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ART ET ESTHÉTIQUE

Alfred Gell
Art and Agency. An Anthropological Theory
Oxford, Clarendon Press, 1998
XXIV + 272 p., bibl., index, ill., graph., ph.

L’ OBJECTIF du dernier ouvrage d’Alfred


Gell, achevé juste avant sa disparition en
sur des objets que l’on peut désigner
comme relevant de l’art, telles les proues de
1997, texte profus en passe de devenir un canoës trobriandais ou les œuvres tatouées,
classique outre-Manche, est de fonder une incisées ou sculptées des îles Marquises, et
théorie universelle de l’art, de nature sur d’autres, tels les to’o tahitiens, troncs de
anthropologique. Pour mener à bien un tel bois grossièrement équarris. Il conçoit l’art
projet, l’auteur propose de s’écarter des comme un système d’action (system of
voies habituellement suivies par l’histoire action) destiné à changer le monde plutôt
et l’anthropologie de l’art, qui s’intéressent qu’à être le support de propositions sym-
aux spécificités esthétiques d’une période boliques 1. Cela lui permet de réunir une
ou d’une culture particulières. Tout en peinture de Vermeer, une proue de pirogue
reconnaissant la valeur des travaux d’an- trobriandaise et un fétiche à clous kongo.
thropologues comme Sally Price, Jeremy L’art ne relève pas non plus d’une codifica-
Coote ou Howard Morphy, il considère tion visuelle ou matérialisée d’éléments de
que l’esthétique ne peut être utilisée signification ou de communication. Alfred
comme un paramètre de description et de Gell rejette ainsi la sémiologie et conteste
comparaison : une théorie anthropolo- la définition, héritée par cette dernière de
gique et universelle de l’art ne doit prendre la linguistique saussurienne, de l’œuvre
en compte des schémas évaluatifs d’ordre comme signe.
esthétique qu’en tant qu’ils jouent un rôle Dans la même veine, il dénonce la
dans les processus sociaux d’interaction. domination, essentiellement active durant
Dès les premières pages, le ton est les années 60 et 70, du modèle linguistique
donné. L’anthropologie étant une science dans les sciences humaines, et plus particu-
COMPTES RENDUS

humaine fondée sur l’étude des relations lièrement dans l’analyse des expressions
sociales, l’anthropologie de l’art doit, pour
mériter son nom, s’intéresser au contexte 1. Cette conception était déjà au cœur d’un
social de production, de circulation et de article, « The Technology of Enchantment and
the Enchantment of Technology », paru dans
réception de l’objet d’art. En réalité, cette Jeremy Coote & Anthony Shelton, eds.,
anthropologie s’intéresse moins à l’art qu’à Anthropology, Art and Aesthetics, Oxford,
l’objet : l’auteur s’appuie en effet à la fois Clarendon Press, 1992: 40-63.

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visuelles, qui transformait tout système tées, gravées puis peintes, ornées de motifs
culturel en langage. C’est pourtant une en volutes, sont la première image que l’on
262 science du langage, la sémiotique élaborée peut voir à terre lorsque la flotille arrive.
par Umberto Eco à partir des concepts de Arme psychologique dans le contexte des
Charles S. Pierce, qui offre à l’auteur les échanges maritimes de la kula, elles en
notions fondatrices de sa théorie de l’art : imposent, par leur magnificence, aux parte-
l’indice (index) est un signe naturel, lié à naires chez qui se rendent les propriétaires
un fait d’expérience non provoqué par des canoës, qui sont comme fascinés et pris
l’homme ; l’abduction (abduction), type au piège (trapped) par des objets qui attes-
d’induction non rationnelle, relève du pro- tent de réseaux d’intentionnalités et d’actes
cessus hypothétique. Ici, l’indice est l’objet impossibles à comprendre.
lui-même, intégré à un système d’interac- À ce point du livre (chap. VII), Gell
tion comprenant quatre termes : l’artiste expose plus ouvertement les intentions
ou l’artisan, le destinataire de l’objet, et le cognitivistes de son ouvrage. Il nous soumet
prototype (prototype), à savoir la ou les une nouvelle interprétation de la magie et
entités conçues par une opération d’abduc- de la causalité en traitant de la sorcellerie et
tion comme étant représentée(s) dans l’in- de l’envoûtement, exemples de pratiques
dice. Chaque terme peut devenir agent ou interactives liant un agent, un patient et un
patient dans ce que Gell nomme une objet ; celui-ci y est comparable à une per-
agency : ce concept concerne aussi bien les sonne (person-like). Cette approche devrait,
personnes que les choses dès lors qu’elles selon l’auteur, offrir un modèle pour la
sont partie prenante dans des événements compréhension du culte des images en
provoqués par des actes de pensée (mind), général. La vulnérabilité à la sorcellerie est la
de volonté (will) ou d’intention. La notion conséquence de la diffusion de la personne
d’agency, difficilement traduisible, renver- (distributed person) dans l’environnement,
rait ainsi à l’idée d’un système d’interac- en particulier à travers les dépouilles corpo-
tion entre termes dont la dynamique serait relles – cheveux, barbe, ongles, etc. –, pro-
fondée sur l’intentionnalité : pas d’agent longements du corps vivant. L’être humain
sans patient et sans contexte. L’auteur est présent dans chaque indice témoignant,
consacre deux chapitres à la modélisation de son vivant et après sa mort, de son exis-
des relations entre ces quatre termes et en tence et de sa capacité d’interaction avec les
analyse différents types, dont la somme autres et avec le monde ; la personne se défi-
totale s’élèverait à trente-six possibilités. nit comme la somme totale de ces indices.
Dans les diverses scénographies que pro- Ainsi, dans les sculptures malangan de
pose l’auteur, l’objet – ou l’indice – est un Nouvelle-Irlande se dépose la force de vie
point nodal de la relation entre l’agent et le du défunt conçue comme le produit de l’ac-
patient, relation fondée, entre autres, sur tivité du mort durant sa vie : la sculpture
l’acte de voir, la position du regardant étant devient le lieu de dépôt de l’efficacité sociale
intégrée à la structure de l’agency. Dans la du mort, transmise, selon certaines règles
fascination que nous portons à l’art, l’objet d’héritage, aux affins lors de la cérémonie.
apparaît comme un agent qui provoque Les objets de la kula répondent à la
chez le spectateur une sorte de saisissement même conception : ils forment des
que Gell nomme captivation ; l’art, et plus « champs d’influence » (field of influence) 2,
généralement les objets, et en particulier espaces de transaction traversés par les forces
leur ornementation, constituent un moyen multiples générées par des objets en mouve-
d’influencer les pensées et les actions des ment et en métamorphoses continus. Un
autres. Gell reprend à ce sujet un exemple
déjà commenté dans l’article précité (voir 2. Un concept repris de Nancy Munn, « The
n. 1), celui des proues de canoës trobrian- Spatiotemporal Transformation of Gawa Canoes »,
dais utilisés dans la kula. Ces proues, sculp- Journal de la société des Océanistes, 1977 : 30-51.

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homme important dans l’institution de la Le projet théorique d’Alfred Gell
kula devient un être disséminé, dispersé, emprunte beaucoup, et trop rapidement, à
présent ici et là, parce que son nom est atta- d’autres disciplines, tout en puisant dans les 263
ché aux objets qui circulent ; il contrôle le écrits d’anthropologie classique : la sémio-
monde de la kula car son esprit est devenu tique, les mathématiques (les objets frac-
coextensif à ce monde. Le système de la tals), la psychologie cognitive, l’« Essai sur le
kula, considéré dans son ensemble, est une don » de Marcel Mauss, les propositions fra-
forme de cognition (form of cognition) qui se zériennes sur la magie... Il y a en revanche
développe en dehors du corps, se diffuse des omissions importantes en ce qui
dans l’espace et dans le temps par l’entre- concerne la question du style par exemple,
mise d’indices matériels ; c’est sur cette idée où aucun des principaux auteurs concernés
que se clôt le livre. ne sont mentionnés. Ces nombreuses réfé-
Alfred Gell consacre également un cha- rences ne suffisent pas toujours à étayer de
pitre au style, qu’il considère comme un manière convaincante les démonstrations
fait culturel collectif. Il procède à une ana- de l’auteur. Les limites sont là : peut-on
lyse formelle de l’art décoratif des îles encore prétendre à une théorie universelle
Marquises, composé d’un ensemble de qui oblitère les singularités culturelles sans
motifs géométriques comprenant des élé- tomber dans la généralité ? À nier le parti-
ments figuratifs stylisés, anthropomorphes culier, le sujet est également évacué, ce qui
et zoomorphes ; les invariants structuraux est conforme à la perspective cognitiviste,
et les modes de transformations d’un au profit d’une entité abstraite et peu défi-
motif à l’autre nous sont livrés. Pour l’au- nie, la personne. La vision mécaniste qu’a
teur, la culture n’est pas responsable du l’auteur du style en est une des consé-
style des artefacts. L’unique facteur qui quences. Mais à dire vrai, c’est moins une
gouverne leur apparence visuelle est leur théorie qui nous est proposée qu’une façon
relation aux autres artefacts de même de repenser la notion d’objet. C’est en effet
style ; seuls peuvent être dessinés des « axes lorsqu’il nous rappelle les rôles que celui-ci
de cohérence » entre les styles, regardés joue tant dans la définition des dynamiques
comme des systèmes, et d’autres proprié- interactives qui modèlent toute société que
tés, systématiques, de la culture. Cette dans celle d’un être humain ontologique-
proposition est une manière de réponse ment lié aux artefacts qu’il produit, que le
aux suggestions de Claude Lévi-Strauss livre est le plus suggestif.
concernant la split representation. Michèle Coquet

Laurent Baridon & Martial Guédron


Corps et arts : physionomies et physiologies dans les arts visuels
Paris, L’Harmattan, 1999, 267 p.
(« Histoire des sciences humaines »).
COMPTES RENDUS

S I LES RÉFÉRENCES à la physiognomo-


nie et à ses prolongements sont de plus en
nombreux rapports que cette pseudo-
science a, de longue date, pu entretenir
plus fréquentes dans les travaux des histo- avec les arts visuels. Ce livre vient donc
riens de l’art, il n’existait, à ce jour, aucune à point nommé combler un vide et pas-
étude substantielle en français qui four- sionnera tous ceux que l’étude ancienne,
nisse au lecteur une analyse fouillée des mais toujours indispensable, de Jurgis

Art et esthétique
Baltrusaïtis sur la physiognomonie ani- C’est en effet une des grandes revendi-
male avait déjà séduits. cations de l’art romantique que d’avoir
264 L’ouvrage s’ouvre sur une présentation voulu s’approprier le monde réel avec tous
très utile des fondements des spéculations ses défauts, avec toutes ses insuffisances,
physiognomoniques. On y trouve une ana- tout objet, quel qu’il soit, méritant d’être
lyse précise et documentée des liens entre représenté, de figurer dans la sphère artis-
l’art de connaître les hommes sur la foi de tique, une exigence qui a eu de profondes
leur apparence physique et les théories de répercussions sur les représentations du
l’art depuis l’Antiquité jusqu’au siècle des corps à partir du début du XIX e siècle. À
Lumières. Dès les premières pages, le ton cette date, pour une bonne part, les
est donné : il s’agira de décortiquer un anthropologues, les psychiatres et les ana-
principe vieux comme le monde, qui a tomistes marqués par les théories physio-
connu une résurgence très forte au cours gnomoniques évaluaient le corps humain
de la période considérée (de la fin des en fonction de son degré de correspon-
Lumières au XIXe siècle), et d’en évaluer les dance avec les statues canoniques de
interprétations dans les champs esthétique l’Antiquité chères aux champions de l’es-
et artistique. Du Pseudo-Aristote à Johann thétique néo-classique. Il n’est pas indiffé-
Kaspar Lavater, les physiognomonistes rent, comme le soulignent les auteurs, que
répètent que la laideur physique est un des artistes tels que Boilly, Géricault et sur-
indice de laideur morale, voire de défi- tout Daumier aient, au même moment,
cience intellectuelle. En toute logique, la exploité les principes physiognomoniques
beauté serait un équivalent visible de ces pour les mettre au service d’une esthétique
deux choses invisibles que sont la grandeur de l’écart et de la déviance. À ce titre,
morale et l’élévation spirituelle. Un des l’étude consacrée aux rapports entre carica-
apports passionnants de la première partie ture et aliénisme ouvre des perspectives
est de nous montrer que Lavater, le père captivantes. Si, après les premiers cha-
de la physiognomonie moderne, a nourri pitres, on admet sans plus de difficulté
un fantasme qu’il avait en commun avec l’impact qu’ont pu avoir la doctrine de
de nombreux adeptes de l’esthétique idéa- Lavater et la phrénologie de Gall sur les
liste depuis les néo-platoniciens de la peintres et les sculpteurs, une des bonnes
Renaissance : se débarrasser de l’épaisseur surprises que nous réserve encore le livre
de son corps pour s’élever vers le beau, le est de montrer, à travers une analyse des
vrai et le juste, au-dessus des contingences rapports de l’édifice au visage, combien
de la matière. elles ont également imprégné les théories
Ce qui fait la richesse et la complexité architecturales.
de la période sur laquelle Laurent Baridon Les informations précises, les analyses
et Martial Guédron centrent l’attention est critiques et théoriques qui composent cet
qu’elle a vu s’opérer le passage d’un idéal de ouvrage, ainsi qu’une iconographie sou-
beauté physique « néo-classique », fondé vent surprenante, contribuent à en faire un
sur l’imitation du modèle antique gréco- texte de référence dont la lecture est pour
romain, à une contestation, par les roman- le moins stimulante.
tiques, des critères de cette beauté classique
au nom du « laid ». Franck Michel

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Anthologie de la photographie africaine 265
et de l’océan Indien
Paris, Éditions Revue Noire, 1998, 432 p., 437 ph.

U N CLICHÉ noir et blanc de petit format,


un daguerréotype jauni sur lequel les
publiée en France répond à quelques-unes
de ces questions. Après une introduction
contours du visage ont quasiment disparu. d’Elikia M’Bokolo sur l’histoire du conti-
En haut à gauche, une série de chiffres diffi- nent et quelques articles plus ou moins
cilement lisibles : 1… 8… 4… De quelle fouillés sur celle de la photographie, la
date s’agit-il ? 1840 ? 1845 ? 1849 ? À défaut contribution de Vera Viditz-War éclaire les
de trancher, le regard se pose à nouveau sur débuts de la pratique au Liberia et en
le visage situé au centre de la photographie. Sierra Leone. Les premiers photographes
L’homme semble entre deux âges, sa peau est africains étaient, semble-t-il, d’anciens
sombre, on devine une veste, une cravate. esclaves se qualifiant eux-mêmes de
Ses yeux délavés fixent l’obturateur, le port créoles, qui, après plusieurs années de tra-
de tête est droit, sérieux, l’instant solennel. vaux ambulants, installèrent leurs studios à
À vrai dire, du buste évoqué ici, nulle Freetown. Leurs principaux clients étaient
trace dans les archives. Cette photographie des bourgeois créoles « victoriens » qui
n’existe pas, ou, pour être plus exact, n’existe aimaient à adopter les mêmes attitudes que
plus. Contentons-nous de retenir qu’il s’agit leurs homologues anglais. Toutefois, à par-
certainement (puisqu’il y a un début à toute tir de la seconde moitié de ce siècle, l’arri-
chose) de la première photographie prise par vée d’immigrés nigérians qui s’installent à
un Africain sur le continent du même nom. leur compte fait évoluer l’esthétique figée
Au milieu du XIXe siècle naissait ainsi, en des créoles. Le style européen laisse place à
Sierra Leone et au Liberia, la photographie d’autres formes d’expression photogra-
africaine. Elle était l’œuvre d’une popula- phique, davantage ancrées dans la réalité
tion créole, descendant d’esclaves et vivant africaine. L’Europe et sa vision du monde
dans un pays indépendant. se voient ainsi en partie supplantées.
Cent cinquante ans séparent cette Cette première partie intitulée « Le pre-
photo disparue du projet d’anthologie mier âge », comporte trois autres contribu-
proposée par les Éditions de la Revue tions, deux d’entre elles étant dédiées aux
Noire. Cent cinquante ans au cours des- photographes éditeurs au Togo (Philippe
quels les pays d’Afrique, dans leur majo- David) et aux précurseurs de Saint-Louis
rité, ont connu le parcours chaotique qui, du Sénégal (Frédérique Chappuis). Force
de la colonisation, les a conduits à l’indé- est de reconnaître, à la vue de ces clichés, le
pendance. Quelle est donc, dans ce siècle bien-fondé de la remarque de Jean-Loup
et demi, la part de la photographie ? Pivin au début de l’ouvrage : « Il est indis-
Comment les Africains se sont-ils réappro- pensable de réfléchir à la nature anonyme
priés un outil importé sur leur continent de l’acte photographique dont l’Afrique
par des aventuriers, des colons, des admi- donne une illustration vivante et massive »
COMPTES RENDUS

nistrateurs, des soldats et des touristes (p. 29). En effet, rares sont les signatures ou
européens ? Quels usages en ont-ils fait ? autres marques caractéristiques qui permet-
Et si un, voire des usages, peuvent être tent d’identifier l’auteur des clichés.
identifiés, rendent-ils compte de la réalité Mais c’est incontestablement le travail
africaine ? de Santu Mofokeng qui retient le plus
En filigrane, la première et volumineuse notre attention. Ce photographe et cher-
anthologie de la photographie africaine cheur sud-africain a collecté au fil des

Art et esthétique
années une importante quantité de photos tradition de presse écrite. Images parfois
datant du début du siècle (voire de la fin du insoutenables des répressions au Kenya
266 siècle dernier) représentant des hommes et (Kamis Ramadhan, Alexander Joe), clichés
des femmes noirs de différentes conditions. de l’agence anglo-kényane Camerapix, où
Il est impossible de ne pas faire le lien entre l’utilisation du noir et blanc théâtralise des
ces photos et les théories racistes qui com- situations souvent dramatiques, photogra-
mençaient à trouver écho dans la société phies «jazzy » des milieux de la pègre et de la
sud-africaine et obtinrent alors le soutien musique par le magazine sud-africain
de nombreux anthropologues, fidèles à la Drum, sans oublier ceux sur la communauté
classification darwinienne. Le sort réservé à blanche de ce même pays effectués par
ces clichés révèle leur caractère ambigu : David Goldblatt, ou l’enfer nigérian
« Dans [certaines] familles, [les photos] d’Akinbode Akinbiyi. C’est l’Afrique dans
sont détruites comme des déchets pendant toute sa diversité et son histoire récente qui
les nettoyages de printemps, soit à cause des est ainsi saisie sur le vif, sans la moindre
interruptions dans la continuité de l’his- concession. Un continent de guerres, de
toire qu’elles représentent, soit à cause de la famines, de misère et de folie (voir l’in-
désaffection provoquée par le sens et les croyable série de photos des « fous
événements qu’elles évoquent. Plus sou- d’Abidjan » par Dorris Haron Kasco) 1,
vent, elles reposent cachées jusqu’à pourri- certes, mais également un espace où la vie
ture, négligées dans des armoires, des boîtes quotidienne se languit dans sa banalité
en carton et des sacs en plastique » (p. 69). (Houssein Assamo et Abdourahman Issa, de
La deuxième partie est consacrée aux Djibouti), une mise en scène poétisée de
portraitistes. De Mama Casset (Sénégal) à l’espace villageois, comme le montrent les
Cornelius Yao Augustt Azaglo (Côte- photos d’Alioune Bâ sur le patrimoine
d’Ivoire), de Philip Kwame Apagya (Ghana) culturel malien, un carrefour ouvert à de
à Seydou Keïta (Mali), ou bien encore à la multiples approches picturales, parfois net-
famille d’origine arménienne Boyadjan, en tement contradictoires, comme ont si bien
Éthiopie, c’est l’essence de la photographie su le montrer Santu Mofokeng et Guy
africaine qui nous est ici dévoilée. En effet, Tillim (Afrique du Sud).
la pratique du portrait fut la principale acti- La troisième partie est, comme il se
vité des photographes de studio qui, tout en doit, consacrée à la photographie contem-
essayant de satisfaire une demande sans poraine et à la « recherche d’une esthé-
cesse croissante de la bourgeoisie, devaient tique », formule qui insiste sur les
également faire face aux besoins de l’ad- perspectives artistiques originales de pho-
ministration. Les portraits représentent tographes tels Zwelethu Mthethwa
presque toujours des personnages en pied, et (Afrique du Sud) ou Rotimi Fani-Kayode
la mise en scène, les vêtements choisis, l’ex- (Nigeria, décédé en 1989). La rubrique
pression des visages en disent parfois long traitant de la diaspora permet de découvrir
sur le souci identitaire des hommes et des notamment les photos des Brésiliens
femmes photographiés. Bauer Sa, Charles Silva Duarte, Adenor
Après un aperçu du travail effectué par Gondim et Roberto Esteves, creuset d’une
les agences officielles au Mali (AMAP, esthétique du métissage, ainsi que le sou-
ANIM), en Guinée (Sily Photo), en Répu- ligne Simon Djami : « Même si la pig-
blique Démocratique du Congo (Congo mentation joue encore aujourd’hui un rôle
Press), en Angola (A Foto) et à Madagascar indéniable dans les Amériques, il s’agit
(ANTA, FTM), et du contenu des fonds plus pour nous d’essayer d’établir les
documentaires inestimables dont regorgent conditions dans lesquelles se sont élabo-
certains de ces bureaux, l’accent est mis sur
les « images du réel », en particulier dans les 1. Dorris Haron Kasco, Les Fous d’Abidjan, Paris,
pays d’Afrique australe où existe une forte Éditions Revue Noire, 1994.

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rées de nouvelles identités, de nouvelles plémentaires utiles à une compréhension
appartenances » (p. 365) 2. tant soit peu générale de cet art populaire.
Un bémol toutefois à cet imposant tra- 267
vail : l’absence des pays du Maghreb et de Nicolas Menut
plusieurs autres États arabes, absence que
ne peuvent compenser les intéressants dos-
siers consacrés à Madagascar, l’île de la 2. Pour une analyse plus complète de la fonction
Réunion et l’île Maurice, et qui laisse à de l’image (en Asie du Sud-Est cette fois-ci), on se
reportera au dernier chapitre de La pensée métisse
penser que cette anthologie, en jetant les de Serge Gruzinski (Paris, Fayard, 1999), où l’au-
bases d’une histoire de la photographie teur évoque avec brio les procédés de métissage en
africaine, appelle de sérieux travaux com- jeu dans le cinéma chinois et taïwanais.

Christopher Pinney
Camera Indica.The Social Life of Indian Photographs
London, Reaktion Books, 1997, 246 p., bibl., index, 127 ph.

O N DOIT à David MacDougall 1 d’avoir


attiré le regard des anthropologues sur le
lation historique concrète » (Appadurai).
Les images commentées par leurs praticiens
terrain exceptionnel que constituent en constituent des objets « imbriqués » (entan-
Inde, du point de vue d’une sociologie des gled objects) 4, des espaces où se déploient
identités en formation, les pratiques quoti- différentes anthropologies (il y est question
diennes de la photographie. C’est l’« écolo- du corps et du visage, de l’intériorité et de
gie complexe et changeante de la l’apparence, de l’identité) qu’il présente
photographie » dans l’Inde coloniale et comme autant d’histoires parallèles : celle de
postcoloniale que Christopher Pinney a l’identification photographique de ses sujets
choisi d’explorer dans Camera Indica, pro- opérée par l’administration coloniale britan-
longeant ainsi les travaux classiques de nique, celle du développement des studios
Barthes et de Bourdieu 2 sur ses usages indigènes de photographie, celle des pra-
sociaux. L’auteur rend hommage au premier tiques contemporaines des habitants d’une
par le titre, qui fait écho à Camera Lucida, ville de l’Inde centrale, Nagda, où la photo-
traduction anglaise de La Chambre Claire, graphie est un support de rituel, de
et renouvelle l’attention qu’il accorde à mémoire et de distraction par la médiation
l’image dans la construction du sujet. Il de laquelle se reconfigurent les identités.
emprunte au second le souci de situer son
objet dans un champ qui ne cesse de se 1. David Mac Dougall, « Photo Hierarchicus :
composer à travers ses usages coloniaux Signs and Mirrors in Indian Photography », Visual
et postcoloniaux. Il revendique enfin son Anthropology, 1992, V ; cf. aussi David & Judith
lien à la sociologie des objets d’Arjun Mac Dougall, Photowallahs, film documentaire,
1992.
Appadurai 3 en considérant les images
COMPTES RENDUS

2. Pierre Bourdieu, Un art moyen, Paris, Minuit,


comme des acteurs à part entière. À la fron- 1965.
tière de l’histoire sociale de l’art, de l’ethno- 3. Arjun Appadurai, The Social Life of Things.
logie et de la sémiotique, la microsociologie Commodities in Cultural Perspective, Cambridge,
des images proposée par Pinney a le mérite Cambridge University Press, 1986.
4. L’expression est de Nicholas Thomas dans son
de ne pas faire disparaître son objet derrière livre, Entangled Object. Exchange, Material Culture
l’outillage de la sociologie critique ou de la and Colonialism in the Pacific, Cambridge, Mass.,
sémiologie, attentive qu’elle est à sa « circu- Harvard University Press, 1991.

Art et esthétique
La préoccupation de l’administration rieurs des corps indiens étaient objectivés
coloniale concernant l’identité de ses sujets en tant que support de l’identité sociale »
268 s’est traduite, dès le début du XIX e siècle, par (p. 62). Dans ce contexte, la photographie
leur fixation photographique. Les premiers et son association à l’anthropométrie des
clichés d’amateurs anglais des Bengal et groupes ne pouvait être que dépassée
Madras Photographic Societies précèdent comme outil d’authentification (weapon of
l’institution d’un « Orient bon à penser penetrating certainty) par la technique des
pour l’académie, et bon à montrer pour la empreintes digitales, moyen d’identifica-
muséographie » (p. 38), avant que la photo tion plus précis mis au point par l’État
soit pleinement exploitée comme instru- colonial sur le terrain indien avant d’être
ment d’identification des « races et catégo- utilisé en métropole.
ries sociales ». Pinney distingue deux C’est à un tout autre usage de la photo-
« paradigmes » dans cette évolution : le graphie que nous convie le chapitre II qui
« paradigme d’urgence » (salvage paradigm), retrace l’histoire des studios « indigènes »
qui consiste à capturer les traces des groupes entre Indore et Bombay, et dans lesquels,
en voie d’extinction, et le « paradigme du grâce à la photo, « on pouvait accéder à une
détective » (detective paradigm), grâce auquel identité supérieure, plus intense » (p.74). Le
on peut élaborer des repères visuels d’identi- contraste, par rapport à la logique précé-
fication des castes (p. 45). Au fur et à dente, est éloquent : les images des studios
mesure de sa consolidation comme instru- ne se préoccupent pas de fixer les identités
ment de pouvoir servant à répertorier, selon dans des catégories closes, mais manipulent
la nomenclature de l’administration colo- un répertoire de signes permettant de repré-
niale, « tous les stades connus de la culture senter différentes « possibilités d’être ». Loin
primitive côtoyant une administration du d’enfermer les photographies et leurs prati-
type le plus moderne » (p. 46), la photogra- ciens dans une dichotomie culturaliste,
phie se préoccupe de moins en moins des Pinney souligne que ces studios étaient sou-
individus et de plus en plus des groupes. Le vent mixtes, avec des clientèles britan-
visage et le costume deviennent des mar- niques, ou se dotèrent de propriétaires
queurs de la tribu ou de la caste. Du indiens sans que cela ait une incidence sur le
« Birman » à la « Beauté Madrasi » en pas- contenu des photos. S’opposant au cliché
sant par le « Gujar Typique » ou le « Banyan mis au service du pouvoir colonial, la photo
malhonnête mais utile », s’élaborent peu à de studio ne révèle pas l’« existence d’une
peu des grilles de classification où marques âme indienne inaltérable » (p. 96), mais
corporelles et statuts sociaux renvoient les constitue une tentative de formulation
uns aux autres. A la fin du XIXe siècle proli- d’une identité visuelle contemporaine.
fèrent les éditeurs de cartes postales repré- L’auteur décrit ainsi l’évolution d’un pro-
sentant les indigènes, les « typical pictures of jet singulier mené au début du XXe siècle par
Indian Natives ». le théosophe G. S. Arundale à Indore : La
Autrefois objets de connaissance, les Galerie des Grands Hommes (The Picture
catégories professionnelles – du blanchis- Gallery of Greatness ; p. 102), où les visiteurs
seur au balayeur – trouvent une fonction au étaient invités à contempler (darshan) 5 les
sein du Raj: le fonctionnalisme succède au célébrités dont le visage reflétait des qualités
primitivisme, faisant des sujets indiens de morales. Combinant une tradition locale de
l’Empire des « individus médiatisés par des l’image et la notion victorienne de portrait
relations de classe à l’intérieur des struc- (p. 105), l’entreprise faisait appel à deux lan-
tures de pouvoir coloniales » (p. 57). Si l’in- gages contradictoires : alors que le darshan
térêt pour la diversité des populations supposait l’invocation d’une image géné-
locales a perduré tant qu’elles offraient à rique dont l’efficacité tenait à la reconnais-
l’État britannique une « infrastructure à son sance par le dévot de certains traits
service » (p. 59), c’est que « les signes exté- typologiques, la moral physiognomy du por-

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trait victorien reposait sur la visibilité des primer le montage et l’ornement sur la réa-
qualités intérieures d’un personnage singu- lité. Outre les photos de mariage, on
lier. Plus spectaculaire que populaire, le pro- trouve des images où les individus s’intè- 269
jet d’Arundale, tout en inscrivant de façon grent dans celles de divinités, incorporant
unique la photo au sein du rituel, partageait ainsi un peu de leur pouvoir. On peut aussi
avec la photographie victorienne l’idée que le s’inclure dans un paysage – Goa, le
corps et le visage peuvent refléter des quali- Cachemire, la Suisse –, autant de cadres
tés intérieures, voire l’essence d’un individu. qui servent de support à une « exploration
C’est encore à une autre « déchiffrabi- personnelle d’une infinité d’alter egos ».
lité » du corps que les pratiques des habi- Parmi les exemples les plus courants,
tants de Nagda nous invitent dans le notons, outre les poses filmi (empruntées
troisième et dernier chapitre. L’auteur situe aux acteurs des films hindis, comme la col-
l’usage contemporain du portrait à Nagda lege girl), la popularité des costumes régio-
au croisement de plusieurs champs. naux et l’adoption, dans maintes photos,
Naviguant de la muséographie coloniale aux des signes de la modernité : une paysanne
studios contemporains, entre l’individu et la orissa arbore une montre à quartz et des
famille, la ville et le village, les albums per- lunettes de soleil; un villageois en tunique
sonnels et les vidéos de mariage, la salle de (dhoti) traverse sur sa moto (bullet) un pay-
cinéma et le temple domestique, Pinney sage urbain qui pourrait être aussi bien San
évite le raccourci culturaliste dont a été vic- Francisco que Bombay. Dans un autre
time Judith Mara Gutman 6, qui consiste à registre, un individu apparaît en martyr de
ramener la photo indienne à des invariants l’indépendance (freedom fighter). Ces mises
empruntant pour l’essentiel à l’iconographie en scènes de soi, où il est question de
rituelle. La pratique photographique « changement, de métamorphose, de ten-
s’éclaire par les décalages et les transferts sion et contradiction », viennent soutenir
qu’elle opère constamment au cours de son la négociation/ reconfiguration des identi-
histoire, du religieux au profane, du cinéma tés individuelles.
à la photo, menant jusqu’à l’espace créatif et Par comparaison avec la photo française
foisonnant des studios d’aujourd’hui. étudiée par Bourdieu dans les années 60, les
On voit ainsi comment les studios de habitants de Nagda sont moins soucieux de
Nagda retravaillent les images religieuses « célébrer des positions sociales » que de les
dans leurs montages, utilisant pour les parodier ou de les transcender. Comme
albums de mariage les mêmes procédés que l’avait déjà noté Mac Dougall, ce type de
pour les icônes. Mais celles-ci ne sont pas photographie « augmente » (increase) son
les seules sources d’inspiration : un couple sujet. Comparable au cinéma auquel elle se
se met en scène dans un téléviseur, un autre réfère continuellement, elle est plus préoc-
entre les ailes d’un papillon, entre deux cupée de créer de nouveaux mondes que de
fleurs ou deux étoiles, donnant ainsi forme dupliquer un monde existant. Il en résulte
à leur compatibilité ; le portrait d’un jeune une conception particulière de la personne,
marié se trouve décuplé le long d’un néga- où les « corps et les visages sont infiniment
tif de film, exemple parmi d’autres de la multiples et contingents », Pinney emprun-
créativité qui anime les studios à l’époque tant à MacKim Mariott l’idée d’un
des mariages ou de la fête de Diwali. La « dividuel » 7, c’est-à-dire d’une identité
COMPTES RENDUS

jeune génération, nous dit-on, est en « perméable, composite, partiellement divi-


demande d’effets spéciaux, de montage, de sible et transmissible » (p. 195). On peut
collage et de surimposition. Toutes ces
images ont en commun, selon l’auteur, 5. Le terme darshan, « vision », désigne le fait de
voir et d’être vu par la divinité.
d’inverser le privilège accordé, depuis 6. Judith Mara Gutman, Through Indian Eyes.
Pierce, par la sémiotique à la photo sur la 19 th and Early 20 th Century Photography from
peinture, dans la mesure où la première fait India, New York, 1982.

Art et esthétique
toutefois se demander si, dans les « déplace- approximatif, et il vous fera la correction
ments » photographiques des habitants de désirée ! N’y a-t-il pas là un beau pied-de-
270 Nagda, le lien entre le visible et l’invisible, nez à l’obsession d’authenticité de la photo-
l’intérieur et l’extérieur n’est pas encore plus graphie coloniale ?
relâché que la notion de « dividuel » ne le Il s’agit là d’un ouvrage fort, tant en ce
laisse supposer. Contrairement à la tradition qui concerne la modernité indienne, dont
du portrait qui avait influencé la photogra- on saisit la crétivité, que le statut épistémo-
phie officielle et la Galerie des grands logique accordé à l’image 8. Christopher
hommes, on ne pense pas ici que la photo Pinney réussit par ailleurs un pari métho-
puisse capturer autre chose que le style, l’in- dologique important qui n’est pas sans rap-
tériorité (charitra) d’une personne restant peler le travail d’Emma Tarlo sur le
invisible. C’est à cette condition, d’après vêtement 9 : comme elle, il se fait historien,
Pinney, qu’une telle liberté dans les mon- multiplie ses points d’ancrage empiriques et
tages a pu s’exercer. À l’opposé de Barthes à parvient à brosser une complexité sociohis-
la recherche, dans La Chambre Claire, d’une torique qui prend la forme d’une imbrica-
photo de sa mère qui en incarnerait l’essence tion de jeux d’images autour des personnes
profonde, la pratique photographique étu- et des institutions. L’approche des objets
diée ici ne repose pas sur le présupposé que culturels, et particulièrement du lien entre
le corps est la manifestation de l’intériorité, image et société, en ressort rafraîchie.
mais plutôt qu’il est un signe fluide capable
de soutenir des « intériorités virtuelles » Emmanuel Grimaud
(imaginary interiorities). D’où l’étonnement
que procure la dernière rencontre de l’au- 7. MacKim Mariott, « Interpreting Indian Society.
A Monistic Alternative to Dumont’s Dualism »,
teur avec un photographe spécialisé dans les Journal of Asian Studies, 1976, 36 (3).
corrections de photos post mortem : apportez 8. Sur la place de l’image dans le raisonnement
à Nanda Kishore une photo de votre ancêtre anthropologique, voir Marcus Banks & Howard
dans laquelle vous voulez lui voir porter un Morphy, eds, Rethinking Visual Anthropology,
autre tilak (marque rituelle), un nouveau London, Yale University Press, 1999, et Bruno
Latour, Paris : ville invisible, Paris, Synthélabo,
topi (chapeau) ou pagri (turban), ou dont 1998.
vous estimez la coiffe trop haute, trop basse, 9. Emma Tarlo, Clothing Matters. Dress and
le col de chemise trop ouvert, le rasage trop Identity in India, Delhi, Vikas, 1996.

Max Klimburg
The Kafirs of the Hindu-Kush. Art and Society of Waigal and Ashkun Kafirs
Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1999
I : Text :With 171 Fig. and 1 Foldout Map
431 p., append., gloss., cartes, bibl., index
II : Plates : 324 p., 825 ph.

C ET OUVRAGE est consacré à un terri-


toire montagneux et boisé situé sur le ver-
Kalash, mieux connus, du moins en France,
que leurs cousins nouristanis d’Afghanistan
sant sud de l’Hindoukouch, à l’extrême est grâce, entre autres, aux travaux de Viviane
de l’Afghanistan. Cette petite contrée de Lièvre et Jean-Yves Loude 1.
121 000 km2 environ, appelé Nouristan Le Nouristan, ex-Kafiristan, consiste en
(pays de la lumière) depuis sa conquête par un ensemble de vallées étroites et très iso-
l’émir de Kaboul et l’islamisation de ses lées, s’étageant de 1200 à plus de 3000
habitants à la fin du XIX e siècle, jouxte le mètres d’altitude, et entourées de mon-
Chitral pakistanais où vivent encore tagnes atteignant 5500 mètres. Cette situa-
quelques centaines de kafirs (païens), les tion a permis aux habitants, cultivateurs de

L’ H O M M E 157 / 2001, pp. 243 à 332


céréales (les femmes) et éleveurs de chèvres aujourd’hui le Nouristan en se fondant sur
(les hommes), de conserver leur indépen- l’examen des sources disponibles et sur ses
dance jusqu’à il y a un peu plus de cent propres recherches sur l’art des artisans 271
ans, ainsi que leurs parlers très particuliers, kafirs. En effet, les Kafirs (pour utiliser le
appartenant à une branche distincte de terme dont les gratifiaient leurs voisins
l’indo-iranien. Jusqu’à leur conversion à musulmans avant l’islamisation) produi-
l’islam, leur civilisation, avec des variantes saient avec exubérance et originalité une
notables de vallée à vallée, reposait sur un quantité extraordinaire d’objets mobiliers
ethos où entraient le culte de la valeur et de motifs architecturaux tels que chaises
guerrière et la recherche du rang et du pres- d’honneur, piliers, portes de maisons,
tige qui s’attachaient à la générosité des poteaux et bancs, dans une surenchère de
donneurs de fêtes et aux exploits des marques de prestige et d’emblèmes de
« chasseurs de tête », dont étaient victimes rangs, donc étroitement liés à l’organisa-
leurs voisins musulmans. tion de la société. Ces artisans doués et
En hiver 1895-1896, les troupes de prodigieusement actifs formaient et for-
l’émir Abdur Rahman vinrent à bout de la ment toujours un groupe méprisé, celui
résistance de ces montagnards ; elles dépor- des bari, représentant 10 % environ de la
tèrent les jeunes hommes et ramenèrent à population, considérés comme impurs,
Kaboul comme trophées de victoire inférieurs et d’origine distincte de celle des
d’étranges et barbares « idoles » de bois : hommes libres.
divinités ou images d’ancêtres. Certaines Fort d’une formation d’historien de l’art
figuraient des cavaliers, d’autres des person- et d’ethnologue, l’auteur a l’ambition
nages montant des capridés, d’autres encore d’éclairer, l’un par les autres, l’art de la
des guerriers debout. En 1929, quatre de société kafir et leurs orientations idéolo-
ces sculptures furent données au Musée giques, sociales et culturelles en tenant
Guimet – la France avait obtenu quelques compte des différences régionales et des
années auparavant le monopole des fouilles changements survenus au cours de la
archéologiques en Afghanistan – et deux période considérée (fin XVIII e siècle-début
d’entre elles furent, par la suite, transférées XXe siècle). L’école de Vienne (Alois Riegl)
au Musée de l’Homme 2. Ces sculptures et Heinrich Wölfflin sont à la base du fil
attirèrent l’attention de l’avant-garde pari- théorique de Klimburg, avec leurs hypo-
sienne. Dans la revue Document (1930, 2: thèses sur le parallélisme entre l’histoire des
73-78), entre un texte de Leiris sur Picasso formes et l’histoire de « l’environnement
et un essai de Bataille sur Les écarts de la culturel », sans oublier l’histoire tout
nature de Regnault, René Grousset, s’inspi- court ! Tâche difficile : les sources anté-
rant d’un article du grand archéologue rieures au XXe siècle sont rares. Seul Sir
Joseph Hackin dans Artibus Asiae (1926, 4 : George Scott Robertson 3, agent britan-
258-262), publia Un cas de régression vers les nique à Gilgit et officier de santé, a pu pas-
arts « barbares » : la statuaire du Kafiristan, ser quelques mois parmi les Kafirs, en
voyant dans ces figures grossièrement 1890-1891, à la veille de la conquête, mais
sculptées des « descendants » dégénérés des c’était dans une vallée voisine, celle de
princes achéménides.
L’ouvrage de Max Klimburg, une thèse
COMPTES RENDUS

1. Viviane Lièvre & Jean-Yves Loude, Le chama-


d’habilitation de l’Université de Vienne, nisme des Kalash du Pakistan. Des montagnards
comporte deux forts volumes, l’un de polythéistes face à l’islam, Lyon, Presses universi-
textes, illustré de nombreuses figures, taires, 1990.
l’autre de planches. Il ne parle que secon- 2. Cf. Lennart Edelberg, « Statues de bois rappor-
tées du Kafiristan à Kâbul », Arts Asiatiques, 1960,
dairement de la statuaire du Kafiristan ; VI (4) : 245.
son propos est de présenter la culture pré- 3. Sir George Scott Robertson, The Kafirs of the
islamique des habitants de ce qui est Hindu-Kush, London, Lawrence & Bullen, 1896.

Art et esthétique
Bashgal, chez les Kati de Kamdesh. De mobiliers aux façades des maisons avec
plus, l’islamisation a exercé une certaine leurs signes et motifs sculptés divers, qui
272 censure sur la mémoire, ou en tout cas sur constituent les données de base de la
le discours des habitants du Nouristan. Par démonstration (chap. V-VII). Celle-ci
ailleurs, ces derniers tombèrent, après la porte sur les rapports entre l’expression
conquête, dans un relatif oubli. artistique et symbolique et le système des
Les nouveaux convertis fascinaient croyances et des valeurs kafirs, étudié dans
moins les voyageurs et anthropologues que son évolution. L’art ne représente pas, pour
les anciens « païens » et le pays restait aussi l’auteur, une activité autonome, mais opère
difficile d’accès. En 1924 pourtant, les dans le registre global du sens à travers une
botanistes russes Vavilov et Bukinich tra- symbolique complexe, tout en remplissant
versèrent le pays du nord au sud. En 1935, une fonction sociale, par exemple par le
une expédition allemande, la Deutsche biais d’objets emblématiques des rangs et
Hindukush Expedition 4, passa plusieurs des distinctions. Suivant cette vision, inter-
semaines au Nouristan à la recherche des préter l’art du Nouristan comme l’aboutis-
descendants des « Aryens », selon l’idéolo- sement grossier d’une lente décadence dans
gie de l’époque. Des enquêtes linguistiques le seul registre plastique, c’est négliger l’in-
et des investigations sur la « race », avec terdépendance entre expression artistique,
mensurations, étaient au programme. Dans histoire et société. Pour Klimburg, l’art
l’ensemble, les contacts avec la population, mobilier ou architectural des Kafirs
et en particulier avec les survivants de comme les statues « barbares » ou « dégéné-
l’époque antérieure, furent réduits au mini- rées », stigmatisées par René Grousset 6,
mum à cause de la présence des soldats deviennent des témoins, des formes inex-
afghans accompagnant l’expédition 5. tricablement mêlées aux valeurs et aux pra-
Les recherches intensives de terrain ne tiques, à la cosmologie et à la structure
commencèrent qu’après la Seconde Guerre sociale de la société considérée.
mondiale : linguistes, indologues et ethno- L’interprétation de ces objets doit repo-
graphes afghans, scandinaves, américains et ser sur l’approche ethnologique, qui s’ap-
autrichiens se succédèrent au Nouristan. puie sur une connaissance intime de la
Parmi eux, Klimburg est celui qui possède culture et des conditions techniques et
peut-être la plus grande familiarité avec la sociales de production, et sur l’analyse sty-
région ; il y a effectué une quinzaine de mis- listique. À l’aide de ces clés, l’auteur pro-
sions entre 1971 et 1996. L’ouvrage porte pose une analyse comparée des subdivisions
sur deux des cinq aires linguistico-culturelles culturelles de l’aire étudiée, ainsi qu’un
qui forment le Nouristan, soit la vallée de découpage en périodes chronologiques
Waigal et la région d’Ashkun, abritant une – old kafir, late kafir, last kafir – à la fois sty-
population de 151 000 personnes environ, listiques et socio-historiques, allant de la fin
réparties dans une quarantaine de villages. du XVIIIe siècle au début du XX e. Selon lui,
La vallée de Prasun, la région des Kati de cette approche permet de mettre en lumière
l’ouest et celle des Kati de l’est devraient les relations entre religion, hiérarchie
faire l’objet d’une publication subséquente. sociale et art, dans une perspective tant dia-
Les quatre premiers chapitres présen- chonique – les ultimes changements des
tent une reformulation des données sur la sociétés kafirs avant la conquête – que syn-
religion et l’organisation sociale de la ou chroniques : les variations régionales.
plutôt des sociétés kafirs. L’auteur montre Les Kafirs pratiquaient une religion où
bien la jalouse autonomie culturelle qui coexistaient la croyance en un dieu
régnait dans les microrégions que for- suprême, Imra ou Yamrai, le culte de divini-
maient les principales vallées. Puis vient la tés secondaires et la vénération de figures
description de l’ensemble de la production d’ancêtres-héros. Les pratiques liées aux
des sculpteurs sur bois, allant des objets croyances variaient selon les vallées. La com-

L’ H O M M E 157 / 2001, pp. 243 à 332


mémoration des ancêtres, en relation avec On a parfois l’impression que les rivalités
l’ascendant de certaines familles et de cer- entre ethnologues travaillant au Nouristan
tains chefs de guerre, semble avoir pris de ne le cèdent en rien à celles qui opposaient 273
l’ampleur au cours du XIX e siècle, à Waigal et les « big men » du Kafiristan. Au risque de
Ashkun, en raison de la menace croissante lasser le lecteur, Klimburg consacre de longs
que les États voisins faisaient peser sur les passages, en particulier dans la trentaine de
Kafirs. Le système de rangs et la compéti- pages des notes finales, à des règlements de
tion de statuts se seraient également accen- comptes avec certains collègues, notam-
tués. Les dépenses accompagnant l’accès aux ment Schuyler Jones 9, auteur de travaux sur
honneurs et aux distinctions, tels le droit l’organisation politique des Kafirs.
d’user de chaises-trônes sculptés à motifs Revenons à la méthode d’analyse stylis-
anthropomorphes ou l’érection de poteaux tique comparative et d’analyse historico-cul-
sculptés en l’honneur des donneurs de fes- turelle qui est au cœur des reconstitutions
tins et des guerriers victorieux, seraient chronologiques et des interprétations. Les
devenues de plus en plus élevées. premières, relatives, qui ne reposent pas tou-
Le changement stylistique, le passage des jours sur un socle sûr, une datation certaine,
motifs symétriques à l’asymétrie, du figuré à ne sont pas sans faiblesses ; l’auteur peut être
l’ornemental, l’apparition des poteaux d’hon- tenté d’ordonner dans le temps ce qui n’est
neur et de symboles guerriers (carquois, cou- qu’une variante locale contemporaine. On
ronnes) seraient à mettre en rapport avec les ne saurait omettre les difficultés de toute
tensions et l’agressivité croissantes dues à la analyse de ce type, où les éléments stylis-
pression sur les terres et aux menaces exté- tiques et les facteurs socio-culturels tiennent
rieures. À Waigal en particulier, une insta- lieu de déterminants chronologiques les uns
bilité sociale rapide s’est manifestée juste pour les autres. Le risque de circularité est
avant l’islamisation, favorisant les raids et la réel. De même, en exagérant à peine, dans
« chasse aux têtes », et amenant l’émergence l’interprétation, tel motif est lu comme un
d’hommes nouveaux dont le prestige était symbole guerrier parce que la phase corres-
fondé sur les exploits individuels, défiant l’in- pondante de l’évolution de la société est
fluence des grandes familles traditionnelle, ce présumée guerrière... à partir des motifs
qui aurait entraîné une expressivité nouvelle guerriers qui lui sont associés !
de l’art des sculpteurs sur bois. Détermination chronologique, décryp-
L’ouvrage de Klimburg, avec son vo- tage des signes et motifs, mise en relation
lume de planches, ses illustrations, son glos- d’un style spécifique avec une phase poli-
saire, son index, ses cartes, ses appendices, tico-culturelle où domine un ethos parti-
sa bibliographie presque complète sur le
sujet (on regrette cependant l’absence de
référence à Hackin 7 et à Grousset 8), est un 4. Cf. Deutsche im Hindukusch. Bericht der
Deutschen Hindukusch-Expedition 1935 der
véritable monument élevé à la civilisation Deutschen Forschungsgemeinschaft, Berlin, Karl
kafir et à son système symbolique. De nom- Siegismund Verlag, 1937.
breuses interprétations, comme celles des 5. Cf. Albert Herrlich, Land des Lichtes. Deutsche
figures de couples affrontés coiffant des Kundfahrt zu den unbekannten Völkern im
poteaux ou autres emblèmes de prestige ont Hindukusch, München, Verlag Knorr und Hirth,
1938.
beaucoup de vraisemblance. Les hypothèses
COMPTES RENDUS

6. René Grousset, « Un cas de régression vers les


touchant à l’exacerbation des rivalités entre arts “barbares” : la statuaire du Kâfiristân »,
guerriers et au surinvestissement cérémo- Documents. Archéologie, Beaux-Arts, Ethnographie,
nial à la fin de l’époque kafir sont fort inté- Variétés, 1930, 2e année : 72-78.
ressantes. On regrette cependant l’absence 7. Joseph Hackin, « Les idoles du Kâfiristân »,
Artibus Asiae, 1916, 4 : 258-262. Dresde.
presque totale de références aux théories 8. Cf. n. 6.
anthropologiques de l’échange agonistique 9. Schuyler Jones, Men of Influence in Nuristan,
et de l’économie ostentatoire. London-New York, Seminar Press, 1974.

Art et esthétique
culier font penser à un problème à plu- eux-mêmes énigmatiques, peuvent-ils diri-
sieurs inconnues qui doit être résolu à par- ger l’esprit du chercheur vers autre chose
274 tir de données incertaines et en tout cas qu’une hypothèse polysémique ?
lacunaires. Les outils de l’analyse, la vrai- Un ouvrage donc, au propre et au figuré,
semblance, la ressemblance, sont appelés à de poids et de prix, donnant un tableau très
la rescousse. Incertitude encore dans l’ap- complet du Kafiristan et des Kafirs d’avant
proche de l’énigme du sens de tant de la conquête. Magnifiquement illustré, le
signes et motifs, d’une ubiquité et d’une corpus rassemblé dans le volume de
simplicité très grandes, que n’éclaire guère planches est unique et presque exhaustif. Il
le vague des réponses données par des est un hommage à un art du bois excep-
informateurs ayant oublié ou refoulé l’an- tionnel, dont les œuvres sont hélas
cien système de croyances. Tout invite à la condamnées à la dilapidation et au pillage
prudence devant le risque de l’interpréta- qui accompagnent la guerre civile afghane.
tion : telle figure circulaire renvoie-t-elle au
soleil, à un bouclier, à une couronne, au
sexe féminin ? Le contexte et l’association, Pierre Centlivres

Clara Schlichtenberger
Die Ordnung der Welt. Die Sammlungs-Grammatik Victor Goldschmidts,
des Grunders der völkerkundlichen Sammlung der von Portheim-Stiftung in
Heidelberg, und sie seiner Kuratoren
Pfaffenweiler, Centaurus-Verlagsgesellschaft, 1998
250 p., bibl., index, ill., fig., tabl., ph. (« Kulturen im Wandel » 8).

D ANS CE LIVRE issu de sa thèse de doc-


torat, Clara Schlichtenberger décrit
lection, dans son temps. Victor Gold-
schmidt naît en 1853 dans une famille de la
l’œuvre du collectionneur et chercheur grande bourgeoisie juive de Francfort. Son
Victor Goldschmidt (1853-1933) et l’évo- épouse, Leontine von Portheim, est issue du
lution de la collection ethnographique même milieu aisé, cosmopolite, marqué par
constituée par ses soins. L’auteur situe son une éducation humaniste. C’est la fortune
travail dans la lignée théorique de la new de son épouse qui permet à Goldschmidt
museology 1 laquelle analyse, au travers des de poursuivre sa carrière académique, bien
objets muséologiques, les représentations qu’il n’ait jamais obtenu de chaire à l’uni-
que nous nous faisons des autres, et par- versité. Comme beaucoup de juifs dans sa
tant de nous-mêmes. Elle montre, à travers position, il se convertit à la religion pro-
l’exemple de la collection Goldschmidt, testante afin d’éviter l’antisémitisme latent
comment la signification des objets ethno- auquel il n’échappera pourtant pas. Sa
graphiques se modifie selon les époques et femme se suicide en 1942 à l’âge de 79 ans
comment la conception d’une exposition pour éviter la déportation.
reflète les préoccupations politiques et En 1894/1895, le couple entreprend
sociales des conservateurs. De l’un à un voyage « autour du monde » dont ils
l’autre, la conception des expositions ramènent des objets qui constitueront la
change sensiblement sans que l’on puisse base de la collection ethnographique.
repérer de ruptures nettes. Parfois, diffé- Pendant la Première Guerre mondiale,
rentes conceptions existent parallèlement. Victor et Leontine Goldschmidt entre-
Clara Schlichtenberger consacre prennent des démarches pour mettre en
presque la moitié de son travail à la bio- place la Fondation Josefine et Eduard von
graphie familiale et intellectuelle de Victor Portheim. Celle-ci voit le jour en 1919.
Goldschmidt afin de le situer, lui et sa col- Goldschmidt exprime sa déception pro-

L’ H O M M E 157 / 2001, pp. 243 à 332


fonde sur la situation après-guerre en Zintgraff et Eugen Fehrle, qui introduisent
Allemagne selon une idéologie nationale une catégorisation moderne.
qui apparaît de plus en plus nettement Dès 1929, une partie de la collection 275
dans ses travaux scientifiques, dans la s’institutionnalise sous forme d’un musée
conception de sa collection et dans le choix ouvert au public. Zintgraff, le nouveau
de ses conservateurs. conservateur, tente de donner une vision
Jusqu’à la fin du XIX e siècle, les exposi- encyclopédique de toutes les cultures
tions ethnographiques étaient souvent inté- connues, y compris de l’art populaire pay-
grées dans les collections d’histoire naturelle, san allemand. Il attache un soin particulier
l’ethnographie et l’histoire naturelle relevant à la présentation des objets africains. Ceux-
de la même catégorie. La collection ci lui permettent de démontrer la préten-
Goldschmidt n’échappe pas à cette typolo- due prééminence de la « race blanche » et
gie. Sa particularité par rapport à d’autres de soutenir les ambitions coloniales de
musées ethnographiques consiste plutôt l’époque : la reconquête des colonies.
dans ses fondements philosophiques, à Après 1931, avant même la prise de
savoir la Naturphilosophie. Cette tradition pouvoir par les national-socialistes, les res-
philosophique 2 établit un lien entre les ponsables de la Fondation Josefine und
sciences naturelles et les sciences sociales. Eduard von Portheim séparent les objets
Ainsi, à partir de ses recherches dans le d’outre-mer (völkerkundliche Objekte) de la
domaine de la cristallographie, Goldschmidt collection européenne (volkskundliche
développe une science holiste qui explique à Sammlung). Celle-ci prend de plus en plus
la fois les faits naturels et les phénomènes d’importance, manière d’illustrer la supé-
culturels : par exemple la constitution des riorité de la culture germanique. Fehrle, le
cristaux, mais aussi l’évolution de la musique successeur de Zintgraff, renforce cette ten-
européenne et non européenne, et l’utilisa- dance et met en place une collection
tion des couleurs dans les sociétés dites pri- « scientifique » au service de la propagande
mitives. Cette règle universelle, qu’il nomme nationale-socialiste, collection qui sera
« la loi d’harmonie et de complication », était exposée jusqu’à la fermeture du musée en
censée influencer l’évolution humaine tout 1938/1939. Il anticipe ainsi les directives
entière. Son modèle du développement de la politique culturelle des national-socia-
social correspond aux thèses évolutionnistes listes qui préconisera des expositions thé-
de l’époque 3 qui défendent une évolution matiques et didactiques destinées à
des sociétés suivant un schéma unilinéaire vulgariser l’idéologie raciale.
déterminé par des lois naturelles – du simple Dans la première partie de l’ouvrage,
au complexe. Goldschmidt transpose sa Clara Schlichtenberger fait ressortir les
vision du monde, ou son « ordre du monde » liens entre la biographie de Goldschmidt,
(d’où le titre du livre), dans sa collection. Il ses idées politiques et la conception de sa
ne fait guère de différence entre les objets collection. Dans la seconde, elle analyse de
européens et les objets non européens et pré- manière convaincante les rapports entre les
sente en même temps la biologie animale et expositions ethnographiques et les idéolo-
végétale, l’artisanat, l’art et les objets ethno- gies politiques des conservateurs Zintgraff
graphiques. La collection ressemble à un
1. Clara Schlichtenberger cite, entre autres, Susan
cabinet de curiosité. Elle ne devint que peu à
COMPTES RENDUS

Pearce, Museums, Objects and Collections, Leicester,


peu un musée public à vocation pédago- Leicester University Press, 1992, et Eilean Hooper-
gique. À partir des années 20, Goldschmidt Greenhill, Museums and the Shaping of Knowledge,
fait une grande place à « l’art populaire » London-New York, Routledge, 1992.
européen, suivant l’air du temps en faveur 2. La « philosophie naturelle » connaît différentes
traditions et écoles. Goldschmidt fut notamment
d’un retour à « l’authentique ». Même si le influencé par l’idéalisme de Schelling, Schopen-
changement de paradigme est alors amorcé, hauer et Hegel.
ce sont les nouveaux conservateurs, Alfred 3. L’auteur se réfère en particulier à Adolf Bastian.

Art et esthétique
et Fehrle. Malheureusement, son argumen- matériel constitue la seule continuité. Il
tation est parfois difficile à suivre en raison est utilisé et réutilisé dans des expositions
276 des lourdeurs de style et de nombreuses extrêmement différentes tant au niveau de
coquilles orthographiques. L’agencement la conception que des thématiques.
des chapitres n’est pas toujours évident à Il s’agit là d’une réflexion critique sur la
saisir et le lecteur peine à retrouver le fil de muséologie qui enrichit l’histoire des
la démonstration. À travers la lecture des musées ethnographiques allemands.
collections ethnographiques inspirée par la
new museology, l’auteur montre que l’objet Katrin Langewiesche

Peter Mason
Infelicities. Representations of the Exotic
Baltimore & London,The John Hopkins University Press
1998, XII + 255 p., bibl., index, ill.

Q U’EST-CE que l’exotisme ? Quels en


sont les principes ou les « structures élé-
du Brésil, ne sont pas des portraits au réa-
lisme ethnographique, mais plutôt des
mentaires » ? Comment penser l’émer- reconstitutions qui font appel à des objets et
gence, au XVIe siècle, puis le développement à des accessoires totalement étrangers au
de cette manière de voir ou plutôt de ne Brésil. Les questions que Peter Mason pose
pas voir les mondes non occidentaux. Le au fameux tableau de Jan Mostaert, West
livre de Peter Mason – dont on n’a pas Indian Landscape (Frans Hals Museum,
oublié le Deconstructing America. Represen- Harlem), nous aident à mieux saisir la com-
tations of the Other (London, Routledge, plexité et les ambiguïtés d’une des premières
1990) – nous entraîne dans un bref voyage mises en image et mises en scène de
à travers les siècles de l’époque moderne. l’Amérique : « Mostaert’s West Indian Land-
Son enquête sur les représentations de scape can be considered as an exponent of
l’exotique le conduit à « revisiter » les the utilization of a stock of elements drawn
images européennes des Amérindiens, les from different sources which could be com-
cabinets de curiosités et les wunderkam- bined to create an exotic result » (p. 27). Une
mern de la Renaissance, les musées d’eth- sorte d’« éclectisme ethnographique » expli-
nologie du XIX e et du XX e siècle. querait l’assemblage de traits empruntés aux
L’image exotique est une construction des horizons les plus divers.
voyageurs et des artistes de l’époque Bien informé, l’ouvrage ne dissimule pas
moderne, sa fabrication repose sur une ses dettes multiples : il tire profit des tra-
décontextualisation initiale suivie d’une vaux de Frank Lestringant sur la
réinsertion dans un cadre inventé ad hoc Renaissance française et Montaigne en par-
pour satisfaire les curiosités, le plaisir et ticulier, de Martin Kemp et de Krzystof
souvent le voyeurisme du spectateur : « It is Pomian sur les cabinets de curiosités, ou
not the “original” geographic or cultural encore de P. J. P. Whitehead et Marinus
contexts which are valued, but the suitability Boeseman sur les collections du comte
of the objects in question to assume new Jean-Maurice de Nassau. D’une lecture
meanings in a new context » (p. 3). Mason aisée et agréable, sauf quand il sacrifie au
nous rappelle que les extraordinaires pein- culte des autorités de la postmodernité
tures du Hollandais Albert Eckhout repré- – Homi K. Bhabha, Derrida – et à leur jar-
sentant des métis, des Noirs et des Indiens gon, l’ouvrage offre une vue cavalière, des

L’ H O M M E 157 / 2001, pp. 243 à 332


analyses et des suggestions souvent façon, elles n’étaient pas censées montrer au
convaincantes. On lui reprochera peut-être sens où nous l’entendons. Rien ne nous
de procéder parfois par accumulation – des autorise à assimiler ces peintres, ces mission- 277
références, des exemples, des objets... –, de naires, ces fonctionnaires à des ethnologues
se contenter d’effleurer les multiples aspects en herbe. En ce sens, l’exotique d’avant le
que l’auteur prétend aborder : la question XIXe siècle ne saurait être confondu avec
des musées ethnographiques et des exposi- celui qui accompagne l’essor de l’ethnogra-
tions universelles, celle des emplois de la phie, et moins encore avec celui qui, plus
photographie méritaient des développe- tard, s’est nourri de la vogue médiatique de
ments plus approfondis – le cas d’Aby l’anthropologie et de l’écologie. Quand
Warburg est à peine évoqué. Une recherche l’Inca Garcilaso de la Vega utilise des cadres
plus poussée, une périodisation plus atten- « classiques » pour décrire l’empire inca,
tive aux changements d’époque et de faut-il y voir la marque de l’exotique, y
contexte auraient sans doute permis d’affi- détecter une « exotisation » du réel, ou sim-
ner des conclusions qui n’ont pas toujours plement s’aviser qu’il emploie le langage
l’originalité qu’elles semblent afficher. dont il disposait et qui vaut bien celui des
Il est évident que les productions de la cultural studies ? Le goût maniériste pour le
Renaissance, du XVIIe siècle et peut-être fragment et l’emprunt ne peut être mis sur
même du XVIIIe siècle, ne sauraient satisfaire le même plan que les zoos humains que pré-
aux critères de l’image ethnographique ; il sentaient les expositions coloniales. Tout
est donc anachronique de leur reprocher comme le théâtre d’évangélisation dans le
leur « apparent indifference to ethnographic Mexique du XVI e siècle n’est pas l’ancêtre des
accuracy » (p. 89). Par contre, elles se sou- manifestations folkloriques dont fut friand
mettent naturellement aux règles rigides et le XX e siècle. Les « structures élémentaires »
sophistiquées de l’allégorie ou de la pensée de l’exotique sont peut-être un peu plus
maniériste. Comment s’étonner, dans ces complexes que ne paraît le croire l’auteur.
conditions, que ces représentations nous
renvoient une image infidèle, ou pas
d’image du tout, de mondes que, de toute Serge Gruzinski