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Depuis jeudi, des milliers de personnes livrent sur


Twitter ce genre de témoignages. Ceux de viols,
Après plusieurs tentatives, le
d’incestes ou d’agressions sexuelles accompagnés du
«#MeTooGay» brise un nouveau tabou mot-clé « #MeToogay ».
PAR DAVID PERROTIN ET LÉNAÏG BREDOUX
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 26 JANVIER 2021

Des milliers d’hommes gays témoignent depuis jeudi


des violences sexuelles qu’ils ont pu subir pendant
l’enfance ou à l’âge adulte. Une prise de parole jusque-
là inaudible tant l'homophobie ou la construction de la
masculinité ont souvent empêché la prise en compte
de ces violences.

Après la vague #MeToo et #BalanceTonPorc de 2017,


celle plus récente de #MeTooinceste à la suite des
révélations de Camille Kouchner sur l'ancien président
de la Fondation nationale des sciences politiques
Olivier Duhamel, c’est au tour d’hommes bi ou gays
de dénoncer les violences sexuelles au sein de la
communauté avec un élément déclencheur : la mise en
« J’avais 11 ans, et un corps d’enfant. Il en avait cause d’un élu communiste parisien et de son conjoint,
16 et demi et un corps d’adulte. Ça a commencé tous deux accusés de viol.
par du chantage. Puis par des pénétrations forcées, Ces dernières années, il y a eu quelques tentatives de
de l’humiliation, et du dégoût à mesure que mon prise de parole et de débat publics sur ce sujet. Un
corps devenait pubère. Ça a duré 6 ans »,témoigne article de Libération publié en 2018, par exemple,
le journaliste Nicolas Martin. « Une fin de soirée, il donnait la parole à des gays, mais constatait surtout
voulait le faire sans capote, et j’ai dit non. Un non le « peu de résonance de l’affaire Weinstein au sein
clair, audible, physique, mais il a insisté. J’ai répété ce de leur milieu ». Des affaires ont aussi été révélées.
non mais il était déjà en moi. J’ai demandé d’arrêter, Celles visant l'animateur Jean-Marc Morandini, le
mais il a continué. Jusqu’au bout. J’avais 19 ans, si patron du groupe SOS Jean-Marc Borello, ou le
peu d’expérience », poste un autreinternaute. nonce apostolique accusé d’agressions sexuelles par
plusieurs hommes. Aucune n’a pourtant donné lieu à
une véritable et générale prise de conscience.
Alexis Thiébaut, lui, ancien présentateur de la
matinale radio Voltage, auparavant chez Sud Radio,
avait fait une première tentative en pleine époque
#BalanceTonPorc. En deux tweets, il avait posté son
récit le 16 octobre 2017 :
• « 2012. Suis chroniqueur dans une émission
radio. L’animateur megafrustré me mettait souvent
de force la main DANS le pantalon !
#BalanceTonPorc»

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• « C’est pas tout. La même personne, à diverses histoire. « J’ai 24 ans quand, rentrant d’une free party
occasions, m’envoyait des photos de son pénis par à Amsterdam, allongé sur le lit de ma meilleure amie,
SMS. Je les ai toujours. » tous les deux savamment défoncés, la voix tremblante
L’écho était resté confidentiel. Ses deux messages et la gorge nouée, je crache enfin le morceau : à
n’avaient été relayés qu’une trentaine de fois, pas l’âge de 10 ou 11 ans, j’ai été victime d'attouchements
plus. « Ce n’était sans doute pas le moment », sexuels, imposés par un homme d’une quarantaine
explique aujourd’hui ce journaliste parisien de 34 d’années », écrivait-il le 23 septembre dernier avant
ans. « C’était en 2011, j’avais 23 ans et c’était d’interroger le silence autour de toutes ces violences.
mon premier boulot à la radio. Mon patron de Mais quatre mois plus tard, son article est de nouveau
l’époque a commencé par des blagues en me touchant massivement relayé. « Mon papier avait été très
l’entrejambe. Progressivement, il a commencé à me partagé à l’époque mais il n’y avait eu aucune reprise
glisser ses mains dans mon pantalon, presque chaque médiatique ni prise de parole collective, ce qui m’avait
semaine. Il m’envoyait aussi des photos pornos d’ailleurs interpellé. Tout le monde l’avait relayé
régulièrement, se souvient Alexis. Même une photo de en disant “faut qu’on en parle”, mais personne ne
son sexe sur lequel était écrit “bonne année”. » disait encore “moi aussi”», explique le journaliste qui
Pour lui, la prise en compte de ces violences est un vrai reconnaît « s’être senti un peu seul à l’époque ».
cheminement. « Je me disais que c’était la norme. J’ai « Enfin ! », souffle aussi Anthony*, 37 ans. Nous
compris, plusieurs années après, qu’un patron n’avait l’avions rencontré en 2019, c’était après le témoignage
pas à faire ça et que c’était extrêmement violent. » d’Adèle Haenel, lui aussi voulait qu'on l’entende, et
Mais l’accueil a été bien différent vendredi dernier faire avancer le débat sur les violences subies par les
lorsqu’il a de nouveau posté un message sur le personnes LGBTQI. Depuis, il a déposé plainte pour
réseau social : « Un de mes premiers boulots. J’étais viol – des faits qui auraient été commis alors qu’il
chroniqueur dans son émission sur #SudRadio... avant débutait dans le journalisme, de la part d’un de ses
chaque émission, il mettait de force sa main dans mon supérieurs hiérarchiques.
pantalon pour “rigoler”. C’était mon employeur. Je « Chez les gays, il y a un énorme tabou sur
n’ai pas su réagir. Cet homme est encore à l’antenne les agressions sexuelles, nous expliquait-il déjà à
sur 2 chaînes TV #MeTooGay. » l’époque. C’est un milieu où on a énormément vanté
Cette fois-ci, son message résonne avec plus de 600 la libération sexuelle, où règne une culture du multi-
retweets et près de 2 000 likes. Alexis, aujourd’hui partenariat. Cela ne passe pas de parler de violences
reconverti en blogueur culinaire, est encore surpris sexuelles.» Et puis, « quand on est un homme domine
par les dizaines de messages reçus depuis. Des l’idée qu’on devrait savoir se défendre, et donc qu’on
soutiens et beaucoup d’autres témoignages sur son ne devrait pas se faire violer ». « Peu d’hommes osent
patron de l’époque ou sur d’autres histoires de dire : “moi aussi”. » Sans compter, rappelle Anthony,
violences sexuelles. Comment expliquer ce flot de que « les gays ont peur que l'homophobie conduise
témoignages de personnes homosexuelles victimes de à centrer le débat sur la pédophilie, qui n’a pourtant
violences ? « Je pense qu’en 2017 on était sur la rien à voir avec l’orientation sexuelle ».
libération de la parole des femmes. Ce n’était pas le Bien qu’il le soit de moins en moins, le sujet était,
temps d’évoquer les violences chez les gays. Peut-être jusque très récemment, toujours tabou. Les chiffres
même que les gens n’étaient pas prêts, il fallait y aller publiés dans différentes enquêtes sont pourtant
par paliers », tente-t-il d’expliquer. édifiants. Celle de l’Observatoire nationale des
Plus récemment, le journaliste de Vice Matthieu violences faites aux femmes qui montre que les
Foucher avait décidé, dans une longue enquête, hommes comptent pour 7 % des victimes majeures
d’aborder la question en commençant par sa propre de violences sexuelles enregistrées par les forces de

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sécurité, et 20 % des victimes mineures. Avec une Mais d’après Pierre Verdrager, cette vague de
caractéristique particulière des violences commises témoignages est aussi permise par une forme de «
sur les garçons : le risque diminue fortement avec banalisation de l’homosexualité ». « On a eu tendance
l’âge, puisque 70 % de l’ensemble des hommes chez les gays à avoir une politique de communication
victimes sont âgés de moins de 15 ans et 80 % de moins orientée vers une présentation de soi positive »,
de 18 ans. précise le sociologue. « Lorsque je travaillais sur
L’étude Virage sur les violences de genre et la marche des fiertés, beaucoup d’acteurs disaient
intrafamiliales publiée en avril 2020 par le Défenseur à l’époque “on n'aime pas beaucoup la gay pride,
des droits confirmait aussi l’ampleur des violences : car cela donne une mauvaise image”. Il y avait cette
6 % et 5,4 % des hommes homosexuels et bisexuels volonté de communiquer sur ce qu’on est de manière
répondaient avoir été agressés ou violés au moins une positive de façon à ce que les gens n’aient pas d’avis
fois au cours de leur vie par un membre ou proche de négatifs sur l’homosexualité. Comme si cette image
leur famille (hors couple), contre 0,5 % des hommes négative pouvait alimenter l’homophobie », explique-
hétérosexuels et 2,5 % des femmes hétérosexuelles. t-il.
Pour lui, le pacs et le mariage pour tous ont
aussi grandement contribué à banaliser la question
homosexuelle et rendu le coût de l’homophobie
beaucoup plus élevé car davantage pénalisé.La
problématique de l'homophobie évacuée, les gays
peuvent confier leurs souffrances et constater qu'il n'y
a pas d'exception. Au sein de la communauté gay aussi,
la question des viols ou des agressions sexuelles sur
l’enfance dont on prend connaissance des années après
relève du même phénomène que chez les autres.
Certains hommes savaient aussi qu’en 2017 c’était
le temps de recevoir la parole des femmes. « Il y
a eu chez certains une forme d’autocensure afin de
ne pas occulter leur témoignage », rappelle Matthieu
Foucher. Mais cette première séquence a aussi préparé
Il y avait donc matière à discuter de ces violences, mais le terrain. « Le premier #MeToo a donné un langage
pourquoi maintenant ? « Je pense qu’il y a d’abord pour penser les violences subies au moment même où
quelque chose de fortuit avec l’affaire Kouchner l’homosexualité est déstigmatisée. Un cadre institué
révélée il y a quelques semaines », explique Pierre a donc permis cette reconnaissance avec Twitter, le
Verdrager, sociologue et auteur de L'homosexualité hashtag et la pratique de la dénonciation publique
dans tous ses états (Seuil, 2007). « La libération de individuelle (rarement nominative), et dans lequel des
la parole amène la libération de la parole. Le fait de victimes peuvent se reconnaître dans le témoignages
raconter ces histoires-là devient aussi possible parce des unes et des autres », estime le sociologue
que d’autres l’ont fait avant. On est dans une séquence et professeur associé à l’université de Lausanne
extrêmement positive et libératrice au sens large. La Sébastien Chauvin. Lui réfute l’idée selon laquelle
honte change de camp, les victimes sont considérées il s’agit d’une « libération de la parole » : « Il y
comme des victimes et non pas comme des gens qui a surtout un changement de nos capacités d’écoute
auraient participé à ce dont ils ont souffert », analyse-
t-il.

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dans des sociétés qui ont eu tendance à prendre des ne sommes probablement pas identifiés comme une
témoignages de violences sexuelles avec une certaine organisation traitant de ces violences-là », avançait
désinvolture. » alors son président, Joël Deumier.
Lorsque Anthony s’est confié à Mediapart, il a
aussi raconté sa solitude et ses difficultés à trouver
une association pour l’écouter et le soutenir. « Les
associations communautaires ne s’occupent pas
des violences, et les structures pour les victimes
n’acceptent pas forcément les garçons, du moins dans
les groupes de parole où il n’y a que des femmes…
Elles peuvent être réticentes à être avec un homme »,
explique le journaliste. Il en a sollicité plusieurs. En
vain. Jusqu’à intégrer un groupe mixte de l’association
Parler, à Paris.
Sébastien Chauvin l’explique : « S’il y avait une forme
d’impensé de la part de la communauté, c’est aussi
parce qu’il y a eu une longue période dans laquelle le
danger lié à l’homosexualité était associé au VIH. Il y
avait aussi la violence homophobe, y compris sexuelle,
Dans une société patriarcale où l’on apprend aux contre les gays ou les lesbiennes et la question de la
hommes à ne surtout pas pleurer, ne pas se plaindre pédocriminalité. Ces dangers étaient perçus comme
et ne pas être victime, prendre conscience de ces venant de l’extérieur. Là, pour la première fois, on a
violences n’était pas acquis. «Le fait d’avoir été une problématisation de la question de la violence, y
victime de violences met en jeu l’identité masculine. compris entre gays et entre adultes. »
Être homme et avoir été victime de violences sexuelles Reste maintenant à penser collectivement et
est quelque chose de moins bloquant aujourd'hui, politiquement la question selon Matthieu Foucher.
même si ce n’est sans doute pas encore vrai pour « On sait désormais qu’il y a un continuum entre
tous les hommes socialement. Mais jusqu’à présent, les violences sexuelles que vont vivre les enfants
cela pouvait être un frein car perçu comme pas tout gays et celles qu’ils vont subir ou produire à l’âge
à fait masculin ou viril», constate Pierre Verdrager. adulte, pense-t-il. Il y a désormais une opportunité
« C’est compliqué d’être une victime dans un milieu pour s’interroger sur la culture gay, les rapports
où il n’est pas censé y avoir de victimes. Cela peut qu’on entretient les uns avec les autres, nos propres
créer une honte spécifique », renchérit Sébastien comportements en tant qu’hommes tout à fait capables
Chauvin, coauteur de Sociologie de l'homosexualité de produire ou reproduire de la violence. »
(La Découverte, 2013).
Anthony, lui, attend que l’enquête préliminaire
Les associations LGBT n’étaient pas non plus avance. Il voudrait être auditionné, pense qu’une
mobilisées sur ces questions. En 2017 par exemple, confrontation l’aidera. En attendant, il espère : «
personne n’avait appelé SOS Homophobie sur sa ligne Maintenant, que ce soient les gays, les femmes,
d’écoute en raison de violences sexuelles. « Nous les victimes d’inceste, ou les enfants victimes de
pédocriminalité, il faut s’interroger sur la domination
masculine. »

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