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Intellectica.

Revue de
l'Association pour la Recherche
Cognitive

Le concept d’ « Idiotexte » : esquisses


Bernard Stiegler

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Stiegler Bernard. Le concept d’ « Idiotexte » : esquisses. In: Intellectica. Revue de l'Association pour la Recherche
Cognitive, n°53-54, 2010/1-2. Philosophie, Technologie et Cognition. pp. 51-65;

doi : https://doi.org/10.3406/intel.2010.1178

https://www.persee.fr/doc/intel_0769-4113_2010_num_53_1_1178

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Abstract
The concept of " idiotext" : outlines. This article, which constitutes a sort of document of a thought
process in the course of elaboration, proposes a theory of memory -and afundamentally mnemonic
view of the mind -according to which memory is always both supported by prosthetic resources
which lie beyond it, but at the same time included in mnemonic fields which are wider and
sometimes incompatible with these same prosthetic resources. This memory is termed " idio-
textual" because it is always singular (idios) and because, as memory, it is textually interpretable
and continually in the course of self-interpretation in a movement of self-differentiation that can be
related to what Simondon describes as a process of individuation. Starting from these purely
theoretica considerations, this article attempts to deploy this theoretical apparatus in the
contemporary context of digital prosthetic devices.

Résumé
Cet article, qui constitue une sorte de document sur l’état d’une pensée en cours d’élaboration,
propose une théorie de la mémoire -et une appréhension foncièrement mnésique de l'esprit -telle
qu’elle se trouve toujours à la fois soutenue par une prothéticité qui la dépasse et incluse dans des
champs mnésiques plus larges et parfois incompatibles par cette même prothéticité. Cette
mémoire est dite idio-textuelle parce qu’elle toujours une singularité (idios) et parce que, comme
mémoire, elle est textuellement interprétable et toujours en cours d'auto-interprétation dans un
mouvement d'autodifférenciation que l’on peut rapporter à ce que Simondon décrit comme un
processus d’individuation. A partir de ces considérations purement théoriques, l’article tente de
mettre en oeuvre cet appareil théorique dans le contexte contemporain des prothèses
numériques.
Intellectica, 2010/1-2, 53/54, pp.51-65

Le concept d’ « idiotexte » : esquisses

Bernard STIEGLER

RÉSUMÉ. Cet article, qui constitue une sorte de document sur l’état d’une pensée en
cours d’élaboration, propose une théorie de la mémoire - et une
appréhension foncièrement mnésique de l'esprit - telle qu’elle se trouve toujours à la
fois soutenue par une prothéticité qui la dépasse et incluse dans des
champs mnésiques plus larges et parfois incompatibles par cette même
prothéticité. Cette mémoire est dite idio-textuelle parce qu’elle toujours
une singularité (idios) et parce que, comme mémoire, elle est textuellement
interprétable et toujours en cours d¹auto-interprétation dans un mouvement
d¹autodifférenciation que l’on peut rapporter à ce que Simondon décrit
comme un processus d’individuation. A partir de ces considérations purement
théoriques, l’article tente de mettre en oeuvre cet appareil théorique dans le contexte
contemporain des prothèses numériques.
Mots clés : Mémoire, prothèse, programme, individuation, idiome, condition
technologique, consistance, acte, puissance, dedans/dehors, Aristote, sens, sensible,
interprétation, milieu, instrument, localité, culture instrumentale, réflexivité.

ABSTRACT. The concept of "idiotext": outlines. This article, which constitutes a


sort of document of a thought process in the course of elaboration, proposes a theory
of memory - and afundamentally mnemonic view of the mind - according to which
memory is always both supported by prosthetic resources which lie beyond it, but at
the same time included in mnemonic fields which are wider and sometimes
incompatible with these same prosthetic resources. This memory is termed
"idio-textual" because it is always singular (idios) and because, as memory,
it is textually interpretable and continually in the course of self-interpretation in a
movement of self-differentiation that can be related to what Simondon describes as a
process of individuation. Starting from these purely theoretica considerations, this
article attempts to deploy this theoretical apparatus in the contemporary context of
digital prosthetic devices.
Key words: Memory, prosthetic, programme, inidividuation, idiom, technological
condition, consistency, act, power, within/without, Aristotle, sense, sensitive,
interpretation, environment, instrument, locality, instrumental culture, reflexivity.


Directeur de l'Institut de Recherche et d'Innovation du Centre Georges Pompidou.
Professeur associé à l'Université de Londres (Goldsmiths College) et à l'Université de Technologie de
Compiègne, président d’Ars Industrialis, association internationale pour une politique industrielle des
technologie de l’esprit, arsindustrialis.org..
Institut de Recherche et d'Innovation du Centre Georges Pompidou,
4 rue Aubry le Boucher, 75004 Paris

bernard.stiegler@centrepompidou.fr
http://www.iri.centrepompidou.fr/
http://www.arsindustrialis.org/les-pages-de-bernard-stiegler

© 2010 Association pour la Recherche Cognitive.


Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 52

L’idiotexte est une mémoire à caractère prothétique, mise en mouvement


par ce que nous appellerons le consistant. Le consistant est un cas de la textual
textual-
ité. L’idiotexte est une mémoire émue par sa textualité.
L’idiotexte sera présenté ici sous une forme figurative commentée – avec
toutes les limites que comporte une telle présentation, et même, en
l’occurrence, toute forme de présentification : il y a un paradoxe à vouloir
décrire un complexe dont la caractéristique est d’interdire, à la lettre, toute
description.
Voici un idiotexte :

C’est une mémoire qui ne s’écrit qu’en se lisant, et ne se lit qu’en


s’écrivant. « Mémoire » ici n’est pas du tout psychologiquement déterminé.
Par exemple, on pourrait très bien dire que (a) représente la mémoire
occidentale, avec ses statues de marbre, ses bibliothèques, ses routes et ses
réseaux de toutes sortes, ses stocks, ses hommes, etc. – mais aussi bien,
Monsieur
ieur Dupond avec ses livres, ses habits, ses meubles et immeubles, ses
instruments, ses relations de toutes sortes, son corps, etc., ou encore la
philosophie avec ses textes, ses syntaxes, ses lexiques, ses histoires, ses
institutions, ses relations avec les
l sciences, les arts, les politiques, etc.
On ne parle jamais d’un idiotexte qu’ « en tant que ».
Si par exemple je parle « du » français, ce sera toujours d’un français
particulier dont je parlerai, et à partir d’un certain point de vue : le français de
Paris ou de Toulouse, des mathématiques ou de la bourgeoisie, de Proust ou du
XVIIIème siècle : du point de vue doxique, du point de vue doxique parisien,
du point du vue linguistique, du point de vue linguistique stylistique, du point
de vue sociologique, etc. Et le seul fait que je parle de l’idiotexte est déjà un
certain point de vue adopté « sur » lui : je pourrais tout aussi bien le chanter, le
danser, le musiquer, le peindre, et pourquoi pas le jouer aux échecs.
Et encore, si je parle de « moi » ou d’ « un tel », ce sera toujours de moi
parlant, ou philosophant, ou mangeant, ou étant-français,
étant bref jouant ; et
parlant français, philosophant à partir de telle tradition, mangeant selon telle
habitude locale, étant-français
français-parlant, bref jouant tels jeux.
Tous ces « en tant que » sont des « constructions », des « techniques », et à
leur tour des idiotextes, c'est-à-dire
c'est dire des idiomes qui sont autant de textes, de
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 53

réseaux, d’instruments, d’interfaces et de programmes. Et un programme, par


exemple un livre ou une partition, en tant qu’il ouvre une communauté
mémoriale prothétique de lecture, et n’existe qu’en ouvrant une telle
communauté, est déjà un idiotexte.
Tout cela signifie que :
Je ne peux jamais parler d’un idiotexte en totalité. Je ne peux en parler
qu’en tant qu’il se trouve toujours déjà englobé dans une autre idiotextualité,
dont il est une traduction plus ou moins interprétante.
L’idiotexte dont je parle (à partir duquel et sur lequel je parle) est ainsi une
occurrence d’un autre idiotexte ; mais cette co-implication
implication de l’idiotexte dans
un autre idiotexte est elle-même
elle même une occurrence de l’idiotexte dont je parle,
englobée « par » lui.
En tant que j’en parle, je suis moi-même,
moi même, en tant qu’idiotexte, une
occurrence à mon tour de cet idiotexte.
Parce qu’il
’il est textuel, j’ai donc toujours déjà « perdu » l’idiotexte dont je
parle (je le pro-gramme,
gramme, et je ne peux le faire que parce qu’il est lui-même
lui même un
programme). L’idiotexte est textuel, et la condition textuelle est contextuelle,
c'est-à-dire poïétique ett prothétique, elle fait l’objet d’un différend, et aussi
bien du coup d’une différance : c’est une condition technologique, c'est-à--dire
un entrelacs de jeux publics qui sont autant de prothèses.
Nous pouvons représenter la situation de la façon suivante :
(a) est toujours déjà englobé par (A) :
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 54

Mais cela implique que (a) englobe toujours déjà (α).


( ). Dans ce cas, (a) qui
était « vu » en « longueur » doit alors être « vu » en « profondeur », ce qui le
met par rapport à (α)) dans la même position que (A) par rapport à (a) :

devient :

mais, du coup le rapport (A)/(a) devient (a)/(α)


(a)/( :
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 55

Diverses observations peuvent être faites à partir de ce qui vient d’être dit.
Il n’y a pas de différence entre (α)( et (A). Ou encore : (A) est toujours déjà
(α),
), et la réciproque est vraie : (α)) est toujours déjà (A). Ils sont donc le même.
Et cependant ils n’ont lieu qu’à être différents (différence initiatrice d’un
mouvement d’interprétation). C’est tout ce que signifie l’occurrentialité
l’occurrentialité de
l’idiotexte.
Mais cela implique aussi ce que nous analyserons plus bas sous le terme de
récurrence, et qui développe ce point : dans la mesure où je ne peux jamais
parler d’(a) qu’ « en tant que », il n’y a pas non plus de différence entre (a)
d’une part, et (α)) et (A) d’autre part. Et cependant, et pour les mêmes raisons,
cette identité n’est rien d’autre que le lieu d’un différend.
Tout cela pourrait nous ramener à quelque chose comme une théorie de
l’eidos,, mais en tant qu’il ne saurait être soumis aux variations éidétiques, ni
donc à la réduction phénoménologique. Je parle de l’idiotexte en tant que, par
exemple, il parle français. Le français est lui-même
lui même une occurrence des langues
indo-européennes,
européennes, lesquelles dans leur ensemble forment une occurrence
occurrence de la
linguisticité, laquelle linguisticité est une occurrence de la textualité (de
l’interprétabilité) « comme telle », au même titre que la musicalité, la plasticité,
etc. Mais le français « comme tel », moi « comme tel », la linguisticité et la
musicalité « comme telles », a fortiori la textualité « comme telle », rien de
cela n’ex-siste
siste comme tel. Le français est toujours déjà tel français, moi tel
moi, la langue telle langue et la musique telle musique. Rien à la rigueur n’ex- n’ex
siste comme tel. Mais cela con-siste siste cependant, à travers telles et telles
occurrences existantes « en tant que ». Nous appelons cela les « consistants ».
L’idiotexte serait ainsi toujours déjà étoilé par des consistances qui, par le
biais d’interfaces le faisant accéder à des réseaux et par ceux-ci ci à des mémoires
prothétiques, forment son « horizon ». Ainsi, (a)

ce n’est non seulement (α)


(
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mais aussi (β), (γ), (δδ), etc. :

Si nous admettons que (a) est M. Dupond, nous dirons que (β), (γ),
), etc. sont
M. Dupond parlant, M. Dupond faisant la musique, etc. Mais si nous disons
que (a) est déjà M. Dupond parlant, et parlant français, alors nous dirons que
(β), (γ),
), etc. sont M. Dupond parlant français dans tel idiome (par exemple le
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 57

français de la philosophie) et dans tel autre (par exemple le français qu’il a en


partage avec sa famille, ou avec son village natal, etc.)
Ces divers consistants qu’est toujours déjà l’idiotexte le mettent en
mouvement. L’idiotexte est travaillé par une émotion
émotion primordiale qui est le
fruit commun d’une concurrence entre les occurrences de l’idiotexte, et d’une
récurrence du mouvement d’interprétation en quoi il consiste. Nous
examinerons d’abord la concurrence.
L’idiotexte, en tant qu’occurrence d’un texte,
texte est lui-même
même un texte. Il a la
structure complexe de tout texte : en que tant tel il n’existe pas, et pour le dire
dans un langage aristotélicien, il n’est qu’en puissance. Ce n’est jamais en tant
que tel, mais seulement « en tant que », qu’il « est », enn acte. L’acte du texte
est ici sa lecture, qui suppose toujours déjà un autre texte. En tant que tel il
consiste seulement, et n’existe qu’à travers ses lectures qui sont autant
d’interprétations occurrentielles, ce pourquoi l’idiotexte est toujours déjà des
idiotextes à son tour. Ces interprétations inhérentes à l’idiotexte sont en
concurrence entre elles. Cependant, il y a toujours une interprétation de
référence qui « domine » les autres, une sorte de programme recteur. Nous
appelons cette direction programmatique
pro la superstructuration du texte de
l’idiotexte. Cette superstructuration est la publicité de l’idiotexte. Concurrentes
entre elles, les occurrences de l’idiotexte sont « privées » eu égard à cette
publicité. Cette publicité, d’autre part, n’existe
n’exis pas elle-même
même en tant que telle,
puisqu’elle est bien finalement la consistance de l’idiotexte. Et cependant cette
consistance, cette « promesse », s’incarne toujours déjà et, si l’on peut dire, se
co(m)-promet
promet en un programme directeur. Et enfin, cette publicité est toujours
relative au point de vue auquel on se place dans la considération de l’idiotexte :
elle n’est publique que par rapport à l’idiotexte dont nous parlons ; par rapport
à l’idiotexte englobant celui dont nous parlons, elle est une forme privative.
Cette publicité est l’objet d’un conflit permanent entre les programmes
instituteurs de normes, et sanctionnés par leur performativité.
Pour en terminer avec la concurrentialité, nous disons donc que (a)1 et (a)2

sont deux représentations d’une


d’une même structure complexe, considérée sous
deux aspects : la « privacité », ou différence, et la « publicité », ou identité.
L’occurrentialité implique que la différence est toujours déjà prise dans une
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identité qui est son « dehors », c'est-à-dire qu’elle implique la concurrentialité.


Mais ce dehors est sans « dedans », puisque le « dedans » (a)1 est toujours
déjà, à son tour, un dehors (a)2. Cela signifie donc que l’identité, elle-même,
est toujours déjà prise dans une différence, qui est aussi le mouvement d’un
diffèrement, une différenciation et un report.
Il y a un différend irréductible, qui est technologique. L’idiomacité procède
de la « propriation » de prothèses qui ne sont jamais appropriables, et signifient
une impropriété (un défaut) élémentaire ; et qui, pour reprendre ce que dit
Maurice Blanchot de l’opinion, ne sont disponibles que parce qu’elles sont
indisponibles.
C’est l’être-dehors de tout « dedans » qui nous conduit à la question de la
récurrence.
L’idiotexte se lit et s’écrit d’un même mouvement (c’est ce que montre la
spirale (a)1). Lorsqu’il parle, le parlant constitue sa mémoire linguistique, sa
« compétence », en l’actualisant.
Mais il faut toujours un pré-texte au mouvement de l’idiotexte, que quelque
chose arrive.
Ce dont nous parlons constitue la matière du Traité de l’âme d’Aristote.
Aristote pose qu’un sens, par exemple l’organe de l’ouïe, n’existe pas comme
tel. L’existence du sens, c'est-à-dire son actualité, c’est toujours déjà le senti –
et l’existence du senti, c’est la modification du sentant.
« La sensation consiste à être mû et à pâtir : c’est une sorte d’altération.
(…) Pourquoi les organes sensoriels à leur tour ne sont-ils pas perçus par
sensation ? Pourquoi, en l’absence des objets extérieurs, ne procurent-ils pas de
sensation ? (…) C’est que la faculté sensitive n’est pas en acte, mais seulement
en puissance. »
Il en résulte que « l’acte du sensible et celui du sens est le même et unique,
bien que leur essence ne soit pas la même. (…) Quand passe à l’acte l’être
capable d’entendre et que résonne l’objet sonore, alors l’ouïe en acte et le son
en acte se produisent simultanément : on dira qu’il y a d’une part audition, de
l’autre résonance. Si donc le mouvement, l’action et la passion résident dans ce
qui est agi, de toute nécessité, le son et l’ouïe en acte résident dans l’ouïe en
puissance (…). Et de même que l’action et la passion résident dans le patient et
non pas dans l’agent, de même aussi l’acte du sensible et celui du sens résident
dans le sens. »
Le patient est donc agi. Mais aussi bien, il « agit » ce qui l’agit (l’action
« réside » dans le patient), bien qu’il ne soit pas la cause finale (c'est-à-dire
aussi bien, chez Aristote, l’origine), mais seulement la cause efficiente de cette
« action », de ce dont il s’agit. C’est le senti qui est fin, mais cette fin ne trouve
son actualisation que dans le sentant, et par son altération. Le dedans est donc
le dehors, mais le dehors aussi bien est le dedans. La séparation des deux est
abstraite et trompeuse. S’il faut la maintenir, c’est seulement pour dire que la
fin est le dehors, c'est-à-dire la différence.
« L’acte du sens et celui du sensible ne font qu’un tout en différant par
l’essence (to d’einai eteron) ; il y aura donc nécessairement disparition ou
persistance simultanée de l’ouïe et du son pris en ce sens. » Mais « les premiers
physiologues avaient tort de croire qu’il n’existe ni blanc, ni noir hors de la
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vue, ni saveur hors du goût. En un sens leurs dires étaient justes, en un autre ils
ne l’étaient pas. C’est en deux acceptions en effet, que l’on prend le sens et le
sensible, tantôt en puissance et tantôt en acte ; en ce dernier cas, l’opinion des
physiologues s’applique donc bien, dans l’autre elle ne s’applique pas. Mais
ces penseurs parlaient simplement (aplôs)
( ) de termes qui ne sont pas simples. »
Nouss disions plus haut que l’idiotexte se lit en s’écrivant et s’écrit en se
lisant ; mais cette lecture-écriture
lecture ne peut avoir lieu que sous un pré-texte,
texte, dont
l’actualisation est aussi celle du texte de l’idiotexte. Nous dirons donc à présent
que lorsqu’il lit un prétexte, c’est toujours déjà son « propre » texte que lit
l’idiotexte (son texte demeurant indéfiniment interprétable).
L’idiotexte pro-duit
duit donc son prétexte autant qu’il est pro-duit
pro par lui : lire
et écrire sont une seule et même chose, et la question question est celle de
l’interprétation, de la traduction, des « langages d’accès », des interfaces et des
instruments d’interprétation qui sont autant de specula,, d’instances
réfléchissantes. Le texte étant interprétable, je ne peux le lire qu’en
l’interprétant, c'est-à-dire
dire en l’écrivant (et je ne peux écrire que parce que je lis
ce que j’écris : écrire c’est lire), mais il n’y a pas d’interprétation sans
instruments d’interprétation, sans interfaces instruisant le texte. Tout ce qui
arrive étant textuel (arrivant
rivant textuellement), j’écris (je pro-duis)
pro duis) tout ce qui
arrive ; et il ne m’arrive que ce que je peux écrire (pro-duire).
(pro
Cela signifie qu’instruments, interfaces, réseaux, mémoires prothétiques
sont déjà l’idiotexte, que l’idiotexte est toujours déjà tout
tou cela, et qu’accéder
aux mémoires prothétiques, ce n’est jamais rien d’autre qu’accéder à « sa »
mémoire et en découvrir l’altérité (la textualité).
C’est aussi pourquoi, lorsque nous disions que, en tant que je parle d’un
idiotexte, je suis moi-même
même à monmon tour une occurrence de cet idiotexte, nous
devons ajouter que l’idiotexte dont je parle est une occurrence de l’idiotexte
que je suis.
Ainsi, dans le schéma,

yz
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ne peut être que le « résultat » conjoint de x-y


Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 61

et de t-y

Le mouvement x-y est le mouvement t-y, mais ils ne sont l’un et l’autre que
(par) y-z.
Cela n’est possible que parce que, comme nous l’avons dit plus haut, (A)
est (α), et (a) est (A) et (α).
La récurrence est l’apparition du nouveau, mais d’un nouveau qui est
dissimulé dans l’ancien (le « plus » ancien) et dont le nouveau prétextuel lève
le voile (pour découvrir un autre voile).
Rien de simplement nouveau n’apparaît jamais, et la nouveauté est une
complexification.
Ainsi, un nouvel homme ne m’apparaît jamais qu’à partir de ce qui n’est
pas nouveau (mais qui, aussi bien, est toujours nouveau) : sa parole, occurrence
d’un français que je parle, de « mon » français ; son allure même avant sa
parole : ses gestes, ses vêtements, l’air de famille de son visage, occurrences de
mes mémoires réagencées par ces occurrences. C’est à partir du milieu, ou
medium, que quelque chose arrive.
(A) n’existe pas comme tel. Il n’existe que par ses occurrences diverses, (a),
(b), (c), etc. Mais ces occurrences sont elles-mêmes toujours déjà des
complexes du type (A) : elles recèlent (α), (β), etc. Elles n’existent pas comme
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 62

telles. Elles sont elles-mêmes techno-logiques. Il n’y a pas de sujet originaire,


il n’y a pas d’origine de l’autorité, il y a un mouvement d’interprétations
textuelles originales et de traductions-réductions, qui est la trace autorisée du
défaut d’origine, de Prométhée hermétique. Il y a des réseaux idiotextuels,
c'est-à-dire des complexes technologiques toujours déjà instrumentaux.
L’« interprète » d’un instrument est déjà lui-même instrumental. C’est
pourquoi il peut faire « usage » d’instruments. Il n’est pas juste de dire qu’un
sujet usager, qu’un « auteur » précède les instruments par lesquels il fait
autorité. Il est juste, en revanche, de noter que l’instrumentalité ne garantit pas
l’autorité.
Les idiotextes sont des combinaisons du dehors sans dedans, inscrites dans
des flux ; ces combinaisons sont des vecteurs de messages qu’elles relient et
traduisent en les relisant. L’« individu » psychologique est un cas
d’idiotextualité de l’human-ité comme textualité, comme consistant. C’est à
partir du complexe idiotextuel (comme condition idio-technologique) que des
individus de tous types (sujets psychologiques, villes, pays, mais aussi toutes
formes de communautés non-ethniques, toutes sortes de programmes) peuvent
être pensés ; et non l’inverse.
Textuel, l’idiotexte n’est jamais lui-même : il est autre. L’altérité de
l’idiotexte est son mouvement, son être-en-devenir permanent, nécessaire, et ne
peut avoir lieu que prétextuellement, c'est-à-dire dans la rencontre d’un autre
qui apparaît alors comme « extérieur ».
Seule la rencontre de cet autre peut donner ce mouvement. Appelons cela
une émotion. Mais cette rencontre n’a lieu qu’à réduire l’autre au même.
L’apparition est sa disparition. L’autre, le consistant (l’élémentaire), c’est
toujours déjà l’existant (le supplémentaire) en revenant au même – et le retour
au même n’est donc plus le même.
Ce n’est pas pour le plaisir de cultiver les apories qu’il faut questionner ici
le sens de la répétition. C’est une question plus actuelle que jamais au moment
où se multiplient ce que nous avons appelé des technologies réflexives, dont la
caractéristique est d’abord de permettre, avec les nouveaux supports, d’autres
formes de relectures, de discernement, de critique – mais aussi de les
empêcher.
La dissimulation « supplémentaire » dans la programmation de la prothèse
est une mise en réserve textuelle, le diffèrement d’une différence que l’on
pourrait confronter à la « différence ontologique », et que nous pourrions poser
comme : performance-performativité. La loi est que cette différence ne soit
jamais énonçable comme telle, bien qu’elle s’annonce en toute énonciation.
Elle est indescriptible, mais elle est inscriptible.
L’idiotexte ne peut être décrit. S’il faut faire une économie de
l’idiotextualité, cela ne se peut qu’à le mirer dans l’autre, c'est-à-dire dans
hétérogénéité première des textes où seulement l’idiotexte a lieu. La question
est celle de la localité, du milieu.
La local-ité est toujours déjà tel ou tel lieu, elle est les lieux. La plus ample
localité rassemblant tous les lieux est la condition de toutes les localités, mais
elle-même n’a pas lieu comme telle, elle est essentiellement le défaut de
communauté des localités. Ce défaut est porté et supporté par toutes les
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 63

mémoires (qui sont des supports). Les mémoires ne sont pas autre chose que le
souvenir de ce défaut, qui « sous-vient » en chacune de leurs performances.
Mais aussi, en tant qu’il est « moteur » (ou motif), ce défaut est originalité : il
n’est pas un manque. La mémoire de l’idiotexte n’est pas la sienne, mais celle
d’une textualité frappant la mémoire collective, et c’est pourquoi l’autorité de
l’interprétation singulière, « originale », n’est pas celle d’un auteur, n’est pas
originable.
La nouvelle mouture dans laquelle s’offre aujourd’hui la localité, c'est-à-
dire l’idiomaticité, comme différence non-ethnique, non-territoriale, pose de
façon inédite la question pratique de l’autorité et du droit à l’interprétation.
Nous passons d’un régime historico-géographique à un régime topologique de
localité. Les communautés ethniques s’évanouissent dans des communautés
technologiques non-déterminées dans l’unité d’un lieu. Dans ce contexte de la
bataille des audiences, des normes technologiques et des standards de toutes
natures, le problème brutalement posé est celui-ci : peut-on encore faire une
différence entre faits et droits ? C’est une question du faire qui s’impose en un
autre sens pour la philosophie : faire la différence n’est pas la constater, la
relever, mais la produire. Et il faut cependant que cette différence soit
donatrice, et non seulement fabriquée, car de quel droit pourrions-nous la faire
sinon ? Faire la différence ne peut pas être autre chose que cultiver
l’idiomaticité : l’idiome fait la différence. L’idiotexte est une tentative pour
penser le support comme disponible à la différence et comme droit à la
singularité, puisque c’est elle qui fait une loi qui, donatrice, n’est pas donnée.
La localité, c’est aussi le sens interne. Ce qui a lieu est ce qui arrive, c’est le
temps.
Faire la différence c’est aussi différer, c'est-à-dire faire temps et faire son
temps.
L’esprit retourné comme un gant, c’est le monde mis technologiquement
hors de lui. Si la référence historico-géographique s’évanouit, il n’y a plus de
temps territorial, mais un temps instrumental indifférencié. C’est la vente des
haricots en tout temps sur tous les marchés (en tout temps et partout, c'est-à-
dire en dehors des conditions d’espace et de temps), c’est le « faux jour » dont
parle Paul Virilio dans L’espace critique (les écrans remplacent les portes et les
fenêtres, l’œil opto-électronique n’attend plus le lever d’un soleil pour voir en
tout temps et tout lieu), c’est la « culture de flot » que décrit Patrice Flichy
dans Les industries de l’imaginaire, et qui est comme une prothèse
institutionnelle du temps « individuel » (« Les produits de ce domaine peuvent
être caractérisés par la continuité et l’amplitude de leur diffusion ; ceci
implique que chaque jour de nouveaux produits rendent obsolètes ceux de la
veille. La deuxième spécificité de ce domaine est de se trouver à l’intersection
du champ de la culture et de celui de l’information. Le financement de la
culture de flot peut être assuré par la publicité (presse et radio-télévision) ou
éventuellement par le mécénat privé (la presse dans des situations
exceptionnelles). »).
Le calendrier devient technologique de façon patente, et aussi bien il n’y a
plus le calendrier : des calendriers datent toutes sortes de temps et de lieux. La
question de la traduction est aussi cela.
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 64

Les calendriers technologiques ne sont plus référés à l’ethnie, au territoire.


Mais du coup le temps n’est plus succession, c'est-à-dire que dans cette
succession il n’est plus le temps : il n’est plus donné, il ne se différencie plus
de lui-même, il ne se succède à lui-même que comme indifférence. Faire la
différence, c’est faire un temps qui ne se fait plus tout seul.
Cultiver la différence idiomatique, c’est cultiver la différence qu’il y a entre
les règles et leur jeu producteur de nouvelles règles, de nouvelles
configurations, de nouveaux programmes, de nouvelles littératures (au sens où
les coups classiques au jeu des échecs constituent une littérature, une
« culture »), c’est cultiver la différence qu’il y a entre le cybernétique et le
sémiotique (la différence, c’est ici le jeu), entre le code et le texte, entre le
programme et la promesse ; c’est trouver où joue l’idiome dans le cybernétique
(où il a lieu).
Cela nécessite aussi de prendre en vue la duplicité de cette duplicabilité
généralisée de la mémoire (son caractère « pharmacologique »), et d’affirmer
la nécessité d’une économie des technologies.
Pour nous résumer, nous dirons que l’origine idiomatique est un complexe
(il n’y a pas d’origine simple, pleine). Nous avons appelé ce complexe
l’idiotexte. Celui-ci est caractérisé comme occurrence, concurrence,
récurrence. C’est une mémoire textuelle toujours déjà double, selon le schéma
aristotélicien du sens conditionné dans son actualité par ses prétextes. Cette
mémoire, prothétique, se réfléchit (se produit, a lieu, acte) dans des bases de
données de toutes sortes. Elle les « traite » en « chargeant » dans sa « mémoire
vive » des programmes de traitement (nous avons appelé cela :
superstructuration du texte, publicité de l’idiotexte). Mais en « traitant » ces
mémoires « périphériques », c’est elle-même, en tant que mémoire « centrale »,
qu’elle traite, produisant ainsi son altérité même (sa textualité indéfiniment
interprétable et génératrice de nouvelles normes : c’est d’un conflit juridique
qu’il s’agit). Ce traitement prothétique de la mémoire par la mémoire suppose
une pratique instrumentale des interfaces, qui est l’acquisition en même temps
que l’élaboration de langages d’accès (de nouvelles normes de fonctionnement
de la mémoire mise hors d’elle) de toutes formes.
Une question peut alors être posée : la superstructuration programmatique
du texte sera-t-elle de plus en plus assumée par des machines, ou par des
« machineries » ? Il vaut mieux répondre qu’elle consistera en une
complexification accrue des complexes idiotextuels dont les machines sont des
instances, complexification du medium prothétique réalisant la mémoire, qui
originera la différence idiomatique de plus en plus loin de l’ethnie, et donc du
sujet. Mais ce caractère complexe et prothétique a toujours été le cas (l’ethnie
en était un cas), et il n’y a donc sur ce point rien de très nouveau, sinon une
mise en évidence, d’ailleurs douloureuse. En revanche, il y aura sans doute des
conséquences très diverses de cette complexification du point de vue social,
dont il est difficile aujourd’hui de mesurer la portée, mais dont on sait d’ores et
déjà qu’elles comportent de hauts risques de dualisation sociale.

Un enjeu se dégage : une culture instrumentale est requise, des initiatives


sont à prendre en ces domaines par les technostructures d’Etat (certaines
Le concept d’ « idiotexte » : esquisses 65

grandes surfaces n’ont pas attendu de politique officielle en cette matière, en


fonction de leurs objectifs commerciaux). Cela concerne en premier lieu les
« nouvelles technologies » à caractère réflexif (c'est-à-dire : développant les
possibilités de traitement répétitif de la mémoire). Il ne peut s’agir que d’une
culture pratique : les techniques ne sont pas des sciences, leur développement
procède fondamentalement d’une empirie. Mais ces pratiques instrumentales
doivent être suscitées à partir d’une pensée et d’objectifs.
Notre point de vue est qu’il importe de programmer des interfaces d’accès
publics larges aux nouvelles formes de la réflexivité technologique.