Vous êtes sur la page 1sur 4

LE TEMPS NARRATIF

La difficulté du problème avec cet objet "temps" provient de l'existence de deux temporalités en
rapport :

- celle de l'univers représenté,


- celle du discours le représentant.

DISTINGUO
Un récit, en effet, évoque une certaine chronologie de faits, similaire à celle de la réalité ; par ailleurs,
il a un début, un milieu, une fin, c'est à dire un déroulement qui se mesure, au niveau du livre, en
pages ; il peut se chiffrer en lignes, en mots.

La langue elle-même dispose de différents temps verbaux (présent, passé, futur) avec des nuances
aspectuelles importantes pour rendre différentes perspectives. Dans le cadre d'un récit littéraire
mené au passé, on observera les nuances à travers ces petits exemples simplifiés :

- Il travaillait, il tomba après avoir glissé.


- Il tomba : il avait glissé.
- Il glissa, il tomba.
- Il alla sur son chantier. / Il allait sur son chantier quand il rencontra un ami. / Il allait sur son
chantier (tous les matins).

On notera en particulier l'importance de l'opposition du passé simple et de l'imparfait, l'utilisation du


plus-que-parfait. L'imparfait sert souvent à constituer une toile de fond, le passé simple à détacher, à
mettre en relief les faits essentiels. Dans le dernier exemple, l'imparfait prend une valeur itérative (cf.
tous les matins). Le plus-que-parfait note un fait passé, antérieur à un autre fait passé, exprimé ici au
passé simple. Lire quelques remarques sur les temps dans le récit.

Tout cela fait qu'il peut y avoir décalage entre le temps de l'histoire et le temps du récit. Le temps
de l'histoire (cf. narrated time/ erzählte Zeit) est le temps sur le plan de la fiction, le temps vécu par les
personnages ; le temps du récit (time of narrating / Erzählzeit) est le temps du discours qui représente
une histoire, celui des des pages du livre.

temps de l'histoire temps du récit


narrated time / erzählte Zeit time of narrating / Erzählzeit
plan de la fiction plan du discours

mois, jour, année chapitres, pages, lignes du livre

Ce décalage peut se manifester à divers niveaux : ordre, durée et fréquence.

DECALAGE PAR RAPPORT A L'ORDRE


Ces divers phénomènes relèvent de l'anachronie.

Le retour en arrière ou rétrospection est fréquent ; son rôle est explicatif, il est employé pour des faits
antérieurs, pour la présentation d'un personnage. Souvent dans un roman, après un début in
medias res, on trouve les explications qui viennent ensuite.

1
L'anticipation ou prospection est une anomalie, une rareté car elle tue l'intérêt. On pensera au titre du
roman de Tosltoï : La mort d'Ivan Ilitch.

S'il n'y pas de décalage, le récit est linéaire.

SCHEMA
pages 1 2 3 rien discours
,------------------------' description
histoire B A C D fiction

Le décalage en A-B est une rétrospection ; "rien" constitue une ellipse un fait reconstituable n'est pas
raconté explicitement, un moment est omis.

DECALAGE PAR RAPPORT A LA DUREE


La pause : au temps du discours ne correspond aucun temps fictionnel ; c'est le cas de la description
statique.

pages 1 2 3 4
description
histoire A B rien C

L'ellipse : cas inverse ; il y a omission d'une période de l'histoire, soit parce qu'elle n'est pas très
intéressante, soit que l'on ait affaire à un trucage diégétique (cf. roman policier).

pages 1 -- 2 3

histoire A B C D

La coïncidence : cas de la scène au style direct ; (presque) en temps réel.

Le résumé : le temps du discours est inférieur au temps de la fiction.

Le rythme du récit peut se caractériser en comparant le nombre de pages, de lignes, de paragraphes


nécessaires pour raconter un même laps de temps, dans différentes parties du texte. On constate des
variations : ralentissements ou accélérations. On songera à Germinal ou à la Chartreuse de Parme.
Zola raconte ainsi en 150 pages la première journée d'Etienne, ensuite il résume 3 mois en quelques
lignes. La fin de «la Parure», nouvelle parisienne de Maupassant, résume en un sommaire d'une
douzaine de lignes 10 ans de la vie de Mme Loisel, puis développe en une trentaine de lignes, sous
forme de scène dialoguée, une rencontre de 10 minutes au plus ; l'auteur en tire une chute
efficace. Certains passages des récits sont détaillés, d'autres condensent de façon significative.

DECALAGE PAR RAPPORT A LA FREQUENCE


Le récit peut être singulatif : à un discours unique correspond un seul événement. C'est le cas le plus
ordinaire. Comme l'écrit Genette, ce cas de figure consiste à: « raconter une fois ce qui s'est passé
une fois. »

Il peut être répétitif : plusieurs discours présentent le même événement. Soit un personnage rabâche,
soit l'on a différentes visions du même événement, dans un effet stéréoscopique. Ex. dans les
Liaisons dangereuses, roman épistolaire de Ch. de Laclos, les lettres 21 et 22 présentent le même
événement, raconté par Valmont et par la naïve Mme de Tourvel. Ce décalage de deux lettres —
écrites en simultané le même jour sur le même fait événementiel, mais qui se succèdent dans l'ordre

2
du texte romanesque — permet des effets, renforcés par la tonalité (ironie de Valmont/ componction
de Tourvel).

Le récit peut être itératif : un seul discours présente une pluralité d'événements semblables ; c'est le
cas d'un état stable décrit à l'imparfait. Cf. la vie de Salamano dans l'Etranger de Camus ou
l'évocation par Colette de promenades dans la nature lors de son enfance en Puisaye. Alors pour
Genette, il s'agit de: « raconter une seule fois (ou plutôt en une seule fois) ce qui s'est passé n fois. »

Remarque

Le récit singulatif tend en français écrit à employer le passé simple ou le passé composé à l'oral (Il
alla à son bureau à 7 heures. Il est allé à son travail à 7 heures.), tandis que le récit itératif est
généralement conduit à l'imparfait (Tous les jours, il allait à son bureau à 7 heures.)

RAPPORT ENTRE NARRATION ET HISTOIRE


Du point de vue temporel, on peut aussi noter des effets narratifs concernant le point de narration et
observer les rapports chronologiques qui sont établis entre l'acte narratif, i.e. le moment de la
narration, d'une part, et les actions racontées ou les événements rapportés, i.e. le moment de
l'histoire, d'autre part. Gérard Genette a ainsi distingué quatre cas de figure :
- la narration ultérieure qui est la plus fréquente dans les récits ordinaires,
- la narration antérieure qui correspond à un récit de type prédictif,
- la narration simultanée qu'on rencontre dans les reportages en direct,
- la narration intercalée, où plusieurs actes narratifs sont intercalés entre les événements, comme
dans le roman épistolaire ou le journal intime.

1. Narration ultérieure
---------H---------N-------->
Dans la majorité des récits, on raconte ainsi au passé, avec un regard rétrospectif ; le récit a une
dimension "historique" : les faits sont accomplis, terminés au moment où une voix les rapporte.
Souvent, une distance claire s'établit entre le moment supposé de l'énonciation et le passé raconté
par l'usage du passé simple qui marque une coupure.
Parfois, à la fin de certains récits, le temps de l'histoire rejoint celui de la narration ; cela se constate
assez naturellement quand le narrateur fait partie de l'histoire, est un personnage.

2. Narration antérieure
--------N---------H-------->
L'antériorité du moment de la narration par rapport au moment de référence de l'histoire est un cas
rare. Même dans le genre de la Science-Fiction, le moment fictif de la narration est postérieur au
temps de l'histoire racontée. La narration antérieure correspond plutôt à un récit de type prédictif
conduit au futur ou au présent ; on peut songer au type d'écrit que forment les prophéties, les textes
apocalyptiques, les visions, religieuses ou autres...

3. Narration simultanée
--------H // N-------->
Dans le cas d'une narration en simultané, conduite au présent, le temps de l'histoire racontée paraît
correspondre à celui de la narration, coïncider avec lui ; la narration s'accomplit en même temps que
l'histoire. Dans le registre des récits non littéraires, fonctionnels, on peut songer au reportage en direct
qu'il soit ou non sportif, à la radio etc. Mais en fait nous sommes alors plus près de la chronique que
du récit. Il est vrai que les journalistes jouent sur les codes narratifs pour "dramatiser" en quelque
sorte et intéresser le public.
Pour les récits de fiction, on peut noter que si le narrateur est absent de l'histoire racontée, il semble
quand même présent d'une certaine manière dans l'univers représenté. L'effet se rapprocherait de
celui d'une focalisation externe... Le monologue intérieur de certains romans transcrit comme "en
temps réel" les pensées d'un personnage au fur et à mesure qu'elles sont censées être conçues.

3
4. Narration intercalée
-------H-----N-----H----N------>
La narration peut aussi être intercalée entre les événements comme si le récit était composé en
plusieurs fois, par étapes. Dans le cas d'un roman épistolaire, comme ceux de Montesquieu ou de
Laclos, les personnages qui s'écrivent sont autant de narrateurs successifs et l'histoire est racontée
avec un point de narration variable. Il en va de même dans le journal intime ou souvent aussi dans
l'autobiographie. Fréquemment l'auteur, comme Chateaubriand dans les Mémoires d'Outre-Tombe,
joue des ruptures, des décalages de perspective entre le temps de l'histoire rapportée, celui d'un
passé révolu, distant (la France disparue de l'Ancien Régime), et celui de la narration, moment d'une
énonciation plus proche du moment de la publication, réception par les lecteurs. Chateaubriand écrit
et réécrit, révise son texte, sur une longue durée d'environ 40 ans ; le moment de la narration est
déplacé, explicitement marqué par des dates, des repères spatio-temporels, des commentaires.