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Orientation lacanienne III, 5.

puis, il y a latence, absence de


développement, voire régression,
jusqu'à la puberté.
UN EFFORT DE POÉSIE Là s’ouvre l'examen, la validité de
l'observation freudienne et,
éventuellement, ne pas reconnaître ce
Jacques-Alain Miller qu'il y a ici d’opérant de ce qu'il faut
bien appeler, puisque c'est le vocable
Seizième séance du Cours qui à nous est commode, d'une
structure, au moins d'une structure de
(mercredi 14 mai 2003) la pensée de Freud.
Je dis « structure » parce que Freud
lui-même reconnaît cette articulation
XVI diphasique dans le progrès du savoir,
et, même, lui donne une fonction
éminente pour saisir la genèse et le
fonctionnement de ce qui fait, va faire
notre interrogation aujourd'hui : dans le
progrès du savoir et spécialement
Bonjour ! Je vous retrouve donc, cet quand il s'agit de ce que le sujet se
après-midi, après un petit temps de refuse à savoir. Pour tout dire — enfin :
retard, dont je vous prie de m'excuser, presque tout —, la latence sexuelle est
la circulation en surface étant plus ordonnée aux mêmes coordonnées que
difficile que d'accoutumé, et après une la latence épistémique, au moins quand
halte, un temps de suspension, de il s'agit de saisir ce qui vous force à
suspens, dont je me suis dit que, peut- penser quelque chose. Freud en voit la
être, il avait eu pour moi la valeur d'un raison dans le temps de latence. Mais
temps de latence. n'anticipons pas.
Quelle est la valeur d'un temps de Quoi qu'il en soit, c’est au laps de
latence dans l'ordre du savoir ? Disons temps qui s'est écoulé depuis que nous
que c’est une forme, une détermination nous sommes vus que j'attribue l'envie,
du temps pour comprendre. ou la forfanterie, ou le risque —
La latence, nous en connaissons la puisque nous sommes dans une
fonction dans la théorie du « société du risque », paraît-il, selon M.
développement sexuel de l'être humain Ulrich Beck —, l’envie de me lancer
telle que Freud en a dessiné dans un propos, le propos que j'ai à
l'articulation dite diphasique. Il y voit vous tenir d'habitude, de me lancer en
d’ailleurs le propre de l'espèce humaine prenant pour tremplin ces deux mots :
dans l'ajournement de la pleine la religion, la psychanalyse.
disposition de l’activité sexuelle. Ça fait À vrai dire, je trouve même étonnant
partie de ces imaginations de Freud, de que j'ai tout de même hésité de traiter
celles qui ont été ou invalidées par le cette question de cours en tant que
développement, on imagine validées du telle depuis que je l’ouvre devant vous,
progrès scientifique, et que les ce qui commence à faire longtemps.
analystes ont laissées de côté comme D'ailleurs, je me pose, je me poserais la
les extravagances du fondateur. Peut- question de savoir pourquoi avoir
être de ce côté-là, il y a néanmoins, contourné ce thème.
c’est ce qu’indiquait Lacan, de quoi Cette fois-ci, j'ai préféré mettre une
chercher à pénétrer ce qui à nous- virgule, j’ai préféré juxtaposer pour
mêmes reste opaque de ce qui n'avoir pas à m’embarrasser d'un
continue de fonctionner de l'opération « et », e-t, ce qui m’aurait conduit à
analytique. m’enfoncer dans le dédale de la
L’articulation dite diphasique du comparaison. La psychanalyse, la
développement sexuel comporte que la religion — est-ce comparable ? S'agit-il
vie sexuelle fleurit jusqu’à 5 ans, et de comparer ? Et pour comparer ne

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faut-il pas que les termes soient religions ; on parle, depuis un certain
homogènes ? temps maintenant, du retour du
Au point où en sont venues les « religieux ». Ah ! Il faut avouer que
choses, dans la civilisation d'aujourd'hui c’est d'un flou, je ne veux pas dire
— je prends l’air accablé qui convient, artistique, pour me faire de l’art une
spécialement à quelqu'un qui est autre idée que celle d'égarer le quidam.
retardé par les embouteillages —, Le « religieux », c’est d'un brouillard
disons : dans notre ambiance culturelle, à l’abri de quoi on se demande ce qui
on peut dire qu’homogénéiser la progresse. Le religieux, c'est la religion,
religion et la psychanalyse, tout y mais light, la religion allégée de tout ce
pousse. Et d'ailleurs, c'est ce qui définit qui peut la supporter comme institution,
une ambiance culturelle, c'est le comme pouvoir institutionnel, comme
stipende institutionnel, avec la cohorte
le TOUTIPOUSS de locuteurs, de scribouillards, de
médiatiques, qui prennent le relais.
J'ai eu l'occasion de m’en
C’est ce qu'il faut reconnaître pour apercevoir, dans la surprise, dans
essayer de se mettre en général un peu l'accablement, aux côtés de mon vieux
de côté, au moins pour pouvoir le camarade, Régis Debray, qui jadis
considérer. s’était envolé vers la dernière des
Tout pousse, tout vous y pousse, révolutions, les plus populaires à
bien plus, à les confondre, religion et l'époque, mais qui s'était fait le porte-
psychanalyse, qu’à les opposer, les parole de cet effort, et qui quelques
confondre ou au moins les intersecter, décennies plus tard en ramenait avant
viser ce que ça a de commun. Vous tout la perception, dont il faisait le
pouvez en douter, mais réfléchissez un témoignage, que les plus héroïques de
instant à ce que ça donnerait ses compagnons dans la révolution
d’annoncer, je ne dis pas que j’y ai continuaient d'arborer autour du cou
pensé : La psychanalyse contre la une petite croix, ce qui l’avait, lui, lancé
religion. Ou encore, je serais moins dans une profonde méditation sur ce
qualifié pour l'annoncer : La religion qui perdure d'une religion dont Freud,
contre la psychanalyse. notre révolutionnaire à nous, s’imaginait
Il y a eu une époque pour ça, et, que la science, dans quoi il incluait la
clairement, ça n'est plus la nôtre : psychanalyse, pourrait venir à bout. Il
aborder ces deux-là par le « contre ». n'y a pas si longtemps de ça.
Ce serait d'un ringard, et ça vous Au cours de ce dialogue, ou de ce
condamne aujourd'hui. Pour tout dire, multilogue, il y avait d'autres personnes
prendre les choses par le « contre » présentes, rassemblées autour du
nous ramènerait au temps de Freud, signifiant du « religieux », je me suis
autant dire l'Antiquité, et ce serait taxé aperçu, plutôt après-coup, que j'étais le
d'intolérance, au point, il faut le seul à parler du Vatican, du pape,
reconnaître, que ce serait inaudible, ce nommément Jean-Paul II, du cardinal
serait de parler pour personne. Ratzinger, et, évidemment — puisque
La tolérance, la tolérance qui fut je me suis moi-même accroché ce
l’objet, le drapeau d'un combat, veut signifiant sur le dos —, des jésuites.
dire maintenant : ne pas déranger Mais sans ça, on se passe de la
l’autre, le laisser dormir, voire référence à l'institution pour valoriser le
l’endormir. « religieux » comme tel. Alors, qu'est-ce
Bon. Allons à pas comptés, à pas de que c'est ? Qu'est-ce que c’est, sinon la
loup, comme le veut un air du temps religion amputée de l'institution et
qui souffle ici aussi bien qu’ailleurs, je considérée, voire proposée comme une
m'imagine pas que nous sommes, que « expérience ».
nous en sommes, que j'en suis protégé. Le religieux, c'est la transcendance
Dans cet air du temps, on ne parle pas comme ce qui advient au sujet sous la
du retour de la religion, ou des forme d'une expérience émotionnelle,
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sensible. Le religieux, c'est l’effet de ce apporte une certaine précision, c'est-à-


que la religion subit un effet qui est dire fait surgir ce que cette promotion
propre à notre temps et qui est la du religieux doit à ce qu'on appelle
transformation de tout discours, de « l’individualisme démocratique ».
toute pratique, peut-être même on peut Je crois que ce terme d'« expérience
dire de toute chose, en une expérience religieuse » n'est pas du tout à récuser,
subjective, vécue, privatisée, saisie par et qu'il n'est pas récusé par Freud.
ce biais. Il n'y a rien qui n’y échappe. Certes, ce qui a marqué l'abord
J'ai eu l'occasion de marquer que freudien de la religion, c'est d'abord son
c'est cette voie que suit par exemple la article de 1907 qui s'intitule « Action
publicité quand elle transforme le fait compulsionnelle et exercices
d'acheter, d'être tenté d'acheter, en une religieux ». Et certes, ce que Freud a là
expérience émotionnelle du sujet. mis au premier plan n’est pas
D'ailleurs, tout se transforme en un l'expérience subjective, individuelle de
irréfutable « ce que ça vous fait » : la religion. Il a mis au premier plan
l’activité stéréotypée ; il a mis au
le SKESAMFE premier plan le rite. Il a attrapé, d'abord,
la religion par le rite, par ce que tout le
monde fait de la même façon, donc tout
Vous voyez que je joue à Queneau, à fait à l'opposé des ambitions de la
aujourd'hui. Le skesamfé est fantasmagorie de l'individualisme
imbattable. Veuillez noter que la démocratique. Il l’a attrapée par le
psychanalyse n’en a pas été épargnée, « ∀(x) » comme nous disons dans notre
et précisément par les bons offices de jargon. Et il a construit une analogie
Lacan qui a vu le phénomène venir de entre, d'une part, ce que lui apportait sa
loin, et qui a fait la publicité de la pratique, le cérémonial du névrosé
psychanalyse, parce que, sous un obsessionnel — comme il le dit : ses
certain angle, c'est ça qu'il a fait — « petites pratiques », ses « petites
nous n’allons pas lui jeter la pierre restrictions », ses « petits
puisque nous en avons encore le règlements » —, et puis le cérémonial
bénéfice pour un certain temps —, religieux.
sensationnel publicitaire qui a Et c'est sur le fondement du
transformé la cure analytique, comme cérémonial, de l'activité rigide, typifiée,
on disait jadis, en expérience ou de l’un ou de tous, que Freud a pu
analytique. alors présenter la névrose comme — je
Nous en sommes aujourd'hui à ce le cite — « la caricature mi-comique,
que par le biais du concept de mi-tragique, d'une religion privée ». Il a
l'expérience, rien n'interdit de présenté la névrose obsessionnelle
rapprocher, de comparer l'expérience comme une religion caricaturale
analytique et l'expérience religieuse. transportée dans la sphère privée du
Ce concept de l'expérience est un sujet.
extraordinaire opérateur de nivellement. Si on veut, c’est une remarque
C’est que tout peut confluer dans clinique sur la névrose obsessionnelle,
l'expérience : l'expérience artistique à savoir que c'est une religion privée.
aussi bien que analytique ou religieuse. Mais c'est aussi une thèse sur le
C'est qu'on récupère, ici, l'homme tout phénomène religieux, à savoir que la
entier. On peut dire que le concept de religion c'est une névrose
l'expérience, c’est le concept, obsessionnelle, si on la considère sous
aujourd'hui, de l'humanisme l’angle du cérémonial. C'est-à-dire
contemporain. qu'on y fait un certain nombre de
Faut-il récuser — pour en rester à ce choses qu'on ne comprend pas, dont le
qui balise aujourd'hui mon propos —, sens est en définitive opaque, mais
faut-il récuser la notion d'expérience qu'on y fait comme les autres et comme
religieuse, qui au moins, donne à la on a toujours fait, avec un surplomb de
notion du religieux, quand même, lui discours rationalisateur.
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Mais la thèse implicite de ce texte, à que la Triebbefriedigung, c'est ce que


savoir que la religion est une névrose Lacan, pour nous le faire comprendre,
obsessionnelle, comporte une a traduit par « la jouissance ».
psychanalyse de la religion, de celle au Lacan a validé ce diagnostic
moins à laquelle Freud a cru avoir freudien, en particulier dans ce
affaire, en 1907. Plus tard, une passage que j'ai déjà évoqué de « La
trentaine d'années plus tard, il dira qu'il science et la vérité » dans les Écrits
vit, à Vienne, à l'abri, c'est-à-dire sous page 872, qui se réfère à ce texte de
la protection de l'Église catholique, et Freud, où il nous dit que Freud a
que, d'ailleurs, il a toujours fait attention aperçu chez le sujet religieux « les
de ne pas provoquer excessivement mécanismes de la névrose
cette puissance tutélaire. Il a dû obsessionnelle ». Il ajoute : « dans une
constater ensuite — il en donne le fulgurance qu’il leur donne une portée
témoignage —, que la plus belle fille du dépassant toute critique traditionnelle ».
monde ne peut donner que ce qu'elle Ça, c'est du Lacan. C'est-à-dire qu'il
a : l’Église catholique dont il notait faut regarder ça par dessus, par
qu'après avoir pourchassé la liberté de dessous et de tous les côtés, je vous
pensée elle en était devenue le fais confiance pour ça. Il y a une
rempart, il a dû constater qu'elle ne réserve qui se lit en filigrane. En effet, il
pouvait pas lui donner plus que ça y a une fulgurance là, un
quand sont arrivées les hordes non pas rapprochement fulgurant, un éclair,
originaires mais les hordes fort bien comme celui d'un mot d'esprit, et qui
organisées, mises en marche par le est irréfutable comme ce mot d'esprit,
discours hitlérien. Elle l’a forcé à se qui fait de la religion l'analogue de la
déporter et à aller se placer sous la névrose obsessionnelle, une névrose
protection anglaise. L’histoire de Freud obsessionnelle en quelque sorte
nous donne l'exemple de cette collectivisée, névrose obsessionnelle
trajectoire du fuyard, du fuyard attaché plus Massenpsychologie, on peut dire :
au discours scientifique, et qui arrive à
subsister sous la protection au XXe religion
siècle de l'Église catholique amendée,
mais qui le conduit finalement à poser NO
son sac, si je puis dire, dans la sphère
des peuples qui parlent anglais. C'est
de ça que l'histoire de Freud nous La névrose obsessionnelle et la
donne l'exemple : il finit à Londres, il religion qui la métaphorise.
finit là où on parle anglais. Mais, en même temps, on peut se
Il n'a pas été le seul à suivre cette demander si Freud au moins ne pose
trajectoire. L'Europe ayant résolu dans pas de la question de savoir s’il ne
l'ensemble, à la grosse, la question faudrait pas considérer la chose à
juive par l’extermination des juifs, il y a l'envers.
eu une sorte de tropisme qui a déporté
ce que Lacan appelle quelque part « la
race indestructible » — on se demande religion NO
d’où ça lui vient —, eh bien, l’a poussé religion
à se déporter en effet du côté de la NO
sphère anglo-saxonne.
Freud psychanalyse la religion Peut-être que c'est le nouveau
puisqu’il pose qu’elle a pour base le rapport avec la jouissance qu’a introduit
renoncement à la pulsion, à la la religion qui fait que la civilisation fait
satisfaction pulsionnelle. C'est-à-dire sa place à la névrose, en particulier
qu’il nous fournit, pour considérer ce quand Freud écrit que la conscience de
qu'il en est de la religion, une formule culpabilité et l'angoisse d’attente, celle
qui est celle, traduite en lacanien, du d'un malheur comme « angoisse face
renoncement à la jouissance. Parce au châtiment divin, ont été connus de
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nous plutôt dans le domaine religieux trouvé interrogé sur l'immortalité, sur la
que dans celui de la névrose ». survivance de la personnalité après la
Ça peut se référer à l'ordre de la mort. Et Freud, toujours vérace, c'est
connaissance puisque c'est devenu comme ça que nous le lisons, c’est
d'abord patent par la religion avant de pour ça que nous le lisons, répond :
le devenir dans la clinique. Jamais pensé à ça !
Mais on peut se demander aussi si Alors, c'est lu aux Etats-Unis, cet
ça n'est pas qu’il n’y a pas dans la entretien, et il reçoit le témoignage d'un
religion le préalable à ce que nous médecin américain qui lui dit : « Cher
ayons la clinique que nous avons ou confrère, j'ai eu une expérience à ce
que nous avions. Question qu'il est propos que je veux vous raconter. »
d'autant plus légitime de se poser que C’est déjà en 1927. Ça permet de
la clinique que nous avons n'est plus comprendre beaucoup de choses qui
tout à fait la même que celle que Freud ont lieu aujourd'hui, certains rapports
avait ordonnée et Lacan formalisée, et américains à la divinité, un rapport
que le renoncement à la jouissance direct justement qui ne passe
n’est plus tout à fait ce qu'il était. absolument pas par le cérémonial.
Quand Lacan dit que le résultat de Donc, étant étudiant, raconte ce
Freud dépasse tout ce que pourrait lui médecin américain, et devant procéder
objecter une « critique traditionnelle », il à des dissections, voit arriver un
réserve la place qu'une critique non cadavre d’une vieille femme, comme il
traditionnelle pourrait y apporter dit, « sweet faced, au visage
d'objection. extrêmement doux ». Alors, fulgurance,
Et on doit constater que, tout en une pensée lui arrive, sur le mode de
validant la thèse freudienne, Lacan l’Einfall freudien, ça lui tombe, de
certainement y a apporté des correctifs l'association : « There is no God, il y a
qui n'ont pas cessé de rythmer son pas de Dieu ; s'il y avait un dieu, il
propre progrès dans son élaboration n'aurait pas permis que cette chère
théorique et clinique. vieille femme fût amenée à la
Il serait de plus erroné de penser dissection. »
que Freud a réduit la religion au Et il revient chez lui, l’américain, le
cérémonial — pas du tout. Il a relevé jeune étudiant, et il se dit : Bon, c’est
déjà en son temps le défi du religieux, fini, je ne crois plus en Dieu, je ne vais
de l'expérience religieuse. Et c'est plus à l'église. Et alors, au moment où il
pourquoi il faut mettre en parallèle, à s'écarte de la communauté des
l’article de 1907, son texte de 1928, croyants, voilà qu'une voix vient dans
texte extrêmement bref, et qui s'appelle ce qu'il appelle son âme, lui dire :
« Une expérience religieuse » — Ein Minute papillon, « I should consider the
religiöses Erlebnis. Freud au moins step I was about to take. » Et alors il
explicitement donne sa place à répond à sa propre voix : Bon, si on me
l'expérience religieuse en tant que telle, prouve vraiment que Dieu est Dieu, et
et c'est une expérience dont il propose que la chrétienté est la vérité, que la
l'interprétation, une interprétation en Bible est la parole de Dieu, alors,
terme œdipien. d'accord, je l’accepterai. Et alors il dit :
Est-ce qu'on connaît ce texte ? Je Dans les jours qui ont suivi, « God
suppose qu'on connaît le texte de 1907 made it clear to my soul that the Bible
— le texte 1928 est peut-être moins was His Word » ; dans les jours qui ont
présent ? suivi, il a trouvé l’attestation. Il parle de
Il est bref, mais enfin je peux au la véracité de la Bible, de
moins vous en donner le synopsis. l’enseignement chrétien par des
Freud, en 1927, avait donné un preuves infaillibles. Et donc il demande
entretien, une interview à un américain, à Freud de tenir compte de son
il met « interview » entre guillemets. expérience dont il témoigne, pour qu’il
L’américain était germano-américain, vienne à des meilleurs sentiments à ce
donc il pouvait s’y retrouver. Et il s'est sujet.
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Alors, Freud — tout ça est assez retrouve dans d'autres textes freudiens
bref —, Freud roule un peu des aussi bien.
mécaniques en disant : Tout ça n’y fait Et après ce moment de rébellion, le
rien du tout. Je dois considérer que ce voilà qui conformément au complexe
genre d'expérience, là, vraiment ça ne d’Œdipe se soumet et accepte sans
m'inspire pas. Je reste ce que je suis : faire une histoire une obéissance, la
un juif infidèle. J'attends que quelque soumission complète à la volonté de
chose se manifeste à moi — rien du Dieu le Père.
tout. J'évoque ceci pour marquer que le
Mais à quoi est-ce que Freud point de vue de Freud ne s'est pas
s'accroche, à propos de cette seulement arrêté au cérémonial
expérience religieuse ? On peut extérieur, mais qu'il s'est proposé
vraiment appeler ça une Erlebnis parce d'analyser aussi bien l'expérience
que c’est justement une dimension qui religieuse la plus individuelle et même
est complètement différente de celle du la plus fugace qu'on puisse imaginer.
cérémonial. Il n’y a pas de cérémonial. Au moins pour Freud, que ce soit
Il y a le témoignage de « ce que ça me par le biais du cérémonial ou de
fait » que donne un sujet. Et alors l'expérience, la religion est susceptible
Freud s'accroche pour en faire quelque d’être psychanalysée. Et donc à la
chose à ce qui lui est venu, au moment place de la virgule, on pourrait placer le
où il réfléchit à ça, où il en parle, au « avec » qu’emploie Lacan, « la religion
cours d’une discussion, qu’il parle de avec la psychanalyse », c'est-à-dire se
son « pieux collègue » comme il dit. Et servir de la psychanalyse comme un
il fait un lapsus, Freud ; il dit : sa mère, instrument qui dévoilerait ce qui
le corps de sa mère conduit à la resterait voilé dans la religion.
dissection. Et c'est au point que Freud avait
Et alors, ce qui est frappant ici, c'est l’idée que ce dévoilement auquel là il
que Freud — c’est un tout petit texte —, procède par le biais du complexe
Freud prend au sérieux son propre d’Œdipe, d'une façon qui est
lapsus. Et il dit : Mais oui, c’est ça ! Si évidemment — comme il le dit quelque
cette vision de ce cadavre a eu cet effet part, un autre propos : c’est comme une
sur ce sujet, c'est parce que, à lui aussi, danseuse qui fait des pointes. Il le dit à
ça a dû rappeler le mot de « mère ». Et propos de ce qu'il dit de la religion. Là,
si l'idée qui lui est venue alors a été de il fait une pointe. Quelle preuve a-t-il de
repousser la croyance, c'est que c'est ce qu'il avance ? — sinon son propre
son complexe d’Œdipe qui a été là lapsus qu'il impute à l'autre.
réveillé et qui s'est manifesté comme Mais Freud avait l’idée que le
doute au sujet de l’existence de Dieu le dévoilement psychanalytique des
Père. Disons, ça a réveillé une haine à fondements de la religion finirait par
l'endroit du personnage paternel, qui avoir raison de la religion, et qu'il
l’a, comme d'une façon pourrait la réduire à ce qu'il a appelé
incompréhensible, à un moment, une illusion. C’est le mot allemand :
éloigné de la croyance qu'il professait. Illusion.
Et disons que c'est cette impulsion Lacan, certainement plus sceptique
haineuse qui a été transportée dans la sur les effets de l’incidence de
sphère de la religion, au point que là il l'analyse, a toujours eu l'idée que la
évoque — c'est dans le texte — que psychanalyse ne devait pas reculer
cette impulsion prend « la forme d’une devant la religion, devant le champ de
psychose hallucinatoire ». l'expérience religieuse, à savoir qu'il y a
Vous voyez que là le diagnostic lieu d'authentifier l'expérience religieuse
freudien, concernant la religion, n'est comme expérience subjective.
pas du tout univoquement celui de C'est ce qu’il a proposé en particulier
névrose obsessionnelle, mais qu’à à propos des mystiques, parce que là
l’occasion il a aussi recours à la l'expérience apparaît en effet privatisée
dimension de la psychose. Et on le au niveau du sujet. Et que, à condition
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de l'authentifier, on peut la soumettre à du relatif dans le texte, c'est « ils »,


un examen scientifique, c'est-à-dire c’est tout ceux qui s'activent dans ce
l’analyser à partir du sujet de la champ, qu'il voyait « grouiller » — c'est
science, l'analyser à partir de S barré, son verbe —, il les voyait aussi bien
et de ce que comporte cette écriture — dans sa propre École bien sûr, et puis
j’y reviendrai —, mais sans reconnaître partout, être à l’œuvre pour contrôler ce
à cette expérience une subsistance qui a lieu dans l'effectivité du
scientifique en tant que telle, c'est-à- développement de la civilisation.
dire sans la faire entrer dans le champ « Ils y ont mis le temps, dit-il, mais
de la science. ils ont tout d'un coup compris qu’elle
Et là, en effet, c'est la corde raide. était leur chance avec la science. Il va
Entre refuser cette expérience comme falloir qu'à tous les bouleversements de
une illusion ou la valider dans sa vérité, la science, ils donnent un sens. Et ça,
Lacan propose autre chose : l’examiner pour le sens, ils en connaissent un
sans authentifier sa vérité, et sur le bout. »
fond de ce qui s'oppose à ce qu’on peut Au fond, sa prophétie s'appuie, en
appeler l’optimisme scientiste freudien, effet, de ce que la religion est
sur le fond d'un pessimisme radical. susceptible de prendre en charge ce
C'est-à-dire que Lacan n'a pas du tout qui répond au réel, à savoir : le sens, et
eu l'idée que la psychanalyse ni la même capable d’en réinventer, du
science pourraient venir à bout de la sens. Ça vaut pour la religion et,
religion. comme dit Lacan, ça vaut aussi bien —
D'ailleurs, je me demande si ce n'est il n’hésite pas à se contredire, sinon où
pas ça qui m'a fait contourner le thème irait-on —, mais aussi bien pour tout un
« La religion, la psychanalyse », si ça tas de fausses religions.
n'est pas la prophétie de Lacan, qui En effet, on nous vend ça sous les
était celle du triomphe de la religion, le espèces du «retour du religieux » ou
triomphe de la « vraie religion » dans la du « retour du spirituel », mais on peut
mesure où il disait « il n’y en a qu'une dire que ça obéit au programme
seule de vraie », prophétie proférée à lacanien : au fur et à mesure que ça
Rome, en 1974, et qui concernait dysfonctionne, on voit le renfort arriver
évidemment quoi ? — la religion des disciplines du sens, ce qui oblige à
chrétienne qu'il évoque, la religion faire ce pas de coté, de remarquer que
catholique qui se prévaut en tant que Freud en tout cas s'est occupé de façon
telle de la vérité. Parce que toutes les privilégiée des religions monothéistes,
religions ne se prévalent pas de la et même — sous réserve d'examen —,
vérité. Faisons attention précisément à il a laissé de côté l'islam pour se
ce que le judaïsme ne se prévaut pas concentrer sur le judéo-chrétien.
de la vérité : il se prévaut de la Loi, Et ça a conduit d'ailleurs Lacan de
c'est-à-dire de ce qui a été commandé ; mettre en question le concept même de
et donc s'établit sur l'obéissance et non religion. On n’a qu'à imaginer ce qu’il
pas sur la vérité. aurait dit du religieux, « cette nuit où
Au nom de quoi il venait à Lacan, en tous les chats sont noirs ». Promouvoir
1974, de prophétiser le triomphe de la la catégorie du religieux, c’est
religion ? — au nom de ce qu'il confondre ce qui est de l'ordre de la
percevait de la puissance de la religion, religion et ce qui est de l’ordre de la
de ses ressources, de ses ressources sagesse.
de discours, et en particulier de ce dont Et, au moins pour Freud, il y a une
elles disposent pour tamponner les différence qui est patente dans le
conséquences de la science. traitement de la jouissance. C'est que
J’ai retrouvé ce passage d’une les religions freudiennes, celles dont
interview qu'il a donnée à l'époque, qui Freud s'est occupé, elles se
a été publiée, je la nettoie un peu pour caractérisent par faire objection à la
la publier. « Ils y ont mis le temps », dit- jouissance, obliger à y renoncer, tandis
il — là, on ne trouve pas l'antécédent que les sagesses manient la
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jouissance, la tempèrent et l’ordonnent. C'est-à-dire psychanalyse et religion ne


Est-ce qu’on est encore si sensible à se soutiendraient que de la croyance
ça aujourd'hui ? alors que c'est peut- du fait que l'une et l'autre tombent hors
être une différence qui tend à du champ de la science à proprement
s'obscurcir. Ce qui ne veut pas dire parler.
qu'elle n’existe pas. Mais on doit Et ça suppose que soit établie dans
remarquer que la religion, la croyance, les esprits la différence entre croire et
est aujourd'hui considérée en elle- savoir. C'est une configuration, il faut
même comme une thérapie, c'est-à-dire dire, qui est sous la dépendance de ce
qu'elle est moins considérée comme qui a été posé par Kant, la différence
valant par la vérité qu'elle répercuterait de foi et savoir. Comme il a pu dire :
que validée par ses effets de bien-être. « J’ai limité le savoir pour laisser sa
Alors on voit ça partout, mais je peux place à la foi. » Et on peut dire que
citer ce qui m'a sauté aux yeux. Vous cette configuration, tant qu’on
avez peut-être lu un article publié à considère qu’elle est valide, rapproche
Montréal — Oh, je ne lis pas la presse la religion et la psychanalyse.
de Montréal, je l'ai connu à travers Ce que Kant avait fait à cette date,
Courrier International, comme peut-être c’était de traduire l’incidence de la
un certain nombre d'entre vous — qui science sur la religion, à savoir
témoigne d’études américaines, plus de reconnaître à la vérité de la religion un
1200 — il faut des fonds pour ça, il faut statut autre que celui du démontrable.
qu’il y ait un pouvoir quelque part qui On a d'ailleurs tenté naguère de
finance, des intérêts —, plus de 1200 donner à cette différence un statut
études portant sur le thème « Santé et logique. C'est ce qu’a tenté par
spiritualité », et qui constate à quel exemple Hintikka dans son ouvrage qui
point « la religion, ou même la simple à l'époque — il doit dater de 1962 —
croyance en une puissance qui à l’époque avait fait grand bruit, que
supérieure ». favorise la santé. Et on a Lacan avait évoqué, Believe and
des chiffres, après 1200 études. « Avoir Knowledge, Croyance et savoir. Et, à
la foi et pratiquer sa religion ce propos, Lacan avait fait remarquer
prolongerait de 29 % l’espérance de que la différence ne lui paraissait pas
vie. » On a, en effet, là une forme absolument indiscutable puisque quand
extrême, de pointe extrême, mais qui on croit à quelque chose il n'est pas
traduit en effet la thérapisation de la évident qu'on fait la différence avec le
religion. Avec le corollaire — attention savoir.
athées et agnostiques ! — : « Ne croire En tout cas, le religieux, aujourd'hui,
en rien semble prédire une mortalité exploite tout ce qui se place au-delà
précoce » ! 1200 études à l’appui ! des limites de ce qui peut se
Autrement dit, il y a là une tendance, démontrer. On peut dire que le
un courant, qui semble, concernant la religieux, avec son flou, son brouillard,
religion, poser que finalement la vérité, exploite tout ce qui se manifeste
si elle vient, vient de surcroît, mais que comme ce que nous appelons grand S
ce qui la fonde, ce qui fonde son de A barré.
intérêt, c'est ses effets de bien-être, Le religieux, c'est le sens que l'on se
c'est-à-dire l'inverse de ce qu’il en était propose de donner à la faille du savoir.
du côté de la psychanalyse quand Et d'ailleurs, les premiers à s'être
Lacan la présentait comme une proposé de philosopher sur le théorème
expérience de vérité où la guérison de Gödel et ses limitations ne sont pas
venait de surcroît. venus de n'importe où. D'ailleurs, moi,
Et c'est par là, c'est par le canal de j'ai épelé certaines données de ce
la thérapie qu’il se dessinerait ce qui théorème par la thèse de M. Ladrière,
pourrait faire homogène religion et enseignant à l'université de Louvain. Il
psychanalyse. a fallu que j'arrive à la conclusion pour
Quant à la vérité, elle serait là sur le comprendre que son examen minutieux
même plan, à savoir : faut y croire. des données du théorème de Gödel
J.-A. MILLER, Un effort de poésie - Cours n°16 14/05/2003 - 173

avait pour but de fonder l’ouverture du l'Autre comme lieu de la parole. C'est
savoir qui permettait d’y inscrire une instance qui est au-delà de la
précisément le religieux. symétrie de l'un et de l'autre, et qui
J’ai eu l’occasion, d'ailleurs, de exige de distinguer les dimensions de
parler du thème devant M. Ladrière lui- l'imaginaire et du symbolique.
même jadis. Je me suis gardé de faire Ce Dieu, Lacan l'a appelé l'Autre, en
la remarque que je lui fais maintenant, effet, avec un grand A, c'est le Dieu
à savoir que c'était aux fins de servir le fondé dans le fait de la parole, le
triomphe de la religion. Et que le factum de la parole, et c'est celui dont
triomphe de la religion exploite Lacan a pu dire dans son Séminaire
précisément ceci : la science doit Encore, que cet Autre comme lieu de la
confesser que l'Autre de la science parole était une façon « sinon de
n'existe pas. La science doit confesser laïciser Dieu, du moins de l'exorciser ».
l'arbitraire de son fondement ou de ses C'est-à-dire qu'il a procédé à la
fondements, confesser sa dépendance logification de Dieu, du signifiant Dieu.
à l'endroit de l'axiome. Et que c'est là Certes, ça n'est qu'une face de Dieu,
que la religion a abandonné la posture cette face logique. Et, au fond, c'est ce
adversariale à l'endroit de la science, qu'il advient de Dieu quand on l’aborde,
pour se loger dans cette lacune auto- il faut dire, par la psychanalyse : c'est
confessée. qu'il se décompose, c’est qu’il est
Mais il faut dire qu'il y a, de toute soumis à une décomposition spectrale.
façon et depuis toujours, une C'est le cas chez Freud. Quand il
démonstration de Dieu, imparable, examine le Dieu de la Bible, il ne peut
comme Dieu de la vérité, Dieu de la pas faire autrement que de le
langue, une démonstration de Dieu dédoubler. Le Dieu même du
comme Autre présupposé et fondé à Pentateuque, il faut qu’il montre qu’il
partir de la simple connexion du est le résultat d’une condensation. Il le
signifiant au signifiant. C'est-à-dire qu'il dédouble.
y a un Dieu inéliminable qui est ce que Eh bien, c'est aussi ce qui se
Lacan a baptisé le sujet supposé rencontre chez Lacan. C'est que, d'un
savoir. côté, il y a le Dieu du signifiant, mais
Et le Dieu en tant que sujet supposé c'est en quelque sorte la face
savoir, en effet, fait l'objet d'une foi qui scientifique de Dieu, si je puis dire,
n'est que la foi que nous faisons au linguistico-scientifique.
langage. Et c'est ce qui justifie que Il y a une autre face de Dieu, et qui,
Lacan ait pu dire que Dieu est dire. Le elle, est accrochée à la jouissance. Et
« Dieu-dire », c'est en effet ce Dieu c'est le Dieu de l'objet petit a, si je puis
inéliminable qui est, au fond, le ressort dire.
même de l’argumentation de Et donc chez Lacan aussi — ce qui
saint Anselme dans son auguste nous fait apercevoir que ce qu'on
argument, à savoir que celui qui nie appelle « Dieu », c'est une
Dieu est un insensé parce qu'il ne sait condensation entre le Dieu du signifiant
pas ce que les mots veulent dire. et le Dieu de l'objet a.
De là, on aperçoit — et c'est ce qui Le renoncement à la pulsion est
aussi nous intéresse — ce qui est pour Freud la clef de l'instauration de la
religieux dans la psychanalyse. religion. C'est-à-dire que pour Freud, le
Ce qui est religieux dans la fondement de Dieu — en effet, il laisse
psychanalyse, c'est ce qui tient à la foi de côté le signifiant —, le fondement de
faite au langage, à ce qui est le Dieu, c'est la jouissance, mais c’est la
truchement de la psychanalyse, à la jouissance en tant que renoncée, c'est-
parole qui lui sert d'instrument, de à-dire en tant que niée. Et c'est là qu'il
véhicule et de médiation. Ce qui est fait intervenir une instance, l'instance
religieux dans la psychanalyse, c’est le de l'interdit, et la fonction qui la
Dieu du signifiant, c'est ce Dieu de supporte comme le surmoi.
« l'Instance de la lettre » qu'il appelle Au fond, ce qu'on aperçoit dans la
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ligne de Lacan, c’est que l'interdit n'est qui comporte en elle-même une
qu'un semblant, c'est que l'interdit, dont béance.
Freud faisait le ressort de la religion, Et, au fond, c'est la démonstration
n'est qu'une projection. Et la donnée, de Lacan, c'est que la barrière que
ça n'est pas une jouissance qui aurait à Freud s’est évertuée à montrer,
être interdite ; la donnée, c'est le non-
rapport sexuel. Et l’interdit n'est que la barrière
rationalisation de cette donnée initiale.
Pour Lacan — c'est ce que béance
j’essaierai de marquer la fois prochaine,
de donner cet aperçu sur ce que nous qu’il a mise en scène, cette barrière
avons déjà parcouru bien sûr —, pour n’est que le semblant, la projection qui
Lacan, Dieu n’est pas le nom de habille une béance. Et que, aujourd'hui,
l'interdit : Dieu surgit du non-rapport le théâtre de cette barrière soit éventée,
sexuel. remplacée par des incitations, des
Lacan ne dit pas ce que dit Freud. stimulations, des permissions, ne
Pour Freud, Dieu procède de la change rien à ce qui fait, là, béance.
jouissance interdite, alors que pour
Lacan l'interdit se projette sur le non- Bon, je poursuivrai la semaine
rapport sexuel. prochaine. Je pourrai éclaircir ce que je
Sans doute, ce qui inscrit Lacan n'ai là fait seulement qu’effleurer.
dans la ligne de Freud, c’est bien qu’il
cherche la généalogie de Dieu à partir
de la jouissance. Mais pour Freud, c’est
une jouissance interdite, alors que pour Applaudissements.
Lacan c'est la jouissance
supplémentaire ; que pour Freud, il se
profère spécialement à travers la Fin du Cours XVI de Jacques-Alain
religion un « Tu n'as pas droit à la Miller du 14 mai 2003
jouissance », alors que Lacan nous
esquisse comme une naissance
naturelle de Dieu à partir de la
jouissance féminine, une jouissance qui
excède toute mesure et qui comme
telle introduit l'infini. De telle sorte que
l'interdit mis en valeur par Freud — et,
avec l’interdit, il y a beaucoup de
choses : il y a le surmoi, il y a toute une
conception de l’appareil psychique —,
cet interdit apparaît comme inutile,
comme un ajout.
Sans doute, du temps de Freud, le
concept, la position de l'interdit avait un
écho pour tous ses contemporains.
Mais ce que Lacan permet de
comprendre, d’apercevoir au moins,
c'est que la permission de jouir ne
change rien à ce qui est la structure de
la jouissance.
Et sans doute aujourd'hui, nous
sommes plutôt aux prises avec
l'absence de l'interdit. En tout cas, tout
le monde en témoigne. Mais l'absence
de l’interdit ne change rien à ce qui
s'inscrit de la structure de la jouissance,