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338 LES GRANDS ARRi· r-, DI LA COUR SLPRi'~H' /)I,~ Él ATS.

UNI~ 22

le désir de certains États dc conserver l'homogénéité de certaines unités terr't


riales. En faisant de la précision mathématique un critère décisif de la justl.a.
électo:ale, 1a C. our a certes donné '. m,d'Ice. dl'e a representatio Poli.
on ne un prermer ICe
tique Juste (fa/l'), mais beaucoup lUI reprochent d avoir voulu en faIre Un n critè
exclusif. Sa rigueur aurait favorisé des pratiques de charcutage électoral des~~
nées à équilibrer les effets abrasifs de la précision mathématique, pratique
auxquelles elle n'a pas été en mesure de répondre aussi bien qu'elle ne l'avai~
fait dans les années 1960, dans la foulée de Baker v. Carl', comme en témoigne
23
la décision du 30 juin 1986, Davis v. Bandemers .
LA DIFFAMATION DES PERSONNAGES OFFICIELS

New York Times Co. v. Sullivan

376 U.S. 254 (9 mars 1964)

FAITS

t Le 29 mars 1960, le New York Times publia un communiqué de pleine


t-ge (inséré à compte d'auteur) intitulé: Heed Theil' Raising Voires (« Enten-
dez leurs clameurs qui montent! »). Le texte rendait compte de diverses actions
menées en faveur des droits et libertés des Noirs dans les États du Sud et il
lançait un appel à contributions. En particulier, il rapportait qu'au cours d'une
lII8Ilifestation à Montgomery (Alabama), les étudiants avaient chanté « Mon
Pays, c'est Toi que je Chante» (ancien chant patriotique), que neuf étudiants
avaient été exclus de l'Université pour avoir été les leaders de la révolte, que
le restaurant universitaire avait été cadenassé pour tenter de soumettre les étu-
diants par la faim, qu'on y avait refusé de servir des étudiants de couleur,
que des policiers armés de fusils de chasse et de bombes lacrymogènes avaient
encerclé le campus et, enfin, que Martin Luther King avait été arrêté sept fois,
pour excès de vitesse, vagabondage et autres délits similaires, qu'il avait été
inculpé de parjure, ce qui l'exposait à dix ans de prison, et que sa maison
avait été bombardée, manquant de tuer sa femme et ses enfants. À des degrés
divers, toutes ces affirmations étaient fausses ou grossièrement exagérées.
Quoique non nommément cité, L. B. Sullivan, l'un des trois commissaires
élus de la ville de Montgomery chargé du maintien de l'ordre, attaqua le New
York Times en diffamation au motif que le journal avait discrédité les services
de police dont il avait la responsabilité. En première instance, le jury lui donna
raison et lui accorda 500 000 S de dommages-intérêts, et le jugement fut
COnfirmé par la cour suprême de l'État. Le New York Times se pourvut devant
la Cour suprême des Etats-Unis qui, à l'unanimité, renversa le jugement de
la COur d'Alabama au nom des dispositions du Premier amendement qui garan-
tissent la liberté d'expression.
340 LES (;KANDS ARR(,TS Ill' LA COUR SUI'KI~MI, DES ETAlS-UNIS 23 23 NI'II YIJUf.: TI,\//'s c« v. SI'1 L/I'MI 341

2 OPINION DE LA COUR diffamatoires. Ces décisions n'épuisent pas notre examen en l'espèce. Aucun
(Brennan, juge) deSarrêts que nous avons rendus n'a validé les lois qui retiennent la diffamation
pour sanctionner la critique de la conduite publique des personnes investies
Dans cette affaire, nous devons décider, pour la première fois, des limites de charges officielles. Le dictum de l'affaire Pennekamp v, F/orida, 328 U.S.
que les protect!ons constitutionnelles des libertés d'expression et de presse 331, 348-349, selon lequel "lorsque les déclarations constituent une diffama-
imposent à un Etat dans l'exercice de son pouvoir d'accorder des dommages_ tiOn, le juge qui en est victime dispose, comme toute personne investie de
intérêts à un personnage officiel qui poursuit en justice pour diffamation ceux fonctions publiques, d'une action en dommages et intérêts pour libelles" ne
qui ont tenu des propos critiquant sa conduite publique [...) préjugeait en rien de la constitutionnalité de la réparation qui peut être accordée
aux personnes investies d'une charge officielle, Dans l'affaire Beauharnais v.
Illinois, 343 U.S. 250, la Cour accepta que la loi pénale de l'Illinois sur la
diffamation puisse valablement s'appliquer à une publication considérée comme
Il tout à la fois diffamatoire pour un groupe racial et ce susceptible de causer des
troubles à l'ordre public". Mais la Cour prit soin de préciser qu'elle" retenait
D'après la loi d'Alabama, applicable au cas d'espèce, une publication est et se réservait le pouvoir de déclarer la nullité de tout acte qui empièterait sur
« diffamatoire en elle-même" si les mots" ont pour but de causer un dommage la liberté d'expression sous prétexte de sanctionner une diffamation" ; car" les
à une personne [...) en attaquant sa réputation" ou "en l'exposant au mépris personnalités publiques sont, pour ainsi dire, dans le domaine public", et que
puouc »: la cour de première instance a estimé que ce standard était atteint «la discussion ne peut être refusée, ni le droit comme le devoir de critiquer
lorsque les mots sont de nature à " porter préjudice à la personne dans l'exer- étouffé -, id., p. 263-264, et n.18. Dans la seule affaire où la question des limites
cice de sa charge, en lui imputant une mauvaise gestion, ou un manque d'inté- que la Constitution impose au pouvoir d'accorder des dommages-intérêts pour
grité dans l'exercice de ses fonctions officielles, ou une trahison de la confiance diffamation à une personne investie d'une charge officielle s'est déjà posée, la
du public ... ". Le jury doit arriver à la conclusion que les mots mentionnent et Cour fut également partagée et la question ne fut pas tranchée, Schenectady
visent le plaignant, mais lorsque le plaignant est un personnage public officiel, Union Pub. Co. v. Sweeney, 316 U.S. 642. Nous ne sommes liés dans la
sa place dans la hiérarchie gouvernementale suffit pour prouver que sa réputa- présente affaire par aucun précédent, ni aucune politique qui nous obligerait
tion est atteinte par les commentaires discréditant l'administration dont il a la à accorder plus de poids au terme "libelle" que nous n'en avons donné à
charge. Une fois établi "le caractère diffamatoire du libelle", le défendeur n'a d'autres" simples étiquettes" du droit des États, N.A.A.C.P. v. Button, 371
aucun moyen de défense contre les faits tels qu'il les a rapportés, sauf s'il U.S. 415, 429. Tout comme les termes insurrection, outrage à la Cour, incitation
réussit à persuader le jury qu'ils sont vrais dans leurs moindres détails, A/abama à commettre des actes illicites, trouble à l'ordre public, obscénité, sollicitation
Ride Co. v. Vance, 235 Ala. 263, 178 So. 438 (1938) ; Johnson Pub/ishing Co. de conseils juridiques, et diverses autres formules qui musellent l'expression
v. Oa vis , 271 Ala. 474, 494-495, 124 So. 2d. 441, 457-458 (1960). Le privilège et qui ont été attaquées devant la Cour, la diffamation pour libelle ne peut
qui l'autorise à qualifier de " commentaires impartiaux" l'expression d'opinions prétendre à aucun talisman d'immunité au titre des limites constitutionnelles.
personnelles dépend de la véracité des faits sur lesquels ces commentaires Il faut l'évaluer à l'aune des standards qui satisfont au Premier amendement.
sont fondés, Parsons v. Age-Hera/d Pub/ishing Co., 181 Ala. 439, 450, 61 So,
345, 350 (1913). À moins qu'il ne puisse prouver et démontrer que les faits
4 Il y a déjà longtemps que notre jurisprudence a établi le principe général
selon lequel la libre discussion des questions publiques est garantie par le
rapportés sont vrais, le défendeur doit verser des dommages-intérêts compen-
Premier amendement. Cette garantie constitutionnelle, avons-nous dit, "a été
satoires, qui peuvent être accordés sans même qu'un préjudice financier soit
conçue pour assurer une libre interaction entre les idées en vue de favoriser
prouvé. La condamnation à des dommages-intérêts punitifs semble subordon-
les changements politiques et sociaux désirés par le peuple", Roth v. United
née à la preuve d'une malice avérée de la part du journaliste et le défendeur
States, 354 U.S. 476, 484. "Assurer la possibilité d'une libre discussion poli-
peut, dans tous les cas, prévenir une telle sanction par une rétractation selon
tique de manière à ce que le gouvernement reste à l'écoute et réactif à la
les conditions posées par la loi. De bonnes intentions et la croyance dans la
volonté du peuple et que les changements puissent s'opérer par des moyens
véracité des faits ne suffisent pas pour écarter le soupçon de malice; elles ne
légaux, possibilité qui est vitale à la sûreté de la République, est un principe
sont pertinentes (à condition que le jury décide d'en tenir compte) que pour
fondamental de notre système constitutionnel", Stromberg v. Ca/ifomia, 283
réduire le montant des dommages-intérêts accordés à titre de dommages puni-
U.S. 359, 369. "C'est un privilège chéri de tout Américain que celui de pouvoir
tifs, Johnson Pub/ishing Co. v, Oavis, supra, 271 Ala., p. 495, 124 So. 2d., dire tout ce qu'il pense à propos de toutes les institutions publiques, même
p.458,
si cela n'est pas toujours fait avec bon goût", Bridges v. Ca/ifomia, 314 U.S.
La question qu'il nous incombe de trancher est la suivante: ce système de 252, 270, et cette faculté est ouverte aussi bien quand il s'agit" d'énergique
responsabilité, tel qu'il s'applique à l'action intentée par une personne investie propagande" que de "discussion abstraite -. N.A.A.C.P. v. Button, 371 U.S.
d'une charge officielle contre les critiques dirigées contre sa conduite publique, 415, 429. Le Premier amendement, a dit le juge Learned Hand, "présuppose
porte-t-il atteinte à la liberté d'expression et de la presse garantie par les Pre- qU'il y a plus de chances que les bonnes conclusions émergent d'un concert
mier et Quatorzième amendements, fait de multiples voix que du choix autoritaire de l'une d'entre elles. Pour beau-
3 Le défendeur s'appuie largement, comme le firent les cours de l'Alabama, sur coup, ceci est, et sera toujours, une folie; mais c'est là-dessus que nous avons
nos décisions qui ont dit que la Constitution ne protégeait pas les publications fait le pari de perdurer », United States v. Associated Press, 52 F. Supp. 362,
342 Lb URA'DS ARRi:TS DI- LA COL:R SL:rRl:MI· DI:S EIA1S·UNIS 23 23 NH\ YORK TIMFS Co. v SUI L/I'II,\ 343

372 (D.C. S. D. N. Y. 1943). Le juge Brandeis a donné à ce principe sa formula_ Que des déclarations erronées soient inévitables dans un débat libre et qu'il
tion classique dans son opinion individuelle en l'affaire Whitney v. California faille les protéger de manière à ce que la liberté d'expression ait" l'espace pour
274 U.S. 357, 375-376 : ' respirer" dont elle a " besoin ... pour survivre ", N.A.A.CP. v. Button, 371 U.S.
"Ceux qui ont conquis notre indépendance pensaient [...) que le débat Sur les 415, 433, c'est ce qui a été reconnu par la cour d'appel de circuit du district
affaires de la Cité était un devoir politique; et qu'il devait être un principe fcnda. de Columbia dans l'affaire Sweeney v. Patterson, 128 F.2d. 457, 458 (1942),
mental du système américain de gouvernement. Ils connaissaient les risques aux- certiorari refusé, 317 U.S. 678. Le juge Edgerton lut l'opinion d'une cour una-
quels toutes les institutions humaines doivent faire face. Mais ils savaient que nime quand il confirma le rejet d'une action en diffamation intentée par un
l'ordre ne prospère pas en agitant seulement la peur de la répression pour qui- membre du Congrès sur la base d'un article paru dans un journal et qui l'accu-
conque le troublerait; qu'il est dangereux de décourager la pensée, l'espoir et sait de s'être opposé à une nomination judiciaire par antisémitisme. Il déclara:
l'imagination; que la peur nourrit la répression; que la répression appelle la haine· " Les jugements qui déclarent la responsabilité [des auteurs d'articles) engagée
que la haine est une menace pour la stabilité des gouvernements; que le chemi~ pour avoir rendu compte de manière erronée du comportement politique de per-
vers la sûreté consiste à laisser ouverte la possibilité de débattre des maux allégués sonnages investis de charges officielles illustrent la théorie aujourd'hui obsolète
et des remèdes proposés; et que la solution adéquate contre de mauvais conseils selon laquelle les gouvernés ne doivent pas critiquer ceux qui les gouvernent [...)
est d'attendre que de bons conseils les écartent. Leur foi dans le pouvoir de la L'intérêt du public l'emporte ici sur celui de l'appelant ou de toute autre personne.
raison pour débattre des affaires publiques les a conduits à exclure le silence La protection du public n'exige pas seulement le débat, mais aussi l'information.
imposé par le droit - l'argument d'autorité dans sa pire expression. Leur connais- C'est tous les jours que les membres du Congrès se voient imputer des faits ou
sance de la tyrannie que peuvent à l'occasion exercer les majorités de gouverne- des points de vue que des gens très respectables approuvent et que d'autres
ment les a conduits à amender la Constitution de manière à garantir la liberté condamnent. Compte tenu de la manière dont les idées se forment et cheminent
d'expression et 'de réunion". dans le cerveau humain, les erreurs factuelles sont inévitables ... Tout élargissement
du champ d'application de la diffamation réduit d'autant le champ du libre débat ».
5 Dans ces conditions, nous devons considérer cette affaire avec en arrière-
fond une tradition nationale de profond attachement au principe selon lequel • Pas plus que l'erreur factuelle, l'atteinte à la réputation de personnages offi-
le débat sur les questions d'intérêt public doit être libre, vigoureux, largement ciels ne justifie la répression d'une expression qui, sans cela, serait libre. Lors-
ouvert et pouvoir éventuellement inclure des attaques véhémentes, caustiques que des juges sont en cause, cette Cour a jugé que le souci de la dignité et
et parfois cinglantes contre des membres du gouvernement et des personnes de la réputation du pouvoir judiciaire ne justifie pas qu'on qualifie d'outrage à
investies d'une charge officielle, v. Terminiello v. Chicago, 337 U.S. 1, 4; De la cour la critique d'un juge et du jugement qu'il a rendu, Bridges v. Califomia,
Jonge v. Oregon, 299 U.S. 353, 365. L'article en cause, en tant qu'expression 314 U.S. 252. Ceci reste vrai même si la critique contient des" demi-vérités"
de griefs et de protestations sur l'une des plus importantes questions d'intérêt et des" fausses informations ». Pennekamp v. Florida, 328 U.S. 331, 342, 343,
public de notre temps, semble certainement de nature à pouvoir bénéficier de n. 5, 345. Une répression ne peut être justifiée, pour autant que cela soit
la protection constitutionnelle. Le problème est de savoir si la fausseté de cer- possible, que par un danger manifeste et pressant d'obstruction de la justice,
taines de ses assertions concernant les faits et la prétendue diffamation du v. aussi Craig v. Harney, 331 U.S. 367; Wood v. Georgia, 370 U.S. 375. Si
défendeur lui font perdre cette protection. les juges doivent être traités comme "des hommes de fortitude, capables de
Les interprétations autorisées des garanties du Premier amendement ont tou- SUrvivre en des temps difficiles -, Craig v. Harney, supra, 331 U.S., p. 376, la
jours refusé qu'on en conditionne l'application à un test de vérité - qu'il soit même chose doit être sûrement vraie des autres personnes investies d'une
mis en œuvre par les juges, le jury ou des membres de l'administration - charge officielle, telles que les commissaires municipaux élus. La critique de
surtout s'agissant d'un test qui ferait peser la charge de la preuve de la vérité leur conduite officielle ne perd pas sa protection constitutionnelle simplement
sur l'orateur. Cf. Speiser v. Randall, 357 U.S. 513, 525-526. La protection parce qu'il s'agit d'une vraie critique qui cherche à ternir leur réputation.
constitutionnelle ne dépend pas de " la vérité, de la popularité, ou de l'utilité
sociale des idées et opinions exprimées », N.A.A.C.P. v. Button, 371 U.S. 415, Si ni une erreur de fait, ni un contenu diffamatoire ne suffisent à priver la
critique d'une conduite officielle de sa protection constitutionnelle, la combinai-
445. Ainsi que l'a dit Madison: " L'utilisation correcte de toute chose s'accom-
pagne inévitablement d'un certain degré d'abus; et cela n'est jamais plus vrai SOn de ces deux éléments est tout aussi inefficace. Telle est la leçon à tirer
qu'en ce qui concerne la presse. " 4 Elliot's Oebates on the Federal Constitution de la grande controverse qui eut lieu à propos de la loi relative à la sédition
(Sedition Act) de 1798, 1 Stat. 596, qui fut la première à cristalliser une
(1876), p.571. Dans l'affaire Cantwell v. Connecticut, 310 U.S. 296, 310, la Cour
COnscience nationale sur ce que signifiait exactement le Premier amendement.
a déclaré:
D'après cette loi, le fait pour" toute personne d'écrire, imprimer, déclarer ou
" Dans le domaine de la foi religieuse comme dans celui des opinions politiqueS,
PUblier ... tout écrit mensonger, diffamatoire et malveillant ou des écrits dirigés
de vives divergences peuvent surgir entre individus. Dans les deux cas, les prin-
COntre le gouvernement des États-Unis, ou l'une des chambres du Congrès ... ,
cipes de l'un peuvent sembler de grossières erreurs à l'autre. Pour rallier autrui à
OU le Président ... , avec une intention diffamatoire ... ou de les exposer, ou l'un
ses vues, l'orateur recourt parfois, on le sait, à l'exagération, à la diffamation
d'hommes qui ont été ou sont encore importants dans l'église ou dans l'État, ou OU l'autre d'entre eux, au mépris ou au déshonneur; ou d'exciter contre eux,
même à des affirmations mensongères. Toutefois, à la lumière de l'histoire, les OU l'un ou l'autre ou n'importe lequel, la haine du bon peuple des États-Unis"
hommes de cette Nation ont décrété qu'en dépit des probables excès et abUS, ~stituait un crime, passible d'une amende de 5 000 $ et de cinq ans de
ces libertés sont dans le long terme essentielles au jugement éclairé et au bon ~SOn. La loi permettait à l'accusé de se défendre en invoquant l'exception
choix des citoyens d'une démocratie". tirée de la véracité de ses propos et elle prévoyait que les jurés devaient être
344 Lf's (;RANUS ARIÙ,TS Ill' L-\ COUR surRLME DES ETA rs-UNIS 23 23 NI-II YURK TIMES Co. V. SULI./VM\ 345

juges tout à la fois du droit et des faits. En dépit de ces réserves, JefferSon def1te du juge Holmes, à laquelle se joignit le juge Brandeis dans l'affaire
et Madison condamnèrent de toute leur force la loi pour son inconstitutionnalité. Abrams v. United States, 250 U.S. 616, 630; l'opinion dissidente du juge Jack-
Dans les célèbres résolutions de Virginie adoptées en 1798, l'Assemblée géné- son dans l'affaire Beauharnais v. Illinois, 343 U.S. 250, 288-289 ; Douglas, The
rale de Virginie déclara solennellement : Right of the People (1958), p. 47. Ces points de vue traduisent le large consen-
"Qu'elle s'élève avec force contre les violations évidentes et très graves de la SOS existant sur l'incompatibilité de cette loi avec le Premier amendement en
Constitution commises dans les deux dernières lois sur les étrangers et la sédition raison des restrictions qu'elle imposait aux critiques du gouvernement et des
adoptées par le Congrès au cours de sa dernière session ... Avec la loi sur I~ personnes investies de charges officielles.
sédition, le Congrès exerce un pouvoir qui ne lui a pas été délégué par la Constitu- L'argument du défendeur selon lequel les limites constitutionnelles qui ressor-
tion, mais qui, au contraire, lui a été expressément et formellement interdit par tent implicites de toute l'histoire. de la loi sur la sédition, ne s'appliqueraient
l'un des Amendements à ce texte - pouvoir qui, plus que n'importe quel autre qu'au Congrès, mais non aux Etats, n'est d'aucun poids. Il est vrai que le
doit susciter l'alarme de tous, parce qu'il est dirigé contre le droit de critiquer le~ Premier amendement ne visait à l'origine que l'action du gouvernement fédéral
hommes politiques et les mesures qu'ils prennent, et contre le droit des citoyens et que Jefferson, pour sa part, bien que niant le pouvoir du Conqrès «de
de communiquer librement entre eux à leur sujet, droits qui ont toujours été contrôler la liberté de la presse ", reconnaissait un tel pouvoir aux Etats. Mais
regardés jusqu'ici à juste titre comme la seule garantie effective de tous les autres
l'adoption du Quatorzième amendement et l'application aux États des restric-
droits ", 4 Elliot's Debates, supra, pp. 553-554.
tiOns du Premier amendement supprimèrent cette distinction, v. par exemple,
Madison prépara le Rapport qui venait au soutien de la critique de la loi. Gitlow v. New York, 268 U.S. 652, 666; Schneider v. State, 308 U.S. 147,
La prémisse en était que la Constitution avait créé une forme de gouvernement 160; Bridges v. California, 314 U.S. 252, 268; Edwards v. South Carolina, 372
selon laquelle «le peuple, et non le gouvernement, possède la souveraineté
U.S. 229, 235.
absolue ». La structure du gouvernement a été fondée sur un fractionnement
du pouvoir qui porte témoignage de la méfiance du peuple envers toute • Ce qu'un État ne peut pas constitutionnellement réaliser par le biais d'une
concentration de pouvoir et même le pouvoir en tant que tel à tous les niveaux. loi pénale, il ne peut pas le faire par des lois civiles sur la diffamation. La crainte
Ce système de gouvernement était « complètement différent" de celui du gou- que soient accordés des dommages-intérêts en vertu d'une règle semblable à
vernement britannique où la Couronne est souveraine et le peuple sujet. « Au vu celle invoquée en l'espèce par les cours de l'Alabama, peut être sensiblement
de circonstances si différentes, n'est-il pas naturel et nécessaire -. demandait-il, plus inhibitrice que la crainte de poursuites en vertu d'une loi pénale, v. City
ec qu'un degré différent de liberté dans la pratique de la presse soit envisagé? " of Chicago v. Tribune Co., 307 III. 595, 607, 139 N.E. 86, 90 (1923). Ainsi, en
4 Elliot's Debates, p. 569-570. Avant cela, lors d'un débat à la Chambre des Alabama, «toute personne qui prononce, écrit ou imprime des accusations
représentants, Madison avait déclaré : «Si nous nous référons à la nature du erronées et malveillantes de nature à constituer un acte de félonie ou tout
gouvernement républicain, nous constaterons que c'est le peuple qui détient autre délit condamnable et impliquant une turpitude morale ", s'expose à des
le pouvoir de censurer le gouvernement et non le gouvernement qui peut l'exer- poursuites pénales en vertu de la loi sur la diffamation et, le cas échéant, à
cer contre le peuple -, 4 Annals of Congress, p. 934 (1974). De l'exercice de une amende n'excédant pas 500 $ ainsi qu'une peine de prison de six mois.
ce pouvoir par la presse, son rapport disait: " Dans chaque État et probable- Une personne accusée d'avoir violé cette loi est présumée bénéficier des garan-
ment dans [toute] l'Union, en débattant des talents et des décisions des ties normales de la procédure pénale comme l'exigence d'une mise en accusa-
hommes publics sous toutes les coutures, la presse a [toujours] exercé une tion et le rassemblement de preuves qui doivent permettre d'établir l'infraction
liberté qui ne s'est pas enfermée dans les strictes limites de la common law. « au-delà de tout doute raisonnable », Mais, dans une action civile, le défendeur
C'est sur ces prémisses que la liberté de la presse est fondée; c'est sur ce n'a pas ces garanties. Ce qui a été accordé en l'espèce - sans qu'il y ait eu
même principe qu'elle repose ... " 4 Elliot's Debates, p. 570. Pour Madison, le besoin de prouver une perte financière - est mille fois plus important que
droit à la libre discussion de la gestion des affaires publiques par les personnes l'amende maximale prévue par la loi pénale de l'Alabama et cent fois plus
investies d'une charge officielle était un principe fondamental de la forme améri- important que celle prévue par la loi sur la sédition. De plus, comme il n'existe
caine de gouvernement. pas de règle non bis in idem applicable aux actions civiles, le jugement attaqué
La loi sur la sédition (Sedition Act) n'est jamais venue devant la Cour, mais n'est pas le seul susceptible d'être prononcé contre les requérants pour la
sa validité a été jugée par le tribunal de l'histoire. Les amendes qui avaient même publication. Indépendamment du point de savoir si un journal peut sur-
été imposées au titre de cette loi furent remboursées par le Congrès, au motif vivre à une succession de jugements de ce genre, le fait est que museler par
qu'elles étaient inconstitutionnelles. Dans un rapport au Sénat présenté le la crainte et la retenue ceux qui veulent donner la parole à la critique publique
4 février 1836, Calhoun affirma que « personne ne doutait à présent" de son ne crée pas une atmosphère favorable au développement des libertés du Pre-
inconstitutionnalité. Le Président Jefferson gracia ceux qui avaient été déclarés mier amendement. Le droit civil de l'Alabama sur la diffamation pour libelles
coupables et punis en vertu de cette loi et fit rembourser les amendes. Il Constitue à l'évidence « une forme de réglementation qui fait courir aux libertés
déclara à cette occasion : «J'ai amnistié toutes les personnes qui ont fait protégées des risques sensiblement plus grands que ceux découlant de l'appli-
l'objet de sanctions ou de poursuites en vertu de la loi sur la sédition car je cation de règles pénales -. Bantam Books, Inc. v. Sullivan, 372 U.S. 58, 70.
considérais, et considère toujours, que cette loi est frappée d'une invalidité La possibilité, admise par la loi de l'État, de se défendre en invoquant la
aussi absolue et manifeste que celle qui entacherait une loi du Congrès qui véracité des faits ne suffit pas à la rendre constitutionnelle. Pouvoir défendre
nous ordonnerait de tomber à genoux et d'adorer une image en or ". Certains des affirmations erronées, faites de bonne foi, est aussi essentiel, en l'espèce,
d'entre nous ont également reconnu l'invalidité de cette loi, v. l'opinion dissi- que la preuve d'une connaissance coupable l'est pour valablement condamner
346 Lrs C;KAr-.Il~ AKRf:TS ni: LA COI R Sl PRf \11' f)I·S El Al ~·Ur-.IS 23 23 Ni·11 YrJRi: r/Al/'S Co v. $UI.LlI·AI\' 347

un libraire en possession d'écrits obscènes destinés à la vente comme nou llégation de la fermeture du restaurant universitaire, il avait pensé que l'article
en avons jugé dans l'affaire Smith v. California, 361 U.S. 147. Nous avons alorS .• "en grande partie exact ». Rien dans cette affirmation ne justifie sur le
déclaré: s constitutionnel la conclusion de la cour suprême de l'Alabama selon
"Si le libraire est tenu pénalement responsable [des livres qu'il vend] sans qU'l Ile cette déclaration aurait constitué" une ignorance désinvolte de la faus-
en connaisse le contenu, ... il aura tendance à limiter la vente des livres à ceu~ 'é de l'article [quiJ ne pouvait que faire ressortir au jury la mauvaise foi
qu'il aura lus; il en résulte que la loi d'Etat (sous examen) restreint la distribution 'T1mes et la malveillance qu'on pouvait en inférer », La déclaration du secré-
de littérature constitutionnellement protégée aussi bien que celle de littérature obs- n'indique pas de malice au moment de la publication. Même si l'article
cène ... Et la charge qui pèse sur le libraire pèse aussi sur le public car restreindre ,jtait pas «en grande partie exact" - encore que les preuves du défendeur
le libraire, c'est restreindre l'accès du public à l'écrit ... [Son] inhibition, du chef I_même tendent à démontrer que tel était bien le cas - cette opinion était
de la responsabilité pénale absolue qu'il encourt, tend donc à limiter l'accès du moins raisonnable et rien ne prouve la mauvaise foi de son auteur. Le fait
public à des écrits que l'Etat ne pourrait pas constitutionnellement supprimer direc_ le Times ne se soit pas rétracté à la demande du défendeur, bien qu'il
tement. L'autocensure qu'il impose au libraire est une censure qui affecte l'en- fait plus tard à la demande du gouverneur Patterson, est une preuve tout
semble du public et dont l'efficacité n'est pas moindre que si elle était exercèe i inadéquate de malice, sur le plan constitutionnel. Que l'absence de rétrac-
par la personne privée sur elle-même. Par le biais de cette autocensure, la distribu- n puisse ou non constituer une telle preuve, il existe deux raisons pour
tion de tous les livres, que ce soient les ouvrages obscènes ou non, est entravée» uelles elle n'en constitue pas une en l'espèce. Tout d'abord, la lettre écrite
361 U.S. 147, 153-154. ' le Times exprimait un doute raisonnable de sa part sur le point de savoir
l'article pouvait être raisonnablement considéré comme visant le défendeur.
9 La règle qui soumet la critique d'une conduite officielle à une garantie de
lte, il ne s'agissait pas d'un refus définitif puisqu'elle demandait une expli-
véracité de toutes les allégations relatives aux faits - sous peine de condamna-
on sur ce point - requête que le défendeur a choisi d'ignorer. La rétractation
tion à des dommages-intérêts d'un montant pratiquement illimité - conduit à
la demande du gouverneur ne constitue pas non plus la preuve nécessaire.
une « autocensure" du même ordre. Permettre au défendeur d'invoquer comme
'on pourrait douter qu'une absence de rétractation qui ne constitue pas en
moyen de défense la vérité des faits rapportés, en lui imposant le fardeau de
même une preuve de malice avérée puisse le devenir rétroactivement en
la preuve, ne signifie pas seulement que seules les expressions mensongères
u d'une rétractation faite ensuite vis-à-vis d'une autre partie. Mais ceci ne
sont dissuadées. Même les juges qui ont accueilli ce moyen de défense comme If en aucun cas produit en l'espèce puisque l'explication donnée par le
garantie adéquate ont reconnu qu'il était difficile de fournir les preuves légales ,l8crétaire du Times à propos de la distinction faite entre le défendeur et le
de l'entière véracité des faits qui constituent la diffamation alléguée, v., par erneur était une distinction raisonnable et dont la bonne foi n'avait pas
exemple, Post Publishing Co. v. Hal/an, 59 F. 530, 540 (C.A. 6th Ciro 1893). remise en cause.
Une règle de ce type dissuade les déclarations qui se voudraient des critiques Enfin, il existe des preuves que le Times a publié l'article sans vérifier son
de conduites officielles, même quand leur auteur les croient vraies et qu'elles .iIlIcactitude par rapport aux informations dont il disposait dans ses propres dos-
le sont réellement, en raison du doute qui plane sur la possibilité de pouvoir . La simple présence de ces informations dans ses dossiers n'établit pas,
le prouver en justice ou par peur des frais qu'il faut engager pour y parvenir. sûr, que le Times «savait" que l'article était faux puisque l'état d'esprit
Elles poussent les critiques à n'affirmer que des platitudes qui « se situent très is pour qu'il y ait eu réelle malice exigerait qu'on en ait rapporté la preuve
au large de la zone interdite », Speiser v. Randal/, supra, 357 U.S., p. 526. Par . re les personnes qui avaient, à l'intérieur du Times, la responsabilité de la
conséquent cette règle juridique étouffe la vitalité et limite la diversité du débat )lublication de l'article. Quant à l'absence de vérifications par le comité de
public. Elle est incompatible avec les Premier et Quatorzième amendements. ildaction, le dossier montre que les journalistes s'en sont remis à leur connais-
Nous pensons que les garanties constitutionnelles exigent une règle fédérale lInce de la bonne réputation de beaucoup de ceux dont les noms figuraient
qui interdise à une personne investie d'une charge officielle de recouvrer des la liste des signataires de l'article et sur la lettre de A. Philip Randolph
dommages-intérêts pour un mensonge diffamatoire se rapportant à sa conduite
officielle à moins de prouver que la déclaration a été faite avec" une malice
:-"lIs
••
connaissaient comme quelqu'un de sérieux et qui certifiait que l'utilisation
noms était autorisée. Les témoignages ont montré que les personnes qui
avérée" - c'est-à-dire avec la connaissance certaine qu'elle était fausse ou •• sont occupées de l'article n'y ont vu rien de susceptible de le rendre inaccep-
avec une complète indifférence pour son caractère vrai ou faux. [...J table d'après la politique du Times qui consiste à rejeter les articles contenant
-des attaques à caractère personnel»: le fait qu'ils ne l'aient pas écarté sur
:4Iette base n'était pas déraisonnable. Nous pensons que les arguments pré-
ès contre le Times prouvent, tout au plus, un manque de précaution qui
III
aurait permis de découvrir les affirmations inexactes. Mais ces arguments
insuffisants, d'un point de vue constitutionnel, pour démontrer la faute qui
10 [... J Appliquant ces critères, nous estimons que la preuve présentée en l'es; nécessaire à l'existence d'une malice avérée [...J
pèce pour démontrer la malice avérée [du journalisteJ manque de la clarte
convaincante exigée par ce standard constitutionnel et qu'elle ne pourrait donc De plus, nous pensons que ces preuves présentaient un autre vice constitu-
pas étayer sur le plan constitutionnel un jugement rendu en faveur du défendeur nel : elles ne pouvaient fonder la conclusion du jury pour qui les affirmations
selon la bonne règle de droit [...J. endument diffamatoires" visaient" le défendeur. Celui-ci s'appuie sur les
S'agissant du Times, nous concluons [... J que les faits ne permettent pa: es de l'article et sur les déclarations de six témoins pour établir un lien
de conclure à une malice avérée. Le secrétaire du Times a affirmé qu'except 'e lui-même et l'article litigieux. Il affirme ainsi dans son mémoire à la Cour:
23 23 N/ Il YOI<K 1'/111 S Co \ SI 11/1' \.\ 349
348 LFS (;RANDS ARllf,TS 1)1' LA COUR SLJI'Ri.MI· DFS ÈTATS.U'-IS

"La référence au défendeur en tant que commissaire municipal chargé de OBSERVATIONS


la police découle clairement de l'article. De plus, le jury a entendu le témoi_
gnage d'un éditeur de journaux ... ; d'un agent immobilier et assureur... ; du Lorsque l'arrêt Nell' York Times v. Sullivan fut rendu, l'un des plus grands
directeur commercial d'un magasin de vêtements pour homme ... ; d'un emploYé 1 auteurssur la théorie moderne du Premier amendement, Alexander Meiklejohn,
dans les services d'approvisionnement alimentaire ... ; d'un technicien de sta-
tion-service ... et du directeur d'une ligne de poids-lourds pour lequel le défen- aurait dit de cette décision qu'elle était « une occasion de danser dans les
deur avait auparavant travaillé Chacun de ces témoins affirma qu'il associait rues)} [propos rapporté par Harry Kalven JI'.. « The New York Till/es Case:
les déclarations au défendeur ». A Note 011 'The Central Meaning of' the First Amelldmen!·». Suprenie Court
[Mais] l'article n'a fait aucune référence au défendeur, que ce soit à son nom Rev., 1964, p. 191. 221 (n. 125)]. Sa boutade fait sens quand on connaît l'état
ou à sa position. [...]
du droit de la diffamation aux États-Unis au début des années 1960. Ce droit
12 La cour suprême de l'Alabama s'est fondée purement et simplement sur la relevait exclusivement du droit des États; il était gouverné par la common
seule position officielle du défendeur. En décidant que le tribunal de première law et présentait selon les États de très grandes disparités. Il y avait des États
instance "ne s'est pas trompé en rejetant l'objection présentée par
comme le Kansas dans lesquels la cour suprême de l'État avait admis que la
le Times pour qui la diffamation ne visait pas le requérant -. cette Cour a basé
son jugement sur la proposition suivante : presse puisse faire des « commentaires honnêtes.» (fair comtnentï sur les per-
" Nous pensons qu'il est communémentadmis que tout un chacun sait que les sonnagesofficiels; mais dans beaucoup d'autres Etats. les seuls « commentaires
agents municipaux,comme les policiers, les pompiers ou d'autres, sont sous le autorisés» - plus en fait qu'en droit. nous allons voir pourquoi - consistaient
contrôle et la direction de l'organe dirigeant de la ville et, en particulier,d'un seul en un fidèle compte-rendu de faits scrupuleusement rapportés et sans commen-
commissaire.Quand il s'agit d'évaluer les réussitesou les échecs de ces agents,
taires. Pour comprendre cette situation dans laquelle, en théorie, tout était per-
les louanges ou les critiques qu'on leur adresse sont généralementrattachéesà
la personnequi a la charge de les contrôler" 273 Ala., p. 674-675, 144 So. 2d., mis, mais en pratique. rien ne pouvait se dire. il faut savoir qu'en common
p. 39. [...j. law, la diffamation est fondée sur un régime de responsabilité pour risque
Cette affirmation emporte d'inquiétantes conséquences pour la critique de (strict ltabtlitvï. Peu importe l'intention qu'a pu avoir l'auteur des propos tenus
l'action publique. À juste titre" aucune cour de dernier ressort de ce pays n'a pour diffamatoires. il suffit qu'il ait publié des écrits qui portent atteinte à la
jamais décidé, ou même suggéré, que des poursuites pénales pour diffamation
réputation ou à l'honneur d'un citoyen en jetant sur lui l'opprobre public, en
des membres du gouvernement pourraient avoir une place quelconque dans
le système juridique américain ", City of Chicago v. Tribune Co., 307 III. 595, l'exposant au ridicule. au mépris. à la haine des autres. ou qui tendent à
601, 139 N.E. 86, 88 (1923). L'affirmation énoncée ci-dessus contournerait cet souiller la mémoire des morts; dans tous ces cas. la victime (le cas échéant,
obstacle en transformant la critique du gouvernement, aussi impersonnelle soit- son héritier) dispose contre lui d'une action en justice pour libelles (/ibel) ou
elle de prime abord, en une critique personnelle, donc, en une diffamation action en diffamation. laquelle est, en principe. doublement punissable, au civil
potentielle des officiels qui forment le gouvernement. Aucune alchimie juridique
comme au pénal.
ne permet à un État de créer une action (qui, normalement, n'existerait pas)
pour attaquer en justice une publication qui, comme le défendeur lui-même l'a 14 L'action civile en diffamation avait des effets particulièrement énergiques.
dit de l'article ici en cause, "ne me nuit pas seulement, à moi, mais portent
L'auteur des propos jugés diffamatoires voyait sa responsabilité engagée en
aussi atteinte aux autres commissaires et à toute la ville ». En acceptant qu'un
article contre le gouvernement, écrit de bonne foi, soit pénalement sanctionné cas de mensonges délibérés, mais aussi si ses propos se trouvaient contenir
du seul chef de son caractère critique, les juges de l'Alabama se sont appuyés des faits inexacts, que leur inexactitude ait été involontaire ou non. Une fois
sur une proposition qui frappe au cœur même de la zone de liberté d'expression démontré que l'auteur des propos les avait intentionnellement publiés et que
constitutionnellement protégée. Sur le plan constitutionnel, pareille proposition ces propos étaient diffamatoires, en ce qu'ils tendaient à causer un préjudice
ne permet pas de dire qu'une critique des actions du gouvernement (qui, sans
à la réputation de la victime. l'auteur était automatiquement responsable. à
elle, serait considérée comme parfaitement impersonnelle) est en fait une diffa-
mation de la personne officiellement chargée desdites actions. Dans la mesure moins de prouver la véracité des faits rapportés ou de faire état d'un « privilè-
où on s'est appuyé, en l'espèce, exclusivement sur cette proposition et dans ge » qui l'autorisait à agir de la sorte (le privilège pouvait découler des règles
la mesure où il n'y avait aucun autre élément qui aurait permis d'attribuer les garantissant la bonne administration de la justice ou le fonctionnement régulier
affirmations en cause au défendeur, les preuves étaient constitutionnellement des assemblées élues). En l'absence dc la preuve de la vérité ou de privilége.
manquantes pour démontrer que ces déclarations se référaient bien au
l'auteur de la diffamation était automatiquement condamné. qu'il ait été fautif
défendeur.
ou non. La victime pouvait prouver le dommage, mais elle n'avait même pas
besoin de le faire dans la mesure où le juge des faits avait le droit de présumer
les dommages subis. Qui plus est. des dommages punitifs pouvaient être infligés
selon des critères qui variaient selon les États. Tel qu'il était conçu et qu'il