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Héphaïstos et l’enfant placé :

récits de migrations intérieures


Orthodoxie Zerenikou-Salomon*

Je travaille depuis vingt-trois ans dans un placement familial spécialisé


(placements judiciaires) et en même temps j’ai développé une activité
annexe qui est en rapport avec mes origines grecques. Cette activité
consiste à étudier et analyser les mythes grecs qui sont une des sources
légendaires de la culture occidentale et des sources métaphoriques de
nos professions de cliniciens ou de soignants au sens large du terme.
Pour le Placement familial, mes références personnelles ne se situent
pas du côté de Saint Vincent de Paul1. Pour illustrer mes interrogations,
j’ai recherché dans les récits allégoriques, un mythe voire même un
dieu de l’Olympe qu’on pourrait nommer « Dieu du placement familial ».
En tant que formatrice, j’ai souvent travaillé avec des groupes d’assis-
tant(e)s maternel(le)s dans le cadre de leur formation initiale et perma-
nente, ainsi qu’avec différents groupes de travailleurs sociaux et de
psychologues.
Certains mythes fondateurs comme les mythes d’Œdipe, de Narcisse,
de Médée, d’Icare, de Sisyphe, d’Ulysse étaient travaillés par les groupes.
L’intérêt et la participation interactive du public m’ont amenée à rendre
vivant le mythe d’Héphaïstos (Vulcain pour les Romains) qui est un
mythe peu connu et qui permettait les projections des participants en
fonction de leur profession, de leur place et de leur vécu.
Deux choses paraissent essentielles :
- la construction identitaire d’un enfant en situation d’accueil familial
vivant dans une double appartenance,
- l’importance du mythe et les récits imaginaires construits autour de
celui-ci.
Problématique et hypothèse
Nous avons envisagé que le placement familial, processus complexe, est
une situation de métissage. Les enfants s’inscriraient dans la famille
d’accueil en s’appuyant sur la famille naturelle, ce qui aboutirait à une

* Psychologue clinicienne, au Service de Placement Familial Spécialisé de R.E.A.L.I.S.E.


(Réalisation pour les Enfants et Adolescents d’une Libre Insertion Sociale par l’Éducation)
de Nancy. Thérapeute familiale. D.U. de psychiatrie transculturelle.
1. Saint Vincent de Paul (1581-1660), fondateur de la Société des Filles de la Charité qui
accueillait les enfants pauvres et malades et qui exerçait des fonctions d’assistance.

L' au tre , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3, pp. 55


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construction dynamique et plurielle de leur identité. Pour vérifier cette


hypothèse, nous nous appuyons sur le mythe comme support qui réveille
la fertilité imaginaire de l’enfant et qui révèle les éléments de sa construc-
tion identitaire.
Nous proposons quatre récits imaginaires d’enfants, tous sont inspirés
du mythe d’Héphaïstos.
Le placement familial, événement migratoire intérieur
Le placement familial est un événement migratoire, une sorte de « migra-
tion intérieure » (Moro 2004 : 291) d’une famille à une autre et géogra-
phiquement d’une ville à une autre. De plus, il peut être vécu comme une
rupture violente liée à des événements traumatiques tels que la « maltrai-
tance », la négligence, etc. Quelles que soient les motivations de cette
rupture, l’accueil familial est potentiellement traumatique au sens
psychanalytique du terme : il s’agit d’un traumatisme qui va induire de
nécessaires réaménagements défensifs, adaptatifs et/ou structurants.
Les enfants reçus en famille d’accueil, comme les enfants en situation
de migration, sont vulnérables. Ils ont du mal à apprendre le « métier de
vivre » au quotidien. L’enfant en Placement Familial construit son
identité et évolue étape après étape, par des détours et des retours en
fonction de ses besoins, en s’appuyant sur une multiple parentalité.
Dans le cas du Placement Familial, l’enfant accueilli se comporte
comme un exilé qui « est acrobate qui évolue sans filet… L’exil est une
tempête dans un bateau en mer, courageux est celui qui s’y expose,
chanceux celui qui ne s’y noie pas. Pour se rétablir, il convient de jeter
l’ancre dans quelque nouveau port. Il en est de toutes sortes : imagi-
naires, théoriques ou laborieux » (Moro In Moro 2001 : 10-13).
Selon M.R. Moro, dans la situation de migration intérieure (comme ici
en accueil familial) nous devons prendre en considération différents
facteurs :
La vulnérabilité qui constitue le facteur pénalisant l’enfant. « Le
fonctionnement psychique de l’enfant vulnérable est tel qu’une variation
minime, interne ou externe, entraîne un dysfonctionnement important,
une souffrance souvent tragique, un arrêt, une inhibition ou un dévelop-
pement à minima de son potentiel » (2002 : 55).
Le degré de vulnérabilité dépend de plusieurs facteurs : la personna-
lité de l’enfant, son rang dans la fratrie, l’investissement parental, les
qualités relationnelles et matérielles de la famille d’accueil… Mais aussi
la compétence, qui représente les capacités d’adaptation active du
nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent à son environnement et qui lui
donnent des capacités de résilience. Cette dernière se définit par la
capacité à réussir à vivre et à se développer positivement de manière
socialement acceptable en dépit du stress ou de l’adversité, qui compor-
tent normalement le risque grave d’une issue négative. Elle souligne
l’aspect adaptatif et évolutif du moi.
La créativité pourrait se définir comme le pouvoir de création, d’inven-

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tion pour sortir d’une situation bloquée. L’approche systémique la relie
aux niveaux supérieurs de la communication, offrant ainsi de nouveaux
modes d’échanges.
L’accueil familial est un événement traumatique qui peut figer le
souvenir, la parole, les affects, les apprentissages de l’enfant…
La compétence et la créativité de l’enfant devraient s’accompagner de
la capacité de décentrage du tiers médiateur. Celui-ci l’aide à sortir de ses
propres références et à se mettre à la place de celui qui parle, en accep-
tant de multiplier les références de lecture d’un même fait.
La construction identitaire en situation d’accueil familial : le métissage
L’identité se définit comme le caractère de ce qui est unique : C’est le fait
pour une personne d’être tel individu et de pouvoir facilement être
reconnu pour tel sans nulle confusion grâce aux éléments qui l’indivi-
dualisent.
L’identité minimale se construit à deux, dans la relation entre soi et
l’autre. Le sentiment d’identité est le résultat d’un processus complexe
qui s’initie dès la différenciation entre soi-même et l’autre, pour
permettre, dans un deuxième temps, la rencontre entre des sujets avec des
mondes psychiques indépendants. Ce point de départ de la construction
de l’identité est paradoxal car : pour parler d’identité individuelle, nous
sommes obligés de penser « l’autre ». La construction de l’identité se fait
en plusieurs étapes. La représentation de soi-même se construit à partir
de l’autre et en relation avec cet autre ; le premier objet différencié, le
premier autre, c’est la mère. La construction de l’identité, ainsi que la
représentation de soi, se poursuit tout au long de la vie. Elle est l’objet
d’un réajustement continuel qui résulte de l’interaction entre le sujet et
les objets internes et externes, les fantasmes, l’héritage, les souvenirs, les
croyances, les traditions, les mythes… selon le contexte qui change.
La construction de l’identité « métisse » que sont appelés à vivre les
enfants en accueil familial est intimement liée à la possibilité et à la
qualité de la transmission des adultes aux autres avec lesquels ils vivent.
Cette transmission assurera l’inscription des enfants dans leur filiation et
leurs affiliations, et leur permettra d’assumer leur double appartenance,
de vivre d’une manière aussi harmonieuse que possible le partage entre
deux ou plusieurs familles.
Daniel Sibony, dans son livre Entre deux : l’origine en partage (1991)
nous parle des impasses de l’identité et les définit comme les « impasses
de la transmission ». Quand la possibilité de transmettre a été entravée
tant par des problématiques externes (stigmatisation, rejet…) que par des
problématiques internes (secrets familiaux, maladie psychique, violence,
maltraitance…), la personnalité de l’enfant est fragilisée et ses
symptômes sont l’ambivalence, l’indécision et l’écartèlement entre des
choix antagonistes.
Les liens de filiation et d’affiliation constituent les ciments de l’édi-
fice identitaire avec un grand éventail de possibilités que l’enfant « utili-

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sera » à sa façon pour construire son individualité. La famille naturelle


constitue le premier groupe et la filiation consiste à s’inscrire dans une
lignée transgénérationnelle.
Un être humain s’inscrit avant sa naissance dans une lignée qui a une
histoire transmise par la parole, les récits, les événements futiles ou non,
les secrets, les non-dits. Nous constatons que la souffrance est très impor-
tante quand il y a absence de récit sur le passé de l’enfant. Nous citons une
éducatrice qui nous disait récemment, après avoir accompagné une fillette
dans sa recherche familiale : « Je constate un grand élan au moment où on
fait des recherches pour sa famille naturelle, j’ai l’impression que ça lui
donne de la consistance… ». Nous savons aussi qu’une histoire ou des
événements racontés sont triés, déformés, oubliés, refoulés, selon l’âge et
les conditions de vie de l’enfant : nous avons souvent affaire à une gestion
complexe des ressentiments et des souvenirs.
La famille d’accueil est choisie pour offrir un cadre dynamique et
étayant à l’enfant, ouvert à de nouvelles expériences. Les membres de la
famille d’accueil, quand ils deviennent de véritables appuis identifica-
toires, par le biais des entretiens et des médiations diverses, permettent
une reprise évolutive des processus psychiques. L’enfant accueilli est
alors souvent pris dans un enjeu paradoxal dont il ne peut se défaire ;
c’est un véritable conflit de loyauté. Il exprime ses difficultés identitaires
à travers les troubles du comportement : hyperagitation, transgressions
multiples, non-acceptation des limites et des normes, refus de toutes les
aides proposées, refus scolaire massif, troubles d’expression somatique
(énurésie, encoprésie…).
David (2004) propose l’idée selon laquelle ces difficultés peuvent
être rapportées aux troubles du lien entre mère et enfant dès la concep-
tion, troubles qui envahissent les processus de développement du bébé et
du lien qui l’unit à ses parents, que l’on retrouve tout au long du place-
ment et qui réveillent des angoisses archaïques. Par défaut d’étayage, il
y a non-accès au jeu symbolique et trouble de l’individuation…
Notre travail consiste à soutenir la symbolisation vers l’individuation.
Il s’agit d’un travail multidisciplinaire qui intègre l’engagement et la
dimension éducative de la famille d’accueil, la dimension filiale de la
famille naturelle et les fonctions de médiation et thérapeutiques du
service du Placement Familial Spécialisé sous délégation de la protection
de l’enfance. Le placement familial est un processus dynamique et
complexe nécessitant l’accompagnement par une équipe médiatrice et
thérapeutique multidisciplinaire.
L’enfant, selon la conception de Winnicott, peut utiliser tous les objets et
espaces transitionnels et vérifier leur résistance et leur destructivité. La
construction identitaire ne se fait pas passivement, il est une acquisition
appropriative.
La notion du temps est très importante. Les phases d’apaisement
observées sont souvent provisoires et les questionnements autour de
l’identité, de la filiation et de l’affiliation ressurgissent.

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Dans ma pratique clinique, le mythe de l’olympien Héphaïstos,
divinité élevée par des mortels, constitue un récit et un outil projectif qui
peut mettre en scène comment s’opère la construction identitaire d’un
enfant en placement familial.
Le mythe d’Héphaïstos : dieu olympien élevé par des mortels
Héphaïstos est le fils de Héra qui, d’après Hésiode (1972), le conçut
seule, car elle était jalouse de l’enfantement d’Athéna par Zeus seul. Héra
déesse, sœur dans un premier temps et femme par la suite de Zeus,
engendre Héphaïstos « sans union d’amour, par colère et défi lancé à son
époux ». À sa naissance, Héra fut honteuse d’avoir un fils laid et difforme
(il était boiteux) et le lança au loin hors de l’Olympe.
Héphaïstos tomba dans la mer et fût recueilli par deux femmes :
Thétis, femme de l’Océan, et Eurynomé, sa fille océanide. Elles l’éle-
vèrent dans une grotte pendant neuf ans, à l’insu des autres dieux et de
Héra. « Il apprend auprès d’elles l’art de forger des ouvrages ». Ensuite
il est confié aux habitants de Lemnos, une île habitée par les Sintiens, des
magiciens « inventeurs des potions qui troublent les raisons ». Eux aussi
lui donnent les possibilités pour exercer son art… des magiciens « inven-
teurs des potions qui troublent les raisons ». Eux aussi lui donnent les
possibilités pour exercer son art…
Un jour, alors qu’il est devenu adulte, il présente aux habitants de
Lemnos un trône d’or ; il s’agissait du plus bel objet qu’il avait construit.
Héphaïstos, montrant le trône aux habitants de Lemnos, annonce : « Je
l’ai fabriqué pour ma mère Héra ! »
Héphaïstos a apporté le trône à Héra. Elle l’a reçu juste au moment où
le concours pour nommer la déesse de la beauté et de l’amour venait de
se terminer sur l’Olympe et où Aphrodite venait de remporter le titre. Elle
se réjouit du cadeau, s’y assied, et la voilà liée. Homère nous raconte que
ce trône d’or est une vengeance : Héra était ensuite incapable de se
lever, enchaînée par des liens invisibles…
Elle le chasse… mais il est le seul à connaître le secret pour la libérer
du trône…
Mais Héphaïstos, c’est Aphrodite qu’il demande comme épouse pour
accepter de détacher Héra. C’est ainsi qu’Héphaïstos est associé à la plus
belle des déesses, dans un mariage jamais consommé. Par des liens
invisibles Héphaïstos a pris au piège Aphrodite et Arès qui étaient des
amants divins et terribles selon la légende…
L’identité d’Héphaïstos : doublement enrichie en métissages.
Héphaïstos, dieu du feu, des volcans et maître des forges, possède un
pouvoir d’immortalité, comme tous les dieux, mais en plus un pouvoir
acquis en apprentissage loin de l’Olympe : sa magie est acquise après un
séjour de neuf ans dans la mer et chez les habitants de Lemnos. Il est
donc dieu par sa filiation et artisan par son affiliation.
Ses dons sont utilisés soit à des fins vengeresses (il piège, enchaîne,

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immobilise), soit à des fins créatrices (il crée des maisons, des objets
magiques, des casques, des êtres animés comme Pandore, la nacelle
d’or du Soleil, la faux de Déméter…).
Infirme, il est atteint de claudication, parfois symbolisée par des formes
énigmatiques comme des pieds retournés et atrophiés, ou entouré de repré-
sentations phalliques. Cette infirmité le protège dans une société guerrière ;
pour cela il est associé aux pouvoirs des liens, qui sont totalement opposés
aux pouvoirs des dieux guerriers, et il se rabat sur le travail.
Les liens « héphaïstiens » se disent des choses inévitables. Un être
humain est ligoté par ses passions comme par des liens « héphaïstiens »,
indénouables, infrangibles et il y reste, piégé, comme dans la folie
amoureuse, l’ivrognerie, la cupidité : ses armes sont défensives et non
offensives, comme les bijoux magiques qu’il fait sont près de son corps.
Il paralyse, il ne tue pas. Sa magie est médiatisée par des objets qu’il
fabrique.
Les épisodes de son mythe le mettent en difficulté avec les femmes :
sa mère Héra qu’il immobilise sur son trône d’or, son épouse putative
Aphrodite qu’il piège avec son amant Arès, Athéna qu’il désire, mais il
féconde la terre à sa place…
Son mythe est lié à celui de Prométhée, civilisateur et protecteur des
hommes. Il n’a rien d’un héros œdipien : il n’y a ni triomphe, ni
conquête, ni vengeance sur un personnage paternel.
Son pouvoir magique, dans l’épisode qui a le plus frappé l’imaginaire,
se tourne contre sa mère. Il lui offre un trône d’or qui la piège. Une des
versions affirme que la vengeance d’Héphaïstos cesse parce qu’il
demande et obtient Aphrodite comme épouse. La scène du retour à
l’Olympe est célébrée par des réjouissances sur un mulet ithyphallique
(qui représente un phallus en érection). Mais son identité olympienne est
quelque-fois mise en doute. Pour lui, en dehors d’Athènes qui est une
ville cosmopolite, nous ne connaissons ni temple, ni culte officiel. Sur
l’Olympe même, il fait figure de parent pauvre ou de dieu étranger,
venu d’ailleurs. C’est peut-être l’identité prise à Lemnos pour maîtriser
le feu et les liens qui lui donnent une valeur enrichie, constamment
renouvelée et civilisatrice.
Le travail manuel était méprisé par les dieux de l’Olympe, mais il a su
s’imposer parmi eux comme un olympien.
Définition et fonction du mythe en tant qu’outil clinique et anthropologi-
que en psychiatrie transculturelle
Un mythe est un récit imaginaire qui a une valeur symbolique et sacrée.
Au fil des siècles, les récits s’enrichissent les uns les autres et les versions
différentes se construisent selon le lieu, le moment où il a été recueilli et
la personnalité de celui qui le rapporte.
La majorité des mythes grecs ont été racontés, et par conséquent,
modifiés, articulés et systématisés par Hésiode et Homère, par les

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rhapsodes et les mythographes. Ce qui est important pour chaque mythe
et aussi pour chaque rituel, c’est qu’il faut les situer dans le contexte
socio-religieux originel.
Le mythe, étant une réalité culturelle complexe, peut être abordé et
interprété dans des perspectives multiples et complémentaires. Il est
donc difficile de trouver une définition acceptée par tous et accessibles
aux non-spécialistes.
Une définition intéressante est empruntée à Mircea Eliade (1963 :
16) : « Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui
a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des « commence-
ments ». Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des
Êtres Surnaturels, une réalité est venue à l’existence, que ce soit la
réalité totale, le Cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce
végétale, un comportement humain, une institution. C’est donc toujours
le récit d’une « création » : on rapporte comment quelque chose a été
produit, a commencé à être. Le mythe ne parle pas de ce qui est arrivé
réellement, de ce qui s’est pleinement manifesté. Les personnages des
mythes sont des Êtres Surnaturels. (…). Plus encore : c’est à la suite des
interventions des Êtres Surnaturels que l’homme est ce qu’il est aujour-
d’hui, un être mortel, sexué et culturel ».
La fonction maîtresse du mythe est de révéler les modèles exemplaires
de tous les rites et de toutes les activités humaines significatives : l’édu-
cation, l’art ou la sagesse. Un autre argument en faveur de l’intérêt des
mythes est l’analyse des procédures thérapeutiques utilisées dans les
sociétés « traditionnelles ». En effet dans ces techniques il y a peu de
discours, mais des objets, des rythmes, des chants, des sacrifices d’ani-
maux qui sont des opérateurs thérapeutiques.
Les créations d’Héphaïstos, dieu forgeron et artiste, sont des chaînes,
des trônes, des bijoux, mais également des armes défensives et protec-
trices (boucliers, cuirasse d’or. (Delcourt 1982 : 48-64).
Dans « Les enfants “parthénogénétiques” d’Héra célibataire »,
Georges Devereux (1982) écrit avoir pris conscience de la compréhen-
sion de la notion sociale de paternité à travers le mythe d’Héphaïstos. Il
déduit qu’Héra, parthénos préhellénique, non soumise à son époux,
aurait conçu Héphaïstos avec un autre mâle que Zeus. Ainsi Georges
Devereux déduit que « dans la société matrilinéaire préhellénique – telle
qu’elle fut, ou telle que les Grecs patrilinéaires se l’imaginaient – l’iden-
tité du père ne comptait guère » (1982 : 168). Selon lui les mythes sont
des projections mythiques de faits sociaux et culturels susceptibles d’être
reconstruits à partir de ces mythes…
Il explique que, selon les philologues, le terme parthenos avait à l’ori-
gine le sens de femme libre, non-mariée, vivant dans une société qui niait
le rôle procréateur du mâle et qui lui refusait le statut social de « père ».
Selon Nicolaïdis (1994 : 35) il y a de grandes similitudes entre l’évo-
lution de la théogonie depuis les dieux préœdipiens (ou prégénitaux),

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Gaïa et Ouranos jusqu’aux dieux œdipisés (les Olympiens) et le dévelop-


pement psycho-sexuel du petit d’homme. Ces similitudes sont analysées
par les psychanalystes, les anthropologues et certains hellénistes.
Freud a souligné les analogies entre la mythologie grecque et son
support fantasmatique avec les concepts de base de la théorie et de la
clinique psychanalytique. Les deux piliers de cette clinique sont le
mythe d’Œdipe et le mythe de Narcisse.
L’histoire naît en Grèce au Ve siècle avec Hérodote, « le père de
l’histoire », qui s’intéresse à l’homme avec ses passions et ses carac-
tères. Pour chaque personnage, il décrit l’origine, la jeunesse, la mort,
restant près du merveilleux et du mythe, recherchant la morale des
actes humains. Selon Nicolaïdis « trois facteurs principaux ont fait
éclore l’histoire au Ve siècle en Grèce : la curiosité envers les terres
lointaines, étrangères et les institutions de ces pays, le doute sur les
mythes et les généalogies, l’intérêt pour les types humains » (1994 :
146).
Héphaïstos, à l’époque historique, est devenu un dieu artisan, patron
des forgerons. Il n’a de culte public qu’à Athènes, ville où l’artisanat
était honoré et bien organisé.
Méthode utilisée pour recueillir les récits imaginaires des enfants :
Pour étudier le récit imaginaire des enfants, le matériel utilisé est le
mythe d’Héphaïstos dans la version d’Homère (VIIIe siècle av. J-C.) et
d’Hésiode (VIIe siècle av. J-C.). Nous proposons aux enfants indivi-
duellement de construire avec nous un récit mythique en faisant preuve
d’imagination. Le mythe est un support qui réveille la fertilité imaginaire
de l’enfant et donnerait des éléments sur sa construction identitaire.
La définition de la population et de l’échantillon
Les enfants des deux sexes font partie du Placement Familial
Spécialisé (P.F.S). Ils ont entre 11 et 13 ans et sont d’intelligence nor-
male sans grand retard scolaire. À cet âge, les enfants ont connaissan-
ce de l’existence de la mythologie grecque, soit par lectures, soit par
l’enseignement (CM2 ou 6ème).
La consigne initiale est la suivante :
« Nous souhaitons reconstruire avec toi un mythe qui vient des livres
anciens et nous t’invitons à faire preuve d’imagination. »
Outil : le mythe d’Héphaïstos et la construction des questions favorisant
le recueil des récits
Nous présentons ainsi l’histoire mythique.
Héphaïstos est le fils d’Héra qui le conçut seule car elle était jalouse
de l’enfantement d’Athéna par Zeus seul. Héra, déesse, femme de Zeus,
engendre Héphaïstos « sans union d’amour, par colère et défi lancé à son
époux ». À sa naissance, Héra fut honteuse d’avoir un fils laid et
difforme (il était boiteux) et le lança au loin hors de l’Olympe.

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Héphaïstos tomba dans la mer et fut recueilli par deux femmes, les
Océanides.
Elles l’élevèrent dans une grotte pendant neuf ans, à l’insu des autres
dieux et d’Héra. « Il apprend auprès d’elles l’art de forger des ouvrages ».
Ensuite il est confié aux habitants de Lemnos, une île habitée par les
Sintiens – des magiciens « inventeurs des potions qui troublent les
raisons ».
Eux aussi lui donnent les possibilités pour exercer son art…
Un jour, alors qu’il est devenu adulte, il présente aux habitants de
Lemnos un trône d’or ; il s’agissait du plus bel objet qu’il avait
construit. »
Notre question : « Que pensent les habitants de Lemnos ? »
Réponse :
Notre précision : « Héphaïstos, montrant le trône aux habitants de
Lemnos, annonce : “Je l’ai fabriqué pour ma mère Héra !” »
Héphaïstos a envoyé le trône à Héra. Elle l’a reçu juste au moment où
le concours pour nommer la déesse de la beauté et de l’amour venait de
se terminer sur l’Olympe et où Aphrodite venait de remporter le titre.
Notre question : « Que pense Héra en recevant cet extraordinaire
cadeau ? »
Réponse :
Notre précision : « Elle se réjouit du cadeau, s’y assied, et la voilà liée.
Homère nous raconte que ce trône d’or est une vengeance : Héra était
ensuite incapable de se lever, enchaînée par des liens invisibles… »
Notre question : « Quelles sont alors les pensées d’Héra ? »
Réponse :
Notre interrogation : Lui demande-t-elle : « Qu’est-ce que tu veux en
échange ? »
Réponse :
Notre question : « Que demande Héphaïstos en échange ? »
Réponse :
Notre précision : « Héphaïstos, le vrai, c’est Aphrodite qu’il demande
comme épouse pour accepter de détacher Héra. »
Notre question : « Que répond Héra ? »
Réponse :
Notre question : « Comment imagines-tu la fin de cette histoire ? »
Réponse :
Notre question : « Peux-tu inventer une devise pour que l’on puisse le
nommer dieu du placement familial ? »
Sa devise :

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Récits des enfants en situation d’accueil familial.


Tous les enfants ont été spontanés et volontaires. Nous restituons
leurs récits sous une forme narrative pour rendre agréable la lecture.
Le récit mythique de Marc (12 ans)
Quelques éléments d’anamnèse : Marc, non reconnu par son père, a été
placé en pouponnière à 8 mois après un signalement de la PMI pour
attouchements sexuels de la part de sa mère. Il a été en famille d’accueil
(F.A.) de 18 mois à 6 ans, en maison d’enfants jusqu’à 8 ans et en
deuxième FA jusqu’à présent. Cet accueil familial dure toujours malgré
les difficultés qu’il présente dans tous les domaines de la vie extra-
familiale, refusant toute aide thérapeutique. Il n’est apaisé qu’à l’intérieur
de la F.A. et il s’exprime positivement à son sujet. Sa mère vit seule avec
son troisième fils, les deux aînés sont en F.A. et son quatrième enfant est
né sous X. Elle a coupé tout contact régulier avec Marc, le considérant
dangereux pour sa vie personnelle. Seule la sœur du père est très proche
de lui.
Le jour où je lui ai proposé d’imaginer de construire avec moi le
mythe d’Héphaïstos, il m’a dit « Ça va, à part que je fais caca dans ma
culotte… ».
Selon Marc, « les Sintiens, voyant le trône d’or, pensent qu’Héphaïstos
veut peut-être aller voir sa mère et lui donner le trône. Mais ils étaient en
colère, étant donné qu’il avait envie de faire plaisir à sa mère… ». Mais,
pour les tranquilliser, il leur dit : « Je reviendrai et je vous ferai de
belles choses ».
Selon lui, quand Héra le voit arriver sur l’Olympe, elle pense qu’il
viendra tout gâcher… et elle lui dit : « File, je te l’ordonne, ne viens pas
gâcher notre fête ». Mais Héphaïstos lui dit : « Mère, je viens t’apporter
un trône que j’ai fabriqué ».
« Héra pense qu’il l’a trouvé et elle lui dit : "Prouve-le moi que c’est
toi qui l’as fabriqué ; après seulement je l’accepterai". Et elle l’accepte. »
Mais puisque le mythe nous dit qu’Héra s’est faite coincer et piéger,
« elle dit : « Délivre-moi, tu m’as trahie… ». Héphaïstos répond : « Tu
n’as pas été gentille avec moi ». En échange il demande : « Je veux vivre
avec toi sur l’Olympe… Qui est mon père ? ». Et elle accepte. ».
L’histoire nous dit qu’il demande Aphrodite comme épouse et selon
Marc, « Héra la lui offre et ils font des bébés qui sont allés dans la
famille d’accueil ».
Sa devise : « Dieu du placement familial avec la capacité de fabriquer
l’or et des pierres précieuses pour sa famille d’accueil ».
Analyse du récit de Marc
Marc est loyal envers sa mère, mais aussi envers sa famille d’accueil. Il
imagine des pensées agressives de la part de sa famille d’accueil parce
qu’« il avait envie de faire plaisir à sa mère ». La disqualification des
parents par les familles d’accueil n’est pas rare, et ceci peut empêcher

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l’investissement réciproque de l’enfant. Mais en les rassurant, il a accès
à sa mère qui, elle, doute des capacités de son fils.
Marc exprime son désir profond de vivre avec sa mère et de connaître
son père. Manifestement, il recherche les récits de son histoire, exprimant
une certaine souffrance quant à l’absence de récits sur son passé. Marc
se comporte comme un déraciné qui tente de s’enraciner dans sa famille
d’accueil en amenant ses « bébés » dans cette famille. Le vrai déracine-
ment, qui se définit par l’absence de racines symboliques, est celui qui,
dans le langage, absentifie, exclut un être de son histoire et l’enferme
dans un monde auquel rien ne le rattache.
Dans son récit, la mère accepte de le laisser vivre sur l’Olympe et de
lui dire qui est son père, mais Marc confie les « bébés » à la famille
d’accueil. Le phénomène de répétition n’est pas rare.
Il rattache sa devise à la fabrication d’objets précieux pour sa famille
d’accueil. Est-ce pour se racheter du « caca-culotte » du début en
devenant un vrai alchimiste au niveau imaginaire ?
Le récit mythique de Max (11 ans)
Quelques éléments d’anamnèse : Max est en F.A. depuis l’âge de 3
ans. Sa mère a quatre enfants de trois pères différents, tous placés actuel-
lement. Le beau-père (père du dernier enfant) a abusé de Max lorsqu’il
avait 4 ans et demi et de son frère aîné lors des droits d’hébergement. Le
garçon a pu faire des révélations à l’âge de 6 ans. La mère est actuelle-
ment déchue de ses droits parentaux. Le père – épileptique, qui refusait
des soins – est décédé il y a quelques mois et a été trouvé dans le canal
un mois après son décès.
Le jour où je lui ai proposé de construire le récit, il m’a dit que sa
préoccupation était son nom de famille qui prête à plaisanterie. Il aurait
tellement voulu avoir le nom de sa famille d’accueil, d’autant plus qu’il
apprend bien à jardiner (utiliser les outils) avec son père d’accueil. Selon
Max, « les Sintiens, voyant le trône, pensent que c’est joli, qu’Héphaïstos
a de l’imagination et qu’il l’a construit pour sa famille d’accueil et préci-
sément pour sa mère d’accueil parce qu’il l’aime bien ».
« Mais ils n’ont rien dit quand il a annoncé que c’était pour sa mère
Héra. Ils lui ont dit qu’elle habite sur l’Olympe et ils lui indiquent le
chemin pour y aller… »
Selon lui, « Héra, quand elle le voit arriver, regarde le trône et elle
pense que c’est pour elle… »
« Elle est contente parce que son fils lui a fait ce cadeau… »
Mais puisque le mythe nous dit qu’Héra s’est fait coincer et piéger, elle
dit : « Là je ne suis pas contente, délivre-moi, toi, mon fils » lui dit-elle
méchamment…
Héphaïstos répond : « Pour te libérer, il faut que tu viennes habiter
avec moi sur l’île de Lemnos et quitter l’Olympe ». Elle lui réplique :
« Non, je préfère rester sur l’Olympe ».

L' au tr e , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3 65


Grandir - Héphaïtos et l’enfant placé

L’histoire nous dit qu’il demande Aphrodite comme épouse et selon


Max, elle lui dit « Oui, prends-la ».
Mais « il va refaire un piège pour sa mère parce qu’elle l’a jeté dans
l’eau… S’il n’y avait pas sa famille d’accueil, il ne serait pas là… »
Sa devise : « Roi des pièges pour se venger de sa mère ».
Analyse du récit de Max
Max, malgré le détachement apparent vis-à-vis de sa mère, et la grande
demande adressée à la famille d’accueil, se reconnaît comme fils de sa
mère naturelle, reconnu par elle à travers le cadeau qui est représenté par
le trône. Elle pense que c’est pour elle et elle est contente parce que son
fils lui a fait ce cadeau.
Mais une grande ambivalence est exprimée vis-à-vis d’elle ; à la fois
il souhaite la prendre avec lui dans sa famille d’accueil et à la fois sa
devise est de faire des pièges pour se venger d’elle. L’absence de
frontière entre enfants et parents est fréquente, et souvent les enfants
et/ou les parents envisagent l’accueil familial ensemble pour être aidés.
La proximité symbiotique d’un parent et de son enfant trouve souvent
son origine dans l’absence de maturité et de frontières entre ce parent et
ses propres parents.
Du côté des parents, le temps qui passe et le travail d’accompagnement
social et/ou thérapeutique, qui leur est proposé par d’autres services du
secteur social ou médico-social, peut leur permettre de dépasser les
phases de crises individuelles et/ou familiales.
Quand ils commencent à investir le tiers (éducateur, psychologue,
psychiatre…) dans sa fonction médiatrice, et à se sentir reconnus en tant
qu’adultes, la charge affective diminue et les symptômes de l’enfant
s’apaisent. L’enfant trouve, dans l’environnement des adultes qui lui
servent de tiers et de guide dans la nouvelle famille, des « passeurs » qui
aident son passage d’un monde à l’autre, d’une famille à l’autre.
Cette étape est nécessaire. Par sa régularité et sa durée dans le temps,
elle permet à l’enfant de prendre sa place d’enfant-sujet avec la possi-
bilité de s’éclipser, de créer, d’imaginer, de questionner, de refouler, de
jouer, de sublimer, de prendre et de laisser en matière d’identification. La
vigilance hypermature de certains enfants, dont les parents sont en diffi-
culté pour des raisons psychiatriques, peut s’atténuer et même s’estomper
à partir du moment où ils apprennent que les parents sont soignés et
suivis par ailleurs.
Le récit mythique de Jules (12 ans)
Quelques éléments d’anamnèse : Jules a été accueilli avec son jeune
frère dans un foyer à 3 ans, dans une première F.A. à 4 ans et dans une
deuxième F.A. à 6 ans. Son père a trois garçons de deux unions diffé-
rentes et ses deux épouses se sont suicidées. Sa mère avait quatre enfants
de deux pères différents. Quand Jules avait 3 ans son père a tué son voisin
d’un coup de couteau devant ses deux jeunes enfants, s’estimant victime

66 L' au tre , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3


d’un complot. Pour ce crime il a fait six ans de prison et il a toujours
refusé les soins. Malgré ses régulières disparitions pour échapper aux
dettes, il garde un contact permanent avec ses deux garçons. Jules est pris
dans le discours du père qui le gratifie matériellement malgré ses faibles
revenus.
Quand je lui ai proposé de construire le récit mythique d’Héphaïstos
avec moi, il m’a raconté son souci : il avait tapé sur une fille à l’école et
il n’avait pas dormi la nuit parce qu’il pensait que son père allait payer.
Selon Jules, « les Sintiens pensaient d’abord aller lui voler le trône
mais après, ils ont décidé de l’admirer. Ils pensaient qu’Héphaïstos avait
fait ça pour son père. »
« Quand ils ont appris que c’était pour sa mère, ils ont pensé qu’il ne
devrait pas faire ça puisqu’elle l’avait abandonné. »
Selon lui, « quand Héra le voit arriver sur l’Olympe, elle pense qu’il
est fou un peu… étant donné qu’elle l’a jeté et qu’elle lui a fait du
mal… Quand Héphaïstos lui offre le trône elle le veut bien… quand
même… et elle dit : "Oh là là, mon chéri…" ».
Mais puisque le mythe nous dit qu’Héra s’est fait coincer et piéger,
« elle se demande d’abord s’il l’avait fait exprès… et elle lui dit : "Je t’en
supplie, aide-moi… demande-moi toutes les faveurs du monde" ».
« Héphaïstos répond : "Je veux que tu avoues à Zeus que tu ne m’as
pas fait toute seule mais avec lui." Elle accepte. »
L’histoire nous dit qu’il demande Aphrodite comme épouse et selon
Jules, Héra lui dit : "D’accord".
« Mais finalement il préfère partir sur terre pour ne plus être seul et,
il épouse une mortelle, "Anna" ».
Sa devise : « Il a épousé Anna, une moche comme lui, et il a construit
un trône pour elle qui était sa femme ».
Analyse du récit de Jules
Jules vit sa famille d’accueil comme des personnes qui vont lui « voler »
le trône, pensant que c’était pour son père. Cette méfiance traduirait une
absence d’affiliation à sa famille d’accueil qui porterait des jugements de
valeur sur le père.
Par les éléments de son anamnèse, nous pouvons faire l’hypothèse que
le père de Jules a une fonction maternelle pour lui. Par sa phrase intro-
ductrice, le garçon ne souhaite pas alourdir les dettes de son père.
La maturation intersubjective ne semble pas être encore possible.
Jules reste lié de façon fusionnelle, sans possibilité de triangulation, à son
père, ne pouvant pas se différencier de lui.
La maturation du moi devrait entraîner la perte du caractère exigeant
et dominant au profit de l’empathie et de l’assimilation des normes
sociales. Or la dynamique évolutive liée aux expériences et à la maturité
du jugement moral n’est pas perceptible chez Jules.

L' au tr e , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3 67


Grandir - Héphaïtos et l’enfant placé

Les blessures narcissiques semblent être importantes et les risques


d’attitudes réactionnelles dans les situations d’échec ou de déception
restent grandes.
Le récit mythique de Mado (11 ans)
Quelques éléments d’anamnèse : Mado est la quatrième enfant d’une
fratrie de six de six pères différents. Sa mère, condamnée pour proxé-
nétisme sur sa fille qui a 18 ans actuellement, a des droits de visites
médiatisées sur ses enfants. Quand Mado avait 5 ans la mère la laissait
avec son frère à leur beau-père qui a abusé d’eux et qui a été condamné.
Ainsi à 7 ans elle a été confiée à une voisine en qualité de tierce personne
de confiance, mais les institutrices ont signalé des faits de maltraitance
et Mado a été accueillie dans une maison d’enfants pendants 18 mois.
Actuellement elle est dans une famille d’accueil.
Le jour où je lui ai proposé d’imaginer de construire avec moi le
mythe d’Héphaïstos, elle m’a confié qu’elle faisait des cauchemars,
mais qu’elle pouvait en parler avec sa psychologue.
Selon Mado, « les Sintiens ont dit : “Qu’il est beau ce trône ! Peux-tu
en faire d’autres pour les donner à ceux qui t’ont élevé ?” Ils pensaient
que c’était pour les Océanides et les autres habitants de l’île. »
« Mais Héphaïstos leur dit que c’était pour son pays et pour son papa
et sa maman Eva.
Quand les Sintiens apprennent que c’était pour Héra, ils ont pensé que
“c’était gentil” ».
Selon Mado, quand Héra le voit arriver sur l’Olympe, « elle est un peu
contente et elle lui dit : “Qu’est-ce que tu fais là ? Pour qui c’est ce trône ?
Pour le papa ?” ».
Héphaïstos répond : « Je t’ai fait un trône, c’est pour toi… »
« Héra dit “merci” et elle se met assise dessus. »
Mais puisque le mythe nous dit qu’Héra s’est fait coincer et piéger, elle
dit : « Pars, pars… »
Héphaïstos répond : « Si je pars, tu ne pourras pas te libérer… »
Héra : « Si tu me libères, tu pourras rester avec nous ».
Héphaïstos, en échange, lui demande : « Excuse-toi de m’avoir jeté
dans la mer… »
L’histoire nous dit qu’il demande Aphrodite comme épouse et, selon
Mado, « Héra dit qu’il faut qu’il demande au jury s’ils sont d’accord pour
donner Aphrodite comme épouse à Héphaïstos. Ceux qui ont choisi la
fille comme déesse de beauté disent : « Oui, à une condition, qu’il ne
fasse plus de pièges » et il l’a épousée ».
Sa devise : « Dieu qui, après avoir été élevé par les autres, a choisi de
vivre dans son pays l’Olympe et les dieux étaient contents de l’avoir
parce qu’il faisait des belles choses ».

68 L' au tre , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3


Analyse du récit de Mado
Mado, dès le début de son récit, fait référence à ses différents place-
ments : « Peux-tu en faire d’autres pour les donner à ceux qui t’ont
élevée ? »
La loyauté vis-à-vis de la famille naturelle est évidente : pour son papa
et sa maman Eva. Il est intéressant de signaler le prénom « Eva » qui
pourrait nous faire penser à Adam et Ève, l’origine du monde judéo-
chrétien. Les parents d’accueil semblent être bienveillants à l’égard des
parents naturels : « C’était gentil ».
L’appréhension de Mado quand la mère la voit est évidente : elle est
« un peu contente ». Mado introduit le père qui est évoqué par la mère,
alors qu’il s’agit d’une famille monoparentale. Par ailleurs elle imagine
des paroles d’excuse de sa part.
Mado est la seule qui donne un point de vue collectif sur la question
de donner Aphrodite comme épouse à Héphaïstos. Elle neutralise ainsi
la toute puissance-maternelle.
Sa devise montre bien la double appartenance de Mado : Héphaïstos
est réhabilité par les Olympiens qui savent l’utiliser pour son art de
faire « des belles choses », qu’il a appris chez les Sintiens.
Conclusion
L’évolution d’un enfant en situation de placement familial peut donc bien
être assimilée à une construction identitaire métisse. À travers son récit
construit autour du mythe d’Héphaïstos, l’enfant illustre sa construction
identitaire et son individualité, en référence à sa filiation et à son affilia-
tion à des degrés divers selon son histoire et ses expériences interactives.
En conclusion, nous analysons les caractéristiques communes impor-
tantes des quatre situations avec celles d’Héphaïstos. Les enfants en
accueil familial, ainsi qu’Héphaïstos, sont des êtres exposés par les
facteurs suivants :
- la monoparentalité.
Souvent la famille naturelle des enfants en placement familial est
centrée sur la mère qui en est le pilier économique par les allocations ou
pensions diverses. Les compagnons, pères ou beaux-pères, sont tempo-
raires, souvent marginaux, et ils ont peu de contact avec leurs enfants.
Jules est une exception puisqu’il a seulement son père, mais ce dernier
a une fonction peu structurante.
Les parents restent souvent dans un fonctionnement opératoire par
lequel ils tentent de prouver aux travailleurs sociaux qu’ils font tout
pour l’enfant. Pour beaucoup d’enfants placés, le mot « maman » est
tabou et par d’autres, il en est fait un usage irraisonné qui sonne comme
une revendication.
Devereux explique bien l’existence de la société matrilinéaire préhel-
lénique et la monoparentalité où la composante de l’identité paternelle ne
comptait pas pour essentielle.

L' au tr e , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3 69


Grandir - Héphaïtos et l’enfant placé

- les multiples séparations : des familles naturelles aux foyers


d’internat, des foyers d’internat aux familles d’accueil, des familles
d’accueil aux familles naturelles,… de l’Olympe aux Océanides, des
Océanides aux Sintiens.
Ces séparations et ruptures, qui sont souvent trangénérationnelles,
entraînent des difficultés du lien – le lien constituant la représentation de
l’autre pendant son absence. S’il n’est pas bien tissé dès l’enfance, il
évoluera de façon insatisfaisante. Un enfant peut se détacher d’un parent
si ce dernier a été « acceptable ». Inversement, un enfant ne peut se
séparer de ses parents s’il ne peut pas penser à eux de manière positive
hors de leur présence. Le lien, c’est accepter l’autre tel qu’il est.
- la maltraitance physique et/ou psychique.
Les enfants en placement familial sont des enfants exposés pour
diverses raisons, placés et déplacés précocement, adultérins, non-désirés,
handicapés, nés de parents à risque fragiles psychologiquement et ayant
subi eux-mêmes des violences, des séparations, nés dans un environne-
ment social à risque avec promiscuité, isolement, transplantation,
pauvreté culturelle…
- les difficultés pour construire de façon harmonieuse une identité
« métisse », car il y a des difficultés dans la transmission.
La défaillance de transmission bloque ou rend impossible l’inscription
des enfants dans leur filiation, obstrue leur inscription dans la double
appartenance et complexifie les processus identitaires.
Ils subissent un vrai déracinement, celui qui dans le langage absentifie,
exclut un être de son histoire et, par le silence, enferme l’enfant dans un
monde auquel peu de choses le rattachent. Ainsi, par l’absence de racines
symboliques, certains enfants crient leur haine ou leur rejet de leur
famille. Mais nous savons que ce genre de cris ou de vengeances (cf. le
trône d’Héra) correspond à une plainte. Pour cela nous restons vigilante
pour ne pas se voir reprocher par l’enfant lui-même d’avoir dit du mal
des parents ou de l’un d’eux.
L’attachement excessif ou la loyauté sont des phénomènes complexes
et illogiques qui renvoient à la gestion de sentiments souvent contradic-
toires pour ceux qui l’ont abandonné, négligé ou maltraité.
- configuration évolutive de la construction identitaire
Serge Gunzinski (1999 : 44) explique que les éléments antagonistes se
présentent « comme les deux faces d’une même médaille », que rien n’est
incompatible ni inconciliable même si le mélange est parfois complexe
et douloureux. Les enfants, même s’ils ont vécu des moments traumati-
ques, arrivent à se reconstruire à travers les remaniements perpétuels et
à concilier les multiples appartenances qui sont les leurs.
Nous rappelons que l’identité métisse se fait dans une configuration
mouvante et même changeante « en fonction des exigences internes et du
moment de sa vie » (Moro 2002).

70 L' au tre , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3


Notre travail est donc comme une photographie qui donne des
éléments actuels et non forcément définitifs.
Condensé des différentes version du mythe d’Hephaïstos
Nous savons que la pensée mythique fonctionne de telle manière que
quiconque tente de l’utiliser sans se doter au préalable d’une méthodologie
permettant d’en démontrer la structure est toujours capturé par le mirage
du sens. « Interpréter » un mythe conduit alors nécessairement, à l’insu de
l’« interprète », à la production d’une nouvelle variante de ce mythe.
Nous n’avons pas échappé à cette éventualité et nous avons certaine-
ment contribué à la construction de nouvelles variantes du mythe
d’Héphaïstos. Nous l’avons nommé dieu du placement familial alors
qu’il est dieu des volcans. Nous avons rendu le mythe vivant et tant qu’un
mythe est vivant, il produit des variantes.
Si on avait donné la parole aux mères des enfants accueillis, la version
du mythe aurait été différente. Les anamnèses sont aussi des construc-
tions qui varient selon les interlocuteurs et les personnes impliquées
dans les récits.
Ici nous proposons un condensé des différentes versions antiques.
Nous avons tenté de construire une autre version de l’histoire et de la vie
d’Héphaïstos en faisant parler Héra. Cette version est basée sur les
éléments que Marie Delcourt expose dans le chapitre « Enfances
d’Héphaïstos » (1982 : 29-47).
Héra raconte :
« Ta naissance est un mystère ; enceinte de Zeus avant notre mariage
alors que je vivais chez mes parents, j’ai déclaré, afin de sauver les
apparences, que je t’ai conçu seule sans père (d’ailleurs les habitants de
Naxos, selon les rites de la progamie, ont prévu que la jeune fille devait
partager son lit avant ses noces avec son fiancé) ; ils font ça pour me
couvrir.
Mais dans le reste de la Grèce, c’est une idée qui ne passe pas facile-
ment. Mais bon… À la naissance, tu n’étais pas infirme, je t’ai confié à
Cédalion à Naxos pour qu’il t’élève à l’écart, ce qui a sauvé ma réputa-
tion. La déesse de la fidélité du mariage ne pouvait pas avoir enfanté
avant d’être mariée. Et puis tu sais bien, l’éducation à l’étranger a
toujours existé, tu étais destiné à être dieu, dieu du placement familial,
alors il fallait bien que tu expérimentes cette vie… Cédalion t’a appris le
travail du bronze…
L’infirmité, c’est ton père qui te l’a causée. Rappelle-toi, tu étais venu
un jour nous rendre visite et être provisoirement hébergé sur l’Olympe2.

2. Homère, L’Iliade, chant 1 : « Résigne-toi, mère, quoi qu’il t’en coûte. Que je ne te vois pas
de mes yeux, toi que j’aime, recevoir des coups… Une fois déjà, j’ai voulu te défendre : Zeus
m’a pris par le pied et lancé loin du seuil sacré. Tout le jour je voguais ; au coucher du soleil,
je tombais à Lemnos ; il ne me restait plus qu’un souffle… Là, les Sintiens me recueilli-
rent… ».

L' au tr e , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3 71


Grandir - Héphaïtos et l’enfant placé

Ce jour-là, tu as voulu me protéger au cours d’une querelle qui


m’opposait à ton père Zeus… Il t’a donc projeté du haut de la maison et
précipité dans les airs ; tu as atterri à Lemnos. Les Sintiens t’ont accueilli,
soigné et t’ont enseigné la magie et la forge… C’est pour cela que tu as
deux métiers appris des humains, chose que nous, tes parents, n’avons
pas…
La scène traumatisante que tu as vue a dû te persécuter plus que ton
handicap : pour me châtier d’avoir voulu faire du mal à Héraclès (l’enfant
qu’il a fait avec sa maîtresse Alcmène), il m’a suspendue à un pic de
l’Olympe par les chevilles, après avoir attaché une enclume à chaque
poignet.
À quoi rêves-tu parfois ? Ah oui ! tu m’as déjà parlé de ce rêve ;
pendant neuf ans, ou neuf mois, tu as été accueilli par deux Océanides qui
t’ont appris, dans une grotte sous-marine, l’art de forger des ouvrages…
Voilà maintenant que tu t’inventes une troisième famille d’accueil,
comme si deux ne suffisaient pas…
Si cela se trouve, ce sont ces deux femmes-là qui t’ont appris les gros
mots et les ruses… 3
Mais rassure-toi, mes parents, le grand-père Chronos et la Grand-
mère Rhéa, voulaient tout d’abord un garçon à ma place pour le
surnommer Héros, mais pas de chance pour eux, j’étais une fille et ils
m’ont appelée Héra. C’était pendant la guerre entre les Dieux et les
Titans et mes parents, pour me sauver, m’ont confiée à la Titanide Thétis
(celle dont tu rêves) et à son mari l’Océan, et c’est eux qui m’ont élevée.
Le placement familial est ancien comme le monde, d’ailleurs Thétis
était la nourrice exemplaire, elle a eu 3 000 filles : les Océanides… ».

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Eliade M. Aspects du mythe. Paris : Gallimard, Coll. « Folio/Essais » ; 1963.

3. Propos qui sont souvent tenus par les parents naturels contre les parents d’accueil.

72 L' au tre , Cliniques, cultures et sociétés, 2007, Vol. 8, n°3


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Sibony D. Entre-deux l’origine en partage, La couleur des idées. Paris : Le
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RÉSUMÉ
Héphaïstos et l’enfant placé : récits de migrations intérieures
Le placement familial en tant que processus complexe est une situation de « migration
intérieure » d’une famille à une autre, favorisant une construction identitaire métisse.
Cette construction identitaire est illustrée par les récits imaginaires des enfants autour du
mythe d’Héphaïstos qui fût un dieu olympien (immortel par sa filiation) élevé par des
mortels.
Mots-clés :
Identité, placement familial, mythe, Héphaïstos, migration.
ABSTRACT
Hephaestus and the fostered child : stories of inward migrations
Fostering as a complex process is a situation of “inward migration” from one family to
another, which tends to lead to a cross-cultural identity construction. This identity cons-
truction is illustrated in imaginary stories told by children about the myth of Hephaestus,
an Olympian god immortal by lineage and raised by mortals.
Keywords :
Identity, fostering, myth, Hephaestus, migration.
RESUMEN
Hefaistos y el niño acogido : relatos de migraciones interiores
El acogiomiento familiar entendido como un proceso complejo es una situación de
« migración interior » en la que, de una familia a otra, se favorece una construcción iden-
titaria mestiza. Esta construcción identitaria viene ilustrada por los cuentos imaginarios
de los niños y niñas en cuanto al mito de Hefaistos que fue un dios del Olimpo (inmor-
tal debido a su filiación) educado por los mortales.
Palabras claves :
Identidad, acogimiento familiar, mito, Hefaistos, migración.

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