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des résultats auxquels il pense être

L’Autre qui n’existe parvenu.


À la suite de son intervention, que
pas et ses Comités nous ne connaissons pas, je suppose
d’éthique que nous aurons quelque chose à dire
et ensuite Éric Laurent poursuivra sa
partie du séminaire et moi la mienne.
(S'adressant à Francisco Hugo
Éric Laurent Freda) Si vous voulez...
Jacques-Alain Miller Francisco Hugo Freda :
Merci. J'ai intitulé la présentation
Quinzième séance du séminaire d'aujourd'hui « La toxicomanie, une
(mercredi 2 avril 1997) nouvelle forme du symptôme ».
Il y a dans l'enseignement de
Jacques Lacan une série de références
Jacques-Alain Miller : à la toxicomanie. Elles sont six à ma
Nous n’avons pas vraiment donné, connaissance. La première date de
malgré nos bonnes intentions du début 1938 et la dernière de 1975. Ces
d'année, la forme de séminaire à ce qui références ne constituent pas une
s'appelle séminaire. Là, pour terminer théorie, mais elles donnent une
ce trimestre nous avons pensé avoir certaine conception du phénomène.
recours à un troisième, notre collègue Pour le psychanalyste il s'agit
Hugo Freda, pour la raison suivante d'extraire cette conception pour fonder
qu’Éric Laurent comme moi-même une esquisse de théorie qui lui
nous avons à diverses reprises, chacun permettra d'orienter une pratique.
à notre façon, évoqué, parmi les Il faut constater que Lacan ne parle
symptômes sociaux contemporains, la jamais du toxicomane, il parle
toxicomanie. Or, Hugo Freda, a, parmi d'intoxication, de toxicomanie, de
nos collègues, spécialement développé drogue, du haschich, d'expérience
l’intérêt pour la théorie et le traitement vécue de l'hallucinogène.
de ce que nous rangeons ici sous la On doit postuler donc que le
rubrique symptôme. toxicomane se trouve à l'intérieur de
Il est d’ailleurs, à côté de sa pratique ces termes, qu'il faut le construire,
proprement analytique, fondateur et l'inventer, le rendre apte à la
responsable d'une institution qui psychanalyse, ce qui implique en
s'occupe spécialement de ceux qu'on quelque sorte d'ouvrir la psychanalyse
appelle des toxicomanes. Au cours des au toxicomane. Je postule qu'à partir
années, il a d’ailleurs conseillé de la conception lacanienne de la
diverses institutions, en France, en toxicomanie cette possibilité existe à
Europe, comme en Amérique Latine, la différence de celle de Freud qui
et il est, dans notre milieu, une tend à exclure ces types de
référence à ce propos. C'est pourquoi manifestations de l'action de la
nous lui avons demandé, pour le début psychanalyse.
de cette séance, de rappeler les
données dont il part et quelques uns

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Cependant il y a un point sur lequel tentative exige « l'insaisissable


Freud et Lacan sont d'accord : la consentement de la liberté », ce qui
toxicomanie c'est une solution, une rend perceptible le fait que c'est
solution heureuse, jamais un seulement dans la relation au
symptôme. La définition de Lacan de signifiant et à l'ordre de détermination
la drogue en 1975 et la remarque de que la décision de l'intoxication peut
Freud dans Malaise dans la être comprise, sans minimiser la part
civilisation le prouvent. La de méconnaissance que cette
toxicomanie est peut-être une nouvelle résolution comporte.
forme du symptôme comme Bernard En 1960, « Subversion du sujet et
Lecœur et moi même avons essayé de dialectique du désir dans l'inconscient
le démontrer il y a déjà plus de freudien », c'est la notion du sujet
dix ans. Le toxicomane est un des comme telle qui est proposée par
représentant majeurs de ces nouvelles « l'expérience freudienne ». Elle est
formes du symptôme que la modernité mise en tension avec les tentatives
présente au monde. En ce sens il est, appelées « états de connaissance ».
sans le savoir évidement, un prototype Ceux-ci tendent à récupérer l'unité du
de la modernité. sujet devant la constatation du gouffre
Cette affirmation mérite une de la division. Dans cette discussion
justification, un développement. « l'expérience vécue de
Je vous propose aujourd'hui l'hallucinogène » prend une place à
d'exposer les références prélevées côté de l'enthousiasme platonicien et
chez Lacan qui permettent d'étayer du samadhi bouddhiste.
une telle hypothèse. L'étude des ces états permet de
La première des indications de comprendre ce qu'ils visent :
Lacan en 1938, les Complexes a) la réduction de toute division ;
familiaux donne le ton : sur le fond b) l'ascèse totale, c'est à dire
d'une « toxicomanie par la bouche » l'élimination de toute dimension de la
comme effet d'un traumatisme jouissance en tant qu'entrave au
psychique : « le sevrage », le sujet processus libre de la pensée.
tend à reconstituer « l'harmonie Ces trois premières références
perdue ». C'est une quête qui tend vers constituent un ensemble bien précis.
une assimilation « parfaite de la Elles définissent un type de réponse
totalité à l'être ». L'accent est mis dans du sujet devant la reconnaissance de
la réponse du sujet devant l'expérience l'existence de l'inconscient dont
de la séparation, de la division, que le l'intention du premier est d'effacer
sevrage inscrit dans l'existence. l'existence du second.
En 1946, « Propos sur la causalité Ces considérations se trouvent à
psychique » à nouveau, la séparation l'intérieur d'une réflexion plus vaste
se fait jour. Devant « La discordance sur les conséquences subjectives
primordiale entre le Moi et l'être » il y qu'imprime le narcissisme à la réalité
a des tentatives illusoires de psychique.
résolution. C'est l'intoxication Il faut tirer de ces trois remarques
organique qui est prise comme de Lacan la conclusion suivante :
exemple de celles-ci. Cependant cette l'intoxication, sous toutes ses formes,
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est une réponse non symptomatique La fonction et le nouveau statut de


qui tente d'annuler la division, la ces substances font que la notion de
marque d'une position subjective toxicomanie s'est modifiée : le
caractérisée par un : ne rien vouloir caractère policier original se
savoir de l'inconscient. Il s'agit dans transforme en orientation épistémo-
ces « états » d'un choix : entre somatique et redéfinit la notion de la
l'aphanisis et le signifiant. Le sujet drogue en tant que produit de la
opte pour le premier. science.
Le deuxième groupe des remarques Les mesures prises actuellement par
est centré autour des notions de les autorités sanitaires en matière de
drogue et de toxicomanie. substitution confirment avec trente ans
En 1966, « Psychanalyse et d'écart les propos de Lacan.
Médecine » : le destin que le discours En 1973, Les non dupes errent :
de la science réserve à la toxicomanie Une nouvelle ère se fait jour à partir
génère une nouvelle définition de la de la clinique borroméenne.
toxicomanie et du statut des nouveaux L'équivalence des trois registres Réel,
produits « tranquillisants et Symbolique et Imaginaire signe la fin
hallucinogènes ». d'une conception de l'inconscient
Ces produits ordonnent des centrée sur l'empire du signifiant. Le
nouvelles pratiques qui imposent au symbolique existe, c'est un fait,
médecin deux orientations : « un cependant son usage ne fait que rendre
usage ordonné... des toxiques » et plus visible encore le réel.
« une dimension éthique qui s'étend La « présence réelle » du sujet qui
dans la direction de la jouissance ». tient à la consistance de ces trois
Cette référence se présente comme registres met en exergue son destin :
une véritable bande de mœbius, qui « sa transformation en une substance
montre les différents visages de la légère ». Pour avoir une idée de ce
jouissance. Celle-ci localisée dans le chemin « il n'y a pas besoin de
corps, lieu de son inscription, se déplie hasch », dit Lacan.
de telle sorte que ses prolongements Le ton de boutade se fait sentir,
font perdre à la jouissance son cependant un vidage du sens se
véritable rapport au corps. produit : la drogue n'est pas une
Il s'agit d'un processus de dé- source de savoir.
localisation de la jouissance, c'est le En 1975, « séance de clôture des
regard aveugle des appareils de Journées des cartels de l'ex-Ecole
mesure par exemple, qui n'ont qu'un freudienne de Paris » : Il s'agit du
rapport lointain avec la jouissance. rapport de l'angoisse avec la
C'est propre au discours de la découverte du petit-pipi donc du
science d'ignorer la dimension de la rapport à la castration. La petite fille
jouissance ce qui lui permet de comme le petit garçon sont « affligés »
produire des substances qui vont « des différemment par la découverte. Le
tranquillisants aux hallucinogènes » fait d’être affligé établit un rapport
pour recueillir des informations « sur singulier : être marié avec le petit-pipi,
le monde extérieur ». d'où la formule : « tout ce qui permet
d'échapper à ce mariage est évidement
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le bienvenu, d’où le succès de la d'importance. Il n'y a pas dans la


drogue, par exemple ; il n'y a aucune toxicomanie le masculin et le féminin.
autre définition de la drogue que celle- Il y a seulement des consommateurs,
ci : c'est ce qui permet de rompre le ce qui est le rêve du discours
mariage avec le petit-pipi ». capitaliste.
C'est une véritable thèse qui définit La toxicomanie est une nouvelle
la drogue, la drogue en tant que telle, forme du symptôme dans la mesure où
dont le caractère essentiel est son elle définit le sujet par une pratique
succès. Ceci rejoint la position de nullement par son symptôme ce que
Freud dans Malaise dans la par ailleurs Jacques Lacan a démontré
civilisation dans son séminaire sur le sinthôme,
Le toxicomane n'est pas défini il qui n'est pas un séminaire sur la
faut le déduire. La première psychose, mais un séminaire sur une
approximation, la plus simple est de nouvelle structure : la joycienne
réduire la complexité de la formule à comme l'a définit David Yemal.
une solution donnée aux questions que Le toxicomane est le personnage de
soulève le complexe de castration. la modernité, qui, à partir de son
Ceci peut nous permettre de conclure travail, veut prouver que l'inconscient
que le toxicomane grâce à la prise de n'existe pas.
drogue se libère des contraintes Aux psychanalystes de démontrer le
qu'impose la fonction phallique. L'idée contraire.
n'est pas mauvaise cependant elle
n'explique pas le choix que fait le Éric Laurent :
sujet : celui de prendre de la drogue. Oui, il y a plusieurs points qui m’ont
La solution facile est de rapporter le frappés. C’est la difficulté, une fois
choix du sujet à des raison historiques, que l’on a une théorie des jouissances,
ce n'est pas l'orientation de Lacan. ou au moins deux, du côté de la
Le nœud du texte est le problème du jouissance, chez Lacan, de resituer la
nom, de ce « qui peut se supporter question de la toxicomanie comme un
d'un nom, d'une référence ». Par cette retour à l’harmonie primaire. Puisqu’il
voie la définition prend une autre y avait le sujet et une jouissance
dimension. La drogue est le point de perdue, donc il y a ces phrases des
référence qui nomme une pratique : la Complexes familiaux, faire coïncider
toxicomanie à partir de laquelle se la totalité avec l’être. D’ailleurs ce
crée un personnage : le toxicomane. sont des traits développés..., cette
Le toxicomane c'est un personnage perspective de ça ??? être, et comment
nullement un sujet. Un personnage qui ça se rejoint par cette pratique. Une
par son « faire » avec la drogue, crée fois qu’il y a les deux jouissances,
un « je suis » : un « je suis alors il n’y a plus le masculin et le
toxicomane » lequel lui permet féminin, ça c’est incontestable, il y a
d'échapper aux obligations qu'impose le consommateur, mais, pourtant, il y a
la fonction phallique. la rupture avec la fonction phallique.
Le « je suis toxicomane» est la C’est-à-dire au moins on a un côté, ce
formule à partir de laquelle le fait n’est plus le masculin et le féminin,
d'être homme au femme n'a pas mais c’est la puissance phallique de
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l’Autre, et ça n’est plus reformulé en enfin esthétique, là, il y a une


terme de totalité mais en termes de psychiatrie cosmétique qui est : voilà,
rupture. Il y a au moins un des côtés je suis un peu sur le flanc dopez moi.
du tableau qu’on abandonne. Il y a Enfin il y a eu défaut de la nature, mes
aussi en effet, tu disais que cette synapses ne vont pas, il y a
conférence de Lacan sur visiblement un défaut, il faut que vous
« Psychanalyse et médecine » me retapiez ça, il faut maintenir le
annonçait aux médecins le rôle de plus niveau de sérotonine, débrouillez-
en plus grand qu’ils allaient jouer dans vous, et donc il y a toute une gestion
la gestion des toxiques. J’ai souligné qui, évidemment, ne fait que
que cette prédiction ne fait que se commencer, il y aura des modèles plus
réaliser davantage, dans la définition compliqués tels que le modèle
du toxique même, de ce que c’est, des sérotoninergique, mais tout ira en se
substances psychotropes. L’Académie complexifiant et donc ça va radicaliser
de médecine propose des la question éthique, en effet, dans ses
classifications, le Comité national usages cosmétiques. Ça, c’était une
d’éthique en propose d’autres, et annonce faite aux médecins qui n’a
ailleurs il n’y a pas les mêmes. Il fait que prendre consistance.
semble que l’Académie de médecine Alors enfin la relecture que tu fais
est un corps plus conservateur dans sa du concept de personnalité du
façon de proposer des classifications toxicomane, la déconstruction à la fois
mais d’autres groupes ??? substances dans ce que tu déconstruis, les
psychotropes proposent des personnalités à risques, toutes ces
classifications qui brouillent les tentatives qui ont été faites de définir
frontières, en tout cas elles se veulent en dehors de tout symptôme des
distinctes des frontières dans le sens personnalités liées à la sensation, il y a
toxique légal ou pas légal, mais à des modèles en général sensualistes, il
partir d’un certain type d’effets. y a des gens qui ont besoin de ça, des
Ce qui évidemment amène à toute la personnalités, il faut pas que ça leur
nouvelle gestion contemporaine des tombe sous les mains, et bien, au fond,
toxiques et l’éthique, les questions de construire ça comme une pratique,
éthiques que ça soulève. Cette gestion une pratique qui fait avec le malaise
est à la fois médicale et policière, dans la civilisation, c’est
douanière et légale. Et elle indique effectivement une reconstruction, ça
précisément la mobilisation de tous les n’est pas simplement déconstruire
registres de fictions. c’est de reconstruire à partir des
Alors il y a aussi cette frontière, indications de Lacan et ça aussi c’est
enfin tout le rôle maintenant que prend assez fécond comme perspective et
ce qu’un auteur a défini comme la ouvre des traitements.
psychiatrie cosmétique, qui est
l’utilisation, exactement comme je l’ai Jacques-Alain Miller :
souligné dans un texte, comme la L’exposé a été fulgurant, mais peut
chirurgie qui peut utiliser les être au prix de se limiter, de se limiter
indications insoupçonnées dans le en s’appuyant sur cette énumération
registre de la chirurgie cosmétique, de références chez Lacan, qui en elles-
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mêmes a tout son prix, mais en personnage de l’analyste. Freud a déjà


éliminant les références de votre eu des résultats d’emblée avec cette
pratique. La question, il me semble, permission de dire, nous en avons
que tout le monde se pose, de votre encore la petite monnaie à l’occasion.
exposé, c’est : quel est le succès Simplement aujourd’hui, s’il y a un
pratique de l’abord que vous trait à mettre en valeur, et qui à
proposez ? C’est-à-dire qu’en est-il l’envers nous fait problème, c’est la
pratiquement des résultats de cette société pousse-au-dire. C’est que le
opération qui consiste à attirer le recours à il faut en parler, est
toxicomane dans le champ freudien. maintenant répandu et même général,
Ça permet de voir que ce que nous et ce n’est d’ailleurs pas forcément le
appelons les nouveaux symptômes psychanalyste pur, le psychanalyste en
tient surtout à ce que la psychanalyse tant que tel qui est appelé à soutenir le
s’empare de nouvelles données, pousse-au-dire mais des succédanés de
s’étend et qu’elle étend le symptôme. la position radicale du psychanalyste.
Nous sommes responsables, pour une À cet égard, l’extension de la
bonne part, des nouveaux symptômes. psychanalyse à la toxicomanie
Et ça suppose, sans doute, un participe de ce pousse-au-dire, et qui
consentement social à l’extension est d’autant plus sensible dans
psychanalytique du symptôme. C’est l’occasion que le toxicomane peut très
là qu’on constate à quel point nous bien s’arranger du ne pas dire et que
sommes dans une situation différente même il est toxicomane si l’on peut
de celle que décrit encore Freud dans dire être toxicomane, enfin, disons-le,
son Malaise dans la civilisation. C’est en abus de langage, qu’on est
que quand même, le trait notable de ce toxicomane précisément pour n’avoir
que Freud décrit, c’est la répression. pas à dire.
Au point même qu'on ait pu songer à Donc là nous voyons, c’est en effet
faire de la répression sociale le un champ, un champ en quelque sorte
principe de refoulement, avec une idée limite, crucial, où le pousse-au-dire
qu’une société permissive, au lieu social et le ne pas dire subjectif
d’être répressive, en finirait avec le entrent en conflit direct. Donc ça me
refoulement. Et c’est déjà l’expérience parait à moi très juste de dire que ça
historique qui s’est écoulée qui permet n’est pas comme tel un symptôme
à Lacan de se dire pas du tout c’est freudien, peut-être que c’est un
bien plutôt le refoulement comme tel symptôme lacanien, ça n’est pas
qui produit la répression sociale et exactement la même définition. Et ça
qu’il est vain d’attendre d’une société n’est pas un symptôme freudien et on
permissive la disparition du s’aperçoit qu’il ne suffit pas d’un
refoulement. En tout cas, disons que le dysfonctionnement, il ne suffit pas de
trait victorien de la société que vise diagnostiquer un dysfonctionnement
Freud à travers le concept de la pour qu’on ait un symptôme. À
civilisation, c’est une société qui l’occasion, on peut avoir un symptôme
interdit, qui interdit de dire en social, le toxicomane peut être un
particulier, d’où l’effet prodigieux de symptôme social, dans la mesure où la
la permission de dire qu’incarne le drogue étant interdite il entre dans les
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circuits de clandestinité et où, pour se donc au fond, admettons que


procurer l’argent de cette jouissance, il toxicomanie avant-guerre on pense
est conduit lui-même à se livrer à des d’abord à l’alcoolisme, fléau social, en
conduites délinquantes. Autrement dit France spécialement. C’est pas ça, ??
ça peut être un symptôme social, mais autre théorie pour traduire ça, et la
ça n’en fait pas un symptôme subjectif différence, il serait intéressant donc de
pour autant. On peut être très bien prendre ensemble la toxicomanie et
l’agent d’un symptôme social sans l’alcoolisme, ce qui se fait d’ailleurs
vérifier un symptôme subjectif. Et en Argentine, où un groupe se
c’est là que s’introduit cette dimension consacre à l’étude de l’alcoolisme et
du symptôme qui est dite essentielle de la toxicomanie ensemble, c’est que
par Lacan, à savoir : il faut encore y la toxicomanie alcoolique ne pourrait
croire, pour qu’il y ait symptôme. Il pas être, elle, définie comme telle par
faut encore croire qu'il s’agit d’un le divorce d’avec le petit-pipi. Dans la
phénomène à déchiffrer, un mesure où quand même une certaine
phénomène où il est question de lire pratique de l’alcoolisme qui est en
quelque chose, éventuellement une rapport étroit avec l’acte sexuel.
causalité, des origines, un sens. Et là, Jusqu’à ce que en effet on s’en
du point de vue social, il s’agit d’une débarrasse, jusqu’à un certain point de
certaine ségrégation du toxicomane et cette toxicomanie...
de le livrer à des processus
thérapeutiques et c’est en quelque Éric Laurent :
sorte supplémentaire, des processus ?? dans l’acte sexuel il y a au moins
thérapeutiques qui peuvent être du taper sur l’Autre sexué, il y a une
même ordre que s’il s’agit de guérir, à pratique, disons une sorte de corps à
savoir trouver des produits chimiques corps violent, qui remplace à
de substitution, comme on en fait l’occasion l’acte sexuel...
l’expérience sur une large échelle
aujourd’hui. C’est supplémentaire que Jacques-Alain Miller :
au fond le psychanalyste soit le Où le partenaire sexuel est en tout
premier à décider d’y croire, comme à cas présent ou à l’horizon même de
un symptôme et d’entreprendre le l’alcoolisme. Le problème sexuel c’est
déchiffrement. Donc, là se pose la quand même... ce n’est pas
question du consentement ou non du l’effacement pur et simple du
sujet, à ce qu’on lui colle un problème sexuel, c’est une certaine
symptôme sur le dos, il est déjà prise en compte, déficiente évidement,
toxicomane maintenant il faut encore du problème sexuel. La référence que
qu’il ait un symptôme, par votre faute vous prenez à Lacan , que vous citez,
en quelque sorte, bon. vous posez que les états de
Alors, la première référence que connaissance qui serait favorisés en
vous commentez, la première particulier par des hallucinogènes,
référence que vous prenez à Lacan c’est bien la différence qu’il y a lieu
d’avant-guerre, et qui évoque la d’introduire entre la connaissance et le
toxicomanie par la bouche, peut-être savoir, en effet il y a des états de
se réfère avant tout à l’alcoolisme, connaissance, il n’y a pas des états de
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savoir, et, au fond, c’est une réponse, c’était une façon à l’époque
connaissance, des états de de dépasser la division du sujet au
connaissance sur lesquels on peut agir profit de l’unité de la personnalité.
par des hallucinogènes, et donc Jacques-Alain Miller :
produire des impulsions fulgurantes, A certains égards il y a des
des expériences surhumaines, des arguments contre ces abords qui
visions exceptionnelles, d’où on valent aussi bien à propos de
revient, et toujours en déficit l’hypnose, même si l’hypnose
finalement de les narrer. Au fond , conserve un lien avec la parole. Alors
donc, rien à voir avec l’élaboration du donc si on définit le symptôme
savoir, c’est vraiment d’états de avant ??? du langage, ça n’est pas un
connaissance où l’élaboration de symptôme. Toute la question, enfin
savoir est à mettre, à placer, de façon pas toute la question, une partie de la
antinomique. Et donc la définition... question c’est que le symptôme n’est
au fond, ça conduit à effacer pas qu'articulation de langage. Et si on
l’inconscient, arrêt tout à fait justifié définit le symptôme par la jouissance
et donc la toxicomanie ne vaut pas du symptôme, si on le prend par ce
dans ce sens comme symptôme, dans bout là alors la toxicomanie rentre
la mesure où ce dysfonctionnement dans la catégorie symptôme, et même
n’est pas pris dans une articulation de éminemment. Alors c’est au fond, on
langage et tant que, on peut admettre voit bien que Lacan est passé, de
que le symptôme freudien se définit mettre l’accent sur l’effacement du
d’abord par son articulation de savoir dans la toxicomanie,
langage et donc par le sens qui y est l’effacement de l’inconscient, de
visible. Même, dans un certain l’articulation de langage dans la
optimisme, Lacan pouvait dire le toxicomanie, par la toxicomanie, à
symptôme est tout entier résorbable mettre en valeur l’effacement de la
dans l’articulation de langage, ce qui jouissance sexuelle, et au fond c’est
était d’un certain optimisme parce pas le même effacement, l’effacement
que ??? précisément la de la jouissance sexuelle disons c’est
jouissance ???... ce démarier, même pas du phallus, se
démarier du rapport au pénis, au fond
Francisco Hugo Freda : défini comme le partenaire, c’est déjà
C’est une réponse, je n’ai pas pu la une définition du partenaire phallus en
développer, mais les ?? ???, c’était quelque sorte et ça introduit la drogue
une réponse à l’époque, qu’a fait ou la substance toxique comme un
Lacan, tantôt à Michaud, et aussi à des autre type de partenaire. Et du coup ça
expériences d’utilisation rentre en effet, je trouve très justifié
d’hallucinogènes à l’hôpital Sainte- de le faire rentrer dans le grand
Anne. C’est-à-dire il s’agissait dans registre du rapport du sujet moderne à
les deux cas de pouvoir trouver la l’objet consommable. Au fond
cause humaine de ce qui est le plus l’accent moderne, celui qu’indique
intime étant donné que l’on n’arrive Lacan, une phrase que j’avais pris
pas avec la parole, on peut la trouver comme repère au début de ce
avec des autres moyens, c’est une séminaire, c’est qu'un mode de jouir,
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 265

actuel, contemporain, dépend vous... la question que je répète alors


essentiellement du plus-de-jouir. qu’en est-il quand on essaye de faire
C’est-à-dire il fait, enfin c’est entrer le sujet, je dis le sujet parce que
illuminant pour tout notre problème de ce qui fonde votre critique du
l’année. C’est-à-dire que, enfin on toxicomane comme personnage c’est
définirait ainsi le contemporain par le que dès que le toxicomane entre dans
démariage avec l’idéal, on peut se le champ freudien, cet oripeau
passer de l’idéal, et on peut se passer, identificatoire, tombe et puis vous
allons jusque là, on peut se passer des avez le sujet qui a recours à ce plus-
personnes, on peut se passer de de-jouir, donc qu’en est-il des résultats
l’Autre, et des idéaux et des scénarios effectifs de cette entrée, cette
qu’il propose, pour un court-circuit transformation que vous faites subir,
qui livre en direct le plus-de-jouir. de le faire rentrer, de tenter de le faire
Donc ça participe de ce qu’un dans le champ freudien ?
philosophe a pu appeler le cynisme
contemporain, la permission de se Francisco Hugo Freda :
passer de la sublimation et là d’obtenir Je vais essayer de donner une idée,
dans la solitude une jouissance directe je me permettrais de développer un
et on sait que les sociétés qui ont peu plus la dernière formule de Lacan,
valorisé au contraire le rapport à car il me semble que c’est celle qui
l’idéal dont la société victorienne, permet en quelque sorte de donner une
menaient une lutte qui nous parait orientation possible à une réponse à
aujourd’hui presque hallucinée enfin, cette question là. Dans la dernière
contre la masturbation, parce que la formule, je peux éventuellement voir
masturbation, là c’est une activité que la question du toxicomane a un
cynique par excellence, c’est l’activité certain rapport à ce qui est une
qui permet de court-circuiter tout le certaine dégradation de l’Autre que
scénario social, et qui isole du vous avez évoquée tout à l’heure.
scénario social. Or aujourd’hui disons C’est-à-dire l’Autre n’est plus l’idéal,
qu’il n’y a plus le même tabou en si bien qu’on peut très bien penser que
particulier sur la masturbation et il y a le graphe possible pour les
disons le pousse à la consommation toxicomanes serait, en reprenant
implique précisément l’absence non d’ailleurs les thèses de 1975, nous
seulement l’autorisation mais le pouvons très bien voir que si on met la
rapport intense avec le plus de jouir et drogue comme point de référence, cela
c’est là qu’il faut bien reconnaître va rapidement faire apparaître un sujet
dans la toxicomanie un élément qui est tel qu’il se nomme : je suis
synchrone avec le développement toxicomane.
social contemporain, c’est au fond,
c’est peut-être là qu’on lit le mieux à Drogue
quoi conduit la logique du
développement social renforçant
toujours davantage le rapport direct au
plus-de-jouir. Là vous êtes aux
premières loges si je puis dire, et
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 266

Je suis est simplement : lui faire aimer, d’une


façon ou d’une autre, la parole.
toxicomane a’

Au fond le signifiant, l’idéal, le


grand A, la seule chose qui lui sert,
c’est soit justifier le pourquoi de la
drogue soit assurer sa place en tant
que toxicomane. C’est la question du a A
graphe que l’on trouve, en quelque
sorte tout à fait différent du graphe L
malgré qu’il le contienne. Ce point qui Donc qu’est-ce que peut être le désir
apparaît dans le graphe L qui justifie du psychanalyste là-dedans, avant
que le A à plutôt à voir avec une cause tout ? Ça veut dire quel est le désir du
autre que la causalité, la simple psychanalyste par rapport à la parole
relation imaginaire. Effectivement les en tant que telle, à l’objet de la
toxicomanes, ceux qu’on voit, vont signification, mais plutôt comme la
faire de la drogue la cause de ce qui parole en tant que je dirais transporte
leur arrive, et vont utiliser absolument une jouissance...
toute la panoplie signifiante pour
Jacques-Alain Miller :
justifier cette position là. Donc la
On peut peut-être plutôt que aimer
difficulté : comment les déloger en
la parole... au fond vous expliquez
quelque sorte, c’est votre question,
qu’il s’agit de l’introduire au jouir par
quel est le succès possible, je dirai que
la parole. Et de substituer en quelque
c’est presque lui créer un symptôme,
sorte à la drogue, ce qu’est la drogue
un symptôme là presque freudien, ce
normale, à savoir la parole-jouissance.
qui complique les choses, parce que ça
Alors simplement c’est quand même
suppose en quelque sorte que ce qui
assez difficile de concevoir qu’on
était toute son intentionnalité, pour la
puisse conduire le sujet à perdre son
première partie si on se réfère à Lacan,
oripeau identificatoire, à perdre ce je
qui est éviter la ??? c’est rendre
suis toxicomane qui lui permet de se
malade, la solution, pour le sortir de la
repérer dans l’Autre social, dans une
toxicomanie, c’est au fond le rendre
institution pour toxicomanes. Je veux
malade, le toxicomane, c’est ça
dire c’est une opération quand même
véritablement son drame, de rentrer
qui est très paradoxale et qui demande
dans le champ freudien c’est le rendre
de subvertir de l’intérieur le lieu qui
malade, d’où en quelque sorte la
est offert. Évidemment il faudrait
difficulté. Comment fait-on pour un
distinguer ce qui s’obtient dans cette
sujet qui a trouvé la solution à tout
optique dans le lieu commun préposé
l’ordre des choses, au rapport sexuel, à
à ça, le lieu de ségrégation qui est
l’inconscient, même au symptôme,
proposé à ça, et ce qui s’obtient dans
comment faire pour le rendre en
le cabinet de l’analyste et qui est à cet
quelque sorte sujet d’un symptôme
égard un lieu déségrégatif.
freudien. La question, me semble-t-il,
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 267

patients qui sortent de la prise de


Francisco Hugo Freda : drogue, et rentrent dans une
Dans ce sens les institutions, en problématique tout à fait différente,
principe, sont obligées d’essayer de c’est comme ça, mais bon il faudrait
faire une sorte de barrage à la drogue, voir cas par cas...
le débarrasser du produit, serait son
premier objectif. L’action s’arrête là Éric Laurent :
on voit qu’il y a un échec, un échec Il semble que le traitement, les
constant, les toxicomanes sont dans efforts du traitement moderne, en
l’institution pour reprendre de la particulier toute perspective en terme
drogue après, les Maisons-d’arrêt sont simplement de sevrage, de couper du
les exemples les plus évident. Même produit, ne donnait que des résultats
de temps en temps ils préfèrent aller à extrêmement faible, quelque soit la
la Maison-d’arrêt pour faire une cure bonne utilisation, c’était de l’ordre de
de désintoxication forcée, ce qui les 20%, d’où l’idée que ça marche très
anime, mais en sachant pertinemment bien, donc pourquoi faire des
que dès qu’ils sortent ils vont institutions, des systèmes pour 20% de
reprendre, alors l’institution dans ce gens, que fait-on des 80 autres, que
sens c’est un premier moment de faut-il faire ? D’où l’idée de
travail. La question est de savoir substitution généralisée, de la
jusqu’à quel point l’institution, le substitution, et de créer tout un
travail qui peut se faire dans monde, parce que le grand avantage
l’institution, peut, à un moment ou à c’est que ça crée un monde, très
un autre, laisser sur le sujet pas articulé, qui n’est plus de l’ordre, tu
seulement le sentiment d’avoir usé de disais de l’avant de l’après, ou qui
la drogue, mais qu’elle puisse marquer n’est plus de l’ordre de la coupure
dans sa subjectivité un avant et un nette, mais tout un monde dans lequel
après, chose qui était avant seulement on cesse d’en prendre pour un
marqué par la drogue, c’est que la moment, où l’on en prend, on part, on
rencontre avec un certain type de rentre, enfin une nébuleuse beaucoup
travail puisse pour lui faire en sorte plus souple et avec des sevrages réels,
une comparaison possible, entre imaginaires et symboliques. Alors le
quelques années parlées et quelques sevrage symbolique de l’identification
années prendre la drogue et il y a là « je suis un toxicomane » qui passe
des cas où effectivement on voit des par, en effet, d’abord une volonté
patients qui suivent ce travail. Alors d’injecter du sens et aussi une volonté
c’est un travail évidemment qui peut d’injecter un plus de légalité, en
se passer dans un cabinet privé, etc., essayant de sortir tout ensemble un
ces exemples ci ne sont pas énormes nombre de pratiques illégales en
non plus, il faut pas non plus imaginer redonnant un statut comme tel, et puis
que le succès dans ce cas est majeur où on vient à pratiquer un plus de
mais, cas par cas, par contre, on peut demande, essayer de faire jouir de
trouver des réponses absolument cette demande là. Selon les modes
fulgurantes, absolument d’institutions, le choix d’institutions,
extraordinaires par rapport à des on accentue plus ou moins tel ou tel
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 268

aspect, il y a le sevrage imaginaire


avec appui, avec une restitution, il faut Éric Laurent :
le plus de quelque chose, restitution Dans la constitution ce n’est pas un
sur les groupes, vous n’avez plus cette nouveau radical, mais c’est l’invention
identification imaginaire là mais vous de ces procédures de substitution
avez celle de ex-toxicomane, ce qui toujours plus, qui donnent cette
permet de faire des groupes de illusion de nouveau, mais enfin
repentis divers, donc de surveiller, de comme diffusion de produits sur le
prendre appui sur l’un l’autre, etc., sur marché, il y a toujours : demain il y
des modèles qui ont déjà donné des aura une voiture qui marchera encore
résultats sur l’alcoolisme, sur le mode mieux, mais enfin demain,
de l’alcoolisme anonyme, enfin sur le antidépresseurs de 4ème génération,
mode de la confession publique chère va être meilleur que celui de la 3ème.
aux A.A.. Donc le modèle sur ce mode Bon attendez demain pour vous
là permet de prendre un appui, ça fait déprimer, etc.
longtemps, et après il y a le sevrage
réel. Alors ça donne déjà cette Jacques-Alain Miller :
articulation là, c’est déjà mieux que Je pense qu’il faudra..., l’actualité
l’alternative ancienne qui était en effet nous le rappelle, qu’on consacre de
d’un côté puisque le toxicomane était l’attention à la solution par la secte,
en rupture avec l’idéal, c’était le qui a été, en effet, essayée dans la
traitement massif par l’idéal, et on toxicomanie, créer une secte
fabriquait des figures de père artificielle, mais la solution par la
totalitaire, qui ont disparu secte est une voie très moderne de
pratiquement du paysage culturel, et traiter le malaise dans la civilisation.
les institutions pour toxicomanes était Ça a tendance quand même à infiltrer
celles où on recréait une sorte de père la psychanalyse elle même, il faut bien
totalitaire, artificiel, où il faut un le dire, et sous des formes diverses qui
patriarche pour que, au moins, ça sont - le mot secte est dangereux, bien
tienne le coup. Alors ça a donné lieu à sûr - mais, sous des formes diverses.
des bizarreries puisque justement ce La globalisation, sans doute, a comme
n’était plus contrôlable même par contrecoup l’invention sectaire. Et
l’Autre de la loi, par des procédures de peut-être que la secte va bien au-delà
la civilisation, qui ont ??? le père de la de ce qu’on stigmatise comme ça. On
horde. Et donc là au contraire on en stigmatise les sectes quand elles
faisait, avec d’ailleurs des résultats, détournent un certain nombre
aussi, avec des résultats mais à d’individus, en famille etc., ou quand
considérer plutôt comme pervers et il elles se livrent à des expériences qui
fallait un antidote ???... passent par le suicide, etc. Mais peut-
être il y a plus de sectes qu’on ne le
Jacques-Alain Miller : sait, peut-être que la forme sectaire est
Toutes les nouvelles solutions sont promise à un très grand avenir, de
perverses, ou est-ce qu’il y a des façon symétrique et inverse à la
niveaux ? ou est-ce qu’on peut globalisation.
atteindre les niveaux ?
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 269

Éric Laurent : Francisco Hugo Freda :


Il me semble que cette solution là, absolument.
c’est ce que le dernier livre du
cardinal Ratzinger (à vérifier) souligne Jacques-Alain Miller : c’est
comme, le danger le plus important le exactement la même chose dans la
relativisme des croyances qui, dit-il, psychanalyse (rires). Ce qui supporte
pousse à choisir dans le dogme, au le groupe psychanalytique, même qui
lieu de bien choisir tout le paquet qu’il est accueillant à ceux qui sont encore
a établi, qu’il a veillé à bien en analyse c’est le groupe des sevrés
rassembler pour la première fois de la psychanalyse, c’est ça qu’on
depuis un siècle, le nouveau essaye d’isoler, de reconnaître...
catéchisme sur lequel il a veillé pour
bien montrer que ça fait un ensemble, Éric Laurent :
mais ce choix pousse en effet à un Oui, en effet, j’allais commencer
relativisme sectaire, parcellaire, alors aujourd’hui avant de continuer à
évidemment lui, il ne veut pas, enfin il examiner comment, dans une
faut pas que ça se parcellise, il faut perspective ouverte, contemporaine,
vraiment veiller à la tenue. madame Marcia Cavell, situe ou
essaye de complexifier les modèles du
Francisco Hugo Freda : réel dans la psychanalyse anglo-
Dans le cas de la toxicomanie, ce saxonne, je commençais par signaler
phénomène on le retrouve, on voit de le poids dans l’actualité de ces sectes,
plus en plus l’incidence des groupes effectivement, des phénomènes qui
d’ex-toxicomanes, qui ne sont pas ex- surgissent, ou de ces volontés de créer
toxicomanes non plus parce qu’ils des espaces où tout le monde est
continuent avec une pratique régulière identique et d’ailleurs de leur réussite
de drogue mais quand même qui se relative. Lors de la découverte de la
regroupent entre eux et qui ont une dernière secte californienne, le
incidence directe au niveau de la premier sentiment a été celui de
distribution même, le budget, ils l’identité parfaite. C’étaient tous des
veulent être tout à fait présents dans hommes, tous des blancs, alors que
les grandes manifestations pas du tout : il y avait des hommes,
scientifiques ou non scientifiques, des femmes, des hispaniques, mais ils
pour dire leur mot en tant que groupe avaient réussi à obtenir un type
qui parle de pathologies, de pratiques d’identité parfaite et vivaient autour
mais qui maintenant n’ont pas cette de ce gourou délirant, dont les
pratique, mais qui conservent le savoir journaux américains rappellent le
sur ces pratiques-là, et pour le passé où la paranoïa ne fait pas de
sauvegarder ils font des associations doute. Et avec une enquête sur le petit
qui ont une incidence directe dans la... village du Nouveau-Mexique où ils
ont longtemps vécu avant de rejoindre
Jacques-Alain Miller : cette demeure qui allait être leur
Ce sont les sevrés qui font groupe, dernière, et les habitants du lieu
disaient : « Oh ! Il y en a de beaucoup
plus malades qu’eux, actuellement »,
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 270

que c’était une secte très gentille, là que Madame Cavell veut
qu’ils regrettaient. A part ces complexifier le modèle qui était
phénomènes purement identitaires, présenté par l’état actuel du
l’autre symptôme, au contraire, c’est mouvement analytique aux Etats-Unis,
l’existence de ces comités d’éthique, y ce courant principal, le débat
compris, pendant cette période Wallerstein-Etchegoyen entre un
pascale, il y a eu des émissions modèle de vérité par correspondance
diverses, en particulier une, réussie, et où il faut savoir ce qu’il y a dans la
qui a percé un peu le lot et dans réalité psychique de celui qui parle et
laquelle Arte convoquait vingt sept viser l’adéquation entre l’énoncé et
universitaires du monde entier qui ont l’état de la vérité psychique.
fait une sorte de comité d’éthique sur Donc elle complexifie ça par le
différents points de la recherche en modèle que présente monsieur
cours. C’est un documentaire Davidson, que, lui, donne à tout
davantage sur les universitaires que système de croyance. Il y a d’une part
sur le texte lui-même. On aurait aimé les croyances qui relèvent de cet ordre,
un cours à l’ancienne, un cours qui sont les attitudes
comme Georges Duby en faisait il y a propositionnelles, que sont désir,
vingt ans, mais là c’était l’ancien attente, croyance. Et de l’autre côté le
style, c’était le maître d’école devant savoir qui suppose une adéquation en
une sorte de carte de géographie effet entre un état du monde et une
rappelant vaguement les cartes de description.
notre enfance du cours élémentaire, Alors Davidson refuse à la fois une
tout juste s’il n’y avait pas des tables conception qui serait disons
vides avec des chaises et on avait le herméneutique, pur renvoi d’une
prof qui parlait. croyance à une autre croyance sans
Là, au contraire, c’est vingt sept plus de liens avec un état du savoir,
universitaires qui donnent leur point que relativisme, au sens ou J.-A.
de vue. Tout ça est assez confus et Miller notait cette pente : ne plus avoir
hétérogène. L’important c’est de de point de capitonnage, donc refuser
donner son avis et ce comité ça et refuser le point de vue du pur
d’éthique, y compris sur des textes qui savoir, dénotatif : il faut une
définissent quand même pour correspondance pure.
beaucoup le sujet du registre La façon dont madame Davidson le
identitaire, donne l’idée du fait est extrêmement subtile, je risque
phénomène inverse. À mesure que de déformer un peu, enfin
l’on cherche à établir la réalité des suffisamment pour la faire rentrer
faits, la quête de la croyance, à mesure dans notre champ, c’est qu'il suppose
le déficit de croyance, le problème de : qu’il suffit qu’en un point de tout ce
« qu’est-ce que croire ? » et des que dit l’Autre, en un point, il y ait
rapports entre le savoir et la croyance une relation causale de savoir entre ce
est d’autant plus fort dans cette que je dis et ce que je fais, pour que le
période à la fois marquée par la Pâque système tienne. Il suffit que ce soit le
et la comète. En tout cas la tension cas en un seul point, sans que l’on
entre le savoir et la croyance, c’est par sache où, mais il faut dans la relation
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 271

que j’entretiens avec l’Autre, que je interprétative et tout de même qu’il y


veux interpréter, il faut qu’au moins ait savoir c’est, ce qu’il appelle son
en un point il y ait un capitonnage ou interprétation, sa théorie de
disons un point de garantie, ou l’interprétation radicale, c’est que
quelque chose qui fonctionne dans le dans le mode de croyance de chacun,
registre d’un Nom-du-Père. Il faut que il y en a qui sont vraies, on ne peut
cet arrimage soit fixe et ensuite les compter sur aucune croyance en
croyances elles-mêmes sont tenues par particulier pour toujours et à tout
un système logique. Je peux croire moment répondre au défi de ce qu’il y
mais pour que ce que j’énonce ait le en ait au moins une qui soit de l’ordre
statut de croyance et puisse même être du savoir. Et en ce sens il y a toujours
interprété comme croyance, il faut à continuer le processus interprétatif.
qu’elle soit prise dans un système On ne peut pas s’arrêter en disant : ça
logique. y est on a trouvé le point d’ancrage, il
Et la procédure interprétative, est sûr et enfin on peut arrêter cette
d’interprétation, comme il dit activité, il faut simplement savoir
l’interprétation radicale, c’est un qu’en un point il existe, mais ensuite
processus constant, qui fait tenir qu’aucun repos, ne peut se trouver
ensemble ce que dit le locuteur, ce que face à l’Autre que l’on a installé,
nous savons et la liste de ce qu’il même cet Autre, se définit ainsi
énonce. Et ça tient ensemble et ça ne comme un Autre qui ne suppose plus
peut pas être uniquement par la une bonne foi mais qui suppose
cohérence mais aussi par le savoir simplement ceci qu’en un point il soit
qu’en un point, disons la notion de un savoir effectif, il tienne par un
vérité/correspondance, tient au moins savoir effectif.
en ce point là et il faut avoir de bonnes Une fois qu’on a installé ça comme
raisons de penser que c’est le cas, ce partenaire, du sujet interprétant, du
qui nous permet ensuite d’avoir de sujet parlant défini ainsi comme
bonnes raisons de situer les croyances interprétant, la question se pose : mais
de celui que nous interprétons. alors avant de parler, et là de façon
Alors cet écart entre très frappante, dans cette perspective,
savoir/croyance, knowledge/belief et on voit la grande difficulté qu’il y a à
repris autrement que le faisait, situer le statut d’un sujet avant qu’il
Hintikka dans sa logique, il note soit à proprement parler sujet parlant.
qu’évidemment ça peut atteindre cette Le concept de parlêtre ou de l’être
tension, un écart jusqu’à la rupture, on d’avant d’être le parlant, n’ayant pas
peut uniquement viser les croyances de place, on essaye simplement de
mais sans garantie au point de refuser définir un être d’avant la parole qui
la garantie qu’en un point il y ait au serait simplement un être qui veut se
moins cette correspondance qui tienne diriger vers un Autre. Donc c’est la
ou on peut résister à la vérité comme recherche de l’intentionnalité, de
correspondance, jusqu’au point de dire maintenir une intention, un but, et de
que le savoir est impossible. ces degrés qui retient l’attention des
Alors, d’où sa proposition, la seule psychanalystes et spécialement des
façon de tenir une pratique psychanalystes d’enfants ou des
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 272

psychanalystes qui observent toutes Que la seule façon de vérifier l’accord


les formes d’intentionnalités, de se du sujet avec cet Autre, avec ce
diriger vers l’Autre, et les recherches quelqu’un, le bon accord, c’est qu’il
sur l’enfant, vous savez les recherches puisse lui refuser l’objet.
récentes sur l’enfant, montrent que
chaque fois de plus en plus tôt on peut
fixer des procédures, on peut inventer O
des procédures qui témoignent de
l’intérêt de l’enfant pour l’Autre. Dès
la naissance, voire même dès la
conception et à l’intérieur du ventre de
la mère, l’enfant répond à l’appel, se
dirige vers, se tourne vers et ainsi on
peut situer le triangle sémantique
central qui est que on ne peut pas S A
avoir l’expérience si on a le sujet et
son objet, on ne peut pas définir une Donc ça rejoint notre problématique
relation d’un schéma avec cet objet du manque, évoquée précédemment,
susceptible de toutes les que la seule façon, en fait, c’est une
interprétations sans un Autre, et donc sublimation, un détour par l’idéal,
un Autre défini comme quelqu’un. supporter l’Autre, la meilleure façon,
la meilleure preuve qu’il y ait ce
pacte, et bien c’est qu’il puisse
refuser, d’où le fait que les
psychanalystes trouvent que l’enfant
s’achemine vers la réalité quand il
rencontre un non et qu’il l’accepte.
L’absence, c’est ce qui permet de
signer vraiment la présence à
l’introduction de cet Autre, mais alors
tel un problème c’est qu’à accepter cet
Autre, l’enfant peut s’identifier à ce
S A lieu et se concevoir comme cet Autre.
Et la perspective en philosophie, dit-
elle, c’est ce qui se passe pour
Donc la seule façon dit-elle de situer Descartes, qui, une fois qu’il a installé
l’objet extérieur qui peut être le dieu non trompeur, lui même se
susceptible d’interprétations comporte comme ça, son moi a la
successives, selon l’actualisation de même certitude que celle du dieu,
l’intentionnalité, ne peut pas être c’est un moi qui devient aliénant,
quelque chose mais quelqu’un. comme le rappelait Lacan.
Et une fois qu’il est installé comme C’est un moi qui n’est plus lié, dans
quelqu’un, dans ce triangle son activité d’interprétation du savoir,
sémantique, et bien le mieux qu’il aux contingences du monde et de
puisse faire, c’est de refuser l’objet. l’existence et qui devient en effet ce
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 273

dieu des philosophes et des savants qui se ramènent à ces phénomènes


qui calcule élémentaires plus ou moins abstraits et
Voyons l’opposition que Lacan fait donnant lieu ensuite à l’interprétation.
entre cette activité là, ce mode du Et là elle se sert du concept freudien
rapport à dieu et celle qui surgit dans de Vorstellungsrepräsentanz,
Encore, lorsqu’il parle de apparemment en citant Kripke mais il
l’identification à un dieu tout autre est difficile de penser que cette
que fait par exemple Angelus Silesius, rupture ne suppose pas un travail de
lui, qui s’identifie à l’œil de dieu, et à Lacan préalable au dégagement. En
sa jouissance. tout cas c’est pénétré maintenant
La jouissance de dieu visée par le largement, ce concept freudien de
mystique Angélus Silesius, autre que représentant de la représentation
au contraire cette machine permettant de marquer la coupure
procédurière, ou la procédure plus entre ce qui est d’un côté la
exactement fixée par le moi cartésien. présentation de la pulsion et le
Une fois installé ce triangle représentant de la représentation, qui
sémantique, madame Cavell rentre vient au contraire marquer l’absence
dans les difficultés qui se posent tout de cette...enfin d’une présence
de suite dans l’ambiance anglo- immédiate. L’absence de ce qui
saxonne, entre la biologie et le mind, viendrait signer une donnée des sens
entre le body and mind, comment ou une sensation pure qui justement,
situer cette frontière entre d’un côté ou une jouissance qui serait
ces intentionnalités premières, ces strictement de l’ordre du vivant
pulsions, et leur représentations. puisqu’elle est absence. C’est ce que
Comme elle est en effet, dans la Lacan dans sa théorie des pulsions a
perspective que situe Davidson, elle d’abord développé, la pulsion comme
note que les psychanalystes en général clairière, comme absence, comme
s’engluent dans l’idée qu’il y a les ouverture. J.-A. Miller avait
pulsions comme relevant purement de développé ces points de la pulsion
la biologie, où les sense data, les comme faille d’abord, comme rien :
données des sens, il dit c’est à peu présenter l’objet pulsionnel surtout
près la même erreur qu’on faite Loeb comme rien étant une première
ou Jung sur les données des sens ou la théorie.
sensation pure, qui seraient préalable Alors, à partir de là, c’est cette
au développement de l’interprétation absence sur la première substitution
et du langage. Et elle note que, dans opérée qui permet de construire
son ambiance, les psychanalystes ensuite l’attribution à l’enfant du
américains, eux, sont pris, ou la langage, au sujet du langage, comme
psychanalyse en général, est prise dans attribution d’une métaphore. C’est à
l’opposition, dans les pulsions, on partir de là qu’on considère que c’est
aborde la pulsion comme drive et non pour cela que l’on va développer dans
pas comme Trieb freudien, est prise le contexte du mouvement
dans une opposition en une donnée psychanalytique les théories
physiologique, ou disons du corps, qui successives comme des métaphores,
serait brute et, largement, des débats
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 274

de même que l’enfant se fait des sont liées à des raisons, mais, pour
métaphores de son monde. autant, ça ne renvoie pas tout le champ
Alors on voit à la fois comment de l’interprétation dans simplement un
dans ce montage se rejoignent des domaine herméneutique où, comme
points qui sont familiers, qui ont été dirait Lacan, ouvert à tous les sens. Ça
pour nous nettoyés par le travail de ne veut pas dire pour autant qu'il y a
Lacan il y a 20 ans, et comment ces un remplacement du tous de la loi par
questions, au contraire, sont très une sorte d’inverse, puisqu’il n’y a pas
brûlantes et nécessitent la convocation de loi comme la loi scientifique alors
de la pointe de la réflexion c’est toujours ouvert à tous les sens.
philosophique pour s’y orienter dans Elle reprend ça autrement de dire que
le courant psychanalytique les raisons certes n’expliquent pas une
spécialement américain. action mais elle la justifient
Ces convocations les amènent à quelquefois. En soi, ça n’établit pas
examiner quelque chose qui est que les raisons ne sont jamais des
brûlant dans, disons, le poids de la causes, simplement que les raisons
science beaucoup plus grand, ou le sont un genre particulier de cause, ce
poids de la considération scientifique sont, parmi les causes, celles que l’on
beaucoup plus grand dans leur justifie quelquefois.
atmosphère que dans la nôtre, et où ils Et c’est à partir de là que s’introduit
sont confrontés tout le temps à être une dimension éthique, qui peut être
exclus de ce champ de la science. Et abordée dans cet abord de raison et
là, pour ne pas être rejetés dans les cause, comme des systèmes de
ténèbres, ils leur faut donc aborder de description, qui se succéderaient sans
front, là, ce qu’elle appelle un défi, fin, sans que rien ne puisse être
une remarque qu’a énoncé déterminé comme cause, pas du tout
Wittgenstein, le fait que toutes ces dit-elle, il y a des causes, on peut les
prétentions aux descriptions établir, simplement certaines d’entre
scientifiques de la science ne tiennent elles sont du registre éthique,
pas devant le fait que rien dans la nécessitent d’être justifiées.
psychologie - et pour Wittgenstein Et à partir de là, elle se sépare d’un
c’était la psychanalyse qui l’intéressait certain nombre de critiques envers
plus que tout autre - rien n’obéit à une l’activité interprétative, que ce soit
loi. Rien n’est de l’ordre de la cause, il celle, classique, d’un auteur qui
y a des raisons, mais les raisons ne s’appelle Brenner qui est une sorte
sont pas des causes et il développe d’exposant, conservateur de la
donc que c’est un objectif qu’a relevé doctrine des pulsions entendues au
Davidson, dans sa théorie, qui était sens biologique, nous en avions parlé
que, certes, rien ne va pouvoir relever au DEA y a de nombreuses années,
de la catégorie à proprement parler de que ce soit aussi les conceptions
la loi au sens de la loi universelle herméneutiques comme celle d’un
s’appliquant dans tous les cas qui dénommé Schafer, donc qui, lui,
supposent en effet des causes. Il y a centre l’activité de la psychanalyse
des raisons qui, par moment, peuvent comme pure narration, de narrations
avoir fonction de cause, des causes qui strictement qui ont à être cohérentes et
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 275

surtout, d’où un sujet doit se faire tendance dangereuse dans la


responsable, que l’activité psychanalyse de notre temps, qui est
thérapeutique essentielle, c’est rendre que, pour jeter sa gourme, pour se
chacun responsable de ses actes et doit débarrasser de la stupidité biologique
pouvoir en répondre et développer la à la Brenner, on rentre dans une
narration qui convient. Ou encore conception post-moderne, sur le
quelqu’un qui ici, est encore moins mode : la psychanalyse est une
connu que les deux précédents, un entreprise de raconter des histoires,
nommé Grünbaum qui a aussi essayé qui permet qu’on établisse la
de soutenir la non scientificité de la meilleure histoire possible entre
psychanalyse et à quoi elle répond par l’analyste et son analysant. Et que
cette théorie du monisme des raisons l’activité interprétative, c’est d’établir
et des causes, de Davidson, ce que la meilleure histoire possible selon les
Davidson appelle le monisme anomal données, ce qui donne une note post-
- c’est amusant comme conception - moderne, comme ça, ironique, ce qui
ça s’appelle quand il dit : on continue, est spécialement très marqué non pas
c’est à une unité des raisons et des aux États-Unis dans la psychanalyse
causes, il faut supposer un espace qui américaine mais c’est vraiment une
leur est commun - ça c’est le monisme maladie de la psychanalyse
- mais il est anomal, il n’est pas britannique, la psychanalyse anglaise
anormal. Il est anomique, parce qu’on spécialement marquée, en tout cas le
n’arrivera jamais à avoir un langage psychanalyste qui se vend le mieux en
qui permette de retraduire toutes les Grande Bretagne, qui s’appelle Adam
causes en raisons, mais... et alors Phillips, qui fait des récits post-
comme personne ne veut modernes d’analyses. C’est sur le
l’exhaustivité, comme personne ne mode : je propose une interprétation
veut le tout, il suffit que ça soit en un dure, j’en propose plutôt ensuite des
point qu’on puisse traduire ça, tout le versions pluralistes, plus souples, plus
reste relève et elle se maintient dans adaptées, qui conviennent dans une
cette interprétation. sorte de négociation, avec un Autre où
(S’adressant à Jacques-Alain il y a toujours une façon de dire qui
Miller) - Tu pourrais peut-être faire permet de restructurer l’histoire de
l’amorce ou je termine ? façon à ce qu’elle plaise mieux. Et le
critère étant, pourquoi pas, il faudra le
Jacques-Alain Miller : - Termine retrouver mais c’est une façon
d’affaiblir le point d’où madame
Éric Laurent : - Alors, ensuite, Cavell repart, qui est la fin de
elle examine cette activité une fois construction en l’analyse, en effet, et
qu’elle est ainsi fixée, dans le cadre de c’est bien choisi comme dans Freud
ce monisme anomal, elle examine Vorstellungsrepräsentanz, la question
l’activité interprétative en du représentant de la représentation.
psychanalyse au moins accrochée en La fin de construction en analyse où
un point, nous le savons, poinçonnée, Freud note que le récit complet ne
pas ouverte à toutes les possibilités, s’obtient pas et que ce qui s’obtient
mais elle considère qu’il y a une c’est l’assentiment, un degré de
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 276

certitude atteint chez l’analysant qui ramener à la relation fondamentale à


suffit, pour la pratique analytique, à l’Autre, au jeu possible avec l’Autre,
occuper la place du souvenir qui ne en repassant sur sa demande et bien,
s’obtient pas ou qui ne s’atteint pas. elle s’étend dans des termes qui sont
Alors madame Cavell repart de là et ceux de cette redistribution des raisons
souligne à quel point il ne faut pas, à et des causes qui lui permet à la fois
partir de là, maintenir une perspective de conserver l’aspect de la pratique
sceptique qui dissoudrait toute notion interprétative narrative, de ceux qui
de réalité dans laquelle sont prises ces insistent sur ce point du langage mais
histoires ou toute notion de la relation de conserver la nécessité de
avec ce qui a eu lieu, et au contraire, l’interprétation analytique.
elle veut maintenir que le Alors ce qui est très étrange, c’est
psychanalyste doit arriver à une vérité qu’à partir de là, elle entretient un
objective, dans son interprétation. débat avec Lacan. Elle considère
Alors la vérité objective, qu’en effet la seule conception
simplement, elle ne la renvoie pas à un intéressante grosso-modo, pas la seule,
critère mou de plaisir partagé, mais qu’une des conceptions
d’histoire qui convient le mieux mais fondamentales de l’activité analytique
elle note quand même que ce qu’il située dans l’espace du langage et de
s’agit de faire, c’est de dissoudre dans l’interprétation, c’est celle de Lacan,
les reformulations obtenues ce qui a et elle en fait une présentation
été traumatisme, événement. Il s’agit extrêmement bizarre pour un lecteur
de reformuler les choses de telle façon de Lacan, dans laquelle elle considère
à ce que s’ouvre un espace entre les que ce qui est très ennuyeux chez
vœux infantiles et l’action, un espace Lacan c’est qu’il a un état de la
dans lequel précisément, disons, c’est subjectivité avant le langage. Ça c’est
une redistribution des raisons et des une nouveauté. Je me suis demandé,
causes qui doit être établie entre le en lisant ces pages, qu’est-ce qu’elle
voeu de l’enfant et la réalisation voulait dire par là, c’est dire que la
qu’elle va trouver, et qui permet de théorie de l’interprétation radicale,
reformuler ce qui étaient les qu'elle...elle ne serait plus radicale que
descriptions passées que chacun se parce qu’il n’y a pas d’état de
faisait des raisons et des causes qui subjectivité d’avant le langage. On sait
étaient en jeu à ce moment là. qu'il faut une pluralisation, étant
Là où Lacan nous a amenés à saisir contre l’idée d’un un, qui ancrerait en
la nécessité de repasser par les dehors de cette histoire de cause, et
formulations des demandes, telles bien elle considère que tout état de
qu’elles ont été formulées ou repasser subjectivité qui marquerait le un, dans
par les formulations distinctes des le côté du langage et bien où disons ce
fantasmes, qui au cours de l’existence mathème là
et au cours du développement du S1
symptôme du sujet, ont trouvé des
strates distinctes qui s’emboîtent, qui
se découvrent à partir d’états S
antérieurs et successifs, c’est de nous
E. LAURENT, J.-A. MILLER, L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique Sem 15 2/4/97 277

lui paraît faire obstacle à la des thèses, pour rentrer ensuite, à ce


perspective d’interprétation générale moment là, dans la difficulté de situer
que Davidson, Rorty, ou d’autres le symptôme. Mais ça sera pour plus
introduisent et qu’elle soutient, et tard.
qu’ensuite le livre... une fois accroché Jacques-Alain Miller : Alors
une cause, voilà l’obstacle... Alors maintenant il y a deux semaines
c’est évidement extrêmement d’interruption et nous reprendrons le
surprenant de voir arriver cette 23 avril.
perspective, c’est en tout cas un
malentendu qui est poussé loin dans Fin du séminaire du 02 avril 97
les attributions qui sont faites à celles
de Lacan, thèse qui serait soi-disant
soutenue par Lacan, et on se dit qu’il
serait utile de, je ne sais pas, de
trouver une façon de dire : ça n’est pas
du tout comme ça que ça se lit et de
passer cette barrière ou la frontière
non pas entre mind body ou body mind
mais la frontière entre cette
conception interprétative et la
conception, s'il y en a une qui est
radicale c’est plutôt celle de Lacan, et
de la faire entendre dans ce champ.
Alors ils adoptent, ils admettent ou
en tout cas ?? s’il est possible de faire
entendre la pluralisation du champ
mais on voit la difficulté, que toute la
théorie de l’objet petit a, l’autre
Lacan, n’a toujours pas eu la moindre
diffusion bien que les..., tout ce qui
concerne le lack, le lack non pas
l’étendue d’eau mais le manque, la
faille, le représentant de la
représentation, la distance d’avec la
biologie, ça oui c’est passé. La
critique du signifiant maître, on peut
dire, mais, toujours reste une difficulté
dans cette question du mind body
problem et donc il n’est pas sûr, ou en
tout cas qu’on puisse se contenter, il
est certain qu’on ne puisse pas se
contenter des propositions que fait
Davidson pour assurer cet ancrage.
Alors je voulais en terminer là avec
cette critique, disons la présentation