annonce, par la frange
coloree dont elle l'entourera, qu'il ne contient pas l'expérience
ve r c'est-à-dire à .réinvente r, le rythnfe de la composition .
1
toute c ntière 11• • Cette image de la « frange d' images Il ,. appa-
Puisque comprendre est \lvant to~ une affa.•r.e tem\'o~.elle o.u
• ---.-.

~ais.sait déjà dans Matière et mjmoire, au moment où Bergson


la sensation immédiate du mouve?nent anttctpe sur 1 mtellt-
gence de l' œuvre à proprement parler, on conçoit que cette mdtque qu~ les images-souvenirs débordent par définition la
ai'kicipation (qui est le double inversé de la rétrospection du perception susceptible de les açcueillir et que le cerveau a pour
possible) prenne la forme d'un rythme6. Goûter et compren- fonction d'écarter les images qui ne peuvent décidéme~t pas
dre sont alliés dans la même actualisation d'un ryth1ne réin- être utilement associées à ta perception actuelle : «Tout au
venté. Et Bergson ajoute : « Soit dit en pass'ant, il y a une cer- plus certains souvenirs confus, sans rapport à la situation pré-
taine analogie entre l' art de la lecture, tel que nous venons de sente, débordent-ils les images utilement assoèiées, dessinant
le .définir, ct l' intuition que nous recommandons au philoso- autOur d'elles une frange moins éclairé~ qui va se perdre dans
phe. Dans la page qu'elle a choisie du gra nd livre du monde, une immense zone obscure 13• » Là où J.a vie, dans la dimension
l'intuition voudra it retrouver le tnouvement et le rythme de la intéressée et utilitaire de l'intelligence, inhibe les souvenirs,
composition, revivre l'évolution créatrice en s'y insérant sym- tâchant de limiter au maximum la frange d'images autour de
pathiquerf\ent7. eest dire que nous devrions plus souvent la pe~ception,l'intuition métaphysique cherche, au c~ntraire, à
1)

lire à h~utc voix Bergson afin de mieux penser l'intuition auréoler le concept d'un halo d ' images qui lui permettra de
garder un contact vivant avec l'expérience concrète de la durée.
comme méthode. ·
La frange d'im·ages-souvenirs est ce qui donne un rythme à la
L'tNTUITIO"'' E~ L'EXP[RIEN CE oc L INCSS ENTIEL perception comme au conce.pt, elle leur ,évite de disparaître
La méthode philosophique de l' intuition8, comme ra lecture à sous la généra lité, pour l'un, ou spus. la-contingence, pour
haute voix, fonctionne. au rythme. L'intuition est insertion l'autre. Elle alloue à l'unité du concept ou de la percèption la
dans le ryth!Tie même du vivant, dans sa durée propre, de mu~tiplicité dè la durée, mais une multiplicité ordonnée: un
même qu'à sa manière le souvenir interprète la perception afin rythme.
~uoi~u'un rythme se développe dans le temps de façon
de pouvoir mieux s'y insérer de façon sympathique9• Cependant,
l' intuition ne se communi~ue que par l' intelligence : « Elle est contmue, tl le scande, l'accentue, le retourne sur lui-même : d!lns
plus qu'idée ; elle devra toÛte(ois, pour se transmettre, chevau- la' continpit~ même de la. du:ée, il instille des discontinuités.
cher sur des idées. Du moins s'adressera-t-elle de préférence C est .en qu01 on ne saurait reduire le continu de la durée chez
Bergson à une traditionnelle métaphysiqu~ de la substance.
aux idées les plus concrètes, qu'entoure encore une frange
L'ontologie de la mémoire, chez lui, permet à la fois de mainte-
d'images !O. ·» Ainsi, la « métaphysique vraie commencera par
chasser les concepts rout faits;. e lle aussi [comme~ la science] nir dans la du rée une unité profonde des sujets (la mémoire
s'en remettra à l'expérie'nce. Mais l'expérience intérieure ne n'est pas localisée dans un recoin du cerveau, ce sont les êtres
trouvera nulle part, e lle, un la~gage strictement approprié. qui sont dans la mémoire: d'où la fausse question de recher-
Force lui sera bien de revenir au concept, en lui adjoignant cher une localisation des souvenirs en général), sans souscrire,
tout au plus l'image. Mais alors il fa4dra qu'elle élargisse le pour autant, à une perpétuelle identité à soi-même (au contraire,

1
'J .
Bergso11 anachronique ... 63
D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES
?
62
y dem eure nt collées, une
aussi la frange vapo reus e d'im ages qui
e, vouée à l'actualit é ition . Pa r~'in tuition, on
en faisant du suje t une insta nce perceptiv expérienc e inté rieu re qu'i l appelle intu
orie lle, faite de virtu alité . de la mét aphy siqu e
et à l'uti lité, et une dyn ami que mém aura it accès non au mon de des esse nces
dmq ue insta nt des suje ts
et de réflexion, Berg son trou ve dans classique, mais à la duré e concrète de
l'ine ssen tiel qui auré ole
au profit de l'act ion, là
un dédo uble men t perp étue l, ici ou blié 1 •
d'im ages -sou v7"i rs les idées. Le vrai
pens eur, pou r Berg son,
x pens er). ""' tiel.
ress enti pou r mieu
« sur· des conc epts propose une métaphysique de l'inessen
Le mét aphy sicie n anci en trav ai llait Cett e fra ng-e c<;>ns titue une espè ce p e surc roît e t récla me
com me si, desc endu s du pas par là une expé -
dépo sés par avan ce dans le lang age, une fo rme d'in atte ntio n: n'en tend ons
ité supr asen sible. Ains i e que l'esp rit prête à la
cie l, ils révé laien t à l'esp rit une réal 14 rience situé e' en deçà de l' attentic!,n (cell
s ». Il faut, à l'inv erse,
naqu it la théo rie plato nicie nne des Idée • mati è re, autr eme nt dit l' intel lige nce)
, conc evon s plut ôt une
dims les concepts des
q ue le méta phys icien cher à Berg son voie expé rien ce cher chan t par-delà l'att enti
on de l'int ellig ence un
boré s par l'org anis me n [... J repr ésen te l'at-
mot s du voca bula ire. quo tiqie n ' «éla 15 accès imm édia t à la pens ée : « L'intuitio
de mét aphy siqu e ».Là , par sur:c roît, tand is
socia l en vue d'un o bjet qui n'a rjen tent ion que l'esp rit se prêt e à lui-m ême
sible, on a affaire au
où l'on croi t avoir accès ii du suprasen qu'il se fixe sur la mati ère, son obje t.
Cett e atte ntio n supplé-
déco upage socia l du réel. t cult ivée et déve lop-
men taire peu t ê tre mét hod ique men
confiance au lang age ·un con tres ens pou r
Il est a lor$ deux options :soi t.l'on fait pée17. » Car il faut pren dre gard e à
proc essu s sign ifiants,
ordi naire pou r pens er l'exp érie nce des Bergson : le cerv eau n 'a pas « pou r Îonc
tion -de pens er, mais
o rdin aire pou r pens er
soit l'on fait conf ianc e à l'exp érie nce d'empêch er la pensée de se. perd re dans
le rêve ; [c'est] l'org ane
ière voie est celle
l'enge~d rement lang agie r du sens. La prem 18
de l'att enti on à la vie ». Il faut do nc
'que l'int uitio n, par un
qu'e mpr unte Berg son. nir
que suit Wit tgen stein. La seco nde, celle notable effo rt, soit inat tent ive à la vie
- . le pou r deve
mat ériel
p'roc he de Wit tgen stein rêvé 19 •
Cep enda nt, Berg son appa raît bien atten tive à la pens ée, pou r en faire quel
que chos e de
mot s que nous appre-
lorsq u' il rem arqu e:« ,Ce ne sont pas des Elle participe moi ns alors ' de la com préh
ension, au sens classi-
ses. Un mot s'an asto- de la mém oire et de la
nons d'abord à pron oncer, mais des phra que ou herm éneu tiqu e du term e, que
ag nent, et selon l'allure
rpose touj ours avec ceux qui l'accomp pensée.
fait part ie intég rant e, il la pare sse : « Nou s
et le mouvem ent de la phra se don t il En effe t, il y a lo in de l'int ùitio n à
ue note d' un thèm e
pren d des aspe cts différ~tnts : telle, chaq reco mma ndon s une certa ine manière
diffi cultu euse de penser.
e tout enti er 16• » Au-d elà ... ) : notr e intu ition est
mélo diqu e reflète vagu eme nt le thèm Nous priso ns par- dess us tout l'effo rt[
issag e du lang age et au plut ôt l' inte llige nce,
de cett e vale ur allo uée à l'o41pprent :réfl exio n20 • » À la véri té, c'es t bien
de façon enco re plus
cont exte ryth miq ue' de la phra se, il est, lorsq u'ell e se fixe dans des hab itud
es verb ales , qui s'av ère
la phil osop hie offre, fie seuleme nt aux sign es
fond ame ntale, frap pant de voir com bien paresseu se. En quoi ? parce qu'e lle se
prob lème s méta phy si- l'ins tant d'un e forme :
pou r eux, le mêm e enje u : redé crire les qui, par définition, arrê tent la réalité dans
de faux prob lèm es qui un effo rt sans cesse
ques afin de mon trer qu'i l s'agissa it or, « pou r pens er le mo uvem ent, il faut
sont ainsi, auto mati quem ent, dissous. pour nous dispense r
renouvelé de l'esp rit. Les signes sont faits
en deçà des mot s et té mou vant e des choses
Pou r Bergson, cela implique dè trou ver de cet effo rt en subs titua nt à la cont inui
la manière de considére r
des concepts, qu, plus précisément, dans
'
Bergson a/lachrollique.. . 65
64 D 'OÙ NOUS VTF.NN CNT NOS rDÉJ;S ?

une recomposition artificielle[ ... ] qui ait l'avantage de se m ani- Entre l'intuition et Vfntelligence, il semble donc bien qu'il y
puler san s peine21 ». En épottsant le ~nouvement de la durée, ait une différence de nature. Pourtant, l'image même de la
l' intuition relève d' une volonté qui la détourne des opérations frange d'images qui entoure le concept témoigne_pl~tôt d'une
maté rielles de l'intelligence. Puisqu'elle cherche à ~gir ~ur le différence d~1 degré: « Nou s avons montré que l' intelligence
monde, l'intelligence doit fige r artificiellement le mouvement; s'~st détachée d'une réalité plus vaste, mais qu'il n'y a jamais eu
du coup, elle prend la multiplicité propre aux expériences pour de coupure nett~ entre les deux :autour de la pensée concep-
l'application d'idées toutes faites. . tuelle subs~ste une frange indistincte qui en rappelle l'origine.
Contre ce prêt-à-,porter philosophique, Bergson exige de l'in- Bien plus, nous comparions l'inte~gencE! à un noyau solide qui
tuition qu'elle participe d'un empirisme du sur mdure: «Un se serait formé par voie de condensation. Ce noyau ne diffère
empirisme digne Je ce nom, un empirisme qui ne travaille que pas radicalement dw fluide qui -l'enveloppe. Il ne s'y résorbera
s ur mesure, sc voit obligé, pour chaque nouvel objet qu'il étudie, que parce qu'il est fait de la même s ubstance 26. » Le rythme
de ·fournir un effort absolument nouveau. Il taille pour l'objet un désigne justement cette fluidi té inessentielle qui enveloppe la
concept approprié ,à l'objet seut2~. » Il s'agit là, bien sûr, d'un détermination intelligente des essences. Pour Bergson, reposer
remarquable paradoxe :comment le concept qui doit, par défini- la question métaphysique de l'être en tant qu'être condu it à
tion, dire le général pourrait-il épouser de si près la singularité de s'occuper de l'inessentiel. En allan t cherche r d;ns la frange
l'objet ? C'est que l'objet est déjà multiplicité; le temps, simulta- d'images qui enveloppe le noyau de l'intelligence l'accès à l'es-
nément actualisatron de la mémoire dans la perception singulière sence de l'homme ou des 9bjets du monde, il évite les anciennes
et virtualité de tout le passé dans les SOJ..JVenirs purs :le devenir à apories des métaphysiques de la substance sans renoncer à une
l'œuvre Jans toute durée suppose sans cesse du nouveau. / /
Il
prise effective sur le monde des essences. faut seu lement
adm ettre qu un concept, et meme une grammaire des concepts,
A /

Mais c'est aussi èe paradoxe que cherch e à éclairer Bergson


en en fa isant lé chêminement propre de ce qu'il entend par méta- trouvent leur source dans la fluidité rythmée des événements.
physique : « I,Jn empirisme vrai est celui qui se propose de serrer la différence de nature n'intervient qu'après coup, comm e un
d 'aussi près que possible l'originallui-même, d' en approfondir la effet rétrospectif de la logique conceptuelle.
vie, et, par une espèce d'cwscultntion spirituelle, d'en sentir pal· À l'inverse du petit choc qui permet parfois de cristalliser
piter l'âme; et cet empirisme vrai est la vraie métaphysiquel'. une solution chimique su r~a turée, il faut le petit choc de la
L'être· en tant qu'être, objet de la métaphysique depuis "n'"'""" volonté pour que l'intuitiôn fluidifi e de nouveau le noyau
p~end chez Bergson les tournures d'un empirisme t conceptuel. Car percevoir à nouveau la fluidité des images à
tai qui ne renie jamais ni la singularité des objets du monde rebours du solide con cept impose un saut, de la m ême façon
leur inté'gration (au sens mathématique du calcul intégral) (pour reprendre l'exemple qu'utilise Bergson) que la mécanique
la règle qui les dépasse : « En ce sens la m étaphysique n'a rien Intellectuelle de la nage n'apprend jamais à nage~ si l'enfant ne
commun avec ùnc généralisat~on de l'expérience, et néa te décide pas à plonger et à faire l'expérience immédiate des
elle pourrait se définir l'expériencl!'intégrale24 . » Pour sentir mouvements nécessaires. Différences de degré et différences de
. pitcr l'âme, il fnut la reconnaissance d'un rythme nature s'entremêlent ain si pour donner aux apparences mobiles
dn stabilités apparentes et au constant devenir les inten sités
mais aussi la r~connaissance qu' il y a là du rythme .
25
.
8ergso 11 anachronique... 67
66 0'OÙ NOUS VTENNENT NOS IDCES ?

du monde où nous vivons » nous sort d'une herméne utiqué


29
variables du rythme. Pour la métaphysique classique, le devenir
n'existe vraiment qu'à se fondre dans l'éternité d' un donné tou- géné rale des signes pour nous plonger d ans le ca lcul des
engendre ments de l'expérien çc30• On doit tâcher d'échapp er au
jours déjà connaissa ble, sinon connu ; pour la métaph ysique
« point de vue où l'on risque de rester tant qu'on cherche seu-
renouvelée de Bergson, la durée absolue n'es t r1cn· d'autre
27 lement à compren dre. Mais essayons, en outre, d'engend re r
qu'une incessant e création de nouveaut és à appréhen der • Là 1
(nous ne-le pourrons évidemm ent que par la pensée)l ». Par-
où l'intelli$e nce lie dm1c le même au même, l' intuition permet
de détourne r l'attentio n vers ces moments 'sans arrê9singulicrs, delà la compréh ension qui réclame une inte lligence des sym-
autres que ce qui étai t, débordan t le_noyau ·solide des concepts. - boles, la pensée doit fltire un'Pas de côté, prêtant attention à ce
qui déborde le concept, et se- tourner vers le point çtengend re-
Par une telle attention , l'effort de l' i_ntuition permet de tailler
ment, l'inflexi<m particuliè re du temps, dans lequel s'épanou it
enfin pour chaque objet un concept approprié à lui seul, puis-
soudain une expérien ce. De nouveau, nous avons affaire au
qu' il n'est pas encore complète ment détaché de cette frange qui
modèle imaginai re du calcul intégral, « calcul des fltxions ;
l'enveloppe et lui alloue·sa singularité.
comme le nommait un de ses inventeu rs, Leibniz.
L A MéTAPHYSI QU E DU fvi ONDE OÙ NOUS VI VONS Est-ce à dire que no us voici simpleme nt plongés dans un
pur spiritual isme, obstiném ent individua liste e t tout à fait .,
Les im ages à l'entour du concept nous ouvrent à la pensée de
ce que nous sommes, o u plus précisé me nt de ce que nous étranger à l' univers social ? Rien de ·moins, puisque l' homme
vivons. Elles légitfmen t jusqu' au style de Bergson, lui dont est un être de société et que tout le travail consiste justemen t
l'écriture , d'une é légance inhabitue lle pour les p~ilosophes à re trouve r les points de rebrouss ement des idées dans la
modernes , cherch'e à redonne r aux concepts leurs valeurs sin- courbe sociale 32 :{ ' Est propreme nt humain, en effet, le travail
g ulières à coups de comp,.rai sons et de métapho res qui dilatent d' une pensée individue lle qui accepte, telfe quelle, son inser-
l'appréhe nsion des phénomè nes : « Ne soyons pas dupes des tion dans la pensée sociale, et qui utilise les idées préexista ntes
apparences : il y a des cas. où c'est le langage imagé qui parle comme tout autre outil fourni par la com munauté. Mais il y a
sci e mm~ t au propre, ct le langnge abstrait qui parle incons-
déjà quelque chose de quasi divin dans l'effort, si humble soit-
ciem ment au figuré 28 • » Aux concepts, aux te rmes abstrai ts, il, d'un esprit qui sc ~éinsère dans l'élan viral, générateu r des
sociétés qui sont génératr ices d' idées . » L'intellig ence qui
33
densifiés dans l'espace, échappe le temps qui, pourtant, les confi-
permet de compren dre les phénomè nes ne suffit jamais, pour
g ure. ·Les termes abstraits sont des métaphor es figées :ils nous
laissent sur la plage avec, en main, un coquillag e vide qui devrait Bergson, puisqu'el le nous fait simpleme nt tourner dans la cage
des idées toutes faite s et des symboles prévisibles. L'outillag e
pous faire comp~endre la vague qui l'a traîné jusque-là .
mental doit retrouver , à côté, à l'entour des idées, ce vague pré-
Bergson n'exige pas de nous un renoncem ent aux mots et
cis de l'expérien ce (l'oxymo re est nécessair e, mais ne joue pas
aux symbotes, il nous dema~de de voir ce qui les entoure, les
sur le même pl~n :vague, du point de vue abstrait des co~cepts,
découpe, les dessine. Au lieu que'lcs expériences se contracte nt
précis, du point de vue sensible de l'expérien ce).
dans des symbole s au point de di;paraîr re sous une mê me
écorce, il faudrait pouvoir dilate r les mors afin qu' ils rejoignen t Le vrai métaphysicien ne s'enfonce donc pas dans la banale
l'expérien ce singlllière dont ils sont issus. Cette « métaphys ique pure té des concepts ni dans les profonde urs lumineus es des

•l
(
68 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Bergson anachronique... 69

essences, il tire de côté les idées afin d'en revivre la formation, forme d'instinct, rivée à l'objet spécial qui l'intéresse pratique-
._ il les reprend dans le moment où elles apparaissent comme ment, et extériorisée par lui en mouvements de locomotion34 "·
problèmes. Car un des g rands propos méthodologiques...de Cette dilatation de l'instinct en intuition grâce à la poussée
Bergson est là·: revenir à la formation des vrais problèmes afin de l'intelligence fait bien en sorte d'agrandir l'instinct sans
de mieux éliminer les faux problèmes générés par l'usage faire perc4;e l'ancrage dans l'objet lui-même. Simplement,
·paresseux. Cela implique de red~nner à l'immédia~eté de l'his7 l'instinct, toùjours en contact avec le mouvement sensible de
toire toute sa valeur. I.:écriture de l'histoire ne souscrirait plus l'existence, n'aura plus pour fonction de mouvoir le ~orps:
à an principe herméneutique de compréhension du passé « C'est à l'intérieur même de ta vie que nous conduirait !'in-
grâce à la médiation de l'expert historien, mais à une reprise tuition, je veux dire l'instinct devenu désintéressé, conscient
de l'expérience temporelle de la mémoire comme insertion des de lui-même, cap~q.Je de réfléchir sur son objet et de l'élargir
'moments de formation des problèmes dans la création conti- indéfiniment. Qu'un effort de ce genre n'est pas impossible,
nue des sociétés. c'est ce que démontre déjà l'existence, chez l'homme, d'une
Pen~ée de la vie contre h is~ire des formes ? Pas exacte- faculté esthétique à côté [mes italiques] de la perception nor-
'ment. Bien entendu, la fortne arrête toujours un processus, de male35. »Alors même que Bergson lutte contre les néo-kantiens
même que le symbole coupe, d'abord, un objet en deux pour, de son temps, il retrouve ici Qusque dans le vocabulaire des
ensuite, le recomposer artifi~iellement. La forme est le contraire « facultés») la troisième C.ritique de Kant où )'esthétjque ser-
du mouvement et le symbole, le signe d'un faux mouvement. vait de lien entre la connaissanc~ de la r~ison pure et l'action
Mais s'occuper de la formation des problèmes dans des dis- de la raison pratique, justement parce qu'elle avait affaire, de
cours indique assez que la questio~ de la forme n'est pas éva- façon libre et désintéressée, au simple jeu des facultés entre
cuée chez BergSDn au profit du simple mouvement vital : reje- elles. Pour Bergson, le philosophe doit s'inspirer de l'artiste et
tant la vertu de l'eidos, qui ouvre toujours, pour lui, sur la faire le même pas de côté afin d'élargir l'expérience à la
fo~~e d'une solution, la genèse dès idées dans l'expérience « ne, bu 1oslte
. , vague 36 » ou' se forment 1es pro blèmes> avant
met au jour la forma'tion même des pr oblèmes. qu'ils ne laissent la place à leur dissipation dans l'action ou à
On pourrait aussi croire que la focalisation sur l'expérience, leur pétrification dans le concept.
sur ce précaire halo d'images entourant le concept, vouerait l'in- · D'où la grande modestie de cette métaphysique : l'inessentiel
tuition à un piétiRemcnt d11ns la contingence et la rendrait inca- est son domaine, l'à-côté son mode opératoire, le nébuleux. son
pable de s'élevée au- dessus de l'i~stant qui l'accueillerait. (eCOurs. Mais l'objectif est encore de parvenir à l'appropriation..
Bergson n'oublie ni la fonne ni l'intelligence: c'est justement par l'inessentiel, au cœur de la vie par l'à.-côté et à la précision par
l'intelligence qui a pour tâche de poùsser l'intuition à dilater le nébuleux, afin de mieux éliminer les « fantômes d'idées aux-
l'expérience au-delà de•l' instinct. L'intelli~nce est to6rnée vers quelles s'accrocheront des fantômes de problèmes37 ».
la matière et l'espace comme l'instinct vers..!d yie et la durée:
LES VERTUS DE L ANACHRONIQUE
l'intuition est donc bien de l'ordre de l'instinct, mais c'est de
l'intelligence qu'est venue la secousse ((qui l'aura fait monter Pour un penseur de la durée, il paraît sans doute étrange de lui
au point où elle est. Sans l'intelligence, elle serait restée, sous trouver les vertus de l'anachronique. Mais la durée, pour
0'OÙ NOUS VŒNNENT NOS IDÉES 7 Bergson anachronique... 7l
70

Bergson, est rien moins que cette irréversible flèche du dieu heur. Alors que le tragique noue des existences dans de gran-
Chronos qui n 'atteint jamais sa cible: la durée est faite de plis, des formes où tout commence par la fin, Bergson lâche à demi
de retours, d'à-côtés, de restes et de s urvivances par où le tissu la proie de l'idée pour l'ombre qui l'enveloppe, afin de faire
de la vie épouse les mouvements de la mémoire. L' anachroniqlle résonner à chaque fois la m élodie singulière d'une naissance.
déborde sans cesse, enveloppe même la perception du chronique, L' anachronisme est déjà plié dans ce qui naît, puisque la
tout en y glissant subrepticement quelques images-souvenirs virtualité du souvenir double l'actualité de la perception. C'est
cette non-coïncidence à soi-même qui rend possible la di lata~
bien affûtées.
Ce n'est donc pas parce que l'œuvre de Bergson est manifes- tion de l'intuition etïa fluidi~é de « l'être en tant qu'être »
tement datée, et emporte avec elle un cort~ge de remarques bergsonien. Le symbole semble, E_Ourtant, l'exemple même de
obsolètes et d'obsessions révolues, qu'elle ne pourrait aujourd'hui cette dissociation essentielle, dans la mesure où il témoigne
'jouer un rôle de premier plan. Bien entendu, le dialogue que n'a d'une coupure._?ripinaire. Il s'agit, pour Bergson, d'un faux ·
cessé d'entretenir Bergson avec les sciences et les techniques de exemple, car le symbole fige les deux éléments dans un renvoi
son temps peut encore passer pour un exernple d'attention dans obligatoire de l'un à l'autre. Rien de moins souple. Si « la
la philosophie qu'on appelle cOJ'ttinentale. Ses remarques sur la métaphysique est donc la science qui prétend se passe r de
facu lté esthétique et son rapport au sensible ne soht pas forcé- symboles38 », c'est qu'elle« s'affranchit des concepts raides et
m ent éloignés du regain &intérêt des philosophes analytiques tout faits pour créer des concepts bien différents de ceux que
pour ces phénomènes. Et 'l'on pdurrait énumé~er d'autres pos- nous manions d'habit.u de, je veux dire des représentations
sibles présenêes de Bergson 'parmi nous. Mais c'est sur la souples, mobiles, presque flui4es, toujours prêtes à se mouler
valeur même allouée à l'anachronique que j'aimerais insister. sur les formes fuyantes de l'intuition39 ». . .
Elle témoigne d'une pensée anfi'.tragique en général, anti- C'est en cela que, dans la création continue de l'histoire,
hégélienne en particulier. l'ihtermédialité pourrait bien être la continuation de la méta-
Pour Bergson êomme pour Kierkegaard, la dialectique . physique bergsonienne. Il est clair que notre siècle a plutôt
hégélienne es t l'exemple par excellence de l'illusoire média- consonné avec de farouches prétentions à la destruction ou au
tion et du faux mouvement. Plus encore, c'est tout le travail du dépassement de la métaphysique. Du çoup, la tentative bergso-
négatif qui apparaît comme un fantôme inutile et la puissance nienne de la renouveler semble sans doute un des éléments de
du symbole comme un orneme nt immobile. Freud, dont il sa philosophie les plus irrémédiablement datés. Et pourtant, il
aurait pu être bien proche, lui est étranger pour les mêmes ne faut s'illusionner ni sur la soudaine incongruité de la méta-
raisons : trop tragique. Le tragique durcit toujours les opposi- physique ni sur les prétentions à s'en débarrasser. Il est évi-
tions, il immobilise les destins, il fait croire à un faux dédou- dent que la métaphysique bergsonienne déplace radicalement
blement de l'existence qu'il ramène à la simplicité d'une fin les enjeux classiques de cette philosophie première que l'on dit
déjà donnée, il alloue ,à la vie humainè l'apparence grandilo- héritée des Grecs. Sans rechercher, là encore, la grandiloquence
quente et absurde des paralogismes de Zénon. Dans la dilata- des dépassements affectés ou des oublis angoissés, il essaye de
tion de l'expérience que permet l' intuition, Bergson cherche donner un tour plus libre, plus souple et plus précis aux inter-
au contraire l' insistance d'une liberté et l' intensité d'un bon- rogations classiques sur l'être.
Bergson anachronique ... 73
72 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS rotES ?

qui est juste), il offrait déjà au p~blic d~ 1900 une mo~e


Tout le champ des e':'périences et des temporalités qu'il désuète : le renouvellement de la metaphystque la plus classt-
arpente soigneusement ouvre sur un principe fondamental de '"'ais en allant la chercher du côté de Lucrèce plutôt que
de Platon, il y faisait fleurir de l' inattendu • Or, c' e_st ~ien ce
continuité. Même s'il faut mettre en scène les différences de que. lVI 40

nature, à chaque fois Bergson retrace les différences de degré sens du nouveau, ce plaisir de l'engendrement qui lUI fatt don-
dans lesquels elles opèrent. Même si comptent les idées.et les
er à la métaphysique une tou mure singulière.
représentations, avant tout il en retrace les contours flottants 11
L'anachronisme n'.est pas seulement cette hérésie historio-
gr!phique par laquelle on ~~perp~s~ au pas~é des réfl~xes.du
dans les images qui les enveloppent. En portant l'attention sur
l'engendrement des· problèmes plutôt que sur la finalité des. résent (affaire de quantites), mats en fatt la consutuuon
solutions ou la reproduction des faux pro~lèmes, il ori~te les ~ême du temps (problème de qualité), ce par où le passé
énergies vers la positivité des expériences. En dilatant le regarà dèvient chaq~ fois plus surprenant • En dédoublant chaque
41

vers l'à-côté et l'inessentiel, il permet de. prendre en compte les ifis~ant (aètualité de la perception, virtualité du souvenir),
maté rialités troubles de l'histoire comme leur sol idificatio~ Bergson fait du temps qui passe des opérations de subjectiva-
dans des li~x comniuns ou dans des symboles. Ces divè;s tion où l'écart à soi- même est constitutif: l'anachronique
redéploiements trouvent d~ns les investigations de l'intermé- fabrique la temporalité autant qu'il la trouble. Ce sont ces peti-
dia lité d'id e ntiques prin~ipes. Tout y devient affaire de tes turbulences qui des~inent les qualités de l'intermédialité :
rythme. tout ce qui reste et résiste d~ns le temps et qui forme la durée,
Continuation anachr.onic}lte de la métaphysique bergso- cette nappe d'événements asymboliques dans laquelle l'intelli- ·
nienne, l' intermédialité voudrait donner ut1 tour plus souple gence va façonner des symboles- l'intermédialité est atten-
aux mots de la tribu, en cherchant autour de l'idée le bain tion aux restes. En ce sens, je ne crois pas que l'on doive lier
d'images, d'expériences, de factures institutionnelles ct de dis- l'attention aux anachronismes avec la prise en compte de
positifs techniques dans lequel çlle cristallise. Il n'y a pas là symptômes (qu'ils découvrent un passé occulté ou qu'ils
recherche de causalismes rapides (que ce soit de la technologie annoncent un futur inconnu), car cette dernière notion nous
sur les représentations ou des concepts sur les partages sensi- ramène dans l'orbe de l'herménèutique et d' un principe de
bles), mais mises en scène des nécessaires t1uidités qui font dévoilement qui ne permet plus l'intuition du cerne ou de la
l'expérience la plus commune. On aboutit à un art des situa- frange d'irnages qui entourent le concept. L'intennédialité
tions, dans lequel on voudrait que le vêtement du concept ne s'intéresse aux à-côtés, non à ce qui résiderait en dessous ou
flotte pas trop sur le corps de l'expérience.
par-delà. -·
À la question, donc, de savoirs~ la métaphysique est solu- L'intennédialité ne résulte donc pas de dispositifs techni-
ble dans l'intermédialité, Bergson nous amène à répondre ; ques qui constitueraient autant de clefs de la production intel-
bien sûr que oui. Et cela tient justement à son anachronisme. lectuelle ou de l'invention de sujets qui façonneraient leurs
Pour un penseur du continu, rien de plus logique au fond que mondes d'objets, mais des contretemps où se contractent les
d'avo~r des continuateurs (non des disciples). Bergson n'est idées et où les événements se dilatent. Autre manière de
pas stmplement anachronique parce qu'il nous présente renouveler l'omniprésence du logos si rapidement condamnée
aujourd'hui des thèses ou des manières de penser obsolètes (ce
74 D'OÙ NO US VIENNENT NOS IDÉES ?

aujourd'hui. Car insister sur l'image ne doit pas immédiate-


m ent nous amener à conclure que nous aurions t ro uvé en
Be rgson celui qui permet de connaître par l'image plutôt que
par le langage. Pas plus que la frange d ' images qui aurjole le
concept ne doit impliquer une pensée inconsistante (mais plu-
tôt insistante), le recours à l'intuition ne suppose de renoncer
à la précision des opérations de la raison ou du langage. Le
dialogue entretenu par Bergson avec les sciences et les techni- EXERCICE SUR LES MÉDITAT IONS MÉTAPHYSIQUES :
ques de son temps est justement un dialogue, autrement dit RHÉTORIQUES D E LA PUBLICATION ET FABRIQUES DU
u;{ écart respecté, voire revendiqué, e t un terrain commun, CARTÉSIEN
42
quelque chose qui cour't clans les n\ots (un dia -lugos ).
Le travail de l'intuition s ur les images, qui ce rnent le
moment où le concept « prend » , libère en fait le concept de
son application instantanée da~s l'action, il rend perceptible la S'il es t aujourd'hui une métaphysique dont on se sen t bien
multiplicité hété rogè ne qui se décante l ~nte m ent à la surface éloig né, sans doute est-ce celle de Descartes pjus encore que
du temps pou r qu'émerge du nouveau43. Sans réduire tOut aux celle de Platon. Le suj et cartésien, mis à mal par l'héritage de
propri étés de la lang ue ou de la \at~onalité, l' intermédialité Marx, Freud ,e t Nietzsche, puis pa r celui de Hei degge r,·
prête attention au halo de rêve solidaire des inventions techni- Wittgenstein et Deleuze, paraît encore plus é loigné de no~
q ues, des factures institutionne lles, des pratiques sociales usages de pensée que l'idéalisme platOnicien. Pourtant l'expé-
comm~ des créations idéelles. rience du cogito est plus complexe que ce point à partir duquel
le levier de la pensée pourrait faire mouvoir le monde. L'histoire
des idées a souvent cons tn~it ce moment du cogito coinme une
cobpure, majeure d'avec ~oute la tradition m é taphysique,
d'autant que le principe d'uR doute systématique, voire d'une
table rase d es connaissances, invite à mâg nifier encore plus
l'idée d'une coupure. Cependant, cela laisse de côté la manière
qu'a Descartes de poser justement le problème de la transmis-
sion, par conséquent du discontinu et du continu comme tels.
Nous verrons plus loin qu'en revenant aux textes antiques,
il deviendra assez peu évident d'y trouver la métaphysique
qui, depuis long temps, devrait en habiter les origines, sinon
par effet d'après coup' : le néoplatonisme, puis la scolastique
médiévale ont peut-être beaucoup plus fait po ur l'émergence
de la métaphysique, et on peut même se demander s'il ne faut
Exercice sur les Méditations métaphysiques... 77
76 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ?

matérialités de la communication et aux institutions du sens il


précisément pas attendre Desca rtes pour que l'on n'ait yas
s'agira d'en déployer l'éventail. '
seulement une variation cruciale dans la grande sonate meta-
physi~ue, mais bien un point d'« origin,e ».... . ,. L'EXPÉRIENCE DU COGITO ET LA COMMUNICATION ANGÉLIQUE
La transmission suppose, en effet, 1 articulation de vent~
Pour Descartes, la réflexivité de la pensée offre la valeur d'un
(apparemment) identiques et de temporalités di.fférentes p~ur
fondement et d'une certitude enfin conquise sur le monde des
des sujets qu'elle doit réunir autour de conceptiOns partagees.
illusions et des apparences. Cette réflexivité suppose, à la diffé-
La question n'est pas seulement de voir comment s'est faite la
~enc~ deA ce que produisent les sens, une immédiate transparence
transmission du cartésianisme, mais surtout de comprendre
a sot-meme :dans le moment où je suis en train de penser
comment, dans le cartésianisme même, la transmission compte
_(cogito) je peux réaliser que je suis (ergo sum) -la certitude
et doit être pensée. Si l'une des originalités fortes du propos
vi~nt d'une abréviation de la proposition :je pense, donc je
cartésien, selon une vulgate rapidement constituée, consiste à
suts ... une chose pensante en train de penser qu'elle pense.
unir position d'énonciation (l'ego tacite d'un cogito) et fonde-
C'est sur la fOmrnunication à soi-même que se fonde la com-
ment inétaphysrque, parco~rs des réflexions d'un sujet et
1
constitution d'une épistémologie, l'élaboration même de la
~u~ication en général, mais une communication qui parvient
à en esquiver toutes les matérialités (donc toute's les illusions
scène d'énonciation et de ses modes de ~ublication impliquè'
ai~i générées) en n'opérant qu'au niveau de la pure intelli-
une construction de la posture publique de cette manière de
dire le vrai' qui doit faire l'objet d'une réflexion ~tentivc, non 1
[ence. Le dualismè de Ç>!?scartes trouve sa validation évidente
'dans cette valeur éminente de la pensée opposée à l'étendue de
seulement pour ses usages historiquçs, mais aussi parce qu'elle
1~ matièf:. ~e cogito donne à l'individu, à tout individu, la pos-
compose un des e~jeux propres de ce que nous pouvons appe-
stble expenence d'un accès immédiat au monde de la pensée:
ler « métaphysique »,ainsi que Plat~m l'avait fort bien senti.
' celle-ci ne s'oppose pas à l'étendue comme le temps s'oppose à
L'idée ne consiste pas à. invoquer la nécessité d'une contextua-
l'espace, car le cogito·,semble bien échapper au temps, dans la
lisation pour mieux entendre la métaphysique cartésienne;
~esure où il est à chaque fois possible d'y avoir recours, p~u
e lle fait de la question de la transmission, donc de la scène
tmporte la situation dans laquelle on se trouve. '
contextuelle d'énonciation, une des formes d'appropriation du
Il suffit de se rappeler de la célèbre formul e du Discours de
· te mps propre à la métaphysique. Loin des seuls effets de subs-
la méthode : « Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en
tance, la métaphysique porte sur les relations et les nœuds
è~ci: je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité,
ponctuels qu'elles forment, autrement dit sur des phénomènes
smon que je vois très clairement que pour penser il faut être
je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale qu~ le~
de transmission dont l'« intermédialité » doit rendre compte.
Mon dessein n'est donc pas de proposer une énième inter-
choses que nous concevons clairement et d istinctement sont
prétation des Méditations ou de la pensée cartésienne, mais de
toutes vraies. » Dans les Méditations métaphysiques, Descartes
faire Il pas de côté néc~ssair~ pou~ saisir c~m-ment se noue~~
fait même l'économie du verbe penser et de la connexion logi-
diverses productions operant a des echelles dtfferentes et consu
que (le donc) entre les verbes, dans la mesure où il suffit de
tuant le milieu nécessaire à la production et à la réception
reconnaître que l'énoncé ego sum, ego existo Ue suis, j'existe)
cogito cartésien2 • Depuis le recyclage de discours jusqu'

D'où NOUS VŒNNCN1' NOS lOtES? Exercice sur les Méditations métaphysiques ... 79
78

pense immédiatement son existence en tant que pensée de quand il écrit Le traité de la noblesse, à la fin du siècle, reprend
façon quasi performative. lui aussi la référence à la hiérarchie an gélique, même s' il
Or, pour qui connaît un peu l'angélologie médiévale, ces reconnaît une égalité de nature5 .
caractéristiques de l'expérhmce du cogito évoquent des éléqJe.nts En effet, les anges sont de pures intelligences, immatérielles,
très familiersl . Les anges constituent un élément essentiel de sans dimensions quantitatives (san s « magnitude », donc sans
l' univers ancien, dans la mesure où ils servent de médiateurs étendue) puisqu'ils sont seulement virtuels; ils perçoivent
indispensables entre les hommes et Dieu : ils manifestent le tout immédiatement, par une intuition ou une vision hors du
Seig neur en même temps qu'ils orientent ceux qui ont été temps (opposée à la temporalité discursive e t composée de l'es-
créés vers leur Créateur. Le monde antique et médiév~l est un prit humain); ce sont de parfaits individus (pas un ange qui
monde qualitatif hétérogène qui implique une hiérarchie des ressemble à un autre, pas même un ange qui relève de la même
êtres (l'échelle oll montent ct descendent les anges, comme la espèce qu' un autre); les anges sont immédiatement connais-
voit Jacob dans son rêve, est une allégorie de cette- possibilité sables à e ux-mêmes en leur substance intellectuelle (ils n'ont
de circu ler et de communiquer entre les qualités hétérogènes péiS besoin, comme les hommes, du relais ou de la résistance
de Dieu, des nnges et des hommes), alors que l'univers moderne des objets du monde pour se connaître ou se percevoir eux-
suppose une réalité géométrique homogène qui implique une mêmes) ; ils communiquent par leur seule volonté, san s aucune
dg<~ lité naturelle des hommes (et un éloignement radical de médiation (mais ils peuvent garder des secrets, s'ils le désiren t,
Dieu). D~ns. cette réalité géo7:1étrique homogè ne, l'étendue par rapport aux autres anges). Tout se passe comme si Descartes
cartésienne en est la version matérielle tandis que la pensée en avait récupéré les propriétés des anges de la scolastique médié-
figure la vertu spirituelle, au point que les caractères des anges vale et les avait réinvestis dans sa quête d'un sujet .proprement
s'abîment, désormais, dans le point focal du cogito. humain 6. On comprend ainsi qu'un cartésien comme Régis
Il ne faudrait, cependant, pas tenir cet angélisme pour un . explique le geste réflexif du cogîto par l'exemple des anges'. Il
sentim entalisme aimable et bé<It. On doit donner tout son n'est plus nécessaire à l'homme de passer par la perception du
poids politique à la notion de « hiérarchie » (littéralement, monde extérieur pour fonder son rapport à soi, il lui suffit de
commandement o u pouvoir sacré) à laque lle les anges .sont se retourner sur le miroir de sa propre pensée.
émin emment liés puisque le terme llierarcl1ia entre dans la À côté des anges médiateurs du pouvoir divin résident aussi
langue grecque tardivement (J« siècle après Jésus-Christ) pour les anges gardiens des existences de chacun. Cette gestion admi-
décrire justement le monde angélique4 • Les anges sont, au sens nistrative des âmes suit sans faillir le1iéveloppement d' une pas-
s trict, les fonctionnaires de l'administration divine :ils sont torale politique dont Michel Foucault a souligné la liaison avec
tout entiers définis par leur service, exerçant seulement le un rationalisme conquérant8. Dans l'héritage de la confessi~n
pouvoir que Dieu leur délègue. Lorsque Charles Loyseau imposée au concile de Lat ran en 1215 et relancée par le concile
J rédige son fameux Traité des ordres, il justifie encore la natu- de Trente, le sujet se constitue par cette traque intérieure qui en
ralité du commandem e nt e t de l'obéissance et la division en fait une personne, à la fois théologiquement, juridiquement et
ordres soiSn eusem ent étagés par une référence au De cd!l~sta socialement responsable 9• Ce regard incessant qui observe les
hierarchit1 du Pseudo-Denys, et Gilles-André de La Roque, conduites intérieures et les comportements extérieurs n'est
80 0'OÙ NOUS VIENNENT N OS IDÉES ? Exercice sur les Méditatio.ns métaphysiques... 81

- jamais que le prolongement individ.uel de l'inst~tution de la duc de Luynes, traducteur des Méditations, on neutralise et la
confession et l'écho intime du gardtennage des ames par les . r~férence ~ la rhétorique et la qualité proprement performa-
anges afin de traquer dans l' intérieur de l'homme l' image de tive du discour~. Cette dimension d'action est celle que
Dieu : « Il faut pour s-e cognoistre souvent raster son pmrlx, se Descartes emploie pour mieux caractériser les opérations de
sonder à toute heure, s'espier de pres, se presser, & pincer jus- l'âme en opposition avec celles du corps'2· C'est dire son
ques au vif, ·se cognoistre à tous sens, s~ regarder à tous ~isa­ importance.
ges, entrer dans soy à flambeau allume, la regle en mam., la . Ensu!te, on peut remarquer l'équivalence entre la parole
sonde, & le niveau, foüillant & furetant dans tous les coms, prononce~ et .la conception mentale : tout tient à un petit mot,
recoins, destours, cachots, secrets, clapiers, labyrinthes du le vel. qui fan comme si, que je dise clairement ou que je
corps, du cœur, & de l'ame 10 • » C'est bien ce gardiennage de conçOive dans mon esprit le fait que j'existe, l'opération ne
soi-même qui amène, après avoir écarté les illusions des sens, change pas fondamentalement. Cela permet là aussi d'escamo-
à faire de l'expérience du cogito le rapport nécessaire à la ter la présence matérielle de la performance de parole. Enfin,
vérité. . on doit souligner la double dimension tacitement présente
. Comment Descartes énonce-t-il précisément la solution dans cette énonciation: le temps (quoties, chaque fois que) et
du cogito ? « Après y avoir bien pensé, et avoir soigneu~ement le langage (profertur, je profère). Or, ces deux dimensions vont
examiné routes choses : Enfin il faut conclure, et tenJr pour poser rapidement des problèmes (dont il n'est pas sûr que nous
constant, que cette proposition, je suis, j'existe, est nécess~ire- soyons aujourd'hui sortis ... ).
1~ent vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que Je la Le premier problème concerne le temps. Cette inscriptio~
conço~ én mon esprit 11• » Ce mouvement autoréflex~f du dans le temps est cruciale puisqu'elle donne accès à )'idée claire
cogito permet donc de saisir, dans une tra~~pa.renc.: a .soi et distincte de mon existence comme chose peri sante, mais seu-
hnpeccable, que chaque fois que je pense que J extste, J extste lement ~le ~~~~en!_~~. la performance orale ou mentale. La
bien en effet au moins comme une chose pensante. La pre· questi~n que ne peut manq~~-r-·de pos~r Desc~rtes d~~x pages
mière idée claire et distincte est celle qui se retourne sur p~us lom est alors:« Je suis, j'existe, cela est certain; mais com-
pro'pre pensée pour en cueillir la fraîche évidence. , bien. de temps [quandiu]? à savoir autant de temps [NempeJ
On a, pourtant, peu insisté sur le mouvement de J .:.nnn .eiou q~e Je pense.» Cette certitude de l'existence, en se fixant sur le
tion elle-même (surtout dans le latin de l'original) : « hoc PIVOt du cogito, fige aussi l'existant dans une pose hallucinée au
nuntiatum, Ego sum, ego exista, quoties a me profertur, creux_du miroir ~e sa pensée, dont rien n'indique qu'elle peut
mente concipitur, necessario esse verum »,ce qui, très a~sur~ment se deployer au-delà du court trajet de l'instant de
lement, se traduit par« cette énonciation,_je suis, j'existe~ refleXIon. Il faudrait donc que le sujet cartésien répète et répète
que fois que je la pr~fère ou que je,la conçois en t~on es~nt, . en~re, à chaque instant, l'opération de l'énonciation pour qu'il
nécessairement vrate >>. Il faut, d abord, noter 1allusion 8 ;u. a~suré de traverser le temps d'un pas débonnaire, qu'il en r
catégorie Hassique de la rhétorique, la pronunti;?e, e\'ienne donc l'incessante et intarissable archive 13. .
concerne le discours en action, la performance éloqu nte . Cependant, qu'est-ce qui m'assure que cette niême pensée-
r" même :en en faisant une « proposition >> comme le ttlstence se conserve bien dans ·Ja durée vacillante des jours ?
82 D'OÙ NOUS vn:NNENI" NOS IDÉrs 7 Exercice sur les Méditations métaphysiques... 8J

« La lumière naturelle nous fait voir clairement, que la conser- Plus encore, le langage se trouve au point de fondement, alors
vation et la création ne diffèrent qu'au regard de notre façon qu'on devrait y découvrir la pensée hors de l'emprise des mots.
de penser, et non point en effet. Il faut donc seuleryent que je Descartes reporte alors sur le vulgaire ces mauvaises manières
m' interroge moi-même, pour savoir si je possède quelque pou- de parler: « Un homme qui tâche d'élever sa connaissance au-
voir et quelque vertu, qui soit capable de faire en sorte que moi delà du commun [vulgusJ doit avoir honte de tirer des occa-
qui suis maintenant, sois encore à l'avenir : Car puisque je ne sions de douter des formes et des termes de parler du vul-
suis rien qu'une chose qui pense( .. . ], si une telle puissance gaire. » (Méditat ion II ) Conformément aux tena nts du
résidait en moi, certes je devrais à tout le moins le penser, et en purisme, le langage est aussi un signe de distinction socia le;
avoir connaissance; mais je n'en ressens aucune en moi, et par les mauvais usages de la parole sont seuls en cause. Plus pro-
là, je connais évidemment que je dépends de quelque être dif- fondém ent, cependant, on voit la position fondamentale qu'en
férent de moi. » (Méditation III) Dieu est alors le garant, hors, vient à occuper le langage, jusqu'à déploye r ses manières dans
langage, du temps :en lui se conjoignent ce qui me permet à la le silen ce même de la pensée.
fois de durer et de sortir du langage. Dieu des métaphysiciens Le moment du cogito implique don c une paradoxale archive
et non Dieu de Jacob, dirait Pascal. . de lui-m ême dans l' indéfinie réitération du temps humain,
Car le second problème concerne bien le discours. Descartes voire par un déploiement dans l' infini d'un Qieu éternel ga rant
se méfie de la place prise par le langage dans le mouvement de de ce qui est pensé, dit, vécu. Le cogito est une archive en ce
la pensée. Il souligne, sans doute, l'aspect linguistique néces- sens qu'illie un événement et sa survie, il déploie le pli ponc-
saire par où le cogito peut apparaître, mais l'équivalence entre tuel d'un instant dans la phénoménalité de sa •transmission.
l'ênonciation verbale e t la conception spirituelle ne suppose Le phén omène tient moins à l'instan~ qu'à sa projection dans Je
pas une impeccable superposi tion, car Jllême da,ns l'esprit les temps et le langage. La réitératio~ deï 'expérience du cogito _
mots se g lissent, le langage interfe.re, les faux aihis se bouscu- que ce soit dans le récit cartésien ou da.n s la ~écessité pour cha-
lent. A la fin de son examen du morceau, d e cire, Descartes ne que lect~u~ d'en faire l'épreuve à son tou~~ n'est pas 9~elque
bute ·pas s;ule me nt s ur l'obstacle de~ sens, mais aussi sur chose qut vtent en plus; elle fait partie de l'évén ement du cogito
l'opacité du langage : ~ Car encore que sans parler [tacitus &· lui-même. - " :
sine voce, silencieux et sans parole] je considère ;out cel')~n Tel est le fondement de la conception cartésienne du temps
moi~même, les paroles toutefois m'arrê.tent,.et je.3 uis pr~sque qui est à la fois discontinuiste et conservatri~e : «' Tout le temps
trompé par les termes du langage ordinaire [h<:ereo tamen in de,ÙI vie peut ê tre divisé en {'arties innombxables, dont cha-
verbis ipsis, &--fere decipior alf ipso usu loquendi, je suis toute-- cune ne dépend d'aucune manière des autres; de ce que j'ai été
fois arrêté par les mots, e t je su!s p~esque a~usé par l'usage un peu av;~nt, il pe suit pas que je doive êt re maintenant, si·
même du langage].» (Méditation 11} C'est bien !'~sage qui égare quelque cause ne me crée comme encore une fois, c'est-à-dire
et qui trompe (en particulier, dans le cas du morceau de cire, par tne conserve. li est en effet limpide pour qui fait attention à la
le mouvement du discours qui n~pJie trop vite la possibilité de na.ture du temps qu 'il est besoin de tout à fait la"même force et
voir sur la nécessité de juger). Le la.11gage se trouve là où il ne ~ction pour conserver n'importe quelle chose dans chacun des
devrait pas opérer, empiétant sur ~a· se.ule puissance ·de moments pe ndant lesquels elle dure, qu ' il en serait besoin
Exercice sur les Méditations métaphysiques... 85
84 0' OÙ NOUS VIENNI:NT NOS IDÉES ?

pour la crée r de nouveau, si elle n 'avait jamais existé.>> et de la pensée. Mais il 'rejette aussi le principe des formes subs-
tantielles invoquées par Thomas d'Aquin. M ême s'il tend à
(Méditation lll, p. 48-49) Gassendi le critique sévèrement sur ce
point :« Tu as la force, non pas celle qui te produise de nouveau,. remplacer le « momentum » thomist&par des << instants», il y a
mais celle qui suffit pour que tu persévères, si ne sujYient pas néanmoins une durée des énonciations et des processus de pen-
sée (l'intuition du «je suis »,parfaitement ré:;orbée dans un
une cause corruptrice.>> (Objecthms V, III, 9, p. 301-302) Et
instant, réclame pourtant une certaine durée pendant qu'elle est
Descartes répond, en s'appuyant paradoxalement sur la pensée
conçue en esprit ou articulée dans des mots 11) qui évite un épar-
scolastique, que ce serait là attribuer << à la créature la perfec-
pillement d'atomes de temps et une conception purement occa-
tion du créateur'"'>>. (Réponses V, III, 5, 9, p. 370)
C'est l' héri'tage du problème de la création continue, qui sionnaliste (que développera Malebranche).
Il faut apprécier la différence entre la continuité de la pen-
tâche d'allier la pensée aristotélicienne d'un monde éternel à la
nécessité chrétienne d'un monde créé à partir de rien. Dieu sée, nécessaire pour comprendre la cogitation comme proces-
sus, et la continuité métaphysique qui sous-tend l'ensemble de
doit-il relancer à chaque instant la création originelle, comme
ce qui est. Selon la juste analyse de Didier Ottaviani, « il est
une toupie que l'on doit pousser régulièrement, ou faut-il dif-
- donc nécessaire de distinguer, d'une part, la possibilité de divi-
férencier la création complète de tous les temps par Dieu et la
sion du temps à l' infini, en instants, ce qui relève du point de
connaissance de ses moments par les hommes ? La synthèse
vue divin, et, d'autre part, une divisibilité actuelle pour nous
~thomiste suppose non des instants, mais en fait des moments
dont le moment, affecté d'une durée, est u.ne partie. Un pro-
(donc une certaine durée) pour les hommes et un Dieu par-
blème nous semble cependant toujours présent dans la doc-
delà le temps : « La conservation des choses par Dieu ne sup-
pose pas une nouvelle action de sa part, mais seulement qu'il trine cartésienne car, si la thèse discontinuiste impose la radi-
calisation de la création continuée, confonne aux formulations
continue à donner l'être, ce qu'il fait en dehors du mouv.ement
trouvées dans Le Monde, la thèse continuiste pour sa part rend
et du temps 15 . » Ce sont alors par des formes subftantielles en
difficile la compréhension de ce même pas~age 18 ».Et on pour-
acte et des causes secondes que les hommes appréhendent les
figures discontinues ct la profonde conrinuité du temps:« Oui, rait mettre en rapport ces thèses métaphysiques avec la physi-
Dieu a créé toutes choses immédiateme'nt, mais en les créant il que cartésienne qui repose sur une conception statique (et non
véritablement cinématique) de la force comme tendance à se
a institué un ordre entre elles, si bien que quelques-unes
mouvoir 19, d'où ces points instantanés d~ l'expérience du cogito.
dépendent de certaines autres et, à titre second, sont conser-
L'idée claire et distincte de l'existehce doit déborder d'elle-
vées dans l'être par ces dernières, étant. admis que la conserva·-
même dans le temps pour accéder à l'e,xistence de Dieu et doit
tion principale vient de Dieu lui-même 16• » .C'est par son
action que Dieu préserve la contin.uité du monde, mais par la résorber en elle ce qui glisse constamment des mots sous les
idées. L'immédiateté de la communication angélique n'est
médiation de causes intermédiaires que les hommes les perçoi-
atteignable en pensée qu'à condition de prendre ses distances
ve'nt. Ainsi ce n'est pas la mi1tièr~ du monde (une fois créée)
avec la communication ruguéuse du vulgaire. En effet, aomme
qui assure la continuité des te~ps.
o~ le voit dans un texte d'école qui résume la tradition,<< par
Descartes radicalise ce rejet de la matière en la ramenant à la
)eur vision intuitive » les anges connaissent les choses non << par
pure étendue et en reportant !'acte tout entier du côté de l'âmé
.
Exercice sur les MédÙations métaphysiques... 87
86 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ?

forme de discours », mais « comme dans un miroir les objets y deux entreprises a été proposé à ~lusieurs reprises, sans que l'on
20 puisse en tirer autre chose qu'une évocation et non un modèle.
paraissent en un instant selon toute leur forme naturelle » .
La difficulté à penser le temps à partir de l'inst~t transpa~ En fait, les méditations intéressent Desêartes parce qu'elles sont
raît lors.qu'il faut concevoir le mouvement local des anges, un exercice de concentration et un règlement du temps.
puisque le mouvement est soit successif comme les hommes · · Ainsi, pour prendre des textes strictement contemporains
qui passent par des milieux différents, soit instantané comme où l'on saisit ce que des lecteurs pouvaient mettre sous un titre
un flambeau qui s'éteint et se rallume sans passer par aucun pareil, l'Esche/le mystique[. .. ] en forme de Meditations propose
état intermédi~ire. Si le mouvement est, dans l'héritage aristo- un jeu de correspondances symboliques qui chiffre les heures :
télicien, le nombre du temps, il est néanmoins impossible de «À neuf heures du matin souvenez-vous du mys'tere de l'Incar-
penser le mouvement des anges à partir de la succession du nation, que vous adorerez baisant neuf fois la terre par grande
mouvement humain, il ne reste alors que le mystère (le h_ors , humilité, disant neuf fois Pater noster, neuf fois Gloria Pa tri, &
lemps divin) : « notre Ange n'explique point en cette Question neuf fois Jesus Incarné ayez pitié de nous22 »; tandis que les
quel est ce temps qui mesure le mouvement & l'action des Meditations sur tous les jours de la semaine en ordonne le
Anges2 1 ».Le problème est d'allier, d' un côté, l'instantanéité et dépliement sur le fond de la vie du Christ : « Je supplie tres
la durée, de l'autre, la médiation de la parole et l'immédiateté humblement vosrre Majesté, qu'elle soit attentive le Lundy à la
consideration de la trahison & vendition de la personne de
de la connaissance intuitive.
Or, Descartes est loin d'intérioriser simplement le modèle ' Jesus-Christ, par un de ses propres qiscipl~.s 23 • » Les médita-
de la communication angélique, ou de procéder selon les prin- . tions engendrent à la fois une discipline de l'attention qui centre
cipes traditionnels de l'intertextualité en recyclant, en quelq~e
· ta conscience sur un point précis et un regroupement d'événe-
sorte, de vieux acquis théologiques. Il loge aussi~a pensée dans · ments qui résiste à la dispersion des instants éparpillés. la forme
les plis de nouveaux rapports à ra langue et à l'é loquence et choisie par Descartes lui permet de donner à l'expérience du
d'inédits façonnage s des figures d'at,~te.ur. Le choix même des cogito le visage rassurant et troublant d'une habitude.
modes d'exposition de ses réflexions en dit très long sur les Si la meditatio est une activité mémorielle, Descartes la fait
façons que peut avoir l' instant d'urie intuition pour prendre le en quelque sorte tourner sur elle-même : elle devient, d'un
même mouvement, désaccoutumance et souveniç de même que
visage de la durée.
le point actuel du cogito prend, dans ~s successives reprises,
fORMES DE DISCOURS : LA MÉDITATI,O N l'allure d'une bavarde virtualité.« Il ne ~uffit pas d'avoir fait ces
La méditation comporte une référence religieuse implicite, mais remarques, note-t-il au milieu de la premiè\-e Méditation, il faut
elle implique avant tout un mo~e de gestion du temps. Durant encore que je prenne soin de m'en souvenir; car ces anciennes
tout le Moyen-Âge, la meditatio accompagne la ruminatio: et ordinaires op.inions me reviennent encore souvent dans la
c'est une activité de mémoire qui a pour fonction de disposer pensée(...]. Et je ne me ~ésaccoutumerai jamais d'y acquiescer,
· l'esprit à la contemplation·. Les Exercices spirituels d'Ignace de et ?eprendre confiance en elles, tant que je les considérerai telles
Loyola en reprennent en par'tie la logique et les traités baptisés )u'elles sont, en effet, c'est à savoir en quelque façon douteuses,
« Méditations » en font clairement usl\ge. le parallèle entre les comme je viens de montreç et toutefois fort probables. » Tel est
D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Exercice sur les Méditations métaphysiques... 89
88

ce qui amène Descartes au doute hyperbolique, se trompant soi- sont les principes sur lesquels Descartes clôt justement sa
même, feignant la fausseté de ces pensées pour mieux trouver le seconde Méditation : « Parce qu'il est presque impossible de se
droit chemin de la connaissance de la vé rité. Le m ~uvement défaire· si promptement d'une ancienne opinipn, il sera bon que
paradoxal de l'erreur 'volontaire qui conduit à la vérité recher- je m'arrête un peu en cet endroit, afin que par la longueur de ma
chée est parallèle au pivotement temporel qui établit dans l'oubli méditation, j'imprime plus profondément en ma mémoire cette
des mauvaises habitudes de pensée le souvenir des bonnes. nouvelle connaissance [ha?c nova cognitio memoria? mea? diu; .
Descartes participe de l'évolution générale qui alloue une turnitate meditationis infigatur]. » (Méditation Il, p. 34)
p~Î!l~!!_I~!?0s effeq_L~~-à la mémoirl!.. D~ns les méta- Impression d'un instant dans la durée d'une express(on, ou
morphoses de la mémoire apparaissent, en effet, des déplace- comme le dit Descartes en latin : infigatur, enfoncé, fixé, fiché
'-.. ments considérables qui touchent autant les statuts sociaux que dans l'épaisseur temporelle du souvenir, pour ainsi dire dans
les représentations collectives. Chris Wickham et James Fentress une figue de mémoire. Malgré le rejet manifeste de la ~emoria,
remarquent combien, au sortir du Moyen-Âge, « l'histoire de la elle occupe, dans le magasin des accessoires une place indispen-
mémoire est celle de sa constante dévalorisation [...].La mémoire, sable pour le dispositif des méditations, au point de figurer au
de plus en plus, s'est retirée, pour nous, dans l'individuel. C'est cœur du processus d'acquisition du bon usage du jugement :
une source de savoir privé et non socia!24 »,et Krzysztof Pomian « Car quoique je remarque cette faiblesse en ma nature, que je
relève comment, à l'époque moderne, pivotent les relations ne puis attacher continuellement mon esprit à une même pen-
entre histoire et mémoire, de sorte à en inverser les rapports au sée, je puis toutefois par une méditation attentive et souvent
temps et aux individus, de sorte, aussi, à en renverser lès réitérée, me l'imprimer si fortement en la mémoire que je ne
valeurs25 . Or, la mémoire était simultanément technologie du manque jamais de m'en ressouvel)ir, toutes les fois que j'en
\
quotidien, éthique des relations sociales et puissance d'être.la. aurai besoin, et acquérir de cette façon l'habftude de ne point
mémoire opér:~it comme une instanc~ de pass~e, une force faillir.» (Méditation IV, p. 61) •
d'animation, non comine un posilionnemeht dans un passé irré- La traduction du duc de Luynes diffère ici du latin, puisque
médiablement perdu. Impliquant le pa?sé dans le présent, elle la phrase en italiques, n'y apparaissait pas : « possum tamen
permettait de donner .du sens aux gestes habituels ou aux événe- · attenta & sa?pius iterata meditatione efficere » Ue peux néan-
ments inattendus, elle faisait de la v"érité d'un moment l'éternité moins l'effectuer par une méditation attentive et souvent réi-
de la vérité : « La vérité pénètre dans le palais de l'intelligence où . térée). Efficere, c'est achever, produire quelque chose par une
elle se lie avec la mémoire pour engendrer l'éternelle vérité de la action. Dans la mesure où Descartes a revu la traduction et a
pensée26_ » Que serait une vérité qui ne passerait pas le seuil de ajouté certains éléments ici et là, on peut supposer que le duc
l'instant ? de Luynes n'aurait pas osé g loser pinsi le simple efficere et que
Tel est bien le problème de Descartes. Le genre de la médi- l'ajout provient du philosophe lui-m~me. « Imprimer dans la
tation lui offre la solution d'·une technique de mémoire où ~'af­ mémoire. » s'avérerait alors particulièrement signifiant,
.tention du lecteur se fig~ art~ficiellement sur un moment pivot d'autant qu'il réitèr~ la f9rmule même qui avait traduit dans la
pour mieux en étirer dans le temps les valeurs et les significa- secondt? méditation le latin infigatur. La page i,!Jlprimée sur
tJQ~.s27. Fixation soudaine, élonga·tion par la méditatio~, reis la~elle le lecteur peut découvrir et méditer le texte cartésien
Exercice sur les Méditat ions métaphy siques... 91
90 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS mfi:S ?

rion, qui en réglait l'articu lation logique ; l'élocut ion, qui en


redoub le le processus même de la méditat ion qui imprime sur
façonnait les tournur es sing ulières), la première, qui était la plus
la page du temps les idées nécessa ires pour bien juger de tout.
importa nte puisqu' elle permet tait au nouvea u de se nouer aux
ÉLOQUE NCE [T FIGURE D'AUTEU R / légitimités de l'ancien, apparaî t déswm ais comme secondaire par
rapport à la disposition qui en ordonn e méthod iqueme nt les
Pour le premie r texte publié où Descart es avança it sur le ter-
apparitions et par rapport à l'élocution qui en enrobe les leçons.
rain de la métaph ysique, il est frappan t de le voir utiliser le
Les deux autres catégories (action et mémoire) sont, elles, mani-
titre de« Discou rs» . Parce qu' ils ont un aspect moins univer-
festeme nt récupérées par le disposit if des méditations.
sitaire, on assiste à une multipl ication des titres de ce genre
Desca rtes compte parmi ses amis Jea n-Lo uis G uez de
dans les années 1630 (méthode, abrégé, moyen court ... ); tous
Balzac qui, dans les an nées 1620, a secoué le monde des lettres
ont des allures de publici té pour séduire les lecteurs mondains
en engend rant une querell e sur les usages de l'éloqu ence à
qui ont des appétits de savoir mais peu de goût pour l'étude. Si
partir de son usage public de l'épisto laire. Ses J:ettres posaien t
les Médita tions son t écrites en la tin, c'est que Descar tes
problèm e car elles mêlaien t la grande prose et les badiner ies
reche rche une approb ation du monde savant, mais e lles sont'
galantes, !es exposé s de haute politiqu e et les anecdo tes trivia-
rapidem ent traduite s. Par contre, le Discours de la méthode est
les, tout en faisant de le ur auteur le foyer explicit e et unique
rédigé directe ment en fra nçais, là encore pour passer plus faci-
de leur souver aine é loque nce. Ses adversa ires le traita ient
lement chez les mondai ns et les curieux . Sa syntaxe, très arti-
d' insuppo rtable vaniteu x, de flatteur indécen t o u de girouet te
culée, lui permet d'encha îner les démons trations de façon par-
ignoran te, mais Desca rtes n' hésita pas à louer le style de son
ticuliè rement convain cante pour ce public :plutôt que d'utilise r
ami, trouvan t même dans ces variatio ns d'écritu re le signe de
un langage paratax ique (c'est-à -dire qui juxtapo se les mem-
sa valeur aristocratique , à conditi on que le lecte ur accepte de
bres de phrase sans cherche r à les a rticuler log iqueme nt comme
prendre l' ensèmb le des traits :
cela se fai sa it généra lement tout au long du Moyen -Âge et
jusqu'a u xvncsiècle), il ne joue pas sur l'implic ite des juxta- On apperÇoit neantm oins dans ses écrits une certaine liberté
position s, mais tâche de rendre explicites les enchaîn ements, généreu se, qui fait assez voir qu'il n'y a'- rien qui luy soit plus
selon un usage e n fait néo•lat'in . Les Méditations font de
28
insuport able que de mentir.(...] Mais qui voudra prendre garde
même, se rapproc hant en cela du purism e malher bien qui ne se que Monsie ur de Balzac declare libreme nt dans ses écrits 1es
conten te pas de faire la cha·sse aux mots vulgair es ou trop spé- vices et les vertus des autres, a ussi bien que les siens, ne pourra
jamais se persuad er qu'il y ait dans un mesme homme des
cialisés puisqu' il impose aussi un souci de clarté syntaxi q~e.
mœurs si differen tes, que de découvr ir rantost par une liberté
Plus général ement, Descartes s'inscri t dans lill nouveau rap-
malicieuse les fautes d'autruy, & tan tost de publier leurs belles
port à l'éloque nce: on assiste, dans les premiè res décennies du actions par une l 10nteuse flaterie ; ou de parler de ses propres
xvncsiècle, à une certaine (( délocalisation » de l'éloquence qui infi rmitez par une bassesse d'esprit, & de descrire les ava ntages
passe d'un lieu savant à des· u.sages littérai res socialem ent plus & les prerogative~ de-son ame par le desir d'une vaine gloire :
29
variés et à une « dislocation ».de la rhétorique , dans la mesure- Mais il croira bien plustost qu'il ne parle comme il fait de toutes
ces choses que par l'amour qu'il porte à la verité, & par une
où des trois catégories principales (l'inven tion, qui ouvrait le tré-
generosité qui luy est natureJie30.
sor ancien des idées, des principe s et des argume nts; la disposi-

.•
92 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Exercice sur les Médita tions métaph ysiques... 93

Ce n'est donc pas la vanité qui pousse Balzac à se glorifier lui- ges de la disposition. C'est pourquoi, du Discours a ux

meme, 1nais la J·us te reconnaissance de ce . lui ,e~t
. qui ,. dû, au · Méditations, des Principes au Traité des passions, il y a une
même titre qu' il distribue aux autres avec JUStice ete1~gance la inventivité remarqua ble et ~n renouvellement incessant des
gloire o u les avanies qui leur reviennent. Il sait allier la vérité formes de présentation. À l'instar de l' instant d'énonciation
d'un trait au charme de sa description. C'est sans doute ce qui du «je suis », qui doit sans cesse être rejoué, on dirait que la
lui permet d'être paré du titre de «philosophe éloquent 31 ». réflexion cartésienne doit toujours se redire et recommencer
Reste le problème de savoir ce qui peut assurer Balzac de sa sous de nouveaux dispositifs de transmission.
ropre rare té :de qui tient-il le pouvoir de distribuer ainsi la Apparemment, l'a uteur semble pouvoir devenir un foyer
ploire ? Qui lui a donné souvera ineté sur le royaume de l'éto- de discours, indépendant de toute autorité qui lui serait exté-
~uence ? Personne d'autre que lui-même (et, bien sû~,le clan rieure, de même que le Descartes qui se met en scène dans le
d'amis e t d'a lliés qu'il a su constituer autour de lu1). Il y a Discours de la méthode ou dans les Méditations cherche dans
néanmoins une forme d'auto-position de l'auteur Balzac32 qui la mise à l'écart de toutes les formes d'autorité l'ordre néces-
repose sur sa capacité à mobiliser autour de lui, p~r, les rets ~e saire pour que l'évidence claire et distincte du point fixe du
son style, les destinataires publics de ses lettres. Helene Merlm cogito apparaisse. La revendication de clarté offre d'autant plus
le met explicitement en rapport avec le propos ca rtésien de de sens qu'elle est articulée à cette auto-position du sujet:
l'énonciation du sujet pensant: dans la figure de l'auteur se nouent la production immédiate
de soi sur la scène publique et la transparence à soi lorsque
Pouvoir dire "je" sans s'appuyer sur une autorité antérieure
toutes les. form es d'autorité extérieures ont é!é évacuées.
[.. ], sans faire dépendre sa voix d'une in;ention fondée
valeurs reçues, et pouvoir faire de ce degagement un m.o'u_ver-;rüM
INSTITUTIONS DU SENS ET SUPPORTS DE lA COMMUNICATIO N
ment d'excep tion, d'érection souve ra ine, telle est la possJb1lit~
prop rement révolutionnai re, déga~ée par la primauté accord~ Toutes formes d'autorité extérieure ? C'est en mit peu probable.
à l'élocution. L'éloge de Balzac par Descartes permet de com· Hélène Merlin notait à juste titre que, pour Balzàc, la liberté
prendre le succès des Lettres. Elle~· ont,. à tr,~vers la
énonciative était autorisée par les destinataires publics et la pré-
spéculaire de Richelieu et des dest~n,atalre.s .homm~s .
·-. a utorisé non seulement une liberte enonc1anve, ma1s auss1 sence de Richelieu. Au XVIIe siècle, une prise de parole publique
libération de la langue à l'égard d~ tout autre suppose des formes de légitimation qui ne peuvent;être rame-
qu'elle-même, le pronom d; ~a première. personne~~ n~es à la seule valeur originale d'un individu. Il faut faire la part
opérant la jonction entre des1r et contramte soCJale · d une posture, d'une mise en scène éventuellement valorisante,
et des nécessités de la publication : par en haut; grâce aux insti-
Cependant, la méfiance de Descartes e!'lv~ rs les re~source& tutions du sens, par en bas, au mqyen des supports de la com-
langage la isse douter que, chez lui, on pu1sse auss~ mun~cation. Descartes en a été fort conscient : loin de ramener les
parler d'une libé ration de la langue. . ~uestions d'énonciation du sujet à ce trait sans épaisseur du cogito,
Aux puissances .de l'élocution sont jointes (chez B de~ d'ep1·1e ngoureusement
· · . .
les 1mphcauons publiques et cons-
certes, mais encore plus fo rtem ent chez Descartes) les truit avec soin ses stratégies d'auteur. À l'épaisseur m émorielle

.l
1
94 D'OÙ NOUS VŒNNENT NOS 1DÉES 1 Exercice sur les Méditations métaphysiques...
95

u' il tente de con stituer de l' intérieur du texte, on doit ajouter més. À la séance s uivante du 2 septembre, sont approuvées les
~épaisseur matérielle et institutionnelle de la publication elle- dispositions de l'assemblée précédente et Jean-Robert
m ême. Armogathe en tire la conclusion que l'approbation a été accor-
Il faut, d'abord, un privilège. Depuis 1566, c'est obligatoire, dée35. Cependant, quelques problèm es demeurent : d 'abord
mais c'est s urtout à partir des années 1 620 que la Grande l'ach evé d'imprimer est antérieur à l'approbation de la séanc:
C h an cellerie en délivre systématiquement :ils sont alloués du 1cr aoû t ; ens uite, si la formul e dit globalement que les dis-
gén é ra lement pou r cinq a_ns et vont p~rfois j~sql~'à dix ans. positions de l'assemblée préc~dente sont approuvées, cela ne
Dans trois quarts des cas, Ils sont alloues a ux ltbratres et non veut pas n écessairement dire que le texte des Méditations est
aux a uteurs. Ces privilèges qui règlent les monopoles com- appro uvé, sauf à considérer que ce texte a été examiné séance
m erciaux dé pendent des approbations des cense urs, qui éva- tenante; enfin, la mention de l'approbation disparaît avec la
luent la qualité et l'orthodoxie des thèses soutenues. Pour le.s seconde édition, indice que Descartes et le libraire s'~taient un
o1:1vrages touchant à la relig ion, la faculté de théolog ie de la peu trop vite avancés. On peut ajouter que Desca rtes é tait si
Sorbonne octroie les approbations; les privilèges sont ensuite dem~ndeur ~es appro bations36 qu'il scralt s urprenant qu 'il ne
notifiés aux aute urs ou aux libraires. les a tt pas fan fig ure r nommément dans le texte si elles avaient
Dans la m esure où les Méditations ouvrent sur une preuve été effectivement rédigées. l a faculté a sans doute prudemm ent
de l'existence de Dieu, il apparaît compréhensible que Descartes «oublié » de rendre compte du travail des censeurs, fa isant en
. , . /
ch erche à obtenir de la Sorbonne 1es approbattons necessatres. quelque sorte comme si ce n 'était pas un ouvrage de théologie,
Dans sa correspondance avec Mersenne, qui se rt d'intermé- donc po uvant avoir un privilège sans approbation spécifique de
diaire à Paris, il est visible qu 'il compte sur cette autorité pour 37
la Sorbonne . Il fallait donc se contenter de passer par les cen-
va lider ses prises de parole. L'attention qu'il réclam e de ses seurs de la Grande Chancellerie.
lecteurs, ce n'est pas à lui qu'il ~n a ttribue la possible pater- Grâce a ux services de Mersen ne, qui y a ses entrées,
nité :ainsi dans une lett re à. un des théologiens de la Sorbonne, Descartes avait déjà obtenu pour le Discours de la méthode un
le père Gi bieuf, il écrit avec soin : « Je ne puis fai_re ~ue tou,t_es privilège d e dix a n s à son nom et non seulement pour cet
sortes d'esprits soient capables de les entendre, 111 meme qu tls ouvrage, mais pour cèux à venir éga lem ent, ce qui est tout à
prennent la peine de les lire avec attention, si elles ne leur!sont . fa it exceptionnel. Descartes commence, certes, par se défi er
recommandées par d' autres que moi. Et d'auta nt queJe. ne d'un privilège aussi favorable en arguant que cela le ferait pas-
sache personne au monde qui puisse plus en cela que Messieurs ser pour un « faiseur et vendeur de livres »(écrit-il à Mersenne
de Sorbon ne, ni de qui j'espère des jugements plus sincères, je le 25 mai 1637), autrement dit, quelqu'un qui attache de l'im-
m e sui s proposé d e ch e rcher. particuliè re ment leur protee- . po~ta~ce à des autorisations ne cpncernant qu' une triviale
tion3~. » Dan s la pre mière édition, il est d'ailleurs m entionné . operation commerciale. Mais, sans do.ute vivement sermonné
que la publication se fait avec « Approbation »,alors même par Mersenne, il-l-e remercie ensuite de lui avoir permis d 'obtenir
que Descartes n 'en obtiendra pas de la Sorbonne. cette m arque d'h onneur et cette preuve institutionnelle d'auto-
En effet', dans la séance du 1"' aoû t 1641, Jérôme Bachelier rité, car c'est aussi ce que le public reconnaissait dans l'énoncé
présente l'ouv rage de Qescart~s et 9uatre censeurs sont nom- d'un . 'l' JI 1• • , .
pnvt ege. sep ait m em e a Citer un commentaire dom la
Exercice sur les Méditations métaphys1ques
. ... 97
0' OÙ NOU!> V!tNNt.NT NOS IDÉES?
96
mais on y parle raisonnablement et il , t·
valo risation sociale est imm édiatement évidente : « Quelqu'un il n'y ait plus de bon s . n Y a leu au monde où
ens et mo ms de péd .
ici, en ayant vu la copie, disait qu'il l'estimait plus, qu' il n 'eût de la méthode · . ,A antene. » Le Discours
, qu t venait d etre pub!' , l'
~
,
38 s'accordait parfaiteme t le annee précédente,
fait de Lettres de Chevale rie . » n avec ce prog d .
La stratégie de communication de l'auteur commence donc public le percevait comm . . ramme mon am : le
e un m1r01r de s b
bien avec les reconnaissances institutionnelles et la publicité Une foi s les Méditatr'o d .
ns tra Ultes en f on propre · on sens.
qui e ntourent la publication. Parallèlement au privilège qui soins du duc de Luynes ( . ,rançats par les bons
et 1e Jfresuge d"u 1 d
concerne le comme rce du livre, la cen sure fait rapport sur le aussi dans la scénograph' , , d n te tra ucteur joue
te genera1e es app ) ·t d
conte nu de l'ouvrage. Descartes a toujours été extrêmement possible de les lire au-del' d 1 , . arences,' evient
p ' Il . a u cere e etrOit des savants
prudent avec les cens ures ecclésiastique e t royale, au point de ar al eurs, tl ne faut pas oublier ., .
déclarer en avoir, en fnit, intériorisé les principes : les censeurs cations des Méditations 164 que les premieres publi-
, en 1 et 1642
sont moins « rigoureux» qu'il ne l'est pour lui-même pas, comme auJ·ourd ' hui • 1e seu 1
texte des' n·e comportaie ' d ' . nt
(Méditation VI) . Il faut alors renverser la perspective habi':. après les 89 pages des m ' d' . SIX me 1tauons :
e ltatlons à pr
tue lle : le sujet cartésien qui semble se retirer du monde pour vaient 258 pages d'obj'ect· f .
Jons aaes par ·
d.oprem ent parle r s ui-
·
mieux se fondre dans l'abstraction intellectuelle d' un point 377'pages de réponses La , .lvers personnages et
· structu re etait A 1
d'énonciation n'y parvient qu'à condition d'en organiser soi· • ment variable. tantoAt , m eme vo ontaire-
39 . 0 escartes repond '
g neusem ent la réception publique jusqu'en soi-même • jections, tantôt il répond ob' . a un ensemble d'ob-
Adrien Baillet, dans sa biographie, fait une différence en fait, d'obtenir deux type~~cu~~ par obje~tion. Cela permet,
l'économie domestique du quotidien et l' activité de pensée de de façon continue l'ordre d e ~monstrauon: l'une qui s uit,
' es ra1sons · l' - .d,
Descartes; or un critique s'étonne de ce que Baillet appelle le de façon discontinue les diffi 1 , d ' autre qUI eveloppe,
. , cu tes e chaque . 0
premier « l' homme intérieu.; » et le second « l' homme du
1e stgnale clairement à M ersenne · « ]e n .
pomt. esca rres
l'
dehors.IO »,car cela lui semble àlle r contre l' usage ordinaire, matières, mais celui des . [. e s uts pas ordre des
. ra1~ons ... ] . ce q · , .
alors que cela indique au ~on traire qu'un bon cartésien comme vra1 chemin pour bien t ' Ul est a mon av1s le
' d rouver et explique 1 , . ,
Baillet avait parfait ement saisi cette dimension proprement or re des matière"' ·1 , bo r a vente. Et pour
l ~, 1 n est n qtre po d
publique de l'activité Je pensée. · raisons sont détach ées et . ur ceux ont to utes les
, , qut peuvent autant d ' d' d'ffi
Descartes revendique mêm~ une publication qui cu1te que d' une autre. A 'ms1. Je . ne JUge
. pas ' '! tre . une 1 1-
toucher aussi bien les doctes que les curieux, les ui\J"~'"u'" à propos, ni même possible d'' , d qu ' soit aucunement
, ' mserer ans m M 'd' .
les femm es : s!)n écriture qui adopte un style (< moyen » reponse aux objections qu' . es e 1tat1ons la
le g rand style de l' histoire ou de l'épopée et le style simple prait toute la suite et A on'! pe~t fatre; car cela en interrom-
' meme oteralt la f d
la comédie ou des nouvelles) suit les principes qui président Il est donc nécessaire d'ad oree. e mes raisons41. »
la v"lorisation de la langue française dans le public u•u"•u••u~ s'avère bien pr~sent mat, ~pllter._ce dodu ble dispositif. Le public
c ._.. ene ement an l' d
lang ue de l' honnê teté et de la raison naturelle, langue de lOis par les objections qu· , s espace u livre, à la
clarté par rapport-à l'amphigouri de l'italien ou de l'pc:n,:u~r•OI des opérations de lect 's~n~ proposées et par te dédoublem ent
ure (1c1 attent'o hA

Du salon de Madame de Ra1pbouillet, Chapelain attention aux d ' 1 ' naux enc amcments là
eve oppements). •
Guez de Balzac e n 1638 :' «On n ' y parle points
0'OÙ NOUS VIENNENT NOS 1DÉI:S ? Exercice sur les Méditations métaphysiques... 99
98

Jean-Luc Marion s uppose même que les six méditations lement accessible au public non savant qui va y trouver ainsi
seraient déjà des réponses aux objections formulées contre la plus de « clarté » .
m é taphysique impliquée par le Discours de la 1~11!tho,le de Dans l'original latin des Méditations, les alinéas sont néan-
163?-n. Ce n 'était pas du tout hors des habitudes de Descartes, moins rares. Ils n'apparaissent qu'après les trois premières
qui avait ses dés irs de retraite et de solitude, ma~s aussi ses méditations et gagnent peu à peu en importance. C'est qu'il
ff d . . , y
usages du monde et son gol'tt de l' intervention publique. Avant a un e et , e conttnulte important à mettre typas[aphique-
le Discours de la méthode, il avait pensé faire un livre en ment en scene: « On peut[... ] pOilser que l' impression conti-
réponse à un « méchant ouvrage », en incluant le t exte de nue de chacune des trois premières méditations a été voulue
l'auteur au milieu de ses propres remarques critiques : « Ayant par Descartes, aucune pause ne devant interrompre l'effort
plusieurs rai son s qui me persuadent et qui m'assurent le souten u_d~ l'exercice méditatif; que l'unique passage à la ligne
contraire de ce que vous m'avez mandé être en ce livre, j'osais d.e .la Medita lw~ IV est la seule pause nécessaire, après la répé-
aussi penser qu'elles le pourraient persuader à quelques autres, tJ~JOn concentree du parcours ascendant qui conduit jusqu'à
et que la vérité, expliquée par un esprit médiocre, devait êtte Oie.u; et que dans la Méditation V, c'est de. ~nanière justifiée,
plus forte que le mensonge, fl'tt-il maintenu par les plus habi- apres une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, qu'est mar-
les g ens qui fu ssent au monde~'. » Le public constitue donc quée par un passage à la ligne la seconde pause intérieure à
bien une préoccupation constante d.u propos cartésie~. Loin~~ une me' d'ltatton
. -IS. » Dans la traduction, les alinéas sont plus
sentiment d' individualisme forcene que donne sa philosophie, nombre ux - comme si le modèle français du Discours de fa
' le public y semble au contraire sans cesse présent. méthode s'imposait pllis facilement- et le fait d'en introduire
C'est aussi ce que son attention aux supports même de ses un après l'énonciation du « je suis, j'existe » tend à la mettre
publications indique. Il avait l'habitude de demander aux spécifiquement e n valeur et à lui octroyer un statut (mom en-
libraires l'impression d'une ou deux dizaines d'exemplaires tanément) conclusif. Descartes a donc bien conscience d'une
avec des marges plus grandes qu'à l'habitude afin d'en faire ~turc d'éno~~at_i~n yariâ~!e_ e::_n~ fonctiorÏdes public; et des
don à ses amis et connaissances. Les grandes marges devaient formes de lecture qu t y s~nt ~ngagées; structure d'énoncia-
leur permettre d'écrire leurs propres commentaires tout à leur tion.en p~r.tie pro~uite par les disp9sitifs matériels du s upport :
aise, comme s'il cherchait à alloue r à la communication.de ses la d1s~ostt10n r~etorique n'est pas ,uniquement 11 ne question
- écrits le tour aristocratique d'une conversation de salon. Alors ~e met~od~, mats aussi une affaire d'imprimerie. Il s'agit ici ct .
que rous les livres sont imprimés sous forme continue sa.ns la de fa ~re Impression.
paragraphes distincts, le Discours de la méthode est le prem1er , C'es~ l'ensemble de ces éléments qui permettent de produire
texte (après l'exemple du Prince de son ami Guez de Balzac 1appareillage du cogito. Sans la configuration en creux de la
publié en 1631) à reprendre la méthode de l'alinéa et de la co~munication angélique, la formation d'un public tacitement
num é rotation e n t~arge (seule la Bible était ainsi publiée present, l'a utorité allouée à l'a•to-"positionnement de l'auteur:
deyuis le XVI~ sièçle"'"'). Descartes, en imposant un découpage · l'~nsti.tution avec ses privilèges et les supports effectifs qui e~
analogue à celui dc ·ta Bible, joue à deux niveaux: il hausse so~ deplo1ent matériellement la forme, l'instantané'de la perfor-
texte au statut d' œuvre hors du commun, il se rend plus fac1· mance du cogito n 'aurait jamais constitué l'appareil de vérité
Exercice sur les Méditations métaphysiques... 101
100 0'où NOUS VIENNENT NOS JOÉIS ?

continuité filée du maître au disciple, puisque l'épitaphe de


pour notre mode rnité, il n 'aurait jama is pris la tournure de
Desca rtes dans l'église Sainte-Gen eviève de Paris où il a été
l'archive. enterré recourt aux mêmes instances et qu'elle est soigneuse-
L A FABIUQU E DU CARTÉS IEN ET LES DRO ITS o' A UT EU R ment reprise a u début de l' édition de 1673 des Méditati ons
Le cogito, arch ive de lui-même, suppose donc ce doubl~ jeu dn
métaphysiques :
continu et Ju discontinu. Le cartésianisme ne constitue pas DES-CARTES dont tu voys icy la Sepulture,
simplement une doctrine, il implique d'abord _la f~bri_cation de A desillé les yeux des Aveuglet mortels,
ca rtésiens de l' inté rieur m ê me du discours mstttue, dans la Et gardant le respect que l'on doit aux Autels,
mesure où l'a rchive e ngage d'office la n écessité d' une trans- Leur a du mo nde entier demontré la Structure.
missio n. La rupture radicale avec les formes traditionnelles du Son n om par mille écrits se rendit g lorieux,
Son esprit mesurant & la Terre & les Cieux,
savoir scolastiqu e, la tabuln msa de la posture cartésienne. si
En penetra l'abisme en perç~ les nuages,,
souvent ndmirée offrent déjà la st ructure d' une nouvelle tra- Cependant comme un autre, il cede aux loix du sort,
dition qui do it composer la continuité d'une discontinuité, là Lu y qui vivroit autant que ses divins Ouvrages.
où les form es nncicnnes en créant du nouveau au nom ou sous Si le Sage pouvoir s'affranchir de la mort~ 7 •
le scea u du pnss~ proj -.:taient route discontinuité sur l'écran
Même pénétration de l'étendue, m ême éternité de la pensée
lisse du continu . /
D'où un indispensa ble dédoublement des figures, commf! dont le véritable po rtrait sourd des ouvrnges eu x-mêmes. Si le
on le saisit de fnçon exemplaire dans le portrait d ' un des pre- discontinu de l'étendue ainsi scruté et péné tré révè le une
miers « ca rtésiens», Pierre Silvain Régis, en frontispice des continuité temporelle de la pensée,la manière d'apparaître est
trois tomes in-4 de ses propres œuvres placées sous l'autorité aussi façon de se cacher : la légende du frontispice de la pre-
de « M . Descartes » : la légende de la gravure le pointe, noir mière biographie de Descap es par Adrien Baillet inscrit bien
su r blanc, puisque « .ce n'est la de Reg is qu' une imparfaite sous le po rtrait du philosoph e ce simple énoncé : « Qui bene
image: 1Sa plus noble partie, imperceptible aux yeux, 1 penetrant latuit, bene vixit48 »,écho de la fameuse devise de Descartes,
et la Terre et les Me rs et les Cieux,/_ Par ces traits eternels s'est la rvntus prodeo. La pénétration des mers, des te rres et des
peinte en cet ouvrage-16 ». À !a g ravure maté rielle et imparfaite cieux par le regard inquisiteur de Descartes, puis de ses disci-
répond une image invisible - et d'au'tant plus invisible qu:elle ples, est l' indice d' une pén étration des espri ts et d' une conti-
représente celui- là même qùi traverse les apparences grace à nuité publique des énoncés attachfS,' pourtant, ponctuellement
l'impercep~ible poinçon du discours. Le cartésien surgit ainsi e_n à tel ou tel.
filigrane_dc ses o uv rages, pén étrant à la fois l'épaisseur m_ate- Il s'agit donc d'allier continu et discontinu, comme le sou-
rielle du papier ct l'opacité constitutive du monde pour rmeux ligne d'entrée, dans son avis au lectj;!ur, le père Claude Ameline
g raver en.chacun, de façon pourtant imperceptible, les traits étel" (qui témoigne, au passage, de la « pénétration » du cartés ia-
ncls de ses idées et la figure intemporelle de sa persona. nisme dans les milieux de l'Oratoire):
• Une continuité de la ·pensée logerait ainsi dans le déploie•

( .
mént même de l'espace scnsiple oü le discontinu est la règle,

.
,j
102 D'où NOUSVIt:NNtNT NOS IOÜS? Exercice sur lt·s Méditations métaphysiques... 103

En effet, n'ay<~nt suivi que l'ordre des pensées qui se presen- tinuité ponctuelle des matières traitées. En un sens, le synopsis
taient J l'esprit en le travaillant, cela fair que routes les matieres qui précède le texte des s ix méditations de Desca rtes joue un
qu' il contient, ~· y trouvent tissuës &: rangées dqns une dépen- rôle à peu près similaire: il permet d'accélérer le rythme pour
dance si na turelle e ntr'ellcs, que la fin de chaque pclrtie est le
.:ommencemenr de l'autre;&: que l'intelligence de œUe qui pre- faire e n sorte que la lenteur nécessaire du parcours réflexif des
cede, devient toûjours plus grande&: plus claire par la lecture de méditations apparaisse dans un espace ramassé et rapidement
celle qui la su tt. Et même on peur voir que tout ce qui peut arrê- accessible. Cependant, les objections et réponses aux objectio n s
ter l'esprit dans le doute, après la lecture de quelque Chapitre, est morcellent, au contraire, le texte original, d'autJnt que
toûjours le sujet que l'on traire dans le suivant. Ce qui pourra Desca rtes insiste pour les dispos'er selon leur temps d'inter-
peut-être bien faire, que les moins curieux ayant commencé d'en
vention, refusant d'y répondre en bloc par un discours juste-
lire quelque partie, se trouveront insensiblement engagez à pas-
ser outre. En sone que leur ruriosiré ne pourra être pleinement ment continu : « Pour les objections[ ... ], je crois que le meilleur
sa tisfHite, yu' après avoir parcouru tout l'ouvrage. sera de les faire imprimer telles qu'elles seront, et au m ê m e
ordre qu'elles auront été faites, pour conserver la vérité de
Il cst vray tpte n'ay11 nt pas toÎijours le loisir de continuër une l'histoire, loque lie agréera plus au lecteur que ne ferait un dis-
telle lecture sans interruption, il semble que cér engagement,
cours continu, où je dirais toutes les mêm.e s chosesso. »
tou t agreable qu'il est, pourrait bien être .:ause que l'esprit du
Le.:teur seroit roûjours inquiet dans l'attente de l'éclaircisse- Dans une certaine mesure, c'est à ces mod<~lités complexes
ment de ses doutes, qui dépend de la suite, tandis qu' il seroit que fait réfé rence ironiquement Sorbière, lorsqu'il évoque les
détourné de la voir. Mais le remede n'est pas loin, il ne faut que/ pirouettes du théâtre cartésien :
jetter les yeux sur la Table [des matières) qui suit, pour satis-
faire pleinement sa curiosité. Car la disposition de l'ouvrage y j'ai grand envie de devenir Cartesien,&: le bon Pére Mersenne
p.troît si nette & si claire, que l'on peur par son moyen décou- m'a reprimandé sou ventes f~is de ce que je ne l'étois pas encore.
vrir d'une seule vllë tout ce q"ui en esr'~. Mais que veut-il que je fasse ? Il faut, à speculer si hautement,
trop d'élevation d'ame pour ma pesanteur & ma paresse: Il se
À l'instar du dispositif c<~ rtésicn des M~ditations ou du Discours faut guinder & py;oüetter avec cette Materia strict a trop éga-
de Id méthode, 1~ traité du père Ameline ins iste sur l'enchaîne- lement. Les Sauteurs que nous admirons sur le Thl!arre, ont étiÎ
dénoüez &: se sont éxercez dés leur e~fance. A un homme de
ment discursif des raisonnements et s ur le parcours parfaite-
mon âge la promenade du Lycée, ou un tour d'allée sont plus
ment articulé que le lect~ur doir e mprunter à son tour, pa~ à pas, propres que ces violentes agirarions5'.
page apcès page, afin de parvenir Jux vérités ultimes.
Or, le problème est celui. de la discontinuité m<~térielle qui La d.ts tance canésiennt! par rapport
'· à l'aristotélis me se trouve
risqtte sans cesse d'interrompre le cours des raisons, soit par
impatience ou curiosité du lecteur, soit pa r manque de temps à
aussi dans ces formes d'énonciation personnellement investies,
que perçoit bien Sorbière, où les nécessités d'enchaîner ct de ..
y consacrer. La solution qu'il trouve consiste à ramasser sous un ramasser, d'épouser la conti~uité d'une disposition e t de saisir
seul coup d'œil l'e nsemble des matières traitées par une dispo- l'ensemble d'un dispositif, semblent s'éloigner de la prudente
sitid'h tabulaire Jes éléments. Au dépliage temporel du discours prome nade des péripatéticiens, de la tranquille rigueur des ,
répondrait ainsi la géométrie plane du tableau, assurant à la fois syllogismes et de l'apparente neutralité des énonciations. Le
la continuité possible des raisonnements enchaînés et la discon- cogito cartésien repose, en effet, sur la mobilisation tacite du
104 0'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES?
Exercice sur les Méditations métaphysiques...
105
fréqu entatif co-agen! où l' on fa it de ces agitations mentales
acquièrent une form e instituée: ainsi Simon Foucher critique-
une gymnastique bien particuliè re articulant le déroulement
t-il Malebranche parce que celui-ci « devoit considerer que les
d'une existence et le travail d'une pensée. Ce n'~st pas seule-
Ouvrages des Philosophes som des biens communs que la rai-
ment que Descartes lui-mê me, de façon exemplaire, se mette
son & le bon sens les obligent de regarder comme des tributs
en scène dans sa quête des fondements, les cartésiens trouvent
ou des restitutions qu' ils doivent au Public, & non pas comme
dans l'œuvre de quoi parle r de l'homme: Adrien Baillet avoue
des sujets qui soient destinez à leur propre satisfaction5S ». La
que, pour la composition de sa biographie, « rien ne s'est
figure de l'auteur sur le seuil die « son œuvre » commence
trouvé plus à [s]on usage que les œuvres m êmes de nôtre
ainsi à devenir légalement visible.
PhilosopheS2 » .
Sous l'Ancien Régime, il existe, en fait, deux manières de
La vérité, une fois qu'on es t parvenu à la cerner, ouvre
posséder selon les types de choses acquises. Ou bien on est pro-
nécessairement sur les modalités de sa transmission, voire sur
priétaire de choses corporelles : une terre, une armoire, une
une certaine vérité de la transmission. Les cartésiens ne consti-
vache; ce sont là des biens tangibles, qui peuvent devenir des
tuent donc pas simplement une secte composée des disciples
effets de commerce et recevoir donc une valeur d'échange. Ou
du grand homme, mais une série de fig ures inscrites dans les
bien on possède des choses incorporelles·: droit de justice, bana-
textes du philosophe, moins par simple imitation que par
lité d'un four, office; ce sont des dignités effec~ives qui ne font
ouverture publique des actions du cogito.
pas l'objet d' un commerce et supposent une villeur d' usage56.
Si la figure de l'auteur s'est profilée dans les ombres por:/
Pour la propriété d'une œuvre, tantôt le modèle est celui de la
tées du texte ca rtésien, cela ne tient pas seulement à l'admira-
terre et on cultivera le sol comme les lettres ou les arts; tantôt,
ble présence du « cavalier français » ; o n y discerne plutôt la
le modèle est celui de l'honneur avec le désir d'une reconnais-
réfraction d' un public, veilleur éphémère et patient au seuil de
sance et d'un statut social qu',apporterait l'ouvrage.
ce qui est, du cotip, constitué comme une œuvre. L'attention
La reconnaissance des auteurs ne s'élève pas par hasard, au
exigée des lecte urs n'est jamais que le double de l'attention à
cours du XVIW siècle, d'une lutte entre librairt?s parisiens et
soi-même dont chacun doit faire l'expérience renouvelée avec
libraires provinciaux. Les libraires parisiens qb\ occupent lar-
une minutie de pui satie r5 ~, ou plu~ôt de fontenier qui cherch_e
gement le marché du livre entendent bien avoir des continua-
moins une source qu'il ne tente d' aménager l' intarissable
tions de privilège, afin de conserver pour eux la réédition des
tran s mis~ion des eaux de la connaissance : << Quand l'âme rai-
œuvres à succès. Les libraires provinciaux, qui ont bien moins
sonnable sera en cette machine, elle y aura son siège principal
d'auteurs modernes dans leurs collections, voudraient qu'après
dans 1e cerveau, et sera là COIJ1me le fonte nier, qui doit être
le premier privilège, les ouvrages tombent dans le domaine
dans les rega rds où se vont rendre tous les tuyaux de ces
public. Les efforts des libraires provinciaux pour contrer les
machines, quand il ve ut exciter, ou empêcher, ou changer eh
positions des Parisiens trouvent leur meilleur exposé dans un
quelq.ue façon leurs mouvements 54. »
Tel est ce qui fait de l' héritage complexe du cartésianisme;
Mémoire de 1776, dont les arrêts de 1777, puis la loi du 19 juillet 1
1793 vont en partie s'inspirer.
oi:t sc donnent et se reprennent les postures de continuation ou
. ?n Ycontredit, d'abord, l' idée que la propriété d'une œuvre
de discontinuité, le creuse t dans lequel les droits d'auteur
SOJtIdentique à celle d'une terre. li y a bien une possession de
Exercice sur les Médi tation s méta physi ques... 107
D'OÙ NOUS VltNN ENT NOS IOÉI:S ?
106
inter médi aires des
le trouv ait déjà chez l'inte lligib le des concepts, ni par les réseaux
l'œu vre par son auteu r, mais, comm e on affects, car tout cela n'app artie nt en prop re
à perso nne. Nul ne
anc~ publi que au-
Simo n fouc her, elle relèv e d' une reconnaiss o
peut y déco uper son doma ine lui, sinon par
la form e singu lière
ée du man uscr it :« Tout
delà de la valeu r comm ercia le limit qu'il octroie à l'association des mots, des senti ment s et des idées :
tés phys iques et
hom me doit à la Soci été le tribu t de ses facul c'est tout le prob lème de la présentation qui
est alors posé et qui
t des autre s indivi-
intel lectu elles en écha nge de ce qu'il reçoi suscite chez Desc artes une inven tivité form
elle rema rqua ble.
ndon s pas ici bles's er
dus qui la comp osen t. [ ... J Nous ne préte les plis parti culie rs
n'est plus à nous L'aut eur ne possè de de propri~té que par
la juste prop riété qui nppa nien t au génie . Rien qu'il sait donn er au dom aine publi c des disco urs.
nos calculs nous ont
que ce que nos trava ux, nos combinaisons, Quan d le langa ge se charg e de toute une dens
ité socia le, en
que nous en avons
fait déco uvrir ou imag iner. Mais une foi s pren ant le poids de la com mun auté du bon
et du bel usage,
tous nos concitoyen~
reçu un prix, soit en argen t, soit en gloire, alors les mots pèse nt d'eux -mêm es s~tr le
prése nt cont inu des
nous leur avons
ont droit de jouir libre men t du prése nt que idées et des chos es et la pens ée des hom mes appa raît comm e
ce du prop riéta ire ct de la
fait57_ » Au lieu du simp le face à fa rs pour enre gis-
izon du publi c; un un précipité de langa ge. Il faut des parti culie
chose possédée, tout inscrit ce rappo rt à l'hor trer les usag es com mun s (les « b_ons au
teur s » ainsi que
ce qu'il a donn é au
publ ic prése nt en amon t de la créat ion par Vaugelas les nomm e), mais ces partictJiiers
ne saura ient jama is
en recevoir.
créat eur et, surto ut, en aval par ce qu'il doit les prod uire: simp les récep teurs, ils tienn ent
le contr e-rô le inté-
que les auteu rs tienn ent
Ains i, sous les form es des disco urs e toujo urs sur ce
obsé dant et famili~ rieur des expr essio ns socia les. Le style opèr
se g lisse sans cesse, comm e un murm ure double jeu des impressio ns et des expre ssion
s, mêm e lorsq u'il
pens ées qui vien-
toute une napp e de mots , de tourn ures , de e idiosyncrasie.
vulg aire qui arrê- semble virer à la pure personnification d'un
nent du publi c et y retou r'nen t: les mots du
tati() ns tout en com ribua nt à UN CAS DE CONS CIEN CE
taien t la pens ée du sujet des Médi CODA : L'ANC E ET LÉ TYPO GRAP HE,
~ fixer dans une énon ciati on l' in
stan t d'un conc eptio n. Le
e n. La comm u-
de p lus en plus la Il faut prendre au série ux ces affaires d' impressio
patro nage ou le mécé nat pren nent alors nication angé lique dont nous avon s vu la réma
nenc e singu lière
mom ent où l'aute ur
figure ondo yant e et uniq ue du publ ic: au dans l'auto -réfle xivit é carté sienn e paraî t impl
iquer une radicale
scèn e jurid ique et
appa raît plus souv ent sur le deva nt de la ndan t, de mêm e que les
r discr et
58
de l'œuv,re • Les absence de mati ère et d'éte ndue . Cepe
écon omiq u e, le publi c devie nt le foye mots « arrêt ent » Descartes et susp eode nt le mou veme nt de la
repli er sur les des-·
droit s d'a uteu r ne peuv ent simp leme nt se réflexion, les term es choisis pour comp rend
re fonc tionn e-
le
elà du manuscrit
tins du prop riéta ire. Vne œuv re se situe au-d tenu s de passe r par
t posé e au creux ment de la comm unica tion angé lique sont
qui la cont ient; e lle ne se tient pas sage men une référ ence à l'imp ressi on : non tant impr
essio n des sens
Dans l'œuv re, les
"- d' une maté rialité appr éhen dable par un seul. (~uisque les ange s n'en ont pas besoi n) qu'un e sone d'imprime-
men ts de tout le monde
mots de chac un surg issen t, les senti rte transcendantale des espèces intelligibles : « Le disco urs des
qui sont ramas-
sont offer ts au regard, les idées de n'im porte Anges entr' eux se fait quan d celuy qui veut mani
feste r sa pens ee
plein droit au public.
sées et relancées. Tout cela appa rtien t de ime en lu y les espe-
de tel ouvr age une ou ~es affections inter ieure s à un autre , impr
Où pass ent les fron tière s qui ferai ent conc eptio n ou son affection :
manu scrit , ni par ces Intelligibles qui repre sente nt sa
cont rée auto nom e? Ni par le sens ible du
Exercice sur les Méditation s métaphysiques... 109
108 0'OÙ NOlfS VIENNENT NOS IDÉES ?
rage, les ouvr ie rs en
e sinon de cons idere r form e où les ouvr iers sont payé s à l'ouv
& l' Ange qui escou te n e fait autre chos conscience sont payé s au mois (ou, plus tard, à la sema ine, voire
' . .une en 1uy s9. » C' est
atten tivem ent ces espec es que l au tre unpr r
à la journ ée ). Dans le Rectteil des Statu
62 ts et reglemens des
perm et au cogito de
cette mêm e impr ime rie transcend antal e qui Paris63, publi é
comm e dans celui du Marchands Libraires, Imprim eurs, & Relieurs de
se ficher dans l'esp rit du « je» narra teur en 1620 par un avoc at du parle ment de Paris
, laure nt Bouche!,
lecte ur, ouvr ant l'inst ant de la réfle xion
à la duré e de l' expé- d ésign er le fait
il n 'est nulle part ques tion de ce term e pour
soi dans un trava il
rienc e, dépl oyan t le t'ravail parti culie r sur d'êtr e payé pour le temp s de trava il plutô
t que pour un ouvr age
ploie jama is le term e
publi c de pensée. Quo ique Desc artes n'em spécifique. Par contre, l'exp ressi on est empl
oyée dans les extra its
sur le mouv emen t
de conscience pour désig ner ce repli inté rieur des regis tres du parle m ent de Paris ~n date
du 14 juille t 1654 à
acqu iert ce sens chez
de la pensée, ce geste autor éflex if, le mot prop os d' une requ ête des libra ires et impr
i.me urs: « Que les
uoiq u' il utilis e rarem ent le
un Pasca l et un Ma le bran che. Q e pour ront quitt er leur
ique en oppo sant ouvr iers qui trava illero nt en consc ience n
term e, Spin oza clôt le de rnie r scolie de l'Éth ent emb auch ez sur
consc ience dont peut Ma istres, ne plus ne moin s que s'ils estai
juste ment l' incon scien ce de l' igno rant à la r leur journ ée à cinq
nce du bien et du labeu rs, & qu'ils seron t tenu s de comm ence
jouir le sage. Sc su ri mpo sant à la conn aissa heure s du mati n, & finir à huict heures du
soir, confo rmém ent
dans les cercle s philo-
mal, le conc ept de conscience circu le ainsi ausd ites Le ttres de Char les IX. Ou du moin s en adve rtissa nt
60, jusqu 'à trouv er sa
e Habit~t e llem e nt, les
soph iques et prend rapid emen t consistanc leurs Mais tres un mois aupa rava nt : »
64
Locke, qui le lie à la
fo rmul ation san s doute la plus nette chez ouvr iers en consc ience sont charg és des ouvr
ages les plus déli-
notio n d'ide ntité perso nndl e : « We must
consider what persan t tout la conn aissa nce
t being, that cats65. l à où « consc ience » désig nait avan
stands for; which,·l think, is 11 thi11ki11g intellige11 mora le du bien et du m a l, les ouvr iers en consc ien ce sont certe s
ider itself as itself, the
lzas reason uml rejlectio11, 1111d cnn co11s ceux en qui les maît res place nt leur confi
ance parce qu'il s agis-
place s; which it
st~me thinking tlring, in diffe.re;Jt times and sent bien, mais aussi ceux dont le trava il
est réglé par le temp s
arable from
does on/y by tlwt consciousness whic h is insep61 et qui y porte nt toute leur atten tion.
it • » En liant
thinking, and, as it seems tom e, essential ta Or, ce temps fait l'obj et de conflits ~ocia
ux porta nt précisé-
s et une perso nne qui
ainsi" une consc ience qui trave rse le temp ment sur les prob lème s du cont inu et du disco ntinu . Ainsi, en
e établ it la figure_
se cons idère atten tivem ent elle- mêm e, Lock réaction au Règl emen t de 1686 qui modi fiait
certa ines prati ques
qu'il va trouv er son
jurid ique de l' h omm e, en mêm e temp s à l'ava ntage des maît res impr imeu rs en oblig
eant les ouvr iers à
son travail. ' .
écon omie ontol ogiqu e dans la prop riété de ne pouv oir parti r de le ur trava il sans av~ir
term iné les ouvr ages
dans leur
À la limite de ces disco urs savan ts, et juste ment rque r: « L'obl igatio n de
ience décri t, dans ces comm encés , les comp agno ns font rema
p,rdo nnan ce maté rielle , le term e de consc finir les Ouvr ages comm encés ne doit pas être p&ur les Direc teurs
rtes et l'Essay
quelq ues décen nies emre les Méditations de
Desca en Cons cienc e, parce
dans leur enve rgure · d'Im prim erie & Com pagn ons trava illans
de Locke, une prati que où appa raiss ent, qu'on leur fait comm en cer toute s sorte s
d'Ouvrag es indis tinc-
il. Dans les atelie rs
socia le, les forrn es temporelles d'un trava teme nt, souv ent plusi eurs da n s une sema
ine ; il se peut trouv er
d' impr imer ie, on co~mence, sans dout e dans les anné es 1630
s com men cés. Des
raphe s comm e ceux chez un Maît re plus de v ing t Ouv rage
, ou 1640, à désig ner les comp agno ns typog Com pagn ons trava illan s à la journ ée, qu'u
n Maît re au ra fait
rence du trava il à la
qui « trava illen t en consc ience ». À la diffé
110 0 1OÙ NOUS VIENNENT NOS lOfES ? Exercice sur les Méditations métaphysiques... 111

exprés travailler à ces vingt Ouvrages differens, se trouveront extrêmement différents. Tandis que l'opération méditative de
donc liés & engagés pour toûjours 66 ? » Les problè~. savants Descartes vise à se défaire des impressions du corps pour passer
soulevés par Descartes ne sont pas isolés de luttes concrètes aux expressions de l'esprit et atteindre une vérité de la connais-
pour la reconnaissance d'un labeur. Même si les formes d'in- sance, les opérations politiques des compagnons typographes
tervention sont bien différentes, apparaissent des lignes de visent à s'exprime r collectivement dans un corps pour mieux
force où l'autOrité sur les formes sociales du continu se déploie faire impression sur les esprits et obtenir une reconnaissance
en gerbe tantôt comme durée du cogito, tantôt comme droits véritable.
d'auteur, tantôt comme revendication d'ouvriers. De l' impri- Même si Descartes semble écarte'\ le langage (au moins les
merie transcendantale des anges à l'imprimerie matérielle des expressions du vulgaire) du pur chemin de la connaissance, son
luttes sociales, il n'est - c'est le cas de le dire- pas de· solution attention extrême aux formes de présentation, son inventivité
de continuité, mais seu lement des différences de degré dont en ce qui concerne les types de publication, son souci minutieux
l'investigation intermédiale suit les tournures, les impatien- ' de l'activité des imprimeurs68, l'amènent à allouer au terme
ces, les faux arrêts. Non que l'imprimerie transcendantale même d'impression un profond enjeu intellectuel. On coin-
sublime la matérielle, bien au contraire, l'administration angé- prend alors que la clarté cartésienne voile l'ancienne transpa-
lique reporte dans les livres des hommes la main d'œuvre rence angélique et efface les manières institutionnelles et maté-
laborieuse qui les produit. rielles qui en autorisent le caractère performatif, mais en révèle
En opposant étendue. de la mntière et temps de l'esprit, on du même mouvement les effets et le sens. Ces effets de struc-
efface l'étrange parade des mots (rous ces mots qui arrêtent la ture n'existent pas en dessous du texte cartésien, au contraire la
pensée en la forçant à s'installer dans l'espace du langage et à clarté cartésienne opère de façon plus évide!lte parce qu'elle est
utiliser, pour le discontinu de l' instant d' une énonciation sin- relayée par ces divers éléments. Il faut un pas de côté pour les
gulière, les sédimentations continues des expressions) en apercevoir mêlés aux productions « proprement » philosophi-
même temps que les lutœs concrètes pour le pouvoir que les ques du cogito. '
travailleurs sont susceptibles d'acquérir sur leurs productions. Si l'on entend apprécier les mécanis111es d'un auteur, il fnut
les énonciations particulières relèvènt toujours, dans l' Ari- bien prendre en compte ces multiples enjeux de.s textes qui nous
cien R\!gime, de corps sociaux qui les autorisent. Il est ainsi ont été légués: ils sont l'effet des singularités des lectures
notable que les conflits entre maîtres et compagnons impn- comme des effets de situation. La fameusl! «clarté » cartésienne
meurs empêchent ceux-ci d'ê tre reconnus comme corps67 (cela . -voire la clarté « classique»- ne peut donc jouer comme fin en
lf!ur permettrait, par exemple, de faire bourse commune pour soi, elle dépend de ses conditions de mise en œuvte. Il n'existe
des systèmes d'assurance ou d'avoir le droit d'assigner les maî- pas une clarté, toujours'souhaitable, mais des régimes' de clarté,
tres collectivement en cas d'abus). Parler de « corps social • ne toujours propices. Réciproquement, les iqées ne jouent pas seu-
doit pas être pris pour une simple figure de style: c'est une idée lement du côté des productions hautement philosophiques, elles
au même titre· que l'énonciation du cogito en est une, avec opèrent dans les formes apparemment évanescentes de la reli-
d'identiques déplacements entre particuliers et public quand gion comme dans les figures bien matérielles des luttes sociales,
bien même les effets proprement politiques jouent à des niveaux entre les anges et les typographes.
1
PARMÉNIDE, PENSEUR DE LÊTRE ? PEUT-ÊTRE
,.

LA QUESTrON DE l'ORIGINE

Si Aristote a bien écrit une « métaphysique »,s'il a inscrit « la


science de l'être en tant qu'être »au fronton du gymnase de la
pensée que l'on appelle philosophie, il n'est pourtant pas le
premier à avoir arrêté son regard là où tant d'autres passaient
./ rapidement: c'est à Parménide, dit-on, que revient la gloire
d'avoir le premier parlé de l'être. Mais c'est justement cette
tradition qu'il faut interroger et les types de transmi ssion
qu'elle suppose.
Déjà chez Platon, dans la rencontre entre le jeune Socrate et
le vénérable Parménide, nous saisissons le respect et la terreur
· que celui-ci engendre. Il offre, pour les premiers philosophes, le
caractère sacré et d émesuré d'une paroi~? d'origine. À l' instar
de ces hé ros dont Chrétien de Troyes dit qu' ils pensent tant
qu'ils s'oublient, l'instauration de Parménide en point d'ori-
gine en fait oublier la forme de pensée. N'est-ce pas en fait la
fonction de l'origine: concentrer à ce point la pensée sur un
lieu afin d'en oublier les conditions propres et de le· transporter
intact comme une relique imperturbable dans la religion du
~m~? /
Des siècles plus tard, c'est encore ainsi qu'un Jean' Beaufret,
dans sa présentation du Poème, met en scène la posture de
Pannénide 1 :écartant le propos hégélien qui faisait des Grecs
116 0'OÙ NOUS vn::NNENT NOS rotES ? Parménide, penseur de l'être ? 117

d e su bi.unes tnédiateurs
'
dans l' histoire universelle de l'Esprit
. • . , • •
d'événements, d'auteurs et de textes dans laquelle s'affinerait
·
(d epass,ant l'empire prosaïque de la Chrne, la revene poeuque progressivement la « pensée de l'être», ni d'octroyer à une
f 1 · -~
d l' I d et l'unité organique de la Perse), Beau ret ur preœre pensée originaire l'aura d' une discontinuité radicale inaugu-
1,~rntumon
~. e n ·re•zschéenne
• qui place les Grecs et, en particulier les
· ocratiques »,dans l'éclat d'une origine dont le rayonne·
rant surtout la litanie de déchéances nécessaires. La disconti-
nuité est fabriquée par une série de méd iations et la continuité
« pres . . . - · ·· 1
,
ment d epasse de loin le cercle etrort de son rnvenuon rmtra e. est dénouée par une succession de contingences a ux logiques
intrinsèques. Ce sont dans ces entrelacs que le texte de
À ce n·1 re, il reste lé~>itime
o
d'apercevoir dans les Fragments'de
. . d Parménide a été transmis.
Parmen 1 , comme l'écrivait Léon Robin, 1es «J
• ·dc orrgrnaux"
. . e.
Si l'on porte alors son regard sur ks modes de transmis-
nos pr oblèrncs [dans La pensée lrellénique d es ..orrgrnes a
· ']r·t ·on vient de ne pas déterminer e te1s orrgmaux par sion par lesquels le texte nous est parvenu, en s uivant ~ne
EJIICIIrt'" ' \: • , d bJ'
la rojection dans le passé, à une simplification pres, es pro ~- enquête intennédiale, il devient possible de déplacer le terrain
m~s qui nous sont aujourd'hui familiers. [·:._1 D,a.n~ orrgrn~./, .ri original. Au point qu'il devient vite difficile d'utiliser notre
· t d'erltcndrc origine' et origine signrfre 1 element
convren , d rm-.. distinction e ntre original et copie e t notre conception bien
tiativc radicale relativement à quoi « nos » problernes ne sont
moderne de l'a uteur. Ce n'est pas simplement que nous avons
peut-e• 1 r~~, dit.à peu près HeideMer,
oo que l'édair
. blafard et .silen-
,
cieux par lequel se signale un orage depu rs lo.ngtemps ~etrrc, en des informations très lacunaires sur Parménide lui-même ct sur
sorte lJLIC nolls ·ne sommes peut-être nous-memes, Occrdentaux la composition de son œ uvre, c'est surtbut que, en ;eportant ces
• • . ,.
d'aujourd'hui, que les tnrd-venus du ra dreux Declrn qu maugu- informations dans les pratiques de composition des œuvres ainsi
rèrent les Présocmtiques '· que dans les usages de transmission de l'Antiquité, on réalise
que notre notion mêm~ d:original ~'y offre g uère de sens.
Les penseurs présocratiques ne 'sont ~as des pr~curseur~ mala-
droits (comme A ris tot~ tente de les far re apparartre au d~but de ORALITÉ ET ÉCRITURE

la Métaphysique); ils sont au contraire nimbés d'u n~ puissance C'est d'emblée le rapport à la fixation par l'écrit ou à la variation
· nous touche immédiatement au plus profond de nous- o!!!e qu'il importe de comp-ren~~e: il ne s'agit pas simplement
qur
~
' . 1 h .
4 . Bref, tout se passe comme si nous n av1ons e c OIX
memes de techniques, mais aussi d 'imaginaire collectif et de valeurs
'entre deux perspectives :soit le progrès avec ses indispensa- sociales associées à ces régimes de tr~nsmission. Ainsi, pour
:~es médiate~rs, soit le dl!clin à partir d'une éblouissante origine Parménide, nous ignorons si son œuvre a été composée et trans-
dont il faudrait retrouver l'écla~ immédiat (même si ce mo~nent mise d'abord oralement (ce qui est vraisemblable au moins
initiàl est celui par otr commence le déclin, m~me si la mémoire pou r la composition 5) O U s i elle a été mise par écrit. sur le
de l'origine engendre d'abord l'oubli de tout ce qui en dissipe la cham p. Si l'on compare avec l'école pythagoricienne (dans
gloire). . . laquelle Jamblique et Strabon incluent Pa rménide, alors même
Ce choix est évidemment un faux chorx. Le s~~e nt qu'il semble plutôt avoir compté parmi ses opposants), on voit
d'immédiateté dépend d'appareils de médiation ct 1~ ­ que les doctrines de Pythagore sont désignées du nom de
tions~e présentent•souvent comme imm éd iatemenftr_é!n~~­ akousmata qui vient du verbe« entendre"» e\les pythagori-
tes. JI ne s'agit donc ni de sousérire à la continuité d' une surte ciens sont les homakooi, « ceux qui écoutent ensemble ». Les
118 D'OÙ NOUS vrENNENT NOS IDÉES 7 Parménide, penseur de l'être ? 119

oèmes homériques ne sont pas seuls à être transmis oralement,


~'est
valait mieux ne pas les soumettre à des obligations écrites ou à
Je régime ordinaire de la plupart des « textes». La méfiance des règles immuables, et admettre, en fonction des circonstan-
est générale envers l'écrit ct les ouvrages pythagoriciens se pré- ces, les ajouts ou les suppressions que les gens instruits jugeaient
sentent comme des lwpom nêmflfa, des « mémoires » et non des 8
nécessaires ».Autrement dit, on respecte mieux une loi par une
traités. nécessité intérieure et par une adaptation aux événements :
,. Le verbe annnémestlwi, qui signifie « lire »,veut d'abord voilà l'éminente supériorité de la mouvance que permet l'oralité
d ire « réciter de mémoire » . Matériellemef)t, les rouleaux sur la fixe contrainte de l'écrit. Lorsque la loi est néanmoins
étaient à l'évidence de consultation malaisée, à la fois parce écrite, elle l'est de façon énigmatique: Solon, le premier g rand
qu'il fallait les déployer complètement s'il s'agissait de trou- législateur athénien, est supposé avoir rédigé se; lois d'une
ver une citation vers la fin du texte (la longueur normale des manière « volontairement obscure » pour remettre aux mains
rouleaux était de six à dix mètres ... ) et parce que les deux du peuple le pouvoir de la décision9. .
mains se trouvaient alors employées: nombre d'auteurs pré-
Quand Démosthène est mis en cause par Eschine pour l'en-
féraient cite r de mémoire avec les aléas que cela suppose~. La semble de sa politique, il présente sa défense et explicite ainsi le
lecture était très.gén~[é!.[~nent faite clans un groupe (les cas de fondement des procès publics : « Citoyens d'Athènes, vous ne
lecture solitaire ; ont très ra~pparaissent plutôt, par devez pas avoir le même état d'esprit pour juger les causes pri-
exemple chez Aristophane, dans des contextes de comédie !) et vées et les causes publiques : pour les contrats de la vie quoti-
l'on note souvent le caractère implicite de « pénibilité » des dienne, il faut regarder les lois et les actes particuliers; mais
verbes utilisés pour désigner la lccture 7 • pour les décisions publiques, c'est le prestige de nos ancêtres
Si l'on prend l'exemple des lois où l' on s'attendrait par qu'il faut considérer. Chacun de vous doit penser qu'il reçoit,
excellence à l'exactitude des termes et à la répétition littérale des quand vous entrez pour juger un procès public, avec son bâton
~êmes énoncés, on découvre vite que cela n'allait pas de soi et ~~n jeton ~e juge, l'honneur national, si du moins vous croyez.
pour lés Anciens. Les « archives » des lois rédigées sur tablettes qu d faut ~g1r de façon digne de vos ancêtres !O. » Autrement dit,
- d'argile ou de cire, voire sur p:1pyrus, qui étaient conservées pré- c'est la mémoire collective plus que les lois écrites qui permet de
/ cieusement, ne possédaient pas plus d'autorité que les écrits sur trancher dans un procès public. Il est d'autant plus frappant de
des stèles, mêmé si ces derniers étaient souvent abrégés ou ne voir l'expression méprisante qu'utilise Démosthène pour.ridi-
donnaient publiquement qu'un extrai~ de la loi. Le même mot culiser d'avance son adversaire: « maudite machine à écrire», ô
antigrnpho11 (copie) servait d'ailleurs indifféremment pour la kata rate kai grammatokuphôn (kîtphos désigne la courbure, la
version archivéé ou pour le monument public. Plutarque rap- bosse et kzîphon, le joug recourbé de la charrue ou le carcan et
porte même que Lycurgue, premier législateur de Sparte, avait par extension un coquin, un misérable, ce qui amène Georges
interdit qÙe les lois soient mises par écrit: d'abord, parce qut' Mathieu à rendre le côté instrumental et péjoratif du carcan par
l'éducation, formant la volonté ~es citoyens, permettait « machine », mais on pourrait aussi traduire, en glosant un peu,
conserver les lois plus exactement qu'une contrainte extérieure un « coquin courbé sur son écriture » : la posture corporelle du
par la soumission à des textes écrits; ensuite, parce que,_pou_r scribe ne frappe pas les Grecs par son élégance, c'est ttr)e so;te de
toutes les' affaires « dont les aspects varient selon les besoms, il discobole assis...). ~
.Parménide, penseur de l'être ? 121
120 0'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ?

On pourrait penser que l'œuvre de Parménide ne suit pas Il Y a des explications matérielles à cette évidence des cor-
les mêmes règles que les lois d'une cité ou les mêmes usages rections. D'abord, l'évolution linguistique qui rend obsolètes
que les procès publics : elle devrait réclamer une reprise litté..: certains te rmes ou archaïques certaines tournures : on le voit
avec Homère pour lequel les érudits sont obligés de donner des
raie de ce que l'auteur a longuement médité. Pourtant, il existe
listes d'équivalences (a insi, le chiffre quatre s'écrit pisurès
bien une symétrie entre l'écriture des lois et l<1 transmission
dans le grec d'Homère et tessarès quelques siècles plus tard).
philosophique. Dans la vie de Numa, le législateur de Rome,
Ensuite, les erreurs des copistes, qui sont susceptibles de
Plutarque raconte que les livres des lois qu'il avait édictées·
n'avoir pas compris certains mots et de les avoir remplacés par
furent enterrés avec lui : « Ce qu'il y avait inscrit, il l'avait
d'autres, ou qui ont simplement commis des fautes d'inatten-
enseigné aux prêtres, de son vivant; il leur avait transmis la
tion. Puis, la fragilité des supports qui, après quelques dizaines
teneur et le sens de tous ces textes; aussi leur avait-il ordonné
d'années, rend le déchiffrement de certains passages déUcat,
de les enterrer avec lui, pensant qu'il n'est pas bon que des
voire impossible. Enpn, les difficultés mêmes de la lecture : les
mystères soient confiés à la garde d'écrits sans vie. C'est.en '
textes sont écrits sans séparation de mots et sans ponctuation,
ve~u du même principe que, dit-on, les pythagoriciens ne·
générant parfois des ambiguïtés ou des erreurs.
mettent pas non plus leurs enseignements par écrit; ils les
Cependant, plus encore que des obstacle? matériels, on voit
confient, par la mémoire et une transmission non écrite, à ceux
que le rapport à l'écrit entretenu par les Anciens doit être
qui en sont dignes!!.» Éducation par les lois ou enseignement
entendu dans son rapport problématique, à l:oralité 13. D'après
de la philosophie su.i vent les mêmes parcours oraux plutôt . ../
Thrasylle (que reprend Diogène Laërce), Platon a «publié»
·qu'écrits, parce que l'imaginaire collectif attribue une valeur
(ekdounai) en suivant le modèle des tétralogies. tragiques 14, au
sociale éminente à la souplesse vitale de la parole et de la
point de les faire produire aux moments des grands festivals
mémoire. L'écrit frappe de stupeur, il inquiète par sa ~xité. (ainsi le Parménide aurait été rendu public, « exédoken »,aux
Par conséquent, quand on recherche des manuscrits d'œu- Panathénées avant de circuler sous form~ de manuscrit 15) : le
vres fameuses, on ne se montre pas pofntilleux sur l'exactitude dialogue ne constitue pas seulement une reproduction d'une
de la copie.' Dans la Vie d'Alexandre, Plutarque parle du haut situation d'oralité, il en est d'abord la performance.
prix que le conquérant macédonien accordait à l'lliade, puis- - Si l'on prend l'exemple du Théétète, la mise en scène même
qu'il en conservait précieusement une version sous son orei)ler, du dialogue montre bien l'importance du régime oral : Euclide
mais i~ s'agissait d'une version« ~orrigée par Aristote», son rencontre Terpsion et lui apprend que Théétète est ramené de
précepteur. De'même, Porphyre, au mcsiècle après J.-C., admet Corinthe à Athène~, durement atteint par des blessures et par la
dans son prologue du De philosophia ex oraculis haurienda dysenterie·après la bataille de Corinthe, il rappelle alors com-
avoir corrigé, dans les textes des. oracles, certaines expressions bien Socrate avai~ estimé le jeune homme lorsqu'Ill'avait ren-
qu'il estimait fautives, refo.rmulé certains passages pour les contré peu avant sa mort au point de)ui rapporter les paroles de
rendre plus clairs, ajouté des mots pour l'exactitude rythmique leur rencontre. Terpsion demande à Euclide de lui raconter ces
des vers -ce qui ne l'empêche pas de déclarer pourtant« n'avoir entretiens. Euclide lui avoue avoir, sitôt rentré chez rui, mis
rien ajouté ni tetranché 12 » ! · par écrit (egraphamen) ce que Socrate lui avait rapport~, puis,
1
122 0'OÙ NOUS VŒNNENT NOS IDÉES 7 Parménide, penseur de l'être l 123

toutes les fois qu' il retournait à Athènes, il avait interrogé de public. Du côté du théâtre, les acteurs intervenaient sur le
nouveau Socrate et corrigé sa transcription. Euclide propose texte et leurs modifications pouvaient être intégrées aux ver-
• • • 21 1 1
donc à Terpsion de venir chez lui écouter la lecture de cette s1ons ecntes , e pro ogue du Casina de Plaute nous indique
transcription par un de ses esclaves. Cette mise en scène permet que le texte était coupé ou modifié au g ré du « metteur en
à Platon de légitimer la véracité d'un dialogue qui a eu lieu scène » et nous possédons, par exemple, deux dénouements
quelque trente ans auparavant. différents de l' Andrienne de Térence. Quintilien nous apprend
Mais il faut bien remarquer que la mise par écrit fonctionne que la préface à l' histoire romaine de Tite-Live commençait
:.Surtout comme transcription de trois régim'es d'oralité: le dia- élégamment par un hexamètre dactylique aux accents épiques:
logue lui-même, le récit de Socrate et la lecture par l'esclave facturusne operœ pretium sim, qui lui semble bien préférable à
d'Euclide. Plus encore, Euclide précise qu'il n'a pas transcrit la version corrigée qui circulait autour de lui : facturusne sim
exactement ce que lui a dit Socrate, mais qu'il a recomposé le operœ pretium. Or, tous les manuscrits que nous possédons ont
dialogue originel en effaçant les marques narratives lorsque conservé cette modification et, sans l'indication de Quintilien22,
celui-ci lui en a fait le récit et Terpsion lui rétorque alors: «Tu nous ne pourrions saisir l'ironique décalage qu'instaure peut-
n'as rien fait là que de convenable, Euclide' 6 . » C'est donc la être Tite- Live entre ce rythme majestueux et la s ignification
parole la plus vive pqssible, celle du dialogue, qu'il s'agit de modeste, presque désabusée, de ses premiers mo.ts : « Vaut-ilia
redonner par la lecture de l'esclave. Euclide ne fournit pas à peine de faire une œuvre r... J. » .
Terpsion une copie du dialogue, mais il le fait performer (il est, Il arrive même que le souci philologique « fausse » le tex-
d'ailleurs, caracté ristique que ce soit un esclave qui lise, car le te qu'il doit amender. Les érudits alexandrins pouvaient ainsi
lecteur est supposé occuper à peu près la même position symbo- censurer certains passages de l' Ilia de qu' ils jugeaient immoraux
lique que l'éromèn~ dans la relation pédagogico-pédéra~tique 17). ou impies et, donc, indignes de l'auteur sacré qu'était Homère23.
Tout indiqué que les pratiques de lecture des textes consis- Ils pouvaient modifier parfois les ouvrages de Platon ou d'Aris-
taient dans des performances plutôt que dans des lectures indivi- to~e, m.ême _s'ils préféraient en général conserver le texte pro-
duelles du-texte lui-même 18 • Même pour le cas des chants homé· blematique a leurs yeux en le signalant en marge par des signes
riques, s'ils sont fixés par écrit, c'es t pour mieux en assurer ta convenus et en· renvoyant ainsi à des volumes annexes de com-
récita.tion rituelle 19 et la compréhension des textes est diss~ée mentaires. Cependant, les érudits byzantins qui sont à la source
de la pratique de lecture elle-même: « (..es plus intelligents d'en- de. la plupart des manuscrits médiévaux (grâce à la grande entre-
tre eux [les Spartiates], ceux qui ont en main quelques-unes de pnse de recherche et de retranscription des textes lorsqu'on est
ces œuvres (tôn logôn] et qui les admirent, ceux-là, pourvu qu'ils passé de la majuscule à la minuscule au IXc siècle) ont moins
prennent un lecteur (ton nnng11ôsoménoll) et se donnent le hési~é ,à ~orriger les ,manuscrits et à écarter les leçons qu'ils
temps de réfléchir ne laisseront rien échapper de tes paroles20. .., ronsJderaJent comme inauthentiques 24. Des papyrus cjécouverts
C'est pourquoi, de même que les pratiques orales auxxc siècle nous fournissent un témoignage partiel du Phédon
une variation de ce qui est répété en fpnction des contextes, Id et du Lachès tels qu'ils pouvaient être lus à Athènes vers la fin
copistes ou les commentateurs ne trouvent pas a prio du IVC siècle av. ].-C. (moins de cinquante ans après la mort d~
condamnable de modifier un texte pour mieux l'adapter à Platon), or les leçons de ces papyrus diffèrent parfois du reste..

'
124 0' OÙ NOUS VŒNNENT NOS ID CES ? Parménide, penseur de l'être ? 125

de la tradition (que ce soit les papyrus romains ou les manuscrit~ part de son «père». Comme le dit Horace dans son Art poéti-
médiévaux). La question qui se pose est donc de savoir si les que,« t~ po~uràs toujours détruire ce que tu n'auras pas dif-
savants philologues n'ont pas aménagé le texte de P_laton.et si fuse [ed1dens, mettre au jour, produire, faire connaître officiel-
leur édition ne s'est pas imposée ensuite sur le marche des hvres lement et, par extension, publierJ, mais le mot lâché ne saurait
au point de devenir la référence unique, Je ~orte que nous lis~n~ revenir28 » (vers 389-390).
peut-être aujourd'hui un Phédon mn de zn Egypt ... Du c~te Du côté des philosophes, les « écoles »servaient au moins
. d'Aristote, le seul papyrus découvert qui nous permette de fa 1re à réguler les régimes d'interprétation et à maintenir une auto-
des comparaisons est en fait la Rhétorique tl Alexandre, qui lui a rité sur les textes, même si cela pouvait conduire les disciples à
été attribuée jusqu'à l'époque moderne et publiée souvent avec écrire des ouvrages sous le nom du maître: ainsi les pythago-
sa propre Rhétorique: « Les différences que l'on constate entre riciens attribuaient-ils toutes les œuvres et les découvertes à
le papyrus et la tradition médiévale, mis à part des fa~:es. évi- leur maître en introduisant à chaque fois les compositions par
dentes des deux côtés, semblent s'expliquer par une reecnruré les mots rituels: autos epha, « Lui-même l'a dit29 »-de même
partielle du texte et par des modifications. apport~e~ en vu.e de que certains textes d'Aristote ont probablement été rédigés
l'enseignement de la rhétorique 25 >> La m1se par ecnt unphque sous son nom par ses élèves ou ses successeurs. Réciproquement,
une coupure d'avec'lc contexte qui a présidé à la composition ou Pythagore (tel que les plus anciens textes le présentent) est
à la performance de l'œuvre. Or, c'est cette J écontextualisation avant tout un collectionneur d'idées ou de traditions : il prend
qui pose problème pour les Anciens et la recontextualisation ../ ses mathématiques chez les Babyloniens, ses ·mystères de
passe avant les « privilèges >> de l'auteur. l'Anatolie, de l'Égypte ou de la Crète, ses rituels de la Grèce, sa
médecine de l'Ionie et de l'Italie du Sud30.
LE PROBLÈME L>E L'AUTEUR
L'auteur est donc un prii]_Çip~d'attribution des textes ;~7
Cela ne signifie pas que les Anciens n'accorda ient auéune auto- non ~eulemen't une p.ersonne physi;;~-:- i;propos 'f~ucaldie~
rité aux « auteurs>>: il faudrait plutôt parler, comme le fait sur 1 auteurs y applique par excellence. C'est ce qu'on voit
Claude Calame, de « masques d'autorité 26 >>. Chaque auteur ne avec un des rares exemples de « droits d'auteur » qui s'appli- .
possède pas de droits sur ses textes : Zénobe rapporte qu'u11 que en fait non à Platon, mais à son école:« Si quelqu'un vou-
des élèves de Platon, He rmodore, avait emporté des copies de lait lire ces livres depuis peu disponibles, raconte Antigone de
textes de son maître en Sicile et les y avait vendues. Le v'e~be Caryste dans son ouvrage Sur Zénon, il devait payer une
ekdidonai, que l'on traduit habituellement par« éditer», somme d'argent à leurs propriétaires 31 . »Autrement dit, les
;ignifie littéralement « abandonner>> :l'auteur n'est pas tan: membres de l'Académie acceptaient, à partir d'une certaine
celui qui a des droits sur son œuvre que celui qui, presque a période (sans doute vers 280-270 a~. ].-C., de façon contempo-
l' inverse, cède ses .droits aux lecteurs 27 . L'auteur abandonne raine à Zérton de Citium), de mettre à la disposition de lecteurs
.son ouvrage au public comme un père laisse aller sa fille sous leur « édltion » sans la diffuser pour autant : il fallait que les ""
l'autorité de son mari, la livre à quelqu' un de confiance (c'est lecteurs viennent la consulter, comme on le fait aujourd'hui
parfois l' image utilisée). C'était bien ce qui inquiétait Socrate dans une bibliothèque de recherche qui ne prête pas ses docu-
dans le Phèdre : que l'écrit roule ici ou là sans contrôle de la ments, et en payant pour la lecture.
126 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Parménide, penseur de l'être ? 127

Geoffrey Lloyd indique cependant que, en dépit des appels de postures~~ énonciation J ·ui valident le discou!'.,s. De ce point de
à la tradition, ce qui caractérise l'invention de la rationalité en vue, la doctnne la plus ra ICalement innovante a bien été celle
Grèce est qu'elle est concomitante de revendications d'origi- de Socrate (en ce sens, et en ce sens seulement si l'on veut éviter
nalité: « Even wlzen we can infer innovations in Egyptian or. la téléologie, il est justifié de faire des philosophes qui le précè-
Babylonian texts, that is to say, it is not the style of their dent des « pré-socratiques ») : Socrate est le savant qui prend
authors to publicise the factor even to mention it. »Au pour doctrine l'absence de doctrine et le non-savoir, tout en opé-
contraire, en Grèce, il y a une structure syntaxique de l'égo-. rant, doit-on rappeler, dans le creuset savant de l'Académie qui
tisme qui marque les nouveaux discours : « One after another, en autorise la réception comme la production. Que Platon éla-
the major pre-socratic philosophers from Xenophon onwards bore son œuvre dans le retrait de sa personne et sous le sceau de
state or imply tlwt no one else had got the answers right1 son autorité témoigne de ce double jeu de l'auteur. Selon Eschyle,
establishing their own presence in the text with copious criti- Prométhée est attaché à son rocher par un « rythme de chaî-
cisms of other writers.[ ... ] For Parmenides too, wh at ordina·ry , nes» et Archiloque se demande quel est le rythmas qui tient les
men believe is mere illusion, a world of Seeming32 . »Geoffrey hommes liés entre eux: en ce sens, l'écriture platonicienne est le
. Lloyd, tout en reprenant la thèse de Jack Goody sur l'impor- rythme de Socrate.
tance de la literacy pour le développemen t de l'examen criti- La recherche d'originalité doit moins être entendue sur le
que e't de nouveaux savoirs, insiste surtout sur la situation fond d'une reve~cation ·personnelle que du lien social que
politique de recherche des meilleures constitutions et d'essor représentt(ragBn . .Ce désir de compétition ou de joute qui
des discussions politiques ouvertes au plus grand nombre, anime particùhèrement les Grecs touche les disciplines « spor-
même dans des cités encore o ligarchiques. Ainsi, rivalités et tives33 >> , mais aussi les usages du lugos, qu'ils soient 'théâ-
.compétitions deviendraient une des composantes majeures de traux, judiciaires, politiqu es ou même philosophiques. La
la vie « intellectuelle » et exigera ient de nouveau x style$ valeur sociale ne touche pas tant l'originalité d'un« auteur»
d'auto-justification. que l'affirmation d'une posture qui lie la personne à un groupe
Néanmoins, ces marques d'innovation doivent elles-mêmes et le groupe à une figure.
assez tôt entrer dans des formes de tradition :les écoles philoso- La vie et l'œuvre sont, pourtant, des inventions antiques.
phiques (Académie, Lycée, Jardin, Portique...) servent à la foi~ à · Les premiers biographes d'Alexandrie prennent « l' habitude
constituer un public informé par ces nouvelles doctrines et à~ de reconstituer la vie des poètes anciens à partir d e leurs
autoriser.les bonnes lectures (voire à les conjoindre, comme on· œuvres, afin que la vie leur ressemblât 34 ».L'étude de textes en
le voit dans le néo-platonisme qui tâche d'allier logique et phy- classe commence rituellement (au moins depuis le rer siècle
sique- aristotélicienne et « métaphysique » platonicienne). Le apr. ].-C.) par une biographie et un catalogue raisonné des
ï1om propre de l'au.teur fonctionne comme instaurateur d'Ul)e œuvres de l'auteur 35 . Dans un texte de jeunesse, Cicéron

r forme de discours dans laq~1elle vont pouvoir se glisser les disci•


pies ou que vont pouvoir contester les rivaux. La parole n'est
-·~ pas prise à titre purement individuel, mais sous l'autorité d'une
figur.e universelle :muse, mémoire, déesse, savoir, raison, autant
donne des règles d'interprétation des textes : examiner tous
les autrês écrits d'un même auteur et même ses actes, ses paro-
les et son caractère afin d'accorder tous les éléments36. Cela
amène à une critique philosophique des textes apocryphes,
1
128 0'OÙ NOUS VIENNENT" NOS IDÉES ? Parménide, penseur de l'être ? 129

mais aussi à une reconstruction des vies en fonction des textes . tion est indirecte : il fallait repérer ces citations, confronter les
e~x-mêmes 37 . Ce n'est pas l'existence personnelle qui garantit les variations d'un auteur à l'autre lorsque, par chance, le même
textes, ce sont les œuvres qui donnent accès à une figure d'auteur. extrait semblait revenir, faire des choix entre les manuscrits et
Théognis de Mégare, ce poète du yyc siècle avant J.-C., entre les variantes et donner un certain ordre à l'ensemble. Ce
marque-t-il au contraire l'importance de son nom propre lors. fut le travail magistral de Hermann Diels, dans le cadre de la
qu'il dit : « Kyrnos, comme je mets en pratique mon savoir philologie allemande de la seconde moitié du XIX• siècle, pro-
qu'un sceau soit posé sur ces vers. Personne ne les volera et ne longé par Walter Kranz pour l'édition de 195141 •
les emportera, personne ne les remplacera par des vers infé- Le travail habituel du critique des textes anciens consiste à
rieurs aux bons qui sont là, et ainsi chacun dira "Ce sont les vérifier les variantes, choisir les bonnes leçons et corriger,
vers de Théognis d e M éga re; il est renommé parmi les quand cela semble nécessaire, les erreurs dues à une mauvaise
gens" » ? Pas vraiment : le sceau, la sphrag is, marque moins le transmission. Cela exige une grande érudition et un bon juge-
signe d'un poète génial qu' une « autorité traditionnelle38 » ·· ment. Il est arrivé, même aux plus grands savants, de se four-
sous le nom de laquelle sont réunis des poètes probablement voyer totalement : le grand helléniste Tournier avait ainsi,
différents participant de valeurs sociales et politiques concor- paraît-il, été choqué par trois vers de l'Ajax qui lui paraissaient
dantes (en l'occurrence, pour Théognis, un sens poussé de indignes de Sophocle au point de les biffer, puis c'était tout
l'a ristocratie et de la morale publique de l' amitié). O r, cette Ajax qui lui avait semblé apocryphe et, à la fin de ses jours,
autorité traditionnelle est aussi construite dans la logique de la ·«Tournier se désespérait d'avoir consacré sa vie à l'édition des
compétition des savoirs ou des logoi; des montages de « lieux sept tragédies de Sophocle qui, pour lui, n'étaient plus de
de sagesse » (expression qui reprend à la fois nos très prisés SophocJe-12 »,raconte ironiquement un autre grand érudit,
1< lieux de mémoire »et nos anciens « lieux communs »)qui se Jérôme Carcopino...
présentent comme autant de guides dans la cité39 . Les anciens érudits d'Alexandrie ou de Byzance n'hési-
. taient pas à amender un texte; c'est une pratique qui demeure
L' INVENTION DE PARM ÉNIDE
également rituelle dans le positivisme philologique des XJXc et
.La figure de Parménide est justement composée à même ces· xxc siècles. La différence tient à une comparaison systémati-
joutes de logoi; puisqu'aucu n manuscrit ne nous a transmis . que des m~nuscrits et à une contextualisation approfondie qui
!!intégralité d'une œuvre de Parm ~nide: tout ce qui lui est. donnent un tour plus «··scientifique» aux corrections. Il n'em-
attr ibué provient de citations faites le plus souvent pa~ ses pêche que le changement de tel nom ou de telle préposition ou
adversaires au fil du temps, que ce soit d'illustres philosophes la supposition d'une lacune que l'on s'ingénie dès lors à com-
(Platon, Aristote, Cicé ron, Plutarque, Plotin), de vétilleux bler demeurent typiques du travail d'établissement du texte'13.
commentate urs · (Aiex.andre d ' Aphrodise, Ammonius, L'immense,avantage de la lacune ou de l'erreur de copiste que
P_hiloponus, Proclus, Simplicius, Sextus Empiricus) ou de plus l'érudit postule est qu'elle lui permet de justifier son incapa-
ou moins obscurs doxographes (Aetius, Diogène Laërce, Eudème cité à comprendre le texte.
·de Rhodes). Le texte de Parménide a été ainsi reconstitué-W. On Hermann Diels (1848-1922) s'est avéré être un maître
peut même parler d' une fabrication dans la mesure où la tradi- dans l'établissement des textes et son immense travail sur les
130 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES? Parménide, penseur de l'hre ? 131

présocratiqu~s demeure jusqu'à ce jour inégalé. Il n'en pose reconstitutions avant que Diels n'entreprenne le travail général
pas moins de nombreux problèmes. Diels établit la doxogra. sur lequel toutes les exégèses contemporaines se sont basées.
phie qu' il présente dans l'héritoge de la philologie allemande Sans parler même des problèmes d'erreurs manifestes ou
(en particulier les principes du stem ma de Lochmann qui sup• . de lectures problématiques, le texte de Parménide qui a é té
pose de partir ou de reconstruire les filiations d'une seule transmis peut fort bien avoir été modifié dans sa littéralité par
source originale). C'est pourquoi Diels recompose ainsi les les auteurs qui le citent :soit qu'ils sont adversaires de ses thèses
copies e n supposant qu'elles renvoient, via un obscur auteur et forcent peut-être le trait pour mieux le critiquer, soit qu'ils
nommé (providentiellement ?) Aetius (la « cause »),jusqu'à veuillent le ramener à leurs positions et utilisent un lexique qui
Théophraste, le successeur d'Aristote : le principe du stemma leur permet de faire de lui un précurseur plutôt qu'un ennemi.
suit l'image cicéronienne de la source et des petites rivières44 Comme nous l'avons vu, le sens de la littéralité de la citation
Malgré les modifications partielles des fragments des préso~ n'est pas a ussi ferm ement ressenti dans l'Antiquité que dans
cratiques proposées par les é rudits depuis les années 19SO, il a les Temps modernes. Prenons simplement deux exemples de
fallu attendre la dernière décennie pour qu'un réexamen soi- manipulation.
gneux des principes et des rés ultats de Diels ait enfin lieu4s. À la fin du préambule du texte parménidien, la déesse
Sans entrer dans ce débat, on peut au moins noter combien les donne un qualificatif à la véri té, or cette épithète diffère beau-
fragm ents des présocratiques (à commencer par le nom et coup selon les citateurs : pour Plutarque, Sextus Empiricus,
l'idée même de « penseurs présocratiques 46 »)sont le résuft"at, Clément et Diogène Laërce (des auteurs du (<'rau III< siècle) la
voire « l'i nvention », de l'nppareillage S<Want de la philologie vérité est « bien persuasive» (eupeithéos), pour Proclus au v~
du XIX~ siècle. siècle, elle est« bien illuminée» (euphengéos), en fin, pour
Parménide est certes connu et cité par Plnt.o n, Aristote ou Simplicius au VIc siècle, elle est « bien arrondie » ( eukukleos).
Théophrnste, mais ensuite les ré férences se font très rares et il Le choix n'est pas anodin. Diels préfère la leçon de Simplicius
faut attendre plutôt les débuts de l'ère chrétienne, de Plutarque car il s'agit, pour lui, du texte généralement le plus fiable (par
au l ''' siècle à Simplicius ou VI'' siècle pour trouver de nouvelles sa longueur et parce qu'il cite un manuscrit qu'il a sous les
citations. Simplicius (qui nous a laissé le plus long fragment de yeux). On peut, cependant, se douter que le néoplatonisme de
Parménide) note d'ailleurs que les manuscrits du texte sont Simplicius va le faire hésiter devant une « vérité bien persua-
dt!vcnus rares ct de fait, après lui, aucune mention de Parménide sive» et qu'il préfère certainement une vérité aussi heureuse-
avant Bessarion au xvc siècle et pas la moindre citation inédite ment ronde que la sphère de l'étant ou de l'univers (fragment
depuis: les savants ne font que reprendre les fragments déjà VIII, 43 : eukuklo u sphaires). Qu'il trouve déjà cette leçon
connus. O n peut donc se dire que, dans le haut Moyen-Âge, le dans le manuscrit qu'il recopie ou qu'il modifie le terme parce
texte dons son ensemble n' a plus g uère été transmis et qu'il qu'il estime qu'il s'agit d'une erreur, il ·est ~vident qu'un
n 'a peut-être pas fait l'objet d'une transcription par les savants déplacement a été opéré et que le choix de la leçon par Diels
byznntins du IXc siècle :nous sommes très loin de la construc- relève aussi d'un choix exégétique tacite.
tion de Parmé nide comme origine inoubliablt!. Il faut attendre Autre exemple de « platonisation » de Parmé nide, la
Estienne en 1573 et Scaliger vers 1600 pour avoir de premières manière qu'a Sextus d'a llégoriser le eréambule en faisant,

-
132 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Parménide, penseur de l'être ? 133

dans son commentaire, des juments les appétits irrationnels de Platon et d'Aristote, va justement jouer e~ d'interminables
l'âme, des jeunes filles les sens qui conduisent au savoir et de variations. Cependant, rien n'indique que le propos d'ensemble
la voie (hodos) de la déesse la méthode de la raison philosophi- de Parménide allait dans ce sens. Nous ignorons la longueur
que. 01~ un changement dans le texte même suggère déjà cette du texte et nous ne pouvons nous faire d'idée définitive de la
lecture allégorique. Sextus poursuit immédiatement le préam- place qu'occupent les fragments sur l'être ni de leur impor-
bule (vers 1-30) par des vers qui font partie d'autres moments tance. Les quelques passages sur la cosmologie ou la constitu-
du texte de Parménide selon Plutarque, Diogène Laërce et tion physique des individus laissent supposer que l'ouvrage
Simplicius (on les rassemble traditionnellement dans les frag- offrait un éventail de réflexions plus large qu'une seule théo-
ments VII, 2-6 et VIII, 1-2), alors que, chez Simplicius, le rie de la vérité et de l'être opposés à l'opinion et au non-être.
préambule finit d'une autre façon (vers 28-32 qui ont été rete-
DE LA NATURE OU DE L'ÊTRE ?
nus par les critiques). Mais, plus encore que cette manière de
réarticuler des morceaux différents du texte, la fin du préam- Commençons alors l'examen du texte par son titre: il n'en a
bule chez Sextus donne ceci:« le cœur tout seul manque pas. Pour les textes en prose, un des usages, au moins depuis
encore la voie de l'étant » (monos d'eti tlwmos lwdoio leipetai Alcmaion de Croton et Hécatée de Milet qui nous en fournis-
hvs esti11 ). Le terme de « thumos » joue d'office sur une lec- sent les plus anciens témoignages, consiste à mettre le nom et
ture platonicienne de l'élévation philosophique des sens à) le lieu de naissance de l'auteur ainsi que le sujet de l'ouvrage,
raison en passant par le cœur. Pour Sextus, il faudrait donc puis de faire une sorte de préambule pour s'inscrire dans une
passer au-delà des sens et du cœur pour atteindre à la vérité tradition bien définie afin d'asseoir la véracité et la fiabilité de
philosophique telle que le préambule l'annonce. Le problème sa parole: un auteur a besoin d'autorisation, sa voix seule
est que les autres leçons de ce vers donnent toutes muthos n'offre pas assez de consistance sociale pour avoir un accès
( récit, parole, discours, proposition) et non tllllnws (cœur): immédiat au public47 . Lorsque Sextus Empiricus recopie ce
une simple inversion de lettres, paronomase ou contrepèterie, qu'il dit être le début du texte de Parménide, il ne commence
change radicalement l' interprétation du passage, que l'on peut pourtant pas ainsi. Est-ce que Sextus supposait suffisant
traduire al·o rs par« seul reste. donc le récit de la voie "est"» d'avoir lui-même introduit l'auteur et le texte en lui donnant
(Cassin) ou « il ne reste qu'une proposition du chemin : (il) explicitement un titre ou bien Parménide n'a-t-il pas laissé de
est» (Cordero). Loin de fonctionner comme conclusion plato- sphragis ? Rien ne permet de le savoir.
nicienne du préambule, la citation nnnonce plutôt la nécessité Sextus inscrit Parménide dans le contexte de la philosophie
de la voie de l'être plutôt que de son contraire. éléatique et à la suite de son ami Xénophane 48 . Comme celui-
Les dtations ra ssemblées et ordonnées par Hermann Diels, ci, Parménide rejetterait le discours de la doxa (doxastoulogou)
à la suite des versions différentes des citateurs, orientent mani- et ne trouverait plus de persuasion dans le sensible (apostas
festement la compréhensi~n de la pensée et de la place de kai tès tôn aisthéseon "pisteôs). Une fois ce contexte déterminé,
Pnrménide dans l' histoire des idées. En particulier parce que Sextus introduit le propos de Parménide en indiquant bien
les citations les plus longues et les plus nombreuses dévelop- qu'il cite son début (ce qui ne signifie pas· forcément son tout
pent une réflexion sur l'ê tre que la philosophie, à partir de premier vers):« Au commencement de Sur la nature, il écrit
13-l 0'OÙ NOUS Vlt NNfNT NOS lOfES? Pa rmh1ide, penseur de {'tire ? 135

de cette f.tçon :les juments qui m~ portent [... ] » ( Enarchomenos fait de Parménide un pl111sikos. C'est déjà cc que pré tendait
go1în to1Î pt•ri phust'tJS graphei toLÎton ton tropon : Hippoi tai Aristote, autant dans sa Physique (A 3, 186 a 11-25) que dans sa
me plren>~~Sill [... )). Le pronom personnel « me » du premier Métaphysique en parlant de l'ensemble des penseurs présocra-
vers cité par Sextus suppose que le nom a pu ê tre inscrit aupa- tiques (r 3, 1005 a 31). Plutarque parle de sa « cosmogonie »
ravant, mais q ue Sextus n' a pas jugé bon de reproduire littéra- (Amatnrius, 756 f, Réponse à Co/otes, 1114 b) et Cicéron ironise
lement les premiers vers puisqu'il venait d'introduire nommé- sur ses conceptions des étoiles (De la nahtre des die ux, 1, 28).
ment Parménide lui-même ainsi que le sujet de son ouvrage: La première reconstitution du texte de Parménide faite par
peri pl111seos, « Je ln nature » . Estienne en 1573 apparaît sous le titre « Pot!sis Philosnphica ».
C'est sous ce titre que le texte de Pa rménide était connu chez Celle, restée manuscrite, de Scaliger vers 1600 est nommée
les Anciens : Parménide « écrivit en vers un traité De la nature « Parmenidou épè » : epos signifie parole, discours, mais a ussi
a in s i que d 'a utres œ uvres e n prose» (Suidas, Lexiqu e, vers ou poésie sans désigner obligatoirement les vers h éroï -
« Parmé nide »); « Mé li ssos et Parménide ont donné à leur ques de la poésie épique - on pourrait y trouver la reprise des
ouvrage le titre De la nature » (Simplicius); « Parménide dans mots mê m e qui introduisent le discours de la déesse(« e lle
son ouvrage De la nature[ ... ] » (Caelius Aurelianus, Sur les énonça ces paroles ,,, epos phato), cependant ce sera it immé-
nwladies chroniques, IV, 9); << Les œuvres [tôn palaiôn] de diatement replier le discours de la déesse sur celui de Parménide.
Mélissos, PMménide, Empédocle, Alcmaion, Gorgias, Prodico~ Nombre d 'éd iteurs contemporains d écident d'exploiter cette
tous les nutres ont pou r titre Sur la nature» (Galien, Sur les référence au « poème » de Parménide (Diels lui-même publie
éléments d'/ fippocrate, 1, 9, VS 24 A 2). Mais c'est là un titre très son édition e n 1897 comme Parme11ides Lehrgedicht e t en
banal. L'usage antique donnait souvent pour titre gén érique à ce 1901 dans son recueil collectif de Poetarum Philosopltorum
type de réflexion " philosophique » le nom de Peri plr useos, sans Frngme11ta), alors même que Platon oppose les savants (soplwi)
que, pour aut<lnt, on pui sse simplemen t faire du traité de comme Parménide, Pro tagoras, Héraclite e t Empédocle nux
Pannénide un ouvrnge de physique ou de cosmologie. . poètes (poie tôn) comme Epicharme et HomèreS2. D'a utres uti-
Ccp~ndant, la tradition sem~ le bien inscrire Parménide de ce lisent le te rme ma té riellement plus neutre de « fragments ,
côté plutôt que du côté d'une rétlexion novatrice sur l'être. Ainsi . (la grande édition des présocratiques par Oiels encore, en 1903,
Jamblique dit-il que, << parmi tous les philosoph es de là nature s'intitulera Die Fragmente der Vorsokmtiker). Mais plusieurs
qui se sont acquis un n:nom, on cite en premier lieu Empédocle orientent délibérément la lecture: U. Holscher, Parmenides. Von
et Parménide d'É iée~ 9 » . Dioglme Laërce, parlant de Zénon, pré- Wesen des Seienden, 1969 ; J. Mansfeld etH. Von S te uben,
tend qu' il « faisait des cours sur la nature comme PannénideSO » Parmenides. Über das Sein, 1981. Avec son sens habituel des
ct, de Pnrménide lui-mê me, il retient surtout ses d écouvertes bifurcations du sens, Barbara Cassin inscrjt les deux possibilités :
cosmolog iques (en particulier l' identité de l'étoile du soir, Su~ la nature ou sur _L'étant (ce qui lui permet aussi de récupérer
Hesperus, c t l'étoile du matin, Phospherus), ses conceptions de- taCitement le titre de Gorgias qui répondait justement au pro-
l' univers (la terre est sphérique) plus encore que l'invention de pos de Parménide: Sur le non-éta11t et s ur la nature), tandis
raisonnem ents logiques ct la division de la philosophie entre que G. Rea le et L. Rusgiu, en 1991, sont panni les rares moder-
vérité et o pinion. Une inscription fu né ra ire 51 du 1°' siècle apr. J.-C 2 ~~•tti•~: : nes à prendre le parti du Poenw sulla naturd.
D'OÙ NOUS VTENNl:l'tl' NOS IDÉES ? Parménide, penseur de l'être ? 137
136

Pour la tradition antique, quelles sont les implications du sifflement de l'axe échauffé par le frottement dans les moyeux
titre de Peri pf111seos ? Un des éléments les plus caractéristi- du char. ~~s notations techniques supposent une analyse précise
ques des présocratiques tient à leu r observation rationnelle des conditions physiques et un déchiffrement des phénomènes
des phénomènes naturels et à leur tentative de rendre compte qui vont bien au-delà des apparences trompeuses. Loin de
de l'origine de toutes les choses qui composent l'univers. les demeurer étrangers à l'amplification allégorique de la déesse ils
premiers textes de « philosophie» apparai~sent au moment où en font résonner la puissance imaginaire, ils en constituent l'~p­
les dieux ont disparu de l'explication des phénomènes. On uti• pareillage minutieux, ils en enchantent les mots.
lise alors des schémas explicatifs proches de ceux que les tech.. En recourant souvent à des qualités substantivées comme
niques (un crible, une lanterne) ou la nature (une pierre le sec et l'humide, même sous la dénomination plus « ani-
f~mbe) peuvent offrir. Auparavant, dans le monde, l'ordrt~ miste» de la terre et de l'eau, les « physiciens »se détachent
1
naissait du pouvoir originel des dieux; désormais, l' ordre ainsi des phénomènes et y décèlent des principes élémentaires.
Le conflit entre ces nouveaux maîtres de vérité porte alo~s sur
j cosmos préexiste aux divers pouvoirs (et il devient
, qu'aucune puissance ne l'emporte sur les autres: l'ordre <létllnll~ les éléments premiers : l'eau pour Thalès, l'air pour Anaximène,
un équilibre des pouvoirs). un mélange infini d'eau, d'air, de terre et de feu pour
« En même temps, le vocabulaire change :à la place Anaximandre, etc. le conflit porte aussi sur la temporalité de
dieux, on se sert de mots, de qualités - le chaud, le froid, le ces phénomènes: d'où vient ce qui apparaît 7 Comment crois-
l'humide - , on ajoute to, le neutre, l'article. On substan sen.t et dépérissent toutes les choses .du monde 7 C'es t pour-
des qualités et on considère que ce sont ces qualités :.u''"'~tnQI quoi les problèmes fondamentaux sont ceux du mobile et de
fiées abstraites qui forment le tissu à partir duquel le l'immobile, du créé et de l'incréé, de la dissémination et du
s'est constitué. C'est donc vraiment une révolution tout, du multiple et de l'un, bref, pour le dire dans les termes
façon de concevoir les choses53. » jean-Pierre Vernant' qui vont constitue r l'essentiel de l'histoire de la philosophie,
ces philosophies de la nature celles de poètes inspirés qui
chent à voir ce qui se cache derrière les apparences et
gent dans l' opposition entre les apparences et l'~tre.
du devenir et de l'être. .
Si l'on remet Parménide dans l'horizon de son contexte
~médiat plutôt que dans la linéarité de ses successeurs, il appa-
1
ceux-ci, la vérité tiendrait seulement à la cohérence mt d~nc plus comme un penseur de la nature, un « physicien »,
discours :ce serait la définition du principe d'identité qu'un penseur de l'être, un « métaphysicien54 ». Les fragments
Éléates. Cependant, la finalité de l'enquête est les plus importants nous viennent de Simplicius dans son com-
même: dire la nature. mentaire justement de la Physique d'Aristote et Parménide lui
C'est justement l'observation rationnelle des se~t à ~~~~idence à prendre certaines distances avec le propos
naturels qui conduit à dissocier ce qui apparaît suii1Ju;au••11"'!' 1nstotehc1en en le rapprochant du coup du néoplatonismess. Les
vue des mouvements cachés et de leurs causes encrypté~. sur l'être et le non-être sont à intégrer à une réflexion
dans le préambule aux allures si« poétiques» ou si« la nature et, encore au XVIIe siècle, Regis, disciple de
ques », Parménide insère des détails techniques tout à fait Descartes, fait de Parménide un physicien rationaliste :
sur les modes de fermeture et d'ouverture des portes Pannenide, Philolaüs, & Melissus s'appliquerent b la Physique,
138 D'OÙ NOUS VltNNENT NOS IDÉES 7 Porménide, pmseur de l'être ? 139

qu'ils reduisi rent en principes( ... ). Parmenide croyoit [... J que la Ces hommes instaurèrent deux niveaux (Jittrn llltJ)() :> fa sin
chaleur&: ln froideur étesent les principes de toutes choses. 1) l~~tpetithl'llto): celui de l'étant des étants (tou untûs un/os),
l'intelligible (tou 11oetou), et cefuj de ce qui devient (tou gino-
disoit aussi que la raison doit étre la regle de nos jugements,&:
ménou), le sensible (tou aisthetou). [... Jils disent ainsi que la
non pas les sens 56. » Il est donc particulièrement instructif que vérité est l'affaire de l'étant (to on aletheian einai), et l'opinion
notre tradition moderne ait tendu à effacer cette dimension de ce qui devient (to ginomenon doxon). Parménide dit donc
naturaliste en lui octroyant la posture originaire d'un penseur ainsi qu' il faut que tu sois instruit de tout et du cœur sans
de l'êtren. tremblement de la vérité bien ronde et des opinions (tloxas) des
mortels, où n'est pas de croyance vraie (pistis oler/,és). En tout
loGOS, I'IIUSIS ET DOXA cas, tu apprendras (mathéseai) aussi comment les choses qui
apparaissent (ta dokounla) doivent ê tre en leur apparaître
Es t-cc à dire que Parménide ne sera it simplement qu'un de ces (dokimos), elles qui à travers tout pénètrent toutes ch oscs~x.
multiples auteurs des VI"- v·· siècles qui tâchaient de réfléchir
sur les problèmes de physique ? Même si la tradition philoso- Pourtant, le propos de Parménide semble plutôt consister à
phique a ~ans doute réorienté s ur un versant ontologique la articuler « sensible » et « intelligible >> dans les effets propres
voie décrite par Parménide, il n 'en demeure pas moins que du langage. La critique des physiciens vient peut-être d'analy-
l'opposition entre vérité et opinion semble bien déterminer ses ct de découvertes qui en contredisent Certains postulats ou
deux types d'investigation: celle portant sur la vérité de./ certains résultats, mais, plus fondamentalement, Parménide
l'étant, l'autre reprenant les opinions des hommes sur l'uni- les ramène à l'énonciation même de leurs thèses, à la langue
vers. Il est é trange que Parménide semble disqualifier les dans laquelle ils s'expriment.
investigations physiques en les rapportant à de si~p les op~ - Un fait de làngu~ anodin est ici en fait crucial : la création de
nions égarantes tout ~:n passant, sans doute, un long moment l'article au V Ie siècle. L'article provient du démonstratif, mais
à les énoncer, voire à en affirmer certaines. La tradition alloue tend peu à peu à acquérir une valeur plus générale, moins ins-
à Parménide des « opinions » et même des « découvertes • sur c.rite dans un ici et un maintenant :il permet alors aux physiciens
l'univers. S'il s'agit d'une voie insatisfaisante, pourquoi en d'isoler des qualités générales par une substantivation des adjec-
parler et pourquoi s'y attacher ? , tif$ (le chaud, le froid, le sec, l'humide) et, en un sens, Parménide
En fait, le paradoxe apparaît surtout si l'on établit une q>u· ne fait que suivre leur usage. Pourtant, il se positionne à un
pure radicale, ontolo_pique, entre vérité et opinion co?'~e nive.a u plus fondamental encore et substantive ce qui traverse et
entre intelligible et sensible. Or, les fragments de Pannemde 1./j!•l!llt pénètre toute chose pour que ce qui apparaît existe bien: l'étant.
.ne vont pas nécessairement dans cette direction. Il y a, bien Tel est ce que l'attention à la langue elle-mêmé permet.
sûr, une méfiance par rapport aux sen s e t une remise en cause c Faisons-y alors attention: même si l'infinitif einai est sou -
de l'empirisme des physiciens, ~ans im_Eliquer, c~ndaod_. vent utilisé, c;est toujours le participe présent qui reçoit la
césure entre les Idées et !es apparences sen~s. Cela fait pal" dignité de l'article: ta on. C'est dans le participe présent subs-
rie de la lcc.ture platonicienne de Parm€nide que l'on voit tantivé que se trouve au mieux résolu, par la langue, le para:
. rer lorsque Simplicius introduit et cite la fin du préambule doxe du mobile et de l'immobile : le participe présent suppose la
vers 28-32) : COntinuité d'un devenir, une action encore dans son processus,

, '
140 0'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Pa rm énide, penseur de l'être ? Hl

et le substantif une chose qui demeure identique à elle-même, présente comme la première de toutes les physiques possibles,
une substance. En grec, le participe présent peut être l'équiva- non pas une méta-physique [... J, mais une proto-physique,
lent d'une proposition relative ou d'un substantif: o ergazo- une physique première, précédant de droit toutes lés organisa-
·menos, celui qui travaille, le travailleur, loon, ce qui est, l'étant. tions discursives, puisque c'est le discours, la langue, qu'elle
f n fait, la décision de traduire to on, par « étant » ou par • ce cons idère e t qu'elle déploie59 ». Il est caractéristique que la
qui est » engage déjà sur un versant plutôt ontologique ou division entre vé rité et opinion suive aussi une coupure lin-
plutôt cosmo logique (de même que la traduction de to pan par guistique entre l'usage des noms et la logique de la phrase60.
« le Tout »ou par « l' unive rs» (to ut ce qui est) oriente la com- Dans le fragm ent II, 6-8, la déesse montre les deux voies, celle
pré hens ion du texte de Parménide). L' important est que la de l'étant qui suit la vérité et celle du « ne pas être » : « Celle-
substant ivation du participe présent permet justement les ci, je t' indique (phrazô) que c'est une voie dont on ne peut rien
deux, de même que l'exploitation du verbe à la troisième per- savoi~ car tu ne saurais connaître ce qui, en tout cas, n'est pa s
sonne du singulie r de l'indicatif présent: es ti permet de ne pas (car on ne peut en venir à bout), ni l'exprimer (phrasais).»
spécifier un sujet, mais bien de l' inclure dans la forme verbale C'est bien par le discours exprimé que l'on peut indiquer ce
elle-même. Ce qui est apparaît moins important que le fait qui ne saurait être exprimé.
même que cela est. Pourtant, s'il est bien possible de dire et prononcer les mots
La logique syntaxique de la lang ue grecque est ce sur quoi « non étant », cela n'entre pas en contradiction avec le propos
Parménide joue pour mieux ré fut er les autres physiciens, car de Parménide, car justement les opinions des hommes appa-
leur emplo i inconsidéré, transparent, des mots les amène à raissent dans leur besoin de nommer à tort et à travers : « ne
postuler des changemen ts et du devenir là où c' est à chaque sera que du mot (topant' onom' estai) tout ce que les morte ls
fois l'étant qui est révélé. O r, en se fondant abusive~ent sur ont posé, persuadés que ce sont là des choses vraies », « ils ont
ces énoncés, ils en viennent à dire que ceci est à un certain en effet pris le parti de nommer (onomazein) deux formes en
moment donné du temps et n'est plus à un autre moment, pensant que l'une n'a pas besoin d'être : en quoi ils e rrent »
alors que Parménide les ramèrre à cette considé ration simulta• (VIII, 38-39 e t VIIJ, 53-54). Les noms apparaissent ainsi déliés
nément ling uis tique et ontologique : nous sommes toujourt des étants qu'ils prétendent dire. C'est en quoi l'analyse du
dans de l'étant, le non-étant n'a ni existence, ni t:AILHt:~~··uu . langage s'avère aussi essentielle et qu'elle donne une tournure
possible c'est un non-sens. En affirmant le mouvement, spécifique au verbe « être » dans la mesure où il allie prédica-
change~ent et le deveni~,.Jes a utres phys iciens posent det tion, identité e t existence6 1•
hypothèses, e n d é finitive, absurdes. Ils fétichisent Il en va de la sorte, parce que la parole ne recèle plus la sacra-
purement linguistique de la n~gation en croyant y sentir lité qu'elle possédait, parce que mots et choses ne sont plus
tre le pouls manquant de l'existence. immédiatement joints. Du coup, le langage peut'"qpparaître
Comme le dit très justement Barbara Cassin,« ce que JlOUr lui-mêni-e et devenir à la fois un instrument dont il est
les premiers physiciens cède à la considération du "est"- pos~ible de perfectionner l'usage et l'efficacité (la rhétorique
de remplacement - e t le ou les discours types sur la nature peut ainsi naître dans l'institution des procès et dans les discus-
retrouvent dans la doxa -effet de placement. L'v•u.v•"•t;•- sions sur la constitution possible de la cité) et un accès privilégié

,
)
D'OÙ NOUS VTENNENT NOS ID tES ? Parménide, penseur de l'être? 14.3
142

au monde et aux é tants dont il s'agit de valoriser l'amplitude les opinions détachées de la vérité et relevant d'autorités qui ne
(sur cc point, les sophistes vont en pousser la logique propre- possèdent plus l'aura sacrée de la Mémoire lui donnent la possi-
ment discursive en faisant des étants des effets du langage). bilité de les dissocier de son propre discours de vérité.
Chez Parménide, cette apparition du langage n'est pas pour Ainsi c'est un double détachement, suscité par l'évolution
autant détachée des modes d'apparaître, autrement dit de la sociopolitique et en alimentant également les processus, qui,
plwsis. Hé ritier de la parole religieuse et sacrée, le logos est en faisant apparaître comme tels le langage et les opinions,
conçu comme une réa lité naturelle e t baigne dans un éternel ouvre à Parménide la voie d'une rationalité des discours de
présent analogue à la Mémoire (consonnent encore Mnemosunè vérité. Pourtant, cette « rationalisation » prend aussi place dans
et Aietheia: la vérité est, littéralement, non-oubli): le temps des pratiques d'échange bien particulières, dont les effets ne
n'y résonne d'aucun devenir puisque le logos est immédiate-· conduisent pas à la neutralité souvent supposée de la raison.
ment adéquat à ce qui a été, à cc qui est et à ce qui sera. Cette
LES ATHLÈTES DE LA VÉRITÉ
parole magico-re ligie usc, attribut d 'une fonction sociale, celle ··
des « maîtres de vérité», s'oppose à la parole des assemblées D'où viennent ces dissociations du langage et du monde ou des.
de guerriers, puis ~es assemblées de citoyens, qui s'appuient opinions ct de la vérité ? Jean-Pierre Vernant, dans sa critique
sur la doxa, sur une intervention dans le temps d'un devenir du « miracle grec», avait souligné la place cruciale jouée par le
(le kniros, le moment opportun) et s ur une publicité des dis- procès de laïcisation et par la constitution politique des cités. Il y
cours, là où le lo8os prend la tournure d'un dialogos 62 . Le a« solidarité[... ) entre la naissance du philosophe et l'avène-
préambule et le di:>cours de la déesse semblent relever de cette ment du citoyen [... ]. La cité réa lise, en effet, sur le plan des
parole magico-religieuse :alliance de la vérité, de la justi~e et formes sociales, cette séparation de la nature et de la société, que
de la persuasion. En même temps, le plan du logos ~vestit la suppose, sur le plan des formes mentales, l'exercice d'une pen-
plwsis plus qu'il n'y baigne, parole du monde, parole décisive sée rationnelle. Avec la Cité [sic], l'ordre politique s'est détaché
parce qu' encore pleine d'un présent inaltérable, mais aussi de l'organisation cosmique ; il apparaît comme une institution
parole sur le monde dans un ,dialogue des opinions, dans une humaine qui fait l'objet d 'une recherche inquiète, d'une discus-
• • , 6-1
musique de la technique. s1on pass1onnee ». Les cosmologies présocratiques, selon lui,
C'est dans ce dialogue ct cette musique que s'insère la , en tiraient leur double figure : positivité et publicité. La positi-
de Parménide, tout en se glissant encore sous l'autorité de vité désigne un processus de naturalisation du monde, monde de
déesseM. Il y révoque les opinions des physiciens, en partie la nature autant que monde des hommes.

l leurs contenus en leur opposant d'autres principes, mais


\ en en révélant le fondement linguistique absurde. Il ne déc:ou1vte
En fait, c'est justement parce que la politique est dissociée
de la nature que les explications naturalistes peuvent faire
• 1- pas le problème de l'être qui! ses adversaires auraient ignoré, !~objet d'élaborations nouvelles, sans que l'on articule genèse
- l en vient à exploiter les ressources du.langage qui dit l'étant pe l'ordre socia l et genèse du cosmos. Institutions économi-
réfuter les principes mêmes de ses nvaux. Le langage uv~, ..........:: ques et juridiques suivent une voie manifestement parallèJe6s.
· sant pour lui-même lui permet de l'exploiter comme Po~rta.nt la belle formule de Jean-Pierre Vernant, par laquelle
de rationalité, comme technique d'argumentation, de même fimssalt son ouvrage, « La raison [... ] fille de la Cité66 »,pose Je


144 D'OÙ NOUS VŒNNEI'lT NOS IDÉES 7 Parménide, penseur de ['être ? 145

problèm e de la relation de causalité au-delà de ces constats de


vent de manuel d'éduca tion pour tous les enfants grecs), les
solidari té des pht!nom èncs. La discussi on entre égaux, à l'inté-
Jeux olympiq ues ou les Panathé nées, l'oracle de Delphes68. Cc
rieur de la cité, suppose sans doute déjà une rational ité que les
sont des occasion s de renèont re lors des grands festivals où
physicie ns ou les premier s philoso phes vont dével<;>pper ou
entrent en concurr ence les perform ances des artistes et des
affiner, mais qui doit être partie prenante de la constitu tion
athlètes de chaque cité: à l' instar de l'assemb lée des citoyens
même de la cité comme cité.
(ou, plus ancienn ement, des guerrier s), les lieux de spectacle
Plus encore, la pensée rationne lle s'est aussi révélée anti-
reprenne nt la forme circulair e qui représen te matériel lement
politiqu e et trans-po litique : « Anti-po litique, parce que la dif-
l'égalité de chacun par rapport au centre où la perform ance a
férencia tion de la discipline philosophique, et donc sa spécialisa•
lieu. Il en va des poèmes ou des tragédies comme des concours
tion, conduit à la formatio n d'une classe d'expert s qui, loin de se
de disque, les juges détermi nent la meilleur e version du mythe,
reconna ître dans l'espace public, tend à s'en séparer de manière
la plus belle perform ance et la cité élue en rapporte la gloire.
ostensiv e [... ].Quant à la dimensi on trans-po litique du dévelop.:
Les œuvres sont raremen t conservées, mais quand elles le sont,
pement de la rational ité, elle est liée au phénom ène du pan..
c'est au même titre que le disque du discobole vainque ur: non
hellénis me dont Olympi e est justeme nt le symbole , c'est-a..
comme œuvre, mais comme signe de gloire.
dire à une tendanc e à l'univer salisati on qui transcen de
cadre de la cité dès le momen t où elle se constitue67. »
Cette culture commu ne est une culture de la rivalité. Elle j
épouse les principes de la bonne Eris (la lutte, l'émulat ion réci- -.
rapport s entre ces« experts » que devienn ent les premier .
proque) c t non de la mauvais e (la discorde et la guerre), ainsi
philoso phes (même si les frontièr es « discipli naires,. de
que les distingu e H ésiode dans Les travaux et les jours. Bref,
philosop hie sont loin d'être établies) et la vie de la cité sont
«depuis les Présocra tiques jusqu'au x Néoplatoniciens, on peut
effet problém atiques et, sans doute, le procès de Socrate
dire, sans exagéra tion, que l'histoir e de la philosophie grecque
est-ilia manifes tation la plus remarqu able (même si :-.o.~ratllll
n'est ~ien d'a u tre que l'histoir e des polémiq ues entre les phi-
ne revendi que justeme nt aucune expertis e). Les sophis
losophes grecs 69 ».Group ements de rythmes qui lient les voix
dans leur supérior ité affichée, montren t à la fois qu'il y a et les êtres dans leur p)J.Js intime lutte.
une expertis e en matièi·e politiqu e et qu'elle este
partout en Grèce et dans les colonies. La rational ité est
.C'~st dans cette fabricat ion commu ne d'une culture et}
dans cette pra,tique civile de la rivalité qu'il faut aussi corn- .. _
être moins fille de la cité que fille de la culture de la cité:
prendre les debuts de nos experts physicie ns. Propose r des
Grèce n'a pas connu d' unité politiqu e, elle a bien
genèses du monde devient une contribu tion à « l'être Grec ».
• une identité « culturelle » par l'interm édiaire des
Il n'ex~ste pas de concour s institué , pas de jeux olympiq ues
des jeux. .des philosop hes, pas de festivals de la pensée, mais la joute
À partir du VIII" siècle, le modèle des « Cités
en,tre fes premier s physicie ns apparaît évidente, même si c'est
essaime dans la Grèce tout entière, chacune revendiq
sur le fQ._nd de la configu ration intermi nable d'une même
, . forme de constitu tion et son identité propre. Néanmo ins, identité.
cités se retrouve nt dans des instituti ons commun es cuJIIUJI''""·~
L'activité de colonisa tion qui est concomi tante de la création
échos d'une unique clameur : les chants homériq ues (qui
des cités ne fait que dilater la constru ction panhellé nique7o.

)
1

l
Parménide, penseur de l'être ? L47
D'O Ù NOUS VŒNmNT NOS JOÉ[S 7
146

Ainsi,« l'appellation de "Grande Grèce" pour les cités d' Italie la victoire sur mer, cependant cette victoire leur coûte presque
témoigne d'un éveil de la conscience hellénique et du sentiment route leur flotte. Or, si Étrusques et Carthaginois peuvent, de
unitaire dans la partie occidentale Ju monde grec. [... }Conscients leur côté, remonter assez rapidement la flotte qu' ils ont per-
d' être la "Grèce", ils soulignèrent leur "grandeur", c'est-à-dire, due, ce n' est pas le cas des Phocéens :ils abandonnent donc
Alalia et s'établissent dans le sud de l' Italie, à Élée, à proximité
au sens archaïque du terme, leur puissance et leur prestige. Cette
d'autres cités de la Grande Grèce et en un lieu favorable au
prise de conscience a certainement été facilitée par le rayonne-
ment de Pythagore et de son école, à partir de Crotone, puis de commerce, où ils retrouvent manifestement leur prospérité73.
Métaponte, à la fin du V I~ siècle7 1 » . Même si nous conservons Il est dit de Parménide qu' il œuvra à la fondation d'Élée dont
couramment l' idée que l'éclat grec trouve sa plus grande viva· il était un des citoyens les plus éminents et qu' il élabora même
74 Il '
ci té à Athènes, en réa lité tout au long des VI• et ye siècles, ct sa const .ttu t ton
' . en representa, en tous 1es cas, une des g 1oi-
sont les villes d' Ionie, de Sicile ou d' Italie qui sont probablement res évidentes. Héritier de la Phocée ionienne et citoyen d' une
les plus brillantes. Or, Parménide, né sans doute à Alalia, une des nouvelle cité de la Grande Grèce, Parménide est typique de
cités fondées par les Phocéens en Corse, va participer ensuite~ cette dilatation de l'identité grecque comme des jeux de puis-
la fondation d' Élée dans l'actuelle Italie. S' il fallait donc une ori.. sance entre les cités : l' « école d'Élée >> avec Xénophane et
gine de la métaphysique, c'est en Corst; qu'elle logerait, à Zénon jouait un rôle peut-être aussi important pour le pres-
tige de la cité que sa réputation commerciale.
que l' Italie n'en conteste la primauté...
Parmi les cités d' Ionie, Phocée est une des villes ..uLuu•·c Br En effet, dans la rivalité incessante des physiciens, Parménide
çantes les plus puissa ntes : ses marins suivent la route est certainement celui qui a trouvé le moyen le plus radical de
métaux (argent et étain) qui mène d' Ionie en Espagne et vaincre ses adversaires dans cette piraterie de la pensée que va
dent des cités en Gaule (Marseille) et en Corse devenir la métaphysique :en établissant une différence entre
Hérodote rapporte que « les Phocéens furent les pre'miers- vérité et opinions et en rejetant tous les·autres physiciens du côté
Grecs à faire de longs voyages en mer, et ils découvrirent l' des opinions, en réarticulant tous leurs énoncés comme une •
, tique, la Tyrrhénie, l' Ibérie et Tartassos; ils ne se servaient énonciation inaperçue de non-être, il s'assurait une victoire qu' il
de bateaux ronds, mais de navires à cinquante ramesn ». pouvait penser définitive. Précisément parce que cette culture
. • J
bateaux ronds sont les bateaux marchands, plus lents et comm.une reposait sur un principe d' égalité politique, comme
soumis aux aléas des vents, alors que les pentécontères sont dans un concours de chants, une compétition de javelot ou une l
rapides et plus autonomes : ils peuvent certes ramener des betaille navale, les premiers philo:;ophes devaient bien apparaître )
chandises, à condition qu'elles ne prennent pas trop de comme des athlètes de la vérité ou des pirates de la tradition. J
qui est le cas des métaux précieux), mais ils servent Cela impliquait aussi un public et une publicité, donc une
piraterie. Lo rsque Cyrus étend son empire et fait at transmission de ces joutes et des vérités acquises, des trésors
Phocée pa r Harpage, les habitants sont fo rcés de choisis et ouvragés de la tradition. Il n'est pas évident de savoir
. rejoignent la cité qu'ils avaient fondée en Corse. Leurs ~m~e~t se faisait cette transmission, en fonction de quels
,. '
constants dans la mer thyrénienne font en sorte que
orcuJts, par quels acteurs et grâce à quels dispositifs matériels.
' . et. Carthaginois s'allient contre eux: les Phocéens
Par exemple, Simplicius critique la façon dont Aristote et


HS 0'OÙ NOUS Vlt:NNfNT NOS IDÉES ? Parménide, pe11seur de l'être ? 149

Platon, dans la mesure oü ils n'avaient « à leur disposition que tenait dans le« koloniale und agonale Mensch 76 ». Colonisa rion
des notes de cours prises pa r des auditeurs superficiels, réfu- et rivalité vont de pair. Il fau t reconnaître que « la joute chez
tent dans leurs théories [celles de Parménide et de Xénophane] les Grecs ne fut donc pas, contrairement à une idée reçue, un
ce qui leur paraît nbsurde 75 ». La transmission n e paraît donc élément déstructurant, perturbateur, contraire à l'ordre civi-
pas si e ffective que cela. Pourtant, des textes circulent manifes- que. Ce fut au con traire l' instrument par lequel les individus
tement, soit, en effet sous forme de « notes de cours » (que tissèrent de multiples relations sociales ct multiplièrent ainsi
l'on peut imaginer comrne les notes qu'Euclide écrit à partir de les sig nes de reconnaissance mutuelle. Seule l'interaction des
ce que lui raconte Socrate dans le Tiléétètc), soit sous des for- individus le ur permit de définir leur identité et leur position
mes plus é laborées et soignées. Les personnes circulent aussi: sociale 77 ». Les radicales réfutations de Parménide, comme la
les jeux e t les rituels du monde grec servent à cela, mais les mise en scène du discours initiatique de la déesse, font p::trtie
voyages commerciaux et diplomatiques également. Ain~ i, de ces phénomènes de joute panhellénique par lesquels le pres-
Platon raconte la rencontre du vieux Parménide et du jeune tige personnel e t la gloire de la cité sont recherchés dans J es
Socrate, qu' il a peut-être inventée pour mieux mettre en valeur formes d'« originalité»:« Ce n'est en effet qu'en rivalisant
justement une forme de transmission des générations. Les dis- d'originalité et en se dotant constamment de nouveaux instru-
ciples des uns et des autres voyagent également et participent ments de prestige que les individus s'offrent la possibilité de
à la diffusion des diverses « philosophies». S'il existe bien un maintenir à un haut niveau le capital symbolique récolté ct
début de spécialisation et une circon scription des discours su/ d'acquérir ou de renforcer une certaine rcnommée 7H. » La
la nature, sur le langage, sur la vérité, s ur la tradition, c'est' .... puissance du propos de Parménide tient à ce qu'il lie enjeux
au ssi que les phénomènes de distribution de ces discours fonc- mythiques, références é piques, genèses du cosm os, mise en
tionnent dans l'ensemble du monde grec. . scène du logos (langage, discours et raison) et posture de fon-
Or, Parménide met justement en scène cette transmission: dateur d'une tradition.
le ~réambu le, reprenant à la fois des modèles d'initiation sha- Telle est peut-être une des raisons pour lesquelles le pro-
manique et des otation s des chants homériques, reconstitue blème du lien est si p résent dans le passage su r « l'éta nt ».
d'entrée de jeu l'i mportance de l'acte même de transmission Tandis que la "oie de l' erreur est aussi celle de l'errance (VI, 6),
dans ses effets de vérité. Et l'enjeu consiste bien à donfer au la voie de la vérité est celle qui sait lier, dans le discours, l'étant
jeune homme ainsi initié de quoi dépasser tou~ ses rivaux: dans son apparaître à ce qu'il est, g râce aux soins des divinités
« Mes formules re livrent le dispositif du monde dans toute sa mythologiques bien connues des Grecs : « Jamais non plus à
ressemblance afin qu'un jugement de mortel jamais ne te partir d'un non-étant la force de la croyance ne fera provenir
dépasse [parelassèj. »(VIII, 60-61) Pour les Grecs, la transmis- quelque chose de plus que lui. C'est ainsi que Justice [Dikèj n'a
sion ne se joue pns de façon neutre, elle opère dans cet espaœ pas permis, relâchant ses liens, ni qu'il naisse ni qu' il périsse,
ritualisé de l'11gôn. mais elle maintient » (VIII, 12-15) ; « Le même e t restant dans
En ce sen s, N ictzsche avait judicieusement attiré l'atten· le même, il se tient en soi-même et c'est ainsi qu'il reste planté
tion' s ur l'impo rtance de la joute et Jacob Burkhardt avait . là au sol, car la puissa nte Nécessité [AnankèJ le tient dans les
qu't..tne des phases fo ndnmenta les de la civilisation ·g liens de la limite qui l'enclôt tout autour» (V[[J, 29-31);
...
150 0' OÙ NOUS vtF.NNENT NOS IDÉES ?

«sans l'étant dans lequel "est" se trouve. formulé, tu ne trou-


veras pas le penser. RiE;n en effet n'est ni ne sera d'autre à part
l'étant, puisque c'est lui que Destin [Moira] a attaché pour que
complet et immobile il soit. » (VIII, 35-38) Ce sont ces ryth-
mes du sensib le dans lesquels la vérité tient la pensée: la'
métaphysique bergsonienne en réitère les é léments, alors
même que la philosophie de la durée qui lui est propre paraît
s'opposer par excellence à l' immobilité temporelle des Éléates. · _PoUR UN E HISTOIRE MATÉRIELLE DES IDÉES :
é'est l'effet d'une certaine tradition philosophique qui a LA FABRICATION DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ARISTOTE
\ immobilisé Parménide dans sa figure de penseur de l'Ëtre. La
1
', sensibilité à ces multiples rythmes des idées permet, au
·1 contraire, d'en faire réapparaître les compositions successives '· La métaphysiq ue occidentale s'origi n e, en effet,
j et les appropriations possibles. dans la physique aristotélicienne, elle-même pen-
t. Loin de jouer un rôle fondateur en parfaite rupture avec; s~e à partir de la technique. Suivant une expres-
tout ce qui précédait, Parménide s'in scrit en fait dans des SIOn heu re use de René Schürman: « L'expérience
clé d'où naît la métaphysique est la fabrication.,
lignées temporelles et des relations spatiales, au point de met-
Serge Latouche, L'invention de l'économie
tre la question du lien au cœur de ses rivalités. Il n'offre d'ori-
gine. et d'originalité qu'au sein de cet athlétisme de la vérité, Si Parménide ne peut servir de g uide sûr pout l'origine de la
da~s lequel il n'a pas seulement remporté certaines victoires,
m~taphysique, ~u'était-ce donc que la métap~s i~~Aa n_~_ ~es
mais a surtout établi quelques règles de la lutte. S'il existe pnmes conceptiOnS ?--~~ tte question ne pointe pas vers un
donc une pensée de l'étant, chez lui, elle opère surto~t sur ce ~suigin~~Cette tormëÏnêri1-ë d;ini:'ë rrogation . cette
registre du lien et de la transmission, à l' image du monde grec tâche inlassable de renouer avec les formes originelles d~nt on
aux cités revendiquant leurs identités propres tour en suppose qu'ell;s recelaient dans leur premier moment des
' nant une transmission culturelle et une langue coJmnrlw:teli~ v~l eu~s e t_des p~issa nce s qui, depuis, n'auraient fait que
- Malgré les siècles, les difficultés de transmission et les dech01r, denote JUStement une pensée métaphysique qu'il
ges interprétatifs- mais aussi grâce à eux-, ce lien n'a pas s'agit d'examiner de près et non d'utiliser aveuglément. Avec
à fait disparu,« car tu ne couperas pas l'étant à part de l'
B~~g~o~ous avons plutôt rech~rE!l~J.~~..E.~!.~M~i
(IV, 2). constituent les mouvements de l' histoire, et ce sont dans ces
co~~~f!~t-s;int~~rogèr'su~ éès form~t·i~~-s dê pro-
blè1îies qu'on appelle « origines». - - · ·
,. .'"'1~ ce quCconcên1é ra- mét-aphysique, la réponse apparaît
Simple puisqu'un ouvrage entier d'Aristote lui est consacré
sous ce titre même et qu'il semble être le premier à employer
...
152 D'OÙ NOUS vrtNN'ENT NOS I DÉES ? Pour une histoire matérielle des idées... 153

cette notion. Il suffirait donc de suivre ce qu'en dit le Philosophe d'Aristote, Théophraste, de même on voit dans une correspon-
(comme on se contentait de l'appeler au Moyen-Âge) et nous dance entre l'autre philosophe important du Lycée, Eudème, et
parviendrions à saisir cet ancrage originaire dans la métaphy. Théophraste comment déterminer la meilleure leçon de deux
sique de la philosophie occidentale tout entière. Cependant, le copies diffé rentes. Cette détermination de la meilleure leçon
principe étant de s'attacher à l' histoire maté rie lle des textes ne se fait pas forcém ent en fonction du principe moderne de
a utant qu'aux constructions d'idées et de cerner tout le halo l'originalité de l'auteur dont on doit respecter l'intégralité du
d'images dans lequel un concept se dessine, prenons le temps texte, mais des usages anciens qui n'allouaient pas a priori
de suivre, d'abord, les conto urs de l' histoire du livre lui-même d'auto rité to tale aux auteurs. la figure d' Aristote conserve
dans ses multiples com posantes. C'est une affaire de lenteur: évidemment une présence forte, mais s'il semble à ses disciples
les contours apparaissent mieux si l'on se permet des détours. que la pensée du maître est mieux respectée en modifiant le
texte qu'en le laissant intact, ils n'hésiteront g uère à le chan-
POUR UN E PETIT E HISTOI RE DU TEXTE DE LA MÉTAPHYSIQUE
ger. La paraphrase du texte d'Aristote vient parfois s'y mêler,
Nous savons qu'il existe de ux sortes de textes pour les pen· voire la remplacer de manière peu discernable a posteriori.
seu rs anciens :des écrits exoté riques, souvent sous forme de Pour le moment, s upposons s imple men t que le texte de la
dialogues, qui sont destinés à une circulation dans le « grand Métaphysique vient bien de lui. Qu'est-ce que ce texte et com-
'public » et des ~ rits~oté rigues, sous forme de notes de ment a-t-il été transmis ?
de leçons, qui sont réservés au public restreint des disciples Strabon et Plutarque rapportent tous de ux l' histoire des
des apprentis philosophes. Par définition, ces notes de manuscrits et de la bibliothèque d'Aristote. Après la mort de
évoluent avec l~s années, e lles sont parfois complétées, celui-ci, c'est Théophraste qui aurait hérité de l'ensemble des
rangées, ici ou là contredites par des éléments postérieurs papiers et des livres de son maître et quand il meurt à son tour,
elles sont aussi elliptiques, laissant à la performance oi:ale Ulègue toutes ses possessions à un de ses propres élèves, Nélée
aspect soigneuseme nt improvisé; enfin, elles ne sont pu de Scepsis. Celui-ci retourne chez lui en Troade et à sa mort, sa
strictemént parler « publiées » par l'auteur•. Or, s'il nous famill e se conten te d'entasser ces manuscrits dans une cave,
la quasi-totalité des dialogues platonicie ns, nous n' pws de les cacher dans un souterrain, afin d'empêcher qu'ils
d'Aristote que ces notes de cours (un peu comme si les soien~ purement et simplement saisis par le roi de Pergame,
sophes de l'an 4400 n'avaient que les cours au Collège qui est justement à la recherche de manuscrits rares dans la
France de Michel Foucault pour en déterminer la pensée). compétition qui l'anime avec les Égyptiens de Ptolémée. Les
n'empêchè pas de sa isir, de manière peut-être plus ouvrages demeurent ainsi longtemps dans un souterrain dont
que dans les dialogues platoniciens en raison de la forme on peut supposer qu'il ne composait pas un lieu idéal de
du dialogue, « la pensée » d'Aristote, encore faut-il en conservation. Après quelques décennies, les manuscrits sont
herfder la .dimension partielle et parfois refabriquée. 6nalehtent vendus à un riche collectionneur, Apellicon de Téos
Ce;te fabrication est une a ffaire intellectuelle autant (dont A~énée dit qu' il était un homme bizarre, à la vie incons-
matérielle. De même que l'on a pu dire qu'une bonne pa tante, achetant les manuscrits autographes existant encore
corpus aristotélicien provenait en fait du premier grand dans 1~ Metroon d'Athènes au tant qu~ ce qu'i l appelle les
.. Pou r une hist oire ma térielle
des idée,;... 155

15-1 0'OÙ NOUS VIENNENT NOS l OÉtS ?


et
nd sur tou t un pli em piri que
s ava nt Jés us- Chr ist) , l'éc ole pre
cité s2 ). Ape llic on, qui est plu préocc upation s de la mé tap hy-
reb uts (apotheton) des aut res s rhé tori que é loig né des g ran des du
e, fait cop ier les ma nus crit s san existe r dan s la bib liot hèq ue
collecti onn eur que philos oph odu ites . sique. Mê me s'il devait bie n p rob lèm es
s fau tes qui y son t intr d'A ris tote sur ces
se préocc upe r des nom bre use cett e Lycée des not es ou des trai tés le me n-
, Syl la pre nd possession de qu' An dro nic os va reg rou per
au 1er siècle, on n'e n a nul
Lor squ' il s'em pare d'A thè nes , . de la
et la ram ène à Rome. Tyrannion rist ote ni même de crit iqu es
coll ection par mi d'a utre s bie ns tion che z les successeurs d'A es
n e t ad mir ate ur d'A rist ote ,
s'en lors même que cert ain es critiqu
gra mm airi e n am i de Cic éro sa suit e et part des écoles con cur ren tes (a ils con nai s-
de Rho des ne pre nne siq ue mo ntre nt qu'
occ upe, ava nt qu' An dro nic os pub li- des Stoïciens con cer nan t la phy ).
me avec un bon sen s de la tain s tex tes d'Aristote
fasse (comm e il l'éc rit lui- mê saient dire cte me nt au mo ins cer
œ uvr es com plè tes » d'Aristote. ronicos reje tte que lqu es tex tes
cité) la « pre miè re édition des Enfin, dan s la me sur e où And ti-
que mm ent tou t le cara ctè re t auj our d' hui com me aut hen
Ce tte bel le his toir e dit élo que les spécialiste s con sidè ren
s la Grè ce anc ien ne. Mais il
est leço ns diff è-
exe mp le) et que ses
ave ntu reu x des ouv rages dan nt d'u ne que s (le Peri hermeneias par teu rs, il ne
qu' il s'ag isse sim ple me nue s par d 'au tres édi
évi de mm ent très pro bab le r le ren t parfois des var ian tes rete « il
end e n'e st jam ais cré ée pou me le con clu t Pau l Mo rau x,
lég end e. Cep end ant , une lég fait g uèr e de dou te que , com -
t s . Elle rec èle aus si une ver
tu édition s plu s ou mo ins con cur
sim ple pla isir des bea ux r~ci doit y avo ir eu, alors déjà, des La
sen sibl em e nt dif fé ren tss ».
exp licative. te ren tes, pré sen tan t des tex tes tion
araître la force sou s-jacen r spécifique me nt cett e édi
On peu t, d'a bor d, y voi r ~pp légende peu t ain si ven ir val ide
ée d'u ne bibliothèque, par vien t
aut res édi tion s présen tes sur le
d'u ne pen sée qui , dan s l'od yss si d' An dro nic os aux dép ens des
téri els de l' hist oire, comme ne ann onc e publicitaire.
à traverse r tou s les o bstacles ma s de ma rché e t con stit uer une bon
it san s dé fa ut ma lgré les aléa l'ou vra ge que nou s con nai s-
le dis pos itif d' idées tran sita Thé étèt e En ce qui concer ne stri ctem ent n
l' his to ire. Pat rice Lorau~, en
ana lysa nt le pro log ue du Mé tap hys iqu e, ava nt l'éd itio
olu e où le sons enc ore sou s le nom de ble bie n
sme de la trad itio n abs nt Jés us- Ch rist , il sem
ava nce l' idée que « ce pha nta a- d'A ndr oni cos au 1er s iècle ava cet
con tre les accidents ·qui le men atte sta tion de l'ex iste nce de
dire serait d'a van ce pro tég é imposs ible de tro uve r une
me nac es les plu s grossières, ce
cen t sitô t écr it- et il s'ag it des les ensemble de livres.
rep osé dan s une cave ou sur ign er en fin de com pte un
qui arr ive à un ma nus crit ent 3 ». En D' où vie nt ce titre qui va dés
est le pla ton ism e lui- mê me typ e de pos itio n philosophi que
ray ons d'u ne bib liot hèq ue- domain e par ticu lier, voi re un
nus crit s d'A rist ote fonctic>I~ne nic os ras sem ble des livres aux
ce s~ns, c~tte lég end e des ma pus aris· au très lon g hér itag e ? An dro
« pla ton isation » du cor 6 r don ner, que l'on sach e, de nom
peu t-êt re com me la pre miè re si allures hét éro gèn es , san s leu ns
me son hal o mé tap hysique, et n du titr e que nou s con nai sso
toté licien• en tou s les cas com d' An dro nic os particu lier. La pre miè re mentio miè re mo itié
me nt de l'éd itio n as, aut eur de la pre
cet te lég end e appara~t au mo n· sè trou ve che z Nicolas de Dam les
ue et Strabo n), on peu t compre rist . Ain si que nou s l'av ons vu,
(rep rise ens uite par Plu tarq du 1er siècle apr ès Jés us- Ch me nt
si cerre publication. ne por taie nt pas nécess aire
dre l'au ;éo le qui ent our e ain r ouvrages de la Grèce anc ien ne ,
Il est éga lem ent possible d'y
sais ir une exp lication rétros- ign ait sou ven t par leu r incipit
de . de tltr e spécifique. On les dés nt
du Lycée4 : en effe t, à par tir d'h ui pou r les poèmes qui n'o
pective de la décadence mê me au me sièc le comme on le fait encore auj our
à la tête du Lyc ée
Lyc on (successe u r d'A rist ote

)
1
v.
156 0'OÙ NOUS vn:NN I:NT NOS IDF.ES ?
Pour uni' histoire mnttfrielle des idées...
157
pas de titre . Puis que les aute urs com men
çaien t souv ent par avait une lacu ne de cinq titre s dans le
l'ind icati on du sujet de leur œuv re et la man uscr it de Diog ène
justi ficat ion de son but, Laërce, juste men t là où l'on pour rait logiq
la prem ière phra se rend ait com pte du uem ent inclu re la
man uscr it à peu près méta phys ique, puis que sa liste suit un
com me un titre en affiche le propos. Ains ordr e bien défini. Mais
i, pour pren dre l' exem- cela impl ique rait alors que, à l'inté rieur
ple d'un des titre s jugé s peu prob léma tique des dom aines « théo ré-
s dans la tradi tion tique s »,ln MJtaphysique vien drait imm
néop laton icien ne, le Peri psuchè (De l'iîm édiateme n t aprè s les
e) com tnen ce ains i: Mathématiques et non après la Physique9 .
«C'est au nom bre des vale urs supr ême
s que se range, selon Il s'agi t alors de remo nter à la liste origi
nous, le savoir, e t l'une de ses espèces l'em naire dont ces deux
porte sur l'aut re soit témo ins pour raien t être issus. Trad ition
par sa rigueur, soit par la plus haut e et plus nelle men t, on supp ose
adm irabl e dignité de qu'elle prov ient d'un exer cice de ca talog
ses obje ts; auss i, pour cc doub le motif, age et on l'attr ibue à
l'étu de de l'âm e peut- Herm ippe , un bibl ioth éca ire alex andr
die à juste raiso n ê tre placée au prem ier in, s ucce sse ur d e
rang7. » Calli maq ue (il'" siècl e avan t Jésu s-Ch rist),
Si l'on pren d le débu t du livre A de ln Méta mais Paul Mor aux
physique, le titre argue du fait qu'u n bibliothécaire aura it
en para ît exem plair eme nt large : « Tous plutô t choisi un classe-
les hom mes désir ent men t alph abét ique que cet ordr e mi-f orme
natu relle men t savo ir [c>régoutni plwsei l mi-t hém atiqu e et,
eidénai)ll. » La méta- du coup, supp ose que son aute ur était un
phys ique trait erait de la natu re mêm e familier dt! la pens ée
de ce dési r de connais- d'Aristote, ce qui l'am ène à prop oser Aris
sance qui sera it prop re aux hom mes. Pour ton de Céos, trois ième
tant, tous les livres dy successeur d'Ar istot e à la tête du Lycée. On
la Métaphysique ne paraissen t pas répo voit l'ava ntag e: cela
ndre à cette question. Si perm ettra it de rapp roch er gran dem ent d'Ar
l'on pren d le débu t du livre r , (( il y a istot e lui-m ême le
une science qui étudie . titre de Métaphysique et donc de le gara ntir
[theo rt>i] l'étan t en tan~ qu'é tant [loo n com me« auth enti-
l1ê on)» (100 3 a 21), on que ». Cepe ndan t, si les catal ogue s ancie
obti ent l'ann once d'un e science parti culiè ns adop tent parfois un
re et inéd ite dans le ordr e alph abét ique , ils suiv ent plus souv
déco upag e tradi tionn el des savo irs, mais ent des class eme nts
de nouv eau tous les thématiques :on oublie, en effet, les usag
livres ne semblent pas•e n trait er comm e es reco nnus de la mné -
tel. motechnique et l'aide de class emen ts par
Puis qu'il ne s'agi t man ifest eme nt pas de sujets liés les uns aux
la repri se d'un inci- autres pour le déve lopp emen t d'un e pens
pit, d'où prov ient le nom lui-même ? Nou ée ou d'un appr entis -
s avon s enco re des sage 10. Sur ce poin t, les argu men ts de Paul
listes anci enne s des ouvr ages d'Ar istote. Mor aux cède nt au
Diogène Laërce, 'com- rationalisme mod erne afin de mieu x rapp
pilat eur beso gneu x du lW siècl e aprè s orter à Aris tote ou à
jésu s-Ch rist, nous en ses successeu rs immédia ts la respo nsab ilité
livre une au milie u d' ano!cdotes dans ses du term e de« méta -
Vies, doctrines et sen- phys ique ». ri n'es t pou rtan t pas évid
tentes des philo sophes illustres, mais il ne men ent de pouv oir faire
tionn e justement remonter la créat ion du nom auss i loin.
pas la Métaphysique d,10s cette liste d'ou
vrag es. Le gran d érudi t Si je dis « créa tion », c'est que l'on a affai
du XVII e siècle, Mén age, publie une autre re à un néol o-
liste sans nom d'auteur r glsme. Il faut donc auss i com pren
(qu'i l a ~couverte dans un man uscr it en dre sa form e lingu istiq ue et
mau vais état du XVI• ses s_!gn ifications possibles. le prem ier élém
siècle) où la Métaphysif1111! figure bien aux ent à note r est que
côtés de quat re autres la lettre du titre est, au dépa rt, « meta ta
titres non recensés par Diogène l aërce.
En les comparan t, dans plwsika » et non seu-
un beau trava il de palé ogra phie , Paul Mor leme nt« metaplwsika ».En grec ancie n,
aux mon tre qu'il Y aucu ne form e conn ue
construite à part ir de metaphusik- n 'exis
te. Chaq ue fois que ce
158 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS I DÉES?
.. Pour 1111 1' ltis t oin~ matérielle des idées ... 159

gen re de dérivation a pparaît, elle est construite sur la forme du Andronicos de Rhodes aurait placé les livres qui, selon lui, trai-
préfixe meta adjoint au verbe. Or, il existe bien un verbe meta- · taient des mêmes problèmes dans un ensemble que, faute de
plwestai, qui a le sens de « pousser» (comme on dit que les désignation propre, comme une ombre mystérieuse suit le corps
dents d'un enfant poussent, autrement dit une signification qui avance, on aurait simplement appelé « Après la physique »,
très concrète), mais on n'a recensé aucun substantif metaphu- puisqu'ils venaient à la suite des Livres intitulés Physique. Il est
sis ni adjectif metapl111sikus dans le corpus antique. Le premier certaine ment paradoxal de trouver l'origine du nom d'une
exemple souvent mentionné apparaît dans un commentaire du science du suprasensible dans la maté rialité d' un classement
Banq uet par Basile de Césa rée (IVe siècle après Jésus-Christ), bibliographique. Les plus grands philosophes ont glosé avec un
cependant Luc Brisson a montré que le manuscrit porte en fait plaisir suspect cette rencontre originale, jusqu'à Heidegger
meta phusin et désigne l'intelligible « au-delà de la nature ». citant Kant : « En ce qui concerne le nom de métaphysique, il
Par aille urs, il note aussi que le second exemple ancien se trou- n'y a pas lieu de croire qu'il soit né du hasard, puisqu'il corres-
verait dan s le com me ntaire au livre Du ciel d'Aristote ~ar pond si exactement au contenu de la science : si on appelle phu-
Simplicius (néoplatonicien du Vic siècle): le manuscrit le plus sis la nature et si nous ne pouvons parve nir à la connaissance
:mcie n (Xll1c-XIVc siècle) indique bien « metaphusiké »,alors des concepts de la nature que par l'expé rience, alors la science
qu' un plus tardif [XVI<' sièd e) porte la forme attendue « meta qui fait suite à celle-ci s'appelle métaphysique (de meta, trans et
ta plwsika »,cependant c'est le manuscrit tardif qui témoigne- physica). C'est une science qui se trouve en quelque sorte hors,
rait de la forme originelle et la version du XIW siècle résulte:.( c'est-à-dire au-delà du domaine de la physique 12 • » De manière
rait en fait d' une correction par un copiste à partir de la forme caractéristique, Heidegger reprend la glose sur l'étymologie du
lat ine « metaphysica » héritée de la traduction récente de nom et finit pa r en rej eter du revers de la main les problèmes
jacq ues de Voragine. Autrement dit, le te rme grec de meta- philologiques et historiques :
phusika viendrait en fait de la traduction latine de l'expression
Quand on ques tionne su r la p/wsis en général, c'est-à -dire sur
originelle meta ta plwsika, tout simplement parce que le latin
ce qu'est l'étant comme tel, alors ta pl111sei onta [les étan ts qui
n'a pas d'article 11 • C'est donc très tard que le nom de « méta- sont de l'é toffe de la nature] do nnent un repère, mais à condi-
phys ique » apparaît sur la scène philosophique et, par l'effet . tion que d'emblée le questionner ne s'en tienne pas à tel ou te l
d'une traduction, l'expression g recque est deve nue un nom règne de la nature (minéral, végétal, animal) mais dépasse ta
latin_qui 'l contaminé à re/Jours l'usage grec en lui imposant plwsika.
un nom qu i n'existait pas chn le:; Anciens, comme si le temps
En g rec« par-delà »,«outre», se dit meta. Le qu es tionner phi-
revenait sur lui-même. losophiqu e sur l'étant comme tel est m eta ta plw sika; il ques-
Que dire alors de l'expression de départ meta ta plwsika? tio nne au-de là cie l'étant, il est m é taphysique. Il n 'est pas
Qùelles peuvent en ~ tre les significations ? On peut en distin- important maintenant de poursuivre dans le dé ~:~ il l'histoire
guer trois. des origines et de la s ignification de ce nom 13.
La première est aussi célèbre que paradoxale, elle renverrait
à un ordr~ de sucees:; ion du catalogue des ouvrages d'Aristote:
'
La métaphysique devient alors un miroir qui s'emplit d' images
en e ffet, a u mom e nt de composer les œ uvres c01nplètes, sans épaisseur...
160 D'OÙ NO US VlENNt:I'<I' NOS IDÉES l Pou r une histoire matérielle des idées... 161

Contrairement à ce que prétend Heidegger, les détails phi- la philosophie comme élévation par-delà les réalités sensibles
lologiques ne son t pas anodins. En particulier lorsqu'on se et comme processus d 'apprentissage réservé à une élite ayant
rend compte, grâce à la reconst itution méticuleuse des listes pou r but l'accession à des vérités cachées. Aulu-Gelle rapporte
des ouvrages d ' Aristo te par Paul Moraux, que l' ensemble des un échange épistolaire entre Aristote et son ancien élève
livres n ommés « ta meta ta phusika »venait après les ouvra- Alexandre où celui-ci lui reproche d'avoir publié des écrits
ges d e mathématiques e t non de physique ! la légende du faits seulement pour les initiés de son école : « En quoi nous
classement bibliographique miracule usement accordé à l'objet disting uerons-nous des autres, si la doctrine dans laque lle
particulie r de la m é taphys ique n 'est rien de plus qu' une nous avons é té élevés devient commune à tous ? » À quoi
légende, utile pour s'extasier, mais importune lorsqu'on veut Aristote répond : « Sache donc qu' ils sont à la foi s publiés et
comprendre son origine et ses sig nifications possibles. non publiés, car ils ne sont intelligibles que pour ceux qui nous
Il faut cherch er ailleurs. Deux justifications ont cours dans on t en t en dus 16. » 0 r, cette re' f erence
' a' une doctnne
' secrete,
'
les premiers s i ~cl es après Jésus-Christ. La première soutient• cachée, n écessaireme'n t orale, compréhensible seulement par
que cette « science [... ) traite des formes totalement séparées . les initiés est de fabrication tardive, témoignant d'une frappe
de la matiè re e t de l'activité pure de l'in te llect en acte» et néoplatonicienne. Le goût pour l'ésoté risme n 'apparaît guère
qu ' on lui donne le n om de « m eta ta plwsika étant donné ' chez Aristote ou chez ses successeurs, pas plus d'ailleurs que
qu'elle ressortit à ce qui se trouve au-delà des réalités physi- du côté.de Platon et des platoniciens 17 • On peut donc se dire
ques'" ». La seconde la justifie par un ordre (taxis) dans l'ac- que l'cxpr~$..s.iQn même de «.lll.@lll.p)n.!si}m »,avec ses impli-
quisition du savoir : même si les investigations métaphysiques cations de principes premiers, ressortissant du suprasensible, à
portent sur cc qui est connaissable en soi, sur les principes pre- découvrir à la fin d' un long pro'èêssus d' initiation, relève plus
mie rs, le chemin de la connaissance doit d'abord passer par les du néoplatonisme que des théories d'Aristote -et de ses succes-
phénomè nes qui sont plus connus de nous, empiriquement seurs imml diats.
pour ainsi dire, avant de pouvoir y trouver e nfin les principes L'étrange renversement temporel de la fin et de l' origine a
cachés qui res déterminent: « Dans l'ordre, e lle [meta ta phu- fait l'objet de la sévère ironie nietzschéenne :
sika) vient après cellé-ci [ta pl111sika1du point de vue qui est le
nôtre [pros èmas 15 ]. » Ce serait donc notre aveuglement par la Ce qui vient à la fin [... ),les notions « les plus hautes ,., c'est-
à-dire les plus générales, les plus vides, les dernières vapeurs
matérialité des phén omènes, notre perspective limitée, •qui
de la réalité volatilisée, ils le rangent au commencement, et en
impliquerait que l'on passe d'abord par l'étude de la physique ta nt que commencement. Là encore, cela ne fait que traduire
avant d'en venir g raduellement aux problèmes d'ordre méta- leur manière à eux de vénérer : pour eux, le « supérieur ,. ne
physique. Pour Asclépius, disciple d'Alexandre d' Aphrodise, saurait déce mme nt naître de l'« inférieur », il ne saurait
c'est par' rapport à nous (pros èmas) que ce traité vient en der- même naître et croître... Moralité : tout ce qui est de premier
nier (tefeutaia) et c'est cette place dans l' ordre (taxis) de la ordre doit être causa sui.[ ... ] Toutes les valeurs supérieures
sont de premier ordre, toutes les notions les plus élevées,
progression qui lui a donné son nom. , l'Ëtre, l'Absolu, le Bien, le Vrai, la Perfection, rien de cela n'a
Les deux interpré tations sont complémentaires et s'inscri- pu être «en devenir » [... ].De là leur stupéfiante idée de
vent parfaitement dans le néoplaronisme ambiant qui va.lorise « Dieu ... 1K »

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162 1)'OÙ NO US VTENNENT NOS IOÉtS ? Pour une histoire matérielle des idées... 163

C'est un fait que, chez les néoplaton iciens, « science des principes traité présente quelque chose de si nouveau que l'on peine à le
premiers » et « théologie » sont données comme équ ivalents à nommer, il faut s'attache r surtout aux questions jamais encore
la « m étaphysiq ue ». posées et aux formulat ion s inattendu es. Il y en a deux : to on
Qu'en est-il chez Aristote lui-mêm e? Peut-on trouver un hê on, to ti ên einai, << l'étant en tant qu'étant », d'un côté, et,
titre à l'intérieu r même de son texte qui éviterait ce recours à de l'autre (en traduisan t littéralem ent malgré l'étrange té de
un nom inventé tardivem ent ? Nous avons quatre concurren ts l' expressio n) <<être ce que c'était » ou « ce que c'était que
possibles. Dans le livre A, il parle d'une prota philosophia, une d'être ».Pierre Aubenqu e souligne la nouveaut é de cette ques-
philosoph ie première , qui constitue rait la science des premiers tion de. l'étant en tant qu'étant et sa disparitio n chez les suc-
principes . Dans le livre r, il est question d'une science de cesseurs d'Aristot e. Le fait même de cette disparitio n rapide
l' étant en tant qu'étant, to on ltê on (qui recevra le nom d'on- indique qu'il faut tâcher de s'y accrocher.
tologie à partir du XVI< siècle). Dans le livre E, la science des
causes premières , immobile s et séparées de la matière est appe- PouR UNE INTERPRéT ATION ou PRODLÈME ou Ton ÊN r:INAI
lée <~ rhéolog ie >>. Enfin, dans le livre Z, nous trouvons une Si l'on évite l'interpré tation néoplaton isante avec son spectre
science de la « s ubstance », ousia, définie par une étrange du suprasen sible ou le simple principe de classeme nt biblio-
expressio n :ta ti ê11 einni, que saint Thomas d'Aquin traduira graphiqu e avec son phantasm e de la contingen ce heure use, il
par un seul terme, quidditas (le fait d'être cc que l'on est). demeure que le décor de la métaphys ique dessine un ordre de
Une science unique recouvre -r-elle ces différent es accep- . / connaissa nce. La première phrase dit bien ce« désir de savoir »
tions ? Doit-on se résoudre à une diversité de savoirs spécifi- qui serait naturel aux hommes. Cela suppose donc une curio-
ques ? Ces questions ont bien du mal à être résolues. Et si l'on sité pour ce qu'on ne sait pas. Le problème est alors de savoir
se tou rne vers les classifica tions habituell es des sciences à comment savoir ce que l'on ne sait pas. Il n 'y a pas ici effet de
l'époq ue d'Aristot e et de ses successeu rs, nous ne so;nmes pas réflexivit é, mais approfon dissemen t ou é largissem ent de la
plus aidés, puisqu ' on distingue générale ment trois grands question.
genres: physique , éthique (et politique) , logique (ou dialecti-
La ~olution platonici enne est simple: j'en viens à savoir ce
que), autremen t elit, sçiences de la nature, de la vie en société
que je ne savais appàrem ment pas, parce qu'en fait je le savais
et du langage. Où placer la métaphy sique qui, par définition , déjà mais je l'avais oublié, et seule l'anamnès e, le retour dans la
sem~le dépa~ser la natu re, sortir de la cité et ne pas se ram~ner mémoire, me permet de re trouver cc qui avait été ainsi perdu.
au discours ? Le nouveau qui suscite mon appétit de connaissa nce est en réa-
La « métaphy sique » pourrait alors, dans cette difficulté
lité un ancien oublié. Cependan t, on n'y a accès qu'en changean t
même à être stabilisée , désigner un problème de désignati on: de niveau et en s'élevant dans l'ordre des principes : le philoso-
la désignati on de certains types de problème s philosoph iques. phe ne se contente pas de ramener des savoirs disparus, il
En ce sens, la· théologie apparaît plutôt comme un héritage , remonte dans le ciel des Idées où résident les formes premières ,
(nép)plat onicien, d'autant que le livreE fait partie des livres les modèles des multiples figures empiriqu es du monde.
probable ment apocryph es, et la science des premiers principes La solution aristotélicienne, de son côté, n'offre pas de rupture
résonne d'une certaîne familiari té avec le platonism e. Si ce
évidente puisqu' il s'agit, là aussi (par exemple enZ, 1029 b 5),
D'OÙ NOUS VŒNNENT NOS IDÉES ? Pour une histoire matérielle des idées ... 165

/ de passer d' un bien particulier (ekasto agatha) à un bien général dans un premier sens, c'est la forme [eidos ] et la substance
[ ou absolu (ho/os agatha). La science des premiers principes, [ousia) de chaq ue chose: par exemple, ce par quoi l'homme
bon est bon, c'est le Bien -en -soi [note du traducteur:
cette « philosophie première » semble nécessairement nous « influence de Platon »]. Dans un autre sens, c'est le sujet pre-
porter à un niveau supérieur ou fondamental. Pourtant, le mou- mier et naturel d' un attribu t, telle la surface pour la couleur.
vement ne va pas de l'oublié au remémoré, mals au·plu!l C.QOnu To ka tho, dans son acception première, c'est donc la forme, et,
'au moins connu ou de ce qui ap paraît immédiatement appré- da.n s un sens dérivé, c'est comme la matière de chaque chose.
hendé à ce qui est compréhensible médiatemcnt. L'idée n '~t pas f... ) Il en résulte que le« par soi» (kath'autv] se prend aussi
nécessairement en plusieurs se ns. D'une part, « par soi »
donnée a priori, mê me sous la forme d'un oubli ou d' une
signifie la quiddité [to ti ru einai) de chaque être (.. .). « Par
méconnaissance ; elle est l'effet d'un processus d~ médiation, soi " se dit aussi de l'attribut que le sujet reçoit en lui directe-
ell~ relève d'un geste intellectuel, donc d'une média li tl-- ment [.. .).Il se dit enfin de tout attri but qui appartient à un
De la même façon que l'on va du plus connu au moins connu, seul sujet en tant que seul : c'est pourquoi ce qui est séparé est
on glisse de l'étant à l'étant en tant qu'étant. Le redoublement par soi. [Note du traducteur: texte altéré, qui présente de
ici encore n'est pas ré flexivité d' une conscience, mais relève de nombreuses variantes. Nous suivons l'interprétation de saint
Thomas. De to ute façon, la pensée d'Aristote demeure obs-
ce que l'on pourrait appeler une « élévation à la puissance>> sans cure.] (~, 1022 a 13-36)
que l'on doive mobiliser des intermédi:lires à l' infini. Ainsi, dans
le livre tl., Aristote dé f~nit l 'état, lwxis (~u en latin_ h~bitus),./ Il est exact que le texte apparaît singulièrement complexe e t il
comme« l'acte de ce lui qlll a et de ce qu Il a[ ... ]. Ams1, entre est bien possible que ce passage ait subi les remodelages des
l'homme qui porte un vêtement et le vêtement porté, il y a un copistes et des interprètes successifs. Le fait même que l'on
intermédiaire [ce que saint Thomas d'Aquin traduit en latin par trouve tout à coup un « Bien-en-soii 9 », alors qu'Aristote
medium], le port du vêtement. Il est clair que, se loo cette pre- tâche dès le livre A d'en démonter les apories, constitue peut-
mière signification, l'état ne peut avoir lui-même un état, car on être encore un exemple des pièges de la tradition platonicienne.
irait à l' infini, s'il était possible que l'état fût l'état d'un état». L'ajout d ' un « lui-même » à chaque nom est une opération
(tl., 1022 b 4-9) Nous verrons que l'argument des intermédiaires syntax-ique qui attire l'a ttention su r une certain e procédure
à l' infini vise justement la théorie platonicienne des idées, mais, intellectuelle et non sur une réalité étrangère au monde sensi-
pour.le moment, il suffi't de saisir qu'il en va des états com\ne de ble:« Quand on dit, en effet, qu'il existe l'Homme en soi [auto
rôles à joue~ o u J e styles à adopter et non de l'exercice de. la anthropon ], le Cheval en soi et la Santé en soi, on ne fait
réflexivité d' une conscience qui se prend elle-même pour objet qu'imiter ceux qui disent qu'il y a des dieux, mais que les dieux
e t à laquelle on peut imputer de droit des façons d'être. Le ont la forme de l'homme. Ces derniers ne faisa ient pas autre
médium (le· port d'un vêtement) n'est pas la possession d'un chose que des hommes éternels, et de même les platoniciens,
sujet, il c11 définit les apparences en fonction de la situation. en créant leurs Idées' [eidê], ne créent que des êtres sensibles
Mais comment passer de la multiplicité des situations à un r éternels. » (B, 997 b 9-12) .
étant en tant qu'étant, à un étant en soi ? Dans ce même liv~e Il. ta difficulté vient peut-être de ce que les interprètes n'arri-
Aristote définit l' usage du terme katlw (en quoi, pour quOI, en vent pas à conjoindre facilement la question empirique du « en
tant que) ~ tant que » ou du « par soi » avec la sortie de la pure multiplicité
166 D'OÙ NOUS VltNNENT NOS IDÉES ? Pour une histoire matérielle des idées... 167

des phénomènes qu'elle impose, sans en revenir aux Idées pla- projette dans la finalité du futur le point de vue nécessaire sur
toniciennes. D'où la tentation de voir dans le redoublement du les événements du passé. Il faut attendre la mort pour que la
« en tant que » ou du « en soi » une remontée ve rs les essences vie prenne forme, que ce soit sous la figure d' un bonhe ur ou
éternelles pour déterminer les existences singulières plutôt sous le masque d'une tragédie. Ce mouvement rétrograde du
que d'y trouver une syntaxe de l'attention et de l'insistance réel par rétrospection permet de reconnaître qu'un étant est
pour mieux configurer les formes des existences séparées. toujours en mouvement et que ce mouvement compose une
C'est pourquoi Aristote indique que to kntlw, s'il est avant forme dont on ne verra le dessin véritable qu'à la toute fin,
tout du côté de la forme, concerne aussi la matière même des comme-dans un bon roman policier.
choses. Ainsi étalé dans sa durée et distribué dans ses mu ltipl; !
Dans ce passage difficile, il y a une expression en embus- différences, l'étant emplit le mouvement du devenir d'une
cade : to ti ên einni, qui est traduite par «quiddité », néolo- puissance qui prend forme. Pour Aristote, c'est la manière de
gisme créé à partir du latin thomiste quidditas (puisque l'ex- résoudre l'opposition entre ~ tre et Devenir. La ,, quiddité »,en
pression était couramment rendue par« qzwd quid erat »).Un alliant l'être à cc qu'il était, tâche de le tenir dans le creuset de
terme technique vient ainsi prendre la place d'une expression ce problème manifestement fondamental pour les Grecs- un
complexe. Que signifie cette expression inhabituelle même problème hérité des présocratiques (dont l'histoire de la philo-
pour les Anciens ? On la traduit généralement par « ce que sophie a dramatisé le face à face entre l'~tre parménidien et le
c'est que d'être ». Mais, littéralement, il faut rendre le verbe à Devenir h éraclitéen). Or, peut-être qu'une des plus fortes
l'imparfait: ce que c'était que d'être, ou mieux au passé sim- innovations de la Métaphysique d'Aristote consiste justement
ple: ce que ce fut que d' être, puisque l'imparfait en grec est à mettre en scène ces oppositions conceptuelles sur fa trame
utilisé pour exprimer qu' une action passée a eu une certaine colorée de l'histoire. Le mouvement rétrograde qui donne à
durée. Aristote ne fait donc pas référence à la plénitude d'un l'imparfait son pouvoir intellectuel ordonne aussi la puissance
présent, mais à une diffraction temporelle qui, du sein du pré- du regard historique. En effet, le livre A propose la première
sent, prend fe point de v ue du futur sur le passé dans son « histoire de la philosophie », considérée à partir de son point
ensemble. To ti ên einni : comme si l'on élisait, pour la conquête final (Aristote lui-même, bien sûr), qui permet à la fois de
d'un somme t, le chemin rectili~ne qui en revient. comprendre l'élaboration et l'enchaînement des pensées et de
Pour en comprendre la logique, il faut avoir à l'esprit la les distribuer sur le fond de ce que le fondateur du Lycée consi-
conception téléologique des anciens Grecs: le tefos est la fin, dère comme son appelrt capital : la découverte des quatre types
l'aboutissement qui ofrre une valeur par excellence. Jamais ils de cause.
n ' eussent compris la phrase célèbre de baron de Coubertin au Il faut donc suivre de près les développements de ce pre-
seuil des jeux olympiques qu'il tâchait de réinventer:« l'impot'- mier livre. Tout commence ainsi:
tant e.st de participer». Pour eux, ce qui compte est bien le résul-
tat final. Un proverbe l'indique aussi : on ne peut dire d'un Tous les hommes ont, par nature [phusei], le désir de connaî-
•\ ~e; le plaisir causé par les sensations [aisthéseo11] en est le
homme qu'il aura été heureux qu'à la fin de sa vie -le futur
signe [sêmeion], car, en dehors même de leur utilité [chreias],
antérieur dédouble justement le mouvement de l'existence· et elles nous plaisent par elles-mêQ:tes [autas], et, plus que toutes
168 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Pour une histoire matérielle des idées... 169

les autres, les sensa tions visuelles( ... ]. la cause [aition] en est d'opinion (hupolepsis désigne la prise de parole ou la concep-
que Ill vue est, de tous nos sens, celui qui nous fait acquérir le.
tion d e l'esprit autant que l'opinion, voire l'opinion qu'on
plus de connaissances, et qui nous découvre le plus de différences
[diaplwras]. (980 a 21-27) donne de soi : la réputation- é léments qui impliquent une
parole publique et un jugement commun) où l'on sent à quel
Le signe par lequel le désir de savoir apparaît, c'est bien le plai- point il évite la transcendance de l' Idée platonicienne pour lui
sir que l'on y prend et un plaisir hors de toute utilité immé- préférer le laboratoire co mmunautaire d'une constnt ction
diate: c'es t en elles-mêmes, dans leur simple apparition, qu'el- d'opinion. On ne remonte donc pas jusqu'aux modèles idéaux
les nous am ènent' à désirer e n connaître tous les éléments et préexistants; on élève une multitude d'expériences actuali-
1

jusqu'aux multiples différences dont elles sont porteuses. Car sées à la puissance d'une généralité. C'est encore une fois l'ex-
le plaisir à l'œuvre dans le savoir ne se voit pas comblé par la périence conceptuelle du « en tant que» qui sert d'opérateur,
présence rass ura nte d'une identité, mais par le je u animé et sans dissociation radicale du point de vue de la vie courante:
mouveme nté d es différences (le verbe diaphorein signifi~ «Par rapport à la vie pratique [to pratteinj, l'expérience ne
d'nbord porter ici et là, répandre, disperser20). paraît différer en rien de l'art. » (981 a 13)
Es t-ce à dire que les hommes se satisfont de cette multipli- L'enjeu social et politique se mesure également au fait que
cité de phénomènes et que la philosophie n'irait pas au-delà des le plaisir du savoir n'est pas enveloppé du fil de la nécessité,
souvenirs accumulés dans un grenier d'images ? Certes non: pas plus que les savoirs développés par les hommes ne sont
./ réductibles à la satisfaction des besoins. Les plus prisées des
les animaux autres que l' homme vivent donc réduits aux ima- sciences touchent l'agrément plus que la nécessité, parce qu'el-
ges [phantasia] et aux souvenirs; à peine possèdent-ils l'expé-
les ne sont pas « dirigées vers l'utile» et celles qui les dépas-
rience [empeiriasj, tandis que le genre humain s'élève jusqu'à
l'arr [téchnê] et jusqu'aux raisonnements (fogismois]. [... ]L'art sent encore « prirent naissance dans les pays où régnait le loi-
apparaît lorsque, d' une multitude de notions expérimentales, sir .» (981 b 20-23). On sent bien sous ces notations la
se dégage un seul jugement général [ka tho/ou génêtai) appli- supériori.,té du prattein (qui n'a pas de finalité autre que sa pro-
cable à tous les cas semblables [lwuwiô11 j. (980 b 25-981 a 7) pre activité) sur le poiein (la fabrication d'un objet en vue d'un
usage) comme de la liberté sur l'utilité ou du citoyen sur l'es-
l 'homme prend plaisil'à ce qu'il forme. Par-delà images et clave. L'homm~ soumis aux nécessités est au service de ses
souveni r;, qui se g roupen t en expériences, la technique e~ les besoins; l'homme li9re est au service de soi-même. Même s'ils
raisonnements (aùtrement dit, 'à la fois le discours qui lie les
sont des citoyens, le paysan et l'artisan apparaissent souvent,
raisons et la raison qui agence les discours) le différencient des dans la démocratie athénienne, incapables (et donc indignes) ·
simples animaux-à-souvenir. L'homme n'élabore pas ce qu'il du nécessaire loisir de l' homme libre 21 • Les sciences et, en par-
pense dans la capsule toujours renouvelée des images; il génère, ticulier, cette science des causes que valorise ainsi Aristote doit
dans l'association mouvementée d'une multitude d'expériences r être une activité libre par excellence, une authentique praxis,
dont il saisit les si~nilitudes, une conception d'ensemble - une hots des contraintes matérielles du besoin et loin de l'utilita-
expérience encore, mais une expérience qui vaut en tant que tout
risme « poiétique » -ce qui ne signifie pas une activité en rup-
(kath'lzolos). Aristote conserve ici le vocabulaire du jugement ture avec la m atérialité m ême des 'phénomènes, même s'il
0 ' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Pour une histoire matérielle des idées... 171
170

s'agit de prendre des distances avec la multiplicité des cas par- mouvement des choses et d'entrer dans le pressoir des secrets
ticuliers de sorte à en capturer les effets semblables. Le paral- de la nature. Puis les pythagoriciens y ajoutent une réflexion à
lèle entre vie politique et science des causes tient à cette auto- . partir des nombres et Platon la participation sensible aux Idées:
nomie fondamentale. Enfin Aristote vint et, prolongeant l'instauration par Platon
Arrivés là, nous pourrions apercevoir le point le plus éloi- des causes formelle et matérielle, il découv·re l'ensemble des
gné des matériali.tés c9ntingentes, or, Aristote poursuit par quatre causes, ainsi que leur nécessaire liaison.
une référence à l'histoire, une référence qui va peu à peu s'am- Cette première histoire systématique de l' histoire de la
plifier et prendre la plus grande place de ce livre A:« Qu'elle philosophie permet, bien entendu, à Aristote de se poser au
ne soit pas une science poétique [poi êtiké], c'est ce que montre sommet de la perspective temporelle et de distribuer, chez ses
l'histoire des plus anciens philosophes. Ce fut, en effet, l'éton- prédécesse u~s, les anticipations maladroites et les obscures
nement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs presciences de sa propre pensée- tandis qu'Aristote discourt
aux spéculations philosophiques [prôtôn philosophêsantôn]. allègrement, les penseurs précédents sont affligés d'un
(... ] Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l'ignorance que les « bégaiement22 » (psellizomenè). Il serait néanmoins réduc-
premiers philosophes se livrè rent à Ia philosophie, il est clair teur de limiter cette observation à une critique psychologique
qu'ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour de la prétention d'un aute ur. L'enj eu philoso'phique est bien
une fin utilitaire. » (982 b 11-21) La science des causes, .Présent : que les conceptions soient disposées dans l' histoire
doit traiter à l'évidence la métaphysique, apparaît comme 1~; impl'ique que les idées sont toujours articulées aux événe-
clef de voûte du gymnase intellectuel de la philosophie ments, qu'elles n'échappent pas a priori au monde sensible et
Aristote sent le besoin de passer par. l'histoire de sa lon. . .. .,;;u. au temps qui passe.
fication. Il part, certes, des quatre types de causes qu'il .a . Le bégaiement même est à prendre au sérieux. Dans la
gés da ns la Physique: ca use formelle (ou quiddité), ca série de Problemata, longtemps attribuée à Aristote et issue de
matérielle (ou substrat), cause comme principe du n.•'""'m••.., son école, le Problème XXX est resté célèbre par son lien entre
et cause finale, mais il montre comment les premiers homme de génie et mélancolie. Mais le Problème XI apporte
ont justement approché de ces conceptions, même de un autre élément Important: « Pourquoi les bègues sont-ils
maladroite et équivoqne. Ainsi, Thalès avec l'eau, des gens nerveux (m elancholikor1 ? Est-ce parce que être ner-
avec l'air, Héraclite avec le feu ou Empédocle avec les veux c'est suivre tout de suite [tacheosJ son imagination
éléments ont dessiné sous les événements du monde'la jphantasia J, et que les bègues en font autant ? Car chez eux le
d'une cause matérielle (984 'a 17). Parménide, en désir de parler précède la possibilité de le faire, parce que l'âme
commencement du mouvement, réarticule la question de 'uii trop vite ce qui lui paraît (phanenti] à faire. Et c'est la
plu-s fondame ntale : la pensée doit aller, désormais1 en même.chose pour ceux qui blèsent : leurs organes sont trop
,!les principes. Et à s.a suite, Anaxagore trouve dans le~ts à !~ur obéir. La preuve : les gens pris de vin sont dans le
gence, Hésiode dans l'Amour, Empédocle dans le meme cas, lorsqu'ils suivent surtout les apparences [phaino-
Amour/Haine, Démocrite dans les oppositions menois] et non leur intelligence [nô]23. » Le bègue est mélan-
ou Plein/ Vide, les principes qui permettent d colique, il est désynchronisé ·: imagination et élocution ne

,
172 [)'OÙ NOU!; VltN NENT NOS IDÉES ? Pour lint' histoire matérielle des idhs... 17J

marchent pas du m ê m e pas. Encore une fois, on en revient à participati on aux modè les s uprasen sibles :c'est autrement
une affaire Je rutlwws. A1istote, avec ses quatre cau ses, par- qu'il faut considérer l' usage des paradigmes et des idées, trou-
vient à lier les théories o pposées, à en ry thmer les différences. ve r d'autres formes de relation entre les deux, dis poser d iffé-
S' il en va de l,l sorte, c'est que le bégaiemen t ne constitue remm ent les régimes de différence. Quel appétit alimente donc
p.1s une sorte d'nccident inopportun , il définit un des critères cette provi sion de philosoph ies e t de quoi traite a u fond
de l' humain : << Po urquoi l' homme est-ille seul des animaux à l'ouvrage nommé Métaphysique ?
bégayer ? Est-cc pnrce qu' il est le seul ù Jvoir la parole en par-
tnge [losou koinoneîJ, alors que les nutres u 'ont que la voix UNE ONTO-TIIÉO LOG IE ?
[pht>ltt!j1~ t )> De fa it, on n'a jama is ente ndu un lion ou une Il est devenu assez courant aujourd' hui de critiquer la m éta-
souris bégayer. L'humanité est parole, mais chaque parole peut physique sous le nom cacophoni que d'« o m o -théologie »,
buter sur la voix qui soudain l'encombre. Il faut donc en redis- voire d'« omo-théo- logique » pour insister sur sa triple dimen-
poser les effet s, en réordonne r les vitesses, en recompose r les sion: ttrc, Die u, Ve rbe détermine raie nt les plans de consis-
pcHtages. " Ct? que c'était que d'être » : manière d'exprimer ce tance de ce qui est énonçable et pensnble.
bégaiem e nt tempore l qui rend les éta nts disponible s en tant Le mot m êm e d' « ontologie >> nppnraît seulement à la fin
q u'étant. du XVI" siècle pour désigner la science apparemm ent inventée
On sent a lors, par la place qu' il lui accorde, à quel pofnt par Aristote au début du livrer : l'étant en tant qu'étant. To on
Aristote entend d la fois reprendre et com battre tout spéciale- hi'!.on utilise le pronom relatif (/tas: qui, lequel) au datif (com-
ment Platon: ln Mitaphy sique con stitue une machine de plém ent d'attributi on: ce pour quoi on fait quelque ch ose ou
g ue rre contre la théorie des idées et la transcenda nce qu'elle ce pour qui une chose existe) afin d' indiquer que cette science
implique tout en maintenan t l'exigence de ces rythmes d'idées ·n'ét~die pas les ~tnnts dans leur multiplicit é, mais ce en quoi
à agencer dans le monde sensible. Aristote dessine trois failles ils sont jus tement ce qu'ils son t. Avec le verbe être, le datif
de la thl!orie : d'aborcj, la p:mkipnti on suppose un inten;.~-­ peut at,tssi impliquer la possession , l'appartena nce: l'étant et,
diaire entre l' Idée et sa réalisntion sensible, ccpend;tnt, l'hiaws en lui, le fa it qu' il soit étant. Autremen t dit, il ne s'agit pas tant
est tel entre l' inte lligi ble et le sensible que cet intermédia iré de ré fl exivi té (attendon s Descartes, qui fait de l'étant un
nécess ite un autre intermédia ire entre lui et l' Idée' o~ la chose
concept du s ujet pen sa nt) que du fait pa r leq uel l'étant est
matérielle et ainsi de s uite à l'infini ; ensuite, les Idées ne _son.t étant - facti cité essentiell e-, o u de l'attributio n à l' étant de
véritablem ent ca uses d 'a ucun chnngeme nt dans l'ordre du son caractè re d' étant - attribut qui es t nommé, par ailleurs,
sensible e t témoig n ent donc d'une illu sion de m édiation ou substance, ousin ou tc> ti ~71 einni, ce que ce fut que d'être.
d' un faux mouvemen t ; enfin, « quant :1dire que les idées sont
Cette ontologie devrait proposer une science générale, dif-
des paradig mes [para deigmatnJ et que les autres choses en
férente, bien sûr, de toutes les sciences particulière s qui décou-
pr~rticipe nt, c'est prononcer des mots vides et faire des métapho-
res poétiques :où donc travaille-t- on en fixant les yeux sur les
' ' pent dans le g rand champ de l'être divers domaines, différente
aussi des é lé ments qui composen t ces domaines puisqu'elle
Idées? » (99 1 a 20-23). Ce serait vider la puiss.mce des paradig- doit fournir des principes généraux, différente enfin des acci-
m es que de les faire opérer seulement dans un mouvemen t de
dents dans la mesure où aucun savoir général ne peut porter
J74 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS I DéES ( Pour une histoire matérielle des idée:;... 175

sur ce qui arrive par hasard. Pourtant, << accident se dit de ce ne peut plus, dès lors, être ignoré. L'ontologie possède la pro-
qui appartient à un être et peut en être affirmé avec vérité» (A, fondeur de la grammaire, l'épaisseur de la langue commune.
1025 a 13), même s'illui manque la nécessité et la constance: Pour Aristote, san s cet ordre sensible du langage qui implique
c'est pourquoi l'accident '' sc produit ou existe, non en tant des déterminations d'objet (legein ti, dire quelque chose), les
que lui-même, mais en tant qu'atttre » (L\, 1025 a 28). étants qu'on appelle hommes ressembleraient aux roseaux aux
L'ontologie aristotélicienne doit aussi prendre en compte cette bords des lacs.
forme possible ou ce sens possible de l'être. • Qu'en est-il alors du rapport à la théologie ? les livres Z,
Quand on pa rie ainsi d'être, le sens n 'en est pas univoque, H et 0 sonfen bon·ne partie consacrés à l'élucidation de l'es-
bien au contra ire: << L'ê tre proprement dit se prend en pl u~ sence des êtres sensibles. Reste le problème des êtres suprasen-
sieurs acceptions : nous avons vu qu' il y avait d'abord l'être , sibles : relèvent-ils de la même science ? Le terme de « theolo-
par accident, ensuite l'être com me vrai[ ... ]; en outre, il y a les gia »est d' usage rare chez Aristote et la finale en<< -logia »es t
catégories, par exemple b subst<mœ, [... ]et il y a, en dehors de generalement péjorative. Par ailleurs, les dieux dont parle
toutes ces sortes d'être, l'être en puissance et l'être en acte. • Aristote semblent bien étrangers aux dieux de la mythologie
(E, 1026 a 33-1026 b 3). Contre l'a nalyse platonicienne de la .ptus ou moins anthropomorphisés: ce sont des substances
participation aux Idées qui simplifie la notion d'être, Aristote premières, des moteurs de l' univers qui importent en fait des
en complexifie ici la portée par la multiplicité des sens qu'il y préoccupations de physique dans le monde des origines. On ne
reconnaît (voir aussi L\ 7). · Y parle plus des amours d'Aphrodite n i des colères de Zeus, mais
Ct>pendant, sous cette pluralité des sens de l'être brille une d'une substance éternelle immobile et séparée qui s'oppose aux
lumière réciproque: l'être est tOujours structuré comme un substances non éternelles, mobiles et séparées de l'univers phy-
sens. Tout le livre r construit un parallèle entre la nature des sique ou aux, substances éternelles, immobiles et non séparées
étants et les principes du discours: l'ontologie trouve son des nombres mathématiques. là où Platon reprenait ou inven-
répond:,mt dans la dialectique, l'étant en tant qu'étant dans le tait encore des mythes, Aristote sort de la structure narrative
principe de non-contradiction. Ëtre c'est toujours être quelque des« potins du Parnasse » pour faire de la divinité un moteur du
chose comme-dire est toujours dire quelque chose (la ~9s radicalement séparé de l'ordre des hommes.
Rhétorique ajoutera :dire est toujours dire quelque çhose à La théologie ,zhrétienne fera de ce premier moteur le fiat
. 25
quelqu'un). Autre ment dit, 1e sens est sans cesse requ1s . lux de la création et de cette séparation la marque de la toute-
Prenons les éléments à rebours :ne pas signifier quelque chose, puissance divine par rapport à l'impuissance des hommes
. c'est ne pas dire quelque chose, donc c'est ne rien dire, par pécheurs. Mais n'est-ce pas là une construction a posteriori
conséquent c'est être semblable à une plante. L'adversaire a qui recompose le rapport spécifique aux dieux et à la religion
changé: Protagoras a remplacé Platon. Même le sophiste, qui pour un Grec du rvc siècle avant Jésus-Christ ?
pense détruire les principes de la démonstration en jouant av~ La religion grecque ne recè le pas de dogme commun à
les contradictions et en parlant pour le plaisir de parler (khans- to1Îs26. Bien souvent les dieux de la cité dépendent d'elle autant
loguusin ), doit se prêter à la démonstration en parlant, donc e~ qu'elle dépend de ses dieux, et chaque cité a les siens :l'Église
signifiant quelque chose (pour lui-même et pour autrui) qw n'y occupe pas de terrain particulier, il n'y a en fait pas d'Église,
Pour une histoire matérielle des idées... 177
176 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS IDfES ?

syra-babylonienne s'affirme un panthéisme solaire qui syn-


sinon celle que compose la cité elle- même. Les dieux e
mêmes varient, ils ont des vertus ou des pouvoirs tout à crétise sous la figure d' une divinité unique, toute-puissante et
ineffable les anciennes manifestations des dieux. De son côté,
hétérogènes : Hermès est ici une divinité pastorale, là un
des routes e t des messagers, ailleurs chtonien et ..u,.m,,....,,..._~ le judaïsme s'implante largement et réinte rprète les figures
des morts. Le polythéisme ne désigne pas seulement la grecques classiques dans le cadre exégétique (ainsi, chez Philon,
sence de multiples dieux, milis aussi la pluralité des formes au-I•r siècle de notre ère, Orphée devient un disciple de Moïse
et Platon apparaît tributaire de la Bible). De même, le christia-
divin : à côté des dieux de la mythologie que nous conna ··~ cn~·•a~ra
~nisme, tout en reprenant l'héritage de Platon et d'Aris tote,
les Grecs fêtent encore les Heures, la Terre, les morts... et
nouveaux dieux sont toujours les ~ienvenus (à Athènes, leur impose un cadre de pensées et de pratiques relig ieuses qui
apparaît après la victoire de Marathon, Asclépios après leur est bien étranger.
grande peste, de même Ammon qui vient d'Égypte ou A nlnftllaa Qu'en est-il à proprement parler dans le texte d'Aristote?
de Phénicie). Il n'y a donc pas de spécu lation religieuse à ~e-~':_.!_~éo!Qs!~...r(app_~.r~Jt gtJe. f.ugT~·i·~_è ineri! dan-s·l~Ïivre
prement parler, c'est-à-dire une spéculation qui reposerait r (mais ces passages semblent fonctionner plutôt comme des
une doctrine bien définie e t enseignée de façon uniforme. raccords faits après coup, soit par Aristote, soit par des disciples).
toute façon, i1 n'existe pas de corps sacerdotal so,eClhaueini!Jilii1,. C'est surtout dans le livre E que la référence est la plus nette :
dépositaire d'une tradition dogmatique. Cela n'empêche Mais s'il y a quelque chose d'éternel, d'immobile et de séparé
les échanges entre cités et la fi guration virtuelle d'un en·se1111i1Jti (ei dé ti estin aidion kai akineton kai koriston), c'est évidem·
ble commun de dieux et de cérémonies. On pourrait dire ment à une science théorétique qu'en appartient la connais-
s'ag it d'une « relig ion théorique», si l'on reprend un des sance. Toutefois cette science n'est assurément ni la Physique
ges que recouvre le terme de th~orô :des « spèctateu~ »
(... )ni la Mathé matique, mais une science antérieure ( ... ]la
science premiè re a pour o bj et des êtres à la fois séparés e t
légiés v~nant de cités grecques pour participer à des cultes immobiles. Maintenant l~s premières causes sont nécessaire-
des fêtes d'autres cités, porteurs d'une trêve sacrée, et imtittlftt ment éternelles, mais surtout les causes immobiles et séparées,
en retour le urs hô,tes à leurs propres \êtes. Ce sont dans car ce sont les causes des choses visibles parmi les choses divi-
échanges et dans les lieux sacrés de Delphes et d'Olympie nes. Il y a donc tro is sciences théorétiques :la Mathématique, la
se forme ce que nous app~lons la « religion grecque ». Physique et la Théologie [Oste treis an eien philosophiai thea-
r~tikai, mathematiké, phusik~, theologiké]. Nous l'appelons
le résume Louis Gernet, « l'âme g recque [... ] n'a pas à se
théologie : il n'est pas douteux, en effet, que si le divin est pré-
cende r. Elle a seulement sa discipline à garder :maintenir sem quelque part, il est présent dans cette nature imm.obile et
ditcipline, assurer la paix inté rieure, condition nécessairèlit séparée. (E 1, 1026 a 10-21)
"souverain bien", telle est, à l'époque classique, la tor1cti •
plus haute de la religion 27 ». Rappelons que le livre E est peut-être apocryphe. Si c'est bien
La conquête d'Alexandre va modifier en profondeur le tas, a~ors l'introduction de cette nouvelle science, la theolo-
et religion grecques. Les divinités et les formes gikè, constituerait un ajout postérieur à Aristote, une tentative
orientales pénètre nt alors l' he llénisme et les cu nuu"'"" d'arraisonner la science de J'étant en tant qu'étant dans les
Rome, à leur tour, en amplifient le mouvement. Avec la filets de la connaissance d' un être premier et souverain.
D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Pour une histoire matérielle des idées... 179
178

Ensuite, on peut observer que tout ce passage est au condition- on y trouve plus matière à réflexion dans l'étant comme uni-
nel, tout dépend d' un « si » (e i). Autant la physique s'occupe versellement quelconque.
d' étants sé parés, mai s en mouvement, et la mathématique Prenons, pour finir, un exemple relevant manifestement de
d'étants immobiles, mais inséparables, autant seule une science la_théologie. La Somme théologique de saint Thomas d'Aquin
autre peut prendre en ~ompte des étants immobiles et sépa- n'était pas complétée à sa mort et ses disciples se sont servis de
rés -s'il en existe. Le nom de cette science constitue un hapax quelques textes ·~e jeunesse pour composer certains complé-
dans tout le corpus aristotélicien :nulle part ailleurs, il n'est ments ou suppléments. Ainsi, dans le Traité des fins dernières,
question de cette « theologikè ». route une question est consacrée aux« auréoles ».Le problème
Il est clair que les deux aspects ne se recouvrent pas~ l'étant qui est posé est le suivant: puisque la béatitude des bienheu-
en tant qu'étant suppose la science universelle d'un être que sa reux est, en elle-même et par définition, parfaite, rien d'essen-
généralité même empêche de former un ge.nre spécifique, alors tiel ne peut lui être ajouté, donc à quoi sert d'y adjoindre une
que la« théologique > apparaît comme une science particulière atlréole ? Il s'agit, en fait, d'une« récompense accidentelle,
portant sur un genre lui aussi particulier (la d~vinité), mais un ajoutée à l' éssentielle » ( qu. 24, art. 1, conclusion), c'est une
genre éminent d'être. C'est pourquoi, au moment où la méta~ sorte de << décor de celle-ci » qui vient en « supplément [supe-
physique devient systématique- c'est- à-dire aux xvnc raddiJ »et la rend« plus éclatante» (qu. 24, art. 1, sol. 1).
xvmc siècles - , on distinguera la metaphysica generalis( 1\utrement dit, dans ce traité supplémentaire, l'auréole est un
porte sur l'ens commune (l'homme lui-mênie et· s~ ..Sëien'ce, supplément inessentiel qui fait resplendir encore plus le prix
l'ontologie), de la metaphysica specialis, qui s'occupe de)' de la béatitude. D'une part, l'auréole est un instrument (une
summum (dieu avec sa scie.nce propre, 1~ théologie). médiation) ~tune action plus qu'un principe; d'autre part, elle
deux peuvent prétendre à être la « science première », implique une présence du corps. En effet, « la charité est le
pour des raisons bien différentes. L'une repose sur . premier principe du mérite, mais notre action est comme l'ins-
lité, l'autre Sl\r la primauté. Celle-là considère l'être tf\lment par lequel nou5 méritons. Pour obtenir un effet, il ne
que en ce qu'il a de commun avec\tous28 ; celle-ci prend suffit pas qu'il y ait la disposition requise chez le premier
compte l'être essentiel en ce qu'il est séparé de chacun. moteur, mais aussi une juste disposition de l'instrument. C'est
Lorsque la théologie chrétienne s'affirme, vc::••u.,,..._, pourquoi, dans l'effet produit, il y a quelque chose qui provient
Moyen-Âge, on imaginerait sans peine que c'est la âu premier principe, et c'est le principal, et quelque chose qui
l'être suprême, tout-puissant et transcendant qui su"~.......,.., pro.vient de l'instrument, et qui est secondaire. C'est pourquoi,
la science de l'étant quelconque, commun et sensiblé. dans la récompense, il y a quelque chose qui vient de la charité :
les théologiens sont plutôt enclins à bien distinguer les c'est la couronne, et quelque chose qui vient de la nature de
même si, d'un point de vue purement aristotélicien, c'est r l:~pération: c'est l'auréole. » (qu. 24, art. 1, sol. 3) Même si

doute cette dernière qui aurait surtout dû compter ltns~ument ou l'opération sont secondaires et ne modifient pas
« philosophie première ». En tous les cas, jamais chez le principe, ils ne s'y dissolvent pas d'office. Ils sont donc bien
la métaphysique ne devrait se ramener principalement ~pables d'apporter un élément qui n'augmente pas la béati-
science de l'être suprême, de l' être comme totalité, au tude (~n bonheur achevé ne saurait subir de croissance ou de
Pour une histoire matérielle des idées... 181
180 D 'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ?

décroissance), mais qui la fait mieux voir, qui en cerne de façon Dans la béatitude, la puissance est l'effet de l'acte et non l' in-
accidentelle l'essentiel. Ce n'est pas une façon d'en dégager la verse. la puissance est, en fait, le moment où l'acte bégaie, où
signification ou d'en interpréter le sens: cette manière de cer· la question de l'essence trouve son occasion la plus évidente
dans 1~ lien à l'inessentiel.
11 er d'un halo lumineux est le décor accidentel, singulier, que
prend l' universalité d'une pe rfection.
DIALECTIQUE ET S IGNIFICATION
L'auréole est ainsi, comme 1~ souligne Giorgio
« l' individuation d'une béatitude, le devenir singulier de ce L'hypothèse « onto-théo-logique » insistait aussi sur l' omni-
es t parfait30 » - état ultime en quelque sorte de la singularité:. présence du logos. Manifestement, c'est un logos semantikos
devenir quelconque par excellence. Cependant, il y faut que le texte de la Métaphysique met de l'avant. L'usage même,
acte, comme il y faut un corps : c'est pourquoi les anges, · apparemment nouveau, du verbe sêmainein en est caractéris-
incorporels, ne sauraient recevoir d'a uréoles (qu. 24, art. tique: il est utilisé moins comme un verbe d'action (supposant
L'auréole n'apparaît qu'aux confins des corps et des dLL"'"'"" donc un sujet agent) désignant une chose ou un état du monde,
dans une frange lumineuse où puissance et acte se corltoJlldent.i:~ que comme un verbe liant un locuteur à un mot (supposant
Ainsi, même du côté de la théologie médiévale, le sens des alors que ce sont les mots qui signifient:« l'expression [onoma,
dents et du singulier en tant que tel ne le cède pas si raJlidt~mid: le nom]"être", ou "n'être pas", présente une signification
aux méditations sur l'être parfait, suprême et tout-puissant. définie » (r 4, 1006 a 29-30)). On connaît la célèbre parole
les anges (« l es actes par lesquels les anges nous d'Héraclite : « Le Maître dont l'oracle est à Delphes ne dit ni
appartiennent à leur gloire et à leur état commun» [qu. ne cache, mais il signifie [ou te legei ou te kntptei alla sêmai-
art. 8, sol. 3]) ni même le Christ n' ont d'auréoles(« en rtetl » Une vérité oraculaire, un geste doué d' efficacité magi-
récompense accidentelle ne se com.pare pas à \a grandeur que réside dans ce sêmainein qui est différent du dire habituel.
réco~npe~se essentielle». [qu. 24, _art.~, sol: 1]), j Rien de tel chez Aristote : non seulement sêmainein dit, mais
par~ qu'1ls n'ont nul besom d' un decor smguher, d'une Udit quelque chose. Parler t!st obligatoirement signifier, et
accidentelle, pour une charité qu' ils possèdent par· signifier non une chose-étant, mais une chose-sens (par l'attri-
· immédiatement. Les hommes, au cor\traire, sont des , bution positive ou négative d'un attribut). Les choses ont dès
lors pour essence le sens du mot qui les nomme 32 . Hors de
médiation.
Gjorgio Agamben, quand il conclut sa digression l'efficacité magique des maîtres de vérité, la parole se découvre
traité des auréoles du (pseudo) Thomas d'Aquin, dit un pouvoir propre, indé pendant de l'autorité de ceux qui
« l'être qui est parvenu à sa fin, qui a consommé l'énoncent.
possibilités, reçoit ainsi comme un don une possibilité Apparaît alors un problè me : celui de l'homonymie. En
ment~ire. [... )Sa béatitude est celle d'une puissance effet, l'homonymie suppose qu'un même nom peut avoir des
vient qu'après l'acte, d' une matière qui ne se trouve clé6ni~ons différentes : l'étant se dit donc en plusieurs sens.
la form e, mais la cerne' et la nimbe3 1 ». Ce qu'il Cela implique que tout ne repose pas seulement sur une onto-
sorte n'est autre que le mouvement du to ti ên logie des essences. On perçoit un parallèle entre la divisibilité
expression inventée par Aristote pour qualifier la mouvement, en physique, et la pluralité des sens de l'être,
Pour une histoire matérielle des idées... 183
182 D'où NOUS vn:NNEN T NOS lOfts ?

re
fait. » (a, 993 a 30-32} On pourra it surtou t re tenir le caractè
pour l'ontol ogie33 : l'accid ent du mouvement de la di les
sceptique de ce rappor t à la vérité, mais il faut soulig ner
est en fait essent iel à l' homm e. ne
deux aspect s et sentir combi en il est, en effet, difficile de
La solutio n est diale ctique : le passag e du particu lier malad roitem ent, même sur
pas, quelqu e part, y touche r, même
généra l, du quelco nque à l'unive rsel, se fait à partir de
ses bordures.
termin ation mê me des savoirs et des discours, dans le
C'est en ce sens que l'enqu ête métap hysique, si elle a bien
ment des sens de l'être. C'est pourqu oi l'éducation, la pu 111111~ et
affaire à la vérité, doit prendre en compt e les contin gences
appara ît déterm inante : l'a pprent issage collect if dans la de la réalité . Voilà éga lemen t
les nécess aires approx imatio ns
publiq ue, hors de la compé tence spécifique des métiers, de la m étaphy sique.
pourquoi l' histoir e est partie intégr ante
attach e partic ulière - autrem ent dit, l'apprentissage du
Quand Aristo te, po11r la première fois dans les formes de pré-
conqu e- est le mailla ge nécessa ire pour que le vêteme nt
sentation philosophique, comme nce par une histoir e des posi-
langag e ne flotte pas trop sur les objets du monde et les 4 ce
tions de ses prédéc esseur s sur les princip es et les ca uses3 ,
de chose. D'où, au sein même de cette Métapllys.ique, la ·~-_,
..
le
n'est pas simple ment pour le plaisir de montr er qu'il est
saire présence de la sophis tique. ifs), mais
meilleur (même si cela fait aussi partie d es object
Contre la théorie platoni cienne des IdéesA il faut PO\IIVCIIII: -
pour dire que la variab ilité des opinio ns et les figures contin
donne r toute son env~rgure au déploi ement du langage nt elles-m êmes les voies
gentes que prend la vérité forme
appréh ender les é tants sans essenc e prééta blie, sans -
necèssaires pour y accéder. Ainsi, il distrib ue rétrosp ective
priori. Cepen dant, cette puissa nce de la parole doit aùssi les divers pen-
ment la découv erte des différe ntes causes chez
maîtris ée et ne doit pas être livrée au seul plaisir de parler
seurs qui, avant lui, en ont é laboré des concep tions en ne ces-
parlç.-. Contre les sophis tes, !1 faut Jonc affirm er la e
sant d'y retrou ver les éléme nts bégay és de son propr
régula trice de la parole elle-m ême par le princip e de du '< vous ne croyie z pas si
· discours - procéd ure concep tuelle
contra diction .
bien dire », qui domin e d 'autan t mieux l'adversaire qu'on l'in-
Ce jeu agonis tique s'inscr it dans la logiqu e socuba'J -
tègre comme une partie de sa propre position, ou, pour l'énon
monde grec. La reprise rhétori cienne ,de la parole rontre
œrà la manièr e de Pascal, « vous dîtes vrai, mais pas là où vous
dontÎe une tournu re politiq ue à l'être quelconque en
le pensiez ». L'histoire de la vérité ou des figures qu'elle dis-
nant l'épaisseur de la paideia démoc ratique . La quc~uwlr.J.
pose dans le temps, comm ence ici, au mome nt où nous y tou-
plus alors tant ce lle du vrai et du faux que celle du
chons plus ou moins selon les situati ons contin gentes dans
moins vrai : « Si donc ce qui est plus une chose en
lesquelles nous somm es pris e t que nous ·révélo ns du sein
rappro ché, il doit certes exister quelqu e chose de vrai
même de l'homo nymie du langage.
qui est plus vrai est plus proche . Et même si ce vrai
Si les Idées ne préexistent pas aux matéri alités des phéno -
pas, du moins y a-t-il déjà quelqu e chose plus certain 1

mène! ni à la factua lité des événem ents, si aucun e remon tée


véri table. » (r 4, 1009 a 1-4) Le début du livre a nous
n rs le ciel des formes a priori n'est possible, comm ent faire
tit aussi :« L'étude [theoria] de la vérité est, en un sent es
pour ne pas sentir son existen ce dilapid ée en micros copiqu
et, en un autre sens, facile. Ce qui le prouve, c'est q uns par rappor t aux autres ? Il
Jllomenrs tous hétérogènes les
peut atteind re adéqu ateme nt la vérité ni la manq
D'où NOUS VIENNFNT NOS lOfES? Pour une histoire matérielle des idées... 185
184

faut, pour Aristote, réinte rpréter le terme de paradeigma: loin part, dont l'originalit é est d 'offrir des significatio ns qui dépas-
d'être une Idée toute faite et plus ou moins oubliée à l~quelie sent préciséme nt sa particulari té. L'exemple, pour reprendre
on s'élève rait par participatio n, le paradigme ~s t ce qui, littéra- ., un paradoxe moderne, est me mbre de la classe que, pourta nt, il
lement, se montre iz côté, à l'instar d' une auréole, ce qlii loge défirljt. Il n 'existe pas de tiers idéel au-dessus des événemen ts
sur les bords. Cela implique donc un rapport au discours: no~ particuliers , mais des arraisonne me nts d'effets, des formes
pas l'être-ro uge ou le rouge-en- soi, mais l'être que l'on dit momentan ément fixées, afin qu'elles vaillent pour d'autres
rouge-« la quiddité de chaque être, c'est ce que chaque être qu'elles-mêmes. L'exemple suit le phénomèn e linguistique du
e:>t dit être par lui-même [esti to ti én einai hekasto o légettû nom commun régi par un article défini qui peut être singulier
kath'autoJ » (Z 4, 1029 b 13). Par con séquent, cela suppose et unive rsel :potentiell ement, le papie r est bien ce papier qui
aussi un rapport au collectif: le « on-dit » de la rumeur publi- est en ce moment sur mon bureau, mais aussi tous les papiers,
35
que, de l'édu ca tion clans la cité, de l'apprentissage même de la le papier en généràl, le papier en tant que papier . Bien sûr, la
langue. Ce 011 quelconque par lequel un partage a lieu. contingenc e des événemen ts fait que tout change sans cesse,
Aristote tâche de tro uver une sorte de position médiane mais l'opération qui perme t de penser du papie r en tant que
entre la théorie platonicien ne des Idées ct la pratique sportive papier fabrique quand même une certaine idée du papier à par-
du discours sophistiqu e. Dans la Métaphysi que, la rhétorique / tir de nos expériences diverses de papiers toujours différents.
n'est en fair jamais très loin. Si l'on parle de dialectique, il faut
~TRE ET DEVENIR : tA DlAPORÉMA TIQUE COMME ART DES IMPASSES
bien réfléchir aux formes d'argumen tation, aux manières de
~nvaincre, aux façons de (faire) croire. Un des enjeux manifestes de l'inte rrogation métaphys ique
...
. Dans la Rhétoriqu e, on trouve deu'x modes de preuve : réside dans ce creuset de la philosophi e entre l'être et le deve-
l'enthymrm e et le paradigme . L'enthymè me est un syllogisme, nir dont les présocratiq ues avaient déjà dessiné les contours.
mais un sy llog isme lacunaire, troué, il y manque tantôt une L'étrange expression chois ie par Aris tote pour qualifier la
majeure, tantôt une mine~ re, tantôt une conclusion, mais la c substance» , to ti ên einai, donne d 'office un effet de dilata-

conviction n'en marche pas plus niai, car elle repose justement rion où l'être n 'apparaît ni dans la fuite troublante des instants
sur le travail de l'auditeur ou du lecteur qui doit compltiterce: ni dans la fixité d'une éterne lle présence, mais dans ce mouve-
qui a été « la issé de côté ». Po ur le dire de nouveau comm• ment qui installe ré trospective ment à partir de sa fin (au besoin
Pascal, « on n'est jamais si bien convaincu que par les raison• supposée) la forme prise par les événemen ts. Le terme de
que l'on trouve soi-même» . De même, le paradigme laisse Ul\tf c substance » a fait oublier le travail particulier de l' expression

partie de J'a rgumen ta tion au Jecteur OU n J'auditeUI< car dt et la tension temporelle qu'elle implique au profit d'une repré-
l' histoire raco ntée, des événemen ts ramassés, il faut encoiW sentation purement spatia le :ce qui demeure sous quelque
sa isir la va leu r pour interpréte r une autre configurati on d~ chose.
faits, en leu r donnant alo rs une tournure générale. L'exemple '\ JI faut ren oncer aux idées simples sur la m é taphysique ou
est simultaném ent singu lier er collectif. Dans le mouvemeù aux reconstruc tions de l'omo-thé o-logique. Chez A ristote, il
constant des événemen ts, il s'agit d'en isoler certains, de, leif s'agit surtout d'une ontologie du monde sensible, y compris
retirer de la circulation , pour mieux leur donner un style dans sa différence de degré (et non de nature) avec (•intelligib le
186 D'OÙ NOUS VTENNENT NOS JOÉ[S ? Pour une histoire matérielle des idées... 187

(c'est pourquoi on trouve une« matière intellig ible» [H, l04S rendus justement possibles par les actes. Il n 'y a pas d'abord
a 34J, lorsqu'Il s'agit de préciser les rapports entre quiddit' une faculté générale, puis des actions qui ont été ainsi rendues
., . . e, to
t1 en emtll, et passage entre acte et puissance). Tel est ce qui fait possibles; la faculté est issue des actes réels. De même, nous
·"'
que la substance une des ê tres n'est jamais ni tout à fait ell _ n'avons pas d'entrée de jeu une Idée du Bien mais l'action spé-
même ni tout à fai t une autre (l'être sensible ne constitue p:s cifique d'un homme quelconque, dont on peut tirer une cer-
un « genre», mais tombe, en fait, sous une pluralité de gen- taine valeur sur laquelle d'autres hommes s'entendro nt pour
res), car il ne s'agit pas, pour Aristote, de proposer une ontolo- la considérer comm e bonne ou pour la faire valoir pour d'autres
gie des esse nces qui l'empêcherait de rendre compte d actions, ainsi isolée de son contexte d'événements.
. d es
Pierre A ubenque résume exemplairement les enj eux du
contmgences u monde sensible· D'oü la nécessité d'en passer·
par le mouvement de la différenciation(« puisque la substance · texte de la Métaphysique: « La question: Qu'est-ce que
est, pour toute chose, cause de son ê tre, c'est en ces différences /'être? se ramène à cette autre : Que signifion s-nous lorsque
qu' il faut chercher quelle est la cau se de l'être de chacune de nous parlons de l'être ? C'est-à-dire encore : En quoi les hom-
ces choses » [ H 2, 1043 a 2-3]) q ui fait qu'aucune identité entre mes s'entendent- il s lorsqu ' ils parlent de l'être 37 ? » On n e
~tre, vérité et essence ne peut j am ais apparaître, de façon saurait séparer l'enquête sur le suprasensible des idées de l'in -
Impeccable, duns œtte pensée de la contingence où, sous l'om- vestigation minutieuse des formes de discours, des co~ figura-
~~e accueillante du même, les diffé rences inessentielles gy tions sociales et politiques, des supports et des institutions de
l_! tre quelconq ue sans cesse surgissent et forment des subs- parole dans lesquels se logent les actions des hommes.
tances par urtiwltJtion, de même que la syllabe est formée de En dénonçant la théorie platonicienne des Idées 38, Aristote
l'articula ti on de lettres (Z 17, 1041 b) . Comme le résume- ne renonce pas pour autant à l'examen des idées. Ill es conçoit
Anni«:k Jau lin: « Si l'on divise le genre matière par une diffé- simplement comme des sortes de scénarios exemplaires issus
œ nciation continue de différences en différences, alors "la der-' . des actes réels, des programmes d'action configu rés à partir de
nière différence sera la forme et la substance" (1038 a 26)36. » cas de figure s pécifiqu e. Les idées ne sont pas des sol litions
Cependant, entre l'immobilité nécessaire de l'être et le toutes tro11vées, mais des problèmes à dép loyer.
mouvement réel du devenir, la mé~a physique d'Aristote pro- Toute la pratique de ce que l'on peut appeler « diaporéma-
pose une distinction s usceptible de résorber l'aporie. Non de tique » consiste précisément à arpenter avec soin les apo ries :
l'annuler ou de la dépasser, m ais d'en laisser la tension trouver au début du livre B, Aristote exploite le verbe ·diaporesai, qui
d'autres voies de circulation. En distinguant l'acte de la puis· signifie « rech erch e r », m ais plus précisément « se trouver
sance, Aristote permet à l'être de l'actualité contingente et au dans l'emba rras »,ch eminer, littéralement, « à travers du non-
non-être de la faculté immobile de coexister pacifiqueme~ll chemin » (dia-a-poros). En fait, la difficulté tient à la contra-
garde ainsi à la fois la matérialité et l'identité du devenir, la riété même entre l'arrêt nécessaire pour demeurer dans l'apo-
constante création de formes et la cohérence répétée des signi- ~e (au lieu de l'abandonner, de passer à autre chose, de la
fications. Mais il y à antériorité de l'acte sur la puissance (9 8, contourner ou de l'ignorer) et le mouvement d'arpentage de
1049 b 5-24) :on ne choisit pas un acte dans un champ de pos- ces chemins qui se refusent. La diaporématique est une science
sibilités, les choix sont en fa it, par un mouvement rétrospectif, des impasses. C'est pourquoi le verbe apparaît dès la fin du
1
1.
'
'

j. li
.1

....!1
Pour une histoire matérielle des idées... 189
188 0'OÙ NOUS VŒ'NNENT NOS IDÉES ?

livre A, alors q u'Aristot e a fini la petite hisroire des opinions · importan tes : d'abord, le travail temporel du ta ti êtJ einai, qui
de ses prédécess eurs. Il en a montré le ca ractère bégayant et n' impose de forme qu'en prenant le point de vue du futur achevé
c'est bien dans ce béga iement même qu' il faut trouver la res- sur le présent en cours; ensuite, le mouveme nt même de la pro-
source propre à la parole. Il conclut donc : « Quant aux apories blématisa tion qui ne s'en tient pas à un sens déjà donné; enfin,
que quelqu'u n pourrait trouver en ces matières, nous y revien- le fait que le diapo ros passe aussi par un dia logos :dire, c'est dire
drons; car, peut-être en tirerons-n ous un chemin aisé en vue quelque chose et, surtout, dire quelque chose à quelqu' un. Ces
39
des autres apories à venir . » (A 10, 993 a 25-7) trois dimensio ns font que la mé taphysiq ue, dans ce premier
Nul hasard si Aristote utilise ce verbe au moment où il texte, est encore loin de la coupure radicale entre le sensible et
aborde la terrible difficulté du << maintena nt » (nun) dans la l'intelligi ble ou des Idées comme des formes toujours déjà
Physique, puisqu'il faut le définir à la fois comme la forme par existante s dont les apparenc es du m onde ne constitue raient
excellence sous laquelle le temps apparaît et comme l'inces- que les contingen tes copies. Au contraire, le propos aristotéli-
sante évanescence qui le rejette du côté du« ce qui n'est plus- cien, dans ces textes que l'on a rassembl és après coup et aux-
40
ou du «ce qui n'est pas encore » :heu reuse aporie où le quels on a donné ce nom nouvea u de « m é taphysiq ue »,
consis~e à saisir la figuration temporel le et l' ancrage dans une
Mainten ant éclate da ns toute sa dens ité problématique. Le
temps de l'existence nous entraîne a insi dans des processus historicité des formes dans lesquelles se contracte nt des situa-
sa n~n (au double sens de manque de finalité et d'absence de tions. En ce sens, une idée n'est rien qu'une contraction de
clôture), or en liant ques tion de l'être et problème de significa- scénarios; elle est l'auréole qui cerne des événeme nts, à la·fois
tion, la métaphy sique place le champ des expériences sous le pour les rendre plus écla tants et pour en brouiller la contin-
point dé vue du logos e t de la finalité d' une recherche, arrëtanl$hl;;\l. gence au moment où ils sont sur le point de disparaît re tout en
ainsi de fa çon provisoir e les flux d'existen ce pour mieux y les rendant, du coup, disponib les pour compren dre d'autres
apercevoi r des contextes probléma tiques: positionn er le r m:o..-,...,. phénomèn es. Les idées sont un suppléme nt in essentiel et, cepen-
rant de la vie dans les culs-de-sac du sens permet de leur dolll!#Hir.il dant, indispensable à la survie des hommes, parce qu'elles son t
ner la tournu re inédi.te de problème s qui, du coup, valent ......., t~.~· moins des rémltats d'office acquis que des problèmes rendus
pour d'autres expériences. . uisibles.
Telle est la dynamiq ue étrange de ces indispensables Ces problème s sont, bien entendu, ceux que les membres
ries. Sophocle parlait de l' homme comme d' un être panln:n.W•'IIal d'une société se posent à eux-mêm es. Ainsi, les idées changent
aporos, « plein de ressources sans ressources », fourmi! à la fois en fonction des réseaux qu'elles constitue nt et des
chemins sans chemins. C'est justemen t dans cette absence enjeux spécifiqu es des cultures dans lesque lles e lles sont
voie ou de ressource que constitue l'aporie, dans la exploitées, détournée s, enrichies, réappropr iées, oubliées. Si la
tion arrftée d'un moment d'existen ce, que l'ahm1tf~tnr~~• diappréma tique suppose un dialogue, c'est que la parole a pris
ressources sous la forme d~ problème s se fait sentir. une valeur qui n'est plus immédiat ement dépendan te du sujet
En effet, s'il ne s'était agi que de bloquer des flux et qui l'énonce. Les interlocu teurs sont a priori égaux dans leur
ser des solutions, le sens de la métaphysique serait pouvoir de disposer (de) la parole. Le dire est désormais ouvert
policie r ou gestionn aire. Mais il faut saisir trois di au contredire. D'où la nécessité, pour Aristo te, de faire face au
190 D'OÙ NOUS VTENNEI'IT NOS IDÉCS ?

défi sophistique et de régler les tours de parole légitimes en


trouvant le principe de non-contradiction dans l'ordre même
du discours : il n 'est possible de contredire l'autre que si l'on
tient une position identique et qu'on ne se contredit pas soi-
même en un même instant. L'égalité des logoï e't leur confron-
tation dans le dialogue sont devenus les seuls moyens d'accès
ou de formation de la vérité. C'est sur le fond culturel de l' agôn
que se dispose la valeur des logoï. LES POTINS DE PROTAGORAS : POLITIQUES DE
Ainsi, non seulement la dimension publique est-elle indis- LA PRÉSENTATION ET SOPHISTIQUE DE LA TRANSMISSIO~
pensable à la production des idées et des vérités, mais surtout
chacun-est en quelque sorte travaillé par les positions contrai-
res, séduit ou détourné de soi par le cours d'une discussion
étonné ou enrichi par des propositions inconnues, confort~ La rumeur, elle aussi, es t une dé~sse
Hésiode, Les travaux et les jours
dans sa position d'origine par des trouvailles que seule l'oppo- '
sition l'a amené à imaginer. L'enjeu politique est évident:
Lorsque le mot« présentation» est affiché au début d'un
l'émancipation naît de ce travail des discours qui ne laisse
ouvrage, il passe naturellement inaperçu. Quoi de plus évident
jamnis une parole pleine de sa substance sans y (re)disposer les .
paroles contraires~ ' . Il est symptomatique que le genre du dia- ../
que d'écrire quelques pages pour mettre rapidement sous les
yeux des lecteurs les points importants des textes qui suivent ?
log~e prenne de plus en plus la place des paroles prophétiques
Il ne s'agit guère que d'introduire à ce qui sera transmis.
et des traités versifiés. La forme ordinaire de la prose dans
Pourtant, la question même de la présentation doit être posée et
laquelle chacun peut affronter les positions de l'autre, l'écrit
le retard délibéré, ici, pour en parler (choisir le dernier chapitre
qui aplatit la posture hiérarchique de l'énonciateur contri-
pour en dessiner les figures propices) permettra de prendre le
buent, eux aussi, à cette reconnaissance du quelconque et de
temps de l'examiner avec soin.
l'inessentiel. Même si Aristote a l'air d'en arrêter définitive-
On pourrait, en effet, adopter diverses façons de présenter
ment le cours, par exemple dans la reconnaissance des quatre
causes dont ses prédécesseurs n'avaient perçu que des brib6. c~ q~e l'on a~ dir:: .raconter une fable, partir d'un potin,
incomplètes, c'est surtout au principe historique que l'on'doitf
decnr~ u~ schema, ecrtre sous forme de propositions logiques,
recounr a l'étymologie, prendre un ton docte, adopter l'allure
s'attacher: désormais, la vérité bégaie.
de 1~ conversation, favoriser l'aphorisme, ch ercher de soigneu-
ses tmages. Chacun de ces choix pose un problème de trans-
~ission. Selon le sujet dont on doit traiter et le lecteur que
, 1~n ~uppose, mais aussi en fonction des supports de la trans-
mJ~Jon (qu'ils soient matériels, comme le papier ou l'écran
ou Institutionnels, comme le fait d'écrire ici un ouvrage cens~
0 1 OÙ NOUS VTI:NNtNT NOS rotES ? Les potins de Protagoras... 193
192

être « savant »), les possibilités ne sont pas si nombreuses: en «Si donc tu es en état de nous démontrer [epideixaiJ plus clai-
r~ment que la venu peur s'enseigner, ne nous refuse p.1s cette
l'occurrence, on pourrait à la limite partir d' un potin, non s'y
demonstration [epideixon}.
arrêter; on pourrait g lisser quelques aphorismes, certaine- - }e ~e te la ref~serai pas, Socrate; mais voulez-vous que je vous
ment pas s'en contenter; la conversation n 'est pas vraiment la prese~te [eptdeixo J, vieillard parlant à des jeunes gens, sous la
permise, le dialogue autorisé avec suspicion; quant au style forme dun mythe, ou sous celle d'un discours explicatif 7,.
fig uré, on ne doit pas exagérer, car le lecteur empli d' une sage Bea.ucoup de~ auditeurs lui répondirent de faire comme iJ vou-
drn~t. « Eh b•~n, dit-il, il me semble qu'un mythe sera plus
science ct d'attentes innperçues se méfie d'images qui sem-
ngreable [chanesteron, plus gracieux]•. »
blent rendre trop séduisa nte l'austérité nécessaire des connais-
sances (Buffon déjà passa it pour un zoologue douteux tant il
. Prot~g~ras évalue la ; ituation, offre des modes de présen-
écrivait bien), comme s'il fallait que l'écriture savante s'instal-
tatwn d1fferents, et quand il lui faut choisir, élit le mythe sans
lât à cinquante mètres sous la surface de la mer, là où les cou-
. doute po~r mieux s'inscrire dans la différence d'âge qu'il a
rants turbulents èt l'écume éparpillée de l'écriture s'évanouis-
d'office f:ut rem~r~uer («, vieillard parlant à des jeunes gens »).
sent dans le calme plat des pro fondeurs de la réflexion.
Cepe.ndant, la reference a la grâce (charis) est importante, car
La bibliographie maté rie lle a s uffisamment montré com-
la grace est une composante de la relation politique.
mt!nt les formes de publication pouva ient infléchir les récep-
:our les Grecs, la clwris est une conséquence Je la libe rté :
tions et participer à la production de sens des œuvres pourquy-
le cnoyen qui p.a~v i e nt à une autonomie domes tique peut
IJ « profondeur >~ remonte en fait à la surface. De même que la
consacrer son lo1s1r aux affaires publiques. À la maniè re des
perspective en peinture permet des effets de profondeur, les
nobles, il entre dans des relations qui ne sont pas tenues sim-
appareils du discours savant autorisent les effets de sens. Cela
plement par le besoin de vivre ensemble, mais par les bonnes
ne signifie pas que l'on ne sort jamais des illusions, mais que la
g.râ,ces et les be lles actions. Comme le souligne Aristote, « une
transmission de la vérité est partie prenante de la vérité de la
c~te est 1~ communauté des lignages e t des villages menant une
transmission (ce chiasme contribuant lui aussi à une certaine
v~e parfaite et autarcique. C'est cela, selon nous, mener une vie
logique de la réflexion qui aime à retourner les évidences dans
bienheu reuse e t belle. Il faut donc poser que c'est en vue des
la ra pidité d' une formu le). C'est pourquoi mieux vaut poser
belles a~tions qu'existe la communauté politique, e t non e n
des problèmt!s génér.1ux J partir d'un cas - la construction
vue de v1vre ensemble 2 ». Émile Benveniste a montré combien
même du cas de figure fai sa nt partie des techniques de présen-
1~ grâ~e suppose plus la gratuité d' une prestation que l'obliga-
tation à scruter. tion~ un retour et d'une contre-prestation3. Ce tte grâce sou-
LA GRÂCC oc LA l'HCSt:NTi\TION
verame, ch ez les Anciens, n 'offre pas de caractère absolu.
~hacun doit savoir en user pour que l'ordre de la polis fon c-
Ainsi, lor~que Socrate demande à 1'\-otagoras de lui montrer-~·•w-•~•
tionne au mieux. Ainsi, le terme de charis désigne aussi bien
quoi la vertu pèut être en seig née et transmise, en quoi la poli,
c'ia grace,
• 1a fave ur avec tous ses dons et complaisances que la
tique est une technique dont il serait possible de faire reco ·
l nnalssance qu1· lUI· est due; il embrasse tout le domaine
' de
prentissage, le sophiste lui répond-il en proposant au choix
a largesse, de la prévenance et de la réciprocité, ainsi que la
mythe ou une explication :
194 D'OÙ NOUS VTENNENT NOS lOfES ? Les potins de Protagoras... 195

façon agréable, amène et gracieuse de se comporter entre dona- . d'un choix, puis par l'élection d'un mythe. Le mode de présen-
teur e t bénéficiaire. Nous n 'avons pas d 'équivalent rigoureux tation ne vient pas en plus, comme la décision de faire du pas-
pour ce mot, encore que cl1t1ris corresponde sensiblement à ce rel plutôt que dè l'encre de chine, au contraire, il appartient
que recouvrent les verbes plaire et complaire 4 ». La grâce déjà à l'argument de Protagoras, comme le marbre dont les
ordonne un lien social qui passe moins par la supériorité de la veines font déjà partie du corps que l'artiste va sculpter.
force que par la puissance de la générosité. Elle fait de la société
un /ows amœnus, un lieu amène, où l'am itié l'emporte sur la [;'APPR ENTISSAGE D E LA VERJU

rivalité. Comment le sophiste justifie-t-il que la vertu politique relève


Christian Meier a sa isi l'importance proprement politique bien d'une technique et fasse l'objet d'une transmission, m ême
de la g râce dans un moment oü la noblesse grecque perd de son si les meilleurs politiques comme Démosthène semblent inca-
pouvoir effectif: << Lorsque, au cours des siècles mouvementés . pables de faire de leurs propres enfants des hommes aux ver-
de l'époque archaïque, l'auto ri té de la tradition cessa une tus aussi éminentes que les leurs (ainsi que Socrate le fait iro-
bonne fois d'être une évidence incontestable, les nobles ne niquement remarquer) ? Protagoras propose d'abord une
sui·en t pas toujours s'adapte r à la vie collective5 »,avec pour comparaison imaginaire qui permet de mieux réaliser ce que
résultat la mise en place de régimes démocratiques où les chacun a littéralement sous les yeux :
nobles jouent, cependant, un rôle primordial, quant aux mode~
de gestion de la cité, aux maniè res d'argumenter et de juger Supposons que la cité ne pût subsister sans que nous fussions
des événements, aux styles de vie et de langage. La grâce est la tous des flûtistes, chacun dans la mesure oi• il en serait capable;
que cet art aussi fût enseigné à rous et à tous publiquement et
puissance des faibles, une disposition sociale imaginée à partir
dans le privé [kai touto kai idia kai demosia], qu'on châtiât
d' une non-adaptation 6 . En liaison avec l'aidos (la pudeur, la quiconque jouerait faux, et qu'on ne refusât cet enseignement
honte, le re$pect), la grâce cherche la conciliation plutôt que à personne, de même qu'aujourd'hui la justice et les lois [nomi-
l'affrontement, l'émubtion des générosités plutôt que les mon, règles, prescriptions conformes à l'usage] sont enseignées
g uerres intestines. C'est pourquoi elU: est, pour beaucoup, un à tous sans réserve et sans mystère, à la différence des autres
métiers- car nous nous rendons service réciproquement,
art de la parole, aidée en cela par Peitho (la persuasion). La
j'imagine, par notre respect de la justice et de la vertu, et c'est
grâce ne peut se réduire à quelques banalités esthétisanre's, elle pour cela que tous sont roujours prêts à révéler et à enseigner
compose un des modes fondamentaux des relations politiques· la justice et les lois [nomimaj -, eh bien, dans ces conditions,
Uusqu'au «charisme» problématique de certains tyrans). [ ... ) est-ce que tu crois, Socrate, me dit-il, qu'on verrait plus
Quand Protagoras choisit donc· le mythe en raison de son souvent les fils des bons flûtistes l'emporter sur ceux des mau-
ca ractère « plus gracieux » pour ~ es jeunes gens, il montr~ vais ? Je n'en crois rien quant à moi, mais je pense que celui qui
aurait le fils le mieux doué pour la flCne le verrait se distinguer.
immédinteme11t, clans son mode de présentation même, com· (327 a 4-b 9)
ment la vertu du lien politique peut être tran smise. À laques· \

rion de Socrate qui lui réclame une présentation argumentée Évidemment, tout n'est pas seulement une affaire de don
du fait que la vertu politique serait transmissible et enseigna- personnel. Protagoras avait auparavant rappelé que l'éducation
ble, Protagoras répond déjà implicitement par la grâce offerte commence au plus Jeune âge, mais les riches ont l' avantage
' 1.
196 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IOEES
Les potins de Protngorns...
197
1 urs en fants a, l' ec
, ole pl us long temps. Le sophiste.
d'envoyer e . 11 . sur les modes de reproduction parler g rec, parler correctement, voire parler tout simplement,
f. . donc aucune' uswn . d'
ne se aJt. . t sur 1es qua 1.Ites
, de'S J·eunes gens: celles-Cl epen- mais aussi être Grec, être un homme digne de ce nom, voire
des savon sde te. de 1eurs ta 1en t:;· nature
' ls' elles résultent aussi être un homme tout court. L'apprentissage quotidien de la lan-
dent' sans· ounent qu , on leur a procuré. Cependant, l'impor- gue mate rnelle est en même temps une éducation civique et
de 1ensetgneJ
. à la teneur quotl'd', tcn ne et parfois implicite de l'ap-. un enseignement moral. La m~.diation du langage est immé-
tant tJent
. • f .
Il faut par OIS ecn d~ 're et expliquer telle pratique diatement appropriation des règles communes. À l'instar de
prenttssage., '·s l'exemp le mem • ede tous ceux qui entourent nombre de tribus dans le vaste monde qui se désignent elles-
l
ou. te usage,. on matpu 1.s l' a do 1escen
- t et l'adulte offre d'office .des mêmes d'un nom spécifique qui renvoie en mê me temps au
~oute
,
le Jeune ga tç , l es la réciprocite soc1ale fait d'être un homme, les Hellèn es trouvent dans le foyer d'un
1. . d . reg es commun ·
actua JSattons e::. . .. t qu'elle se (per)form e dans seul nom leur diffé rence d 'avec les bnrbnroï et le ur identité
. f me les Jeune:; autan , . . d'êtres humains.
des usage:; . or , ls 1es p lus sun
. plus ~ .· indications, ·eclaJrctsse-
les se rv1ces mutuc ·ons Ce so nt bien On doit noter que tout le dialogue recourt de façon obses-
ues critiques ou correct! . '
ments, remarq ' ' d. ti·on~ t1lli servent à transmettre les sionnelle à la quê te du juste nom e t de la bonne désignation,
d tes ces me ta ~ _./
enten usages
u, tou de la comm~n.au te,, l'important est qu'e lles sorw c'est un dialog ue onomastique, comme s'il me ttait en œuvre la
justes
valeur instructive et immédiatement sociale des nominations.
tnmsmises de façon im~e~iltAlteh. , es sa n s doute v e rs 445, D'autant qu'à ces noms sont aussi associés des effets d'étrangeté
· so n arnvee a t t!n . . .
De put s . . .1.te r de P'ent · -le's' o rlaloiquecelui-cJfatt (Pittacos a été « nourri dans une lang ue barbare" [341 c 9J et
Prot<~goras 50 est un ' .
hmt '
, do ne pour toutes les déci-
l<1 Citoyennete I1 '
Prodicos venant de Céos est chargé de donner /es sig nifications
passer en 4 sur ' . l g rande aux membres de des termes de son compatriote Simonide, qui diffèrent du grec
1. · ne unportance P u.5 ' .
sions po ttlques, u . . ltt'plication des tâches judJ- d'Athènes) qui font que la question de la tra n smission passe
, d la mduJt une « mu ' l
la. cite, udcoup cc·tes magtstratures
. . potJr leS"quclles on fa it appe aussi par la problématique de la traduction.
.
cttures et es pett . • d la démocratie renforcent Dès le début du dialogue, l'ami de Socrate s'é tonne d'ap-
b ·d les 1nesom::. e '
pe~Jtes gen~'
· , .
à de .. I idéolo i ue du corps civique; celle-.CJ, prendre qu' une personne a plus reten u l'attention de Socrate
le souct de co~c:;to~ . _,g quiert par les traditions famiha- que le bel Alcibiade pour lequel il éprouve des sentiments si
faute d'école republtcat~e,l: acfq atJX fêtes des communau- clairs et il lui demande : « asto è xéno », un ci toyen ou un
1 . . . t'on des en ance
les et a partJctpa' , f . f n ilier pour un étranger ? Le terme d'nstos désigne d'abord gén éralem ent Je
, 7 C'est bien ce modè le tout a a tt ill .
tes » · · • de l'avant. «citadin »,ava nt de renvoyer dans la langue du droit athénien
Athénien que le sophiste met . plus évi·
au fait d'être« citoyen » même si l'on habite une bourg ade
com pa ra1son encore
Il utilise en suite une autreh h . 1 ' tre qui nous a 9
, éloignée de la vil!e . Comme pour hellenizein, valeurs généri-
si tu c erc ats e mal
dente: « C'estcomme . ' ] (3?7 2-328al)En que è t identitaire se cheva uchent. 0~ la personne savante qui
1
enseigné à par er 1e grec [h. elle111zern . . » ,11•- e •
omme il baigne
. d n . sa langue ma terni:! e c a paru plus be lle encore que le jeune Alcibiade aux yeux de
b
fait, l'enfant atgne a :; ' • · nplicitement-
. · 1 ~ C'est -. 1a encore 11
Socrate est bien un étranger: Protagoras d'Abdère. Et, de plus,
dans les formes de vie sooa e . i b hellenizein : un étranger qui en amène d'autres avec lui et qui m en ace d 'en -
J · lie, p..
.tnutq "' r lus
'- différentes significations tu ver e
traîner ailleurs de j eunes Athéniens qui voudraient le suivre
Les potins de Protagoras ... 199
198 D'OÙ NOUS VIENN[N'f NOS IDÉES ?

nous, et que, s'il pouvait prendre la parole [phonèn], il nous


dans ses pérégrinations. L'enjeu civique (peut-on apprendre la
dirait : « Vous êtes de plaisants personnages, Socrate et Protagoras :
vertu?) recoupe l'enjeu identitaire (que font ces étrangers à la toi, Socrate, qu~ niais que la vertu pût s'enseigner, voici que tu
jeunesse athénienne ? quels modèles de vie apportent-ils avec mets rous tes etfons à te contredire en démontrant que tout est
eux ? quelle valeur de la migratio11, et non pas même de l'im- science, la justice, la tempérance, le cour.tge, ce qui est le plus sûr
migration, supposent-ils 10 ?). m~yenqu'?n peute~seigner la vertu[ ... ]. D'autre part, Protagoras,
Cependant, le tort manifeste de Socrate est de s'en remettre qlll avait d abord JTUS en fait qu'elle se pouvait enseigner, semble
t'rop simplement aux noms eux-mêmes, alors que Protagoras maintenant s'appliquer à se contredire. » (361 a 4-c 3)
cherche des modes de présentation. Celui-là croit au dictionnaire
On pourrait certes remarquer que l'apprentissage de la
des .idées reçues, celui-ci à la grammaire de la vie commune11 • Le
vertu passait, pour Protagoras, par la technè alors que, pour
nom devrait permettre de reconnaître l'identité de celui qui a
Socrate, la vertu est enseignable parce qu'elle relève d'une
droit de cité, la grammaire régule les formes de présentation
dans lesquelles les idées circulent et prennent sens dans la cité. Il épistémè, d'un savoir. Les deux positions ne son t donc pas
strictement identiques. Mais il faut aussi reconnaître que c'est
faut l'étranger d'Abdère pour faire apercevoir au parfait Athénien
Socrate lui-même qui parle d'abord de la technè politikè avant
qu'est Socrate (lui qui se targue, lors de son procès, de n'être
jamais sorti du territoire d'Athènes que pour combattre .d~s de glisser de l'apprentissage de la vie politique à l'enseigne-
ennemis) que l'apprentissage de hl vertu et la technique politiqué"' ment de la vertu et que le sophiste ne fait que reprendre là ses
Lies amitiés sont affaire d'éducation et ne relèvent pas simple- propres indications. Tout au plus Protagoras présente-t-il dans
le dialogue comment il sait « rendre les autres habiles à parler
ment d' une naturalité (spécifiquement at hénienne).
Il est, en effet, caractéristique de ce dialogue de Platon que
[legein] » (312 d 6-7). Legein signifi e aussi: mettre ensemble,
recueillir, rassembler, compter, ranger, en plus de dire, célébrer
Protagoras y apparaisse il l'occasion malmené par la verve socra·
ou penser. L'art du sophiste consiste justement à recueillir et
tique, réticent à poursuivre la joute et doive avouer à la fin qu'il
ranger les appareils de pensée afin de les faire servir à bon
s'est contredit, ce qui n 'a rien de tellement étonnant dans la cri·
tique des sophistes que mène Platon; pourfant, ce qui l'est plus escient, en parvenant à transmettre aux jeunes gens ou aux
est la façon dont Socrate semb le sous le charme du sophiste, citoyens les formes mêmes de la transmission que représente
toute véritable politique 12 • Une cité, un pays où l'on ne trans-
parfois assommé (« comme si j 'avais reçu un coup de poing d'un--
met plus la langue avec toutes ses subtilités et ses histoires
bon pugiliste, je me sentis dans le premier moment tout enténé-
bré » (339 e 2]), pris lui aussi dans certaines contradictions, se parfois conflictuelles avec les autres langues ou les accents dif-
lançant dans un long discours alors qu'il avait réclamé un di~l':
férents, où on ne transmet plus les héritages et les formes de
gue à réponses brèves, a'doptant des'pratiques quasi-sop~~st1• vie avec leurs logiques immanentes et leurs rapports à d'autres
• gues, et concluant à l'étonnement général que leurs posltlont' configurations culturelles, risquent de tourner court.
'\
respectives avaient rigoureusement pivoté : C<;>MMÉRAG E TRANSCENDANTAL ET TRANSMISS ION ACADÉMIQUE

Or, il mo! semble quo! no~re di'scours [logos) même, en arrivant~ Dans le mythe de Protagoras, Hermès, petit dieu des messages,
sa conclusion, devient comme notre accusateur et se moque de des carrefours et du commerce, transmet aux hommes, de la
200 0'OÙ NOUS Vli:NNENT NOS IDÉES ? Les potins de Protagoras... 201

part de Zeus, les moyens de mettre ens:mble, de fair~ parler les autres sources de potins : c'est ainsi qu'une théorie des
J~éeS pe~t s'affirm~r contre les opinions du vulgaire ou plu-
15
dans les désaccords et les concordes poss1bles tous les citoyens,
également savants dnns l'art du po l ~ti.que, mais plus ou moins tot contrumdre certames opinions à apparaître comme opinion
experts dans la vertu politique. Une l01s que les hommes savent et non comme vérité, autrement dit comme un énoncé tout
comment se mettre ensemble, alors ils peuvent transmettre à entier circonscrit dans les apparences. Il ne faut donc pas pen-
d'autres hommes, ainsi que le fait Protagoras, comment exercer ser qu'existerait, d'un côté, la vérité avec ses formes propres, et
leinement let;r mission de citoyens. Même Socrate qui sem- de l'autre, des opinions sans valeur éminente. La vérité est
~lait <Ill départ si réticent à l'admettre reconnaît à la fin du dia- construite dans l'ordre des opinions comme ce qui en arrête Je
logue que Protagoras, sans l'avoir directement convaincu, paraît mouvement et la variabilité pour mieux faire ressortir: dans
bien lui avoir « transmis >> sa position u. ces commérages d'agora, la vacuité nécessaire d'un deve~ir. La
Mais qu'en est-i l de la trnnsmission même du dialogue? question de la doxa n'est pas séparable des formes sociales Je
Socrate le rapporte à un ami, un de ses lwtairos, mettant donc validation du potin, de même que la question de la vérité s'ar-
en scène d'entrée de jeu les modes usuels de transmission des ticule sur une sorte de commérage transcendantal- un com-
nouvelles, des discours, des événements à Athènes. On pour- mérage sorti de sa circulation entre les hommes pour mieux
n1it croire que Platon élèv: ninsi le ~o~~mérage à la dign.ité)e figurer au fronton d'un temple dédié à la sagesse. Alors que
t.1 dia lectique, s'il ne fallait penser a lmverse que la phdô'so- doxa peut signifier« gloire » et « considération sociale »,on
1hie pl:ltoniciennc trouve d' nutant plus de crédibilité dans n'en retient que ce jeu des apparences que l'on oppose alors à
l'univers nntique qu'elle repose souvent sur 1a transmiSSIOn
F . . 1a
la vérité: la meilleure façon de vaincre des adversaires dans
plus habituelle des potins. On peut rappeler, par exe~ple: que cette lutte pour la considération consiste à ne pas simplement
Le (1llnqul't est un récit fait par Apollodore de Phalere a' des confronter sa vérité à la leur, mais bien à imposer sa vérité
mnis et des conna i:;s;mces; or, Apollodore commence par evo- contre feurs opinions, à se donner le monopole de la parole et
quer la rencon tre quelques jours plys tôt a~ec un.e de ses du sens, et à faire comme si ll!s rumeurs n'étaient que des
connaissances qui lui avait justement demnnde de lUI rappor- bruits.
ter ce qui s'était passé en cette fameuse soirée entre.Agathon,· ~thènes, à la différence de nombreuses cités grecques, ne
Alcibiade et Socrate, Œr il e n avait entendu parler par quel- possede guère d'institutions par où la tradition et l'histoire de
qu' un qui le tennit de Phénix, le fi ls de Philippe, mais qui n.e ~ille sont assurées et transmises de génération en généra-
sava it pas tous lcs. détails et qui lui avait affirmé que lut, tion: pas de mnêrnon es, d'experts en souvenir comme tels
Apollodore, pourra1t . 1es 1til· d onner,
' et, de fa1·t, Apollodore
. les l'éloge funéraire (epitaphios) donne l'occasion de rappeler les.
• • , . d'
connnn grace au reCit un certam ns o e , . A . t d' me un peut hommed hauts faits du passé, mais c'est à peu près la seule tradition
qui allait toujours nu-p1e . dse t qu1· etait
· · un d es amoureux . t
\officielle. La trans miss ioh se fait immédiatement dans les
.· 11 e du désir de pottn
Socrate ... route l.i structure tra d1t10nne e~!nples, les récits, les figures que mobilisent les orateurs
lance ainsi sur la piste de l' anrour • 14
,
. de commerage,
dan~ les assemblées de la boulè où sont prises les décisions
En même temps, comme pour tout exerc1ce , collectives
. · ou' J''unportance des pottns
·d' · et des rumeurs'6. JI
.
il fnut affirmer la valeur d u s1en,. d' ou, une 1u tte pour ecarter
faut attendre la toute fin du yc siècle pour que des « archives »
202 0' OÙ NOUS vrENNLNT NOS IDÉES ? Les potins de Protagoras... 203

soient conservées dans le Metroo11, que ce soit sous forme de auxquelles ils avaient soin de ne jamais se trouver devant
papyrus, de tablettes ou de stèles gravées. Ma_is ce~a ne ~ignifie P~ot~goras_de manière à lui faire obstacle: chaque fois qu'il
pas que )'on puisse trouver là une idée de copte preservee pour fatsatt demi-tour avec ses voisins de première ligne, les audi-
les temps à venir qui permettrait de transmettre le contenu teurs de l'arrière, avec ·un ensemble admirable, entrouvraient
d'un original. Il est caractéristique que ce que nous appelle- leurs rangs à droite et à gauche et, par une marche circulaire
rions des copies aient autant et parfois plus d'autorité que les se r~tr~u~aie_nt derrière lui :c'était merveilleux.» (315 b 3-7)
« originaux »,suivant ainsi les valeurs orales que l'o_n a déjà Üft tl s agtt bten pour Socrate de se dresser résolument devant
vues. Car la tradition est éminemment orale : le potm est la le sophiste, de faire obstacle à ces évolutions enchanteresses
forme par excellence de la transmission, une technique collec- de l'arrêter dans sa démarche. Toute cette mise en scène des~
tive de l'art politique. sine en creux les formes orales des performances sophistiques
Platon, à l'instar d' un bon sophiste, y décèle une façon de et leurs séductions inutiles.
-·présl!nter sa philosophie, de la mettre à l'épreuve immédiate ~ua nd,_ par la sui te, Socrate réclame de Protagoras une
de sa transmission, peut-être même de s'en servir comme outil «presentatiOn» (epideixis) de sa proposition initiale, Platon
polémique et organe de publidté 17 . C'est pourquoi on ne sau- en orchestre bien toute l'importance, au point de mettre soi-
rait trop prêter attention aux m~s~s en ~c-èn~ de_s _dia~og~es, :~ gneusement en scène ses propres dialogues. Pourtant le fait
lieux, aux interlocuteurs, aux rectts- element:. mdtspensal:ifes ~'écri~e cette présentation, de la transmettre ainsi par la fixa-
au bon usage du commérage. non d un texte archivable plutôt que remémoré ne va-t-elle
Dans le ProtagurcJS, c'est Socrate lui-même qui raconte à pas exactement à l'encontre de tout le propos platonicien, puis-
un ami comment le jeune Hippocrate est venu le voir avant le que, comme Socrate le dit, ou plutôt comme Platon l'écrit à un
lever du soleil pour qu'il plaide en sa faveur auprès de moment, « les livres ne peuvent ni répondre ni interroger »
Protagoras, tant il désire que le sophiste lui enseigne la culture (329 a 3-4) ?
(paidt>itl) et le rende digne d'être un hol)·u ne libre. Mais c'es~ ~'es~ a~paren;ment le sophiste Protagoras qui impose un
après que les questions habituelles de Socrate l'eurent am~ne ·~odele ecnt plutot que le philosophe Platon. Pourtant, même
n .wouer qu' il aurait honte de passe r lui-même pour,sophtste st Protagoras prend comme exemple d'Çducation immédiate de
qu'ils se dirigent tous deux vers la maison où loge Pro~a~~ras. la_vertu po!iti~ue la lecture 18, on voit bien la présence encore
'Le terrain du potin est déjà bien préparé, puisque l'actlvtte du mtxte du dech1ffrage de l'écriture, de la vocalisation nécessaire
sophiste est comparée à celle d'un marchand qui débite.~es et de la J~ém~risation 19• Néanmoins, le modelage des citoyens
denrées dont l'5 me SI! nourrit et qui bit valoir de mante~e par les l01s sutt, pour Protagoras, l'exemple de l'apprentissage
équivalente tous les pr~duirs de son ct~mmerce sans en connat-
d )'' .
e ecntu.re : « De même que le maître d'écriture, pour les
tre les vertus propres. Enslllte, · · c h ez ca 11·tas où se trou-
. 1a vtslte "\ enfants qut ne savent pas encore écrire, trace d'abord les lettres
.
vent réunis les sophtste:> d onne 1"teu a, un spec t ac le. décrit avec av~c son s tylet et leur remet ensuite la page où ils devront
une ironie mordante qut n , epargne
· , pas ces e'trangers autour
5
,U1Vre docilement l'esquisse des lettres, ainsi la cité, traçant à
.
desquels gravttent 1es Jeunes
· At h emen:;
' · · .· « La vue de ce chœur
• 1avance le texte des lois, œuvre des bons et anciens législa-
. · 1
me donna une g ran d e JOte, par a b,caute' d e~· e'volutionsgrace teurs' obi"tge ceux qut· command ent et ceux qui obéissent à s'y
204 D'où NOUS VIENNENT NOS IDéES?
L<'s potins de Protagoras... :ws
conformer. " (326 d 2-d 8) Il s'agit là de mettre en vnleur, non 21
millénaire :quelle institution pourrnit aujourd'hui se préva-
les approprintions éventu ellt>s des lecteurs, mais la technique loir d'une telle durée ? Cela ne signifie pas qu'il y ait une doc-
mnchina le de la soumission aux lois, dont nous avons vu le
trine ésotérique (en particulier de « la théorie» des idées),
c.uactère problématique pour les Andens. ·'
propre à l'Académie, qui doublerait les dialogues exotériques
C'est exa ctement œtte tech nique que critiquP. Isocrate
qui ont été publiés et conservés 22 , mais un apprentissage des
lorsque, un demi-siècle après le passage de Protagoras et avant discussions nécessaires et de l'usage de la dialectique pour
la création de l'Acadé mie, il installe n Athènes son école et pouvoir devenir à son tour« père et protecteur » des textes.
rédioe entre autres liLl ouvrage intitulé Contrt.? les Sl1phistcs. Il
0 L'oralité mise en scène dans les dialogues platoniciens
y affirme qu' ils « prétendenr lui [l'élève] tnmsmcttre la science constitue à la fois une récupération des procédures tradition-
du d iscours de hl même fa çon que celle de l'écriture ». Or, pour nelles de mise en sens et une appropriation de nouveaux sup-
[socra te comme pour Platon, c'es t L1 transmission orale que ports intellectuels: l'écriture, d'un côté, l'institution académi-
l'on doit préserver avant tout, y compris par une institution- que, de l'autre. C'est ainsi que le support socia l du comméwge
nalisation bien p.:-nsée de la lecture. Cdui qui a écrit n'est plus dans b cité peut trouver une autre dimension historique dans
lù pour répondre aux questions ou aux critiques: le discours le compagnonnage du sens que produit l'Académie- compn-
écrit est sans p~re pour e n protéger et en révéler la vérité.
gnonnnge dont la formation demeure fondée sur le lien pédé- .
Comment f,lire en sorte de transmettre un écrit qui puisse . 21 j'• . . d
rastique · : mst1tut1on u sens passe aussi par une institution
toujours être protégé, qui puisse « répondre» comme de lui-
du sexe, car ce sont n tous ces niveaux qu'il faut penser ce que
même? recouvre le fait de << transmettre ».
11 ne faut pas oublier que, si PLtton a légué de nombreux Dans une certaine mes ure, on peut même voir émerger la
di~logucs à la postérité, il a aussi bissé derrière lui l'Académie.
philosophie justement en ce moment particulier de l'histoire
Autrement dit, toute une é.:ole où sont transmis non seule- grecque où les formes et les usages de la transmission deve-
ment les textes eux-mêmt':>, mais aussi une certaine tradition naient fort problématiques : fa métaphysique pourrait alors
de leur interprétationè0. D'une g~nùation à l'autre, le sens des passer non seuleme11t pour une sorte de commérage transcen-
œuvres peut être maintenu :chacun en devient le père ~t le dantal, mais aussi pour une appropriation écrite du potin. Au
nouveau protecteur, sous l'autorité de celui qu'on appelait le moment où les « maîtres de vérité 24 » ne peuvent plus opérer
' diado/.:ho::: (le « successeur >>) même si, dans les faits, le contenu selon les dispositifs oraux et mémoriaux traditionnels, la
peut changer. L'auteur est un principe de regroupement des sophistique et la philosophie proposent des solutions à laques-
textes, comme le disait Michel Foucault, mais il est également tion sociale et politique de la transmission -la métaphysique
üdui qui fait autorité pour en reŒmposer les significations et
qui pose la question de ce qu'est l'être au creux de ses appari-
·
les enJeux. L,Aca cl em1e
, · est l'autm.te
.,_ ' p1a tom·c·enne
1 par excel-.
lence, celle qui défend les justes interprétations des textes qUI
roulent I.CI. et l'a, c1ans tes
1 contextes .unprev1s1
, .. bles' en touchant
. ,
l llons n'apparaît que mieux mise en j eu par les problèmes de
transmission. La polis antique est avant tout un espace d'appa-
ntlons où les hommes ne sont pas de simples objets du monde,
des lecteurs inconnus. On ne peut dire que Platon ait mal JOue,
mais parlent et agissent en tant qu'hommes: ce sont les rituels
dans la mesure où l'Académie a quand même duré presque un
techniques du langage, des gestes, des danses qui rythment les
206 D'OÙ NOUS vn:NNENT NOS IDÉES ? Les potins de Protagoras... 207

manières d'apparaître et les façons de transmettre. L'être appa- Prométhée, devant cette difficulté, ne sachant quel moyen de
raît en fait au foyer de ce qu'il transm e t et qui est reçu. sa lut trouver pour l'homme se décide à dérober l'habileté
Nous avons beau avoir multiplié depuis la fin du XlXc siècle artiste ltèn entee/mon saphian J d'Héphœstos et d'Athéna et,
les dépassements de la métaphysique, il semble que nos nou- en même temps, le feu- car, sans le feu, il était impossible que
cette habileté fltt acquise par personne ou rendît aucun ser-
velles techniques, qu'elles concernent la politique ou la trans-
vice-, puis, cela fait, il en fit présent à l'homme. C'est ainsi que
mission, ne nous aient pas vérit~b lement sorti de ses antiques l'homme fut mis en possession des arts utiles à la vie [peri ton
problèmes. Il serait même possible de voir le développement bion sophinnj. (320 c 7-321 d 4)
récent de nos enquêtes intermédiales comme l'utile résurgence
de cette question originaire de la transmission. La fable très connue du vol de Prométhée trouve donc son
ancrage dans ce mythe :à la différenœ des animaux, tous bien
LE MYTHE DE LA TECHNIQUE pourvus de ce qui est nécessaire à leur existence, l'homme naît
Afin de mieux appréhender comment la technique se glisse sans rien, et le savoir technique que Prométhée dérobe aux
facilement sous les apprêts enchanteurs de l' amour, revenons dieux assure seul sa conservation . Les animaux vivent grâce ·
au mythe que raconte Protagoras -un my the d'origine, comme aux qualités qui leur ont été allouées; les hommes survivent
tout mythe-, et n' oublions pas que c'est un sophiste qui parle simplement par l' habileté technique. Le manque originel et le
sous l'allègre écri ture de Platon : vol de Prométhée amè nent en effet les hommes à reprendre à
~/' leur compte une connaissance des arts et du feu que seuls les
C'était le temps Olt les dieux existaient déjà, mnis Olt les races dieux possédaient : la survie laborieuse des humains devient
mortelles n'existaient pas encore. Quand vint le moment mar-
ainsi une forme de sur-vie, de gain primordial sur l'existenc{!
qué par le destin pour la naissance de celles-ci, voici que les
dieux les façonnent à l'i ntérieur de la terre avec un mélange de ordinaire des bêtes. Puisqu'il n'a pas reçu originellement les
terre et de feu er des substances qui se peuvent combiner avec moyens indispensables à sa conservation, l'h omme est un être
le feu et la terre. Au moment de les produire à la lumière, les qui vit nécessairement au-dessus de ses moyens. C'est bien
dieux ordonnèrent à Prométhée et à Épiméthée de distribuer cela que l'on nomme technique et qui fait de la médialité un
convenablement entre elles tout? les qualités dont elles problème incontournable.
avaient été pourvues. Épiméthée demanda à Prométhée de lui
On peut remarquer l'effet d'insistance de Protagoras : tè11
laisser le soin de faire lui-même la distributidn. [ ... ]Or
Épiméthée, dont la sagesse ét<lit imparfaite, avait déjà dépensé, entee/mon soplzian :il ne s'agit pas simplement d'un savoir
sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des animaux technique qui est ainsi volé par Prométhée, mais d'une habi-
[a/aga], toutes les facultés [dunameis] dont il disposait et il lui leté générale aux techniques, un savoir de l'heureuse techni-
restait encore à pourvoir l'espèce humail}e pour laquelle, faute que, peut-être même une sagesse technique (sophitl est savoir,
d'équipement, il ne savait que fa ire. Dans cet embarras, sur-
science, habileté, intelligence autant que sagesse). C'est cett~
vient Prométhée pour inspecter le tr<1_fail. Celui-ci voit toutes
les autres mees [la zôa, les animaux] harmonieusement équi- .,_science des bons moyens qui permet aux hommes de vivre par-
pées et l' homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans delà leurs manques de moyens.
armes. Et le jour marqué P.ar le destin était venu, où il fallait Du coup, le dénuement ou l'inachèvement même de l'es-
que l' homme sortît de la terre pour paraître à la lumière. pèce humaine permet de partager de manière imprévue un peu
Les potins de Protagoras... 209
208 D'OÙ NOUS vn:NNE NT NOS IDÉES ?

a it
volée à ou un sen s différ ent ? » Que l'inter prétat ion du poème
de l'un ivers des dieux . En profit ant de la techni que la questi on même de
supé- pour enjeu appar emme nt anecd otique
Athén a, les homm es reconn aissen t qu' il existe des êtres discou rs à
reconn aissan ce sous forme l'être et du ~evenir témot gne d' un agenc ement des
rieurs et leur exprim ent alors leur ' polém ique plus large s. 2
nous l'intér ieur d' une
de rites religie ux. Par « savoir techni que », il faut en effet e en
tion De même , la fin de cet affron temen t repren d, comm
extirp er de la seule dimen sion techno logiqu e de fabrica un affron temen t postul é
nt qui abyme, le problè me de la lutte, dans
d'outi ls et J'obje ts nécess aires à la vie. Le premi er éléme on ide a lors,
justem ent les techni ques par Socra te entre Pittac os et Simon ide : << Sim
Jécou le du vol fait aux dieux, ce sont ait à
et aux mots qui ambiti eux de briller par la sagesse, compr it que s' il parven
des rituels rdigie ux ; le second rient à la voix e célè-
ne .sont détrui re cette maxim e comm e on triomp he d'un athlèt
font cette fois ln techn ique du langag e (les anima ux e célébr ité parmi les
aussi bre, il gagne rait lui-m êm e une grand
pas désign és seulem ent par le terme habitu el ta zôa, mais rir cette gloire , à ce
les snns-r aison )- autrem ent homm es. C'est contre elle que, pour acqué
pnr 111 al0$11, les sans-p arole ou compo sé
è à logos, c'est l'heu- qu'il me sembl e, il a, dans le dessei n de la renve rse r,
dit, il ne fau t surtou t pas oppos er tecl111 comm e
es toute tout son poème . » (343 b 9-c 5) La techni que opère ici
reuse sngesse techni que qui ouvre à la race des homm enjeu la g loire. Dans cette joute
techni que de comba t avec pour
la dimen sion du lang.1ge ct de ln raison . Les outilla ges fabri- de la vérité est ironi-
honneurs entre Protag oras et Socrat e, l'athlé tisme
qués et les produ its cu ltivés ne vienn ent qu'ap rès les dans
gés entre les homm es. queme nt mis en scène par Platon pour mieux disqualifier,
rendu s aux dieux et les discou rs échan Si le
affaire de mémo fre: l'assem blée des sophis tes, les autres préten dants au vrai.
En ce sens la techni que est, d'abo rJ, montr e les homm es incapa bles
rielle, de mythe présen té par Protag oras
un rite relève par excell ence d' une collec tivité mémo me que Prom éthée leur a
mémoire .de s'ente ndre entre eux alors mê
même que le langag e. La mném otech nie (les arts de philos o-
re et déplac e les é nergie s socia- donné nomb re de techni ques, on dirait que les luttes
inven tés par Simon ide) récupè la joute
les maître s de vérité offraie nt phiques en prolon gent l'antag onism e sous la forme de
les de la mémo ire collec tive dont néan-
régime s mném o· intellectuelle, même si c'est là une maniè re de compo ser
autrd ois les vertus . La vérité entre dans ces s politiq ue du terme 26.
ns;ell e moins une assem blée au sen
techn iques ; elle s'écar te ninsi du régim e des opinio
transc ende les figure s sociale s de la rltlheu r. DE LA POLITI QUE COMM E TECHN IQUE o' AIMER
Iron ique m ent, c'es t justem ent s ur quelq ues vers
d'un
devien -
Socra te e t Protag oras, Dans le mythe , comm ent empêcher que les homm es ne
po~me de Simon ide que se dispu tent pas seu-
quelqu es m olf, nent les proies très matér ielles des outres homm es et
exhib ant les maniè res d'inte rpréte r le sen s de ent faire po ur qu'un ordre
ant en lement des bêtes sauvag es ? Comm
soum ettant l'aute ur à un régim e de cohére nce, ramen raté leur destin
à l'unité commun puisse accord er ces anima ux qui ont
fait les conte xtes variab les des perfor maiièe s orales par les
ensuit e livrer des exégès es. O~t la animal et dont la liberté se voit rapide ment bloqu ée
figée d' un texte, dont on doit t de la
on crucia le pout désjrs injust es des autres homm es 7 Si le point de dépar
discus sion tourn e en partie sur une questi le fait de savoir ce qu'en seign e
crois pa1, discussion avec Socra te est
l'opposition entre platon isme e t sophis tique: « Je ne l' utilité pour un jeune
-nout exactem ent Protag oras et quelle en est
dit Socra te, que S im onide se contre dise. Mais donne ue
ir" et "être" ont-ils le même sent, homm e, il con siste surtou t à comprendre comm ent (puisq
d'abor d ton opinio n:" Deven
Les poltns tle Protagoras... 211
210 D'OÙ NOUS VIENNI:NT NOS IDÉt:S 7

L'homm e peut conserv er sa vie ; il ne sait pas encore com-


Protago ras déclare enseign er l'a rt· du parfait citoyen) il serait
ment la vivre e n commu n avec les autres homme s. Pour
pos>ible d'ensei gner la politiqut>, alors qu'elle est d'office le lot
Protagoras, l' inventi on de la commu nauté politiqu e passe donc
de chacun et que personn e ne peut se prétend re plus compéte nt
par la justice (Aikè) et le respect (aidôs peut aussi vouloir dire
qu' un autre en cette m atière (à la différe nce des métiers qUÏi
«pude ur », voire « révéren ce ») que Zeus se décide à trans-
instaur ant des compét ences spécifiques, peuven t être appris). Le
mettre aux homme s par le petit die u de la commu nicatio n,
mythe que raconte Protagoras est censé fournir une réponse à
Hermès. Et la distribu tion est parfaite ment égale :chacun peut
cette questio n de l'appren tissage du vivre ensemble.
être plus ou moins doué pour tel ou tel métier, l'art du politi•
La premiè re partie du mythe montre en l'homm e une
que est nécessa iremen t le lot de chacun, « afin qu' il y eût dan;;
imma turité o rigina ire et un supplém e nt de moyen s octroyé
les villes de l'harmo nie [po/eon cosmoi] et des liens créateu rs
'par le vol du savoir techniq ue par Promé thée. Mais cela nie.:
d'amitié [desmoi philias sunagogoJl » (322 c 2-3). Le lien ainsi
suffit pas. Le partage des rituels, des mots, des outils et des
créé entre les homme s est une maniè re d'aime r (phileîn ) pla-
\ produi ts ne permet pas e ncore d'édifie r une cité où tous les
cée sous le signe de la justice et du respect, comme le dialogu e
me mbres demeu rent harmon ieusem ent unis. Il manque tou-
lui-mêm e s'écrit sous les auspice s de l'amou r que porte Socrate
jours une manièr e de lier les humain s entre eux, afin qu illi
1

à la beauté d'Alcibiade o u à la sagesse sans égale de Protago ras


puissen t résister aux bê tes sauvag es : il leur faut un rythme.
(309 c 11). Il faut donc a ux homme s immatu res, d' abord, la
Ils se réuniss ent souven t, bâtissen t des villes, mais aUiiSÎtiWlftll~
technique des outils et du langage afin de conserv er leur vie et,
qu'ils les ont constru ites, chacun y maltrai te et lèse (adikettt
MI,_ ensuite, la techniq ue politique d'aimer les autres hommes afin
[322 b 8]) les autres : ils ne savent pas faire d'une ville q&ù.rui
e une de survivre ensemb le.
rassem ble des individus, une cité (polis) qui ordonn m\IP'I:H t
On dira que c'est bien là un program me de sophist e : non
titùde, c'est donc l'a rt du politique qui leur fa it
seuleme nt le langage y es t ramené à une simple technol og ie,
défaut. Promét hée n'a pas pu voler la politiqu e en même tèm)JIII!
mais l'amou r (qui élève tant les homme s au-dess us de leur
que le feu e t les savoirs de la techniq ue, car elle se
contingence) n 'y est présent é que dans son enverg ure sociale
dans la demeu re même de Zeus, soig neusem ent gardée. "'"...~llli<ll:l
et technic iste. De même que les usages de la sexuali té ne se
plus proche du roi des dieux réside dond'a rt de tisser les UellrrlJ• I
ramènen t pas à une program mation pornog raphique, les valeurs
entre les êtres.
du fait d'aime r ne devraie nt pas se réduire à des accointances
Pourta nt, de même qu' il ne faut pas oppose r technè à
techniques.
on ne doit pas trouver dans la politique une enverg ure
Cepend ant, en mettan t de l'avant l'amou r, serions -nous
à 1~ techniq ue, car depuis le début du dialogu e Proragoras 1
dans ce discour s savant devenu s brutale ment sentim entaux ,
· qualifié de savant en politikèn téchnen (319_a\4) et c'est
prêts à soume ttre la pureté de l' investig a.tion scientif ique ou
techniq ue po litique dont manq uent encore les hommes.
l'incon tournab le maté rialité des disposi tifs techniq ues au
de vivre ensemble est une forme de techniq ue, différen te à
bâillefue nt indiscre t de la litté rature à l'eau de rose et des pas-
fabrica tion d' outils et même de la produc tion de discours.
torales postmo de rnes ? S i encore il é tait questio n de « dési-
elle requier t une qualité q.ui est absente de tous en ce que
rer », au moins aurions -nous pu récupér er les énergie s tacites
cun s'avère imméd iatemen t adikos (injuste).
212 0' OÙ NOU.S VTENNENT NOS IDÉES ? Les potius de Protagoras... 213

de la psychanalyse et des multiples pensées qui ont mis cette le bel ordre, la disposition selo~es convenances, l'arrange-
notion au cœur de leurs propos. Mais c'est peut-être justement rnent au sens de parure, mais aussi le monde des hommes et
ce décalage par rapport aux métamorphoses enchantées du même l'unive rs en son entier. C' est en faisant, par les liens
désir qu'il vaut la peine de souligner, en même temps que ce olitiques--de l'amitié, un cosmos de leurs cités que les hommes
léger caractère désuet e t naïf du verbe « aimer» dans notre P , , ..
s'inventent enfin un monde. Les animaux n ont qu un m1 11eu
monde si savant, puisqu'il rend obstinément dissemblables les de vie (une niche biologique), la néoténie des hommes 27 fait
configurations historiques dans lesquelles il prend son sens. qu'ils ont un monde pour y vivre. La techniql~e, en partic~lier
Dans une certaine mesure, le désir n'a pas d' histoire ; alors que la technique d'aime r comme technique de SO l, les ouvre a un
l'amour, qui .e n mobilise l'énergie dans des figures de séduc-
point de vue qu'il faut bien ~ppeler « ~?s'~oyolitique,.)} · , ,
tion, dans des usages de civilité ou dans des rituels de perver- Comprend-on mieux mamtenant 1 mteret, pour l1nte nne- .
sion, n'exis te que dans et par l' his toire. C'est reconnaître dialité, à prendre en compte le fait d'aimer ? Loin de tout sen-
qu'aimer est toujours une affaire de technique, depuis l'érudi- timentalisme verbeux ou de toute pathétique amoureuse, ce
tion minutie use des co rps dans les grandes manœuvres du s'ont des dispositifs techniques (au sens la rge que je viens d' in-
sexe (dont la C hine et l' Inde anciennes ont fait de prodigie~ diquer) en mêm e temps que l'envergure politique du fait
traités) jusqu'aux mises en scène illusoires de l'amour-propre d'aimer qui e n font l'inté rêt. En ce sens, la philologie, qui
ou vertueuses de la charité, en passant par l'amour des signes témoignait d'abord littéralement d'un amour de la langue,
dont la courtoisie médiévale, la galanterie classique, le roman trouve son juste prolongement dans l'intermédialité comme
réa liste et le cinéma contemporain, chacun à leur manière, ont
11'mour des moyens: il est donc tout à fait normal que les tech-
fait un véritable médium de communication. Il faut, en effet, le ~es d'aime r en deviennent des objets prioritaires - avec
souligner: a imer n'a rien de naturel, c'est une invention des ·
l'avantage de ne pas s' illusionner trop fortement sur l'impec-
hommes. · cable jointure de la dikè et de l' aidôs : le dialogue de Platon
Mais cette inscription de l'amour et de la vertu dans l'orbe lui-même multiplie les occasions de dispute, de conflit, de
de la technique politique n'est pas le fait de Protagoras, c'est le mé~ntentes, d.e dissensions, de méprises, voire d' ironiques
sage Socrate qui la provoque ! En gliss~nt déjà, sans y insister
mépris. L'intermédialité suit les méandres de l' aveug le amour
explicitement, J e la question de la technique à celle de la vertu
en se mettant à l'écoute de ses techniques métaphysiques et de
politique, comme s'il s'agissait d 'équivalents, Socrate inscrit
ses rythmiques politiques.
celle-ci à l' horizon de celle-là. En échangeant finalement de
p~s ition avec Protagoras, à la fin du dialogue, et en revendi-
quant la poss ibilité, voire la nécessité, d'un~é\.pprentissage de~~
vert1,1 politique, il trouve bien dans cette excellence recherchee-
la vertu d'une technique.
Ce qui pe rmet donc l'harmonie des liens dans la cité tient
à cette technique amicale. Les termes assemblés par P~a~on•
Protagoras sont éloquents: po/eon cos moi. Le cosmos designe<
HISTOIRE INTELLECfUELLE
ET ANACHRONISME DES IDÉES :
LES PARADIGMES INTERMÉDIAUX

Conclusion

'
.L'ÉVÉNEMENT ET LE PARADIGME

Dans sa singularité, chaque événement a sa valeur et son origi-


nalité, il n'est jamais parfaitement identique à un autre.
Pourtant, nous ne vivons pas dans un monde atomisé d'occur-
rences toutes différentes les unes des autres, nous ne nous
déplaçons pas à tâtons au milieu d'un saupoudrage incessant
d'événements. Nous ne cessons, au contraire, de produire des ·
regroupements, des réseaux, des constellations d'événements
par lesquels nous élaborons des scénarios et nous fabriquons
du sens. Un exemple est ainsi un événement que l'on a extrait
de l'enchevêtrement hasardeux des phénomènes afin de fê
constituer soit comme illustration d'une telle constellation soit
comme son mode d'instauration.
Comment crée-t-on des constellations ou des séries d'évé-
nements que l'on peut ramasser sous une « idée» ? Par recon-
naissaRce ou misé en scène de récurrences sans doute, mais
a~ssi par isolement d'un événement qui apparaît alors chargé
de sens. L'exemple qui illustre une idée est en fait le prolonge-
ment ou le relais de l'exemple qui l'instaure. C'est donc, avant
tout, la constitution de l'exemple comme exception qui en fait
une règle d'action ou d'interprétation des événements.
.- \
Aussitôt arrêté et bloqué, l'événement exemplaire stabilise
une configuration particulière en lui allouant une valeur et
une signification qui permettront de comprendre et d'interve-
. nirdans le monde: il devient lieu commun et entre ainsi dans
l'espace de la doxa. Précisément parce qu'il est isolé et mis à
218 D'OÙ NOUS VŒNNENT NOS IDÉES ?
Histoire intellectuelle... 219

l'écart des événements, il devient susceptible de valoir pour


événement particulier la faveur d'un exemple ou l'autorité
d'autres sing ularités. « Valoir pour» sign ifie~ la fois « avoir la
d'un général oblige à pen~er les manières de construire et de
même fonction ou le même sens » (c'est un principe d'intelJj.
valider ces paradigmes. Avec l'enthymème, le paradigme est la
gibilité) et « do nne r de la valeur » (c'est un modèle d'action}. preuve commune à tous les genres de la rhétorique.
L'exemple permet le passage toujours problématique de
Dans-la dialectique aristotélicienne, l'enthymème est quel-
l'empirique au logique. Il est, en effet, clair que nous ne SOIJl•
que chose comme un syllog isme troué : enchaînement de pro-
positions logiquement liées e~tre elles, le syllogisme relève de
mes jamais simplement pris dans la conjonction aveugle des
la s~ience du vr~i,_avec l'enthymème, c'est une dialectique du
phénomènes, m ais que nous sommes susceptibles de produitê
et re produire du sens, de dégager des concepts, de comprendre
vraisemblable ou d peut manquer un élément du syllogisme,
ce qui arrive en fonction d'autres événements du monde sant
comme avec la maxime il m anq ue un élément de J'enthy-
pour cela devoir supposer quelqu~s grands modèles préexJa.
mème2. Condensation maximale, d' un côté, extension la plus
tants à la maniè re de ce que la tradition a appelé la « théorie
grande, de l'au tre. Ou, pour le dire autrement, vitesse maxi-
des Idées » chez Platon. En sortant un événement hors de son
male ici, ralentissement le plus fo rt là, au point de provoquer
temps propre pour mieux comprendre et agir dans le tempe;
dans la généralité de l'arg ument, un effet de repos: en cela'
nous éla borons des règles d'interprétation et d'action à
~~Jiigible ne se situe pa s dans un a illeurs du sensible, a~
des événements e u x-même~ sans jamais quitter le plan
contraire, il s'agit d 'une expérience qui «prend », au point de
manence de nos existences singulières. En effet, si 11on '" "..:IAiw...!
form er la gelée transparente du général dans laq uelle les évé-
éviter le monde m ystérieux des Idées, il faut encore sa11na~··••'H nements continuent à apparaître.
r • · !~ : :l'5•
comment nous pa rvenons à c~er..et à nous ':~.!.!!!~~;I.S.\.QI:J•~
Il en va de même pour le paradigme, qui oscille entre deux
idées. l a formation d' un exemple est une des ""'u"'"'';o configurations: tantôt il est considéré comme (( l' induction de
assuren t la transition entre la multiplicité des éVIènE:ml~~~~-if
l~~é~?rique~ » et ~uit donc le mouvement argumenta tif pro-
la cristallisation d' une idée. Il n'existe pas de séparation
P._re a 1mducuon qtu entraîne les parties vers le tout ( « J' induc-
cale entre l'intellig ible et le sensible, mais des instances de M~K'I'd;uJ.~"•
tion est l'ascension qui, par les particuliers, atteint au géné-
sage dans lesquelles se tl:ansforment des événements tollJ9!rlltiZJU ra14 »),tantôt « l'exemple ne présente les relations ni de la
paitie au t~ut, ni du tout à la partie, mais seulement de la par-
singuliers en idées par définition générales ou en
excellence communs. \
?eà la partie, du semblable au semblable, lorsque les deux ter-
· Ce sont là des manières d'élaborer ce que l'on
mes rentrent dans un même genre m ais que l'un est plus
appeler des pr~positions synthétiques a prio~i, avec le
conn~.q~e l'autre 5 ».Là, il a une valeur argumentative géné-
doxe que cela suppose 1• Mais en y ajoutant que ces If
rale, Ici, Ji repose sur l'implicite variable de la doxa.
sont historiques : !'.exemple sorti du cours fluide des
Cela n'est contradictoire q·u·e si l'on cherche des différences
ments peut to ujours y ê tre replongé et aban~onner
de nature entre particulier et général, entre doxa et aletheia;
forme généra le comme son statut particulier. pour
le propos d'Aristote consiste, au contraire, à saisir les fines
l'allure d'un fait divers. Dans la tradition rhétorique de
de degré qui les constituent6. Dans les Seconds
pie, la topique qui requiert de faire apparaître dans
ltla/ytiques, le passage de la perception à l'idée abstraite et aùx

r
2:!0 Q' (lÙ NOUS VIENNENT NO~ IDÉES ?
fi istoire intdlt'cl uellt'... 221

principes qu'on prendra pour uniwrse ls se fait par l'induc- tout un e nchevêtrem e nt d'expé ri ences et de connaissanc es
tion : << Nous n'apprenons e n e ffet que par induction ou par dont elles forment com me des nœuds sur la tapisserie infinie
Mmonstrauo n Or la nt>mon.;muinn <;\' fa tt à parttr de princi- de l' h istoire. À la différence des événement!> singuliers (dont
pes universels, ct l' induct ion de ŒS pnrticuliers. Mais il est elles conservent néanmoins la dynamique et l'effet de concret),
imposs ible d 'acquérir la connaissa nce des unive rsels autre- ~les ont pour vocation de se répéter (précisément parce qu'el-
ment que p.u induction, puisq ue même ce qu'on appelle les les figurent des événements « arrêtés », donc réiré rables). Les
résultats Je l'.tbstraction ne peuvent être rendus accessibles que paradigmes mobilisent o u réinventent toute une communauté
par l' induction[ ... ]. Mais induire est impossible pour qui n'a de valeurs e t de sens.
pas la sensa tion :car c'est nux cas particuliers que s'applique la Un parndigme est, en effet, ce que l'on a retiré de la circu-
sensation 7• » lation u suelle des discours, ce que l'on a immobilisé dans sa
Pour newnir exemplnire, le petit événement est extrait du singularité afin de le faire valoir pour de multiples occasions.
flux hi storique, coupt! de SI.'S racines te mporelles afin de mieux Le problème est jus tement de saisir com ment un événement
l'exhiber et lui nssurer un autre type de circulation que celui quelconque peut acquérir une telle portée. C'est à quoi sert la
d' un banal souven ir ou d ' une simple perception: à l'enthy- philosophie : dans le choix des exemples, qu'ils soient le réci t
mè me, il manqua it une des proposition s du syllogisme, au de faits passés, ou l'i nvention de paraboles ou de fables (car la
pnratligme font défaut des éléments de son contexte. Le parti- fiction peut d evenir aussi exemplaire que les événements de
culier de la sensation d,tns son contexte actuel prend la figure l'histoire), intervient à chaque fois << la faculté de voir le sem-
d'un cas dans une vinunlisation de ses contextes possibles. La blable [ to homoion onmj, tâche que facilite la philosophies ».
pré~entation rhétorique es t une représentatio n trouée, une
Le lieu commun sur lequel s'articule socialement le para-
manière de n e pn s être parfaiteme nt présent à soi-même: digme rassemble ainsi différentes expériences dans un espace
l'exemplarit é désynchroni se l'évén ement en le faisant entrer co mm ~-1111 : il implique non seulement des stratégies de dis-
d.u1s une temporalité qui n 'est plus ce lle de la chronologie. cours, ma is bien un sens du politique, voire de l'éthique9 . Il
é'est cette désynchroni sation qui lui permet de revenir dans permet aussi au philosophe d'enté riner sa position singuli~rc:
d'autres contextes comme un souvenir, pour Bergson, se glisse dominant les effets de discours, percevant le jeu des analogies
lbn:> une perception. D'oll le caractère anachronique du geste
et des diffé rences, il peut encore les o rdonner selon sa visée
e'<empla ire. théorique.
S i le paradig me n ' a d 'ex isrenœ que par sa contingence, Il est clair, en effet, que ce lieu comme- un, où prenne nt
mais une contingence subitement immobilisée et érigée en forme les paradigmes, est un lieu de tensions, d e conflits, un
unité de sens, tou t le p roblème est de fonde r la portée de ce champ d e forces, un espace où s'entre mêlent les désirs de
«
sen s, de légit imer la config uration d'u11' destin » . Le para- domination ou les appétits de soumission des uns et des autres.
digme ne pe ut mettre en scène que des lectures partielles (de Le verbe epagii, que l'on traduit par le terme technique d'« in-
pnrtie :1 partie, sa ns pnsser forcémen t par une généralité don-
duire », désig ne avant rout le fair d'nmener des vivres.ou des
née d'avance). Ce sont encore des configurations de sens sans
alliés pour un combat, de marcher à l'ennemi, d'asséner un
doute, mais mode:>res. Elles reposen t sur toute une culture,
coup ou d' intenter un procès. Quand Cicéron rend epagôgé par
, Histoire intellectuellr... 223
222 D'OÙ NOUS VO:NNI:N r NOS IDÉI$ 1

, comme » cela 1", sentir la densité maximtlle de la gén éralité


. ·r· .il exploi te le m~me réseall de sens que le
inductio,
pointer sou s le cas particulier. Ainsi, une idée n'est pas de
s •g na aca taon supplémenta ire dt! « recouvnr . » un grec, b avec la
pea u ou un corps d 'une tuniqut! d 'o , l' 'd , d . oudier de u re différente d'une expé.,rience, une gén éralité n'est pas
,. d . ' u a ee e vol) d 1101
radicalement coupée d' un événement, une règle n'est pas autre
per, d an lllre en erreur voire d e representer , er, e trom.
• ' et d
scene. En grec comme e n latin l' . d . . e mettre en ' chose qu'une contraction de cas individuels :ce ne sont pas des
, « 111 ucuon » u
élévatio~ à la grande ur arrogante de l' unive rsel, mais juste au
.
puassancc qu'au charme L' ' d . . ent autant à la
1 d' . rn ucuon paradagm .
.a ·~position neutre d' un espace lo~i ue a~aque ~'est pas contrai re des façon s familières de tomber, de chuter, de pren·
conAactue l q ui préside à l'arranoe g qd , fma•s le daspositif dre l'aspect d'un casus (chute, arrivée fortuite, accident, occa·
' o ment cs oree ,
pour une m eille ure pénétration o n pourrait . sen presence sion, cas) et parfois même d'un casus belli. Dans le cas- ce qui
reste de l'actualité d'~,tnc perception sing ulière e t donc aussi ce
1 ' , pre d·
p us grande séduction des événeme nt IO sque are une
c ' '
a r un evenement ne se réduit jamais à sa fa
s . . qui résiste dans la virtualité de la m émoire -, on aperçoit la
offre en m êm e temps une intelligenc d c.ture de fait, il configuration d'une idée. L'histoire des idées est avant tout
• d sur cc qua· ar rive Un e' ,
regar e e ce qu1 se passe, un une histoire des cas, un récit des restes, une lecture de cc qui
· venement n 'est pa .
reçu comme une empreint , . c'' s passivement est tombé dans l' histoire.
. ·b ·1· , c ' est une trace qui
. . , porte en elle sa On pe ut dire du geste paradigmatique ce que Theodor '
1,ISI 1• ate,. y compris dan s 1e:.. f orees et les resist '
dans lesrrslesq u'ell econstltue . Il ances quelle Adorno dit de la m édiation dialectique: elle « n' est pas le
•cntrame,Jusquc
, Co .
a ce qu on pense souven t, lt; geste de l' idée n . n~raarement recours à un degré supérieur d'abstraction, mais Tc processus
15
une montée en gé néra lité .• b' e con sas te pas en de dissolution du concret en soi-même »,à condition de voir
. , ma b tenenun'c 'd ' - -
recupér,ltion et compréhension de cl' q111. tom be dees ons a eration, dans cette dissolution,'non simplement la perte du particulier
. t d .
cours, des Sltuuions des , , extes, es dis- empirique ou la mise au rebut du phénomène dans sa matéria·
' ' evenements Et c )'
politique des forces par lesquell , . d . es restes re event d'une lité, mais l'actualisation d' une lisibilité dont il était porteur.
. c:; u commun peut av · 1·
C'est pourquoi le chercheul « doit se tenir constamment au
Les 1h! UX communs sont' e n e ffe t, ce en quo·1 oarb aeu. .
nom b reux en th m~mc · « tom ent de sein des chd's es et à l'extérie ur des choses: le geste du baron de
rn . y :; [poila cntlwmcmata empipte'jl2
Münchhausen, qui prétend se tirer lui-même par les cheveux
oms rangement bien ordo nne, que .mouv d ' »:
comme des bribes d 'île gl '. f ement e chute, hors du marécage où il est embourbé, tel est maintenant le
• ~sent au ond du fJ
gent en alluvions pre~qu"'.
" ammo 1 es ic
J
b' l C \. euve et se chan-
16
paradigme de toute connaissance » . L'embourbement est la
ment le même verbe. d 1 l' . eron retrouve exacte· situation de la diaporématique, cet art des impasses, tout
1 .
m~m, e sagne du proba- comme la pratique paradoxale de la marge ou du r~ste forme le
. ans e aeu com
ble tom/Je sou s le sen s d bi'
sensum alitlllt!m C"'dl'tl.l )u Npu I C (« Sl~n um est quod sub creuset du paradigme.
1 ·
eptt~ns Clrcu ent sur le
" » os pe re ·
fond comme-un des multi l.icité Quand on fait d'un événement quelconque un paradigme,
La communauté ,de sen/ s concentre~s\de cas singuliers. on n e pose pas simplern,ent cet événement à côté (paro) d'autres
d'évidences de foJ,· es , fdfe.va le urs, de récits, d'autorités, événements dont il exhiberait du coup le sens et la valeur, on
' est a a arc de co . d
ou de compositions des f . '1 f mpara•sons es formes co•i'unence par le poser à côté de lui-même, ou plus précisé·
Ot CeS: l autd• J'e '· .
ap pa raître les d'ff ' ~:: xpen ence pourvoar ment s ur son bord, comme ces admo niteurs à l' intérieur des
• e rences e t 1c•s res sem bi ances, pour voir ceci
Histoire intellectuelle ... 225
224 0' O~Ù NOUS VŒNNENf NOS IDÉES ?

lité où s'édifie l'ordre des m édiations, il est une autre immé-


~ateté, plus complexe que la· médiation, o~ l'instant qui
tendait son salut trouve l'instant qui attendait de le sauver :
at 1 • d l'' .
ùne immèfiiateté de la résistance, ou ~ uto~ . e t~szstan c~.
Dans le vocabulaire de Spinoza, cette unmedtatete ressortit
e la nature naturêe mais de la nature naturante, non du
non d . .
'sultat mais du geste 19 • En cela elle ne u ent pas dans le seul
:oint de vue de Dieu, mais bien dans l'existence finie d'indi-
vidus historiques.
Il ne faudrait pourtant pas penser que la résistance joue au
seul niveau du réactif: la ~ésistance est affirmation d'un pro-
blème par le regard qui transforme un cas en situation, les rap-
pO(rs de force en composition des forces, les restes en valeurs :
20
L'IDÉE éO MME REGARD n'ÉTERNITÉ
c'êst pourquoi la notion d'insistance est sans doute plus juste .
Les « notions communes »,comme les appelle Spinoza, sont
S ub specie ceternitatis: cette formule de Spinoza (que reJ,fliii~;! des modes de composition des rapports vécus, des manières
~ittgens tein pour parler de l'œuvre esthétique) oppose •.,..~r·H~~
d'organiser les bonnes r.enccintres, d'élever les individus à la
vtston dans le temps, prise tout entière dans la 111
d'un ici et maintenant, un « regard d'éternité» qu.._i,..,e,,s"t"a·"us;..:c8l .o•œ,,glj111 puissance supérieure par l'expéri~~ntation_de ~otio~s ~lev~es,
·elles-mêmes, à la puissance supeneure grace a la generalisa-
partage des hommes. Concevoir les choses et les évént~m·eJUIIL~
tion des rapports singuliers 21 . l-es notions communes sont
d'un œil éternel est possible, pour Spinoza, parce que·
fabriquées àpartir d'une composition des cas, elles ne sont pas
dement propre aux hommes est aussi partie de l'entelltdemeaflm
données d'avance ou acquises à jamais: elles mobilisent des
divin, en ce qu' il est susceptible de résister au teinps••.&ni!l
valeurs et des significations, elles densifient des événements,
verbe remaneo qu' utilise Spinoza signifie« rester »,l(
elles ralentissent l'inlassable cinétique du vivant, elles permet-
rer », « séjourner», « subsister» et ne fah qu'....,.o::u.Lu~=~
tent de lire, dans le discontinu imprimé par ce qui arrive, l'af-
sens déjà de maneo qui veut dire « rester»,« séjou
« persister », mais aussi « attendre quelque chose ou firmation d'un problème.
Le tressage de l'événement et de la règle chez un Ludwig
qu'un »,«être réservé à » :la résistance au temps est
Wittgenstein nous fait relire le tissage du kairos et du topos de
d'un autre moment du temps où l'éternité sera saisie, o\1
la rhétorique antique. Le passé touche à ce que nous vivons
pou~ra séjourner. qans la contingence aussrb'ien que 11111111\JIIIii p~rce que nous le lisons dan> ce que nous sommes. Les change-
duree de la causalité, les événements s'effacent; il faut
ments. d'aspect du passé relèvent, en définitive, des change-
regard particulie r pour que ce qui était inscrit dans le ·m1'~J·Wiff.
ments d'interprétation du présent. Malgré l' indéniable étran-
s'écrive dans une sorte d'éternité. En effet, hors du seul tei111Di~
geté de l'Autrefois, les cas spécifiques que le rhéteur, dans une
diffracté de la con tingence d'où sourd une immédiateté
sorte d'éternel présent, rassemble sous un aspect particulier
s'échappe à elle-même et hors de la durée continue de la C114tiillfi
Histoire intellectuelle... 227
226 0' OÙ NOUS VIENNENT NOS UlÉES ?

·. ~
SURVIVANCES: UN RESTE ALTHUSSÉRIEN
afin d~ leur donner une mensuration commune, le regard de
l' historien, reche rchant l' intempestif d u pa:;sé, les ramasse, lui Dans un re tour critique sur la portée du « renversement » de
aussi, dans unti pe rs pective singu lière afin de leur attribuer la dialectique hégélienne dans la dialectique marxiste ou de
une sign ification comme-llne. Certaine:; mises en perspective l' « ext.,raction » de son noyau rationne l hors de sa gangue
s'effacent derrière leur temps, ell~s y résonnent un bref ins- mystiqlte, Louis Althusser tâchait de souligner qu'on ne peut
tant et plongent aussitôt dans le lit du Heuve, etnportées, dis- se contenter de ce vocabulaire encombrant sans élaborer théo-
séminées, alimentant le cours indistinct des alluvions, d'autres, riquement ses impfications, surtout si on essaye vraiment de
de notre rive, semblent encore courir sur la crête des petites lier renversement et exr"raction. Dans le rapport entre l'écono-
vag ues qu'elles ont engendrées, en cercles concentriques, jus- mie, qui est censée déterminer en dernière instance le cours de
qu'à venir nous toucher, comme les échos de sédiments où le l'histoire, et les multiples superstructures qui en ordonnent
temps lui-même se dépose. momentanément les figures flottantes mais bouleversantes,
L'héritage devient a lors une méthode et le recyclage, un Althusser alloue un nom à ce qui n'est pas encore un concept:
ressourcement, qui permettent de tourner chaque objet du « "Survivance" :voilà un terme constamment invoqué et qui
monde en objet du monde. L' histoire n'y paraît pas simple- est encore à la recherche, je ne dirais pas de son 110m (il en a
ment dans des dispositifs linéaires de succession, mais dans des un !), mais de son conœpt23 . »Alors même que ce qui survit
sé ries discontinues de problèmes : le passé n'est pas cause du nous vient du passé, le concept même de survivance demeure
pré:;ent, mais le présent réponse au passé par la mise à jour de à élaborer : la survivance est à la fois un état d'après coup (des
la lisibilité des événements. Les groupements d'événe.ments se restes d'autrefois), et une conception de l'après coup (ce qui
distribuent moins selon des enchaînemen ts suivis, que suivant reste à comprendre). Althusser n'indique pas en quoi consiste-
des mutations en évenraiF2 . Dans un cas, la durée est spatiali- rait le concept lui-même, il se contente de signa ler la nécessité
sée et produit des interprétations du passé; dans l'autre, le de cette recherche. Cependant, il n'est pas é~ident que cet re
temps est contracté et légitime une expérimentation du opacité dûconcept ne constitue pas justement sa dynamique et
temps. son énergie propres.
Il faudrait donner à l'investigation u~e tournure généalo- La critique de la dialectique hégélienne repose sur le fait
gique qui éviterait les pièges du lignag'e tout tracé et de la que le passé n'y« survit »que comme dé-passé, comme simple
linéarité des engendœment:> familiaux . Les ressemblances de souvenir : il ne possède plus son ancienne activité, mais il est · ·
famille, dont parle Wittgenstein, sont justeme~t des à-côtés, des aussi nié comme passé (puisqu'il demeure accroché au mur du
liaisons surprenantes, des reconnaissances inattendues. No~s temps comme un chromo inactuel). Le mouvement illusoire
J
pourrions donner le nom valise de « généan~l?gie » c~s proce: de la dialectique hégélienne consiste, en fait, à vider le passé de
dures d'enquête, dans la mesure ott l'analogie, cette ra1son qui son pouvoir d'actualité touf en le privant de sa coupure avec le
revient sur elle-'même, ce discours qui tourne sur lui pour présent: « C'est pourquoi le passé n'est ni opaque ni obstacle.
mieux arpente r les heure uses impasses du temps qui font Il esf toujours digestible parce que digéré d'avance 24. >> Or, ce
l'histoire, permet de porter l'activité généalogique sur ses propres n'est pas ce mouvement de l'avance sur recettes qui importe à
bordures. Althusser, mais au contraire ce geste de l'après coup où le

,... ...
228 0'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ? Histoire intellrcfuelle... 229

passé simultanément s'ouvre généreu sement et résiste obsti- discours historiographique, mais surtout des manières de
nément au présent qui l'enrobe. recontextualiser dans d'a ut res moments du temps la silhouette
La survivance implique, certes, la recherche d'une opacité du fugitive d'un fouillis de ~ingularités. C'est pourquoi il est pos-
passé : lo in d'être immédiatement digestible, il faut bien les sibl~ de voir ces silhouettes sortir de leur contexte immédiat
médi11tions de la dialectiqut: (non h.é gélienne) pour mieux leren- , pou~ traverser des époques et y apparaître à chaque fois étran-
dre « indigeste » et, pourtant, à un autre niveau, il s'agit de saisir gement différentes et san s cesse répétées. Il ne faudrait pas y
comment ses singularités en sont immédiatem ent digérables. ll voir des èxceptjons au cours normal de l'histoire; à l'inverse,
faut ici citer un· peu longuement les dernières pages de l'article ce sont ces manières,de survie qui donnent une trame au temps
d' Althus:;er sur la contradiction et la surdétermination : historique.
Voilà pourquoi le principe d'une détermination ou d'une
Mais alors comment penser ces survivances ? Sinon à partir
explication par l'économie « en dernière instance »ne joue pas
d'un certa in nombre de réalités, qui sont justement dans Marx
des réal ités, qu' il s'agisse des superstructu res, des idéologies, le rôle d'un prétentieux destin écrit par un malin génie, car
des << traditions nationales »,voire des mœurs et de l'« esprit» dans l'économie sont toujours impliquées les survivances d'es-
d' un peuple, etc. Sinon à partir de cette su rdétermina tion dt prits, de traditions, de superstructures : « Jama is dans l'His-
toute contrndiction et de tout élément constitutif d'une société, . toire on ne voit ces instances que sont les s uperstructures, etc.,
qui foif: 1) qu'une révolu ti9n dans la structure ne modifie pas
s'écarter respectueusement quand elles ont fait leur œuvre ou
ipso facto (elle le ferait pourtant si la détermination par l'éco-
nomique était l'uniqm' détt?nnilwtion) les superstructures exis- se dissiper comme son pur phénomène pour laisser s'avancer
tan tes et en particulier les idrologies, car elles ont comme telles sur la route royale de la dialectique, sa majesté Économie parce
une consistance suffisante pour se survivre hors du contexte que les Temps seraient venus. Ni au premier, ni au dernier ins-
immédiat de leur t•ie, voire pour recréer, << sécréter ».pour un tant, l' heure solitaire de la "dernière instance" n e sonne
. » En rea
, 1·Jte,, l'h eun; d e 1a dernière instance requiert
temps, des conditions d'existence de substitution; 2) que la . . 26
JamaiS
nouvelle société issue de la révolution peut, à la fois par les fo~
mes mêmes de sa nouvelle superstructure, ou par des « d~ un tempsqui ne soit pas linéaire, allant paisiblement de l'avant
constances ,, spécifiques (nationales, internationales), provo· vers l'après pour que sonne à la fin des temps, selon un modèle
q 11 er el/1•-rnÊ'mc lo :;urvie, c'est-à-d(re la réactivation' d11 eschatologique, le salut (ou la perte) des phénomènes singu-
éléme11fs anciens 15 . liers. Il lui faut un temps anachronique où les temporalités
reviennent et s'emmêlent comme la dernière instance de l'éco-
On voit ainsi traditions et « esprit » prendre la figure dt nomie ne cesse de scander les rythmes des survivances.
réalités de la même manière que l'histoire ancienne et l'esp~ Au!ourd'hui où l'on s'interroge (quand on s'interroge !) sur
des lois' offraient, pour Montesquieu, le visage d'une présellCil la surv1e du marxisme lui-même, peut-être n'est-il pas mauvais
troublante du passé. Un contextè ne consÙte pas seulem~l de revenir à ce concept ~ncore à venir de survivance. JI permet
dans un halo habituel qui entourerait le moment où des évfl aussi de comprendre la portée critique du livre d'Althusser sur
nements prenne~t forme, il ne tient pas à une« sanctification~ Mon'tesquieu, car celui-ci ne procure pas simplement une
des faits grâce à cette auréole octroyée parl'historie~. Ce nouvelle méthode d'assemblage des faits et une première
toujours des opérations de contextualisation produiteS construction de ce que peut être « l'esprit» de lois ou d'un
1
Histoire intellectuelle... 231
230 D' OÙ NOUS VŒNNENT NOS IUÉES ?

H ISTO IRE DE LA VÉR ITÉ ET HISTOIRE DES INTELLECTUELS


peuple. Ce liv re témoig ne à la fois d ' un souci de l'anach ro-
nisme c t d' une valeu r Je l'<m achro nici té : « Toute la période Si la vérité a olnslune histoire, c'est en liaison avec des procé-
pré- révolutionnaire se joue e n grande pa rtie sur les thèmes de du res institution nelles et des modes matériels de transmission.
..\t!on tesquieu, e t ce féodal enn e mi du d espo tisme devint le D\ ns les temps modern~s, lt;> s « int~llectuels » en form ent cer-
l~éros de tous les adversaires de l'ordre é tabli. Par un singulier taines fig ures his toriques e t il n 'est g uère possible de penser
reto ur de l' h istoire, ce lui qui rega rdait ve rs le passé parut une histoire des idées sans faire référence aux formes sociales
ou v rir les po rtes de l'avenir. Je crois que ce paradoxe tient de production moderne de la vérité dans lesquelles ceux q ue
nva nt to u t a u caractè r e anacluo niqrt e d e la pos itio n de l'on a appelé -« int~ llectuels » jouent un rôle spécifique.
'-
Mon tesquieu. C'est parce-Etu' il plaidnit pour un ordre dépassé En premier lieu, « intellectuel » désigne une appartenance
q u' il se fit l'adversaire de l'o rdre présent q ue d' autres devaient professionnelle qui découle de l'opposition entre travail intel-
dépasser27 . » En ce sens, l'ouv rage sur Montesquieu permet de lectuel et travail manuel. Cette opposition est pa rallèle à celle
me ttre juste ment à jour ces form es tempo relles de la contra- que l'économie classique ou néoclassique articule entre le tra-
d iction et de la surdéte rmination. vail improductif et le travai l productif (il est déjà très sympto-
Ce n'est pas pou r rien que ces remarques d'Althusser vien- matiq ue que le travail intellectuel suppose une << improducti-
n ent clo re le livre, insistant de façon significative, dans les der- vité,,). L'intellectuel est do nc défini pa r sa compé tence; il est
niè res lig n es, sur les usages histo riques e t th éoriques du spécialisé.
male11 tendu: << S' il est v rai que cette postérité " révolution- Ensuite, le fait d 'ê tre un inte llectuel suppose un ~ ngage ­
n.lire" de M ontesquieu est un male ntendu, il faut pourtant ment dans la création cu lturelle (au sens large- du terme): l' in-
rendre à ce malentendu cette justice qu' il n'était que la vérité tellectuel noue- alo rs son activité à une écriture qui en diffuse
d' un premier malentendu : celui qui avait je té Montesquieu dans l'opinion lasilhouette spécifique. Il est dé fin i par une
dans l'opposition de dro ite dans un temps où elle n'avait plus compéte nce liée à une performance ; il est particulier.
de-sens28. , Il est donc des malentendus h eureux qui offrent la Enfin, l' intellectue l est celui qui combat pour la vérité et la
vérité de malentendus nntérieurs, g râce à leur retour ou à leur justice con tre des oppressions plus ou mo ins manifestes. Il
rep rise dan s une temporalité anachroniq'-le. oppose sa vo ix e t exerce son rega rd critique au nom d ' une
Le m a le nt ~ ndu su ppose en fai t l'en tr~ lace m e nt de deux éthique universaliste. L'intellectuel s'appuie ici sur une perfor-
instances aux figures opposées: l'im plication (du passé dans le mance sans compéten ce nécessa ire ; il parle même plutôt en
présent sous la fig ure des surv ivances) et l' a plication (par un deh ors de son ch a mp de savoir ; il est quelconque et c'est en
mouv~ment des déterminations qui, excluant les anach ronis- tant qu'être quelconque qu' il intervient sur la place publique.
m es, donnent du sens n un passé devenu op~que) . Implication Ce sont ces diffé rents sens qui ont peu à peu composé la
et explication, ces plis du temps composen t la lisibilité des évé- figure originale de c.et ancien marchand d' idées. O r, ces trois
ne men ts et donnent à la vérité un ton inattendu: n on celui de sens ont connu, depuis la fin de la Seconde Gue rre mon dia le
l'autorité hautaine, mais plutôt celui d' une certaine ironie. On a d es ch angements qui en modifient, à chaque fois, l'effectivité.
souvent glosé sur les ironies de l' histoire; Althusser nous fait To ut d ' abord, la nou ve ll e économie << pos tfo rdis te >>
percevoir le geste parfois profondément ironique de la vérité. (comme disent les économistes) fait en sorte que les services

('.
Histoire intellectuelle... 233
232 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES ?

l'emportent d~sormais 'la rgement sur l' industrie. Cette nou- dominants élimine les heureuses sociabilités des é lites et la
velle donne O}JVre sur un « intellect général » (selon le concept socialisation des dominés dans l'aliénation d'identités collec-
de Marx repris par Antonio Negri ou Paolo Virno) où chacun tives fabriquées au profit de ces mêmes élites, permettant
doit échanger ce qu' il est dans son identité et ses manières prO: ' alors la légitimation d'écritures minoritaires (mais reste la
pre!. de paraître, ct non seulement vendre sa force de travaïi : • confusion entre la fin des élitismes et une équivalence géné-
nouvelle aliénation, dans laquelle l'ancien travailleur intellec- ralisée par le bas). Enfin, la difficulté à savoir au nom de quel
tuel devient seulement un expert. universel éthique ou politique s'exprimer et intervenir publi-
En second lieu,'' culture, d'abord disséminée dan9Ja culture quement contr~int à une éva luation des singularités et des
{
de masse et a,tomisée dans toutes sortes de micro-univers ~!tu~ situations effectives des rapports de pouvoir et de savoir. On a
reis (bandes, entreprises, Jisciplines, etc.) apparaît ainsi vidée donc moins affaire au juste et à l'injuste qu'aux dominants et
de son sens élitiste en même temps que de sa portée critique aux dominés (pour prendre un ancien vocabulaire), ceux qui
ou transgressivc :l'ancien inte llectuel qui s'appuyait sur une parlent et ceux qui font du bruit (pour évoquer les développe-
écriture ne donne plus qtic le spectacle de l'écrivain (avec tou- ments récents de Jacques Rancière); moins le vrai e t le faux
tes ses manies pe rsonnelles affichées si volontiers dans les que le contingent et la nécessité dans lesquels sont nouées
médias au lieu de parler du travail du style e t des ressources de vérité et illusion, autrement dit que les choses soient ce qu'el-
la forme). les sont et que l'on comprenne comment et pourquoi les cho-
Pour finir, le rejet d'un étalon universel du juste et de l'in- ses sont ce qu'elles sont. L'intellectuel vit alors dans ce clair-
jtÏste, du vrai ct du faux au profit de régimes de vérité ou de obscur où il est judicieux d'opacifier, de complexifier cc qui
ju~tice dans des cultures ou des historicités différentes, induit ap paraît clairement et de faire briller, de faire resplendir ce
une délégitimation symbolique de l'intellectuel dans sa prise qui demeure opaqde.
de parole. Au nom de quoi peut-il prétendre parler et exercer Afin de mieux comprendre ce nouvel état des choses, ouvrons
un droit de regard sur les événements ? L' intellectuel n'est un pe"!fplus la perspective historique. Il faut mettre en rapport
plus q_uelconque; il n'est personne. 1 l'apparition de l'intellectuel avec ce que nous pourrions appeler
On pourrait à bon droit s'inquiéter de ces évolutions et les « l' invention de la conscience». C'est au XVII• siècle qu'émer-

intellectuels ont parfois tendance à se lameÂter plutôt de ce gent simultanément la conscience du sujet de connaissance
nouvel état de fait ou les médias à (faire semblant de) s' inquié- (Descartes)- où l'ontologie se fait épistémologie - et celle du
ter du silence des intellectuels. Pourtant, il est possible d' y dis- sujet de droit (Hobbes, Grotius) - où la communauté tradition-
cerner trois avantages potentiels. nelle (fondée sur la mémoire collective) devient société civile
, la nouvelle économie des services ouvre sur un potentiel (rassemblée autour d'une culture commune). Mais on ne doit
de reconnaissance des styles d'intelligence en-2hacun, diffé- pas faire jouer une simP.le histoire philosophique des idées.
rents de l'expertise (mais reste le-problème du temps et des Comme cela était visible dans la fabrication des cartésiens, la
lieux de diffusion de ces styles et de la capacité de chacun à oonscience émerge aussi dans un rapport avec-la technologie
inventer des styles plutôt qu'à reproduire des identités de médiatique moderne: c'est un heureux concours de circonstan-
marque). Par ai lleurs, 1, fin cu lturelle de ces inte llectue ls ces qui veut que la « conscience » désigne, dans une référence au

J
234 0'OÙ NOUS VTENNENT NOS l[ltF.S ? Histoire Îllfel/ecftlldle ... 2.35

temps, Je travail (man uel) du typographe. La conscience ne cier seul contre tous (ce qui était fo rt loin d'êt re exact, dans la
constitue pas seu lement ce for intl!ricur que chaque sujet doit mesu re où Pasca l profitait et de!> textes préparatoires d'Ar-
arpomter sotgncusement, m a_is aussi un certain type de travail nnuld et de Nicole et de l'appareil de diffusion des jansénistes).
lié à la diffusion dans la s pht! re publique. Ce lien à l' imprime- La re la tion de l' intellectuel à la société form e une curie use
rie, ·, la production mntérielle du livre, témoigne du fait que la triang ulation oü le Je (solitaire) s'oppose au Nous du pouvoir
conscience s'insta lle autn nt dans le de hors public de la société au nom du Nous du public. Mais ce Nous du public es t lui-
que dans le dedan s privé des s uj ets : e lle est rapport entre m êm e cons titué comme victime (au moins dan s une de ses
expression ct im pression. ~ar~ies} et j~1ge (~a_n~ sa totalité) . Or, c'est dans un rapport
La lectu re devient dès lors un enjeu de pouvoir et de savoir 111tr1nseque a la vente que se voient autorisées ces formes de
dnns la mesure o ü ell e (in)forme justement les consciences: contestation des institutions: « rJ n'est pas vra isemblable
elle es t con çue comm e dange reuse pour les enfants, les fem- qu'étant seul, comme j e suis, sans force et sans aucun appui
m es et les petites gens et les nrguments sont bien proches de humain, contre un si g rand corps, et n'étant soutenu que par la
ce ux que nous ad ressons nujourd' hui à la télévision ... - c'est vérité e t la sincérité, je me sois exposé à tout perdre, en m'ex-
dire qu e les nttaques des inte llectuels contre les nouveaux posant à être convaincu d 'impostures29. »
m édias trouvent plus leur sourœ et leur énergie dans la riva- Cet h éritage lointain du XVIIe siècle s uppose au ss i un
lité pour le pouvoir m édintique que dans des critiques parfai- ancrage dans la forme de communication évidente alors : la
tement dés intéressées. Bien évidemmen t, ce n'est pas parce rhéto riq ue. Dans les trois parties traditionnelles de la rhétori-
que l'on est inté ressé à produire une critique que cela invalide q_u ~ (dél ~béra tif qui concerne les conseils pour le futur, judi-
to talement ce que l'on dit (pour a utant que cette intervention Ciaire qu1 porte s ur les faits du passé, épidictique qui exhibe les
té moig ne de l' intelligence du critique et de son honnêteté, pas ~ale~ r~ du pré~entJ,_ c'es t en fait la troisième qui a la plus
de sa peur d'~tn? dépossédé de ses pouvoirs ou de ses statuts 1mmed1ate portee (meme si des enjeux politiques, voire j uridi-
socinux). ques, peuvent y êt re impliqués). L'épidictique détermine les
Po urtnnt, cette diffusion de l'écrit et son influence sur la ~o~mes de la loua~ge_et du blâme. Même si l' intellectuel a plus
naissance de l'opinion publique trouvent moins leur première l;ur, da ns sa versiOn mterventionniste, de critiquer, les exerci-
aire d 'exercice du côté du j udicia ire avec Voltaire et Zola, ces d'admiration devraient a ussi faire partie de son a rsena l.
com m e on le Jit souvent, que dans ln controverse religieuse L'épidictique s'occupe du positionnement des valeurs com mu-
lo rsqu'elle com men ce à prendre en compte la nouvelle puis- nes: epi signifie « devant, plus »et deixis renvoie au fait de
sance des mondains, qui j ouent entre l' univers traditionnel des montrer, d'exhiber, de désig ner, d'an crer dans une situation
savants ct le monde récent des administrateurs de l' État. S'il spécifique, donc il s'agit de mettre devant les yeux de tous mais
fallait ici cite1; pour aller vite, une œuvre déterminante, je,me aussi de montrer plus, voire « le plus »,autrement dit, de tirer
tournerais volontie rs vers Les provinciales. On y voit operer d'un événement quelconque le maximum de valeur sociale
cette conjonction de la controve rse la plus intellect~elle_a~ec la ~'en faire un pamdigme, un point de vue s ur la cité. L'activit~
diffusion imp rimée po ur un public que ce t exte msutue en m_telle~tuelle consiste alors à repérer sous le cas particulier la

m eme temps comme u·crs parti,· en JOuan
· t du mythe du j ust~ cnsta1JJSation d'occurrences nombreuses dont on fait voir Je
/
Histoire intellrctu elle... 237
236 0' OÙ NO US V!ENNEI'ff NOS IOÜ.S ?

s'éva nouir dans la généralité, pour celui-ci, ou dans la contin-


m aximu m d ' im plicat io ns pou r ln com m una uté dans son
genœ, pour celle-là. Ce rythme assu re la continuité de 1::~ durée,
ensemble.
tout en l'accentua nt par les singularités des situations.
HISTOIRE INT t:LLE.CTUELLE H l'OlTI QUE DES IOÉrS Ce sont ces types de discontinuité sur lesque ls jacques
Ranciè re, dans le contexte d ' une pensée de l'égalité, attire à
J'ain.crais concevoir les intellectuels comme auram de « poéti-
son to ur notre attention. Il interprète de la sorte le film de
cie ns des i d~es » . Encore fa ut -il bie n s'ente ndre sur l' idée
mê me d' idée. Repre no ns le p ropos be rgsonien par lequel nous Rossellini, Europe 51 :
avions dé buté l'enquê te s ur la m étaphysique. S' il faut bien Personne ne peut voir po ur ceux qui ne voient pas, fai re savoir de
passer par l' intdligence pour dire et décrire les phénomènes l' ig no rance des autres. Le problèm e n'est pas de savoir ce qu'on
l' intuition en dépasse aussi les outillages : même si l'intuitio~ fait. Ct: savoir-là, quoi qu' en disent les habiles, est le plus orcli-
« est plus qu' idée; elle devra toutefois, pour se transmettre nairemcnt répandu. Le problème est de prnser à ce qu 'u n fait, de
chevnuche r sur des idées. Du moins s'adressera- t-elle de pré~ se souve11ir de sui (mes italiques!. Au jeune délinquant qu'eli t:
lnisse fuir, Irène dit seulement: Pense à ce qu e ru fais ! Il y pen-
~é re n ce aux idées les plus concrè tes, qu'entoure e ncore une
sera de fait. Ici la morale de l'histoire et la morale de la caméra
tra nge d ' images ». Ainsi, la« mé taphysique vraie commencera s'équivalent : convertir son regard, c'est, au sens strict, pratiquer
par chasser les concepts tour faits; elle aussi [comme la science] unt: nouvdle considéra tion. Le chris tianis me de l'agnostique
s'en reme ttra à l'expé rience. [... [ Mais alors il faudra qu'elle Rossellini [ ... ] s'identifie à l'égalité de considération. Cette pra-
é larg isse le concept, qu'elle l'assouplisse, e t qu'elle annonce, tique esthétique et éthique de l'égalité, cette pratique de l'étran-
geté égalitai re met en péril tout ce qui est inscrit aux répertoires
par la frange colo rée dont elle l'entoure ra, qu' il ne contient pas
du social et du politique, tout ce qui représente la société, laquelle
l'expérience route entiè re lO ».Dans la frange vaporeuse d' ima- ne peut se représente r que sous le signe de l' inégalité, sous la
ges qui s'agglutinent autour des concepts, nous pourrions à la présu pposition minimale qu'il y a des gens qui ne savent pas ce
fo is reconnaître le trava il d ' une situation e t la manière de q u' ils font et do nt l'igno rance impose aux au tres la tâch e du
tomber sous le sens commun. L' intuitio n, plus que l' intelli- dévoilement. Or la question n'est pas de dévoi ler, elle est de cer-
ner. Le regard d' Irène cerne. L'au réole de la sainteté, c'est d'abord
gence, no us donnerait accès à la durée concrète de l' inessentiel 31
la modestie de ce travail de cerne •
et non aux essences pré fabriquées. Métaphysique de l' inessen-
tie l, idées sur mesu re et non essences éloignées des expérien- L'a uréole e t le ce rne, ici, semblent bien proches de la frange
ces concrètes de l'existence, car c'est dans le rythme des événe- bergsonienne, jusque dans leur fonction ami-herméneutique.
me nts, des s ituations s ing uliè res qu' il faut lire la formation
L'intelligence dévoile, l' intuition cerne et auréole.
des idées. Puisqu'il est question d'auréole, faisons confiance aux spé-
Là où l' intelligence, par l' utilitarisme qui la caracté rise,
cialistes et reprenons le petit traité des auréoles dont j'ai déjà
empêche de rêver, oubliant la fra nge d' images autour de laper-
parlé. La béatitude renferme tous les biens nécessaires pour la
ception, l'intuition entend porter toute l'attention sur cette fra- vie parfaite de l'homme, cependant on peut y ajouter des sup-
g ile auréole autour du concept afin de mieux conserver l'expé- pléments « qui ne sont point nécessaires pour cette opération "
rience concrè te de la durée. Cette auréole d'images-souvenirs pa rfait e [... ],qui, par leur addition, rendent la béatitude plus
,; alloue un rythme à la perception et a u concept, leur évite de
238 D'où NOUS VfENNENT NOS IDÉF.S ? Histoire intellectuelle... 239

éclatnnte (clariur); ell~s appartiennent donc à une meilleure mêmes 32. » Ce sont ces régimes de clarté qu'il faut distinguer,
réolisation de la béatitude et i\ une sorte de décor de celle-ci » : ou des rythmiques du dair et de l'obscur.
ce sont des s.uppléments accidentels, autrement dit in essentiels L'idée est rythme : elle est scandée par l'étonnement, ou
- d'!1utant plus accidentels qulils lW touchent pas le principe plutôt un double étonnement. Comtne le souligne AristOte, au
du mérite, mais bien l'instrument, la nature de l'opération début de sa Métaphysique, « le commencement de tous les
elle-même : le décor des corps ~n octe. savoirs, c'est l'étonnement de ce que les choses sont ce qu'elles
À la différence des anges, toujours virtuels, et à l'instar des sont: telles les marionnettes qui se meuvent d'elles-mêmes,
r
martyrs e t des vicrg~s, bien actuels, les docteurs (ces« intellec- oux regards de ceux qui n'en ont pas encore examiné la cause
tuels >> du Moyen-Âge) méritent une auréole. Même si« ensei- (... J. Or, nous devons finir par l'étonnement contraire et, selon
gner et prêcher n ' humilient pas :ce sont plutôt des occasions le proverbe par ce qui est meilleur, comme il arrive, dans ces
d'orgueil >> (article 7, objection 3), les docteurs permettent de exemples, dès qu'on est inst ruit de la cause 33 ». Il faut s'éton-
chasser le diable d'eux-mêmes e t des autres par leur enseigne- ner à bon escient et savoir reconnaître sous la surprise des
ment et leur prédication, à condition que ce ne soit pas seule- contingences les effets, les figures d'une nécessité. La cause
ment par leur charge de docteur, m<lis bien par '' une lutte en formelle d'Aristote permet justement de sois ir ensemble
acte » (article 7, conclusion) : un inte llectuel qui n'agit pas en matière et forme dans ce que la tradition scolos tique n appelé
tant qu'intellectud pour chasst:-r le dé mon de la cité des hom- une quiddité, mais qui ne rend pas justice à l'expression com-
mes n~ méritera pas la cité de Dieu. Ici encore, l'auréole appa- plexe d'Aristote :tu ti ê11 einai, «ce que c'était que d'être » : il
raît pour œmer 1111e action, pour rendre plus brillante, plus faut le mouvement rétrospectif, le dédoublement temporel du
exemplaire, plus parodigmatique une situation, quoique de deuxième étonnement pour nous faire comprendre le premier.
façon inessentielle. La difficulté, en société, est justement de savoir s'étonner à
Qu'est-ce alors qu'une idée ? Disons d 'abord que ce n'est bon escient car il y a des pathologies de l'étonnement (nos
pas un concept, ou plutôt que c'est le concept auréolé de la actunlités jouent beaucoup là-dessus qui se fantasment dans le
fnmge d'images q~ti t!n forme le déwr, c'est la manière d'éclai- présent et le direct des pseudo-événements) et une justice ou
rer ln configura ti on toujours singulière dans laquelle un une justesse de l'étonnement qui parvient à trouver de l'évé-
concept naît ou est utilisé. C'est un clair-obscur. Pour Bergson, nement dans les faits quotidiens.
il y a deux sortes de clarté liées ou concept ou à l'idée: « Il faut L'idée est la /orme d'un mouvement ou la formatioll d'un
donc distinguer l:! ntrc les idées qui gardent pour elles leur problème, tout ce qui donne à l'essence du concept, par le mou-
lumière, la faisant d'aillt!urs pénétrer tout de suite dans leurs vement rétrospectif de la vérité de-s effets, la souple nouveauté
moindres recoins, et celles dont le rayonnement est extérieur, de l'inessentiel, c'est-à-dire ce qui n'obscurcit pas des événe-
illuminant toute une région de la pensée. Celles-ci peuvent ments singuliers dans la généralité du concept, mais qui fait
commencer par être intérieurement obscures; mais la lumière resplendir le concept comme problème (lié à une situotion) et
qu'elles projettent autour d'elles leur revient par réflexion, les non comme solution (qui rend tous les faits équivalents).
pénè tre de plus en plus profondément; et elles ont alors le L'intellectuel, et a fortiori celui qui fait de l'histoire intel-
double pouvoir d' écla irer le reste et de s'éclairer elles- lectuelle, en tant que poéticien des idées, donne nu travail de
Histoire intellectuelle... 241
240 D'OÙ NOUS VIENNENT NOS IDÉES 7
es
s itua~ usage s. On s'appr ocher ait ainsi de la réflex ion de Jacqu
l'esprit, qui est sa spécia lité, une écritu re particulière des rt aux arts et aux
e quelco nque, peut recon~ Ranci ère sur la figura lité dans son rappo
tians dans lesquelles chacu n, comm
pt de sa médios35.
naître un problè me. En auréo lant la clarté du conce i~
il en opaci~ Quan t à la métap hysique, elle assure moins la di st inct
frange matér ielle d'imag es, de son décor d'actions, l'intel ligible que des usage s de
radica le entre le sensib le et
fie la simpl icité et en fait resple ndir la compl exité :il
en fait
tale des
critiqu e problé matisa nte. l'iness entiel (une sorte de transm ission transc endan
l'éloge admi ratif et la es que sur
potins ) et elle porte moins sur le royau me des essenc
nwk~
.... L'INTE RMÉDJ AUTÉ, LA MÉTAPHYSIQU E ET L« lMPASSÉ » DES IDÉES la con tinui~...în!.r~ ..sc~.uarios singulier.s_e.t. i.~e~_g.é
e, on
d'hui D'aille~rs, en ce qui concerne l'histo ire de la métap hysiqu
L'inte rmédi alité appar aît certai nemen t à la mode aujour :si la métap hysiqu e ne
que de l'utilis er moins pourra it avanc er l'hypo thèse suivan te
et c'est peut~être un su btil contre temps ission , quand elle
ses ver-- cesse de théma tiser les questi ons de transm
pour ses usages de transp ort d'un médiu m à l'autre ou ent
les relat ions. .q,~ se cristal lise dans les temps moder nes au mome nt justem
tus techn iques déterm inante s, que pour d'office
ies où la traditi on est dévalo risée et rejetée, elle se trouve
tresse entre la matéria lité des comm unications, les stratég dans le mond e idéal des essen-
ues mise en cause ; on projet te alors
de mise en public, les institu t ions autori santes, les pratiq iel du passé: la cou-
les singu la rités des situa- ces cc qui se trouva it dans l' univer s matér
socia les, les forme s de discou rs et tion du
pure de la contin gence et de l'essenée rejoue la sépara
tions - cepen dant pareil tressa ge ne se ramèn e pas à une
mise
sée à
partie de la présen t e t du passé. L'orig ine devien t une énigm e fétichi
en contexte, puisqu e le contre temps fait justem ent un rite trivial à actual iser36 . C'est
plutôt interp réter; elle n'est plus
défini tion même de l' intermédialité. Cela perme t même méta-
a pas de contex te a priori, mais pourq uoi le néant occupe une place inatte ndue dans la
d'insi ster sur le fait qu' il n'y
qui, à l'insta r des harusp i~ physiq ue et la moder nité.
·; des opérat ions de contex tualis ation e
des morce aux C'est bien ainsi que Heidegger en reprend encore la logiqu
· ces romains, décou pent dans le ciel du temps n'est
souffles dans son Introdu ction à la métaphysique. En fah, le néant
d' histoi re afin d'y saisir les oiseau x, les nuage s et les e qu'à partir de la moder nité
aux~ deven u une questi on métap hysiqu
de l'air qui y transi tent com me autan t de signes du passé questi on origin aire
La pensée de l'histo ire est (Leibniz, en particulier). Pour les Anciens, la
quels le présen t sen de mégap hone. t que
ement s, nouag e de n'est jamai s : « Pourq uoi y a-t-il quelq ue chose plutô
ici asson a nce de périod es, rythm e d'évén le fond
gie. Puisqu e rien 37 ? » Le problè me du non-ê tre n'inte rvient que sur
média tions, travail de la comp araison et de l'analo d'une évolut ion. Parmé nide tâche
déploie '" du deven ir et de l'explication
celle-ci est rappo rt de rappo rt, elle intègr e et déplace le la vertu du langag e (qui
logie ou le transf ert linéai re de la d' indiqu er qu'il ne faut pas prend re
ment famili al de la généa l'absen ce d'une
des pères et des fils, pour perme t de constr uire par l'usag e de la négation
« remédiation <~ » qui suppo
3 sent uire
nalogi e. Il faudra it y chose) pour une vérité du mond e sensib le. On peut constr
ouvri r sur ce que j'ai plutôt nomm é généa encé à
l'entre la· correc tem ent l'expr ession « non-ê tre » sans avoir comm
\ discer ner moins la succession et la sUEstitutTô-.;- que la nature .
ses objets désigner par là quoi que ce soit dans
\ cemen t ct la reprise, moins un champ de savoir avec du
de faire où tout objet est bon à Bergs on tâche de la même façon de pense r les aporie s
privil égiés qu'u ne maniè re ns les
néant . Le problè me qu'il soulèv e est que nous utiliso
1
e figura tion de ses
prend re, moins une saisie du mond e qu'un
Histoire intellectuelle.. . 243
242 D'o'U N O US VIENNENT NOS IDÉES ?

de trouver un ordre inattendu dans la constatation d'un désor-


pratiques de l'action et de J'· Il"
de spéculation et d'. . . tnte lgence pour traiter une aft . dre ou une présence insoupçonnée dans la représentation du
. mtUitlon Pour . rat~
une acuon, il faut un dés. néant, il y décèle à la fois des choses et un mouvement parti-
c~o" q u; v;end<ah ,~'::,b~;: on;: ~nt pdvé so;t de C<ée< . :
SOit de posséder un ob. d .
culier de navette ou de balancier. C'est dans cette contraction
d une absence d' .d
' un v1 e pour ou .
ce eslr. On part d'un man
qu~ habituelle en laquelle on discerne le mouvement obstiné de la
présence, un plein L'. JI · vnr sur quelque chose ,
Bergson ~\
répétition que se crée l'image de néant. __
· · mte 1gence c ' une..
tlon et prend d ontracte ses habitude d' . On rejoint ainsi une autre illusion dénoncée par
cs vues suce · h s ac-
e cours d'un m essJves, c aque fois immobiJ le réel serait issu d'un éventail de possibles. En fait, le possible
1 ouvement alor ,.l f d es,
en dilate les imag , . s qu 1 au rait que l'intu·t· provient du réel, il est le résultat de ce qui a été effectivement
es pour mieux s'in , d 1 ton
C'est pourquoi· B serer ans la durée réalisé avéc en plus un mouveme nt rétrospectif qui chasse 40
cl 1 ergson pass .
da ns le passé ce qui vient d'être déte rminé par le présent .
e a composition de l' id , d : par une analyse soigneuse
logique e t syntaxique dee~ e_nea.nt et de l'instrumentation Encore une fôis, l; ·représentation habituelle vise à occulter ce
d'~pouser spéculativemen: ~ee~at!On 'pour mieux permettre mouvement de navet te ou cette oscillation ré trog rade qui,
tnce ». Cette analyse d, sens d une (( évolution cre'a pourtant, est essentielle à la détermination du possible comme
· ecouvre a· · 1 •
simplement une abs msl que e néant n'est pa du néant. C'est ce qui amène Bergson à souligner que
ence ou un vid , •
non seulement com osée , . e, c est une image qui est ...... ., ...-
encore du saut conti~uel d: ~~a fo,tsl'du sujet et de l' objet, mai.. se représenter un objet comme irréel ne peut pas consister à le
priver de toute espèce d'existence, puisque la représentation
~hoses et, en plus, loin d'êtr un a autre. Le néant est plein da d'un objet est nécessairement celle d'un objet existant. Un
Implique du mou e une absence totale de mobiJJ·t · il
vement: e, pareil acte consiste simplement à déclare r que l'existence atta-
chée par notre esprit à l'objet, et inséparable de sa représenta-
L'.
. Image proprement dite d'un tion, est une existence toute idéale, celle d' un simple possible.
Jamais formée da e suppression de tout n'~t d Mais idéalité d'un objet, simple possibilité d'un objet, n'ont de
d ns notre esp · L' ff one
on s à créer cette ima e a nt.. e. ort par lequel nous ten-< sens que par rapport à une réalité qui chasse dans la région 41 de
osciller entre la vision d~ bo~tJ.t Simplement à nous faire
' 1· •
rea ne interne D
une realué • ·
exteneure et celle
:llli~,m• l' idéal ou du simple possible cet objet incompatible avec elle :
· ans ce va t · d
ehors et le dedans .1 -e -~lent e notre esprit entre
dd Pour mieux éclairer cette habitude, Bergson montre que la
, nue a ega e distanc~
' ' 1 y a un pomt s · , • , 1
eux, ou il nous Sel bi
nous n ' apercevon n e que nous n 'apercevons plus l'un négation n'est pas l' inverse d' une affirmation :autant l'affir-
t'·Image du néant3H.s pas encore l' au tre: c, est là que se mation est un geste complet qui n'a besoin que d'elle-même
pour susciter l'idée qu'elle offre, autant la négation a besoin de
l'affirmation qu'elle renverse. C'est pourquoi l'affirmation est
. Al' instar de l'anal d'se d u desordre,

qui a montré que
ci n'est pas l' a b s y en relation directe avec la chose dont elle parle, alors que la
ence ordre .
ord res inverses a 1 ' mats une présence entre négation nécessite l'intermédiaire de la proposition affirma-
vec en p ·
les deux39 le n , us un mouvement d'oscillation tive et n'atteint qu'indirectement la chose elle-même:« Une
. , ea ntneco ns~ t
m als en des ch e pas en une absence d'existe:nœi.l. propos ition affirmative traduit un jugement porté sur un
entre les deux Dosefs présentes avec en outre un
• • 1e, Be rgson ne se contente
· e açon g enera
. · '"' ·~t~ll ect llelle ... 245
2·H 0' OÙ NOUS VfENNENT NOS IDÉES ? Htstotrl.'

nscience coïncidât avec


objet; une propos ition négative traduit un jugement POrte' . . « Pour que notre co , Il détachât du
4? • sur Bergson afhnne . . ·pe il faudrait qu e e se . . .t de
un jusement • . » La negation est donc de part en pan un effet chose de son pnncl '. .J5 » lei et là, il s'aglssal
ling ui:.tiq u~: 1·\ quelqu: ' chât au se farsant . d loir penser les
t fart ct s atta . . cesser e vou
Du coup, ce sont des usages soci;lux qui sont pliés dans tort ·ncipe pretmer, s,ms ploitant - tout
remonter au p~l dans le mondeo\6 et en e~ . ces ou les
l' usage de la négation. Je peux affirmer une chose pour moi- d ·fférences à 1œuvre d ' faire les fausses evtden . .
d'en e, ·' re unpot-
en tâchant au passage n outil critique de p~e~me. 'articu-
même; je nie une proposition pour avertir, mettre en garde, 1

attirer l'attention de quelqu'un d'autre. Cependant, de l'usage • do-problèmes - , u ·t'·ntermédiahte dmt s


social de la négation il l'idée de néant, le déplacement est consi- ~:~;e: le langage. ~oilà ~ou;~~~,
I hilologie, qui es
:près tout, l'amour du /an-
dérable: il faut que cette habitude collective, qui nous permet
avant tout d'agir dans le monde, ait teinté complètement le \cr sur a p. . ltiple de ses usages. . uve le creuset
rage, le plaisir mu ue la métaphysique tro . , non
tissu de l'expérience intérieure, donnant ainsi l'impression o C'est dans le langage q ·hose qui ne passe pas, mal~
que h-1 réalité effective de chai.]ue moment comble un vide qui
des idées. Une. idé~ r:~q~~~se
est qui est arrê.té, m_ai: .:~:
roai:
ar fétichisanon, que ~ne idée suppose un rmpa~se. . te du
préexistait, de même que la satisfaction comble un désir qui en
motivait la rechen:he. « C'est cette illusion que nous avons p ue de dynamique. , h bitation anachromql ,
essayé de dissiper, en montrant que l'idée de Rien, si l'on pré- manq . , longuei:nent arpentee et a , ·tables
t de ven ' proble-
tend y voir l'abolition de toutes choses, est une idée destruc- impasse · .J7 fait des idées autan ne manière
sé Cet impasse . rucage du temps, u
tive d 'elle-même et se réduit à un simple mot[...]. Mais il faut pas . - faudrait pas y vmr un t , dénié. L'impassé est une
s'habituer à penser l'Être directement, sans faire un détour, mes. Il ne d .ours ou un passe . . . , L aradoxe
d ésister au flux es J ff d'intelligibihte. e p .
sans s'adresser d'abord au f<mtôme de néant qui s'interpose er d'où sourd une et ent transmise,
poche de temps . , est d'autant plus largem . ans des
entre lui et nous. Il faut tdcher ici de voir pour voir et non de . ~ ce qu'une Ldee . - d- lacée, traduite d, ~
voir pour agi rH. » nent a . , commumquee, ep On s'y arrete
reprise, exploitee, ' lie constitue une impasse.
Ainsi, l'opposition de Bergson à la « philosophie grecque» uveaux, qu e •
usages no 1 ouls d'une pensee.
ne passe pas exactement là où il la situe. On pourrait même et on S ent battre e p
Y
saisir une proximité surprenante avec le rapport à l'~tre induit
par Parménide, si l'on veut bien réintroduire cette pensée dans
ce qui était justement une des premières tentatives spéculati-
ves de penser une « évolution créatrice >> . Même si le devenir
y apparaît nié, pour Parménide, il s'agit surtout de réfuter ses
adversaires qui n'analysent le devenir que dans les termes du
n éant et de la négation. Bergson en retrouve la logique de
l'~tre, quand bien même, pour lui, critique du langage et de
l'intelJigence évite nt, pour autant, de ne laisser de place qu'à
une plénitude donnée d'avance. C'est pourquoi, à l'instar de
Parménide mobilisant les ressources du participe présent, ta on,
NoTES

llistl)irt' de> idée>. mJfnl'hysiqrH' et tran)mis~ion


II'ITROOlJCTION

Pour un point judicieux. sur la question, voir Fro!déric Nef, Qu'est-


a 'l"'' ltl mhnphysi•J"'' ?, PJris, Gallimard, 2004.
2 CondilhK, Essai sur l'origine de~ cnnnoissanCC!>' lrrwraincs,
Amst~rdam, P. Morti~r, 1746. Kant disait aussi d~ns la préface
de la première édition de la Criticjue dt• ln raison purt' (Pt~ris,
PUF, 1986, p. 5) que « c'est une mode bien portée que de lui
témoigner tout son mépris, et h1 noble d~me, repoussée ct délais-
sée, sc lamente ~omme Hé.:ube : nh>do 11111XÎirlll rt'r um. 1 Tot
St'llrris ntrtistJIII? pah'llS.. . 1 Nunc tmlwr o:ul, irwps (Ovide,
M~tnrntrrplwst!S)
» lantrement dit, « Naguère la plus ~rand.:
de
toutes les choses, puissante par tant de gendre:; et de fils... mc
voici désormais exilée, dépouillée ~ ).
3 Qu'il existe chez Platon une << théorie » des illées est rien
moins qu'évident. C'est la force des id~~ reçues que d'avoir été
construites par des traditions oubliées.
4 Platon. Phédon, éd. et trad. de Léon Robin, Paris, Les Belles
Lcures, 1%5,74 e :>.
5 Je mc permets de renvoyer à mon ouvrage La culture de lt1 rm'rm>in•,
till Commrnt se dtibtlTms>er Ju ptrssé ?, Montré.ll. Presses de

l'Université de Montréal, 2008.


6 Michel Foucault, L'ardréolo$ÎC' du )ltl.'oir, Paris, Gallimard, 1984

\1969\, p. 83.
7 Ibid., p. 180.
8'1 Ibid., p. 162-163.
<1. 1.: analyse énonciative suppose cnrtn qu'on prenne en
(onsidération les phénomènes de r~currence. Tout énoncé
comporte un champ d'éléments antécédents par rapport n\1xquel$
il se situe, mais qu'il a pouvoir de réorganiser et de redistribuer
sdon des rapports nouveaux. Il se constitue son passé, défmit,
~e
dans qui le précède. sa propn: nlintion, redt:ssine ce qui le rend
possible ou nécessaire, exclut cc qui ne pt:ut être compatible avec
lui. ,. llbid. , p. 163.)
249
248 D'OÙ NOUS VIENNENT NO~ JOÉf.S?

voir en termes de rapports de force, peut-être faut-il faire un


10 Paul Veync, · · f
. d« L'histoire conceptualisante »' Faire de l'/IIStOITe pas de plus, se passer du personnage du prince, et déchiffrer
sous 1a d 1r. e h~~:ques Le Goff et Pierre Nora, Paris G 11· ' les mécanismes du pouvoir à partir d'une strategie imma-
1986 (1974), p. 100. ' a •mard,
nente aux rapports de force " (Paris, G,,Uimard, 1976, p. 128).
11 G. W F. Hegel, La phhwménolusie dl' l'Esprit, t. 1, trad. de J Hi 1 21 George Boas, History of ldeas: An lntrotluction, New York,
Pari!\ Vrin, p. 121-122. · ppoyte,
Charles Scribner, 1969, p. 3.
12 Michel Fouc~ult: L'ttrrlzfulogie Ju savoir, op. cit., p. 171-172. 22 Diverses tentatives sont très bien analysées par François Dosse
13 Com_me le fait dtre Marguerite Yourcenar à l'empereur Hadri . dans La marelle des idées. Histoire des intellectut'ls, lristoire
« J'at souvent,réfléchi à l'erreur que nous commettons qu and nous en· intt•llt>ctuelif. Paris, La Découverte, 2003. Et, comme l'indique le
supposons qu un homme, une famille, participent nécess~;re sous-titre, cet ouvrage est lui-même un judicieux essai d'histoire
·d · • • •u ment
,(aMux.' e~s ou n ~x edvenements du siècle oit ils se trouvent exister ,.
1
emolrt'S t Ha rien, Paris, Gallimard, 1974 [1958] . 4Ï) 23
des idées à sa manière.
« Mais si l'appartenance à un groupe social peut toujou~s
Inversement, ct contrairement à ce que prétend Paul V;yp ·
dcvnllt· accordcr p1us de crédit à notre intelli•'ence de l'actu ne, t·on' expliquer que tel ou tel ait choisi un syst~me d~ p~~sée p\~1tot
r • 1 0 a !te que l'autre, la condition pour que ce systeme mt. et: pense ne
réside jamais dans l'existence de ce groupe. Il faut dtstmguer a~ec
A

ct n encore suavrc p utot les écrivains:« Le plus solide garant de


l' H. · ,
. t;totre, re n est ~as .1'_app:ucil orgueilleux de ses documents, de soin deux formes et niveaux d'études. L'une serait une enquete
se:. liches
. et de ses
, temOignages, c'est le fondu-enchaA1ne' qu·ISOU de d'opinions pour savoir qui au XVIII" siècle a été Physiocrate, et
const:temment a die chaque biographie pour ln mnJ·eurc part· d
d é S l'. . ., . te e qui a été Antiphysiocrate; quels étaient les int~rê_ts en jeu; quels
~a ur e.. ur epoque ou J at eu mes vingt, mes quarante ans, furent les points et les arguments de la polemtque; co~me~t
Je pourrats sans cou 1 te ajouter des nuances, quelques jugements s'est déroulée la lutte pour le pouvoir. L'autre consiste, sans tcntr
personnels, le rehaut d'un détail significatif; mais ce que ·e fi compte des personnages ni de leur histoire, à définir les conditions
' b. . . . d J s
S u r e Il e, c est ten, Je n en puts outer, grosso modo ce qui était.,. à partir desquelles il a été possible de penser dans des fonn~s
(}uhen Gracq, Eulrsmr/, ,,, écrivant, Paris,JoséCorti, 1980, p. 215.) cohérentes et simultanées, le savoir "physiocratique" et le savotr
14 Fern.md Braudel, La Méditerranée et le mouofe méditerranien ii "utilitariste". La première analyse relèverait d'une doxologie.
l't>poqueoief'hilippt'll,t.l, Paris, Armand Colin,1982 [1966),p. 13-14. L'archéologie ne peut reconnaître et pratiquer que la seconde. »
15 Pour une aur_re .malyse plus foutllée de ce même passage, voir (Michel Foucault, Les mots et les choses, op. cit., ~- 213-214.) E_n
Jncqt~es R.~nctère: Les mots de l'histoire. Essai ole portique du fait, il s'agit de conjoindre archéologie au sens stnct et doxol?g'e
savorr, Pans, Scutl, 1992, p. 25-52. au sens large, analyse des formations discursives dans ~eur re~u_­
16 M_ichel Foucnu_h, Les mots et les clwst•s. Uue archéologie des larité et étude des événements de diS(ours dans leur stngulante.
sm'IICI'S /ur marnes, P.tris, Gallimard, 1966, p. 318.
17 Ibid.,p. 318.
L'lOfE O'INTI:RMÉDIALlTÉ
18 Ibid., p. 323.
19 Sur l'usage de cette dumestkité et du iéminin dans la valorisation
L'intermédialite! ct l'immatériel
paradox?le du détail. voir Naomi Schor, Reading in Detail: t On peut rapprocher cette réflexion de celle de Jean-Luc Nancy :
Aesllrt•lrcs a~d tla· Femil_rirrt•, New York, Routledge, 2007 [1987). « [\ n'y a pas de sens si le sens n'est pas .partagé, ct c~la, non
20 Dans Srrrver//cr ct punrr, le p:moptique permet justement de pas parce qu'il y aurait une signification ulnme ou premtcre, que
penser le p~uvoir sous l'ongle de la technique sans le person- tous les étants auraient en commun, mais parce que le St!nS est
nage du Ro1. On rctruuve le même enjeu dans l'Histoire de la lui-même partage de l'êtrl'. Le sens commence là Olt la p~éscnce
sexrrnlité 1 : « Penser n la fuis le sexe sans la loi et le pouvoir n'est pas pure présence, mais se disjoint pour être elle-meme en
~ans le Roi" (Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1989, p. 120), et tant lJIIe telle. Cet "en tant que" suppose écartement, espacement
a propos de Machiavel: il l\ fait scandale en pensant « le pou-
1 J

D'ni.• Nuu:; Vlf .NNLNT N• ,.., rr11'rM 251

et p.tnitiun de Lt pré$~nù~. Ll· ~.:u ll\llll•'Jlt JÇ' ·' p~t•::~ n.:l'· •vntrcnt 8 André l.?roi-Gourhan, Le gc~te et ln pa rule: tedwiqur et
)., nélt'$:'1l~ dt• œue partition l.l rur~ pré,;.·nù.' itnp.lrt.lg~. /ciiiScl."\''' Pot is, Albin Michel, 196-t
pro:s~11<.t: .t rien, dl:' rien, pvLII' rien, n'est ni p1é$ente 111 .tb~ente: 9 V01r ).1ck Coody, Titi? D<IIIIC>Iicntiou of the Sut~a~w Mimi,
:oi111pll' Ïluplu~Ïllll S<lus ll.tl<: d'un tlrt' t]lll n',tur.ur J•lln.;is .~té. C1mbridge, Cnmbridge University Press, 1977; Eliznbeth
r ... J Ce ljiiÎ s'~nvnœ Cllt:OI'l' di! ù'llt' tn.lllil-re: l'ètrc IIC peut i'trt' Eisenstein, The' Printing Rc•t•olutiun in Early lvfoda11 Europe,
q u'C: t:lnt-lt~·lln~·nvl'.:- l es-.wtre::, l'irculam <b n~ l'at•I'C l't l'lHHIIW Cambridge, Cnmbridge University Press, 1983.
l'm•c•r de Ct>tl<.: cu-exm~ncc singulil-rem<·nr pluriel!.:. • (ttrt' 10 Michud Mnier, Atalnnta fusiens, hoc t•st, Emblcmaftl Htlinl de
siu~ulh•r pluric-1. PMis, C.1 IMe, 1 ~Y6, p. 20-21.) Je revil•ndr.\i sur ~ 1·cr 1•ti:. 1/tltl/r.r: ch y mica, OL'Ct>lllc>dntn pnrtim ocnlis {-1 intellectlli,
ù~ttc :otructnrl:' synL.tXiljllt' du " ~~~ r.tnt qu<.' " tùllllllt' n!v~l.uficc Jisuns .:upro iu.:isi~. adjl!cltsqul' s.·ntt•ntiis, l?pisrnmmatis &
du geste mt! t.tphy:;iqt:Ç' p.tr e~celll'fKe, rel qu'un 1... ~ùtt .i l'l~uv rc llcllis, l'nrtim olltribus & rl'c rt•nti.mi ani111i }'Ill:. mitws 50 Jngis
chez. Ari:.lùte. musicalib11:> triwn vocum, qmmun du<P nd 1111nm . implicl!m
2 Sur •:e,. qul'stiùll>, .iÇ' "'" pl'l tnl't:. de renvüycr j mv11 nu vrage ml'lodinm distichis aweudis pt'mptam, corn•,.pcmd,•.mt. 111111
fl1J1tr 111ft' hi.toir!? ,•;:tht=ficjlll' dl' /,, littùatun·, Pnri~. PUF, w'll. nb~q[m•f sinsu!tui jucundittrtc· vitleuda, lrscndn, mrditnuda,
•< L'inrerrtlgatio)n philosophique "· 2004. intdligenJ,,, dijudicanda. Ccllll!ndtl & cwdi••ndn, Oppl•nheim, J~an
3 •• L.:- d~wnir n't•st dot~ d,, sens (ou rapporté à un :;t•ns) qne là olt Th~odore de Bry, 1618.
il y wa ,Jt• yuelque chose puur qul'lqu'un, lôl ol1 l'on ~c rrnuve en ll Sm ce~ questions, voir Fr:~nces Yates, file RIJsicruânn
pres,•nn· de d~rou lemcm~ qui n.: sonr pas pur<>ml'nt ~r :.•mpl.:ment Eulisfrt,•~rnumt, Londre!>, Ark P.ape•ba.:ks, 1986 fl':172], p. 80-102;
n wnst.Her, m.u,; compr~hens1hles ;i p.1rm d' un tntér~t et d'un St;misl.ts Klossowski de Rola, Li! i••u d',,r. Figure,. friùt>glyplri•]IIC:S
1.1ppvrr .111 monde, d' une ouve• tu1 e ;, soi-mêm.: et tiiLX choses. et t•mbli•ll1t':' llamétiqw•s dtm~ /,, littérature nlcfrimiqttt' d11
les premie1s ~ignes d' intér~t sont J relever .wec: l'.1pparilion de XV/l'" sti•clc, Londte$, Th.uncs &: Hud~on, 1997 [1988 J, p. 59-104;
ln vic.,, (Jnn Paw.:k-1, •< Le çommenœmenr de l'histoire •.. Essais Rolnnd Edighoffer, Le~ Rosc!-Cr!Jix et ln ai~e dt• ln ,·,ms.:ien.:e
fl,t;-,:litj/11'> :.11r fel philc>.-IJphic• d,• /'/ri;.toire. tl'ild. d'E1 ika Abrams, e11ropéenllct nu XVW si~.:li!, Paris, Éditions Dervy, 1998, p. 125-
lagrnssc, Verdier, 1999. p. 48.) 161.
4 Marsh.11l McLuhan, PIJur fiiiiiJli'•'Hdre le~ m.:dia:- Les l2 Voir, p.1r exemple, le tablc.IU des trois sphères qui recense
pr~Jiau:.;.·meuts ft•dn.ol.•giqnt'' .1.: l'l~t>mmc, rr.1d. d,• jc.tn P.1ré, routes les formes sociales clcs médiations depuis l'invention de
J'vl.)ntré.tl, Bibliotht>que québ.f.:ube, :!001 jl9ti6j, p. -l•l-43. l'écriture: R6;is Debray, Cnurs .f,. médioloxi.: géu.!rorll', Paris,
5 Sur œ~ points, voir Grq:;ory N.114Y, Pi11.fnr'~ 1l.m~t·r: Tht! Lyric Gallimard, L9Y l, p. 534-535.
Posses:.Ït>ll of 1111 EJ1it: l'a~t, Bultllnùr<.:, l•>hns Hopkins Univer:.ity 13 Ibid. , p. 73. Plutôt que l'histoire des ment.llités, c'est l'histoire
Pr,·s~, 199t) ; M.u·cd Dhil·nn~. L.e, mo1Î/r,·:;; de Vt:rifé ,(,ms ln du livre qui peut fournir l'inspiration du type d'investigation
Gr;·œ archaïque, P••ris, Lil Dé.:~htwrte, 1990; fk1rc•nœ Dupont, intermédialc.
L'llll'•'tlflllll d,• /,, litthawn•. Oc l'iï•t•'>>•' sn•cqll,' ''" !tvrt• latin, 14 Voir Marshall Sahlins, Âge c1t> pierre, nse d'abon.ltlnce, Paris,
r.uis. LI Découverte, l9<.14. Je l'l'\'Îens sur ces problèmes d.ms la G.JIIimord, L976; Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Nnquet, Tnwai/
deu.'oèmt' p.1rne. et e,cfnvtlsc eu Gr~ce ancienne, Paris, Ëditions Complexe, 1988;
o Vonr Dvntlld Ml'Kenzie, 8tbftogr.1phy cutd th.• Sc>c~t>losy v/Tc:xt~. Robert Fossier, Le tmmil 1111 1\.ioyen Âgr, Paris, Hachette, 2000.
L.mdr.-o;, The British Library, 1981}; R<•bcr Ch;Jrlil?r, Cu/tun• 15 Voir Fr.mçois Vatin, Le trnvnil: économie et pllysiqllc', L7S0-
,;.:rile ct ,;om·té. L'ùrdn• .le~ lll•rt>~ t.'<He-XVI/11' ::tè.-le), P11ris, 1l330, Pnris, PUF. 1993.
Albrn ~lkhd, [9%. 16 Je renvoie au brillant travtlil à pomître de Johanne Lamuureux
7 VuJr Alollt'llolitie; ,,f Ct>llllll/illtmlion, éd. de H<lllS Ulrich sur ces tj iU~stions où elle montre, Il partir d'une en4uêre sur la
Gumbrclht ~~ Lud11ig Pfeiift·t~ 11\td. Je Wdli,un Whobrey, viande, comment penser ensemble intermédialiré, interanialité,
Sr.1niord, St.lnfMd Univea,ity Pre!•:., l9'JL im.•gin.lirc! collectif et production sociopolitique.
Notes 253
252 D'OÙ NOUS VJCNNENT NOS IDÉES?

par Giorgio Agamben dans Le temps qui rl:'ste. Un commentaire


17 Loft ,;tory, Lt• maillo11 faible, Kolantha offrent ainsi le spectacle de
de l'Épître aux Romains, trad. de judith Revel, P~ris, Rivages,
--~soi et la scénographie de l'exclusion comme d'impecŒbles retours
2000, p. 90-97. Voir aussi Françoise Proust, De la résistance,
de l'exclusion soci:~le ct de la dem~ nde de services ; ou encore, tel
Paris, Éditions du Cerf, 1997, ai nsi que l'article de Katherine
jeu australien (pour le moment encore refusé en Amérique ou en
lbbett, « Heroes nnd History's Remainders: The Restes of
Europe), qui calcu le le ta ux de stress d'un concmrent soumis aux
Pierre Corneille », Modem Lnnguage Quarter/y, vol. 69, n° 3,
questions agressives d' un présentateur, donne une bonne image
du stress accru des employés qu'on a rendus responsables elu septembre 2008, p. 347-365.
résultat collectif de l'entreprise.
Bergson anachrouiqtte :la métaphysique est-elle soluble dan s l'in-
lf 18 Sur le rapport de la mémoire au vulnémble et à la blessure, je me
permets de renvoyer à nouveau à mon ouvrage Pour une histoire tmnédialité ?
1 Il s'agit ici d'emprunter certains chemins bergsoniens plutôt que
esthétique de la litthature, op. cit., notice 4.
de proposer une exégèse de l'œuvre, mais on sentira sans peine
19 Pierre Veltz, Des lieux et des /ie11,;. Po/itirptes du territoire à
l'inl1uence des usages deleuziens de Bergson. Je renvoie aussi aux
/'lrrure de la mondialisatio11, La Tour d'Aigues, Éditions de
travaux de Frédéric Worms, en particulier Bergson, ou les deux
l'aube, 2002, p. 85. Sur ces questions, voir plus généralement les
ouvrages d'André Gorz, Métam orphoses du travail. Qu~te du sens de la vie, Paris, PUE 2004.
serr s: critique de la raison économiqur, Paris, Galilée, 1988, ct 2 Henri Bergson, « Le possible et le réel »,La pl'tlsée et Il' mouvant.
Misères du préserrt. Rich6se du pussibk Paris, Galilée, 1997. Essais et conférences, Paris, Librairie Félix Alcan, 1939 [1934],
20 Sur les valeurs de cette notion, voir André Tosel, « Centralité et p. 126-127.
non-œntralité du travail ou la passion des hommes superflus », 3 Ibid., p. 132. (C'est moi qui souligne.)
4 Henri Bergson, Les deux sources de la morale et Je la religion,
La crise du travail, sous la dir. de Jacques Bidet et Jncques Texier;
P<1ris, PUE 1995, p. 209-218; Michael Hardt et Antonio Negri, Paris, PUF, 1961 [1932], p. 75.
Empire, trad. de Denis-Armand Canal, P~ris, Exils, 2000; Paolo 5 Henri Bergson, La pensée ct le mouvant, vp. cit., p. 108.
6 · Ludwig Wittgenstein fait une remarque du même ordre lorsqu'il
Virno, Grammaire .fe la multitude. Pour une .walysl' des formes
a~oue n'avoir compris et goCtté la poésie de Klopstock qu'à dater
de vie cotrtemporaines, trad. dt: Véronique Dassas, Nîmes/
du jour ot• il a découvert les rythmes notés (longues-brèves) qui
Montréal, Éditions de l'édat/Conjonctures, 2002.
21 Sur cette question et généralement sur la pla.:e du lnngage sous-tendaient l'écriture des vers. Si je peux me permettre une
anecdote personnelle, je n'ai saisi toute la beauté et l'intelligence
dans œ tte nouvelle économie, voir Christian Marazzi, La place
de la prose de Jack Kerouac que le jour où je l'ai entendu lire,
des clraussc?ttes. Le tournant linsuistique de l'écanomil! et ses
conséquences politiques, trad. d' Anne Querrien et François accoudé à un piano noir, les premières pages de On the Ro11d. Je
n'avais jusqu'alors pas réalisé le rythme nécessnire de sa lecture.
Rosso, Paris, Éditions de l'édat, 1997.
7 Henri Bergson, La pensée et le mouvant, op. cit., p. 109.
22 À titre d'exemple, on pourrait trouver, côté littéraire, dans la
8 Il s'agit bien d'une méthode: insistant sur le fait que « la
coïncidence immédiate d'une balle et d'une idée, telle que la met
métaphysique doit procéder par intuition », en prenant garde au
en scène Pierre Ouellet, une dimension proprement intermédiale
« caractère essentiellement actif de l'intuition métaphysique >>,
de son détective amnésique et du statut du savoir: « On l'a
Bergson poursuit en signalant que « seule la méthode dont
retrouvé dans la rue, sans .:onn.lissance. Une balle dans la tête. Ou
nous pnrlons permet de dépasser l'idéalisme aussi bien que le
l'idée même de la mort dans la boîte crânienne, qui l'a effleuré. »
réalisme» (La pensée et le mouvmrt, op. cit., p. 233).
(Sti/1. Tirs groupés, Québec, l'instant même, 2000, p. 16.)
9 « Le rôle de l'ébranlement perceptif est simplement d'imprimer
23 L'enjeu politique du reste, de la résistance et de la temporalité
au corps une certaine attitude où les souvenirs viennent
lacun.1ire de l'anachronvs ou du kairos (autrement dit, de
s'insérer.» (Henri Bergson, Matière et mrmoire, Paris, PUF, 1985
l'opportunité) w mme non-coïncidence avec soi est thématisé
Nul es 255
D'où NOUS VIENN(NT NOS tDtts?

25 Sur ces points de méthode encore, on pourrait rappro.:her


{18Y6], p. ] 08.) «Toute image-souvenir capable d'interprétt:r
Bergson de Wiugenstein (il n'est qu'à penser, pdr exemple, aux
notre ~rœption •Ktuclle s'y glisSl' si bien que nous ne savons
Bc>merkmzgen iiber Jie Ftubtll et à la logique tout à (,Jit empiriste
plus dbu~rnl!r ce qui est perception ct re qui e~r souvenir. >• (Ibid.,
des concepts de couleur que cherche ii ano lyser Wittgenstein).
p. 113.) Crue inrerpréttJtion a lieu par \'Ontrawon des ~ouvt:nlrs:
26 Henri Bergson, L'c:V!llution cr.:atrice, op. cil., p. 194.
«ce que nous appelons agir, c'e~t pr~.:i:.ément obtt!nir que .:eue
27 Ibid., p. 353.
mémoire se contnu:te ou plutôt s'affile de plus en plus, jusqu'à
28 Henri Bergson, Ln pe11stil' t'/ lt• mClm•az11, ap. cil., p. 52.
ne présenter que le n.mch,mt de sa IJme à l' e.xpérience oll elle
29 Ibid., p. 54.
,. pén0trem » (ibid., p. 117).
30 On peut noter que l' interprétation n'opère pas, chez Bergson,
10 Henri Bergson, Ln Jll'll~h· et/l' tnii11Vt1111, t>J>. dt., p. 52.
comme le moment indispensable de la compréhension (comme
Il Ibid., p. 55.
chez G,1damer par exemple), elle ne tient d'ailleur!> même pas à
12 Ber~~on l'exprime aut rement encore d.ms S•l conférence
que un interprète, puisque c'est l'image-souvenir qui interprète la
« Introduction à la mét.1phy~ique » : « Les divers concepts
s d' une chose dessinen t donl· autour perception dfin de pouvoir s'y glisser.
nous formons cles propri.:té
31 1Ienri Bergson, Ltl ptll:>é.: et Ir mozwan/, llf'. cit., p. 77.
d'elit! autant de œrcles beaucoup plus lrtrges, dont aucun ne
32 U encore, si on voulait trouver une analogie scientifique comme
s'applique sur elle exactement. » (Ibid., p. 212.) Voir aussi Georges
les essaye souvent Bergson, on dirait que le temps opère selon
Didi-Huberman, ~ L'image e::t le mouvant ... lutermMitllitt:s,
la logique des systèmes dynamiques non linéaires lie premier
n'' 3, printemps 2UQ.!, p. ll-30.
travail du jeune professeur Bergson a consisté en une édition
1J Hcnn Bergson, fvlntirrc et m •;mClire, t>J'· dt., p. 90.
de Lucrèœ, or la conception épicurienne du monde se fait en
14 Henri Bergson, LtlJ•.:nsée t•llt uuwvnllt , ap. dt., p. 57.
fonction d'une physique des fluides ott le vortex joue un rôle
15 Ibid. , p. 61.
éminent), où des courbes peuvent changer brutalement de
16 Henri Bergson, Mntii·re 1.'1 mémoirt•, op. cil., p. 130-131.
dé~loiement en fonction de ce qu'on nomme des " attr.lcteurs
17 Henri Bergsun, La pc>11~t!t' !'Il•· llltl/IVIIIII , up. dt., p. '.18.
étranges ». Utilisés dans les théories du chaos déterministe, les
18 Ibid., p. 92.
attracteurs étranges permetten t de calculer les <·omportements
19 " La durée toute pure l'SI la forme que prend la succession de
chaotiques que l'on trouve en météorologie ou, plus simplement,
nos .:r;tts de cons.:il'nc~: quand notre moi se laisse vivre, quand
dans les phénomènes de convection thermique. Dans le cas
il s'abstirn t d'établir une séprtmtion entre l'émt présent et les
d'un pendule dont on mesure les oscillatio ns, les deux variables
états .lmérieurs [ ... ], mais les org.misc .wec lui, comme il <Ir rive
(la vitesse et l'angle du pendule avec: la verticale) déterminent
quand nous nous r<lppdons, fondues pour ainsi dire ensemble,
une ellipse caractéristique des systèmes dynamiques dissipatifs
les mHe:; d'un~: mélodie. Ne pourrait-on pas dire que, si ces notes
(c'est-à-d ire qui tendent vers l'état de repos où les deux variables
se suc.:èdent, nous les ;~percevo ns néanmoins les unes dans les
sont nulles), cette ellipse est un « attracteur cycle limite » vers
,llttrcs, et que leur ensemble est comp.lr<~ble fi un être vivrtnt,
lequel tendent toutes les trajectoires issues de n'importe quel
dont les pilrtks, quoique distinctes, se pénètrent par l'dfer même
point, comme si les points du plan étaient " attirés , vers le point
de leur solidarité { » (Henri Bergson, Es~ai ~ur lt!s données
fixe. Muis si l'on ajoute une troisième variable dynamique, par
im111édini•'S dt! l11 n1nsâence, Pnris, PUF, l'.l85 118t!9], p. 74-75.)
exemple une force extérieure, le régime bipériodique devient
20 Hem 1 Bergson, Ln pi'IISÙ 1'1 Il' mouvcwt , tlJI. cit., p. 109.
chaotique et les trajectoires obéissent à deux imp~ratifs inverses:
21 Henn Bergson, L't~•<lllltltlll rnintriœ, Paris, PUF, 1986 (1907],
se contracter selon les principes de la dissip.ttion ct s'éloigner en
p. 328-329.
fonction J e la « ~ensibilité aux conditions initiales» {SC!) des
21 Henri Bergson, Ln P•'nsee et le mc•m•n11t, •>p. ât., p. 222.
forces exercées. Cela génère des " attracteurs étranges » qui, en
::!3 Ibid.
fonction des variables, étirent ou replient les courbes. Voir Chaos
2-l Ibid., p. 255 .

.......
Not,•s 257

256 D'où NOU~ vrENNENT NO~ IDÉE~?

E:œrcict? s11r les Méditations métap hysiques: rlréturitjrtes de la publi-


. t'l détcmrill iSml',
sous la dir. d'A. Dnhan Dalmedil'o, J. -L. Chabert nJti.>n 1!1 fabriques d11 cartésien
et K. Chemla, Paris, Seuil, 1992, p. 1:!0- 125 et p. 280-282. 1 O n peut en avoir un exemple frappant avec l' intervention
33 Henri Bergso n, La l't'llsée l't /t' tlltlllt•cwl, l'l'· t' tl., p. 7h. d'un Simon Foucher (d'abord cartésien, puis anti-cartésie n
34 Henri Bergson, t.:évtlluti<m crélllrice, op. â t., p. 179. dé fendant plutôt la pensé~ platonicienne) lorsque, au cours d' une
35 Ibid., p. l78. polémique avec Maleb ranche, il assimile de façon anach ronique
36 Ibid. ce ges te cartésien de la •< table rase >> aux propos d'Aristote : « O n
37 lb."d., p. 179. ne doit rien supposer lo rs qu'on travaille encore il ia methode qui
38 Henri Bergson, La pensée t'lit• mottUttlll, op. cit., p. 206. doit faire eviter les erreurs dans les sciences J . . .]. C'est dans cette
39 JIJid., p. 213. pensée qu'A ris tote veu t que l'esprit de ce ux qui commencent
40 Je le rappelais plus haut: lt! tout premier te.xte publié par Bergson, à philosopher soit semblllble il une wble rase, ou à une table
dans ses années de profcssem de lycée, consiste en des morceaux d' attente; &: que dans sa Logique, il soCuient q ue ceux q ui n'ont
cho isis de Lucrl.>ce (Extraits Je Lucri·ct!, twt•r "'' nmrmt!ntaire, de,; pas encore la me thode qu' il prétend don ner, ne sçauroient sçavoir
11Me:> el ,,,,. étude su r la pué;it•, la plrilvsoplric, la plrysique, ft• constamment s'ils ont acquis de la scienœ. A ussi Monsieur
le.\·t c et la lt~~rsue de Lttcr~ct', Paris, Debgnwe, 1883). Quoiqu'il Descartes fai:;ant reflexio n s ur l' importance qu' il y a de ne point
n'en p<trle jamais, on sent bien la prése nce silencie use de h1 pe nsée estre déterminé à aucun systêmc, lors que l' on commence encore
épicurienne chez lui: physique des tluides plutôt que des solides, de philosop her, dem<lnde qu'on fasse estat de ne rien sçavoir. >>
rné taphysiqu<? du tou rbillon et du dilltllnt'll plutôt que de l'être. ([Simon Foucher), IUpons e pour la CrititJlte, à la Preface du
On peut <HISSi rem<lrq uer que, dans œ premier ouvntge, les notes secoud volume dt.> la Recherche de lo Verite'. Oil l'on examine
de Bergso n concernent autant les médi.uions de la hmgue et de Ir serrti meut de M. Descartes, ttlltclrant /rs ldél!s. Avec pl11sicurs
l' histoire des éditions que l'entre.:roisemen t de la poésie, de la remarques utiles pour /t?S Sciences, Paris, Charles Angot, 1676,
philosophie et de la physique: il touchait « déjà ,, à l'intermédialité.
p. 11.)
41 Voir Nicole Ll1ra u.x, « Éloge de l'a nachro nisme en histoire >>, 2 De ce point de vue, un ouvrage essentiel est celui de Denis
U ge11rl.' lr~t~ nain, n° 27, 1993; jacques Randè re, « Le conœpt Kambouchner, Les Mhlitatio11 s métaplrysiq111!S de Descartes.
d' anach ronisme et la vérité de l' his torien ''• L'inoctHel, n° 6, l11trod11cfion générale. Méditation l, Pari s, PUF, 2005.
1996; ainsi que la réélaboratio n de ce concept pour l' histoire de 3 La présence des anges à l'horizon de la mé taphysiq\te ne constitue
l'art par Geo rges Didi-H ube rmil n, Dt'<'tllll le tt?rnps. Histoire• dr pas un hapax ca rtésien. Pour ne prendre que l'exemple d'un
l'art ct allaclrmllismt! des imog6, Paris, Minuit, 2000. ouvr.~ge de " vulgarisation >> qui a con nu neuf ~ditions entre 1642
42 Le préfixe ditl <l plusieu rs valeu rs spa tiales ou temporelles:" par, et 1659, on·voit bien les anges y être convoqués dès l'entrée de la
.1u tnwers "• « pendant que, d umn t que" o u encore «entre, section sur la métaphysique, mais avec le besoin d'en justifier la
parmi ». Le dialogue n'est pas un r~sulta t punnuel de l'exercice présence : •< Et bien que les Anges comme nous avons dit ailleurs
du /og.rs, il en es t inséparable. ne puissent est re connus parfaictement, que soubs la mesme
-1:3 Cette va leur de l'image se rait à rappro.:her elu travail intérieur discipline de la foy, si est ce qu'ils peuvent estre aucunement
ii la dialectique hégélienne, puis marxiste, que propose Walter contenus en cette science en tant qu'ils participent à l'est re creé. "
Benj<l min, l() rsqu'il parl e d'h11agc dio /,•ctiqHe ou de dia lectique l [Léonard) de Marandé, Abregé curie11 x et familier dt• toute la
au n'plb. Mais on voit combien Benj<lmin es t fo rcé de neutraliser Pltilo~oplrie LogitJUI', Morale, Plrysiqr.te & Metaplrysitjtte, & des
le faux mou vemen t de la dialenique afin de tro uver dans la ma tien!> plus importantes du Tlreologien François, Pa ris, Thomas
conccntwtion, voire la saturati on de l'im.~ge, l'énergie d' une Blaise et Gerv<~is Alliot, 1642, p. 510-511; l'abbé de Maranclé
exp losion latente du no uvea u. Voir Walte r Benjamin, Paris, est un n éothomiste qui a écrit contre les jansénistes, mais aussi
capital!' du XIX'",:ii!clt>. Le /ittre des pas;uges, trad. de jean Lacoste, traduit le Pas/or Fido de Guarini.)
Paris, Éditions du Cerf. 1993, p. -1:78-480.
25::> [Y OÙ NOUS Vlf.NNl.NT "OS IDÉES?
René Descartes, Mc•ditntiones de prima p/Jilusophia : M.!ditations
11 étophysÏtJIH'S, twd. de Luynes, introd. et notes de Geneviève
le ~emercie Emmnnude Cocda de ses informations sur ce sujet.
'' Lhac~m de œ: ~rois Ordres e5t encor subdtvisé en degrés
subordmez [... 1 a l ~:xemple de la htemrchte ,ek~u:, dunt u,lÏ\.tt:!
111
Rodis-Lewis, Paris, Vrin, 1970, p. 25.
« je considérais [...) toute cette machine corn posée d'os et de cha1r,
.
12 telle qu'elle p<traît en un cadavre, laquelle je d~signais. par le nol:'
S. Denis l' Areopagite. » lCharles Loyseau, Tmicté dl.'s ordn•; et
de corps i Je considérais outre cela, \...lque Je sentats, et que Je
pensais i et je r;lpport~is routes ces ~:ti~ns.il l'.~~ie. » ~Méditn ti ems,
:.iiiiJIIc·s clis11itl'::., Paris, Abel L' Angelier, 1610, p. 2.) « Quoique
tous les hommes soien t universellemen t de même espèœ et de
même condition dans les principes d.:: la n;tture, il y a néanmoins ll, p. 26 i c'est moi qui souhgne.) lll ecnvatt deJa au Pere J>:1erscnne
dans une lettre du 28 janvier 1641 : « Nous ne saunons nen
vouloir, sans savoir que nous le voulons, ni le savoir que par t~ne
narmi eux cerwins avantages pMticuliers, qui servem :.les distin-
guer dans l.\ société dvile >•- '' Comme parmi les anges qui sont
idée i mais je ne mets point que cette idée soit différente de l' acuon
tou~ de purs esprits, il y ;1 distinction d'ordres et de hi~ rarchies
il y n aussi p;umi les h.Hnmes des condiuons différentes, qui ser~ même. » [René Descartes, Œut•res philtJsophitJtleS Il, 1638-1642,
vent ii. l~s distinguer not;\blement. " (Gilles-André de La Roque, Paris, Classiques Garnier,1999, p. 314.) ,
Le punctwn temporel du wgito « n'est rien sans la ~r~sence
Le: trn~tc> de illllOUic?s~c· l't de! ><'S difH n'lltc•s esl'i'cc'::, éd. de H. -M. 13 dè l'archive, de l'iniini comme archive. Appelons cette tdee non
de Langle et J. -L. de Tréourret de Kerstrat, Pari:;, Mémoire et
D,Kuments, 1994 [16731, p. 33 et p. 76.)
pas idée de Dieu, mais loi, archive de la lo~,
ttrkhé ~u
sens. de
commencement, origine, fondation, primaute. Le wg1to constste
Voir, p~r .c.xempk saint Thoma~ d'Aquin. Sclll/IIH' tiJé,l/o,..;iqut!,
6
Pan~, Ednwns du C.:rt, 1984, h1, qu. 50-5~. En bon thomiste,
alors 11 s'alimenter de la certitude d'êt~e
pour b loi•. du, hüt de
l'avoir été ,,u moins une fuis pour un mstant. Du fmt dune lot
qui n'est pas celle de l'instant "· C'est pourquoi le cosito ~artésien
_1,\cque,; l\IMitain avait dép repérl? œ qu'il consi,kmit comntc unè
dégr;-~dation de l;-~ vertu des anges d.ms la puis!'> anœ moderne du
ne figure pas seulement comme un exemple d'« ap~aretl », mat~
cosito (Tn•i> réft•rlllllf,•llr~: Lut/ur, Descartes, I~ou;;enu, Paris
sans doute comme l'exemple par excellence, pmsque ce qm
Plon, 1Y25). '
o.:onstitue un appareil. pour jean-Louis Déotte, ce sont jt~steme~t
Î
Pierre-Sylvain Régis, Sy ;tÎ'me de Phi/v;ophie. n111tencwt ln
des" inventions de temporalité» (L'époque des appareils, Pans,
L,l_-;iqHc', la tvktopl1ysique, /cl Physic)ll<', t't la Morelle, Paris,
Ëditions Lignes et Manifestes, 2004, p. 141 et p. 5~). .
Denys Thierry, 1690, p. 149-"151. René Descartes, Mc:dittlticlltt'S de primel phdosoplua d,,ns
Michd fom:au lt, « Le sujet et le pouvoir ·',Dit; c>t écrits li, 1976- 14 Œuvres, éd. de Charles Adam et Paul Tannery, Paris, Vrin, 1984,
l':J/38, P•ui:<, G<\llimard, 2001, p. 1041-Hl6:?..
C'~st pour~uoi un mon<~rque, qui réunit dctLX personnes dans un
respectivement Objections V, HL 9, p. 301-302 et Rt~ponses
V, Ill,
meme tndtv1du selon la théorie classique des deux corps du roi, 5, 9, p.Thomas
370.
Saint d'Aquin, So111me théologique, la, qu. 104, art. 1,
don avOtr deLL\ anges gardiens distincts : « Il y ;\ s<ms doute une tS
Providence_to~1te part:~uliere de Dieu p,1ur la conduite des Roys sol.4.
[ · .. j. Dt: la nent qu tls unt deux Ang~s Gardiens, sçavoir &:
Voir Jean-Marie Beyssad<!, Ln p/1i/o;ophil' première de De~cnrtes,
16 Ibid., la, qu. 104, art. 2, sol. 1.
cotmne particuliers.&: ('Otmne perStlnnt:'!> publiques. »lJe<~n-Baptisre 17
Noulh.•au [theologal de Saint-Brieuc), Lt' Grcrnd Homme d'Estal, Paris, Flammarion, 1979.
Je remercie Didier Ottaviani de m'avoir communiqué ce texte
selon t,JIC fc•s les /lltJ-cimes de la Politiqut• Chrestic•nne; La sc:ulr 18
1>mye PtlliiÎtJII•' du Monde, Rennes, jean Durand, 1653, p. 25.) manuscrit.
Voir Stephen Gaukroger, Descartes :An Intell ectual Biograpl!y,
10 CJ.n~de v.aure, L'E,;tcl/ chrl'>tic•ll, ()Il, 11WXillll'5 politiqui!S tirées 19
de 1E,;.:ntu n•, ,·,1111re les /clllls<'s misou:: cl'c•::t11t des Lruertins
Politiques de ce sieck Paris, tvhmin Durand, 1626, p. 356-357.
20 Nicolas de Hauteville, La th~oltlgic ang~lique I'IJ~e
Oxford, Clarendon Press, 1997, p. 13.
tlll
, .
du pnrftHI
Comme il le précise, « l' homme: notamment l' interieur est docteur, Lyon, Claude Prost, 1658, respectivement p. 113, 116 et
l' im;\ge &: represent<ltion de Dieu, (p. 345). '
Notes ?.61

D'OÙ NOUS VŒNNf'NT NOS IDÉES?


:!60 28 Sur le passage parataxe/hypotaxe, voir P. Guiraud, Lt> mo!JI!II
français, Paris, PUF. 1963, p. 34, ainsi que D. Mningueneau,
117. D;HHe,
C•mbrid
1 g
dans le De
•e,C.U.P ~~snn ,lltfii~IJtin _l_~d.deStevenBotterill,
· t ~ 1, ·El
., l ~96, 1, 2) ..-:xplnue dcp œ rése·\ll d' '
« Éthos ct argumentation philosophique: le cas du Discours Je
la méthodl" »,Descartes l'll'orgunH'Ittatiorz philnsophique, éd. de

~;, m~· '~,


es anges communtquent non l H d . • tmages :
F. Cossuta, Paris, PUF, 1996, p. 103-107.
''S'"' '""'''""', ),
m1roir lj ,(,. · ..· m,;, , '" " " "" du I••,;:•Së
1 Y une sorte de tres eclatant (twllo 29 Voir Hélène Merlin, Public 1!1 littérature en frnnce au XVII' siè-
N' . 1 d' .S' ntJ.~)/11/U/11 ,;pecttlum: ful~vr c'est l'éd· . ·J clt>, Paris, Les Belles Lettres, 1994, ainsi que Christian jouh.-.ud,
21
d tt0<\5 eH.-.utev·ll 1
c,· Lat 1,1 . tlli~é/iq11e
ll'il v-;11• ' ' ouf'[/;, f
,\11. f 1· Lrs pouvoirs de la littérllfure. Histoire J'uu parndox~. Paris,
,,cteur, OJ'- cil., p. 8?. ' ' 111 1 tt par n t

111~1 30 GalliJnard,
22 P.D.B.L., Escllelle rnyslitjlll', ColllfHlsée de ,· ' ,. 2000.est donnée dans hl Corre,:pondancl' éditée par
\.:épître latine
<'<c!Jefftm,; f10111' lllillllt'f 1111 c · •f
viii<'~
,· . . t .'-,{ 1/llfllrt! Adam et Tannery. Je cite \a traduction française de l'édition
pricri!S pour les •;.; q 1 Ill ' erz MIZZI! de i\lli!dltntioJIS (',r
Regente, Paris Pierre
"' c
d~ ttn re l!'llfl'. du 1.
B h 1 .)
1 l'. ' 1
_o ,r,' l'ttet' Il tl Rt'yrze
~ resc e c JeLm • 1649 39
des Lt?ttres {aite par Clerselier en 1663 et reprise dans l'édition
de 1667: Lettres de Mr Descartes. Où sont traitées plusieurs
Questi~>ns
23 M '
edita lions'"' tous /cs jours de la,,. "' . . ' . •_P· -40. , bt•lles Tou.:lwnt ln Morale, PhysÏtJUI!, Médecinr & les
24 '' "''''"• p.,;, Robe tt '"'•'· 1649 ;. ;"'"" """"· P""""" ,; Mathemati•JlleS, Paris, Charles Angot, 1667, p. 470-471-
)<\mes Fentress 1 ~ 11011 31 Voir la Lettre t>IIVOYI"e au Philosophe eloqrunzt, de la pMI de soli
Blackwell 1992 et 8Chris Wickh·' ,\11 ' ::,
. / Mcmory, Oxford
' ' p. . ' Hyd"'P' (P"''· )"""" Dus""' 1627), qui '" imi« mém< l•
..
l 25 Krzysztof
méznOJre,
(
pmman, '' De l'histoire
objet· d'h•stoire >l, Rl'VIII?
mom e, no 1, jan\iier-mars 1Y98, 63-
' p.Jrtle d
e la mémoire, à b
.fi' Ill ;f(! J
t J' zy;"J,Ul' et de
32
style ct revendique son rnod~k
\.:année de publication du Discours de la méthode, on retrouve ce
ptoblèmo d',u<o-po•iüoo d•n• 1• <êlèb" q<"""' du Cid. C• qcti
Je me permets de renvo cr 1 ' p. 110. Plus gener,\lemen t,
envenime les relations entre Corneille et ses confrères, c'est un
ln llttùnture 1!/ltrl' 1 ry . non o/uvrage LI' /ivrl! m•alé. De
A•[ ,
•v ontreal. Presses de l'U .
n IIJI)Ire
. ,d
el c11 ture (XVI" XVlff•'
, _, >~t'cft!),
., vers de l'« Épître à Ariste» qu'il fait circuler après le succès de la
pièce en 1637 : (< Je ne dois qu'à moi seul route ma renommée. »
:!6 R' -h d d mverslte e Montrell 2004
d'~ R~
"'L ar e Bury, Plti/olnh/roll cité par lp·,terre IC h,e, '' .Le rôle de
mémoire d,ms l' enselgnemen; m, 1.~ La querelle déborde rapidement cet élément anecdotique, mais il
est caractéristique que Corneille tente, comme Balzac avant lui,
de /,1 mrlbnt>tf!clmh• mt!di hl 1 c_,..,v,ll »d,J_cliX de rnt;lnlllfl.'. Aspc.:t;;
zumt hor, P.His/Montréal Vrin/P t <1 e, ~ous a •r d, Br R de ne plus reconmûtre rituellement les detteS, les héritages ou les
1985, p. 145 QLI~~ .. f l; c_ uno oy et Paul
1 ', . res:.este Umversitédt:! Montréal reconnaissances envers les auteurs andens, envers ses confrères
évidemment
·
lon••u~
a memOire ·lit . tf ·
d'une o ~ hJ:.w•re - . • dont
•' allre
' 111111ave.:
m , la .· . vérité
1 ..relève
' actuels, voire env~rs ses puissants patrons.
acadt~mitJZII'.
~~~
. 33 Hélène Merlin, L'excen tricité Littérature,
est a 1gure la plus cél' b
r~ piOl~r
m
qu~te
P atomoenne
soci~té,
D"~""
l f
(le non-oubli) À désire; l)llll p.ut en de l'a/etltt>in institutit>n, Paris, Les Belles Lettres, 2001, p. 114.
JltlliVOtr
.
. .
.4u'implique' pour eux. , l' or dre duuts.:ours J· ~
... va onser es sophi ·tes t 1
eM'a·hprauque
1F
.
de
34 Ronê ' L""' '" P. Gibi<uf>, 11 no.omb" 1640.
Œuvn.•s philosophiques Il, op. cil., p. 278.
sous-esume sans doute l' enJeu
orsqu'il affirme que le 1 ' ~·
. du r·1pport ,-11 . • , Il . c oue<1ult
. t:l ze memmre et vérité,
35 Jean-Robert Armogathe, « \.:approbation des Meditntiones par
ll'exercice d'un pouvmr . c' ~~os, ·~a d~
parnr_ Socrate, n'est plus
la Factilté de théologie ·de Paris (1641) >J, Bulletirz cnrtésil'll XXI
la mémoire» (•<L<l vén,té lunf ogos .~ ~uJ./11')1 qu'Ill! exercice de
dans Archives de phi/osophil', n° 57, 1994, cahier 1, p. 1-3.
écrits, t. Il, éd. de Daniel D~~ ~s o~nes Jtmdzques » 1L974 j, Dits el
36 Par exemple, û est prêt à modifier des éléments dt! ses réponses:
199~.p. 662. c'est moi •'l ellt' et ranÇOIS Ewald, Pans, G,lllimard, ' J'•PP"'"" fot< qu• "'"' •yu ""'"'hê œ qu•
fin de ma réponse à M. Arnauld, principalement si cela
j'"'"
~ut mi• à 1•
aider à
C' ' .., 11 sou1gne).
est ce que l'avis
27 MéditntÎ!>II:.: << IÏ ne ser:;;ur~
du lib · ,Hl!1 ect~ur signr~le
n• uu e m a>'ré·Jbl
dès l'entrée des
l
obtenir une approbation. » ( « Lettre à Mersenne », 22 juillet 1641
dans R. Descartes, Œuvres p/Jilosopltiques /1, op. cil., p. 351.)
nt! pourront ppli, 1 'o ' e aux ecteurs qui
, b '1 l,uer eur esprit avec be d'
sa stemr d'en juger avant qu e de l' avo1r . assez
aucoup examiné. attention,
» ni
/

et G1ovanm (r,,puli, « La rédaction et les projets d'éd1tiun ~le:.


1
lltL•Jitatillllt':. de prirntl philusopltin "•d~ D..:s~arti!S Le~ ,:,,,te~
17 Pnnh~n· <' Ju,lrdCu!'e lorsqu'011 V\•tl, tustemcnt ,\.ms \.1 rr.msmis:. ,,n1
,\u o:arté:otunisme, les us.1ge~ p..:u .:.lthvliqucs qui en !>Oill t,ut; . p.1 .n
plulo«lpltitjlll!), nu 4, l976, p. -!25-441 .
René Descartes, " Lettre il Mcr:.cnnc "• 6 m.ti 1630, CEut~rc~
exclllpl~. \..' préf.l(ll.!t' d'un nuvr.l~l! 1111itulé Rt•cttt•il dt• tJIIL'Itjllt'> p/ti/tiSill'ltitjllt'~ 1, tiJI. .-il., p. 264.
J'lt'C•'~ .:IIYit'll~t·:: .:<IIICt'TIItllll /11 JllrilosoJI/Jit' Je M,w::rt•ur .\4 Hcnri-)c<lO Mt~rtin, nlli>~llllèt'
La tlu lit•n• 11111Jt>ruC' t:<IV-XVW
D,:,-~nrt<'~ (t\llbtcnlam. Henry Desbordcs, 16Xl) présent~ )ièdrsJ. Mise cu paS!! ··1 nusr t'li r..xtr .lu livrl' fnw(tti), l';~n:..
~\dkrent;. t~xtcs ;mti-jé!'uit.:s l.'t en générdl pro-prute~tant!',
Beyss<~de,
Éditions du Cercle de la Librairie, 2000, p. 31<>-317.
m.tb :~ussi d<.'~ texte~ de Berni<.'r (ga:<s~ndist<' rutW••in,u) l.'t -!5 Mi<:helle « Les ,,linéas J,,ns la tr.tdlll:tion des
Mrdittlliort> de Descart~·s ,., Traduin• le~ p/Jilo~uplr•·s, sous la Jir.
1:~
M<lkbr.uwhe, d'1111C pnrt, en s•Htli!:\n•lllt l'impMstbilité qu' il
y a ~u .l't,bt<.'nir appr,>bation~ .:t privil~gi.'S puur ce,; ~utvr.lgt'!>, dc Ja.:qucs Moutaux et Olivier Bloch, Paris, Publications de
d' ,lut re part, en les uttlis.IIH pour prou\'er, ~ la IO<Inièrl.' dl'
Oc:;.:an,•s, que l.1 tlitfér<'n.:c cntr~ m.Hièrc et pcn~é<.' impliquc
Sorbonne, 1000. p. 22.
46 Pierre Silvain Regis, Corm t!nlicr .Je plriiLISOI'I'ie 011 Sy>IWII'
qm' l'et1d1<1ristie 01~ peut 0tre expliquée il la l;H;on .:ntlwliquc. s~'nl!ral /t?~ priucipe~
seiL>n de M. Deswrtt>~. contt•llan~ ln Lus!CJII•'•
~·:u t ël~ Jén<HIÇtl.nl l'institution dl' la .:ensure, l'éditeur capte la Metnphy~ique. ln Plry,i•JI'e. L't la Mt>rlllt•. Oemii'Yt.' [JIIwn,
1''111.'\'gl'' d..:s polenliqucs philus,,phiqu6 pvur mieux alm1e11ter ~tnridtie [.sure~.
d'un trcs-,-.;nws no111Vr<' de {-f tlll$111<'111ét' J'un
discours s11r ln PhiÎnsoplri!! allcit'lllli' & nwJeruc, oit l'o11 fait t!ll
une ~~·nt ruvl.'r~a.: re\1).\icuse
'1~ ~cné De~•.II'IL'"• "L~ure. ,;uPère nbrl'~J l'lti,tuire Je cett e~cienn•, Am,;ten.lam, Hltguct<IO, 169l.
Dc~-C•"
Mer,;enn..: ., S-l2 juin 1637,
161~-1637,Paris, Clns:;iqu.--, c .. r,, ,.:r, 47 Les ~'v1cJit11lions mcttlplty~iiJIICS tf,• Rt•lli' t•'S, ttlltclllllll
Oedi~L'S Mt>~Sit•llrS J~ St~rboll•':
t(ui•fl') JliJt/,.;,,p/ri,JrH.>:i /,
/ premirre Pltilosopltit?. a
3•)
1•JKl-·L p. 54 3.
Voit, p•nu· ,\c:; an.tlvses plus fouillées, J.:an-Pierr..: Cw.tilê, .. · L.: Nout•L'""'"''"
11 t dit·i~.!c~
par nrtick' tlt't'C ac, Sonlliltllrt'S Il coslt',
plus éloquent philo:.ophe ,\6 derniers tcmp;." : li:'s ,;trat~gi.:~ & ave.: tl •s Rl?t1Vlli~
dt•s Artidt>s tliiX Objectitll!), & ,!L'; Objections
d',nttt•ur Je R~nc Dc~~arre~ •, r\tlllll/,·; HSS, n" 2, mar:;-.wril
1
1111X Respouses, Pour t'il facili tt>r /11 le.:IIIY•' :_;, l'iHtclli~cnce.I~M R.
(Q~4. p. 3~9-367; ,unsi l(Lil' Stéph.1ne y,,n D.tmtne, De>Ctlrlt·~: F. Troisi,~me r.Iitioll. Rt't'"" & corrig•:,., Pari:., Theodore Gtr,,rd,
··~slll J'unr j,j,ftlire or/lllrt'll<' tl' 11111? sm"d""' l,l,i/thtlphiqth',
P..r1s, ~1\':~se~ de S.:ience:. Po, 21Xl2 t't Ni.:ol.t5 Sch.1p1ra, Uu 48 1673, n.p.
Voir tAdrien Baillet\, Ln Vie de~ M•'"~Ît'IIT DL',-Cnrtt•s. Pre111Ît'TC
t rtl/t'$~11llllll'l•lt•:i /t'tir··~ 1111 .'(\/11• ,;iodl'. Vnl.?ntiJI LtHIItH'I : ml<'
1 ptlrtie, Paris, D,micl Horthemds. l6'n. . . .
49 !Claude Ameline\, L'Art .IL• t•iwe lu!llfi'IIX, Jtll !Ill! s11r l.:s ldt•e,:
/u,torrt> ,,,d,Jit•, :,ey:<:.d. Ch.t.np Vallon, 201)3.
IIJ Adrien Baillet, R,•flt·.\ltlll~ d'11n ,'l,·adémt.:Î<'II ~ur Ln Vrc .li! t.~
lt!s plu) claires dr ltl Rnbon, Ju bon St•ns, [1 )liT dc tres-bt•lle~
Mr. 01'~ Cttrtt'~. ,.,.,,,y,;e~ tl 1111 .Ir;,·~·""';,;''" f-1,,1/.urdt', L1 llc~ye, .'vlt~xinlt'S
de Mr Drscnrtes, Lyon, Coignard, 1694 [16671. n.p. Ne
.'\rnout Lwrs, 16~1. p. 3 l -33. en 16.35. il fait des étud<!S de droit, puis cotre j l'Oratoire en 1660.
•H Rèné Des.:<~~ tc~. ,, Lettre au Père M.-rsenne •.. :!S janvie1 16-ll, devenant un des proches de Malebranche.
(fliN<'> Jllllhi>OpltitJII''" 11. oJl. cit .. p. 315. L'édi1eur rn~t de-; 50 René Descartes, " Lettre au Père Mersenne », ([11t'Yt'S
iL•tlit~lll!!> à •< métlit.uiuns "• comme s'il s'"gissnit de l'ouvr.1ge,
ol,~r~ q~u.• Dcs.:.HLC> pMie plu:< probablement id ,\..:s six Sl StJrberiomltlll L,~; Pe11s~I?S
philosop/titJitfS Il. llJl· cit., p. 328-329. . ..
criti•JI'rs dl! M. de StJrbrae, Rt•Cifi!II/H'>
me.llt:ltiOilS auxquell.:-3 il entend bieu ,,djoiudre le-3 obj~ction~ .:'! pnr M. Gn1Verol. Avomt de la ville de Ni sm•·~.
AVI'<'_ dt'S Mt•Jil~irt.'S
ll:'ponsc~ puu~ formcr le livre, lt;::< /vlétlitlltΕli!S 111htlplly>irJII~>. pour /tl Vic dL' Mt>ss. dc StlYhit'fl' &· Cotclia, P:~ns,_ Flor~nnn
_ct
Pierre D<!bulne, lb':!S. p. 58-59. Sorbière dira ausst : .. l achmr~
pr~lpi'CITH'IH d1t.
\:~
l'esprit de tv!. Desc<lrtes de même iaçon que j'l1dmire .:eux qu1
Qtr··~/Ïtlll> jean~
-1:! v,1ir kan-Luc Mariun, " Le st!l tut respons011.tl des M,•ditaiÎt111t'S,
mrté>Î!'llll<') /1, Pari.;, PUF. 1996. Voir ,u.,si voltigent sur un chcval de bois. ~ lfbid., p. 92-93.)
Robert Armugnthc, " Ln put>li,ation du Di;cour> et de> E"tliS »,
n,•,.-alh'>: Il ml'l•""' t' i/ ~~~ssi. Endclopedia lr.1liaM. 1'190,
265

[)'OÙ NOUS VTENNLNT NOS LL1ÉE.'>?


sopl ie dl' Monsirur Descarti'S, Amsterdam, Henry Dcsb~rJes,
1
(Adrien B;u1letl, lt1 Vic J(' Morr.;i<'rrr Ot?:;-Cartcs. Pmnim.> pnrtit• 1684, p. 304.) Voir aussi Pierre Silvain Regis, Cours entu.>r de
52
11p. dt., p. XXI. ' pl•ilosopl•i~, op. cit., p. 63. .
53 ~our Fcrna~d Ha11yn, le lc(tcur doit Jssumer le « je ,. du namueur 61 john Lo<kc, An Essay Conœrning Hrmwn Understarrdrng, t. Il,
a • ch.1quc etape de son ~hemincment » (De~cartc::, Jis::imrrfot 11 , 11 éd. d'A. O. Woozlcy, Londres, Fontana, 1971 il690\, XXVII, :•
p. 211 . .: [Pjour trouver en quoi consiste l' ldl'~tité,personn_ell~, •_1
t'l iwuie, Gcnt!vl!, Droz, 2006, p. ll7).
hill! voir ce qu'emporte le mot de Pasorwe. C est, a ce que JC crot,
54 René Dcs(artes, " L'Homme ,., CErrvre:; phi/o:;oplriqul's 1 tlJl t:it
p. 3Yl. ' · ., un Etre pensant &: intelligent, capable de raison &: de reOexion,
(Simon Fom:herl. R(op,•rr::t> porrr /t1 Critiqul', à la Pn•faœ Ju & qui se peut considerer soi-même comme le mér~e, ;omm~ une
55
St'rt~fld t•tlftllflt' Je 1,, Rt•cher<'lll' dt> la Vl'rité. Oit /'o11 c·xamÎIH'
même chose qui pense en différens temps &: en d1frerens lteux i
fe :'t'rr lillt l' lll ~:~·M. Ot•scnrtcs, toudwrrt lt·s ldét?s. At•t'c p/u::ieurs
ce qu' il fait uniquement par le sentiment qu'il a de ses propres
rl!t~tarqrr t?s trttfr:: porrr lt•s Scit'llêt'S, op. cit., préf. n.p. actions, lequel est inseparable de la pensé~, &: _lui est, _ce me sem-
56 Yotr, P''' exemple, ln grande synthèse de jean Domat dans Ll's loix ble, entiérement essentiel » ().Locke, Essar plu/osop/rrquc wncer-
nant /'entendt>ment lwnwin, trad. de M. Coste, Amsterdam,
o t•tfr:: ~~wr s !eur un/rt' lltllllrel, Lt' dmit l'"blic, et Legum d1•lt•ct 11 s,
t. 1, f\ ms, Nu:oln:; Pepill, 1705, livre Ill, se~ tion 1, alinéas IV-V. Pierre Mortier, 1729 [1700j, p. 259). De mani~re plus générale.
Mhuoirr d11 15 octobrr L776, cité par Henri Falk Lt's JITivil·' ·~ · voir Catherine Gly n Davies, Conscienœ as Consciousr~ess : Tlw
57
• S• ~
'l' ~ rntrlt',>tlll> I'A:~t:h•n l<égi111t.'. t tude historique du <'VIIj1it ;/,·~
/ /'!J . . ' hien of Self-Awnrl!ncss in Fn•ncl1 Philostlpllicn/ Writinx from
dror t' ~,,. / œ11vn• lrttémirc, Genève, Slatkine Reprints 1970 [éi
Descarh'S to Didaot (Oxford, The Voltaire. Foundation, 1990), et
Je P.~ris, 1906 j, p. 119. ' t.
~tienne Balibar, « L'invention de la conscience. Descartes, Locke,
Coste et les autres , (Traduire les philosopht!;, op, cil., p. 289-
58 C'est ninsi que l'lm peut comprendre la méfiance de Descartes à
:.'engag.:r sur la voie du pa tron<~ge comme tel, mt!me ~i, dans la
p~emiè re moit_ié du XVII' siècle, on n'y échappe que difficilement 62 303).
Voir le Règlement de I'Imprimerir & Libroirie de 1686 ou le Code
amst qu' il en l.1it l'expérience. ' de la libroirie et imprimerie de Paris de 1723.
59 Pierre Cl.:.nent, Lt'> snlltCII?s Ct~rwslfez, Langres, jean Boudrot1 63 Laurent Bouche\, Recueil dt.>S Statuts et reg/emens des Mrlrclwr.•ds
Libraires, Imprimeurs, & Relieur~ de Poris, P.1ris, François )ulhot,
1651, p. 26-27.
60 ~ L~ Nature de la Pensée consiste dans ceste conscience, ce tes- l QQ .
mOtgnag.:, 6c .:e ~en timem interieur p;lr letJUell'Esprit est .1dver- 64 Registres du Parlement du 14 juillet 1654, BN F ms fr. 22064, foho
~y de t~u t ce qu'.! souffre, & gencr.tl~::ment de tou t ce qui se passe r
" [L}es fonctions de la conscience qui sont, comme nous. a~on~
66.
•mn~cduHe~e~t en lu_y, d;lns le temps mesme qu'il agi t, ou qu' il 65
!c
:.outfre. d1s tm medtatement, •.fin de vous iaire ronnoistre que dit d'exécuter tous les ouvrages que l'on ne peut donner n fmre a
la ~ièce par leur longueur et leur trop grande diffi~ulté. » (N~co_la:;
cc témmgn.1ge & ce sentiment interieur, n'est pas different de
Contat, Arreçdotes typogmpltiqrres. Où /'ou vort la dcscrrp/1011
l'.:ct!on ou de hl passion. >• (Louis de La Forge, Traité dt> l'Esprit
des coutu re:;, mœurs et rrsases sirrguliers des Compognons
dt 1 /Jomrllt', dt> s<'~ Jnnrlt1(:: ''"fonctions t•t de sou rmio11 ovec 11
irrrprimerrrs, éd. de Giles Barber, Oxford, Oxford Bibliographicnl
Il' CtlTJ''· Suivu11t lt!s prillâpt'S de: Rt!né Ot?Scarte::, Hildesheim/
~~::w Yurk, Georg O lms Vcrlag, 1984 [reprod. éd. d'Amsterdam, Society, 1980 [1762}, p. 83-t\4.) Cependant, au début du XVII<
_1666!, p. 54.) « Je ne puis pas .wssi connoisrre p<1r sentiment siècle, .want que l'expression ne s'impose pour ce partage des
tntcncur,_ou con:>dcnce, l'existancc de quelques autres esprits tâches, on trouve l'inverse: « Les Compagnons ont de tout
[temps?} travaillé ali mois, ce qui s'appelle estr_e embauc_hez. Ce
mot d'embauché veut dire qu'ils ont fait marche de trav:~tller sur
que le m1en, parœ qu'il n' y n que moy 4ue je puisse connoistre
de c~tte maniere, & que je ne sens que œ qui m'appartient. »
tel ou tel ouvrage et d'en faire tant de pages le jour.[...}ll Y a une
(Gudl,lllme . Wunder, M,•cfitations sur ln Metaphysique [1678]
d.1ns Recrwtl ,fe q~teltjttt•s J1Îf'L'o!S curÏt'IISt'S ctwcemont la philo-
Note~ 267

D'OÙ NOUS VTENNENT NOS tDfES?


266
excep té que je puis avoir omis plusieurs points et virgules, que je
autre maniere d'employer lt>s Co mpagnons Imprimeurs, Ceste serai bien aise qu'on y ajoute; mais les imprimeurs ont des gens
mantere s'.1ppelle travailler:, la fonne. Travailler à la forme, c'est qui sont accoutumés à les mettre, sans qu' il soit besoin que vous
a dire les payer tant par feuille, auquel cas ils ne so nt payez que en pre niez la peine. » (Œuvres philosophiques Il, op. cit., p. 341.)
de ce qu'ils font, Ce qui orrivc seul~ment lors qu'on a 4uclque
ouvrage qui es t difficille à cause de la mauvaise escrîture; ou [NTERM'ÉDlALITÉ DES lO fES
a rau se de ln diversité des sortes des lettres, ou encore a cause
que les Au theu rs ch<mg~n t beaucoup de choses :mx Espreuvcs. >> Parménidt>, JH' Il S<' III' de l'être ? Peut-Î'tre
(A rchives de la chambre syndicale, Bibliothèque historique de la 1 Ce n'est pas typique seule ment de la tradition continental~, David
Gnllop .:ummence ainsi son in troduction <Ill texte de Parménide:
« Tire development of Western philo~oplry was once said by A.
ville de P.tris, lO-!H/3997, carton 5.)
66 Obt'YvatiOilS qll•' le~ CtHnpllg/ICmS lmprimc!ttrS, Apprfntis e11
l'llniwrsité de Pel ris [-i FoHdrurs, prenru'ut hr /ibert(> de• pr6t'l!- N. Whitell ec1d to have co nsisteJ in a series of foot notes to Plato.
ter tilt Ctlllseil, sur quelques Article~ du 1/tHIVt'tlll Rt~blement iir In a similar vcin, and with hard/y more exaggeratiou, Plato's
l'lmfJrimerie t.:t Lilmlirie, qui le~ concc•mt!llf, 1686, BNF ms fr. ow11 writings nrigl1 t be said to have c:onsisted in footnotes to
22064, fo lio n 9. C'est un problème récurrent qui est déjtt stig- Parmenidt>s of Elea. ln Iris philosophical poem Parmenidcs
matisé dans les édits du 29 décembre 1541 et du 10 septembre bl'c)lteathed an euormous lt>gacy [.. . ], like tir<' Japanes e flowcrs
1563 pour mie1.1x autorist>r le contrôle p<H le:: maîtres du travail . whic!J unfold frcJm tin y ca psult!s dropped into Wtl fer. {... ] Hc
d.:s comp<~gnons ct su rto ut de le ur force colle(tive: •< Lesdits slrould bt• viewt>d [... /a s the first extant autlror deserving to bt!
Compagnons continueront l'œuvre en commencée, et ne le wlled a philosopha. » {Parménide, Fn1gments, trad. et introd.
lairront qu'il ne soit parachevé, et ne feront aucun tric qui est le de David Gallop, Toronto, Un iversity of Toron to Press, 1984,
mot pour lequel ils lr.issen t l'œuvre, et ne feront jour pour jour, p. 3.)
mais continueront: et s'i ls font perdre fo rmes ou journées aux · 2 Voir Léon Robin, La penstit! lrellc!ni<JUe des originc?s ti Epicure,
Maîtres pnr leur faute et coulpe, seront ten us de satisbin:: lesdits Paris, PUF, 1942, p. 9.
3 Parménide, Le poème, présenté par Jean Bt>aufre t, Paris, PUF,
maîtres. »
67 Vo ir l'arrêt du 11 aoû t 1689 (BNF ms fr. 22067), .:onfirmé 1991 (1955], p. 17. .
le 19 juin 1702 {BNF ms fr. L1768), puis l'arrê t du JO août 4 « Quels q~te soient les noms dont la pensée se sert pour dire
1ï77. En 1620, on voit bien que l'opposition es t déjà présente: l'Origine: l'Un, le Principe, l'être, l'absolu, Dieu ..., chaq ue fois
,, Pareillement es t dt? fe ndu ausdits Comp<lgnons de faire aucun que cette notio n s'impose à la pensée, elle entraîne une double
Tric dedans les Imprimeries ny ailleurs. Comm<' aussi ils ne difficulté de dire et de pense r. De cette ditficulté de dire et de pen-
ieront aucuns sermens entre eux, & n'exigeront argent pou r ser l'origine, je voudrais citer un témoignage particulièrement
faire bo urse commune >> (Rewo?il dt•s Statut~ et reglt·mcns des représen tatif, extrait d'un texte qui a incontestablement le statut
Marchand,; Libmircs, /mprimt•urs, & 1\elieurs de P(lris, op. cit., d'une parole d' Origine. Toute une tradition de pensée y a recon-
art. XXXIV). Le tric t!St le terme « inventé par les Compagnons, nu, non seulement l'expression des balbutiements initiaux d'une
pour lequ el. & incontinent apres la prononciation d'iœluy, ils pensée débutante, à .Peine encore affranch ie du mythe, mais
dehüssent leur ouvmge pour faire qu elque des bauche ,, (ibid., art. lui a conféré une portée inaugurale. On l'aura deviné: c'est du
poème de Parménide, Magna Char/a de toute pensée on tologi-
XLIV). que occidentale, qu'il se ra tout d'abord question. >> (Jean Greisch,
68 Par exemple, dans une leme au Père Mersenne du 23 juin 1641
c:onœrnant la question des alinéas qu'il faut cor riger: « Je crois « La parole d'origine, l'origine de la parole. Logique et sigé tique
avoir observé rous ceux qui y devaient être, en ma copie; c:'est dans les Bcitriige zur Plrilosophie de Martin Heidegger », Rue
p<lu rqu oi jt> voudrais que vous l'eussiez donnée à l'imprimeur Descartes, n"' 1-2, avril1991, p. 191.)
po ur être sui\'ie, et je vous prie de le faire pou r ce qui reste,

-
:!6~ [Y(lÙ N OU!:- VIENNFNT N<)S 10J'r.s?
Nùtt'S

~rch;ùque et classique. L'invention de la lecture silencieuse »,


269
1
1
5 Tiziauo Dorandi montre bien l'extrême r;Hcté des manuscrits Histoire• di! ln /cctllrt? dans le motrde occidental, éd. de G. Cavallo
aurogrrtphes ~~1iqucs et 16 pratiques habituelles en.:orc dans 1-: et R. Chartier, Paris, Seuil, 1997, p. 47-77). Le rapport il l'écrit 1
haut Moyen-Age ,fe la dictée umle (Le ~/Jtlt• t t'/ la taMt'ttl'. 01111" évolue cependant puisque, par exemple, pour Platon (lon, 531
le ~an•t tf,•s IIHti:'Hrs tlHtiqlll'~. PMis, L~s 8t?lles Lettres, 2000, c-d) et Aristote (Puétiqul', 1448 a), Homère fabrique (poil'î) se~
cha~> 3). Dans le ças de Parménide, la .:ompositiüll en hexamètres chants comme un artisan, alors que, pour Plutarque (Pmpos dl'
rcnlon:e l'évidence d' une trnnsmbsivn orale. tobie, 668 d) ou Pau~anias (Dt•scription de la Gri!CC, 3, 24, 11; 8,
6 '?~1 peut aussi ajolller que le p;1pyrus s'a bîme vire lvr~qu ' il e:.t 29, 2), il les écrit (grapl1ei).
lrt'qucmment t:n nsulté, raison supplémentaire pour ne le lire que 14 Diogène Laërce, Vie des philosophes ilhtstn•s, lll, 56. Thrasylle
mrt'ment ct fai re travailler S<l mémoire. est un philosophe pyth(lgoricien et platonicien qui sert ii la cour
7 Voi1~ P~t·rre Chantraine,,, Les ve rbeS signifiant "lire" "• !vlélnH$C" de Tibère comme ,,srrologue (l" siède apr. J.-C.).
1-1. Grcsotre, t. IL Bruxdb, Éditious dt> l'Institut, 1950, er )t-sper 15 Anonymn Prolc.>gomcmt in PIMonis Pllilo>ophitwn, éd. et trad.
Swnbro, '' La le.:ture ii haute Vüix. Le témoignnge des verbes de L. G. Westerink, Amsterdam, North-Holland Publishing
grecs signifiant lire "• P!1tliuekeia Grtllllllllltll. Lin• <'1 écrire l'Il
Cnmpany, 1962, [, 5, 35-40.
Méditerrnnét•, éd. de C. Baurain, C. Bonnet et V. Krin~>s, Namur, 16 Platon, Tiléétèt,•, éd. er tr.ld. d'Auguste Diès, Paris, Les Belles
Société d~s études cla:;siqucs, 1Y91. ,
Plutarque, Vie dl' Lywrs11e dans Vie,; des h.>mti11'S illustres, Xlii, 3. Lettres, 1924,143..: 6.
8 17 La lecture suppose la " passivité ». Voir jesper Svenbro,
AristOte, Cu11stitlltioll d'AtiiÎ'IIt?~, ~d. de Genrges Mathieu et Phmsikl('io. Alltlm>polosir de la lect11r<' l'Il Grèce •Jncienne, Paris,
Bernard Haus;el iet; Paris, Le5 Belles L~ttres, 1985, IX, 2, ainsi que
Plutarque l Vic• de Solon, XVIII, 4), qui y voit plutot la néœssité La Découverte, 1988.
18 Tout au plus trouve-t-on, chez Aristote, quelques rares éléments
de multiplier les juges pour l'interprétation dt's lois.
de lccmre peut-être individuelle pour des fins de recherche
10 ~émo~th~ne, Sur],, «mrolllll' dans Plaidoyt>r~ politiqm•,;, t. IV,
(voir Maud Sellier, << Indices d'une lecture habile chez Aristote,
ed. <:!t trad. de Georges Mathieu, P<~ris, Les Belles Lettres, 1989,
pM. :!09-210. Quand Démos thène fait la mpide biogmphie de pratique en rupture avec celles de la Grèce classique», Re~ue
son adve rs(~i~e, il signaie avec un ironique mépris qu'après ;\Voir frnnçaise d'histoire du livre, n" 122, 2004, p. 75-98). La tradJt ton
~randt en husnnt "oltice d'auxiliaire dans une école, préparant rapporte qu'Aristote ét;Üt appelé par Platon « le liseur''· On
1encre, r... J ayan t rang de serviteur et non pas d\·nfant libre)) pourrait y voir une valorisation de ce statut de lecteur individuel,
(paragr. 258), il a'' choisi le plus beau des métiers, celui de scribe mais aussi un mépris ironique pour cette position :;ervik
et de serviteur de petits fonctionnaires» (paragr. 261). 19 Pour cette importance culturelle des performances, voir
11 Plmarque, Vie de Numn, XXII, 2-3. Florence Dupont, Hom~rr rt Dallas. /utruduction i't um?
l2 Voir Denis O'Brien, « Probl~mes d'établissem.::nt du texte» criti•111e onthrppolosicple, PtHis, La Découverte, 1989, ainsi que
Étude; s11r Panné11idc. t. Il, sous la dir. Je Pierre Anbenque, Pari; L'inwntiMI dt> ln littérnturl!. De l'ivresse grecc1ue 1111 l1vre /lltm,
Vnn, 1987, p. 346. Paris, La Découverte, 1994.
l3 L1 matérialité de l'écriture concourt, cependant, à la valeur 20 Isocrate, Panathénaïque, 251, cité par Maud Sellier, « Indices
accordée aux pratiqth:>S orales Je la mémoire puisque, d'une part, d'une lectnre habile chez Aristote, pratique en rupmre avec c~lles
~':tpprentissa~e l~' une telle écriture se fait lettre à lettre puis syllabe de la Grèce classique )•, Revu<' fronçaise d'histoire du liv re, loc.
a sy llabe en repetant p<u cœur, ce qui partidpe de la transmission
cit., p. 82.
mémorielle, d'autre part, le déchitirement requiert une lecture 21 Voir O. Page, Actor's Interpolations in Gn:ek Tragcdy, Oxford,
à haute voix. Conrmirement à œ qui a souvent été afiirmé, la
Clarendon Press, 1934. ·
le(ture silencieuse était possible, mais demeurait très rare et la 22 Quintilien, /nstitutio11 oratl1irc, IX, 4, 79 .
plupart du temps surprentulte (voir Jesper Svenbro, « Lu Grèce

......
Nutt'S 271

270 [Y UÙ NOUS VJENNENT NUS IL>ÉF.S?

30 Voir Peter Kingsley, Ancierrt Philosophy, Mystery, and Ma~ic:


23 Voir L. O. Reynolds et N. G. Wilson, Scribes and Scl~t>lar~: A Empedocles and Pythagorean Tradition, Oxford, Clarenoon
Guidt· to the Trausmï,;~ioll of Grel!k a11d Latiu Litt'rtltllrl', Ox ford,
Press, 1995,· p. 331-334.

Uarendon Press, 1975, p. 12-27. Ainsi, Zo!nodutus supprime des 31 Diogène Laërce, «Vie de Platon» dans Vit'S et doctrines dl!~
vers mentionnant qu'Aphrodite av;Hll:t:' une chaise à H~ lène, d<1ns
philosopiH's illustres, Ill, 66. . .
la mesure Oll ce n'est p11s digne d'une d ~esse, alors qu' Aristunicus 32 Geoffrey Ernest Richard Lloyd, Tlie Rl!wl~twns of W1s~lom:
les conserve puisque la déesse a ppar.~ît sous les traits d'une vieille Studies in the Claims and Practice of Anc1ent Greek Sc1ence,
servan te et que œ geste est dune propre à son personnage (voir Berkdey, University of California Press, 1987, p. 57 et ~- 60-
David D<twson, Allcsoriml /~e.Hfers and Cultuml /{l!vi;ion i11 61. Voir aussi du même auteur Adversant'S and Authonta•s:
Anch•llt Alc.nwdria, Berkdey, Unive rsîty of California Press, Im,estigatiollS into Ancient Grcek and Cliinese Science,
1992, p. 69-70). Cu11bridge, Cambridge University Press, 1996, chap. 2.
24 B. A. ·Van Groningen, Tmitr d'h istoirP t't de critùftH' de~ textl!s 33 Voir Marc Durand, Ln compétition t'Il Grèœ antique. GénétJlvgie,
grl!c,;, Amsterdam, Noord-Holhlndischc Uitgevers Maatschappij, évtJiution, interprétation, Paris, L'H<Hmattan, 1999.
1963, p. 38-39. 34 Florence Dupont et Thierry Eloi, L'érotisme ma;culin d,ms la
25 jean 1rigoin, Tmditiull et critique des ft'Xtl!,; srces, P;His, Les Belles R01'r1e lllltique, Paris, Belin, 2001. p. 46.
Lettres, llJ-)7, p. 189, voir aussi p. 85 pour Platon. 35 Voir Ja~p Mansfeld, Prolegomcna : Qucstiorrs tv be Settled Before
26 Claude C1btne, i\llosq11es d'a11tt>rité. Fictio11 et )'1'111\lllllliqul! J.m s the Study of n11 Au thor, or n Text, Leiden, E. ). Brill, 1994.
la poétique grecqut> alliÎI/fll', r,His, Les Belles Letrr~s, t:Qll. « l'âne
36 Cicéron, 01' iuventiout', Il, 116-117. .
d'Lw », 2005. Sur ..:ette question, voir ;wssi Simon Guldhill, Tlrl! 37 Voir B. Gentili et C. Cerri, StMin 1! biografia nel peus1ero
l'ol'f's Voire: E,;say,; 011 Pot•tic,; nud Greek- Litera /u rl!, Cambridge, antiw, Bari, Bibliote.:a di cultura maderna, 1983, ainsi que M.
C.U.P., 1991. R. Lefkowitz, Th e Lives of th e Greek Poets, Baltimore, Johns
27 << Ekdo:;is et toute la s~ rie des termes appc1rcnrés, en particulier
Hopkins University Press, 1981, p. 25 sq. .
le verbe ekdidonni, indiquent en général la cession à <lutrui 38 Voir les articles de Gregory N~gy, « Theogms and Megan~:
d' une chose ou d'une personne sur laquelle on avai t des droits.» A Poet's Vision of His City », et d'Andrew Ford, << The Poli tics
(Tiziano Dorandi, Le ,;tylet et la tablette. Dans le secret des of Authorship in Ancient Greece >> dans Thl!ognis of M~sarn:
ailleurs cwtitJIII?S, op. cit., p. 105.) Voir aussi B. A. Van Groningen, Poetry aud tlie Poli;, éd. de T. Figueira et G. N<lgy, Balumore,
<< Ekdosis >•, lVIH emosylle, n'' 16, 1963, p. 1-17. Johns Hopkins University Press, 1985, ainsi que Lowell_Edmu~ds,
28 Ho~acc, « Art poétique » d~ns ÉpÎtres, éd. de François Villeneuve, « The Seal of Theognis », Poet, PHblic, Performance 111 Anett!nl
Pans, Les Bdles Lettres, 1961, vers 3!:>9-390. Voir aussi, au IV" Grceœ, éd. deL. Edmunds et R. Wallace, B,lltimore, Johns Hopkll\s
siècle, la lettre que Symmaq ue écrit à Ausone : « Dès que votre
University Press, 1997, p. 29-4H.
poème vous eut quitté, vous avez perdu to ut droit Uus] sur lui 39 Comme exemple, voir la construction de la légende des sept _sa~es
et désormnis dans le doma ine public, ..:e morceau d'éloquence t'hmsAude Busine, Les st'jlt sagt>s de la Grèce antique. TrcmsnllSSIOil
j~uit de sa liberté [<>ratio pu/1/it'tl la res libna e;t]. , (Symmaque, et utilisation d'un pa trirhoine légendtlin• d' Hérodote à Plutnrque,
lorrespondnnœ, éd. et trad. de )eo1n-rierre Ca liu, Paris, Les Belles Paris, tditions de Bocca rd, 2002. .
Lettres, 2003. 1, 31, 2. •10 je m'appuierai surtout sur l'édition et la traduction de Barbara
29 Voir Dioglme Luërce, Vies et dtlclrillt':' des philo;;ophes il/u;tres, Cassin (Parménide, Sur la unture ou sur l'étant. La langue ~t?
VIII, 46; lamblique, Vie dt• Pytlltlsore, intrud. et trad. de Luc l'être?, présenté, traduit et commenté par Barbara ~assm,_ Pans,
Brisson et Alain Philippe Segonds, Paris, Les Belles Lettres, 1996 (c. Seuil, 1998), bien sftr pour son !ntelligence du texte, ma1s ausst parce
270-325], p. lYS, paragr. 88 et 158. Le pronom réflexif autos peut qu' elle insiste systématiquement dans ses commentaires sur les
aussi désigner le (( maître» par rapport à l'esclnve: la réflexivité est bifurcations du sens impliquées par les chmx des leçons retenues.
ainsi, pour les Anciens. nfiaire politique de libre disposition de soi.
---
273
272 P\>ù r-:ous vtF-NNFNT Nos mù:::-?

um sv dit• EigeJJart :;eincr Sch.rift :11 umrei~S!'JJ und ihn•JJ


41 Il i';Hit m\ tnmoins pr~ctser que ks premièr6 recun:aiwtions Wahrheits,msp ruch ;;u 1'-'sitimiercn. >} (Egidius Schmalzriedt,
d' E!.tienne en 1573 (67 vers) ct :;urtout de Sc.1liger vers 1600 Pai PIHISt'VS. Zur Friihs•·schic/Jte der Buclttitel, Munich, Wilhelm
( HS vers) ot\1 ~ té· reprbe~ p<~r les .?rudib allemands de K.u·st<·n fink Verlag, 1970, p. 33.) Par exemple, dans ses GéJJeiLJI(lgiL'S,
en uns :t Dil•h; rl.ut~ sc~ ~eliri ons ~tl(CCSSivt'S de 1897 J [922. « Hécatée de Milet p<Hle ainsi (hôde muthcitai): j'écris ceci (ta de
q111 i·"sscrnblent les 160 vers con:: id.?ré~• ;llljourd'hui comme srnphil) comme œl.! mc semble être vrai lltils moi dokci alt:thia
au_t~h:ntique,;, muis avec dt:'s v<Hiations et un ordr~ de,; fragments einciÏ) » (Die Fragmente dc?r Griechieschcn Historika, éd. dè
ditté rcnt des humanistes de la RenaissanCt'. Vt,ir N~stor-Luis Felix jawby, Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1923, p. 7).
Cordero, ~ L'histoire du texte de Parrnénde •> , Études ::ur Et il poursuit en opposant à cette vérité les discours nombreux ct
Parlllélliclc, t. JI, Paris, Vrin, !W\7, p. 3-24. risibles (iosvi po/loi te ke1i sdoîoi) des autres Grecs.
4:! J~·rôme Carwpino, Le•; I•LlllJII'S le\\JJJ;, Pari:>, Les Belles Lettres, 48 Je cite le texte de Simplicius dans l'édition qu'a faite A. H. Coxon
1990. p. XXVI. des fragments de Parménide réinsérés dans leurs contextes
~3 Awc les cont1its d' intt!rpro:itarion qu~ œ la implique vite pui:;que, d'origine: The Fragments of Parmenides: A critical TL•xt
,, ~ l'égard d~ n'i mpclTW quel pass<~g~ que nous ne comprenons wit/1 lntroductivn, Trnnslathm, the AncieJ1t testimonia and a
pas, nou,; pouv,1nS po:mder 1\:xi::tcnce d'une lacune salvatrice Cvmmentary, éd. de A. H. Coxon, A%en, Van Gorcum, 1986,
cap:tble de Îllllrt1ir les éléments néœss;lircs pour donn.;r ,llJ
p.125.
p;l$Sil~t: sa vmic 1?) signification lc'est-~-dirc.: h1 :,iniiication [sic] 49 Jamblique, Vie dc: Pythnbore, op. cil., p. 93, paragr. 166.
~u uhaité<' p~tr celui qui pustule l'existence dè L1l:=u:un~) • !Nestor-
50 Diogène Laën:e, Vie de Péric/è;, IV, 5.
Luis Cordcro, L,•s detJX chc•mÎJJS de? Parménide•. Édition critique•, 51 Elle est citée et analy:;ée par Yvon Lnfrance, ,, Le sujet du poèmt!
traduc:fWJl, L~tudes t't !J,b/i!I,Srophi.-, Paris/Bruxdle~. Vrin/Édition~ de Pr~rménide: l'être ou l'univers ? », Elcncho:>, vol. XX, n° 1,
Ow:ic1, 19tl4, p. B8).
1999, p. 267-270.
l4 Cicéron, De vmtorct, 2.117. 52 Platon, T/Jéétète, 152 e 2-5. Il ne faut pas, cepend•lnt, réifier cette
'15 )tltlp Mansfdd .:-t D•wid Runitl, Aiftitlllel: Th,• Mc!thod <lJJd opposition qui ne commence peut-être à vJloir vraiment qu'à
lntellcctunl Carrtn:l oj a Doxe>gmpha, vol. 1, Leyde, E. J. Brill, compter de Platon. Il est ainsi évident que certains passages d~
1997. De m;mière ane,do tiq ue, on peut remarquer que Diels a Parménide sont repris des chants homériques.
pmb;lblcment biiti son empire érudit sur l'actention à l'écrit ct 53 Je;m-Pierre Vernant, « Ëcriture et religion civique en Grèce ''•
le rejet de l'oralité et des pratiques mémoriell.:s : il a rnconté I.:Orient ,,ncii!JT el JH>IIS. I.:écritHre, la raison, les dieux, éd. de )e;ln
un tr.luma de sc•n enfance oit, devcmt réciter un texte publiquc- Bottéro, Clarisse Herrenschmidt et )c:m-Pierre Vernant, Pari~.
mem, :.n mémoire l'.lvait trahi et il avait ressenti une profonde
Albin Michel, 1996. p. 203-204.
humilurion ... Seit die!.'"' Zeit habc! ich JJÎc' 111ehr bc!i L>jf,•ntlichen 54 C'est ce que souligne Yvon Lafrance dans « Le sujet du poème de
An/ii,;s,•JI ,1/J/Jc? Mllnu;kript ,.;esl'rt>dll'll , (depuis ce temps je Parménide: l'être ou l'univers ? » tElendws, loc. c:it., p. 265-308),
n'.1i plus jamais r~dté en public un texte éc:rit), avoue-t-il. Voir en insistant surtout sur le principe de non-contradiction mis de
Hc?nmmH Dil'ls c!l la scÎl'JJCc' de! I'Anti<jllité, éd. de William M. l'.want par Parménide d,,ns le cadre des enquêtes sur la nature.
Calder Ill et J;wp Mansfeld, Genève, Fondation Hardt, 1998, 55 Voir Clémence Ramnoux, Parménide et st>s sucœsseHrs imméJiells,
p. 19. s.!., Éditions du Rocher, 1979.
46 Voir b bünne miS<' ,llJ point d'André Llks, lntn>clu.:tiùJJ à fel 56 Pierre Silvain Regis, " Discours s ur la philosophie, Oü
•• philem>phit> Jll'l:,,,cmti.jue P, P11ris, PUF, 2006. Il relève aussi l'on voit en abregé l' histoire de cette Science » dans CvHrs
l'importanœ de la rritique historique de Nietzsche. entier de p/Jilvsophic! vu Systeme geneml selon les Jnincipes
47 ,, Zuniic!JM Nnme und Herkunit de~ r'wtvrs, scgc?bcuenfa/1; de M. Descartes, contl'ntJJJt la LosiqHI', la MctnphysiqHe, lo
Adressat der Schrift, ,;odc1m1 cine Art methodischer Priiambel, in PhysiqHe, et la Momie. Derniere Editiun, enrichit> d'un tres-grans
,[c:r si.:h dt> r Au tor jcwei/,; in eine• bc~limmte Trnditivn cinvrdnet,

,__.,. -
/ /

Nt>tcs 275

t hlltilm! cl,· fh;llr,·~. <.~ tl ll~m,·nf,;c .l'lill di~··v11 r:- 'u rfa Ph i/o,ophi,· 68 Vnir Gregory N.1gy, Pimlnr's Humer: The Lyric Posse,sion of nn
ancittlllll' {t ,,,,dt>r11e, .111 l'tlll /tlit t'li alm•.-.;t> 1'/u, ttoin· de Cl'llt• Epie PMt, up. lit., en partkulier le secund chapitre.
.<cif'ttCt', t. l, Am!iterJam, Huguct.Hl, 1691, n.p. On p('llt noter que 69 Jacques Brunschwig. ,, Aspects de la polémique philosophique en
Regis r;lnge Zénon dans un antre ,·ourant philv~opldque oü ,·du i- Grèce ;mdenne », La pnrole pt>lémique, études réunies pnr Gilles
Dcclercq, Michel Murat et Jucqueline Dange!, Paris, Champion,
d inventerait Id Di;llectique.
57 il t'$ 1 symptom.Hiquc que la C<l5nwlogte de f'Mménide, telle que 2003, p. 25.
l'ùn peut l.1 reconstituer d'aprt?s re que A<'tius ou Diogent? Laërce 70 Ll' terme de « colonisation » est suns doute piégé et les réalités
en rapp0rte nt et .-c que les fragments existtHHS e11 indiquent, ait modernes ne recouvrent pas le phénomène antique. En particulier
été jugée peu probante, quand ce n'est pas l·onftto<' et inutik Ot~ dans la mesure OLt le commerce est aussi souvent à l'origine de
)!:an Bull<,,k <l montré qu'il était pos~ ible d'en rl.'con~ truire un ces établissements que les besoins démographiques ou les nises
fonctiunnement cohérent dans ,, La rosmulogie parménidienne intérieures. Du point de vue politique, par ailleurs, les ôtés
de Parménide>', Hrrllléllt?lttÏtjlll.' el t>lltt>lt>gir.lvlélallge,; t'llltom- fondées au loin sont autonomes par rapport à leur métropole,
mnge ir Pierre Au/Jt'tlljllo?, éd. de Rémi Brague et kan-François mème si ell~s en conservent les traditions religieuses ou les
Courtine, Paris, PU F, 1990, p. 17-5·1. usages linguistiques. Voir John Boardman, The Grcrks Oversras:
58 le dte et rc:prend~ Id traduction Ju t._>xte de Simplicius clans Their Early Co/onirs and 11·ade, Londres, Thames & Hudson,
l'éditilm qu';l bi te A. H. Coxon, Thr' Frt!.')lll<'llfs of Pnrtllt'llide;, 1980, ainsi que Jean Bérard, La co/,wisatim1 grc>Ctjllt' de l'Italie
mhidionnle o•l de ln Sicile dnn~ I'Antiqttitr, P;lris, PUF, 1957.
t>p. tit., p. H3.
59 Barb.ua Cos5i n, <• Présentutiun >•, Sur loluaturt' uu ; ur l'citant. La 71 D. Musti, Stmbone e ln Magna Crecùt, Padoue, L988, p. 47, cité
p;lr Marie-Françoise Basiez, Histoire politique du mondt• grec
/olii,SIIt! tf1• f't1trc• ?, Op. cit., p. 65-66.
60 Sur .:t' point, vuir Barbanl C1~sin , '' C lt)~saire ,, ibid. p. 1 '53-174. tJntique, Paris, Nathan, 1999 [1994], p. 54.
61 Vnir Charles H. Kh,ln, Th,, \/crb ''Be" nnd its Syn.>llyms inAncienl 72 Hérodote, L'Enq11~le, éd. et trad. d'A. Barguet, P;lris, Gallimard,
Greek, Dordrecht/ Hostun, D. Reidel Publishing Ct)mpBny, 1973. coll. '' Bibliothèque de la Pléiade », 1964, 1, 163, p. 118.
62 Voir Marcel Detienne, Les maître$ de t>hit.! dans la Grèce 73 Voir Georges Vallet, Le monde grec colonial d'Italie du sud et de
ardltlÏIJIH', P:tris, La Dé.-oun~ rte, 1 9':)0 [ l9o71, .;-n particulier p. 55, Sicilr, Rome, École française de Rome, 1996, p. 207-228.
7-l Plutarque, Mornlin, 1126 a-b; Diogène Laërcc, Vit•s rf doctrine'
59, 94-95.
63 Certain~ commentateurs ont ml!me noté les r6semblances dt!s philosophes illustres, 9, 23.
l'ntrc .:enains éléments du préambule et l'1!popée de Gilg.unesh, 75 Simplicius, Commentaire sur la phy>ique d'Ari~lole, 36, 25.
n'autant que les cultes et rituel~ d'Élée offraient justement, selon 76 )•KOb Burckhardt, Griechische Kulturge>cllichtr, Stuttgart,
HéruJote, une provenanœ d\,rigine :lllarolienne. Voir Peter W. Spemann, 1898.
Kingsley, Anât•llt J>hil.>svpl1y, Mystery, nnd Mngic: Empedoclt•s 77 Alain Duplouy, Le prestige des élites. Recherches sur /es modes
ollld Pythag•>rl'tl/1 Tmditton, op. .-il., p. 54-55 t!t 392-393. de reCOilllnissanœ wcialr t'Il Gri>œ t!nlrt' les x· et \A· si~clt!S avant
6-l kan-Pierre Vernant, Mythe t'l J>t:nsJe che::; les Grecs, vol. li, P.uis, j. - C., Paris, Les Belb Lettres, 2006, p. 290.
tvl;lspero, 1982 [ L965], p. 11-l. 78 Ibid., p. 254. .
65 Voir Lüuis C~::rnet, T<echerdres sur [,! Jh>o ·ft;J>JWII/r.n l d1• la pensée
juridique t!f mlmtle ru Grl>co.>, Pari ~, Albin Mit.:hel, 2001 [1917], et Pour une histoire matérielle des idées: ln fnbricatioll de la Méta-
Droit et institlltÎ.>ns en Grt'œ n11ti.jttt?, Pdris, Fbmmalion, 1982 physique d'Aristote
1 Comme le note Robert Devreesse Untroductilln il /'aude des
l L968 j.
66 iecln-f'terre Vern.IOt, Nlythc 1'1 p<'m:,;c <hez le> Grecs, op. cit., p.124. mtmuscrits grec:;, Paris, Klincksierk, 1954, en particulier p. 75-
67 André Laks, lnlrodu.tiou ti l11 ·• J'hi/u,;ophit: ,,~,;ocmtiquc », up. 79), on distingue les lwp!Hnnemata qui sont des notes ou des
cit., p. 97. commentaires pour mémoire, de textes qui, ayan t 11u moins un
Nott!s 277

276 D'où r-.uus vn:NNI:NT Nus tnÉEs ?


a cicuue, Lille, Presses universitaires de Lille, 1988, p. 285-286.)
11
~~rok~gu~ et ~m épilogue, ainsi qu'un $tyle plus soigné, ont donc Encore au Moyen-Âge, les recueils d' cxcmpla suivent un ordre
hut I llb)t!t dune correction par l'auteur (rliartllosi;) et qui ~ont th~matique : ainsi, le premier recueil é.:rit pour les prédicateurs
enslllt~ transcrtts attentivement p<H un copiste pour publication au milieu du Xlii" siècle, le Tmctatus de divcrsis nwteriis prc-
(t'kdo~t:>). A111si Or• l'illlt'Yprhl7fion 3 d'.1bord été vu Ctlmme diCilbililms d'Etienne de Bourbon, est-il composé dans l'ordre
un. ouvmge. <' hypomnématique » jusqu'à œ qu' Ammt,nius thématique des sept dons de l'esprit (crainte, piété, scienœ, forœ,
(n~oplatomnen du V" sièd e, élève de Pruclus et maître 1le conseil, intelligence, sagesse). On pourrait penser qu'il s'agit
S itn~li~·ius) montre qu' il comprenait bien prologue et épilogue. d'un choix peu propiœ il la remémorâtion puisqu'il manque
2 Athenl!e de Naucratis, Deip11osopllistnru111, éd. de Chnrles d'ordre n1tionnel, mais ce serait oublier h1 force d'animation
Burton Gu!i.:k, Cambridge, Harvard University Press, wll. " Locb de la mémoire, dans la mesure oü les prédicateurs s'avéraient
ClnssJ.:al L1brary ,., V, 55. parfaitement c:tpables de passer d'un ext•rrrp1um à l:autr~, selon
Pntriœ Lornux, Le t t'tllllù J,•/n peusrc, Paris, Seuil, wll. « La libr;1i- leurs besoins, grâce aux opérateurs de passage memonels qua
3
rie du XX" siècle », 1993, p. 167. J ~ reviendrai, plus spé.:iiiquemenr, validaient les connexions analogiques : « La mémoire du prédi-
sur œ r.1pport entre tr,l!1smissi()n et métaphysique .:hez Pl<twn cateur est alors[...} invoquée autant qu'aidée.» (Jacques Berlioz,
<< La mémoire du prédicateur: recherches sur la mémorisation
dans mon chapitre sur le Protngurrh.
4. ~:rc>sr la prop~sition de Pierre Aubenque dans Le pn> /1/~me de des récits exemplaires [XIli"-XV<siècles!», Temps. 111émoire, tra-
let re chez Anstote, Paris, PUF, 2002 [1 %2], p. 27-28. dition Moyen A)!<', Aix-en-Pruven.:e, Université de Provence,
!983, p. 16':!.) Le p;l~s,,ge au dic tionnaire alphabétique a été ainsi
1111
5 Paul Momux, 0'.'1ristote à Ressnrio11. Trois exposé.- ;;ur 1'/ristt>ire
r?,t la. trrli1S~1ris;ioH Je l'nristotélisllll' gn•c, Qu~bec, Press~~ de plus difficile qu'on ne le pense souvent. , .
1 UnJver:me Laval, 19ï0, p. 71. 11 Voir Luc Brisson, ,, Un si long anonymat», Ln mctnphysrque.
Il f,lllt aussi précis<.>r que rien n'indique que ces livres avaient été Son histoire, ;a critique, ses Cllj<'IIX, éd. de Jean-Marc N<~rhonne
6
.:onçus par Ari:;rote comme allant ensemble. Certains renvois de et Luc Langlois, Paris/Québec, Vrin/Presses de l'Université Lwal,
livre :t livre existent, mais le t•aractère hétérogène demeure fL>rt. 1999, p. 37-57. . ' .
En outre, les spécialistes s'ac.:ordent pour juger que les livres A 12 Kant cité par Heidegger, Ka ut et 1,• problcme dt: la meltJpltysrque,
D, K, L sont très prubal.>lement r~pocryphes. ' trad. d'Alphonse de Waelhens et w,üter Biemel, Paris, Gallimard,
7 Aristote, De l'âme, texte établi pi!r A. j;\IHWne, trad. et notes de .:o\1. « Tel », p. 66-67.
E. Barbotin, Parb, Les Belles Lettres, 19tl9, -!02 a 1--l. 13 Martin Hddegger, llltnJduction t'llo métnplrysique, trad. de Gilbert
Ariswte, Mhrlphysiqut•, tr.1d. t:t notc!S de 1. Tricot, Paris, Vrin, Kahn, Paris, G:~l\imard, coll. « Tel », 1985 l1952}, p. 29-30.
2000, 980 a 2l. Désormais, je dvnnerai la référence direnement 14 Simplicius, Sur la Plrysi'lue, éd. de Henn.wn Die\s, Berlin, W. de
Gryuter, 1999, fac-sim. de l'éd. de 1882, 1,17-21. . ,
15 Alex;.~ndre d' Aphrodise, On Aristùtle M<'tllplrysrcs, ed. et trad.
dans le corps du texte.
9 Voir Paul Moraux, Les liste:< nncierllll'S tlr!s om•rn-.:es d'Aristt>lt!
Louvain, Ëditiuns universit<lires de Louvain, 1951.' ' de Willi<ltn E. Dooley, Londres, Duckworth, 1989, p. 171. Voir
Philippe Hoffmann, « La problématique du titre des traités
10 '' Les pr<Hiques graphiques, au-delà de la ~pécificité de leurs
champs d'•.lpplic<J tions, partagent des c.1ractérisriques etJmmunes: d' Aristote selon les commentateurs grecs. Quelques ex~mples.»,
cll~s se pres~n.ten t sous la forme de séries de noms propres ou de Titres 1'1 articulrJtitHIS du tçxl~ .la11s les œut>r<'S alltlljtii?S, ed-
b.r~~es propusnaons ,·omposé.:s sous le même modèle. Ce dispo- de Jean-Chnade Fredouille, Marie-Odile Goulet~Cazé, Philippe
saut est av.1nt t.out mnémotechnique: il regroupe sur un support Ht)fimann et ni., Paris, lnsritut d'études augusumennes, 1997,
umque des mlormatwns dispersées p<H ;lilleurs, il leur impose .
Aulu-Gelle, Nuit,; attirf111' 5, ~d. et trad. d'Yvette ]uhen, Pans, Les
~~~. .
un ordre. On peut atteindre ainsi l'exhaustivité sans dépasser les 16
limites d'une surface restrt>i nte. » (Christian J•Koh, « Inscrire la Belles Lettres, 1998, XX, 5.
terre habitée sur une tablette », L,•,; ;avoir~ d,• /'écriturt' en Gri?cc
Notes 279

[Y Olr NllU:> VlCNNENT NO~ IDÎ.I::.?

27 1/;id., p. 323.
L7 Il faut .Ht~ndrc des nc{lpythagoriciens comme Albinns ou 28 Voir G 3, 1025 '' 28.
Voir Fn!déric Nef qui " b1en montré b limites de l'hypothèse
N_umci\IIIS illl ne :.lècle .!pièS jésus-Christ, ct :ourtout le!>
n~~pl.lhlnl<.:lens dt! Plotin " Produs, pour trouver quck1uc>
29 • onto-théo-logique » d.1ns Qu'l'SI-cc tJIIt' la m~laplly>tqm! ?, op.
.deremes ~ une doctrint! (\Khl!e réservée ~~des i11111és, mais ~.e
/ S()l~t cn<.'C trC ~es, (Ommentaires des (halngues mêmi!S de p(;lfOil qui
30 cil.
Giorgio Agambcn, Ln commrmnut~ qui vient. Tl1éori•• J,• la
~lo 1 wnt h1 rewler et en montrer la cohérenœ ave~.· les doctrines sinsult~ritt; quelcmHftH', Paris, Seuil, 1990, p. 59.
t:.sucs de Plotin. Voir Harold Cherniss, L'én 1~1111! dl' /'n 11 â 1•ntll'
Voir Barbara Cassin t!t Michel Narcy, Ln tféci~iou d11 ~t!n~. LI'
31 Ibid., p. 60.
Acnd~1~1ic (suivi dcj Eugène Napoléon Tige~tedt, Lt• ~y,;t 1; 111 ,. 32
livrt> Gt1rn a de /,J Métaphysique d'A ristote: introducliou, tcxlr,
<rl.:hc, tn!Tod. et trad. dt! Lauren t Boulakia, avant-propos de Luc 111
trndu.:tivll ct comrnentnirr, Ill'· cit.
Brisson, Paris, Vrin, l 993. 33 Voir Pierre Aubenque, LI! prtJbl~mr de l'être ritt•: Aristùll', op.
l8 Friedrkh Nil!tzsch~. Cdpu~wlr de~ irh•lrs 0 11 r 1•mn11·nr
philo~<•pha .1 t:•W JIS d,• "''"t<'tlll, P.uis, Gnllimnrd, coll. « lclécs. 34 « Appelons à notre aide les opinions de c_eux qtll,.avant ~ous, se
cit., p. 438. .
l974, p. 38. '
sont appliqués à l'étude des êtres, ct qlll ont phtlo~ophe. su~ la
A_vl!c majusŒie ~l'initia le et traits d' t111ion - qui n'existent bien
llJ vérité : il est évident qu'eux ;~ussi parlent de certtuns pnne~pcs
su r pas dons le grec d' Aristntc qui se contente d'énoncer •< tllllt> et de .:ertaines causes. Cet examen scrn utile ~ notre propre
<~gatl~on », .w rrement dit, « le bien lui mêml! .. -, au point ~.1 u e
1~n >Ollpçonnl! la n<.lte du traductl!ur de révéler son pro pre désir
35 « C'est pourquoi, aussi, aucune Idée n'est d~Îinissa ble, car 1 1
recher.:he. >) (A, 983 b 1-3) .
d tnfiuence... l' Idée, comme ses partisans l'entendent, rentre dans a casse
20 li Y a feur-ê t~e 1:. ut~ .1m:rage profond dans !.1 lang ue grc~.·quc
des individus: c'est un être séparé. Or la définition se compose
die-meme, pu1sque dwphom signifie autant la difiérence voire
1.1 dissension eth~ dispute, tt~te IJ supérivrité et l'avantage, c~mme
nécessairement de mots, ct les mots, sous peine de demeurer
incompris, ne doiv~nr pas être l'invention de celui qui dé~nit,
: t dans 1.1 s~nsauun des Jilférence:', les Grecs sentai..mt pmndrc
mais les mots en usage sont communs à tous les membres d une
a d1i1quc fots tHil! St!crète supériorité par rapport ,1l\ sentiment
classe. Ils doivent donc, nécessairement, s' Jppliquer ~ d'autres
d'tJentité.
Voir Jc:m-P•erre Vernant et Pierre Vidal-NJquet, Trtwtlil et êtres que la chose définie. » (Z 15, 1040 a 8-11)
21 36 Annick )<1ulin, Ari:;tote. La Mé111pl1ysiquc, Paris, PUF. 1999,
..
··~d,n•ns ~'" Gri•et• nudeum·, Ill•· â t.
22 Critique J 'aut.lllt plus nOtJblc qu~ la tr.ldition f.tit J'Aristote n p.113. . .
11
37 Pierre Aubenque, Le prvhlème dt> /'ètrt! citez Anstolt', op. c11.,
IJ.:gue...
Aristote, fln•&l,;me:., éd. l!t trad. de Pil!rre L~mis, Puris, Lt!,; Bdlt!s P· ns. d , r ,
38 " Rien n' est plus absurde que de prétendre qu' il existe ~re~ 1tes
Lettres, 1976, Xl, 38. dét~::rminées en dehors de celles que nous voyons dans 1 Unwers
24 ~bid., Xl, 55. Sur l'importanœ philosophi,lue du b~·g.1iemen t, sensible, et que ces réc~lités sont I<!S mêmes que les r~alités
JC, tne permets de ren voyer à mon article " La livilisation et le
sensibles, excepté toutefois qu'elles sont. éternelles, t:1~.d1s ~1ue
beg.li.cmcnr: css.ti de rêverie épistémologique "• Littùntllrt•S les autres sont corruptibles. Qtt-.lnd on dit, en effet, qu tl extste
drl~~ll]ll<'~, n" 50, 2004, p. 249-267. l'Homme en soi, lt! Cheval en soi et la Santé en soi, sans rien
S~t~..~e tte question, .voir Barbara Cassin ct Michel N11rcy, L11 , jouter, on ne fait qu'imiter ceux qui disent qu'il Y a des dieux,
'." tr ) l<lll d.'·' ~Ct b. L<' ln• re GanHTI<l de la Métaphysique d'Aris tote :
llllmductltlll, t t'XIr., tmduffion t'/ Ctl/nllll.'lltclil't' P·tri~ vr.·n
1
mais que les dieux ont la forme de l'hoant~e:» lB_2, 99~
b, 5-10)
l9t!9. ' . ., ' 39 Voir aussi Aristote lDt• l'îimt', 408 a 24), ou l opone exh1bee porte
sur le problème de la « proportion »,.:'est-à-dire du logos.
26 Voir l ouis Gcrner er André Boulanger, Lt> gé11h• srN da11 s lt1
rdr~Îilll, P.~ri>, Albin Michel, 1970.
J

Nvtl's 2Sl
l
40
41
AristOte, l'lry::ique, 217 b 29-30.
François Jullien ;l propnsé une remarqu;1ble confront;Jtion des
po:;itions ari:;totéliciennes .wec ~dies dt• la pensée chinoise.
8 Aristote le souligne à son tour: << Il faut avoir été élevé dans
des mœurs honnêtes, quand on se dispose à écouter c~vec pro-
fit un enseignemt?nt portant sur l'honnête, le juste, ct d'une
façon générale sur tout ce qui a trai t ii la politique. » (Ethique ii
l
Bien souvent, œla éclaire la philos11phie grecque. On sent
Nicomaque, éd. ct trad. de jules Tricot, Paris, Vrin, 1959, 1095 b
d.u1s s0n tex re la valeur acwrdée au mode de pen su ..:hi nois
4-6, voir nussi 1103 a 23-26, 1104 a 33 ss.) Chez les modernes,
et les problèmes posés par les ..:hoix d'Aristote. Cependant, ~ur
on peut en voir la résurgence da ns la philosophie analytique av~c
le chapitre politique, il est c.:lair !JII'une pensét:: du gré et de IJ
Ryle, di:;tinguant « savoir comment » : par habitude, et << savon
nécessité d'épouser les proccssu:; imm;HK'nt:; ne permet pas
que,: règles apprises et <lppliquées (La notion d'esprit, trad. de
d'émancipation par Lt contr<~dicrion arrêtée des paroles et, si
Suzanne Stern-Gillet, r.nis, Paynr. 1978, p. 25-60); ou avec "'
François Jullicn le note scrupuleusement, il passe vite sur les
notion d' " arrière-plan ,, chez Searle (L'intentiom1litt(, trad. de
enjeux: '< Aussi la Chine a-t-elle pen:;é le pouvoir (ou la moral..:),
muis no~. l'affranch issement des s t1jets (qui n'est possible que Claude Pi ch evin, Paris, Minuit, 1985, p. 172-193 ).
9 Voir Louis Gernet, Droit ct institutions t'JI Grèce antÎijUC', Paris,
par un aHrcln tcmcnt cks /og,>i); voire, c'est en s'.1ppuyant su r ht
pensée tè10Ïs tt' de l'imm.1nence, se traduisant en obéissance d'die- Flammarion, 1982lJ968]. p. 268.
même, >pvntr. S/111, sans qu'on y pense, que s'est développée dans 10 En 421, Eupolis produit Les Parasites :chez Callias lui aussi, des
sophistes sc retrouvent, dont Protagoras. Le dialogue de Platon
la Ch!ne an tique une théorie du tot.llitr~rismc [...] sur laquelle
peut être pris non seulement .:ornme une pièce, mais aussi
s'c~t !ondé l' Empire. >• (Si Jlt1rler Vt'ltt dire. Ou logos rt d'<llttrt>>
comme une sorte de farce sur les parasites étrangers présents au
r,·~~n111n•,:, Paris, Seuil. ~006, p. lll6- l87.)
banquet de l'amitié athénienne: les effets c:omiques y sont très
Les potins de Prott~goras: politit/IH'> de la prJsentntion et suphistiqlll' présents. . .
11 Protagoras était aussi connu pour ses travaux de grammamen et
dl' la tnwsmi>sion
1 Platon, Protag(mls, tmd. d'Alfred Croiser, introd. er notes de son souci de(,~ propriété de l'expression.
Pierre-Marie Mord, Puis, Les Belles Lettres, 1997, p. 37-39, 12 Les sophistes arrive nt dans Athènes en plein essor économique
et au moment de changements politiques qui conduisent vers
320 b 7-c 7.
2 une démocra tie plus active : les riches personnes peuvent donc
Arisrore, /',Jiitiques, tr.td. de Pierre Pellegrin, Pa ris, CF-
les ac..:ueillir et recherchent leurs s;woirs pour mieux parler d;ms
Flammarion, 1993, Ill, 9, 1280 b •12-1281 a 3. ·
3 les assemblées. Voir Georges Kerferd, Le mouvement sopl1is-
Ëmile B..:nveniste, Le t>ocnbulatrl? des institutions in.I1J-
t'llropo>ennes, vol. 1, Paris, Minuit, 196Y, p. 2o-J -202. · ti1jtu', rrad. d'Alonso Tordesillas er Didier Bigou, P:1ris, Vrin,
4 Christian M:ier, La politiqm• ct la gr/iœ. Anthropologie politique 1999 [1981).
On peut noter que, dans la transmission du « texte » du
dt> ln bet~lllt' sr•>cqtll.', tn1d. de Paul Veyne, P.uis, S.::uil, 1987, 13
Protagoms Ue mets des guillemets car il s'agit là, bien entendu,
p.37.
d'une' notion propre ;lUX temps modernes qui fait l'économie des
5 Ibid., p. 58.
6 Aristophan<? (Les llllél!s, éd. er trad. de Hibire Van 0;1de, Paris, configurations anciennes de production des œuvres et de leur
transmission dont nous avons vu certains effets), Al-Fârâbî tend
Les Belles Lettres, L472, 112) et Aristote (Rhétorique, éd. er trad.
à clurdr l'opposition Socrate-Proragows ~n repliant le Protagv:ns
de l'v_lédéric Dufom, Pans, Les Belles L.-rrres, J 91)1, 1402 a 29-30)
sous le Théétète où Socrate critique radicalement la conceptiOn
~ouhgncnt que Protagoras enseignait justement comment fa ire
du sophiste selon laquelle << l'homme est la mesure de toutes
en stlrce que le plu~ i.liblc de deux <~rguments l'empone sur le
plus fr.rt. choses, (Al-F3râbî, La philosophie de PitHon, trac!. de l'arabe _et
annoté p;lr Olivier Dedeyn et N<lSsirn Lévy, Pari~, Éditions Allm,
7 fmnçoi~e _Ruzé, Délibémtitm t'/ pclllwir dans la âtt; graquc de
2002, p. 10-11); par contre, Mars ile Ficin, son premier traducteur
Nt•.,tor a St>cmle, Paris, Publkations de la Sorbùnne, 1997, p. 393.
2$3

d'éloges oü sont exaltés lt>s .1ntiques héros, .1fin que l'enfant, pris
en l.uin (éli 116~) . ,·,)11iond :t cc J><lint l~s posiriun~ qu'il .mribue d'émulation, les imite. ,. (325 e 2-326 a 3.)
d1r'' ' t.•mcnr ;, Pl.non 1~ rn y rh~ de Protagom:: (voir :-.1 TIH•<J/,H:irr 1':1 De même Plut.1rque, dan> ses Vil's des dix orateur~. nous dit que
p/lltollr,.rr, 1-ol. Il, ,:,1. dt: R. 1\l.mel, Part!>, Le~ Bell.:::. Lett•l'~, l YO.I, Lycurgue fut le pre1mer, .1u IV' siècle, à impo~er que Il-:; tragédies
l.vre XIV, ch.tpttrè JO, p. 21:\'J-290). ct Casti~lionl', do~ns ~on d' Eschyle, d'Euripide et de Sophocle fussent conservées •'Il kvinô
ouvrage prom1s ;1 une imm.:nse influ~·n,e d.1n,; le proœssus de (en commun), sans doute dans le Mctroon, nfm 4ue ceux qui
livil.~t~til) n .te~ mU?uls, r.·prt>nd lt• mythe s.u1:; prt>ndre la peint: t!e voulajenten rejouer les pièces puissent les consulter, m;lis il précise
l',mdbu.:r :1 l'un ou~~ l'.wrre malgt~ !.1 méfi.1nœ clt•:. hum.ln btes que les pi~ces devaient alors ~tre lucs ù voix haute (swmmtll~a
pour l,s ~•>phbt~:s (voir Bald.1s::ar C<~stiglione, Lt• /nm• rltr J'Gmrwginvskein) aux acteurs qui allnient les jouer: l'écrit doit
.otlrli'llll, présl'nt~ t:t tr.1duit par A. Puns ,l'après la version d.: pa::.ser par une vocalisation officielle et une mémorisation de la
C. Cll.1pub [LSSOJ, Paris, F1>1lllmarion, 1991 [ 1528), p. 335). part des acteurs. Voir Vie dt• Lycurgue, 841 f 8-12.
L..J Ccttt' :arucrure •Kcupc une plac.: éviden te dJns toute la culture 20 On date généralement le Prolargortts des années 380-385, soit peu
gréco-latine, pubqu\111 en retrouve encore la logique •hez ,,pr~s la création de l'Académie. Voir Holger Thesleff, Studit•:; Îtl
~ac~·~bc (IV<:·it!de J: Eusèbt> 1.wmre à Posrumi.1nu;; qui rawntl' Plntuni,; Cltronology, Ekeniis, Societ:ts scientanun Fennica, 1982.
a Denu,; 1111 bmeu:-- banquet .lUx co nverse~tions éruditt!s (L.t•s 21 ronMe vers 385 avant jésus-Christ, c'est en l'unnée 529 de notre
$alluma/,•,, éd. l!t tr.HI. .le Charl t's Gnitwrd, P;Hi:;, L6 Bdlcs ère que l'empereur Justinien décida de fermer l'Académie pour
Lem,•s, l9lJ7 ). des raisons qui ten;lienr plus de la xénophobie que du reje t de la
15 Notons. tou t d_e mC·mt' qu'il n'y .1 p;ls, à propreml"nt parlet; dt:: philosophie. Nietzsche av>lit eu l'intuition de cette importance
<· thcon•' des tunnes c.1 u des iciées » chez Pbron: il v<tl i(' .:11r Il• poliuque de l'Académie : " Nous ne pouvons le 1Platon] considé-
:oll)~t el ne le pré~CIHC j<~mais comme un~ « thl-ori.: ,, (terml.' qui rer comme un systém;~tiqne in vitn undll·ati.·a, m.lis :tu contraire
ne prend de route f.1çon nom~ valeur que d.rns le n~vpbtuni~me), comme un activiste politique, qui veut changer en ti~rement le
les texte' int~gre nt ce, réf~rcnces ou œs conceptions ,les Formes monde et qui est, entre aulri!S dwsr:;, et encore en vue de cette
commt! de,; di~1essions ou des explkativns, non t'Ommc une fin, un écrivain. L;~ fondation de l'Académie est pour lui quel4ue
théorie. u~,fi~e ~y~tém.ttique. Arbwre lui-méme n'en bir p:ts chose de bien plus important : il écrit, pour :.fferm1r dans le
une theone, m.us de:. opinions tMéf11physique, M. 10713 b 9 ou combat ses compagnons de l' Académil'. " (Friedrich Nietzsche,
1078 b 12). Vmr Drew Hyl.,nd, " Agamsr a Phtonic ''Theory'' Jntroduclitm ir /'Nu.le .fe> dtnlos m's .le PllliOtl, tr:~d. d'Olivier
of Fonns ,., Plato'~ Fornt>: \/aril'ties ••f llltapre/11/Ïvll, éd. de Berrichon-Sedeyn, Combas, Éditions de l'Éclat, 1991, p. 7.)
W1lliam A. Fdton, Lanh.un/Oxford, Lexington Books, 2002, 22 Voir Harold Cherni::.s, L;~nisme .le /'auri<'lllle A.:tldt?mic, su1vi
p. 237-2ï2. de E. N. Tigerstedt, L(' ,;y;.;ti•ml! Ctldré, introd. et trad. de L.mrent
16 " But titi! da'tllu.:r&llic polis tm.litiuns vf the as~r·m blv W<'lll ~;.t,• Boubkia, av.mt-propos de Luc Br.bson, P.~ris, Vrin, 1993.
b)t >ia/t• ;.uitlt arny ul/rt•r S<ISSÎp, ri/11111/I T, tlllt'Caf<lll' <;r fti>loricn/ 23 Voir Henri-Irénée M.urou, Nisloire tle l'édu.:ntiv11 dans /'Antrquita!,
t'.\1\IIIJllr•tltart llrlllilr~ n/~o clw><' Ill us<'. » (Rosali nd Thomas Oral Paris, Points, 1981, p. 64. Un des modèles classiques, ~:hez les
T'rtt.ltli~m ,wJ .Wri/~1.'11 /{ecvr.l i11 Clllssic.li ,ifltetb, C1ml;ri.:lge, Grecs comme chez les Latins, pour comprendre 1.1 relation entre
Cunbndge Un1verstty Press, 1992, p.199.) un auteur et un lecteur est le rapport entre l'éraste et l'éromène,
17 Voir Debra N.1d:o, Asam, Acatdemy, 111111 tfr,• C.lllduct vf qu'il prenne la forme d'une entreprise de séduction (le lecteur sera
Plrrh;a>JIIty, Dordred1r/ Bosron, Kluwer Ac<t-lemi.. Publi:.h.:r:;, qualifié de ktJ/us, beau) ou d'un cxerciœ de puissance ct d';mtorité
1995. (le lecteur est alors un katnpugôn, sodomisé). C'.:st pourquoi œ
1~ ·· Qu11nd les en innrs, ~a.:hanr leurs lettres, ~ont .:on ét11t de !'ont en général les ~::sclaves qui lisent à voix haute les ouvrages,
wmpreudre l~:s parole:; é~ritc:> (... ],il fait lire à 1.1 clilsse, mng~e car la lecture est une preuve dt: « paS$ivité >•. Aristote est con nu
sur les bunes, les vers des wa nds poètes ct lui f,1it apprendre par pour être un des rares ~ lire lui-même les nombreux ouvmges
.:u.•ur l l'S œ uvres remplies de bons .:onscils, et au~si de digre~sion~,

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2f)4 [Y où N•JUS VlENNt.r''T NOS mfl· ~?


Not,•s 285
1
3 Ibid., !, 1356 b. 1
dont il était, par ailleurs, collectinn neur. Voir jesper Svenbro, 4 Aristote, Topiques, éd. et trad. de Jacques Brunschwig, Paris, Les
Pltrn,;iklâu . •1rtthrt1Jiclitlsic de ln lt•cture ,.,,. Grèœ clllt'ienrte,
Belles Lettres, 1967, 1, 12, 105 a 13.
op. cit. 5 Aristote, Rhétorique, l, 1357 b 26.
24 Voir Mnr<el Détienne, Le' /1/llÙrt'' de: t>c:rit<; dan,; ln GriYl' 6 C'est là aussi ce qui retient certains lingniste