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THOMAS PIKETTY

VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE!


Chroniques 1998-2004
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !
La collection l'Aube poche essai
est dirigée par Jean Viard
assisté de Hugues Nancy

Série Lib/ration
animée par Jean-Michel Helvig

Dans la même série:


La /aïcitl dlvoilée, coordonné par Jean-Michel Helvig, 2004

@Lib/ration et éditions de l'Aube, 2004


www.aube.lu

ISBN: 2-7526-0028-3
Thomas Piketty

Vive la gauche américaine !


Chroniques 1998-2004

Libération 1 éditions de l'aube


Avant-propos

Thomas Piketty est l'observateur attentif de ce qui


fait l'envers économique de notre société. Rien n'échappe
à la curiosité et la sagacité de cet universitaire qui, à peine
atteint ses trente-trois ans, est déjà un chercheur réputé
et un chroniqueur redouté. Qu'il analyse les effets des
catastrophes naturelles ou l'ouverture le soir d'un magasin
de disques, décrypte les choix gouvernementaux ou les
programmes politiques, dissèque les effets des aides
familiales ou des 35 heures, on est toujours sOr que Thomas
Piketty ne sera jamais là où la bien-pensance voudrait
qu'il se cantonne. Car celui qui passe pour un des meil-
leurs économistes de sa génération - la concurrence est
sévère en ce moment dans cette tranche d'âge- est d'abord
un anti-dogmatique tonique. Il pourfend avec bonheur
la doxa libérale sur la baisse de l'impôt, mais il étrille aussi
de bon cœur les conformismes de son propre camp, celui
de la gauche, qui à force de camper sur des principes laisse
la réalité lui filer sous les pieds.
Militant obstiné de la redistribution, Thomas Piketty
est parmi ceux qui fournissent aujourd'hui les outils d'une
redéfinition du projet social-démocrate. Encore faudrait-
il que les partis concernés aient le courage de s'en emparer.

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VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Du courage, Thomas Piketty n'en manque pas pour


avoir accepté de soumettre au jugement du temps six
ans de chroniques dans Libération écrites souvent dans
l'urgence de l'actualité, mais avec une constance dans
la pertinence qui, à notre sens, tient fort bien la route.

jean-Michel Helvig,
directeur-adjoint
de la rédaction de Libération
Première partie

«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE»


( 1998-2000)
Communisme: les morts économiques

En 1997, la famine a causé la mort de plusieurs


dizaines de milliers d'enfants en Corée du Nord, dans
un pays où la ration alimentaire moyenne est évaluée à
moins de 150 grammes de nourriture par jour et par
personne. Pendant ce temps, les ménages sud-coréens
disposaient d'un pouvoir d'achat moyen de l'ordre de
celui de l'Espagne.
Ce triste bilan du régime communiste nord-coréen
ne vient pas seulement nous rappeler que le commu-
nisme tue toujours. Il nous rappelle également la tragique
particularité de ces morts, que la sortie du Livre noir du
communisme n'a pas suffisamment permis d'éclairer. Dans
leur majorité, les morts du communisme sont en effet
des morts «économiques», victimes de famines
dévastatrices et de conditions de vie misérables. Sur les
85 millions de morts dénombrés par Stéphane Courtois,
au moins 70 millions peuvent être attribués à des famines
(dont 15 millions en Union soviétique et près de 50 mil-
lions en Chine pendant le « Grand Bond en avant»).
Dans une large mesure, ces morts sont «non intention-
nelles»: les dirigeants communistes pensaient sincère-
ment qu'ils mettaient en place un système économique

tt
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

qui permettrait l'émancipation des travailleurs et le


progrès social. C'est cette particularité des morts du
communisme qui les rend incomparables aux morts du
nazisme. Elle permet de penser la continuité entre les
dizaines de millions de morts causées par les régimes
communistes et les centaines de millions de vies qu'ils
ont brisées, par des heures d'attente quotidiennes devant
des magasins vides, par la promiscuité des appartements
communautaires, par une inefficacité et une démoti-
vation généralisées. Outre qu'ils partagent la même
origine, ces vies brisées sont souvent assez peu distin-
guables des morts eux-mêmes (l'espérance de vie en
Union soviétique n'a jamais dépassé 61 ans pour les
hommes, et elle baissait régulièrement depuis 1960).
C'est pourquoi Lionel Jospin rend un mauvais service
à la gauche lorsqu'il déclare que, puisque le «Parti commu-
niste français n'a jamais porté atteinte aux libertés en
France,., il est «fier de compter des ministres commu-
nistes au gouvernement,.. Autrement dit, le seul tort de
l'idéologie communiste aurait été de violer les libertés
politiques essentielles: pour peu qu'ils acceptent le
pluralisme démocratique, les communistes ne seraient
finalement que de sympathiques compagnons de marche
sur la route menant au progrès social. Cela revient à
conforter tous ceux qui pensent qu'il suffit au PCF de
rejeter le « stalinisme ,. pour accomplir sa mutation, alors
que celle-ci exigerait au contraire une profonde remise
en question des outils de transformation économique et
sociale préconisés par les communistes. Certes, plus
personne au PCF ne semble croire aux vertus des nationa-
lisations. Il reste que les communistes continuent de

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«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLitRE,.

concevoir l'inégalité sociale comme une lutte entre le


grand capital et les « 200 familles,. d'une part, et 99,9%
de la population d'autre part. Cette vision sommaire, qui
s'est encore illustrée récemment avec l'affaire du
plafonnement des allocations familiales, constitue un
véritable frein à la réduction du chômage, qui exigerait
aujourd'hui un effort de solidarité entre les classes sala-
riées les plus favorisées et les salariés moins qualifiés.
Sans une telle mutation, l'influence intellectuelle et poli-
tique des communistes continuera de constituer un lourd
boulet pour tous ceux à gauche qui souhaitent mettre
en place une régulation intelligente du capitalisme.

15 janvier 1998

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VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

35 heures et baisse des charges?

Lionel jospin a été extrêmement clair. Il existe deux


stratégies pour lutter contre le chômage, nous a expliqué
en substance le Premier ministre: la baisse des charges,
préconisée par la droite, et la réduction du temps de
travail, mise en place par la gauche; seule la seconde
stratégie est synonyme de progrès social et permettra de
créer des centaines de milliers d'emplois. En pratique,
les choses sont pourtant beaucoup plus compliquées.
Tout d'abord, la stratégie des 35 heures s'appuie
principalement sur des aides forfaitaires de 9000 francs
par an et par salarié versées aux entreprises passant aux
35 heures (et 13000 francs pour les entreprises indus-
trielles qui recourent de façon intensive aux bas salaires,
preuve que l'industrialisme a encore de beaux jours
devant lui). Or ces aides sont équivalentes à des réduc-
tions massives de charges sociales. La seule particularité
est que, comme le dispositif d'incitation au temps partiel
mis en place en 1992, ces baisses de charges sont réser-
vées aux employeurs offrant des emplois à durée réduite.
Ensuite, non seulement le gouvernement jospin n'a
pas supprimé les baisses de charges sur les bas salaires
mises en place par les gouvernements Balladur et juppé,

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«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

mais la loi Aubry prévoit même explicitement que les


employeurs pourront cumuler ces exonérations avec les
nouvelles aides gouvernementales. Si l'on pense sincère-
ment que les baisses de charges de la droite ne servent
à rien, alors pourquoi ne pas les supprimer?
En vérité, le gouvernement est conscient du fait qu'il
existe bel et bien un problème de coOt du travail peu
qualifié en France. L'hypothèse du gouvernement est
que seule une combinaison de baisses de charges et de
partage du travail peut permettre de créer un grand
nombre d'emplois. Il n'est pas exclu qu'il ait raison: la
création massive d'emplois à plein temps exigerait un
reprofllage extrêmement important et durable des charges
sociales (allégement sur les bas salaires, alourdissement
sur les salaires élevés), et il est possible qu'aucun gouver-
nement ne soit capable d'assumer un tel effort de soli-
darité. La droite semble actuellement beaucoup trop
préoccupée par la baisse de l'impôt sur le revenu pesant
sur les revenus élevés pour pouvoir s'engager effica-
cement dans une telle voie (rappelons que sans les baisses
d'impôt sur le revenu survenues entre 1993 et 1997, on
pourrait doubler l'effort consacré aux baisses de charges
pesant sur les bas salaires). Par comparaison, le partage
du travail permet de créer plus d'emplois pour un effort
financier moins important, comme le montre l'expérience
du dispositif d'incitation au temps partiel, qui a permis
de créer un million d'emplois entre 1992 et 1997, dont
plus de la moitié sont des emplois à 30, 31 ou 32 heures
par semaine.
Le problème de cette stratégie «pragmatique,. est
que de nombreux électeurs ont cru comprendre que les

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VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

emplois créés par les 35 heures seraient à durée partielle


mais pas à salaire partiel. Certes, jospin avait prévenu
l'opinion dès l'automne («les 35 heures payées 39, c'est
antiéconomique »). Les projets de «double-smic» ont
confirmé cette orientation: le salaire mensuel des smicards
passant de 39 à 35 heures sera durablement gelé, et il
n'est pas sOr que les jeunes embauchés à 35 heures ne
soient pas payés 35. Mais ce message n'a pas encore été
compris, et il n'est pas près d'être accepté par la gauche
syndicale et associative. En faisant passer pour du progrès
social ce qui n'est finalement que la voie du partage entre
les salariés modestes et les chômeurs, le gouvernement
court un grand risque. La ligne de crête entre les 35 heures
« antisociales» et les 35 heures « antiéconomiques » est
très étroite.
16 février 1998

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«C'EST UN PEU COURT, M. SEJLLIÈRE,.

« C'est un peu court, M. Seillière ,.

Depuis l'annonce de la loi sur les 35 heures, le CNPF


n'a guère brillé par sa capacité à faire des propositions
alternatives et à nourrir le débat. On peut comprendre
que l'organisation patronale ait été quelque peu inhibée
par le parfum de « lutte des classes,. que le gouverne-
ment a voulu donner à la conférence du 10 octobre 1997.
Mais la seule façon crédible de s'opposer à la stratégie
des 35 heures est de tenter de démontrer qu'il existe
d'autres façons de créer des emplois. Or qu'a proposé
le CNPF depuis la conférence du 10 octobre ?
Ernest-Antoine Seillière a commencé à dévoiler les
grandes lignes du projet que son organisation présentera
d'ici au mois de juin. Il s'agit de créer des centaines de
milliers d'emplois de services rémunérés «au niveau où
la clientèle peut les payer,.. « Et si la société estime que
ce niveau de rémunération est insuffisant, nous explique
le président du CNPF, alors c'est à l'État et non au client
d'apponer un complément de rémunération aux travail-
leurs concernés,.. Cette idée n'est pas nouvelle. Chacun
peut comprendre que si, du fait d'une politique de
redistribution, le coOt d'un travailleur est supérieur à ce
qu'il appone à l'entreprise, celle-ci ne l'embauchera pas.

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VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Faire porter toute la charge de la solidarité sur les


employeurs des salariés modestes est injuste et inef-
ficace: en répartissant l'effort sur l'ensemble de la société,
on éviterait les effets néfastes sur l'emploi. Le problème,
c'est que si cette idée, très largement admise, n'a pas
suffisamment été mise en application, c'est précisément
parce qu'aucun gouvernement n'a su convaincre l'opinion
qu'il existait une façon socialement acceptable de mieux
répartir l'effort de solidarité et en particulier le finan-
cement de la protection sociale.
Or, que propose M. Seillière à ce sujet? Rien. À l'État
de se débrouiller. Le CNPF ne semble se préoccuper que
de la faible rémunération que les employeurs devraient
pouvoir verser.
Cette attitude est d'autant plus choquante que dans
le même temps, le CNPF refuse toute discussion sur le
projet de modifier l'assiette des cotisations patronales,
afin de faire porter celles-ci non plus sur les seuls salaires,
mais sur l'ensemble de la valeur ajoutée des entreprises.
Cette réforme ne permettrait certes pas de résoudre tous
les problèmes: en particulier, elle avantagerait dans les
mêmes proportions tous les salariés, alors qu'une atten-
tion particulière devrait être accordée au travail peu
qualifié, le plus durement touché par la désindus-
trialisation et le progrès technique. Il reste qu'elle irait
dans la bonne direction. Le prélèvement social pèserait
moins lourdement sur le travail et inciterait les entre-
prises à préférer moins souvent la machine à l'homme.
De plus, la réforme donnerait des marges financières:
la valeur ajoutée est en effet une assiette beaucoup plus
large que les seuls salaires (d'un point de vue comptable,

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«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

elle est égale à la somme de la masse salariale et des


profits bruts). Ces marges pourraient être utilisées pour
financer une franchise forfaitaire par salarié. Par exemple,
comme le proposait Lionel jospin en 1995, on pourrait
ne pas tenir compte, dans le calcul de l'assiette des coti-
sations, des 5 000 premiers francs de chaque salaire. On
pérenniserait ainsi les exonérations de charges sur les bas
salaires mises en place par les précédents gouvernements.
Le projet du gouvernement sur les cotisations
patronales verra-t-ille jour? Il est combattu par FO- qui
craint que les organismes de sécurité sociale perdent au
passage le contrôle du recouvrement des cotisations -
mais il est soutenu par la CFDT et la CGT. Malheureu-
sement, si le CNPF se range une fois de plus du côté
des conservateurs, il risque fort d'être abandonné.

11 mars 1998

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VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Trente ans de smic

Juridiquement, ce n'est qu'en 1970 que le smic


remplace le smig, avec la mise en place de l'indexation
automatique du salaire minimum sur l'évolution du
salaire moyen, et non plus seulement sur l'inflation. En
réalité, ce sont bien les accords de Grenelle et le mouve-
ment de mai 1968 qui ouvrent une nouvelle phase de
son histoire. À la veille de Mai 68, le pouvoir d'achat du
smig net n'enregistrait qu'une progression d'à peine 25%
depuis sa création, en 1950. Certes, cela n'avait pas empê-
ché le pouvoir d'achat du salaire moyen des ouvriers de
doubler pendant la même période, dans un contexte de
forte croissance et de pénurie de main-d'œuvre. Très peu
de salariés étaient directement concernés par le smig et
le salaire minimum jouait alors le même rôle « mini·
maliste »qu'il joue actuellement aux États-Unis.
La revalorisation de ZO% décidée en 1968 ouvre une
phase où le salaire minimum devient l'instrument central
de resserrement des inégalités, et où les revalorisations
annuelles du 1er juillet acquièrent rapidement une
visibilité politique décisive. Chaque année, le pouvoir,
pompidolien puis giscardien, se sentira tenu d'accorder
une hausse importante de pouvoir d'achat, dans un climat

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«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

social en pleine ébullition: de telle sorte que le pouvoir


d'achat du salaire minimum net progressera ainsi de près
de 150%entre 1968et 1983,dontprèsde 120%entre 1968
et 1978.
I.:alternance de 1981 conduira à la dernière grande
revalorisation du smic de la période et dès 1982-1983
s'ouvre une nouvelle phase. Face à la montée du chômage,
les gouvernements successifs jugeront bon de réduire le
rythme de progression du coOt du travail peu qualifié.
De t983 à t998, le pouvoir d'achat du smic a progressé
d'à peine 20%, soit plus de 7 fois moins que pendant
les quinze années précédentes. De t983 à t995, les revalo-
risations annuelles se limitent généralement au minimum
légal et les rares «coups de pouce» ne dépassent jamais
les 0,5. Une nouvelle sous-période débute en 1995:
Jacques Chirac a compris que les Français en avaient
assez de la rigueur et l'idée que« la feuille de paie n'est
pas l'ennemie de l'emploi,., qui conduit logiquement à
la hausse du smic de 4% au ter juillet 1995 (soit environ
2% au-delà du minimum légal), joue un rôle symbolique
essentiel dans sa lutte contre Balladur. Lionel Jospin ne
peut faire moins et décide de revaloriser le smic de 4%
au ter juillet 1997. Malgré tout, les revalorisations de
1995-t997 restent prudentes, comparées à celles des
années 1970, et, surtout, ces «coups de pouce » ont été
compensés par les baisses de cotisations patronales sur les
bas salaires, créées sous Balladur, renforcées par Juppé,
et que Jospin s'est bien gardé de remettre en cause.
Cette orientation sera-t-elle confirmée en t998? Face
à l'épineux problème posé par le passage aux 35 heures
(pour maintenir inchangé le salaire mensuel des smicards,

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VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

il faudrait revaloriser le smic horaire de 10% ), une


solution pourrait consister à réduire le poids de la CSG
payée par les bas salaires, en mettant en place la franchise
de la CSG sur les premiers milliers de francs de salaire
mensuel que proposait le Parti socialiste avant les légis-
latives de 1997. Cette idée, équivalente à la baisse de
cotisations salariales sur les bas salaires proposée par
Olivier Blanchard et Jean-Paul Fitoussi dans un rapport
au Conseil d'analyse économique, permettrait de faire en
sorte que l'indispensable effort de solidarité en faveur des
salariés modestes ne soit pas assuré uniquement par leurs
employeurs, mais également par l'ensemble des contri-
buables. Si cette stratégie était appliquée en 1998, elle
confirmerait l'entrée dans une nouvelle phase de l'histoire
du salaire minimum et de la redistribution en France.

11 mai 1998

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«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

Laisser Virgin ouvrir la nuit?

Après s'être illustré dans le combat pour l'ouverture


le dimanche, le Virgin Megastore des Champs-Élysées
vient à nouveau de faire l'actualité, en réclamant la possi-
bilité d'ouvrir la nuit pendant la durée du Mondial. Selon
les responsables de Virgin, des milliers de touristes et
de supporters présents sur les Champs-Élysées les nuits
suivant les matchs viendraient volontiers flâner parmi les
disques et les CD, et pas seulement dans les bars, pour
peu qu'on leur en donne la possibilité. Face à l'opposition
des syndicats, Virgin semble devoir renoncer à son projet.
I.: épisode, sous une forme il est vrai un peu extrême,
vient relancer un débat beaucoup plus général portant sur
la question des horaires d'ouverture dans les services.
Il est tout à fait légitime que des lois et des conven-
tions collectives viennent limiter la capacité des employeurs
à choisir librement les horaires d'ouverture de leurs maga-
sins et les horaires de travail de leurs employés. Toute
la question est de savoir jusqu'où doivent aller ces
réglementations. S'il est légitime que les salariés déjà en
place refusent que l'on modifie unilatéralement leurs
horaires de travail, surtout s'il s'agit de les faire travailler
la nuit, il est plus difficile de justifier que leur refus

23
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

s'applique également aux centaines de milliers de jeunes


chômeurs désireux de venir travailler durant les nouveaux
horaires d'ouverture, sans que personne ne leur ait
demandé leur avis. Les opposants à ces nouveaux horaires
d'ouverture répliqueront qu'il faut refuser de tomber
dans cet engrenage où le chômage finit par tout justifier
et où les jeunes chômeurs finissent par devoir tout accepter.
Il faut prendre en compte cet argument, mais il ne faut
pas oublier que les personnes qui dénoncent avec le plus
de force les conditions de travail des « petits boulots»
du secteur des services sont aussi celles qui s'opposent
avec passion à la fermeture des usines et au déclin continu
de l'emploi industriel. A-t-on déjà oublié quelles étaient
les conditions de travail de ces fameux emplois
industriels, où l'on fait les 3x8 pour ne pas perdre une
seconde des précieuses machines? Quel jeune préférerait
travailler la nuit pendant 8 heures d'affilée dans le bruit
et la fureur d'une chaîne de montage, plutôt que d'aller
vendre des disques sur les Champs-Élysées? En vérité,
une raison peu avouable explique sans doute une partie
des blocages vis-à-vis des « petits boulots» des services:
l'emploi industriel avait l'immense mérite de renvoyer
les prolétaires hors de la vue des élites, qui pouvaient
alors s'imaginer avoir atténué la dureté de leurs condi-
tions de travail en leur donnant un statut et une conven-
tion collective, alors que les emplois du secteur des
services obligent chacun à les côtoyer et à vivre au quoti-
dien avec l'inégalité. Ces blocages sont d'autant plus
pervers qu'ils concernent non seulement des cas extrêmes,
comme celui de Virgin et du travail de nuit, mais égale-
ment des situations où il s'agit simplement de faire en

24
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

sorte que les clients puissent avoir accès aux services


durant les seuls horaires où ils en ont le temps. Par exemple,
il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu'en obli-
geant les banques à fermer entre midi et 2 heures, puis
à fermer définitivement à 5 heures du soir, on ne contri-
bue guère à développer l'activité, si ce n'est celle des
services bancaires entièrement automatisés accessibles
par téléphone, qui ont le mérite de n'employer personne!
Sans tomber dans le discours absurde consistant à voir
dans toute réglementation une « rigidité,. dont il faudrait
se débarrasser, les responsables syndicaux et politiques
doivent avoir le courage de reconnaître aujourd'hui que
certaines réglementations en vigueur en France doivent
impérativement évoluer.
15 juin 1998

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VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Poupées russes

Qui est responsable de la crise russe? Comme toujours


en pareil cas, le bouc émissaire est l'« étranger», c'est-
à-dire les organisations internationales, à commencer par
le FMI. On reproche au FMI d'avoir trop prêté sans
contreparties (assainissement de la situation financière,
accélération des réformes). Or, que se passe-t-il à chaque
fois que le FMI tente d'imposer de telles conditions à
un pays en difficulté? Ces fameuses « conditionnalités .. ,
jugées brutales et attentatoires à la souveraineté des
Etats, sont violemment dénoncées. Pour que le FMI
puisse imposer de véritables contreparties, il faudrait
d'abord qu'elles soient formulées et soutenues par les
gouvernements occidentaux, généralement trop heureux
de ne pas trop s'engager.
En vérité, les causes de la crise russe sont d'abord
internes et doivent être recherchées dans l'histoire poli-
tique de la transition russe, fort différente de celle de
tous les pays de l'Est où la transition vers l'économie de
marché a réussi. En juin 1991, Boris Eltsine est élu prési-
dent de la république de Russie au suffrage universel,
sans que personne ne sache exactement quels seront les
pouvoirs de ce président russe au sein de l'URSS.

26
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

Soudain, tout s'accélère: le putsch raté des communistes


orthodoxes en aoOt 1991 conduit à la dissolution de
l'URSS et à l'éviction de Gorbatchev en décembre 1991.
Les premières réformes économiques sont lancées (libéra-
lisation des prix en janvier 1992), mais les pouvoirs de
Eltsine sont toujours aussi mal définis, notamment face
à un Parlement dominé par les communistes, élu en
mars 1990 du temps de l'URSS, quand les premières
candidatures non communistes n'étaient autorisées qu'au
compte-gouttes. Le Parlement obtient, dès avril 1992,
le départ du réformateur Egor Gaïdar du ministère des
Finances et finit par imposer le très soviétique Viktor
Tchernomyrdine (ancien ministre de l'Énergie de
Brejnev) au poste de Premier ministre en décembre 1992.
I.: affrontement ne sera réglé (par la force) qu'en
septembre 1993, et ce n'est donc qu'en décembre de
cette année qu'auront lieu les premières élections légis-
latives libres, deux ans après le début des vraies-fausses
réformes, soit une durée trop courte pour que tous les
effets positifs se fassent sentir, mais suffisamment longue
pour que la libéralisation des prix (seule véritable réforme
mise en place) ait déjà frappé des couches importantes
de la population. Les communistes perdent les trois
quarts de leurs sièges, mais ils sont rejoints dans le camp
des conservateurs par le Parti agraire, qui exploite la légi-
time méfiance des campagnes russes face aux projets venus
de la ville, et surtout par les nationalistes de jirinovski.
Si bien que les réformateurs n'ont toujours pas la majorité.
Ils ne l'auront jamais: de 1992 à 1998, la « transition »
russe se fera avec un Parlement hostile, qui parviendra
à bloquer toutes les réformes importantes (privatisation

27
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

de l'agriculture, mise en place d'une fiscalité digne de


ce nom, etc.).
Le fait fondamental est que la dissolution de l'URSS
en décembre 1991 ne s'est pas accompagnée d'une vaste
«remise à zéro» des compteurs politiques: nouvelle
constitution, nouvelles élections, nouvelle légitimité
démocratique pour un projet politique clair. Si de telles
élections avaient eu lieu en 1991, les réformateurs les
auraient gagnées et ils auraient disposé d'une législature
de cinq ans pour rendre les changements irréversibles,
comme cela s'est produit dans les autres pays de l'Est.
Vexpérience russe montre que la plus importante des
réformes était la transition vers la démocratie politique,
qui seule aurait permis à un gouvernement russe d'entraÎ-
ner son pays dans une transition économique viable.

7 septembre 1998

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«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

Injustices familiales

Fau t-il imposer les individus ou les ménages? Ce


vieux débat est relancé par deux propositions sur les-
quelles le Parlement doit se prononcer cet automne: la
limitation des effets du quotient familial proposée par
le projet de loi de finances du gouvernement et l'exten-
sion du quotient conjugal aux couples non mariés,
défendue par la proposition de loi (première mouture)
sur le Pacs.
Le principe du quotient familial est bien connu: on
commence par diviser le revenu imposable du foyer par
le nombre de parts (deux parts pour un couple marié,
une demi-part par enfant à charge, plus une demi-part
supplémentaire à compter du troisième enfant), puis on
multiplie par le nombre de parts l'impôt calculé à partir
de ce «revenu imposable par part,.. Du fait de la progres-
sivité du barème de l'impôt, ce mécanisme conduit à des
réductions d'impôt d'autant plus importantes que le
revenu et le nombre de parts sont élevés (la division par
le nombre de parts permet souvent d'échapper aux
tranches d'imposition les plus hautes). Le quotient fami-
lial est l'exception française par excellence: dans tous les
autres pays, les enfants ouvrent droit à des abattements

29
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

ou à des réductions d'impôt forfaitaires, c'est-à-dire indé-


pendantes du revenu des parents.
Si l'on voulait généraliser le principe du quotient
familial à l'ensemble de notre système de transferts, alors
il faudrait faire augmenter le montant des allocations
familiales avec le revenu des parents. Depuis 1981, les
effets de ce mécanisme sont plafonnés: la réduction
d'impôt par enfant à charge ne peut dépasser un certain
seuil. Le gouvernement propose maintenant d'abaisser
sensiblement ce seuil (de 16380 francs par demi-part à
11000 francs). Une telle disposition permettrait d'envisager
(enfin!) la suppression complète du quotient familial à
moyen terme. Une réduction d'impôt maximale de
11000 francs correspond à une allocation familiale d'envi-
ron 900 francs par mois: un gouvernement futur disposant
d'une bonne conjoncture pourrait envisager de remplacer
définitivement le quotient familial par un système d'allo-
cations familiales égales pour tous, avec en prime les
allocations familiales dès le premier enfant.
Curieusement, au moment même où l'on porte peut-
être le coup fatal au quotient familial, on s'apprête à
renforcer le mécanisme du quotient conjugal, c'est-à-dire
le fait que les couples sont imposés conjointement sur
la base de deux parts (indépendamment de la question
des enfants à charge). Face à la discrimination injustifiée
dont font l'objet les concubins et les homosexuels, il
existait deux stratégies: soit on étendait le bénéfice du
quotient conjugal aux couples non mariés (et peut-être
aux fratries, si le Pacs leur est étendu); soit on décidait
de s'orienter progressivement vers un régime d'imposi-
tion au niveau individuel, dans lequel chaque conjoint

30
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE,.

(marié ou non, homosexuel ou hétérosexuel) serait imposé


séparément, choix qui a déjà été fait, notamment, au
Royaume-Uni et aux Pays-Bas. En choisissant la première
stratégie, la proposition de loi sur le Pacs conduira à
renforcer l'institution du quotient conjugal en France.
C'est dommage: ce système n'a rien de progressiste.
Lorsque les deux conjoints ont le même salaire, le quotient
conjugal ne conduit à aucune réduction d'impôt (imposé
séparément, chaque conjoint serait dans la même
tranche d'imposition que le couple avec le revenu total
divisé par deux). La réduction d'impôt procurée par le
quotient conjugal est d'autant plus élevée que les
revenus du couple sont inégalement répartis entre les
conjoints. Ce mécanisme fonctionne donc comme une
subvention implicite aux couples inégaux.

12 octobre 1998

31
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Trop d'impôt ou trop d'idéologie P

Trop d'impôt tue-t-il l'impôt? Cette question est trop


importante pour être laissée aux idéologues, qu'ils soient
de droite ou de gauche. Elle mérite une approche pragma-
tique, se fondant sur des études empiriques publique-
ment vérifiables. Les choses intéressantes ne commencent
véritablement que lorsqu'on cherche à préciser les termes
de cette loi trop générale. À partir de quel niveau de taux
d'imposition les recettes se mettent-elles à baisser? Quels
sont les prélèvements pour lesquels ce problème se pose
le plus? En particulier, rien ne permet a priori de justifier
que l'on se concentre exclusivement sur le cas de l'impôt
sur le revenu, qui représente moins de 10% des
prélèvements obligatoires. Les rares études disponibles
suggèrent que, dans la situation actuelle, l'impôt sur le
revenu n'est pas le prélèvement dont les effets pervers
sur l'activité et l'emploi sont les plus importants. Le
problème se pose bien davantage pour des prélèvements
tels que les cotisations sociales pesant sur le travail, et
notamment sur le travail peu qualifié. Durant les vingt-
cinq dernières années, les taux marginaux les plus élevés
de l'impôt sur le revenu ont connu en France des varia-
tions importantes. En 1981-1982, le gouvernement

32
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

socialiste avait créé une nouvelle tranche à 65 %, en


l'accompagnant de multiples «majorations exception-
nelles,. pour les plus hauts revenus. Il avait également
introduit un mécanisme de plafonnement des effets du
quotient familial, si bien que certains groupes bien précis
de contribuables aisés ayant des enfants à charge étaient
passés directement de la tranche à 40% à la tranche à
55% ou même 60%. Inversement, en 1986-1987, le
gouvernement Chirac a abaissé de façon importante les
taux marginaux. Or, qu'observe-t-on si l'on examine
minutieusement l'évolution des revenus déclarés par les
contribuables concernés par ces changements? Pratique-
ment rien: leur niveau (relativement à celui des revenus
des autres contribuables) n'a presque pas varié. De façon
générale, la part des contribuables les plus aisés dans le
revenu total est extrêmement stable: sur l'ensemble de
la période 1970-1996, la part occupée par les 1 % des plus
aisés fluctue autour de 9% du revenu total des Français,
la part des 0,5% des plus aisés autour de 6%, etc. Les
fluctuations de court terme s'expliquent pour l'essentiel
par le cycle économique: les très hauts revenus, plus
souvent composés de primes, de dividendes et de béné-
fices, augmentent plus fortement que les autres pendant
les périodes de forte croissance et baissent plus fortement
pendant les récessions. Contrairement à ce qu'affirme
Pascal Salin (Le Monde du 13 novembre 1998), qui non
seulement n'a jamais pris la peine de regarder les données
lui-même mais qui apparemment ne regarde même pas
les études des autres, ces résultats ne sont pas vraiment
surprenants. Ils peuvent notamment s'expliquer par ce
que les économistes appellent un «effet revenu». Certes,

33
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

quand la pression fiscale augmente, les contribuables


aisés voient leurs incitations au travail baisser, mais ils
peuvent également vouloir éviter que leur revenu dispo-
nible diminue de façon trop importante. Quoi qu'il en
soit, le fait est que l'on observe le même type de résultats
dans d'autres pays, et notamment aux États-Unis. Des
études récentes ont montré que la forte hausse des taux
supérieurs décidée par Clinton en 1993 n'avait eu aucun
effet sensible sur le trend de progression suivi par les
hauts revenus américains durant les années précédentes.
Avant d'écrire, les idéologues feraient mieux de lire.

16 novembre 1998

34
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

L'Europe contre l'emploi

Après l'arrivée au pouvoir de la gauche dans la plupart


des grands pays de l'Union européenne, de nombreux
observateurs ont salué le «retour de la volonté politique»
en Europe. Pourtant il faudra bien plus que quelques
discours convenus pour que l'Europe devienne un acteur
efficace dans la lutte contre le chômage et les inégalités.
Pour l'instant, l'intégration économique a eu un impact
globalement négatif sur l'emploi, car elle a entraÎné les
différents pays européens dans une concurrence fiscale
néfaste. Chaque pays souhaitant attirer vers lui les
facteurs de production les plus mobiles (capital et travail
hautement rémunéré), tous les gouvernements euro-
péens des années 1980-1990 ont ainsi été amenés, quelle
que soit leur couleur politique, à abaisser les prélève-
ments pesant sur ces facteurs (impôt sur les bénéfices
des entreprises, prélèvements sur les revenus de
l'épargne, tranches supérieures de l'impôt sur le revenu,
etc.), avec, comme contrepartie évidente, l'alourdis-
sement progressif des prélèvements pesant sur le
facteur de production le moins mobile et donc le plus
«captif» : le travail peu ou moyennement rémunéré. Ce
processus pervers a conduit à privilégier les biens et

35
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

services et les techniques de production faiblement


créateurs d'emplois.
Cette évolution est la conséquence logique d'une
intégration économique avancée sans contrepartie
politique. Elle ne pourra être inversée que par une
véritable politique fiscale européenne. Les récentes
déclarations de Schroder et de Lafontaine, qui proposent
que toutes les questions fiscales soient désormais tran-
chées par le vote à la majorité qualifiée, et qui ont provo-
qué la fureur de la presse populaire outre-Manche, sont-
elles pour autant la meilleure façon de faire progresser
ce dossier? En se plaçant sur le terrain des réformes
institutionnelles, ces déclarations risquent à la fois d'être
ressenties comme une provocation par les adversaires de
l'harmonisation fiscale (une fois la règle générale de la
majorité qualifiée adoptée, jusqu'où ira-t-on?), et
surtout d'être peu mobilisatrices pour ses partisans, car
elles n'indiquent pas clairement aux opinions publiques
européennes quel est le but poursuivi. L'harmonisation
fiscale est présentée comme un but en soi, et apparaît
au citoyen moyen comme une question technique aux
enjeux peu clairs, ce qui est d'autant plus dommageable
qu'un fort soutien populaire est indispensable pour
mettre en place de telles réformes. Il serait sans doute
plus porteur de désigner un impôt précis et politique-
ment visible, et d'expliquer pourquoi une politique
commune s'impose.
Le meilleur candidat est sans doute l'impôt sur les
bénéfices des sociétés, pour lequel le problème de la
concurrence fiscale entre pays européens se pose le plus
(bien davantage que pour l'impôt sur le revenu des

36
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE,.

ménages). Un véritable impôt européen sur les bénéfices,


qui viendrait se substituer aux impôts nationaux équi-
valents, aurait un poids symbolique fort et permettrait
aux gouvernements européens de se redonner des marges
de manœuvre. En outre, ces déclarations très générales
sont en totale contradiction avec la baisse de l'impôt sur
le revenu annoncée par le gouvernement Schroder. Loin
d'être ce qu'on a hâtivement décrit comme une politique
«keynésienne» de relance conjoncturelle, ce choix est
en réalité celui d'une baisse structurelle et étalée sur cinq
ans du poids du seul impôt progressif- et en particulier
de ses taux les plus élevés. Il se situe donc dans la droite
ligne de l'évolution générale décrite plus haut.

21 décembre 1998

37
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

À l'actif de Clinton

Depuis son élection en novembre 1992, Bill Clinton


ne s'est pas contenté de séduire les jeunes stagiaires de
la Maison Blanche. Il a aussi mené une politique éco-
nomique et sociale courageuse, qui lui vaut sa popularité
et dont les leçons sont autrement plus importantes que
celles prodiguées par le Sénat américain. En 1993, Clinton
décide de relever de façon importante les taux de l'impôt
sur le revenu applicables aux revenus élevés. Le taux
supérieur, qui était tombé jusqu 'à 28% dans les années
Reagan et que Bush avait dû relever à 31 % pour faire
face au gigantesque déficit budgétaire légué par son
prédécesseur, passe alors subitement à 40%. La même
année, Clinton décide de déplafonner complètement la
cotisation sociale de 3% servant à financer Medicare (le
programme d'assurance maladie pour les personnes
âgées). Elle est désormais prélevée sur tous les revenus,
y compris les plus élevés. À l'époque, de nombreux
observateurs, dont Martin F eldstein, ancien conseiller
économique de Reagan, prédisaient que ces hausses de
taux ne rapporteraient pas grand-chose à l'État, car elles
inciteraient les contribuables aisés à moins travailler. En
vérité, les hauts revenus ont continué, depuis 1993, de

38
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE,.

progresser au même rythme que durant les années précé-


dentes. Et les recettes supplémentaires, de l'ordre de 30
à 40 milliards de dollars par an, ont permis dès 1993
d'augmenter d'un montant équivalent les sommes consa-
crées à I'EITC (Earned /ncome Tox Credit), un ambitieux
programme de réductions d'impôt et de transferts au
bénéfice des faibles revenus d'activité. Ces transferts ont
permis de rendre le travail à bas salaire plus valorisant,
par exemple en permettant aux mères célibataires de
travailler tout en finançant la garde de leurs enfants. Ils
ont ainsi contribué au dynamisme de l'emploi américain.
En 1996, Clinton a également relevé de 20% le
niveau du salaire minimum fédéral (de 4,15 à 5,20 dollars
par heure), qui avait atteint un niveau tellement bas que
tout problème de coût du travail peu qualifié était depuis
longtemps écané. Bill Clinton s'est également battu pour
garantir le financement du système public de retraites,
de l'éducation, pour préserver les outils de lutte contre
la discrimination raciale. Avec cette politique, Bill Clinton
a démontré que le dynamisme de l'économie américaine
n'avait nullement besoin de l'égoïsme des années Reagan
pour perdurer, bien au contraire. Il a pris aux riches pour
donner aux pauvres, et cela n'a pas empêché les États-
Unis de connaître la plus forte expansion économique
de leur histoire. Le dynamisme américain repose sur la
liberté d'entreprendre et un poids modéré des charges
pesant sur le travail, et il peut tout à fait s'accommoder d'un
véritable impôt progressif sur le revenu et de programmes
sociaux ambitieux et intelligents. Les sceptiques objec-
teront que l'œuvre de Clinton reste modeste et que les
États-Unis demeurent une société très inégalitaire, et ils

39
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

auront raison. En paniculier, Clinton a dO abandonner


son projet d'assurance maladie universelle, et il a accepté
de signer la réduction des transferts aux personnes sans
emploi proposée par les républicains. De toute évidence,
il fallait bien plus qu'un Clinton pour faire accepter aux
Américains autant de solidarité en une seule fois. V opi-
nion publique américaine des années 1980-1990, qui ne
voit dans le monde extérieur que des pays empêtrés dans
le chômage ou le postsoviétisme, demeure profondément
imprégnée de l'idéologie de la non-intervention de l'État,
avec tout ce que cela compone de libérateur et d'exces-
sif à la fois. Au moins Clinton aura-t-il permis de la faire
évoluer, même lentement.

25 janvier 1999

40
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

Vaches sacrées P

Bien qu'il ne représente qu'à peine 10% du total des


prélèvements obligatoires en France, l'impôt sur le
revenu (IR) a toujours fait l'objet de débats passionnés.
Ces dernières semaines, ces passions ont connu de
nouveaux développements, et plusieurs hebdomadaires
(notamment Le Point et Le Nouvel Économiste) ont pris soin
d'expliquer à leurs lecteurs la nécessité impérieuse dans
laquelle se trouverait la France de baisser l'IR, afin de
libérer ses« forces vives». De façon plus étonnante, Alain
Duhamel, dans une chronique, nous explique que si
François Hollande et Martine Aubry ont pris position
contre la baisse de l'IR qu'envisagerait DSK, c'est parce
que les socialistes seraient prisonniers de leurs vieilles
«vaches sacrées idéologiques», qui leur interdiraient de
faire un geste en direction des cadres. Selon Duhamel,
le refus de baisser l'impôt sur le revenu ne peut être le
fait que de ceux qui croient qu'« être de gauche consiste
à perpétuer le culte des structures de classe des années
1950 », et traduirait un attachement « postmarxiste » à une
culture «égalitariste» centrée sur la classe ouvrière ! Rien
de moins. Comment dépasser ce débat quelque peu
outrancier? Tout le monde est d'accord sur le principe

41
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

de l'impôt progressif. La seule question intéressante est


de savoir jusqu'à quel point l'impôt doit être progressif~
et quel doit être le poids de l'impôt progressif par rapport
à tous les autres prélèvements (TVA, CSG, cotisations
sociales) qui ne le sont pas. Comment répondre à cette
question? Il n'existe pas de réponse parfaitement « scienti-
fique», et il faut donc essayer de progresser de façon
pragmatique. Tout d'abord, selon les rares études dispo-
nibles, en France comme à l'étranger, tout laisse à penser
qu'une baisse des taux de l'impôt sur le revenu se
traduirait inévitablement par une baisse importante des
recettes fiscales. Autrement dit, les effets positifs sur les
incitations au travail (et à moins frauder»), engendrés par
la baisse des taux d'imposition, même s'ils existent,
seraient beaucoup trop faibles quantitativement pour
pouvoir compenser la perte initiale de rentrées budgé-
taires pour l'Etat.
Évidemment, cela n'implique pas pour autant qu'il
ne faille pas baisser l'IR: après tout, l'État idéal n'est pas
nécessairement celui qui réussit à faire rentrer le maxi-
mum de recettes fiscales ! La question est donc de savoir
si l'État est capable d'utiliser de façon efficace les recette."
que lui fournit actuellement l'IR, ou bien si, incapable
de les utiliser autrement que pour des dépenses publiques
plus ou moins inutiles, il ne ferait pas mieux de s'en
dessaisir au profit des cadres méritants. Là encore, les
études disponibles suggèrent que la première réponse
est la bonne: dans les circonstances actuelles, si l'État
a quelques dizaines de milliards de francs à dépenser,
alors il existe des utilisations beaucoup plus efficaces pour
l'emploi et la cohésion sociale qu'une baisse de l'IR.

42
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

En particulier, tout semble indiquer qu'une réforme


enfin ambitieuse des cotisations patronales, visant à faire
en sorte que les prélèvements sociaux pèsent moins lourde-
ment sur les entreprises intensives en main-d'œuvre,
aurait des effets positifs sur l'activité et l'emploi autre-
ment plus importants qu'une baisse de l'IR. Rappelons
également que le poids de l'IR n'a cessé de baisser
depuis le début des années 1990, et qu'il n'est nullement
besoin de se perdre dans le labyrinthe des documents
budgétaires pour s'en rendre compte: les recettes de l'IR
avaient dépassé les 310 milliards de francs dès 1992, elles
sont redescendues jusqu 'à 290 milliards de francs en
1997, et ce bien que les revenus nominaux déclarés aient
progressé d'environ 15% durant la même période. Est-
on suffisamment sûr que ces baisses de l'IR aient servi
à quelque chose, avant d'en envisager de nouvelles?

1er mars 1999

43
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Lafontaine, le keynésien?

Le départ de Lafontaine marque-t-illa défaite de la


pensée keynésienne en Allemagne? La question mérite
d'autant plus d'être posée que l'on a parfois tendance à
qualifier de «keynésienne» toute politique volontariste
s'opposant à la logique du marché pur, sans se préoccuper
de savoir en quoi consistent exactement les politiques
en question. Si la souplesse budgétaire et monétaire
réclamée par Lafontaine peut être qualifiée de keyné-
sienne (au moins superficiellement), il n'en va pas de
même lorsqu'il propose d'augmenter les salaires pour
relancer la consommation. Keynes n'a jamais écrit qu' aug-
menter le coût du travail était la bonne façon de faire
face à une situation de chômage de masse. Au contraire:
il comptait sur la création monétaire et l'inflation pour
faire baisser les salaires réels et relancer ainsi les capacités
d'embauche des entreprises. De façon générale, l'infla-
tion permettait de remettre en cause toutes les positions
acquises, et notamment de diminuer la valeur des
créances sur l'État et les entreprises accumulées par les
rentiers. Ce qui redonnait ainsi des marges de manœuvre
à l'État. Après un siècle de stabilité monétaire (1815-
1914), dans un contexte où la plupart des hommes

44
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE,.

politiques exigeaient le respect de la « parole sacrée »


donnée à ceux qui avaient prêté à l'État pour financer
la guerre, cette« redistribution par l'inflation>> proposée
par Keynes était d'ailleurs autrement plus révolutionnaire
que l'idée de relance par les salaires, qui n'avait évidem-
ment pas attendu quelque économiste que ce soit pour
faire partie de l'argumentaire syndical traditionnel.
Si l'on ne comprend pas cette nature profonde de la
«révolution keynésienne», on s'interdit par exemple de
comprendre pourquoi la dévaluation de 1936, mesure
keynésienne par excellence, et seule mesure du Front
populaire dont tout le monde s'accorde à penser qu'elle
a eu des effets positifs sur l'activité, a dû faire face à
l'opposition virulente du PCF et de la CGT. Ils savaient
bien qu'elle se traduirait par de l'inflation et donc des
baisses de salaire réel.
Révolutionnaire dans l'entre-deux-guerres, l'inflation
est devenue ringarde dans les années 1990 (la «stagflation»
des années 1970 a en effet démontré qu'elle ne suffisait
pas, en soi, à éviter la stagnation et la montée du chômage).
Autrement dit, de même que pour les déficits, tout
dépend de ce que l'on fait de l'inflation et des marges
de manœuvre qu'elle procure. Si l'on utilise l'emprunt
et la création monétaire pour financer des mesures fortes
pour lutter contre le chômage, alors ces libertés peuvent
à nouveau devenir utiles. Olivier Blanchard et Jean-Paul
Fitoussi ont sans doute raison de dire que le seul moyen
réaliste de financer une baisse massive des charges
sociales pesant sur le travail peu qualifié est de recourir
à l'emprunt et de tolérer un léger retour de l'inflation.
Ces propositions authentiquement keynésiennes n'ont

45
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

pas grand-chose à voir avec l'idée de relance des salaires


défendue par Lafontaine. Comme l'a d'ailleurs fort bien
expliqué récemment Daniel Cohn-Bendit, la véritable
justification de cette relance des salaires n'est pas la lutte
contre le chômage: elle ne peut se comprendre que si
l'on a conscience de l'effort fiscal considérable demandé
depuis 1991 aux salariés ouest-allemands pour financer
la réunification, effort autrement plus important que ce
qu'aucun pays européen n'a jamais fait pour lutter contre
le chômage. Malheureusement, cette orientation traduit
peut-être également un attachement fort au modèle
industrialiste allemand à hauts salaires et un refus
anachronique de la société de services. Et de ce point
de vue, il n'est pas certain que le départ de Lafontaine
marque une rupture majeure.
5 avril1999

46
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

Allègre et l'Amérique

Les anti-AIIègre reprochent souvent au ministre de


l'Éducation nationale de chercher à imposer en France
un modèle américain fondé sur le marché et l'exclusion
des pauvres du système éducatif. Il faut se méfier de ce
type d'accusation: la dénonciation systématique de
l'Amérique n'a jamais suffi à définir un discours progres-
siste et peut même souvent entraver toute réflexion.
Cependant, Allègre prête le flanc à cette critique en
concentrant ses velléités réformatrices sur le primaire et
le secondaire, soit la partie du système éducatif français
qui fonctionne sans doute le moins mal. V enseignement
supérieur mériterait de façon autrement plus urgente des
réformes de fond.
Le principe d'une définition nationale et uniforme
des diplômes, du contenu des enseignements et des
critères de recrutement des enseignants peut tout à fait
se concevoir pour ce qui est de l'acquisition commune
des connaissances de base dans le primaire et le secon-
daire. Mais les résultats sont désastreux lorsqu'il s'agit
de permettre à de jeunes adultes de choisir les forma-
tions et les savoirs qui leur permettront de s'épanouir
au xx1e siècle.

47
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Venseignement supérieur a besoin de liberté, de


diversité, de formations innovantes, que seuls les ensei-
gnants et les étudiants au niveau de chaque établis-
sement sont à même de formuler et d'expérimenter.
Aujourd'hui, plus de la moitié des jeunes inscrits en
première année de Deug sortent de l'université sans
aucun diplôme. Croit-on que ce gâchis monumental
s'explique par la légèreté des jeunes étudiants français,
ou bien plutôt par le fait que les formations qui leur sont
proposées sont trop souvent standardisées, inadaptées,
démotivantes pour eux comme pour leurs enseignants,
si bien qu'ils ont l'impression d'entrer en Deug comme
on entre à l'usine? Tout étudiant ou universitaire qui a
passé quelques mois sur un campus américain sait le
dynamisme que seules la décentralisation et l'autonomie
financière des universités peuvent apporter. Et, contraire-
ment à une idée répandue, le système français ne permet
même pas d'obtenir une meilleure égalité des chances.
Dans une étude récente, Dominique Goux et Éric
Maurin, chercheurs à l'Insee, ont confirmé ce que toutes
les comparaisons des taux de mobilité sociale ont toujours
trouvé: les jeunes Français issus de milieux modestes
n'ont pas plus de chances que leurs homologues améri-
cains d'obtenir un diplôme aussi élevé que les jeunes
issus de milieux favorisés. Autrement dit, le poids des
droits d'inscription aux États-Unis est largement
compensé par le fait que le système français offre des
moyens bien supérieurs aux jeunes que les parents ont
su orienter vers les classes préparatoires et les grandes
écoles, pendant que les jeunes moins favorisés vont
massivement s'entasser dans les Deug.

48
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

Faut-il pour autant importer le modèle américain ?


Évidemment non: il faut faire mieux que les États-Unis,
en s'inspirant de ce qui marche là-bas et en rejetant ce
qui ne marche pas. Par exemple, une façon de concilier
le dynamisme que procurent l'autonomie financière des
universités et l'égalité d'accès à l'enseignement supérieur
consisterait à distribuer des «chèques éducation», que
les étudiants utiliseraient librement pour payer les frais
d'inscription de l'université de leur choix, et que les
établissements choisis utiliseraient librement pour
développer leurs projets éducatifs. Un tel système ne
serait que l'application à l'enseignement supérieur des
principes de l'assurance maladie à la française (les méde-
cins, mis en concurrence, tentent de convaincre le maxi-
mum de patients de dépenser leurs «chèques maladie»
chez eux), qui fonctionne mieux que le système britan-
nique, où les médecins sont des quasi-fonctionnaires. Les
étudiants sont-ils moins capables de juger de la qualité
des formations que les patients de la qualité des soins?

10 mai 1999

49
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Blair et Schrôder en font trop

Que penser du manifeste pour «une Europe flexible


et compétitive» publié par Tony Blair et Gerhard
Schroder? Ce document s'appuie sur des exemples de
politiques déjà appliquées en Grande-Bretagne et en
Allemagne depuis que la «Troisième Voie» et le
«Nouveau Centre» y ont pris le pouvoir, mais ne
mentionne pas une seule fois les initiatives prises en
France par le gouvernement jospin. S'agit-il d'une pure
opération de communication, destinée à convaincre les
opinions que la social-démocratie moderne mène le bal
européen face au socialisme archaïque à la française, alors
qu'en réalité, les politiques appliquées seraient les
mêmes? Certes, la rhétorique politique tend à exagérer
les désaccords réels. Les socialistes français ont toujours
eu plus de mal que les autres à théoriser leur évolution,
ce qui ne signifie pas. que leurs reniements aient été
moins grands. En 1992, les travaillistes anglais tapissaient
les murs de Londres de leur intention de relever les taux
de l'impôt sur le revenu des contribuables aisés (ce qui
de toute évidence a contribué à leur défaite électorale,
et les a obligés à attendre cinq années supplémentaires
pour revenir au pouvoir, avec un autre discours ... ). De

50
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

leur côté, les socialistes français avaient abandonné


depuis 1981 toute tentation de revenir sur les baisses
d'impôt accordées régulièrement aux revenus élevés par
les gouvernements de droite. Sans aucun complexe, ils
se lancèrent eux-mêmes dès 1985 dans la baisse du taux
de l'impôt sur les bénéfices des sociétés, qui pourtant
n'avait pas quitté son niveau de 50% depuis les années
1960, et qu'ils finirent par porter à 33% en 1991-1992.
La rhétorique n'explique pas tout. Blair et Schroder
ont un désaccord de fond avec les 35 heures du gouver-
nement jospin. Il est faux de dire, comme le font les
socialistes français, que tous les pays européens sont
engagés dans la même stratégie, «chacun à sa manière».
La réduction du temps de travail chez Volkswagen, dans
un secteur où la durée du travail est depuis longtemps
passée en dessous de 39 heures dans de nombreux pays,
n'a rien à voir avec les 35 heures imposées en France dans
toutes les entreprises, dans tous les secteurs d'activité
et à tous les salariés, politique effectivement assez
«archaïque». Mais, de son côté, le manifeste Blair-
Schroder cherche tellement à se définir en opposition
au «socialisme archaïque» qu'il en devient caricatural,
et qu'il rappelle par son zèle de converti le tournant
français de 1983. D'un côté, une «Vieille gauche» qui
ne penserait qu'à augmenter les impôts et les dépenses,
et qui ne jurerait que par une opposition stérile entre
«salariés» et «patrons». De l'autre, une social-
démocratie «moderne», qui devrait à la fois imposer un
marché du travail flexible, réduire les dépenses
publiques, et baisser tous les impôts:« les taux de l'impôt
sur les sociétés», «l'impôt sur le revenu», «les impôts

51
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

pesant sur les entrepreneurs et sur ceux qui travaillent


dur», les «charges sociales sur les emplois à bas salaire»,
etc. N'est-il pas possible d'expliquer que l'on ne peut
pas baisser tous les impôts en même temps, que pour
tirer le meilleur parti de l'économie, il faut les baisser
là où ils font le plus mal (c'est-à-dire sur le travail peu
qualifié), que plus on fera d'effort pour décharger fiscale-
ment le travail peu qualifié, moins il sera nécessaire
d'imposer de la flexibilité pour créer des emplois? À trop
manier la rhétorique et le conflit identitaire, «archaïques»
et « modernes » finissent par créer entre eux des fossés
très réels, dont on ne voit pas comment ils pourraient
déboucher sur une coopération européenne constructive.

14 juin 1999

52
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

Hauts salaires et transparence

Les salaires des dirigeants doivent-ils être rendus


publics? Le rapport Viénot, présenté par le président
d'honneur de la Société générale et par le patron des
patrons Ernest-Antoine Seillière, a adopté sur ce point
une position frileuse. Le rapport propose que seul le
montant global de la rémunération de l'équipe dirigeante
soit rendu public, et non pas les rémunérations indivi-
duelles, de façon à ce qu'il soit impossible, pour le quidam
moyen, de retrouver le montant exact perçu par chacun.
« Les Américains adorent dire qu'ils gagnent beaucoup
d'argent; en France, ce n'est pas le cas», justifie Viénot.
Cet argument éculé, fondé sur l'idée d'une irréductible
pudeur française (catholique?) vis-à-vis de l'argent, ne
tient pas. Au moment où Tony Blair propose que les
assemblées d'actionnaires déterminent elles-mêmes les
rémunérations de leurs dirigeants et où la plupart des
pays européens avancent dans cette direction (quand ils
ne sont pas beaucoup plus avancés), va-t-on éternellement
nous expliquer que le tout-puissant président-directeur
général à la française doit pouvoir continuer de fixer
secrètement sa propre rémunération? En vérité, comme
le montre le grand succès rencontré par tous les journaux

53
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

et magazines qui ont réussi à publier des feuilles d'impôt


de dirigeants, les Français sont tout autant intéressés que
les autres par les revenus élevés qui les entourent. Et cet
intérêt est légitime: comment peut-on rationnellement
justifier l'inégalité des revenus si l'on tient absolument à
la garder secrète? Déjà en 1936, Alfred Sauvy proposait
en guise de «solution capitaliste au problème de la
répartition», une transparence radicale: publication de
toutes les déclarations de revenus, de tous les documents
comptables, de tous les traitements et salaires appliqués
dans une entreprise, etc. Force est de constater que l'on
n'a guère progressé depuis. Le secteur privé est resté
toujours aussi secret, et l'État est devenu de plus en plus
opaque sur la question des revenus et des fortunes.
Jusqu'au milieu des années 1960, le ministère des
Finances publiait chaque année le classement des
successions imposées lors de l'année précédente, et ce
en utilisant des tranches suffisamment élevées pour faire
apparaître les très grosses fortunes. Jusqu'au début des
années 1980, il faisait de même avec les déclarations de
revenus. Aujourd'hui, Bercy se contente de publier
chaque année le montant global de l'impôt sur la fortune.
de l'impôt sur le revenu, etc., sans indication sur la répar-
tition des contribuables. Ces statistiques avaient pourtant
été publiées à un rythme annuel depuis le début du
siècle, sans aucune interruption (sauf sous Vichy). Sur
la question de la rémunération de ses propres employés,
l'État français a également eu tendance à devenir de
moins en moins transparent. Aujourd'hui, la seule façon
d'obtenir des informations sur la rémunération effective
des hauts fonctionnaires est d'interroger un ami dans le

54
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

corps de la haute fonction publique sur les primes touchées


par ses collègues. Et que penser des rémunérations en
liquide qui circulent dans les cabinets de tous les
ministères, y compris à celui du Travail? Certes, les rému-
nérations perçues par les hauts fonctionnaires (primes
incluses) restent très inférieures aux plus hauts revenus
du secteur privé, et il est loin d'être évident qu'elles
soient supérieures à ce qu'elles devraient être. Mais l'État
devrait donner l'exemple: cette opacité entretient tous
les fantasmes, et elle permet aux patrons de se gausser
de cet État opaque qui prétend réclamer un capitalisme
transparent. Voilà un chantier qui a été totalement
délaissé durant les années Mitterrand, mais qui devrait
stimuler la fibre «morale» que jospin entend afficher.

13 septembre 1999

55
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Le mystère des 35 heures

Comment savoir ce qui se passe vraiment dans les


entreprises à l'occasion des négociations sur les 35 heures?
Les chiffres diffusés par le gouvernement, qui font
référence au nombre d'emplois que les entreprises
signataires d'un accord se sont engagées «à créer ou à
préserver» en échange des aides de l'État, ne sont
évidemment pas suffisants pour se faire une idée. Prenez
une entreprise en pleine expansion qui s'apprête à créer
des emplois en 1999 et faites savoir que toutes les entre-
prises augmentant leurs effectifs de plus de 6% peuvent
bénéficier de généreux subsides. Que se passera-t-il? Il
est probable que l'entreprise en question trouvera un
moyen de réduire la durée du travail, réellement ou
fictivement (officialisation d'une pause-déjeuner plus
longue, etc.), de façon à obtenir les subventions.
Toute la question est donc de savoir combien d'emplois
auraient été créés sans la loi sur les 35 heures, et surtout
combien d'emplois auraient pu être créés si l'on avait
utilisé le même argent pour financer de nouvelles baisses
de charges, sans contrainte de réduction du temps de
travail. Comment faire? En comparant les entreprises
ayant signé un accord de réduction du temps de travail

56
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

à des entreprises «similaires» (même taille, même secteur


d'activité) n'ayant pas signé d'accord, Martine Aubry
constate que les premières avaient effectivement tendance
à créer plus d'emplois que les secondes avant même le
vote de la loi, mais que ce différentiel a augmenté depuis
lors. Sur cette base, elle estime que l'« effet d'aubaine»
est limité à 15%: sur les 120000 emplois créés ou
préservés au ter septembre 1999, seuls 15000 auraient
été créés de toute façon. Cette estimation est pourtant
loin d'être totalement satisfaisante. Tout d'abord, la façon
dont ce chiffre de 15% a été calculé à partir des chiffres
donnés dans le bilan semble relativement fragile. Les
effectifs des entreprises signataires d'un accord Robien
avaient déjà progressé d'environ 10% par rapport aux
effectifs des entreprises « similaires » entre 1990 et 1996
(date du vote de la loi Robien), et ce différentiel est à
nouveau d'environ 10% entre 1996 et 1999. C'est donc
uniquement en ramenant ces deux chiffres sur une base
annuelle que Martine Aubry et ses services concluent
que le différentiel a progressé.
Quant aux entreprises signataires d'un accord Aubry,
on constate que leurs effectifs ont progressé d'environ
2,5-3% par rapport aux effectifs des entreprises «similaires»
entre juin 1998 (date du vote de la loi Aubry) et le
premier trimestre 1999, mais que ce différentiel était déjà
de l'ordre de 2,5-3% entre le quatrième trimestre de 1997
et le troisième trimestre de 1998.
Si l'on oubliait un instant à quel point on manque de
recul pour pouvoir conclure, ces chiffres suggéreraient
plutôt un effet d'aubaine de l'ordre de 100%. Ensuite et
surtout, la méthode d'estimation utilisée est en elle-même

57
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

très imparfaite. Les entreprises en bonne santé ne sont


en effet jamais exactement les mêmes d'une année sur
l'autre, et il serait donc tout à fait logique de s'attendre
à ce que le différentiel entre les entreprises signataires
et les autres augmente après le vote de la loi, y compris
si l'effet d'aubaine était de 100%. En fait, les chiffres
publiés le mois dernier permettent simplement de confir-
mer que les entreprises signataires sont plutôt des entre-
prises qui se portaient bien avant même le vote de la loi.
Il ne reste donc plus qu'à espérer que les prochains bilans
continuent d'aller dans la direction d'une plus grande
transparence.
25 octobre 1999

58
«C'EST UN PEU COURT, M. SEJLLIÈRE »

Tout ou rien?

À écouter les leaders du «centre gauche», on a


l'impression qu'il n'existe pas de demi-mesure en poli-
tique. À peine a-t-elle abandonné l'idée que les nationa-
lisations permettaient de régler les problèmes, voilà que
la gauche semble également renoncer à toute autre forme
d'intervention publique dans la vie économique! Pour
une majorité des leaders présents à Florence, l'abandon
de la référence aux nationalisations est de fait extrême-
ment récent: Tony Blair vient à peine de supprimer, de
la charte du Parti travailliste, l'objectif d'appropriation
collective des moyens de production; pour Lionel Jospin
et les socialistes français, le programme de 1981, dont
les nationalisations constituaient l'élément central, est
encore très proche; quant à Massimo D'Alema, qui ne
jure maintenant que par le «centre gauche», il était
encore il y a quelques années à la tête du Parti commu-
niste. On ne peut que se féliciter de cette évolution:
comme le disait récemment un conseiller de Tony Blair,
le fait d'adjoindre, au traditionnel libéralisme politique
de la gauche, une certaine acceptation du libéralisme
économique ne constitue en quelque sorte qu'une
« unification de la gauche ». Mais toute la question est

59
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

de savoir par quoi il faut remplacer les nationalisations.


Aujourd'hui, un des obstacles majeurs à la capacité de
redistribution des États provient de la sous-taxation des
revenus du capital, sous toutes leurs formes. Et si l'on
exagère les contraintes liées à la mobilité des capitaux
et des « supercadres », il reste que certaines actions ne
peuvent être menées de façon efficace qu'au niveau inter-
national. Alors, pourquoi les leaders réunis à Florence,
ou à Paris quelques semaines plus tôt, n'ont-ils rien
annoncé de concret sur ces questions? Vidée qu'ils
n'auraient pu faire face à la réaction hostile des «marchés»
ne tient pas. Il ne s'agit en aucune façon d'exproprier
les capitalistes: il s'agit simplement de faire en sorte que
les revenus du capital paient leur juste part d'une dépense
publique et d'une redistribution rénovées et modernes,
et en particulier paient au moins autant que les revenus
du travail, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui.
Qu'auraient pu faire les «marchés» si les chefs de
gouvernement des pays les plus riches de la planète
avaient annoncé une série de mesures fortes allant dans
ce sens, comme par exemple la création d'une «taxe
Tobin» sur les transactions financières et l'institution
d'un taux minimal d'imposition des bénéfices des sociétés
et des revenus de l'épargne? En fait, dans la plupart des
pays, les marchés financiers préféreront toujours voir le
centre gauche rester au pouvoir, y compris après de telles
mesures, tant ils craignent les dérives nationalistes,
protectionnistes et antilibérales de la droite. Une autre
explication pour l'inaction des leaders du centre gauche
est peut-être que certaines de ces propositions, comme
par exemple la taxe Tobin, sont également soutenues par

60
«C'EST UN PEU COURT, M. SEILLIÈRE »

l'extrême gauche, qui, non contente de prétendre qu'elles


rapporteraient suffisamment d'argent pour abolir instan-
tanément la pauvreté dans le monde, les accompagne
d'une dénonciation systématique du libéralisme éco-
nomique, auquel il suffirait de renoncer pour assurer le
bonheur des peuples et mettre en place la justice sociale
sur terre. Mais rien n'interdit au centre gauche de
reprendre à son compte les propositions intelligentes de
l'extrême gauche, quand elles existent. Malheureusement,
il est sans doute plus confortable de se satisfaire de la
dénonciation de la «vieille gauche», ou encore, comme
en France, de la flatter à peu de frais à l'aide de mesures
mythiques de «progrès social » comme les 35 heures et
de quelques morceaux de démagogie antiaméricaine,
comme vient encore de le faire Claude Allègre dans une
interview récente.
29 novembre 1999
Deuxième partie

L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES


(2000-2002)
L'économie des catastrophes

Quel est l'impact économique des catastrophes de


grande ampleur, qu'elles soient« naturelles», comme la
tempête qui vient de s'abattre sur la France, où qu'elles
ne le soient pas, comme par exemple les guerres ?
À première vue, de telles catastrophes, à partir du moment
où elles entraînent des destructions importantes,
impliquent qu'une partie de la population devra être
occupée à effectuer des réparations et à reconstruire le
capital détruit, au lieu de contribuer à accroître le volume
de biens et services disponibles pour la consommation
nationale. I..:impact est donc clairement négatif.
Mais tout le monde n'est pas concerné dans les
mêmes proportions par les destructions, que ce soit en
tant que travailleur en charge de la reconstruction ou en
tant que propriétaire dont le capital a été détruit. En
première approximation, on peut en effet considérer que
les travaux de reconstruction reposent principalement sur
du travail relativement peu qualifié (ouvriers du bâti-
ment, de la manutention, du nettoyage, etc.), si bien que
les destructions conduisent toujours à un déplacement
de la demande de travail en direction du travail peu
qualifié. Cela explique pourquoi les périodes de

65
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

reconstruction suivant les guerres ont généralement été


des périodes de plein-emploi et de salaires élevés pour
le travail peu qualifié, durant lesquelles on a souvent dO
faire appel aux travailleurs immigrés pour palier à la
pénurie de main-d'œuvre. Il est cependant douteux que
la tempête ait un impact autre que marginal sur le taux
de chômage: outre que les destructions ont été (heureu-
sement ... ) d'une ampleur limitée, des secteurs tels que
le bâtiment commençaient déjà à connaître une certaine
pénurie de main-d'œuvre avant même la catastrophe.
La seconde inégalité provient simplement du fait que
tout le monde n'est pas propriétaire: là encore, cet effet
distributif va dans le «bon» sens, dans la mesure où les
destructions ne peuvent par définition appauvrir que les
personnes qui possédaient quelque chose, et conduisent
donc toujours à une certaine égalisation des fortunes ...
Cette «égalisation par la destruction» peut-elle avoir un
effet positif en soi? Si les pays qui avaient subi les plus
fortes destructions durant la seconde guerre mondiale
(l'Allemagne, le japon, et à un degré moindre la France)
étaient également ceux qui avaient bénéficié de la plus
forte croissance durant les décennies suivantes, ce n'était
peut-être pas par hasard. Au-delà des facteurs psycho-
logiques, une «remise à zéro» des compteurs de l'accumu-
lation du capital, en éliminant les vieilles dynasties
industrielles sur le retour et en favorisant l'émergence
de nouvelles générations d'entrepreneurs, pourrait avoir
eu un effet positif sur le rythme de croissance de long
terme d'une économie capitaliste. Là encore, il semble
cependant très peu probable que la catastrophe actuelle
puisse avoir des effets de ce type: les destructions n'ont

66
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

(heureusement) pas grand-chose à voir avec celles de la


Seconde Guerre mondiale, et elles semblent avoir princi-
palement touché des infrastructures publiques, dont la
perte est néfaste pour tout le monde, et des logements,
qui constituent la forme de capital privé la moins inégale-
ment répartie. Les effets distributifs de la tempête se
limiteront sans doute à un transfert des ménages proprié-
taires de leur maison, qui ne figurent pas toujours parmi
les plus favorisés, aux travailleurs du bâtiment chargés
de la réparer, qui ne sont pas systématiquement les plus
démunis.
3 janvier 2000

67
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Bové et les audits

À Seattle, puis à Davos, la principale proposition de


José Bové et des associations dont il est devenu l'éten-
dard consistait à demander que soit établi un «audit,.
permettant de dresser le bilan de la libéralisation des
échanges et de la mondialisation. Que faut-il penser de
ce mouvement revendicatif d'un nouveau genre?
Une telle modestie a incontestablement des aspects
positifs. En choisissant de réclamer un audit avant de
formuler des propositions précises, Bové montre qu'il ne
croit pas aux solutions toutes faites, qu'elles prennent
la forme du protectionnisme généralisé ou du libéralisme
pur et dur. C'est tant mieux: les stratégies de dévelop-
pement fondées sur l'autarcie et le protectionnisme
généralisé se sont soldées par des échecs retentissants
dans tous les pays où elles ont été menées; inversement,
s'il est vrai qu'aucun pays n'a réussi à sortir de la pauvreté
autrement que par une très forte intégration aux marchés
mondiaux, les expériences réussies d'intégration au
commerce international se sont souvent accompagnées
de politiques ciblées de protection ou de subvention pour
tel ou tel secteur particulier, au moins dans les phases
préliminaires de leur développement. D'une certaine

68
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

façon, la revendication de l'audit ne fait qu'exprimer le


refus des extrêmes: à partir du moment où l'on rejette
à la fois l'autarcie et l'ultralibéralisme, il devient néces-
saire de disposer d'études précises afin de déterminer
au cas par cas les politiques publiques concrètes permet-
tant d'exploiter au maximum les potentialités offertes
par le marché.
Le problème est qu'à l'aube du }O(Ie siècle, ce refus
des extrêmes peut difficilement être considéré comme
une contribution originale au débat politique. Cela fait
longtemps que toute la question est précisément de savoir
quelles sont les politiques intermédiaires et les «troisièmes
voies» les mieux adaptées à chaque situation, et l'on serait
en droit d'attendre de Bové et de ses amis qu'ils contri-
buent à ce débat-là, au lieu de s'en remettre à un hypothé-
tique audit qui viendrait enfin tout éclairer. Le terme
«audit» est en lui-même emblématique: il est directe-
ment repris du vocabulaire anglo-saxon des affaires, et
son emploi dans ce contexte résonne comme un terrible
aveu d'impuissance. Il suggère que seuls les «experts»
disposent des compétences nécessaires pour établir ce
bilan de la mondialisation, de la même façon que les
«experts>> établissent un audit permettant de savoir si
une entreprise est bien gérée. C'est au contraire aux
mouvements politiques et à l'ensemble des citoyens qu'il
appartient de produire des réflexions et des études sur
les limites du libre-échange, et de les publier sous forme
de brochures ou de livres pour alimenter le débat
démocratique.
Par exemple, pourquoi la Confédération paysanne et
ses réseaux à travers le monde ne seraient-ils pas capables

69
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

d'étudier de façon précise les conséquences des subven-


tions aux agriculteurs et de la protection des marchés
agricoles des pays du Nord pour les paysans et l'agri-
culture des pays du Sud? Les résultats d'une telle étude
pourraient permettre de dépasser les caricatures qui ont
cours de part et d'autre sur cette question, et en parti-
culier de mieux comprendre comment on peut concilier
le soutien à une agriculture «humaine» au Nord et un
réel souci pour le développement des pays pauvres. En
refusant de s'approprier ce terrain des études et des
propositions concrètes, Bové semble dire que la fonction
du militant politique doit se limiter au démontage de
McDo et à la dénonciation du libéralisme pur et dur, et
que les «détails» doivent être réglés par d'autres. Cette
attitude contribue à renforcer l'arrogance bien réelle des
«experts» du libéralisme triomphant auxquels Bové
prétend s'opposer.
7 février 2000

70
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

Une nouvelle immigration?

La reprise économique va-t-elle conduire les pays


européens à mener des politiques d'immigration moins
restrictives? En France, où la pénurie de main-d'œuvre
semble déjà se faire sentir dans certains secteurs, par
exemple dans l'informatique, de nombreux observateurs
prédisent que Je·gouvernement devra tôt ou tard s'adapter
à cette nouvelle donne. De ce point de vue, une nouvelle
récente venue d'Allemagne n'a peut-être pas reçu en
France toute l'attention qu'elle mérite.
Le chancelier Schrôder a en effet annoncé, le mois
dernier, que son gouvernement allait faciliter l'immigration
de quelque 30000 informaticiens étrangers souhaitant
venir travailler en Allemagne, originaires principalement
de l'Inde et de l'Europe de l'Est, afin d'occuper les
emplois actuellement vacants dans cette branche outre-
Rhin. Sans complexe, Schroder n'a pas hésité à intituler
son initiative la « red-gnen card »,en référence aux couleurs
de l'alliance gouvernementale des sociaux-démocrates
et des verts, et à la carte verte délivrée pour travailler
aux États-Unis. Cette démarche spectaculaire a une
signification politique forte: après avoir introduit des
éléments de droit du sol dans la législation allemande

71
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

de la nationalité, Schroder semble vouloir signifier qu'il


serait fier de voir son pays suivre l'exemple des États-
Unis, où la très forte croissance économique des années
1990 a conduit l'immigration à des niveaux records.
En France, on imagine assez malle gouvernement
et son ministre de l'Intérieur se situer aussi ouvertement
dans une telle perspective. V Allemagne est-elle vraiment
en train de devenir plus ouverte que la France ou bien
s'agit-il d'une différence purement rhétorique, qui
masquerait des réalités migratoires somme toute assez
semblables dans les deux pays ? Malheureusement, les
statistiques disponibles ne permettent pas de trancher
avec certitude. Outre que ces statistiques doivent être
interprétées avec précaution, les chiffres de l'immigration
ne sont disponibles qu'avec beaucoup de retard, et on
ne peut donc pas exclure que la reprise économique ait
déjà conduit la France et son administration à desserrer,
sans tambour ni trompette, l'étau qui pèse depuis fort
longtemps sur sa politique migratoire.
Les derniers chiffres disponibles, qui portent sur
l'année 1998 et que le Haut Conseil à l'intégration a
publiés en janvier 2000, semblent toutefois montrer que
le gouvernement et ses services ne sont guère pressés.
On constate en effet une baisse importante du nombre
de titres de séjour délivrés au titre de l'immigration du
travail, et ce quelle que soit la catégorie considérée: le
nombre d'autorisations délivrées à des travailleurs
saisonniers (principalement des travailleurs agricoles) a
baissé de près de 10% entre 1997 et 1998 (de 8210 à
7253), de même que le nombre d'autorisations provi-
soires de travail (de 4674 à 4295) ou d'autorisations

72
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

délivrées à des travailleurs dits« permanents», passé de


4582 en 1997 à 4149 en 1998.
Cette baisse, qui ne fait que poursuivre la tendance
observée au cours des années antérieures, semble montrer
que les services de l'immigration n'avaient, en 1998, pas
pris la mesure de la reprise économique qui s'était
amorcée en 1997-1998. En outre, comme le note le Haut
Conseil, cette baisse est d'autant plus significative que
ces chiffres prennent en compte les effets d'une
circulaire diffusée discrètement en juillet 1998 pour
faciliter l'attribution d'un titre aux «spécialistes de l'infor-
matique». Il est possible que la tendance se soit retournée
en 1999, mais rien ne permet pour l'instant de l'affirmer.

13 mars 2000

73
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Non-salariés et chômeurs?

Parmi les mesures annoncées par Lionel Jospin lors


des «états généraux de la création d'entreprise», il en
est certaines qui ne surprendront guère. Le Premier
ministre souhaite simplifier les formalités administratives,
améliorer l'accès des créateurs d'entreprise au crédit, faire
en sorte que les banques soient plus entreprenantes, etc.
Ces «priorités» étaient déjà les «priorités» des plans précé-
dents. Le plan annoncé contient cependant une mesure
nouvelle qui retient davantage l'attention: Lionel
Jospin propose que les salariés qui quittent leur entre-
prise pour lancer leur projet puissent bénéficier de 1'assu-
rance chômage en cas d'échec. Cette proposition est
d'autant plus intéressante qu'elle remet en cause plusieurs
principes fondamentaux sur lesquels se fonde le régime
d'assurance chômage depuis son origine.
Il s'agit tout d'abord d'une remise en cause de la
notion même de chômage « involontaire ». Traditionnel-
lement, seuls les départs «involontaires» peuvent donner
droit à des allocations: un salarié quittant volontairement
son entreprise et se retrouvant sans emploi n'a jamais eu
droit à la moindre allocation, y compris s'il a cotisé
pendant de très nombreuses années. Cette réglemen-

74
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

tation, qui date d'une époque où l'emploi à vie était la


norme, ou plutôt d'une époque où l'on avait envie de
proclamer que telle était la norme, peut dans certains cas
conduire à de véritables « pièges à pauvreté». Par exemple,
un chômeur indemnisé acceptant de reprendre un emploi
de quelques mois court le risque dans le système actuel
de ne pas pouvoir retrouver ses anciens droits à l'issue
de cette expérience professionnelle, pour peu qu'il quitte
ce nouvel emploi de façon «volontaire» (par exemple,
parce qu'il ne s'entend pas avec son nouvel employeur).
Dans ces conditions, pourquoi ne pas «finir son chômage»
avant de recommencer à chercher un emploi?
La proposition de Lionel Jospin ne répond pas préci-
sément à ce cas de figure, mais elle contribue à remettre
en cause la suspicion qui entoure les chômeurs aux
parcours complexes, ce qui est toujours bon à prendre.
En plus et surtout, cette proposition introduit les non-
salariés dans le régime d'assurance chômage, ce qui
constitue une petite révolution: traditionnellement, seuls
les travailleurs salariés ont droit à des allocations. Lionel
Jospin ne propose certes pas que les périodes d'activité
non salariée soient comptées de la même façon que les
périodes d'activité salariée: pour l'instant, il s'agit simple-
ment de faire en sorte qu'une expérience non salariée
n'empêche pas de retrouver les droits acquis en tant que
salarié, y compris en cas de départ volontaire de l'emploi
salarié initial.
Il reste que cette mesure limitée a une signification
symbolique forte : elle remet en cause le cloisonnement
rigide entre «salariés» et «patrons», qui est au fonde-
ment de l'assurance chômage et de notre système de

75
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Sécurité sociale. I.:ironie de l'histoire est que Lionel


Jospin a annoncé non pas que cette nouvelle mesure allait
s'appliquer, mais qu'il allait« demander à l'Unedic» de
voir si elle pouvait s'intégrer dans sa réglementation: ni
le Premier ministre ni la majorité parlementaire élue au
suffrage universel n'ont le droit de modifier la régle-
mentation de l'assurance chômage, qui est du seul ressort
des syndicats et du patronat, ce qui exprime de façon
particulièrement claire la conception traditionnelle de
l'assurance chômage, dans laquelle la notion de« patron
au chômage» n'a pas sa place.
17 avril 2000

76
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

IUusions fiscales

V allégement de la fiscalité des stock-options défendu


avec succès par Laurent Fabius était-il la seule voie
possible pour que la France conserve son rang dans la
compétition économique internationale (la « ligne du
réel», selon le ministre de l'Économie), et les députés
socialistes qui prétendirent s'y opposer n'étaient-ils que
d'affreux «archaïques)) ? À y regarder de plus près, rien
n'est moins sûr: il est fort possible que la France, une
fois de plus, ait été plus royaliste que le roi, en l'occur-
rence les États-Unis. Selon les termes du compromis
finalement adopté, les plus-values issues des stock-options
distribuées par les entreprises seront taxées à un taux
proportionnel de 26% lorsque le montant de la plus-value
n'excède pas 1 million de francs et à 40% au-delà de
1 million de francs. Aux États-Unis, les stock-options sont,
dans l'immense majorité des cas, considérées comme des
salaires, et les plus-values correspondantes sont donc
soumises au barème progressif de l'impôt sur le revenu
et (éventuellement) au taux marginal supérieur de 40%.
En pratique, cela signifie que la fiscalité des stock-options
est maintenant sensiblement plus lourde outre-Atlan-
tique: en France, un cadre peut empocher, grâce à ses

77
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

stock-options, des plus-values annuelles de 1 million de


francs imposées à 26%; aux États-Unis, pour peu que
les autres revenus du contribuable le situent dans la
tranche supérieure du barème progressif (ce qui est
généralement le cas), les mêmes plus-values sont
imposées à 40% dès le premier franc. Encore faut-il
préciser que le seuil de 1 million de francs apparut trop
faible à Laurent Fabius, et qu'il était question de le
porter à 2,4 millions de francs, soit l'équivalent d'une
quarantaine de smic annuels! S'imagine-t-on que les
supercadres américains vont venir s'installer en France
pour bénéficier de ces largesses ?
Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que la France,
à vouloir trop bien faire, finit par aller plus loin que les
pays les plus attachés au libéralisme économique.
Rappelons, par exemple, que l'avoir fiscal, qui consiste
à« rembourser» aux actionnaires l'impôt sur les bénéfices
déjà payé par les entreprises, n'existe pas aux États-Unis:
les dividendes américains ont toujours fait l'objet d'une
«double imposition», une première fois au titre de
l'impôt sur les sociétés et une seconde fois au titre de
l'impôt sur le revenu. En pratique, cette différence
compense largement l'écart entre les taux supérieurs de
l'impôt sur le revenu en vigueur dans les deux pays (40%
aux États-Unis, 54% en France). A-t-on vu les grandes
entreprises américaines et leurs actionnaires se délocaliser
en France pour bénéficier de l'avoir fiscal? On pourrait
multiplier les exemples: le prélèvement libératoire, qui
permet à tous les produits de placements à revenus fixes
(c'est-à-dire les intérêts) d'échapper à l'impôt sur le
revenu, n'a pas d'équivalent outre-Atlantique; les plus-

78
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

values, dans le cas général où elles ne sont pas issues de


stock-options (c'est-à-dire quand le contribuable a acheté
lui-même les actions en question), ont toujours bénéficié
d'un régime d'imposition plus favorable en France
qu'aux Rtats-Unis, etc. A-t-on vu Wall Street déménager
à Paris pour profiter de ces faveurs?
En fait, si la France souffre parfois d'un déficit d'image
à l'étranger, c'est sans doute bien davantage du fait de
l'opacité et de la complexité de ses réglementations, de
l'inertie de certaines pratiques administratives, du poids
de ses cotisations sociales, etc., que de la lourdeur présu-
mée de son impôt sur le revenu. La modernisation de
la fonction publique et la réforme des retraites sont
probablement des chantiers autrement plus urgents que
les baisses d'impôt.
29 mai 2000

79
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Les leçons de Sen

La conférence sur l'économie du développement,


organisée à Paris par la Banque mondiale et le Conseil
d'analyse économique de Lionel jospin, a notamment
permis de rendre hommage à l'Indien Amartya Sen, prix
Nobel d'économie 1998. Une des leçons les plus mar-
quantes des travaux de Sen concerne sans doute le lien
complexe entre libéralisme économique, libéralisme poli-
tique et développement, complexité que la comparaison
entre l'Inde et la Chine permet d'illustrer de façon claire.
Les trajectoires indiennes et chinoises démontrent
tout d'abord les méfaits de l'antilibéralisme. En Chine,
la planification centralisée et la négation de toute initia-
tive individuelle conduisirent à la farce tragique du
«Grand bond en avant». En Inde, les expériences de
planification furent moins extrêmes et firent moins de
dégâts, mais leur bilan est suffisamment négatif pour que
plus personne ne pense sérieusement à revenir aux
programmes d'investissements publics dans l'industrie
lourde qui s'appliquaient encore dans les années 1970-
1980. Sen a également bien montré comment l'anti-
libéralisme économique et l'antilibéralisme politique
constituaient le pire des cocktails: des famines ont égale-

80
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

ment eu lieu en Inde, dont le prix Nobel d'économie


1998 a d'ailleurs été le témoin lors de ses jeunes années
passées au Bengale, mais aucune n'a eu l'ampleur des
famines chinoises, ce qui s'explique notamment par
l'absence en Chine d'une presse libre susceptible d'infor-
mer le reste du pays de ce qui se passait dans les régions
sinistrées.
Mais Sen est également bien placé pour savoir que
le libéralisme ne suffit pas. En Chine, les privatisations
et la réforme des entreprises publiques, lancées dès 1979,
ont certes permis une très forte croissance économique
dans les années 1980-1990, à tel point que le pays est
aujourd'hui en passe de sortir définitivement de la
pauvreté. Mais en Inde, tout le monde s'accorde à
reconnaître que les effets de la libéralisation économique
des années 1990 ont été décevants. L'explication la plus
convaincante est que les jeunes chinois sont beaucoup
mieux formés que les jeunes indiens: le taux d'alpha-
bétisation est de l'ordre de 90% en Chine et il dépasse
péniblement les 50% en Inde. Autrement dit, seul un
puissant effort de formation peut permettre de tirer parti
des opportunités offertes par le libéralisme économique.
Le troisième enseignement de la comparaison est que
le problème ne sera pas réglé simplement en décrétant
que tous les petits Indiens doivent aller à l'école. Le
retard indien en matière de formation vient de loin: alors
que la Chine obligeait les parents à envoyer leurs enfants
à l'école avec la même vigueur qu'elle les contraignait
à n'avoir qu'un seul enfant, l'Inde, fidèle à sa tradition
libérale à l'anglaise, se refusait à faire violence à tous ces
parents qui préféraient que leurs enfants leur ramènent

81
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

un salaire au plus vite. Ce retard est donc intimement


lié au libéralisme politique qui prévaut dans la plus
grande démocratie du monde: en Inde, il existe des
mouvements politiques qui défendent les droits des basses
castes à ne pas se faire voler leurs enfants. Faut-il en
déduire que le cocktail idéal est celui du libéralisme
économique et d'une certaine dose d'autoritarisme poli-
tique? Évidemment non: il est largement préférable
d'obtenir l'alphabétisation par la persuasion et les incita-
tions financières que par la contrainte. Mais cela exige
que soient mobilisées des ressources financières dont
l'Inde ne dispose pas, et c'est là que l'aide internationale
peut jouer un rôle essentiel.
3 juillet 2000

82
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

Des contrats sans loi?

L'objectif proclamé du projet de « refondation


sociale» défendu par le Medef est de substituer autant
que possible le contrat à la loi. Autrement dit, au lieu
de dicter ses lois à l'économie et au monde du travail,
l'État devrait se contenter de veiller à ce que les contrats
librement négociés par les partenaires sociaux soient
régulièrement appliqués. La nouvelle convention Unedic,
signée par le Medef et par trois syndicats de salariés sur
cinq, est un cas d'école: le patronat entend montrer qu'il
est possible de mettre en place une vaste réforme de
l'assurance chômage sans intervention de l'État, et il a
déjà annoncé qu'il refusait« la dictée du gouvernement».
Cette vision contractuelle de l'économie et du monde
du travail semble pourtant oublier un point essentiel: qui
sont les « partenaires sociaux » habilités à signer des
contrats au nom de l'ensemble des entreprises et des
salariés? En quoi sont-ils légitimes? Aurait-on déjà oublié
que les syndicats patronaux et ouvriers qui négocient et
signent les contrats et conventions qui s'appliqueront au
xx1e siècle sont ceux dont l'État a décidé en 1945 qu'ils
étaient « représentatifs » ? En vérité, seuls le gouverne-
ment et le Parlement disposent de la légitimité

83
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

démocratique nécessaire pour définir les règles du jeu


contractuel.
On pourrait certes adopter une vision plus pragma-
tique du projet de refondation sociale. Après tout, au-
delà des envolées quelque peu abstraites des dirigeants
patronaux sur le thème de la société contractuelle, la
réforme de l'assurance chômage n'est-elle pas une bonne
réforme, et le veto du gouvernement ne serait-il pa~
purement idéologique? De fait, de nombreux observa-
teurs ont fait valoir que la nouvelle convention Unedic
permettrait de redynamiser notre système d'assurance
chômage, en en faisant un véritable outil de lutte contre
le chômage, centré sur le processus de recherche d'emploi,
et non plus un simple système d'indemnisation. Si la
nouvelle convention était validée par le gouvernement,
les allocations seraient désormais versées en fonction des
plans de retour à l'emploi signés par les chômeurs, qui
en contrepartie bénéficieraient de nouvelles mesures
d'accompagnement et de formation, ainsi que d'allo-
cations moins fortement dégressives. On peut également
remarquer que le gouvernement a lui-même souvent
vanté les mérites des mesures destinées à éviter les
« pièges à pauvreté » et à activer les dépenses passives.
Par exemple, le RMI peut être perçu (à taux réduit et
à titre temporaire) par des personnes ayant retrouvé un
emploi, de façon à encourager la recherche d'emploi et
la sortie du RMI. Citons également les dégrèvements
de CSG récemment accordés aux bas salaires, dont
l'objectif affiché est de contribuer à rendre financière-
ment plus attractifs les emplois rémunérés à proximité
du smic. Mentionnons enfin les projets d'impôt négatif

84
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

que l'on prête au gouvernement: il s'agirait, là encore,


de s'assurer que les personnes retrouvant du travail ne
sont pas pénalisées du fait de la perte de leurs transferts
sociaux antérieurs.
Outre que les deux approches ne sont pas exactement
les mêmes (le patronat privilégie le bâton, le gouverne-
ment préfère la carotte), il faut toutefois noter la très grande
complexité et le manque de lisibilité qui découleraient
de cette accumulation de mesures. La superposition de
dispositifs décidés par les partenaires sociaux (concernant
les allocations chômage) et des dispositifs décidés par le
gouvernement (concernant le RMI, la CSG et l'impôt
sur le revenu) ne garantit en rien la cohérence du système
global. Il serait sans doute possible de parvenir à des
dispositifs mieux coordonnés et à un système plus simple
et plus efficace si l'assurance chômage relevait également
du domaine de la loi.
2 octobre 2000

85
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

L'énigme américaine

Comment se fait-il que les électeurs américains


hésitent à ce point entre Al Gore et George W. Bush ?
Vu d'Europe, le choix semble pourtant très clair. D'un
côté, Gore entend faire en sorte que la prospérité
américaine bénéficie à l'ensemble de la population: il
propose notamment d'utiliser les excédents budgétaires
afin d'améliorer la couverture santé des ménages les plus
démunis et de préserver l'équilibre futur du système de
retraites. De l'autre, Bush choisit de consacrer l'essentiel
des ressources disponibles à la baisse des impôts, et en
particulier à ceux pesant sur les contribuables aisés. Ainsi
que Gore ne cesse de le répéter au cours des débats
télévisés, Bush s'apprête à consacrer plus d'argent à
réduire les impôts des 1 % des Américains les plus riches
qu'à financer des dépenses sociales bénéficiant au reste
de la population (ce que le candidat républicain ne cherche
d'ailleurs pas à contester). Comment expliquer que Bush
puisse espérer réunir 50% des voix avec un tel programme?
Cette attitude des électeurs américains est d'autant
plus étonnante que les très hauts revenus ont été les
premiers bénéficiaires de la croissance des années 1980-
1990. À la fin des années 1970, les 1 % des Américains

86
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

les mieux lotis s'appropriaient environ 8% du revenu


national. Cette part a constamment progressé depuis lors,
et, à l'aube du }O(Ie siècle, les 1% des Américains les
mieux lotis s'approprient près de 20% du revenu national.
En outre, contrairement à ce que l'on dit parfois, cet
élargissement tendanciel des inégalités ne s'est pas ralenti
au cours de la seconde moitié des années 1990, bien au
contraire: s'il est vrai que la majorité des ménages améri-
cains ont vu leur pouvoir d'achat augmenter depuis 1995,
ce qui n'était pas le cas lors des années précédentes, il
n'en reste pas moins que les revenus des ménages les
plus fortunés ont progressé nettement plus vite que la
moyenne, et que leur part dans le revenu national a pour-
suivi son ascension, et ce de façon tout aussi rapide que
lors du boom de la fin des années 1980. Ajoutons qu'il
ne s'agit pas de statistiques abstraites. La concentration
croissante des revenus et des fortunes observée outre-
Atlantique est un phénomène tellement massif qu'il est
impossible de ne pas le remarquer, y compris dans
l'Amérique la plus profonde.
Certes, il serait naïf de résumer la confrontation entre
Gore et Bush à la question de l'affectation des excédents
budgétaires. De nombreux électeurs apprécient la poigne
de fer avec laquelle le gouverneur du Texas entend
combattre la criminalité et demander des comptes aux
écoles publiques déficientes. D'autres, plus nombreux
encore, se reconnaissent dans le bon sens pragmatique
et provincial que Bush se propose d'incarner, et
reprochent à Gore et aux intellectuels qui le soutiennent
d'avoir tenté de faire passer le candidat républicain pour
un sombre crétin.

87
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Il reste que le simple fait que Bush puisse sérieu-


sement envisager d'être élu tout en se permettant de
promettre 1'essentiel de la cagnotte budgétaire à la petite
minorité qui a déjà le plus bénéficié de la croissance en
dit long sur l'état de l'opinion publique américaine. De
toute évidence, de nombreux électeurs considèrent que
la prospérité a un prix, et qu'il est logique de récom-
penser ceux qui se trouvent aux commandes de la
machine économique, quitte à favoriser la constitution
de fortunes ahurissantes. On voit mal cependant comment
un tel processus pourrait durer indéfiniment: en cas de
retournement économique, les Américains pourraient se
retourner contre leurs riches, ainsi qu'ils l'ont fait dans
la période des années 1930 aux années 1960.

6 novembre 2000

88
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

La fin des dividendes?

Les dividendes sont-ils en voie de disparition? Telle


est en tout cas la thèse défendue par un nombre croissant
d'économistes. Selon certains, il s'agirait d'une des trans-
formations les plus radicales apportées par la nouvelle
économie. Traditionnellement, dans le capitalisme
d'hier, il suffisait, pour se maintenir aux sommets de la
fortune, de posséder un important portefeuille en actions
et d'attendre tranquillement que les entreprises en
question versent chaque année des dividendes confor-
tables à leurs actionnaires. Rien de tel dans le nouveau
capitalisme: dorénavant, seuls les entrepreneurs créatifs,
les managers efficaces, ou encore les actionnaires suffisam-
ment alertes et dynamiques pour repérer avant les autres
les start-up prometteuses et empocher à temps des plus-
values méritées, pourraient espérer s'enrichir. Aux vieux
capitalistes sclérosés touchant leurs dividendes auraient
succédé de nouvelles élites plus dynamiques et reposant
sur de nouvelles formes de rémunération.
D'autres économistes, plus pragmatiques, ont cru voir
dans la disparition des dividendes le signe que les grandes
sociétés étaient enfin devenues fiscalement rationnelles.
Il existe en effet deux façons de rémunérer un

89
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

actionnaire: sous forme de dividendes, et sous forme de


plus-values (grâce à la hausse des cours). Or les divi-
dendes sont généralement taxés beaucoup plus lourde-
ment que les plus-values. Dans ces conditions, pourquoi
les entreprises, plutôt que de verser des dividendes,
n'utiliseraient-elles pas le même argent pour racheter
leurs propres actions, permettant ainsi à leurs actionnaires
de réaliser des plus-values d'un montant équivalent?
Selon cette interprétation, nettement plus modeste qüe
la première, les dividendes seraient effectivement en voie
de disparition, mais ce phénomène serait un artifice pure-
ment comptable, sans réelle signification économique ou
sociologique.
Il y a pourtant tout lieu d'être sceptique vis-à-vis de
ces théories. En réalité, les statistiques américaines
montrent clairement que la disparition annoncée n'a pas
eu lieu: on constate que le volume global des dividendes
(toutes entreprises confondues) a progressé pratiquement
au même rythme que les profits au cours des années
1990. La part des profits dans le produit intérieur brut
ayant très peu changé, cela signifie aussi que la part des
dividendes dans le revenu national est restée à peu près
constante, y compris au cours des années les plus récentes.
Pourtant, il est incontestable que le pourcentage des
entreprises cotées en Bourse décidant de distribuer des
dividendes au cours d'une année donnée a connu dans
le même temps une baisse très significative, notamment
aux États-Unis. Ce paradoxe apparent s'explique par
l'apparition au sein des entreprises cotées d'un nombre
important de sociétés qui n'ont jusqu'à présent jamais
versé le moindre dividende, pour la bonne et simple

90
l:ÉCONOMIE DES CRÈCHES

raison qu'elles n'ont jamais réalisé le moindre profit. Ces


entreprises sont effectivement issues de la nouvelle
économie, et l'exemple le plus fameux est sans doute
« amazon.com », qui continue d'accumuler des pertes
considérables en espérant que la vente de livres en ligne
permettra à terme de dégager des profits supérieurs. Pour
un temps, ces sociétés peuvent conforter l'illusion selon
laquelle les dividendes auraient structurellement disparu.
Mais, en réalité, elles n'ont rien changé à la façon dont
les entreprises réalisant des bénéfices choisissent de
distribuer leurs profits, et il est probable qu'elles se
mettront elles-mêmes à verser des dividendes quand
elles en auront les moyens. Selon toute vraisemblance,
la fin des dividendes n'est pas pour demain.

11 décembre 2000

91
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

L'impôt négatif est né

En annonçant la création d'un système d'impôt négatif


en France, sous la forme d'une «prime pour l'emploi»
versée par le fisc à tous les salariés gagnant moins de
1,4 fois le smic, Lionel jospin a pris l'une des décisions
les plus importantes de la législature. Ce choix, loin d'être
purement technique, exprime en effet une nouvelle
vision de l'inégalité sociale, ce qui explique d'ailleurs
pourquoi il a déjà suscité de très vives controverses, qui
se prolongeront sans doute au Parlement.
De quoi s'agit-il? Il a toujours existé deux façons
d'améliorer le pouvoir d'achat des salariés les moins bien
lotis: la méthode traditionnelle, consistant à demander
à leurs employeurs de les payer mieux (par exemple en
relevant le smic), et la méthode de l'impôt négatif, qui
consiste à demander à l'ensemble des contribuables de
financer cet effort de solidarité. Dans le premier cas, on
considère implicitement que la seule véritable inégalité
de la société capitaliste est celle qui oppose les salariés
aux «patrons»: les patrons, y compris les plus modestes,
sont supposés être d'éternels nantis par comparaison aux
salariés (eux-mêmes considérés comme un bloc plus ou
moins homogène), et ce sont donc eux qui doivent payer

92
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

la note. Dans le second cas, on considère au contraire que


le salariat est traversé par de profondes inégalités, de
même que le patronat: il est donc logique que tous les
contribuables qui en ont les moyens, qu'ils soient salariés
ou non-salariés, soient mis à contribution en fonction de
leur revenu (et non pas en fonction de leur statut). D'une
certaine façon, la décision prise par la gauche française
de créer un impôt négatif peut être vue comme la répu-
diation définitive du marxisme et de sa vision simpliste
de l'inégalité.
Il faudrait cependant éviter que cette décision coura-
geuse et hautement symbolique conduise le gouver-
nement à s'asseoir sur ses lauriers. Beaucoup de pédagogie
sera nécessaire pour faire accepter cette réforme et pour
convaincre l'opinion que la redistribution opérée par
l'impôt négatif n'a rien d'excessif. En particulier, on
n'insistera jamais assez sur le fait que les salariés modestes,
même s'ils ne paient pas l'impôt sur le revenu, sont
soumis à de multiples autres prélèvements (TVA, CSG,
cotisations sociales, etc.), et que l'impôt total ainsi acquitté
par ces salariés sera toujours nettement supérieur à
l'impôt négatif dont ils bénéficieront. L'allégement de
la CSG pesant sur les bas salaires n'offrait certes pas la
même flexibilité et les mêmes perspectives à long terme
que l'impôt négatif. Mais cette solution avait au moins
le mérite d'indiquer clairement qu'il s'agissait d'alléger
la pression fiscale pesant sur les salariés modestes, et non
pas de les transformer en allocataires nets.
Ensuite et surtout, l'impôt négatif ne doit pas faire
oublier que d'autres chantiers attendent le gouverne-
ment. Du point de vue de la lutte contre le chômage, la

93
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

priorité aujourd'hui devrait être de clarifier et de stabi-


liser les dispositifs d'allégement de charges patronales
pesant sur les bas salaires. Ces dispositifs sont en effet
devenus beaucoup trop complexes et imprévisibles:
certains allégements sont réservés aux entreprises
passées aux 35 heures, alors que d'autres s'appliquent
à toutes les entreprises, l'effet réel sur le coût du travail
dépend du niveau du smic horaire, qui n'est pas le même
pour les salariés passés à 35 heures, les salariés restés à
39 heures, les nouveaux embauchés, etc. La conséquence
est qu'il est aujourd'hui pratiquement impossible pour
les entreprises de savoir quel sera dans quelques
années le coût du travail des salariés rémunérés à
proximité du smic. Ces incertitudes mériteraient d'être
levées au plus vite.
29 janvier 2001

94
VÉCONOMIE DES CRÈCHES

Travailleurs (très) pauvres

Fa ut-il aider en priorité les travailleurs pauvres ou les


travailleurs très pauvres? Telle est en substance la question
que pose au gouvernement le nouveau Cere (Conseil de
l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale) dans son
premier rapport publié la semaine dernière, intitulé Accès
à l'emploi et protection sociale. En termes feutrés mais
néanmoins fermes, le Cere nous livre une analyse critique
du dispositif de «prime pour l'emploi» adopté par le
gouvernement, et va même jusqu 'à proposer un dispositif
alternatif, formules et chiffrages à l'appui. Le Cere
reproche à la «prime pour l'emploi» de s'adresser au
premier chef aux personnes disposant d'emplois stables,
à plein temps, et de négliger les travailleurs les plus
pauvres, ceux qui ne disposent que d'emplois intermit-
tents et/ ou à temps partiel. De fait, le dispositif retenu
par Lionel jospin et Laurent Fabius accorde un transfert
maximal aux salariés se situant aux alentours du smic à
plein temps (ou légèrement au-dessus), et n'accorde
aucun transfert (ou un transfert nettement plus faible)
aux smicards à temps trop partiels. Le Cere propose une
formule permettant, pour un coOt budgétaire équivalent,
de transférer davantage de ressources en direction des

95
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

travailleurs précaires, et moins de ressources aux personnes


disposant déjà d'un emploi stable à plein temps. Le
dispositif ainsi obtenu serait nettement plus redistributif,
plaide le Cere, simulations à l'appui: l'essentiel de la
prime irait aux 10% des ménages les plus pauvres, alors
que la prime jospin favorise des ménages relativement
mieux lotis.
Pour défendre son choix, le gouvernement peut certes
faire valoir que son objectif était précisément d'éviter
que des personnes s'installent de façon permanente dans
le temps partiel. Autrement dit, jospin a fait le choix de
la «civilisation du travail à temps complet» : en accordant
des transferts aux travailleurs très pauvres, ces derniers
risqueraient de le rester, et de ne jamais devenir des
travailleurs pauvres comme les autres; il faut donc se
concentrer sur les travailleurs pauvres, et oublier les
travailleurs très pauvres, en attendant qu'ils disparaissent.
Cette ligne d'argumentation ne manque pas de poids,
mais elle pèche sans doute par excès d'optimisme: «en
attendant», de nombreux salariés en situation précaire
ne trouveront pas d'emploi stable, et ils seront plus pauvres
avec la prime jospin qu'avec la prime Cere. L'idéal,
évidemment, serait de faire les deux à la fois, grâce à une
prime qui permettrait d'améliorer significativement les
conditions de vie des travailleurs les plus précarisés, tout
en conservant le principe d'une prime supérieure pour
les emplois à plein temps, de façon à échapper aux
« trappes à temps partiel ». L'obstacle, tout aussi évident,
est financier: une telle prime serait plus coûteuse pour
les finances publiques, et, à partir du moment où le
gouvernement a par ailleurs décidé d'alléger l'impôt sur

96
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

le revenu pesant sur les ménages les plus favorisés, il était


difficile d'aller plus loin.
En tout état de cause, ces débats montrent à quel
point l'étape institutionnelle consistant à créer un impôt
négatif était essentielle. Maintenant que la prime pour
l'emploi existe, les différents acteurs du débat public
peuvent se saisir de ce nouvel outil et proposer de modi-
fier tel ou tel paramètre de la formule en vigueur de façon
à la rendre plus efficace et plus juste. D'autres aspects
de la prime ont d'ailleurs déjà suscité des controverses:
jacques Chirac lui-même a proposé de modifier la
formule afin que les couples mono-actifs soient mieux
traités. De la même façon que pour l'impôt sur le revenu
il y a près d'un siècle, l'essentiel était de créer l'impôt
négatif. Le débat démocratique peut maintenant
commencer.
5 mars 2001

97
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

L'économie des crèches

Parmi les chantiers qui attendent Bertrand Delanoë,


la question de la garde des jeunes enfants et du nombre
de places en crèche est sans nul doute l'un des plus
brûlants. Et sur ce dossier comme sur tant d'autres, la
campagne électorale n'a pas suffisamment permis d'éclairer
les enjeux. La question des journalistes était pourtant
simple: «Il existe actuellement plus de 20000 enfants
sur les listes d'attente des crèches. Que comptez-vous
faire?» Ce à quoi le candidat socialiste répondait invaria-
blement: «Nous allons créer 2 000 places supplémen-
taires. » Autrement dit, 90% des enfants resteront sur les
listes d'attente! Réponse d'autant plus étonnante que
de nombreux parents découragés se sont depuis
longtemps retirés des listes d'attentes, si bien que Je
chiffre de 20 000 enfants sous-estime sans doute
l'ampleur des besoins insatisfaits.
Faut-il en déduire que Delanoë se contrefiche des
jeunes enfants? Évidemment non: tous les candidats,
des Verts à Séguin, ont repris ce chiffre de « 2 000 places
supplémentaires», et Tiberi, plutôt que de consacrer plus
d'argent à la construction de crèches, avait même décidé
en septembre de créer une nouvelle allocation destinée

98
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

aux parents faisant garder leur enfant à domicile. Tout


le monde semble faire l'hypothèse que les crèches sont
trop coOteuses, et qu'il est financièrement plus rentable
de subventionner la garde à domicile. Une telle hypo-
thèse peut surprendre: les crèches nécessitent moins de
personnel (par enfant) que la garde à domicile, et on
s'attendrait donc à ce que leur coût global soit moins
élevé. L'explication réside sans doute dans le fait que la
garde d'enfants nécessite de l'espace, et que le prix du
mètre carré est élevé dans la capitale. Or le fait est qu'il
existe des gisements de mètres carrés inoccupés dans la
journée: les logements des parents partis à leur travail.
La garde à domicile, plus intensive en personnel, serait
donc tellement plus économe en espace que son coût
global serait plus faible. Ajoutons que les parents, en
recrutant et en supervisant eux-mêmes le personnel,
prennent en charge des coûts et des risques que les
crèches doivent payer, notamment en termes de salaires
plus élevés.
Pour qu'un véritable débat démocratique puisse avoir
lieu, il faudrait commencer par mettre à plat ces diffé-
rentes hypothèses: tous les citoyens peuvent comprendre
ce genre de petit raisonnement économique, et ils sont
en droit d'attendre qu'on leur communique un minimum
d'éléments chiffrés permettant de montrer qu'il est plus
rentable de subventionner la garde à domicile (si tel est
effectivement le cas). Il serait ensuite possible de passer
à la question du montant des subventions permettant de
moduler au mieux le prix des crèches et de la garde à domi-
cile. En particulier, rien ne peut justifier les files d'attente:
le rationnement conduit toujours au clientélisme, et la

99
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

promesse socialiste d'établir dans tous les arrondisse-


ments des procédures transparentes d'attribution des
places en crèches, «à l'image de ce qui se pratique déjà
dans les arrondissements gérés par la gauche», fait sourire
(jaune) les habitants desdits arrondissements. Si les prix
actuels des crèches et de la garde à domicile sont tels
que la demande de places en crèches est excédentaire,
et si la construction de crèches supplémentaires en
nombre suffisant est effectivement non rentable, alors
il faut augmenter le prix des crèches (notamment pour
les familles aisées, qui peuvent se payer une garde à
domicile) et réduire le prix de la garde à domicile
(notamment pour les familles modestes, qui ne béné-
ficient pas des réductions d'impôt), de façon à retrouver
un certain équilibre. C'est à ce prix que Delanoë pourra
mettre en pratique sa volonté de transparence.

9 avril2001

100
L'ÉCONOMIE DES CR~CHES

L'ironie de 1981

À l'occasion du zoe anniversaire du 10 mai, la plupart


des observateurs ont choisi de stigmatiser l'archaïsme du
programme de 1981 et des conceptions étatistes qu'il
exprimait. De fait, on pourra longtemps se demander
comment la gauche française a pu se retrouver à appli-
quer au début des années 1980 un programme fondé sur
les nationalisations, à un moment où la Chine commu-
niste avait déjà commencé à privatiser ses entreprises
(1979), et où l'URSS s'apprêtait, elle aussi, à libéraliser
son économie ( 1985 ).
Mais là n'est peut-être pas l'essentiel. Après tout, les
socialistes se sont délestés relativement aisément de l'héri-
tage des nationalisations, et il existe d'autres décisions
prises au début des années 1980 qui pèsent aujourd'hui
nettement plus lourd pour Lionel jospin. En effet, au-
delà du programme de nationalisations, le gouvernement
issu du 10 mai est également et surtout celui qui a dO, dans
le domaine des salaires et des revenus, assumer politi-
quement des choix que ses prédécesseurs avaient sans
cesse retardés. Tout au long des années 1970, dans un climat
social en pleine ébullition, les gouvernements successifs
avaient laissé les salaires progresser structurellement plus

101
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

vite que la production, espérant ainsi se maintenir plus


longtemps au pouvoir. Tout le monde savait que cela ne
pourrait pas durer, mais personne ne voulait porter la
responsabilité de l'ajustement. Fraîchement arrivés au
pouvoir, les socialistes commencèrent par donner un ultime
«coup de pouce» au smic, sorte de «chant du cygne»
d'une époque révolue. Mais dès 1982-1983, le gouver-
nement dut se résoudre à imposer le blocage des salaires.
De 1968 à 1983, le salaire minimum exprimé en francs
constants avait en effet progressé d'environ 130%. Dans
le même temps, le PIB n'avait progressé que de 40%,
soit plus de trois fois moins vite ! On voit là à quel point
la théorie chevènementiste, selon laquelle le tournant
de 1982-1983 aurait été imposé par le monde extérieur
(forme classique de la théorie du bouc émissaire), ne tient
pas. Europe ou pas Europe, il était impossible de laisser
éternellement le salaire minimum progresser trois fois
plus vite que la production. La grande redistribution
inaugurée en 1968 avec les accords de Grenelle avait
incontestablement du bon, tant il est vrai que les bas
salaires avaient été négligés dans les années 1950-1960.
Mais elle devait s'achever un jour ou l'autre, et le
malheur des socialistes de 1981 est précisément d'être
arrivés au pouvoir à un moment où cette période durait
déjà depuis plus de dix ans. Suprême ironie de l'histoire
pour un gouvernement qui misait tout sur le politique,
et qui dut appliquer une redistribution à l'envers, car le
mouvement social avait déjà conduit les gouvernements
de droite à appliquer la redistribution à l'endroit!
Toujours est-il que cette douloureuse décision de
1982-1983 a eu des conséquences durables pour le porte-

102
l:ÉCONOMIE DES CRÈCHES

monnaie des Français. Le revenu moyen des ménages,


qui avait fortement progressé jusqu'au début des
années 1980, en dépit du ralentissement de la croissance
constaté dans les années 1970, n'a pratiquement pas
augmenté au cours des quinze années suivantes ( 1982-
1997). En faisant le choix des 35 heures et de la modé-
ration salariale, les socialistes de 1997 n'ont peut-être pas
suffisamment tenu compte de cet héritage-là. Après
quinze années de quasi-stagnation du pouvoir d'achat,
les Français de la fin des années 1990 aspiraient sans
doute au moins autant à des hausses de salaire qu'à une
baisse de leur temps de travail, surtout quand cette
dernière s'accompagne d'une flexibilité accrue. Peut-être
faut-il voir là l'une des causes du malaise social actuel:
la croissance retrouvée nourrit des frustrations, et de
nombreux salariés ont l'impression de n'avoir toujours
pas bénéficié de l'expansion économique.

21 mai 2001
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Relance ciblée

Les terribles attentats du 11 septembre ont ravivé les


craintes d'une récession aux États-Unis et en Europe.
Confrontés à des incertitudes d'un nouveau type, les
ménages ne vont-ils pas augmenter leur épargne de
précaution et réduire leur niveau de consommation? Et
dans ce cas, que faut-il faire pour relancer la machine ?
Il serait naïf de prétendre répondre à ces questions
de façon parfaitement satisfaisante: les comportements
d'épargne sont largement imprévisibles, surtout dans un
contexte aussi inédit. On peut néanmoins rappeler
quelques idées simples. En matière de relance de la
consommation, le principe le mieux établi est sans doute
que toutes les baisses d'impôts ne se valent pas. Le ciblage
des allégements fiscaux joue un rôle essentiel. Les taux
d'épargne varient en effet de façon importante avec le
niveau de revenu: les ménages modestes consomment
la quasi-intégralité de leur revenu, alors que les ménages
aisés peuvent se permettre d'épargner. S'il s'agit de
relancer la consommation, il est donc plus efficace de
cibler les baisses d'impôts sur les premiers.
Une étude publiée aux États-Unis vient d'ailleurs de
montrer que les variations des taux d'épargne- en fonction

104
L'~CONOMIE DES CRÈCHES

du niveau de revenu sont encore plus spectaculaires que


ce qu'imaginaient les économistes. Pour la moitié la plus
pauvre de la population, le taux d'épargne moyen est
presque nul. Il est même largement négatif pour les 20%
des ménages les plus pauvres. Par contre, il atteint 45%
pour les 20% des ménages les plus riches, et 35% pour
les 20% précédents. Le taux d'épargne marginal dépasse
même les 70% parmi les 5% des revenus les plus élevés.
Autrement dit, au-delà de 30000 ou 40000 francs de revenu
mensuel, une augmentation de revenu de 100 francs
donne lieu à 30 francs de consommation supplémentaire
et à 70 francs d'épargne supplémentaire (en moyenne).
Il s'agit là d'estimations moyennes pour les années 1980-
1990: les taux d'épargne des ménages qui ont les moyens
d'épargner peuvent être encore plus élevés en situation
d'incertitude, comme aujourd'hui.
Cela signifie que si l'on souhaite soutenir la consom-
mation, alors la politique de baisse de l'impôt sur le revenu
(IR) voulue par Laurent Fabius est largement inadaptée.
VIR ne concerne que les 50% des foyers ayant les revenus
les plus élevés, et les deux tiers de ses recettes proviennent
des 10% des foyers les plus aisés. Il est donc probable
que 10 milliards de baisse d'IR ne conduisent qu'à 5 ou
6 milliards de consommation supplémentaire, soit une
perte en ligne de près de 50%. Par comparaison, si le
gouvernement augmentait immédiatement de 10 milliards
de francs le montant de la prime pour l'emploi (PPE)
destinée aux salariés modestes et moyens, il obtiendrait
10 milliards de francs de consommation supplémentaire.
Cela aurait l'intérêt de faire connaître la PPE: cette prime
est actuellement versée à un taux dérisoire, et presque

105
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

personne ne sait qu'elle représentera à terme jusqu'à un


mois de salaire supplémentaire au niveau du smic.
Bill Clinton ne s'y était pas trompé en 1992-1993. Élu
à la suite de la guerre du Golfe et de la douloureuse réces-
sion américaine de 1991, il décida de relever très forte-
ment l'Earned lncome Tox Cn-dit(l'équivalent américain
de la PPE), et même de financer cette mesure par une
hausse importante des taux d'imposition applicables aux
revenus les plus élevés. Sans surprise, Georges W. Bush
a adopté en 2001 une philosophie différente: il a choisi
de se concentrer sur la baisse de l'IR, notamment pour
les revenus les plus élevés. Ce qui est plus étonnant, c'est
que le gouvernement Jospin-Fabius ait choisi la ligne
Bush plutôt que la ligne Clinton.

17 septembre 2001

106
l:ÉCONOMIE DES CRÈCHES

Retraites: vive la gauche ... américaine

La façon dont le gouvernement traite la question des


retraites a quelque chose d'assez déconcertant. Surtout
si on fait la comparaison avec la stratégie suivie aux États-
V nis par le Parti démocrate, cette gauche « américaine »
si souvent raillée en France. Pendant toute la durée de
la présidence Clinton ( 1992-2000), les démocrates ont eu
un seul objectif: utiliser l'argent de la croissance pour
transformer le déficit budgétaire en excédent net, de
façon à constituer des réserves et à garantir la viabilité
à long terme du système public de retraites par réparti-
tion, menacé par les visées républicaines.
Ce combat est d'ailleurs toujours en cours. Le président
Bush tente actuellement d'exploiter les attentats du
11 septembre pour faire voter les baisses d'impôts que
les démocrates lui avaient précédemment refusées. C'est
le retour non pas du volontarisme économique, mais de
la vieille stratégie inaugurée par Reagan dans les années
1980: plutôt que de s'attaquer de front aux dépenses
sociales, on commence par baisser massivement les impôts
et par creuser les déficits, de façon à ce que les gouverne-
ments futurs soient contraints de sabrer dans les dépenses.
Ce n'est pas un hasard si joseph Stiglitz, économiste

107
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

proche des démocrates, a choisi d'organiser, dès l'annonce


de son prix Nobel, le 10 octobre, une conférence de
presse pour dire tout le mal qu'il pensait des baisses
d'impôts de Bush. Une semaine plus tôt, Robert Solow,
autre prix Nobel, avait également expliqué dans une
interview à Libération que les baisses d'impôts de la
Maison Blanche étaient inutiles et qu'une relance au
moyen de dépenses exceptionnelles (reconstruction de
New York, meilleure indemnisation des chômeurs, etc.)
serait beaucoup plus efficace pour lutter contre la réces-
sion. Ces prises de position très claires contre les baisses
d'impôts, fort éloignées de l'union sacrée rêvée par les
républicains, montrent à quel point la gauche américaine
prend au sérieux le problème de la viabilité à terme des
dépenses sociales.
Pendant ce temps, qu'a-t-on fait en France? Dès la
première cagnotte venue, on se mit à baisser l'impôt sur
le revenu, en expliquant que la gauche ne pourrait gagner
les élections sans ce petit supplément d'âme que cette
noble décision lui apporterait du côté des classes moyennes
très supérieures. Comme il fallait bien faire quelque
chose pour les retraites, on eut l'idée de surfer sur la bulle
Internet, en ponctionnant lourdement les entreprises de
télécommunications souhaitant disposer de licences
UMTS (32 milliards de francs par tête), et en annonçant
que ladite ponction irait à un fonds de réserve pour les
retraites. Puis la Bourse s'effondra, et on se rendit compte
que la réserve en question était tout sauf garantie. À ce
stade, mieux valait faire machine arrière, et personne ne
reprochera au gouvernement d'avoir décidé la semaine
dernière d'officialiser cet échec. Il reste qu'en annonçant

108
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

subitement que le prix des licences serait divisé par 8


(4 milliards par tête au lieu de 32), et en ajoutant qu'il
existait quelques autoroutes du Sud de la France que l'on
allait privatiser derechef pour remplacer l'argent de
I'UMTS, le gouvernement a sérieusement entamé la
crédibilité du fonds de réserve pour les retraites. Était-
il bien raisonnable de prétendre garantir les retraites en
spéculant sur la plus volatile des bulles financières? Les
futurs retraités doivent-ils en conclure qu'il sera toujours
possible de sortir d'un chapeau une entreprise à priva-
tiser pour payer les pensions? Au moins cet épisode aura-
t-il eu le mérite de montrer qu'une réflexion sérieuse sur
l'endettement public et l'avenir des retraites doit
commencer par un bilan patrimonial de l'État.

22 octobre 2001

109
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Chevènement, le protectionniste

« La mondialisation libérale apparaît surtout comme


un transfert de revenus des pauvres des pays riches vers
les riches des pays pauvres. » Voici donc le diagnostic
formulé par le docteur Chevènement pour justifier ses
prises de position nationalistes et protectionnistes. Le
candidat du MDC reproche en effet à Lionel jospin et
à Pascal Lamy d'avoir trop cédé aux demandes des pays
pauvres (et notamment à l'Inde et à ses textiles honnis)
lors du sommet de Doba. Il lui faut donc expliquer que
1'ouverture commerciale réclamée par ces pays va en
réalité contre leur intérêt, ou tout du moins va unique-
ment dans l'intérêt des «riches des pays pauvres». Au
moins Chevènement reconnaît-il au passage que les
échanges internationaux sont globalement une bonne
chose pour les pays pauvres, ce qui n'est déjà pas si mal
(une ligne avant cette malheureuse formule, il annonçait
l'exact contraire). Les grands profiteurs de la libéralisation
ne sont plus les capitalistes apatrides et autres élites
mondialisées des pays riches, ce sont les «riches des pays
pauvres».
Mais qui sont donc ces « riches des pays pauvres» qui
provoquent l'ire de notre grand républicain? Dans un

110
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

pays comme l'Inde, le revenu moyen est de l'ordre de


2 500 dollars par an, 90% de la population gagne moins
de 1 500 dollars par an, et 99% de la population dispose
de moins de 2 500 dollars par an. Passons sur le fait que
ce 1 % d'Indiens les moins mal lotis peut difficilement
être décrit comme grands exploiteurs de la planète. Du
haut de leurs 2 500 dollars de revenu annuel, ils mènent
une vie que peu de Français envieraient. Au nom de quoi
leur refuserait-on le droit de se développer? De plus et
sunout, il n'est pas sérieux de prétendre que seule une
fraction aussi faible de la population des pays pauvres
bénéficie de l'ouverture aux échanges internationaux.
Les industries textiles, que Chevènement n'aime guère,
font vivre dans le tiers-monde des millions de travailleurs.
Les pays asiatiques qui ont définitivement fui la
pauvreté grâce à leur stratégie d'intégration au commerce
mondial ne ressemblent guère à des sociétés où une
petite minorité aurait accaparé tous les bénéfices liés aux
échanges, bien au contraire: la Corée, Taiwan, le japon,
etc., figurent parmi les pays les moins inégalitaires au
monde. Quant aux subventions aux exportations agricoles,
que les responsables européens ont finalement accepté
de mettre sur la table de négociations, provoquant ainsi
la fureur de l'ex-ministre de l'Intérieur, chacun sait les
dégâts qu'elles ont causés dans les pays pauvres. En
déversant à des prix plusieurs fois inférieurs aux coOts
de production des milliers de tonnes de biens alimen-
taires dans des pays aux économies fragiles, l'Union
européenne et la France ont empêché les productions
locales de se développer. Les paysans africains ainsi rayés
de la carte doivent-ils considérer qu'ils font partie des

111
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

« riches des pays pauvres» ? josé Bové, qui peut difficile-


ment être considéré comme un apôtre intégriste du libre-
échange, a jugé bon de dénoncer ce dérapage chevène-
mentiste: peu satisfait de la tentative de récupération
dont il faisait l'objet de la part du candidat du MDC, il
a précisé que la défense des subventions aux exportations
agricoles était à ses yeux «un mauvais combat».
Faut-il en conclure que l'ouverture au commerce
mondial permet de résoudre tous les problèmes? Évidem-
ment, non: la formation, la protection sociale, l'impôt
progressif, etc., sont plus que jamais nécessaires pour tirer
le meilleur parti de la mondialisation. Mais refuser aux
pays pauvres le droit de produire et d'échanger, tout en
expliquant que tel est leur intérêt, voilà qui est difficile-
ment acceptable.
26 novembre 2001

112
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

Les médecins doivent-ils être augmentés?

L'U nof, syndicat majoritaire chez les médecins


généralistes, l'a dit et répété. Pour que la grève cesse,
il faut que le tarif de base de la consultation passe de
17,53 euros (115 francs) à 20 euros (131,19 francs), soit
près de 15% de hausse. Cette revendication, venant d'une
profession dont le revenu moyen atteint déjà 51 000 euros
(335000 francs), à un moment où des dizaines de milliers
de personnes rejoignent chaque mois les rangs des
chômeurs, a semblé indécente à de nombreux obser-
vateurs. De fait, quand on sait que seuls 3% des salariés
gagnent plus de 51000 euros, il faut un certain aplomb
de la part des généralistes pour exiger des salariés des
cotisations supplémentaires pour arrondir leurs fins de
mois. Seule une petite minorité de cadres gagne plus que
les généralistes (le salaire moyen des cadres supérieurs
est d'environ 37000 euros, 243000 francs). D'après les
chiffres de la Orees, les revenus des généralistes ont
progressé nettement plus vite que ceux des salariés
entre 1991 et 1998. En outre, malgré le gel du tarif à
115 francs depuis 1998, la hausse des revenus s'est
poursuivie, grâce à une forte progression du nombre de
consultations.

113
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Mais c'est précisément là que les médecins ont un


argument de poids. Les cadres du privé, y compris supé-
rieurs, ne viennent-ils pas d'obtenir un deuxième mois
de congés payés dans le cadre des 35 heures ? Les cadres
du public ne sont-ils pas sur le point de faire de même,
généralement sans aucune contrepartie? Pourquoi les
médecins seraient-ils les seuls à devoir travailler sans
cesse davantage? L:Unof insiste d'ailleurs sur le fait que
la hausse des tarifs aurait un coût limité pour la Sécu,
car le nombre de consultations baisserait fortement.
Implicitement, l'argument est que les médecins auraient
moins «besoin» de faire du chiffre pour vivre décem-
ment, et qu'ils pourraient donc se permettre d'être plus
vigilants à l'égard des patients coupables de surconsom-
mation médicale caractérisée.
Le problème est que rien ne garantit qu'une hausse
uniforme de 15% du tarif des consultations conduise à
une baisse significative du nombre de consultations. Les
médecins pourraient tout aussi bien continuer de consul-
ter comme avant et empocher 15% de revenus supplé-
mentaires. Ils pourraient même être incités à faire encore
plus de chiffre, suivant en cela les prédictions de la
théorie libérale la plus classique. Selon cette dernière,
toute hausse de la rémunération unitaire du travail (sous
la forme d'une hausse du tarif de la consultation, du
salaire horaire ou encore d'une baisse du taux marginal
d'imposition) incite à travailler plus. Certes, les écono-
mistes ont depuis longtemps noté que cet «effet de
substitution» (entre temps libre et temps de travail)
pouvait être fortement réduit par un «effet revenu» (avec
un revenu en hausse, on peut davantage se permettre

114
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

de lever le pied). C'est d'ailleurs pour cela que l'effet


net sur l'offre du travail d'une baisse de taux marginal
est généralement très limité. Mais de là à supposer que
l'effet net soit franchement négatif! Cela ne manque
vraiment pas de sel de voir les syndicats de médecins
les plus droitiers (les liens entre Démocratie libérale et
les dirigeants de la CSMF, dont dépend I'Unof, sont bien
connus), qui sont souvent les premiers à dénoncer l'impôt
spoliateur et désincitatif, prêts à défendre l'idée d'un
«effet revenu» surpuissant!
Dans ces conditions, il est légitime que la Cnam refuse
une hausse aussi forte et uniforme, et mette comme condi-
tion une meilleure régulation de la dépense médicale, que
cela passe par des hausses ciblées, une diversification des
rémunérations ou le développement du médecin référent
(système accepté par le syndicat MG-France, qui en
outre se contenterait d'une consultation à 18,5 euros).

14 janvier 2002

liS
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Pourquoi la pauvreté ne baisse pas

Et revoilà la fracture sociale! Dès sa première inter-


vention de candidat, Jacques Chirac n'a pas manqué de
citer le rapport de l'Observatoire national de la pauvreté,
selon lequel la forte croissance de ces dernières années
n'aurait pas permis de réduire le nombre de pauvres.
N'est-ce pas la preuve que le gouvernement socialiste
a failli? Pourtant, à y regarder de plus près, il n'est pas
sOr que les chiffres publiés la semaine dernière soient
aussi étonnants qu'il pourrait sembler.
Il faut tout d'abord rappeler que la notion de pauvreté
utilisée en France est une notion relative: est définie
comme pauvre toute personne dont le revenu est infé-
rieur à la moitié du revenu médian. Par exemple, en 2000,
le revenu médian était de 6 722 francs par mois, et le seuil
de pauvreté était donc de 3361 francs (pour une personne
seule). 50% de la population disposait de moins de
6 722 francs (c'est la définition du revenu médian), et
11,3% de moins de 3361 francs (c'est le taux de pauvreté).
Pour que le taux de pauvreté diminue, il est donc néces-
saire que les revenus les plus faibles progressent plus
rapidement que le revenu médian. Or, d'après les estima-
tions de l'Observatoire de la pauvreté, les revenus des

116
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

ménages pauvres seraient en 2000 de l'ordre de 3% plus


élevés qu'en 1997 (en francs constants), de même que
le revenu médian. Le taux de pauvreté est donc resté
stable autour de 11-11,5 %.
Il n'y a aucune raison de s'attendre à ce que la
croissance, en tant que telle, conduise à une réduction
des écarts de revenus. Les ménages pauvres étant plus
durement touchés par le sous-emploi que les ménages
médians, on pourrait certes imaginer que la réduction du
chômage entrainée par la croissance apporte un supplé-
ment de revenu plus important aux premiers qu'aux
seconds. Mais d'autres forces allant en sens inverse
peuvent contrebalancer cet effet. Tout d'abord, tous les
pauvres ne sont pas des chômeurs, loin de là. On trouve
notamment parmi les pauvres nombre de petits retraités,
catégorie sociale qui n'a guère bénéficié de la croissance.
Surtout, les chômeurs pauvres ne sont pas toujours les
mieux placés pour bénéficier de la baisse du chômage
(au moins dans un premier temps). En pratique, une part
essentielle des emplois créés va à des ménages qui, sans
être très riches, disposent de ressources largement supé-
rieures au seuil de pauvreté.
Ce facteur général est renforcé par l'évolution
structurelle de la répartition des emplois entre ménages.
À partir des enquêtes emploi de l'Insee, on peut ainsi
calculer qu'entre mars 1997 et mars 2001, le taux d'emploi
des femmes dont le conjoint a déjà un emploi a progressé
de 4 points (de 68% à 72%), alors que le taux d'emploi
des femmes dont le conjoint n'a pas de travail a baissé de
1 point (de 48% à 4 7% ). Cette polarisation croissante de
l'emploi (hausse du nombre de ménages avec 2 emplois,

117
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

hausse du nombre de ménages avec 0 emploi) est à


l'œuvre depuis plus de vingt ans, et elle traduit une
évolution profonde de la société: à une inégalité
hommes-femmes à l'intérieur de chaque ménage se
substitue de plus en plus une inégalité entre ménages
bi-actifs et ménages 0-actif.
Fau t-il conclure que rien ne peut être fait pour réduire
le taux de pauvreté? Évidemment non. Les évolutions
récentes montrent au contraire qu'il est nécessaire de
s'attaquer au noyau dur du chômage (et pas seulement
à ses marges) pour mieux diffuser les emplois et faire
baisser la pauvreté. Contrairement à ce que certains
discours de campagne peuvent laisser croire, la priorité
absolue doit rester la lutte contre le chômage. La pauvreté
mérite mieux que des discours incantatoires.

18 février 2002

118
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES

Les baisses des charges en question

En publiant leur recherche sur les baisses de charges,


Bruno Crépon et Rozenn Desplatz (économistes à l'Insee)
n'imaginaient sans doute pas qu'ils allaient déclencher
une telle polémique. Leurs résultats ont été immédiate-
ment repris par jacques Chirac, trop content de pouvoir
annoncer que les allégements de charges sociales sur les
bas salaires mis en place entre 1993 et 1997 avaient créé
460 000 emplois. Plusieurs voix se sont élevées à gauche
pour dénoncer l'étude, et Michel Husson (économiste
à l'Ires) a publié une attaque particulièrement violente
(Libération du 19 mars 2002).
Ces attaques sont injustes. V étude Crépon-Desplatz
n'est pas parfaite, mais il s'agit du travaille plus minu-
tieux et le plus transparent dont nous disposions. En
utilisant un échantillon de plusieurs dizaines de milliers
d'entreprises suivies entre 1994 et 1997, les auteurs
constatent que les entreprises qui ont le plus bénéficié
des nouveaux allégements de charges mis en place en
1995-1996 (compte tenu de la proportion de salariés à
bas salaire qui était la leur en 1994) ont créé nettement
plus d'emplois que les autres. Ce différentiel reste très
fort, y compris si l'on considère des entreprises par

119
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

ailleurs identiques en 1994: même secteur, même taille,


même structure financière, etc. La majorité des emplois
ainsi créés sont des emplois peu qualifiés, ce qui montre
que les allégements de charges ont bien joué le rôle que
l'on attendait d'eux. En appliquant les résultats à
l'ensemble de l'économie, on obtient un nombre total
d'emplois créés (ou sauvegardés) de 460000.
On peut certes reprocher à Crépon-Desplatz de ne
pas avoir isolé l'effet volume, c'est-à-dire le fait que les
baisses de charges ont également permis aux entreprises
concernées de baisser leurs prix et de gagner des parts
de marché, et de créer ainsi des emplois qualifiés. Cet
effet, outre qu'il a pu se faire en partie au détriment d'autres
entreprises, aurait pu être obtenu avec d'autres baisses
de prélèvements, et il n'est donc pas directement lié aux
allégements de charges sur les bas salaires.
Mais le fait est que, même en réduisant d'autant l'esti-
mation annoncée, l'effet des baisses des charges reste très
significatif. D'autant plus que l'étude mesure unique-
ment l'impact des allégements introduits en 1995-1996.
Leurs résultats devraient être majorés pour tenir compte
des allégements de 1993-1994, ainsi que ceux mis en
place depuis 1998.
Ajoutons que toutes les autres études et informations
disponibles confirment que les baisses de charges ont
joué un rôle significatif. Par exemple, on sait que la part
de l'emploi non qualifié dans l'emploi total, qui était
progressivement passé de 28% en 1982 à 23% en 1994,
s'est subitement redressée à partir de cette date, pour
atteindre 24% en 2001. Sur cette base, on peut estimer
le nombre d'emplois créés à environ 400000.

120
I:ÉCONOMIE DES CRÈCHES

De nombreuses autres études seraient nécessaires


pour faire toute la lumière sur ces questions, notamment
pour isoler l'impact de la RTT. Mais aujourd'hui, l'enjeu
est ailleurs. Les baisses de charges ont permis de limiter
l'exclusion du marché du travail des travailleurs les moins
bien formés. Pour autant, la prolifération des emplois non
qualifiés n'est évidemment pas un but en soi. Il faut
maintenant permettre à ces emplois de se développer,
en étendant les allégements à des salaires plus élevés
(pour éviter les trappes à bas salaire), et en faisant de la
formation une priorité. Cela suppose des moyens, et c'est
là que la gauche se différencie de la droite, qui entend
dilapider l'argent public en abaissant massivement les
impôts des plus fortunés. La gauche a mieux à faire que
de perdre son temps en vaines querelles.

25 mars 2002

121
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

A qui la faute?

Pour expliquer le résultat catastrophique du premier


tour, il serait insuffisant d'incriminer les sondages trom-
peurs ou le fait que les électeurs de gauche aient trop
voulu faire la « fine bouche ». Ces facteurs ont joué, mais
il existe probablement des explications plus profondes.
Si la gauche a perdu, c'est d'abord du fait de la désaf-
fection des classes populaires, qui se sont senties oubliées
par la politique menée ces dernières années.
En septembre 1999, Laurent Fabius avait déclaré,
dans une interview retentissante: «La gauche ne court
pas beaucoup de risque d'être battue par la droite, mais
elle peut l'être par les impôts.» Traduction: les élections
se joueront au centre, et la gauche doit réduire les impôts
des classes moyennes (très) supérieures pour gagner la
bataille. Quelques mois plus tard, Jospin fit appel à
Fabius pour prendre les rênes de Bercy et mettre en
pratique cette nouvelle orientation stratégique. La
priorité budgétaire accordée depuis 2000 à la baisse de
l'impôt sur le revenu eut pour conséquence d'assécher
les marges disponibles pour lutter contre le chômage,
rassurer les retraités, financer les 35 heures dans les
hôpitaux, etc. Les municipales de 2001, qui virent la

122
iJÉCONOMIE DES CRÈCHES

gauche l'emporter dans les centres-ville (Paris, Lyon) et


perdre dans les zones sinistrées, auraient pu jouer un rôle
salutaire. Mais les avocats de cette nouvelle orientation
n'en démordaient pas: les classes moyennes urbaines à
30000 francs par mois constituent« notre cœur de cible
électoral», et ces électeurs ont l'impression d'être fiscale-
ment matraqués. En oubliant au passage que, dans un
pays où 90% des foyers disposent de moins de 22000 francs
par mois, on ne construit pas une majorité avec un tel
«cœur de cible» !
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce choix
tactique n'a pas été très judicieux. Chez les cadres, Jospin
est arrivé largement en tête: 24% d'entre eux ont voté
pour lui dimanche dernier, contre 13% pour Chirac et
8% pour Le Pen. Mais chez les ouvriers, c'est l'inverse:
12% ont voté Jospin, contre 14% pour Chirac et 26%
pour Le Pen (Libération du 23 avril). Entre 1995 et 2002,
Jospin a maintenu son score chez les cadres, mais il l'a
divisé par deux chez les ouvriers. On retrouve ces mêmes
résultats par niveau de revenu: les groupes les plus
favorisés ont voté PS, les autres ont déserté. C'est la
course au centre qui a fait perdre la gauche.
On aurait ton cependant de croire qu'il suffit de
rejeter le social-libéralisme pour refonder durablement
la gauche. Comme le rappelaient avec force les ouvriers
déserteurs de la gauche interrogés par Lib/ration, les
35 heures ont, dans un certain nombre de cas, conduit
à des conditions de travail dégradées pour les salariés
modestes (flexibilité en hausse, salaires gelés), alors que
les cadres empochaient des congés supplémentaires («il
n'y en a plus que pour les cadres, nous, on ne compte

123
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

plus~). Loin des sirènes idéologiques du social-


libéralisme et du social-étatisme, la gauche doit inventer
une nouvelle synthèse, avec pour souci prioritaire
d'améliorer de façon réelle et efficace les conditions de
vie des plus défavorisés.

29 avril 2002
Troisième partie

DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON


(2002-2004)
La dette est-elle de droite?

Pendant la campagne électorale, Lionel Jospin s'était


attiré de nombreuses critiques quand il avait reproché
à Jacques Chirac de repousser aux calendes grecques la
réduction des déficits et de renier les engagements
européens. Pourtant, si cette initiative jospinienne était
sans doute maladroite sur la forme (il n'est jamais très
bon de se dissimuler derrière l'Europe et ses critères
excessivement rigides), on aurait tort de voir là une prise
de position de circonstance. Un peu partout, la gauche
reproche à la droite de creuser les déficits.
Cette configuration politique nouvelle peut surprendre:
dans le passé, on était habitué à une gauche keynésienne
usant de la dette pour financer de nouvelles dépenses,
face à une droite prônant l'orthodoxie budgétaire. Mais
c'est là que les choses ont changé: à une époque où les
dépenses publiques ont atteint ou dépassé 40%-50% du
PIB dans la plupart des pays, l'endettement public est
devenu une stratégie visant à réduire le poids de l'État,
et non plus à l'accroÎtre. Hier, on creusait les déficits en
augmentant les dépenses. Aujourd'hui, on les creuse en
réduisant les impôts, de façon à contraindre les gouver-
nements futurs à sabrer dans les dépenses.

127
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Cette nouvelle stratégie a été inaugurée en fanfare


par Reagan dans les années 1980, et elle se poursuit
actuellement sous Bush. Au cours des années 1990, les
démocrates avaient accumulé des excédents budgétaires
afin de garantir le financement à long terme du système
public de retraites. Ces excédents sont aujourd'hui dila-
pidés par les républicains qui, en abaissant massivement
les impôts (essentiellement pour les plus fortunés) et en
creusant les déficits, espèrent remettre en cause la
viabilité du maigre welfare state américain. La droite
française se contente de suivre, avec retard, et sous une
forme il est vrai moins brutale, la voie américaine.
N'osant pas s'attaquer frontalement aux dépenses, le
gouvernement Chirac-Raffarin espère que les baisses
d'impôt finiront par créer des pressions suffisantes.
Le second grand changement expliquant le désamour
de la gauche avec la dette est la fin de l'inflation. À l'époque
de la hausse des prix à deux chiffres, on pouvait espérer
noyer la dette dans l'inflation. C'est ce qu'il advint dans
l'après-guerre: les déficits passés furent repayés en
monnaie de singe, et les dépenses ainsi financées ne
coOtèrent presque rien aux contribuables. Pendant les
«trente glorieuses», l'inflation permettait en outre d'aug-
menter les impôts de façon indolore, en faisant grimper
les contribuables dans les tranches du barème. La
situation s'est totalement transformée depuis le début
des années 1980, avec une inflation quasi nulle et des
taux d'intérêt réels fortement positifs. Aujourd'hui, le
problème est que la dette se repaye, et au prix fort. Dans
un pays comme la France, la charge d'intérêts de la dette
versés chaque année aux rentiers et aux intermédiaires

128
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

financiers représente l'équivalent du budget de l'Éducation


nationale. Cela n'implique évidemment pas qu'il faille
tout sacrifier pour un désendettement ultrarapide,
surtout dans un climat économique morose. Mais cela
explique pourquoi la gauche se méfie de la dette.

3 juin 2002

129
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

De Paul Reynaud à François FiUon

Le décret sur les heures supplémentaires présenté par


François Fillon vise à permettre aux salariés et aux entre-
prises de travailler 39 heures, sans pour autant remettre en
cause l'abaissement à 35 heures de la durée légale du travail
décidée par le gouvernement Jospin. Il fait irrésistiblement
penser aux fameux décrets Reynaud de novembre 1938,
qui, en autorisant les heures supplémentaires, avaient
enterré les 40 heures mises en place, en 1936, par le gouver-
nement Blum. Paul Reynaud, ministre des Finances centre
droit du cabinet Daladier en 1938-1939, avait longuement
expliqué à la radio que la France ne pouvait travailler
moins si elle voulait se redresser et consommer plus. Les
décrets Reynaud sont à l'origine du régime moderne des
heures supplémentaires (avec prime de 25 %, repos
compensateur, etc.) encore en vigueur aujourd'hui. C'est
dans ce cadre que la durée hebdomadaire légale du travail
est restée égale à 40 heures de 1936 à 1982 (date à
laquelle elle passa à 39 heures), alors que la durée effec-
tive moyenne est lentement passée d'environ 45 heures
à l'issue de la guerre et dans les années 1950 à environ
40 heures à la fin des années 1970, au fur et à mesure
que le volume d'heures supplémentaires diminuait.

130
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

De fait, dans l'après-guerre, la diminution des heures


supplémentaires ne faisait pas partie des revendications
prioritaires des syndicats, qui portaient principalement
sur les salaires et le pouvoir d'achat. Ces derniers expri-
maient sans doute les aspirations majoritaires des salariés
et la fringale de consommation qui les animait, après la
stagnation et les privations des années 1914-1945. Ce
n'est qu'après plusieurs décennies de forte croissance du
pouvoir d'achat, à la fin des années 1960, que la réduction
du temps de travail est revenue sur le devant de la scène.
Est-ce à dire que les décrets Fillon auront la même
postérité que les décrets Reynaud, et qu'il faudra un demi-
siècle pour que la durée effective passe de 39 heures à
35 heures? Sans doute pas, car les contextes sont diffé-
rents. Aujourd'hui, il existe dans d'importants segments
de la population une forte demande de réduction du
temps de travail. Surtout, une différence essentielle entre
les deux épisodes est que les 40 heures avaient à peine
eu le temps de s'appliquer entre 1936 et 1938, alors que
les 35 heures sont une réalité pour une majorité de salariés.
Les entreprises ont eu quatre ans pour les mettre en place,
fortement encouragées par de puissants dispositifs d'incita-
tions financières (qui n'existaient pas en 1936). Beaucoup
de ces changements sont sans doute irréversibles.
On aurait tort cependant d'oublier que l'arrêt de la
réduction du temps de travail dans les années 1980-1990
s'explique largement par la stagnation du pouvoir d'achat.
Une grosse minorité de salariés, notamment modestes,
trouvera, dans le nouveau régime des heures supplémen-
taires, les opportunités de revenu en hausse auxquelles
ils aspirent. De nombreuses entreprises refusaient de leur

131
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

proposer ces heures supplémentaires, de peur de perdre


les bénéfices des allégements de charges. Désormais, ces
allégements seront indépendants du temps de travail, et
certains salariés non demandeurs risquent de se voir
imposer des heures supplémentaires. Le défi est de
trouver des systèmes d'incitation et de prise de décision
dans les entreprises qui permettent à ces aspirations
contradictoires de s'exprimer. On en est loin.

9 septembre 2002

132
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Fallait-il augmenter les ministres?

jean-Pierre Raffarin a signé le décret portant le salaire


mensuel des ministres de 7 800 euros (environ
50000 francs) à 13300 euros (près de 90000 francs). Une
augmentation aussi massive et précipitée, dans un pays
où le salaire médian ne dépasse pas 1 500 euros, pose de
multiples problèmes sur le fond, et plus encore sur la
méthode.
Première justification évoquée (et la moins bonne):
les ministres avaient pris l'habitude d'utiliser les fonds
secrets pour doubler la rémunération officielle accordée
par la loi, et la suppression desdits fonds leur ferait du
tort. Autrement dit, il faudrait légaliser un avantage
acquis en toute illégalité !
Autre justification: les patrons du privé sont mieux
payés que les ministres. Argument classique. Napoléon
déjà voulait que les plus hauts serviteurs de l'État puissent
rivaliser en élégance avec les personnages les plus fortu-
nés, c'est pourquoi les ministres touchaient alors plus de
300 fois le salaire médian. Le problème de cet argument,
c'est qu'il n'a pas de limites. Pourquoi ne pas augmenter
les membres du gouvernement jusqu 'au niveau de jean-
Marie Messier? On trouvera toujours mieux payé que

133
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

soi, et plutôt que de croire leur honneur bafoué dès que


quelques rares personnes gagnent plus qu'eux, les ministres
feraient mieux de se poser la seule question importante,
celle de l'efficacité. Offrir un salaire de 90000 francs
plutôt que de 50000 francs permet-il, oui ou non, de
recruter des ministres plus compétents, moins corrompus,
etc.?
Question difficile, mais à laquelle on peut essayer de
répondre en remontant dans le temps. Fixé à un niveau
astronomique sous l'Empire et la Restauration, le traite-
ment des ministres fut fortement réduit après les
Révolutions de 1830 et 1848, avant d'être immédiate-
ment relevé par Napoléon Ill, puis de nouveau abaissé
par la Ille République, à tel point qu'en 1914 il n'était
plus que d'environ 50 fois le salaire médian. Rien ne
semble pourtant indiquer que le personnel politique ait
été de meilleure qualité sous le Second Empire que lors
des décennies suivantes, bien au contraire. I.:inflation des
années 1914-1945 a définitivement laminé le salaire des
ministres, qui s'est stabilisé autour de 5 fois le salaire
médian (et 10 fois le salaire minimum) depuis 1945. Là
encore, rien ne prouve que les hommes politiques soient
devenus plus médiocres après 1945. I.: appât du gain ne
fait pas les meilleurs politiques.
En 1830 déjà, Tocqueville notait que le fait de payer
ses ministres 5 fois moins cher que la monarchie française
n'empêchait pas la démocratie américaine d'être bien
servie. Aujourd'hui encore, les pays d'Europe du Nord
rémunèrent leurs ministres entre 30% et 50% moins
qu'en France, et personne ne prétend que ces pays sont
mal gérés.

134
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Dernière justification entendue (sans doute la seule


recevable): il est étrange que certains hauts fonction-
naires, grâce à des primes légales mais peu transparentes,
puissent gagner plus que les ministres. Mais en décrétant
précipitamment que ces derniers toucheraient désormais
le double du salaire indiciaire le plus élevé de la fonction
publique (alors même que le taux de prime moyen des
fonctionnaires placés hors échelle ne dépasse pas 20% ),
le gouvernement ne peut qu'alimenter les fantasmes au
sujet de ces fameuses primes. Il eût été plus ambitieux
de lancer une réforme générale de la partie haute de la
grille salariale, fixée en 1948 et constamment contournée
depuis. Pour un gouvernement qui prétend porter haut
la réforme de l'État, tout cela n'est pas glorieux.

14 octobre 2002

135
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Un investissement supérieur

En choisissant de faire des économies sur les


dépenses d'éducation, le budget défendu par Raffarin
n'est-il pas en train de sacrifier l'avenir? Telle est la
principale critique adressée par l'opposition. Faut-il y voir
la réaction mécanique d'une gauche incapable de sortir
du «toujours plus» en matière de dépenses publiques,
y compris dans les cas où les effectifs des classes d'âge
scolarisées diminuent? De fait, l'enseignement secon-
daire, auquel Raffarin demande des efforts, est relative-
ment bien doté en France, et on peut concevoir qu'il
puisse exister d'autres priorités budgétaires. Avec une
dépense moyenne par élève de 7 000 euros, la France se
situe en tête des pays de l'OCDE (seuls le Danemark,
la Norvège et les Etats-Unis font légèrement mieux). Le
problème est que tel n'est pas le cas de l'enseignement
supérieur, qui est gravement sous-doté en France. Geler
le budget du secondaire ne peut se justifier que si l'on
choisit dans le même temps d'investir massivement dans
le supérieur. Au lieu de cela, le gouvernement réduit
également les créations de postes à l'université.
La particularité française est en effet que la dépense
moyenne par étudiant du supérieur est à peine 10% plus

136
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

importante que dans le secondaire, alors qu'elle est plus


de deux fois plus élevée dans la plupart des pays. Dans
l'Union européenne, seules l'Espagne et la Grèce inves-
tissent moins que la France dans le supérieur. Surtout,
les États-Unis, avec une dépense moyenne par étudiant
de l'ordre de 20000 euros (dont la moitié d'argent public),
investissent près de trois fois plus dans leurs étudiants
que la France. Ce fossé gigantesque se retrouve dans tous
les domaines: taux d'encadrement nettement plus élevé
aux États-Unis, salaires des enseignants plus attractifs,
locaux plus spacieux (en France, les étudiants ont peu
de chance de croiser leurs enseignants à l'université, pour
la simple raison que ces derniers n'ont pas de bureaux!).
Lorsque l'on débat doctement de la compétitivité décli-
nante de la France et que l'on s'imagine pouvoir y
remédier en réduisant des écarts de taux d'imposition
ne portant souvent que sur quelques points, on oublie
souvent que cette sous-dotation du supérieur français
pèse infiniment plus lourd.
Ce manque de moyens masque en outre des dispa-
rités phénoménales: les étudiants de Deug (qui sont pour
beaucoup issus de milieux défavorisés) coûtent plus de
5 fois moins cher à l'État que ceux des grandes écoles.
Ce qui explique d'ailleurs pourquoi ceux dont les enfants
parviennent à éviter l'université ne se rendent pas toujours
compte de l'ampleur du problème. L'autre raison pour
laquelle la collectivité n'est certainement pas prête à
tripler le budget du supérieur est qu'elle perçoit les uni-
versités comme largement inefficaces dans leur fonction-
nement, ce en quoi elle n'a pas tout à fait tort. La hausse
des moyens doit impérativement s'accompagner d'une

137
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

refonte profonde des circuits de financement et de


responsabilité. Les universités doivent être incitées à
proposer une offre diversifiée et de qualité aux étudiants,
et une partie significative de leurs ressources doit dépendre
de leur performance et de leur capacité d'attraction. Pour
cela, elles doivent pouvoir faire payer des droits d'inscrip-
tion sensiblement plus élevés que le prix d'une paire de
Nike, droits qui peuvent être financés par des chèques
éducation ou des prêts subventionnés. La droite, encore
échaudée par les grèves de 1986, est incapable de mener
une telle réforme. C'est à la gauche qu'il revient d'expli-
quer que les milieux défavorisés sont les premiers perdants
de l'hyper-rigidité de notre système universitaire.

18 novembre 2002

138
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

La droite camembert

On s'est beaucoup ému, en haut lieu, des difficultés


rencontrées par les producteurs de fruits et légumes dans
leurs négociations avec le secteur de la distribution,
dominé par quelques grands groupes accusés d'imposer
leurs conditions et d'appliquer des marges bénéficiaires
plus que confortables. Mais personne ne semble s'être
demandé pourquoi la distribution était à ce point
concentrée en France, et pourquoi si peu de concurrents
venaient entamer le quasi-monopole des enseignes
historiques. Or le fait est qu'il existe de très fortes
barrières à l'entrée sur ce secteur: depuis le vote en 1973
de la loi Royer (loi renforcée en 1996 par jean-Pierre
Raffarin, alors ministre du Commerce et de l'Artisanat
de juppé), toute ouverture de nouveaux magasins doit
être approuvée par une commission départementale. Une
étude récemment publiée par deux chercheurs vient
justement de quantifier les dégâts causés depuis trente
ans par ces dispositifs, qui étaient censés protéger les
petits commerçants, et qui en pratique ont surtout eu
pour impact de protéger les distributeurs déjà en place
et de brider la diversité et la croissance de l'emploi dans
ce secteur.

139
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

En prenant en compte l'ensemble des demandes


d'autorisation de nouveaux magasins déposées entre 1975
et 1998, Marianne Bertrand et Francis Kramarz constatent
tout d'abord que les départements qui se sont montrés
les plus souples en termes d'autorisations ont vu leur
emploi total dans le commerce croître plus vite. Autre-
ment dit, les pertes d'emploi dans les petits commerces
traditionnels ont été plus que compensées par les créations
d'emploi dans les nouveaux magasins. Ce qui peut notam-
ment s'expliquer par le fait que ces différents commerces
sont souvent plus complémentaires que substituables (on
n'y achète pas les mêmes choses, ni au même moment).
On pourrait certes imaginer que les départements qui
se sont montrés les plus souples sont précisément ceux qui
faisaient face à une demande commerciale en forte crois-
sance. Pour évaluer cet argument, Bertrand et Kramarz
exploitent le fait que les taux d'autorisation varient avec
la couleur politique du département, indépendamment
des conditions économiques locales. Les commissions
départementales sont en effet constituées de représen-
tants des commerçants (qui s'opposent systématique-
ment aux demandes d'ouverture de nouveaux magasins).
de représentants des associations de consommateurs (qui
en général approuvent les demandes d'ouverture) et
d'élus locaux, qui ont généralement le rôle décisif. En
pratique, les élus de gauche (plus proches des consom-
mateurs) autorisent les nouveaux magasins nettement
plus souvent que les élus de droite (plus proches des
commerçants). En utilisant uniquement les variations des
taux d'autorisation dues à des changements dans la
couleur politique des départements, les deux chercheurs

140
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

confirment l'impact positif sur l'emploi des nouvelles


ouvertures. Finalement, ils estiment que l'emploi dans
le commerce pourrait être de l'ordre de 10% plus élevé
en l'absence de la loi Royer.
L'étude montre également que la concentration
diminue lorsque les nouvelles autorisations sont plus
importantes. Inversement, dans les départements les plus
fermés, seules les chaînes déjà en place parviennent à
ouvrir de nouveaux magasins. Sans surprise, on constate
que les nouvelles autorisations conduisent à réduire les
prix de vente aux consommateurs (et donc les marges
récemment dénoncées par les producteurs). Pour un
Premier ministre qui se réclame du pragmatisme, voilà
une recherche qui mériterait d'être étudiée de près.

23 décembre 2002

141
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Bush: retour vers le passé

Pour les dirigeants américains, la cause est entendue:


l'Allemagne et la France, c'est la «vieille Europe». Dans
cette course à la modernité que se livrent les deux
continents, force est pourtant de constater que ce sont
les États-Unis qui, par certains aspects, sont actuellement
en train de parcourir un siècle en arrière. Après près de
trois décennies de progression continue des inégalités,
l'Amérique a d'ores et déjà retrouvé ses niveaux du début
du xxe siècle, et est en passe de renouer avec l'hyper-
concentration des revenus et des fortunes qui caractérisait
le Vieux Continent à la veille de la Première Guerre
mondiale. La part des 1 % des foyers les plus aisés est
passée d'environ 8% du revenu national en 1970 à près
de 20% actuellement, soit l'équivalent des revenus des
50% les plus pauvres. La part des 10% des foyers les plus
aisés atteint presque 45% du revenu national, soit le
niveau observé en France et en Allemagne en 1913. Ces
évolutions doivent beaucoup à l'explosion des rémuné-
rations que les dirigeants de sociétés se votent à eux-
mêmes dans un système de gouvernance d'entreprises
hors de tout contrôle. Elles s'expliquent également par
l'évolution régressive de la fiscalité.

142
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

De ce point de vue, les dernières décisions du


président Bush ne peuvent qu'aggraver les choses. Si le
Congrès approuve les choix de la Maison Blanche,
l'essentiel des ressources consacrées au prétendu« plan
de relance» ira en effet à la suppression de l'impôt sur
les bénéfices payé par les sociétés américaines au titre
des dividendes versés aux actionnaires. En pratique, les
dividendes sont de très loin la forme de revenu la plus
concentrée. Comme l'ont noté de nombreux économistes
américains, la suppression de l'impôt sur les dividendes
ne fera qu'accroÎtre les revenus des plus fortunés, ce qui,
de toute évidence, n'est pas le problème de l'économie
américaine actuellement. Il s'agit en réalité d'une
décision purement idéologique, qui s'inscrit dans un plan
d'ensemble de remise en cause radicale et méthodique
de l'idée même de fiscalité progressive. Après avoir
abaissé massivement les taux de l'impôt sur le revenu
applicables aux revenus les plus élevés, après avoir
décidé de supprimer purement et simplement l'impôt
sur les successions (si aucun nouveau vote n'intervient,
il est prévu que les taux de l'impôt successoral diminuent
chaque année pour atteindre 0% dans dix ans), Bush s'en
prend maintenant à l'un des derniers garde-fous qui limi-
taient les possibilités de reconstitution d'une société de
rentiers. En matière de fiscalité, le gouvernement améri-
cain tente actuellement de tirer un trait sur le xxe siècle.
Les États-Unis disposent certes d'autres atouts pour
affronter le xx1e siècle, par exemple un système d'ensei-
gnement supérieur sensiblement plus dynamique et
compétitif que son équivalent européen. Il n'en reste pas
moins qu'en faisant le choix d'une société ploutocratique,

143
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

George W. Bush tourne le dos à l'idéal méritocratique


sur lequel les États-Unis se sont construits face à la «vieille
Europe», et va sans nul doute très au-delà du mandat
politique ambigu que lui ont confié les électeurs en 2000.

3 février 2003

144
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

ISF: l'usine à gaz

La baisse de l'impôt sur la fortune (ISF) que vient


de voter la majorité UMP est l'exemple même de ce qu'il
ne faut pas faire en matière de réforme fiscale. Récapi-
tulons: au début, jean-Pierre Raffarin commence par
affirmer que le sujet n'est pas mûr, et que la baisse de
l'ISF n'est pas d'actualité. Puis, sous la pression des
députés UMP, le gouvernement finit par en accepter le
principe, à condition que la ristourne ne se voie pas trop.
Alors on imagine toute une série de niches fiscales et
d'exonérations particulières, permettant d'obtenir une
baisse conséquente sans avoir à afficher une réduction
des taux de l'ISE Résultat des courses: on a créé une
usine à gaz fiscale de plus, avec pour conséquences des
distorsions économiques largement supérieures à celles
auxquelles on prétend remédier.
Par exemple, un des articles votés institue une exoné-
ration d'ISF de 50% pour les pactes d'actionnaires. Aupa-
ravant, seuls les biens professionnels, c'est-à-dire les actions
détenues par un dirigeant de société dans sa propre entre-
prise, pouvaient faire l'objet d'une exonération (ce qui
était déjà très distortionnaire). Désormais, plus besoin
de travailler dans l'entreprise: il suffit de signer un pacte

145
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

avec un groupe quelconque d'actionnaires (dont au moins


un travaille dans l'entreprise) pour être exonéré, pour peu
que le groupe atteigne 25% du capital et que le pacte
dure au moins six ans. On va donc voir fleurir des pactes
d'actionnaires totalement artificiels, conçus uniquement
dans un but fiscal, dans lesquels chacun se tiendra serré
pour conserver l'avantage acquis, au mépris de toute
logique économique. Outre que les différents seuils
décrétés sont complètement arbitraires, cette mesure
revient également à avantager les actionnaires majori-
taires, et n'est guère de nature à favoriser la fluidité et
le renouvellement du capitalisme français. Le code des
impôts regorge de niches fiscales de cette nature, et c'est
ainsi que notre fiscalité est devenue un maquis illisible,
source de profit pour les juristes spécialisés en combines
de toute nature, et de perte de temps et de frustration
pour le reste de la population.
Il eût été largement préférable de conserver l'assiette
actuelle (ou même de l'élargir) et d'abaisser les taux, à
supposer bien sûr que l'on ait démontré que le niveau
actuel de l'ISF est effectivement préjudiciable pour
l'économie française. Or le gouvernement s'est pour
l'instant montré incapable de produire le moindre chiffrage
sérieux des supposées délocalisations entraînées par I'ISF.
Les discours sur ces questions se limitent généralement
à quelques vagues anecdotes. Les meilleures séries statis-
tiques disponibles à ce jour restent celles que la DGI
avait accepté de diffuser dans le cadre du rapport du CAE
sur les inégalités publiées en juin 2001, et elles montrent
que le nombre et le montant des patrimoines déclarés
à l'ISF n'ont cessé de progresser à un rythme soutenu de

146
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

1990 à 2000, à tous les niveaux de fortune, ce qui suggère


qu'il n'existe pas de fuite massive. Pour aller plus loin,
il faudrait que le gouvernement lance des études et laisse
les chercheurs exploiter les fichiers de déclarations. Le
niveau affligeant des débats entendus récemment à
l'Assemblée nationale, où le rapporteur UMP s'est
contenté, en guise d'argumentation, de citer quelques
noms d'entreprises françaises que les familles proprié-
taires auraient été contraintes de vendre à des groupes
étrangers, sans apporter évidemment la moindre preuve
du rôle moteur de l'ISF dans ces cessions, et encore
moins de leur impact négatif pour l'entreprise («Le nom
seul des entreprises suffit ... » ), a malheureusement
confirmé à quel point ce sujet était surdéterminé par
l'idéologie.
3 mars 2003

147
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Le retour de la course aux armements

Un nouveau consensus est en passe de voir le jour


en France: à droite, mais aussi à gauche, la hausse des
dépenses militaires est de plus en plus souvent présentée
comme une nécessité incontournable. Après la courte
parenthèse de l'après-guerre froide, il nous faudrait
aujourd'hui entrer dans une nouvelle course aux arme-
ments, non plus entre les États-Unis et l'Union sovié-
tique, mais entre l'Europe et les États-Unis. Cette
nécessité s'imposerait non seulement pour permettre à
l'Europe de tenir son rang sur la scène internationale, mais
également pour préserver nos chances dans la compé-
tition technologique et économique avec l'Amérique.
Est-ce bien sûr?
En 2002, les dépenses militaires atteignaient 2% du
PIB dans l'Europe des Quinze (2,5% en France et au
Royaume-Uni, 1,5% en Allemagne et en Espagne),
contre 3,3% aux États-Unis. L:écart, qui s'est élargi ces
dernières années, va s'accroître de nouveau en 2003, mais
il reste sensiblement plus faible que ce qu'il était avant
la chute du Mur: dans les années 1980, le budget de la
Défense représentait 6% du revenu national américain.
contre à peine plus de 3% en Europe. En réalité, les

148
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Européens ont moins réduit leurs dépenses militaires que


les États-Unis depuis 1989.
Surtout, il est important de réaliser l'ampleur des
sacrifices qu'exigerait un rattrapage intégral sur le niveau
américain. Pour fixer les idées, on peut rappeler que les
recettes de l'impôt sur le revenu représentent actuel-
lement moins de 3,5% du PIB en France. Une hausse
de 1,5 point de PIB du budget de la Défense équivau-
drait à une augmentation de plus de 40% de l'impôt sur
le revenu payé par chaque ménage! Ce qui est d'autant
moins réaliste que les pays développés sont également
pris dans une autre course-poursuite, celle du moins-
disant fiscal. L'impôt sur le revenu rapportait plus de
4,5% du PIB au début des années 1990 (et près de 5%
dix ans plus tôt). Les baisses du barème depuis dix ans
ont fait perdre plus d'un point de revenu national à
l'État.
Dans un tel contexte, dégager des marges de manœuvre
importantes pour l'armée entraÎnera inévitablement des
coupes dans les autres dépenses, dont certaines ont un
impact nettement plus direct sur la compétitivité.
Seule une petite fraction des dépenses militaires
bénéficie directement à la recherche fondamentale,
surtout dans un pays comme la France où 60% du budget
de la Défense est absorbé par les dépenses de personnel,
contre 35% aux États-Unis et au Royaume-Uni (la
France compte près de deux fois plus de soldats que la
Grande-Bretagne!). Le relâchement de la rigueur
budgétaire dans le domaine militaire risque surtout de
servir d'excuse pour ne pas fermer les bases et les
casernes qui doivent l'être. Il serait probablement plus

149
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

efficace de s'attaquer directement au déficit européen


en matière de formation et de recherche.
En particulier, on oublie trop souvent que la totalité
des dépenses consacrées à l'enseignement supérieur (État,
collectivités locales et ménages réunis) ne représente
qu'à peine 1,2% du PIB européen (1% en France et en
Allemagne, 1,7% en Suède), contre 2,5% aux États-Unis.
Si l'Europe parvenait à mobiliser 1,5 point de revenu
national pour mener la bataille de la compétitivité avec
les États-Unis et pour assurer le rayonnement de son
modèle de développement dans le monde, elle ferait sans
doute mieux de consacrer cette somme à son enseigne-
ment supérieur et à sa recherche plutôt qu'à son armée.

7 avril2003

150
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Quarante ans pour tous?

Raffarin et Fillon sont-ils sur le point de déclencher


la même tempête sociale que Juppé en 1995? En tout
état de cause, on peut déjà dire qu'ils n'ont pas mis toutes
les chances de leur côté. Il est difficile de demander des
efforts importants aux fonctionnaires après avoir accumulé
les symboles malencontreux, que ce soit l'austérité géné-
ralisée dans l'éducation et la recherche ou les largesses
accordées aux contribuables aisés (impôt sur la fortune,
tranches supérieures de l'impôt sur le revenu), en passant
par l'augmentation de 70% du salaire des ministres.
Mais la gauche aurait tort de s'en tenir là. Une réforme
des retraites est nécessaire, et tout n'est pas à rejeter en
bloc dans le projet Fillon. En particulier, il est faux de dire
que le statu quo, c'est-à-dire 37,5 années dans le public,
40 dans le privé et forte hausse des cotisations, ou encore
retour à 3 7,5 années pour tous et très forte hausse des
cotisations, est une bonne affaire pour les salariés les plus
défavorisés du pays. Notre système de retraites est riche
en redistributions obscures et souvent régressives. Correcte-
ment appliqué, le principe des 40 ans pour tous (avec évolu-
tion commune ensuite) peut constituer une référence
équitable et lisible, permettant de refonder l'ensemble.

151
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

L'injustice fondamentale du système actuel est bien


connue. Elle tient au fait qu'il ne suffit pas d'avoir cotisé
37,5 ou 40 ans pour avoir droit à une retraite à plein taux:
il faut également avoir 60 ans. Autrement dit, ceux qui
ont commencé à travailler à 15 ans doivent cotiser 45 ans,
soit 5 années de plus que ceux qui ont eu la chance de
faire des études et de commencer à travailler à 20 ans.
Ce qui est d'autant plus aberrant que les premiers ont
une espérance de vie à 60 ans qui est de l'ordre de
5 années plus courte que les seconds! Pour ces personnes,
qui sont nettement plus nombreuses qu'on ne l'imagine
souvent, le débat sur le retour à 37,5 années est totale-
ment théorique. Et il est hypocrite, comme le fait par
exemple Foree ouvrière, de prétendre défendre à la fois
le retour à 37,5 années pour tous et la possibilité de départ
avant 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler tôt.
Tout le monde sait bien que le coût du retour à 37,5
années ne permettra aucune largesse supplémentaire. A
contrario, le passage à 40 ans de cotisation pour tous peut
se justifier si l'on profite de l'occasion pour s'attaquer
enfin à cette injustice. Les avancées du gouvernement
sur ce point restent insuffisantes. Pour compenser
l'inégalité des espérances de vie, il est également indis-
pensable de garantir un taux de remplacement plus élevé
au niveau du smic que pour les salaires plus importants.
Là encore, il s'agit simplement de faire en sorte que les
cotisations des bas salaires ne servent pas à payer les
retraites des cadres. Ces deux combats valent mieux que
celui des 37,5 années.

12 mai 2003

152
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Le débat confisqué

II existe deux façons de nier la nécessité d'une


réforme des retraites. La plus extrême consiste à laisser
croire qu'il suffit de ponctionner les revenus financiers,
les stock-options, etc., en oubliant au passage que les ordres
de grandeur ne collent pas et qu'il n'existe pas de trésor
caché permettant de financer sans douleur la masse des
retraites à venir. La seconde, défendue notamment par
le président-fondateur d' Attac, René Passet (Libération
des 21 mai et 11 juin 2003, Le Monde du 8 juin 2003), est
plus subtile.
Passet reconnaît qu'il n'existe pas de prélèvement
miracle et juge, par exemple, sa propre taxe sur les
transactions financières trop incertaine pour être utilisée
ici. Il recommande plus classiquement un financement
par les cotisations sociales, en notant que le fait que ces
cotisations soient patronales ou salariales n'a que peu
d'importance, puisqu'elles finissent toutes par retomber
sur les salaires.
Simplement, le fondateur d' Attac soutient que la
croissance permettra de tout financer sans mal. Le trésor
caché, c'est la croissance. Passet a raison sur un point:
si les salariés le souhaitent, alors ils peuvent parfaitement

153
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

choisir de refuser tout allongement de la durée de coti-


sation. Il «suffirait» pour cela qu'ils acceptent une hausse
de 15 points de cotisation d'ici à 2040, soit une baisse
de salaire net de près de 20%. Aucun problème, nous
dit Passet, puisque la croissance cumulée des salaires d'ici
à 2040 devrait en principe être largement supérieure à
20%. En oubliant au passage que nous venons de vivre
une longue période de quasi-stagnation du pouvoir
d'achat et que beaucoup de salariés n'attendent qu'une
seule chose: en sortir. Au cours des vingt dernières années
( 1983-2003 ), le salaire net annuel moyen des salariés à
plein temps a progressé d'à peine 15% (encore moins si
l'on prend en compte la progression du temps partiel),
soit une hausse quasi imperceptible. Cela explique
évidemment les réactions hostiles aux 35 heures et au
gel des salaires de nombreux salariés modestes, qui voient
souvent dans les heures supplémentaires des occasions
de revenu en hausse.
Cette stagnation du pouvoir d'achat a des origines
profondes: ralentissement structurel de la croissance
depuis la fin des «trente glorieuses»; rétablissement de
la part des profits dans la valeur ajoutée au cours des
années 1980, suite à la chute des années 1968-1983 (le
partage profits-salaires s'est stabilisé depuis 1990, et ce
facteur ne joue donc plus); hausse continue de la part
des richesses produites consacrée aux dépenses socialisées
(retraites, santé, transferts). Cette dernière hausse va se
poursuivre, et c'est tant mieux. Doit-on pour autant
charger la barque du côté des retraites, en refusant par
principe tout allongement de la durée de cotisation, au
risque de sérieusement entamer le consentement des

154
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Français à financer les autres dépenses (outre la santé,


l'enseignement supérieur nécessitera des moyens en
forte hausse à l'avenir)? Dans la réforme Fillon, l'allon-
gement de la durée ne couvre qu'environ 35% du déficit
des retraites à l'horizon 2020. On peut reprocher au gouver-
nement d'être insuffisamment précis sur les augmen-
tations de cotisations nécessaires pour financer les 65%
restants et se battre en ce sens. Mais est-on bien sûr qu'il
faille remplacer cet équilibre 35 %-65% par une solution
0%-100% ? Cette focalisation du débat sur des solutions
extrêmes est d'autant plus regrettable qu'elle a empêché
toute discussion de fond sur les basses retraites (va-t-on
vers une retraite forfaitaire pour les bas salaires?), le
système par points à la suédoise, etc. Le débat parle-
mentaire va-t-il s'en saisir?
16 juin 2003

155
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Sans impôts, il ne peut exister


de capacité collective à agir

Une constitution pour pas grand-chose. Disons-le


d'emblée: au point où on en est, il est sans doute préfé-
rable que la constitution européenne soit adoptée. V actuel
projet a au moins le mérite de proposer une définition
simple et lisible de la majorité qualifiée (une décision
sera adoptée si 50% des États représentant 60% de la
population européenne la soutiennent) permettant de
dépasser les blocages apparus à Nice, où plusieurs pays
avaient tenté d'obtenir plus de poids que leur population,
créant ainsi les conditions d'une escalade sans fin (la
France tentant de conserver le même nombre de voix que
l'Allemagne, l'Espagne et la Pologne cherchant à obtenir
le même nombre de voix que les grands pays, etc.).
Il faut cependant souligner les très graves insuffi-
sances du projet présenté, surtout en comparaison aux
attentes suscitées par Valéry Giscard d'Estaing et ses
«conventionnels», qui n'avaient pas hésité à se placer
dans la double filiation des assemblées révolutionnaires
françaises et de la Convention américaine de Philadel-
phie. L'une des plus criantes concerne sans doute le
domaine de la fiscalité, qui continuera de relever de la

156
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

règle de l'unanimité et de la compétence exclusive des


États. Autrement dit, il suffira que le Luxembourg ou
l'Irlande s'opposent à toute mesure visant à lutter contre
le dumping fiscal pour bloquer l'ensemble des vingt-cinq
pays.
Que l'on ne s'y trompe pas: cette question fiscale est
tout sauf une question technique. Sans impôts, il ne peut
exister de destin commun et de capacité collective à agir.
De fait, toutes les grandes avancées institutionnelles ont
toujours mis en jeu une révolution fiscale. L'Ancien
Régime, incapable de financer son train de vie dispen-
dieux et acculé à une grave crise financière, disparaît
quand les révolutionnaires votent l'abolition des privi-
lèges fiscaux de la noblesse et du clergé et mettent en
place une fiscalité moderne. La révolution américaine
naît de la volonté des colons britanniques de ne plus
payer leurs impôts au roi d'Angleterre et de prendre en
main leur propre budget et leur propre destin («No taxation
without representation»). Une constitution européenne sans
volet fiscal, c'est un peu l'équivalent de la Révolution
française sans l'abolition des privilèges ou de la révolution
américaine avec un pouvoir fiscal scotché à Londres.
Car si les contextes ont changé en deux siècles, l'enjeu
essentiel est resté le même: il s'agit de faire en sorte que
les citoyens puissent choisir souverainement et démocra-
tiquement les ressources qu'ils souhaitent consacrer à
leurs projets communs, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui
en Europe. La nouvelle bastille à prendre s'appelle le
dumping fiscal, et elle est la conséquence implacable
d'une intégration économique poussée sans intégration
politique. Les gouvernements européens sont enferrés

157
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

depuis vingt ans dans une course-poursuite sans fin où


chaque pays cherche à attirer vers lui les facteurs de
production les plus mobiles (capital et travail qualifié)
en les détaxant sans cesse davantage. Il s'agit évidem-
ment d'un jeu à somme nulle, ou plutôt à somme négative,
car la surtaxa ti on des facteurs captifs (travail peu quali-
fié) qui en résulte pèse lourdement sur l'emploi et les
salaires. Symbole du processus en cours, le taux moyen
d'impôt sur les bénéfices des sociétés appliqué dans
l'Union européenne est passé d'environ 45% en 1985 à
guère plus de 30% en 2002, alors même que le taux
global de prélèvements obligatoires (tous prélèvements
confondus) progressait au cours de la même période (de
39% du PIB à 42% ). Les impôts directs sur les revenus
et les bénéfices ne représentaient en 2002 qu'à peine
32% du total des prélèvements en Europe, contre 51%
aux États-Unis!
Le plus triste est que pour se venger de son incapa-
cité à prendre en main les questions clés de fiscalité
directe, la Commission se montre stupidement intrusive
et directive dans le seul domaine fiscal qu'elle contrôle
(celui de la TVA), aggravant ainsi les perceptions d'une
Europe totalement déconnectée des réalités. À qui fera-
t-on croire que le marché commun est plus sérieusement
menacé par un État souhaitant abaisser la TVA sur les
coiffeurs ou les restaurateurs (bien non échangeable par
excellence) que par l'Irlande réduisant à 15% son taux
d'impôt sur les sociétés?
Pour que ce discours antidumping puisse être entendu,
il importe précisément de le distinguer du fédéralisme
béat et de dire qu'il ne s'agit aucunement de construire

158
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

un super-État européen, mais bien plutôt de poser des


règles simples permettant d'éviter les abus (par exemple
des taux minimaux) et de laisser les États gérer les
recettes correspondantes. On peut être en faveur d'une
gestion rigoureuse et décentralisée des deniers publics,
pour une économie compétitive et moderne, etc., tout
en s'opposant avec vigueur aux graves distorsions fiscales
introduites par les processus en cours. Laisser des pays
qui se sont enrichis grâce au commerce intra-européen
siphonner ensuite la base fiscale de leurs voisins, cela
n'a strictement rien à voir avec les principes de l'écono-
mie de marché ou du libéralisme. Cela s'appelle du vol.

13 octobre 2003

159
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Jour férié: la double peine

Le dispositif de suppression d'un jour férié présenté


par jean-Pierre Raffarin constitue sans nul doute une
régression importante dans le niveau du débat écono-
mique en France (niveau pourtant déjà peu élevé).
De quoi s'agit-il? En faisant travailler les Français un
jour de plus (sur un total d'environ 200 jours par an), on
devrait en théorie s'attendre à une production en hausse
de l'ordre de 0,5 %. Le vrai chiffre sera plus faible pour
de multiples raisons, avec de très fortes variations suivant
les secteurs et les entreprises. Retenons pour simplifier
l'estimation de 0,3% proposée par le gouvernement. Sans
qu'il soit nécessaire de créer le moindre impôt nouveau
par rapport au système fiscal actuel, cette production
supplémentaire de 0,3 point de PIB rapportera des
recettes importantes à l'État. En particulier, elle sera
taxée au titre de la TVA au moment où elle sera vendue,
et au titre des impôts directs et des cotisations au moment
où les revenus correspondant à cette production seront
distribués, quel que soit d'ailleurs le mode de distribution
qui s'imposera en pratique. Si la production supplémen-
taire alimente les profits, alors ces derniers seront taxés
à l'impôt sur les bénéfices (et à l'impôt sur le revenu pour

160
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

la partie distribuée aux détenteurs d'actions et d'obli-


gations). Quant à la partie distribuée sous forme de
salaires en hausse, elle rapportera des cotisations sociales
et de l'impôt sur le revenu. Au final, environ la moitié
de ces 0,3% de production supplémentaire sera payée
sous forme de prélèvements obligatoires, soit 0,15 point
de PIB (un peu plus de 2 milliards d'euros par an,
l'équivalent des sommes que le gouvernement entend
consacrer à la dépendance). Cela prendra dans certains
cas quelques années (l'IR est calculé sur les revenus de
l'année précédente, etc.), mais ces recettes finiront par
rentrer de façon certaine dans les caisses de l'État.
Le problème, nous explique le gouvernement, c'est
que ces recettes ne se verront pas: dans le total des
recettes de l'État, personne ne sera jamais capable de
dire précisément ce qui vient de cette journée de travail
supplémentaire et ce qui vient de la croissance écono-
mique naturelle. D'où l'idée de génie de Raffarin, consis-
tant à taxer cette même production supplémentaire une
seconde fois, à l'aide d'une nouvelle cotisation sociale
de 0,3% assise sur la masse salariale et les revenus du
capital ! À ce stade du raisonnement, plusieurs remarques
s'imposent. Tout d'abord, le total des recettes fiscales
prélevées par cette opération à deux temps dépassera
vraisemblablement le volume de la production supplé-
mentaire, et l'ensemble aboutira en tout état de cause
à une hausse du taux des prélèvements obligatoires (qui
serait grosso modo resté stable en l'absence de cotisation
nouvelle). Le fait que les dirigeants du Medefpuissent
applaudir des deux mains un tel dispositif en dit long
sur l'obsession anti-RTT qui les anime.

161
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Surtout, la façon dont le gouvernement présente sa


géniale trouvaille laisse pantois. Il s'agit, nous dit-on, de
créer une cotisation acquittée par les employeurs, afin
de ne pas toucher au pouvoir d'achat des salariés ...
Comment peut-on prétendre une chose pareille, alors
que toute personne s'étant penchée une seconde sur la
question sait pertinemment que les cotisations patronales
finissent toujours par retomber sur les salaires? Il suffit
pour s'en convaincre de constater que la part de la masse
salariale (cotisations patronales incluses) dans la valeur
ajoutée des entreprises est sensiblement la même (voire
légèrement supérieure) dans les pays où le taux de
cotisations patronales est de 5% que dans ceux où il est
de 40%. Si l'on veut faire payer le capital, et non les
salaires, alors il faut une taxe assise sur les bénéfices des
entreprises et non sur la masse salariale. La vérité, c'est
que la cotisation inventée par le gouvernement est
équivalente à une hausse de 0,3% de CSG (avec en
prime une exonération pour les bénéfices des non-
salariés), et que Raffarin, qui vient de faire voter une
baisse d'impôt sur le revenu d'un montant similaire, est
tout aussi incapable d'assumer ce choix que juppé
lorsqu 'il inventa en 1995 la contribution au rembourse-
ment de la dette sociale (CROS).
Le plus triste est que la question des jours fériés aurait
mérité un vrai débat. Qui peut nier que la succession des
ponts du printemps a quelque chose d'excessif en
France? En contraignant les Français à prendre tous leurs
week-ends prolongés en même temps, on génère des
journées meurtrières sur les routes, pas du progrès social.
Une mesure authentiquement progressiste aurait pu

162
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

consister à supprimer un jour férié en échange d'un jour


de congés payés en plus, de façon à donner aux citoyens
plus de libertés dans la gestion de leur temps. En rappe-
lant que c'est l'Ancien Régime et ses autorités religieuses
qui imposaient 38 jours fériés par an où il était interdit
de travailler, et qu'il n'y avait là rien de particulièrement
émancipateur. Au lieu de cela, la droite plombe une fois
de plus un débat important en s'en servant comme d'une
excuse pour accomplir son programme fiscal antisocial.

10 novembre 2003

163
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Ouvrir l'université à la concurrence

La modernisation de notre enseignement supérieur


représente l'un des principaux chantiers qui attendent
la France en ce début de xx1e siècle. Et, de ce point de
vue, le blocage de la réforme des universités constitue
un effroyable gâchis. La responsabilité du gouvernement
est certes écrasante. En prétendant réformer le supérieur
à budget stagnant, l'équipe Raffarin-Ferry a commis une
lourde faute, non seulement politique (comment a-t-on
pu s'imaginer qu'une telle réforme pouvait passer autre-
ment qu'avec des moyens en forte hausse?), mais aussi
économique. Le supérieur souffre à la fois de structures
trop rigides et d'une grave sous-dotation budgétaire, et les
deux problèmes doivent être traités de concert. La parti-
cularité française est en effet que la dépense moyenne
par étudiant du supérieur est à peine 10% plus impor-
tante que dans le secondaire (globalement bien doté),
alors qu'elle est plus de deux fois plus élevée dans la plu-
part des pays. La Suède investit deux fois plus de moyens
dans ses étudiants que la France, et les f:tats-Unis près
de trois fois plus, ce dont toute personne ayant déjà visité
une université américaine peut aisément se rendre
compte. On ne le répétera jamais assez: s'il est vrai que

164
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

le système américain repose excessivement sur les droits


d'inscription et l'endettement des étudiants pauvres- et
ne saurait servir de modèle-, il n'en reste pas moins que
l'argent public investi outre-Atlantique dans les
universités est à lui seul 50% plus élevé (par étudiant)
qu'en France. En ne tenant pas compte de cette réalité
têtue, le gouvernement se trompe de débat.
Il serait cependant insuffisant de se contenter de
stigmatiser la droite. Le blocage actuel résulte également
des positions idéologiques des syndicalistes de l'Unef,
qui prétendent parler au nom de l'ensemble de la commu-
nauté étudiante, alors même que les manifestations n'ont
rassemblé qu'à peine 15000 personnes dans toute la
France, soit moins de 1% des quelque 2 millions d'étu-
diants. Cette minorité bruyante est allée jusqu'à s'opposer
à l'harmonisation européenne des diplômes (ce qui a
immédiatement conduit à un communiqué FCPE-Sgen-
Fage de soutien au LMD, preuve que le débat existe à
gauche) et, selon toute vraisemblance, elle s'opposerait
aussi à toute réforme visant à introduire un minimum
d'autonomie et de responsabilisation des universités, y
compris en cas de moyens en forte hausse.
Non pas que la concurrence soit la solution miracle
à tous les problèmes, comme voudraient le faire croire
les idéologues de l'autre bord. Dans le primaire et le
secondaire, où l'on peut à peu près se mettre d'accord sur
le contenu et l'organisation de l'enseignement à dispen-
ser, la rigidité et la centralisation ont du bon, et c'est pour-
quoi notre système ne fonctionne pas si mal. Il est
d'ailleurs frappant de constater qu'une des mesures phares
proposées par Tony Blair dans le programme présenté

165
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

la semaine dernière pour les prochaines élections consiste


à instituer au Royaume-Uni un baccalauréat national« à
la française ».
Le cas du supérieur est différent, car il exige une très
grande diversité de cursus et de filières, qui ne peut se
développer et se renouveler de façon dynamique que si
les acteurs sont responsabilisés et incités à proposer des
formations innovantes. Peut-on se satisfaire d'une
situation où les enseignants n'ont généralement aucune
idée de ce que leurs étudiants de deug ou de licence
deviennent, une fois quitté l'université, parce qu'on ne
leur donne aucune incitation en ce sens? De même qu'il
serait absurde de prétendre que le supérieur doit former
uniquement aux emplois du privé, cela n'a aucun sens
de continuer de faire comme si les universités avaient
pour unique fonction de préparer aux concours de la
fonction publique.
Et l'idée selon laquelle la concurrence conduirait
inévitablement à la dégradation et à la «marchandisation »
du savoir ne résiste pas à l'analyse. Pourquoi n'appli-
querait-on pas cette même logique au livre ou au cinéma?
Il faudrait interdire toute concurrence entre auteurs et
maisons d'édition et de production, et nationaliser
l'ensemble du secteur, ce qui de toute évidence tuerait
la créativité. Cela fait longtemps que l'on a compris qu'il
était plus judicieux de s'appuyer sur la concurrence tout
en subventionnant fortement les biens culturels. De
même, le système d'assurance maladie à la française, où
les médecins sont mis en concurrence et où l'égalité d'accès
est préservée par les remboursements, est meilleur que
le système anglais, fondé sur la fonctionnarisation des

166
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

praticiens. Dans le supérieur, le modèle idéal reste à


inventer. Il passe sans doute par des procédures d'évalua-
tion implacables de la qualité du service fourni par les
établissements, ainsi que par des mécanismes ingénieux
de chèques éducation et de prêts subventionnés. Mais
on peut être sûr d'une chose: les premières victimes de
l'hyperrigidité de notre système universitaire sont les
étudiants défavorisés qui ne parviennent pas à le fuir pour
rejoindre les filières élitistes. On ne peut accepter qu'ils
soient pris en otages par les partisans du statu quo.

8 décembre 2003

167
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Les avantages familiaux en suspens

La réforme des retraites restera comme la grande


affaire de l'année 2003 sur le front politique intérieur ...
Il s'agit pourtant d'un dossier qui n'est pas près d'être
refermé. On savait déjà que la question de l'équilibre
global de notre système allait se reposer rapidement (la
réforme Fillon ne couvre qu'un tiers du déficit calculé
pour 2020, et de fortes hausses de cotisations sont à
prévoir). L'affaire des pères fonctionnaires de Charente-
Maritime vient de nous rappeler que la question de la
modernisation et de l'harmonisation des avantages fami-
liaux accordés aux retraites n'a été qu'effleurée en 2003.
Tout a commencé en décembre 2002, quand la Cour
de justice européenne a condamné la France et ses
retraites pour sexisme envers les hommes. En particulier,
il a été jugé injuste que l'on accorde une année de boni-
fication aux mères fonctionnaires, et rien aux pères. Pour
les enfants nés avant le 1er janvier 2004, le gouvernement
a trouvé une subtile parade permettant de contourner
l'obstacle. Les deux parents pourront bénéficier de cette
année supplémentaire, à condition qu'ils se soient arrêtés
de travailler au moins deux mois lors de la naissance de
l'enfant, ce qui est fort opportunément le cas des mères,

168
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

et presque jamais des pères. Mais, pour les enfants nés


après cette date, le gouvernement a choisi un système
totalement différent et plus conforme à ses options idéo-
logiques. Désormais, les enfants donneront droit à une
bonification égale à la durée effective d'arrêt de travail
des parents, jusqu'à concurrence des 3 ans de l'enfant.
Ce nouveau mécanisme est parfaitement cohérent avec
la décision prise en 2003 d'étendre le bénéfice de l'allo-
cation parentale d'éducation au premier enfant (I'APE
avait déjà été étendue au deuxième enfant par Balladur
en 1994, preuve que la droite a de la suite dans les idées).
Dans les deux cas, il s'agit d'inciter les femmes à se retirer
durablement du marché du travail pour s'occuper des
enfants (I'APE est touchée à 99% par les mères). Ces
ruptures de carrière professionnelle à répétition ne sont
guère de nature à réduire les écarts de salaires hommes-
femmes (très élevés en France) ni à favoriser une plus
grande égalité dans la répartition des tâches domestiques.
En outre, ces décisions concernant les fonctionnaires
ne règlent rien à la question de l'harmonisation avec les
salariées du privé (qui continuent de bénéficier de deux
années par enfant). D'autant plus que le gouvernement
a pris soin de ne rien faire quant à la possibilité accordée
aux fonctionnaires mères de trois enfants de prendre leur
retraite au bout de quinze ans de service. Cette panoplie
de dispositifs disparates aboutit à un ensemble incohérent
et arbitraire. La tentative victorieuse d'une centaine de
fonctionnaires pères de trois enfants de Charente-Mari-
time (essentiellement des enseignants) d'obtenir leur
retraite au bout de quinze ans de service pourrait contri-
buer à faire évoluer le dossier. Constatant que

169
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

l'administration faisait la sourde oreille à leur demande,


ils ont fait appel au tribunal administratif, qui en
octobre 2003 a ordonné au rectorat d'appliquer l'arrêt
européen et de donner suite à leur demande. Depuis,
les réclamations du même ordre se sont apparemment
multipliées. Si elle se confirme, cette évolution pourrait
devenir coûteuse pour l'État, car le stock de fonction-
naires pères de trois enfants est considérable (les mères
de trois enfants ont le grand mérite pour le gouvernement
de peu travailler).
Tout cela pourrait accélérer la vaste remise à plat qui
s'impose. Au passage, il sera sans doute nécessaire de
s'interroger sur le coût global de ces avantages familiaux,
qui, d'après le Conseil d'orientation des retraites,
atteint 14 milliards d'euros, soit plus que le total des
allocations familiales versées en France (environ
10 milliards d'euros). Ce qui est d'autant plus frappant
que la valeur des avantages familiaux augmente propor-
tionnellement avec le niveau de salaire et la retraite (c'est
évident pour la majoration de 10% des pensions accordée
aux parents de trois enfants, mais c'est également le cas
des années de bonification et des autres avantages), si
bien qu'ils fonctionnent à peu près comme des allo-
cations familiales dont le montant croitrait avec le revenu
des parents! V impact de cette forme régressive de poli-
tique familiale sur la natalité et le bien-être des enfants
est, en outre, loin d'être établi. A-t-on déjà vu un couple
choisir d'avoir un enfant, son calcul de retraite à la main?
Ces mesures constituent plutôt une forme de reconnais-
sance symbolique de la nation aux parents méritants, ce
qui place le débat politique sur un terrain particulière-

170
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

ment ingérable. (Plusieurs observatrices se sont déjà


opposées à l'arrêt européen en faisant remarquer que de
nombreux pères ne s'occupent guère de leurs enfants ...
À quand la majoration des pensions en fonction du temps
passé à materner?)
Il serait préférable de recycler une partie de ces
14 milliards en augmentations d'allocations familiales ou,
mieux encore, en un programme enfin ambitieux de
construction de crèches et de prise en charge de la petite
enfance (un dixième de cette somme suffirait à résoudre
une bonne part du déficit actuel et ferait réellement
progresser l'égalité hommes-femmes en France).

5 janvier 2004

171
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Une laïcité à géométrie variable

En France, on aime bien se décrire comme le pays


de la laïcité militante, par exemple pour justifier le fait
que nous soyons les seuls à faire une loi pour interdire
le voile à l'école.
Tout n'est certes pas faux dans cette perception. Ce
n'est pas en France que le président prêterait serment
la main sur la Bible, et c'est bien la France qui est en
pointe dans le combat contre la référence à l'héritage
chrétien dans la constitution de l'Europe, ce dont l'auteur
de ces lignes est le premier à se réjouir.
Le problème est qu'une vision trop systématique du
prétendu exceptionnalisme français en matière de
laïcité sert souvent d'excuse pour éviter les vrais débats.
Dans le domaine scolaire, le compromis que l'État français
a passé avec l'Église est beaucoup plus nuancé que ce
que l'on décrit parfois. C'est vrai pour ce qui concerne
le financement par l'État des écoles religieuses, qui est
particulièrement généreux en France. Dans le cadre de
la loi Debré ( 1959), les écoles privées confessionnelles
voient l'essentiel de leurs coûts pris en charge directe-
ment par le contribuable, pour peu qu'elles soient sous
contrat avec l'État (ce qui, sans surprise, est le cas de 99%

172
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

d'entre elles). Il en va fort différemment dans de


nombreux pays, par exemple aux États-Unis, où la forme
historique particulière prise par la séparation de l'Église
et de l'État interdit aux gouvernements et aux collec-
tivités locales de financer les écoles privées, si bien qu'il
n'y a jamais eu un dollar d'argent public dans les écoles
confessionnelles américaines. Cette situation est d'ailleurs
en passe de changer sous les coOts de butoir des répu-
blicains emmenés par George Bush, qui, convaincus des
vertus intrinsèques des établissements privés et de leur
trop faible développement aux États-Unis (à peine plus
de 10% des élèves du primaire et du secondaire sont
scolarisés dans des écoles privées outre-Atlantique, contre
près de 20% en France, et 15% dans l'Union européenne),
entendent développer les mécanismes de « vouchers »
(chèques éducation) permettant aux parents d'apporter
leurs impôts à l'école privée de leur choix.
Au-delà de cette réalité sonnante et trébuchante,
rappelons que la France est le seul pays qui ferme ses
écoles un jour par semaine pour laisser la place à l'édu-
cation religieuse. C'était tout du moins la justification
historique du jeudi (puis du mercredi) sans école, ce que
le lobby catholique n'a pas manqué de rappeler à Bertrand
Delanoë lorsque ce dernier a tenté en 2002 (sans succès)
de mettre fin à cet héritage et d'ouvrir les écoles le
mercredi. L:échec de Delanoë est d'autant plus regret-
table que le mercredi chômé constitue également une
forte pression à l'encontre des mères qui souhaitent
mener une carrière professionnelle égale à celle des
hommes et prive les enfants défavorisés d'une prise en
charge collective décente.

173
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Tout cela ne démontre évidemment pas que la France


aurait tort d'être le seul pays à interdire le voile. Simple-
ment, on ne peut sérieusement justifier cette décision
en se contentant d'évoquer l'exceptionnalité de notre
sentiment laïque. On pourrait évoquer, en guise d'expli-
cation, une autre exception française, à savoir la très
violente réaction de rejet anti-immigrés observée en
France depuis vingt ans, telle qu'elle se manifeste notam-
ment par le maintien du vote Front national au niveau
que l'on connaît. De toute évidence, la loi antivoile est,
au moins en partie, une opération politique, peu surpre-
nante au demeurant quand on connaît l'opportunisme
légendaire de notre président. Dans un pays où les deux
tiers de la population considèrent qu'il y a trop d'immi-
grés, on court peu de risques d'être impopulaire en
faisant une loi contre le voile.
Pour sortir de ce débat trop chargé sur l'exception-
nalité française, la discussion devrait se concentrer sur
la seule question importante, qui est avant tout une
question empirique. Combien de jeunes filles vont être
sauvées par la loi, dans le sens où elle leur permettra de
résister aux pressions masculines visant à leur faire porter
le voile, et combien de jeunes filles vont, au contraire,
se radicaliser face à une loi qu'elles ne manqueront pas
d'interpréter comme une loi anti-islam, les poussant par
exemple à s'approprier encore davantage le choix
régressif du voile ou à rejoindre l'enseignement privé?
Il ne fait guère de doute que les deux situations existent,
mais on semble savoir bien peu de chose sur leur
importance relative. On peut tout à fait imaginer que la
France, parce qu'elle compte la minorité musulmane la

174
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

plus importante d'Europe, se trouve dans la situation


d'être le premier pays à constater que le cas du voile subi
et de la loi salvatrice est sur le point de devenir
prédominant. Dans ce cas, la loi fera plus de bien que
de mal. Mais l'hypothèse selon laquelle nous serions
aujourd'hui dans cette situation reste à démontrer. Et on
est en droit de se demander si les quelques auditions
réalisées par la commission Stasi ont véritablement
permis de faire progresser nos connaissances sur cette
question sociologique complexe.
2 février 2004

175
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Intennittents: l'heure des propositions

Après neuf mois de confrontation autour du régime


des intermittents du spectacle, voici peut-être enfin venu
le temps des propositions. Pour la CFDT, les choses sont
claires: l'assurance chômage n'a pas vocation à financer
la politique culturelle de la France. François Chérèque
préconise logiquement que les intermittents bénéficient
d'une caisse autonome complémentaire financée par
l'État, les collectivités locales et les employeurs.
Aussi brutale puisse-t-elle paraître, cette position a
au moins le mérite de la cohérence. D'après l'Unedic
(coprésidée par le Medef et la CFDT), les intermittents
ont perçu en 2002 quelque 957 millions d'euros d'allo-
cations, pour seulement 124 millions de cotisations
versées. Même si ces chiffres semblent délibérément
gonflés (les cotisations des permanents du spectacle n'ont
apparemment pas été prises en compte), une telle
disproportion entre cotisations et prestations nous fait
clairement sortir d'une logique d'assurance chômage pour
entrer dans une logique de subvention à la culture.
Une telle subvention n'a d'ailleurs en soi rien d'aber-
rant. Les activités artistiques doivent être subventionnées,
et, parmi les différents modes de subvention envisageables,

176
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

il n'est pas sOr que celui-là soit le moins efficace. Malgré


toutes ses imperfections et les abus dont il fait l'objet,
la logique du régime des intermittents consiste en effet
à demander aux artistes de commencer par trouver des
contrats et des diffuseurs, après quoi la collectivité
nationale complète leurs revenus en proportion des
revenus obtenus «sur le marché,., ce qui garantit au
moins que les activités subventionnées ont un public et
correspondent à une certaine demande sociale. Vautre
mode de subvention, qui consiste à laisser les adminis-
trations de la culture choisir elles-memes quels spectacles
et quels films méritent d'etre financés, n'offre pas
toujours les memes garanties.
Par contre, il est aberrant que l'État s'obstine à nier
cette réalité et abandonne aux partenaires sociaux tout
un pan de la politique culturelle nationale (le Medef est-
il vraiment compétent pour cela?). Pour fixer les ordres
de grandeurs, rappelons que le budget total du ministère
de la Culture est en 2004 de 2,6 milliards d'euros, dont
moins de 700 millions d'euros pour les actions de déve-
loppement et de subvention à la création artistique (le
reste va à la préservation du patrimoine et aux crédits de
fonctionnement). Autrement dit, le déficit de l'ordre de
800 millions d'euros par an du régime des intermittents
représente l'équivalent d'un tiers du budget de la Culture,
et plus que les subventions officielles à la création artis-
tique. Le ministre peut-il décemment se désintéresser
de ce qui est devenu l'un des principaux vecteurs de
l'intervention publique dans son domaine?
Reconnaître enfin qu'il s'agit d'une politique culturelle
structurellement déficitaire méritant l'aide de l'État ne

177
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

dispenserait certes pas de contenir le déficit et la


croissance du nombre d'intermittents dans des limites
raisonnables. Les règles du régime doivent maintenant
être repensées dans cet esprit par tous les acteurs de la
culture. Et, de ce point de vue, la contre-proposition
détaillée faite par la Coordination des intermittents et
précaires (Cip), qui propose de nouveaux barèmes
permettant de calculer le montant des allocations en
fonction des heures travaillées et des cachets obtenus t,
mérite sans doute mieux que le ton légèrement mépri-
sant adopté par l'Unedic dans son chiffrage du 9 mars.
Le représentant du Medef a été jusqu 'à railler les
« formules mathématiques obscures » proposées par la
Cip qui, il est vrai, utilise des fonctions cosinus dans son
nouveau barème, preuve de la créativité des inter-
mittents! Sur le fond, les experts de l'Unedic ont sans
doute raison de noter que l'abaissement de l'allocation
mensuelle maximale de 3 410 euros à 2 435 euros bruts
défendu par la Cip ne suffit pas à financer l'augmentation
de l'allocation minimale au niveau du smic proposée par
ailleurs. Il reste qu'il est peu banal de voir un mouvement
social prendre le risque de faire des propositions chiffrées
de cette nature, et que le contre-barème contient de
nombreux autres éléments qui méritent réflexion (comme
l'idée incitative de faire en sorte que l'allocation augmente
avec le nombre d'heures travaillées, pour un salaire annuel
donné). IJUnedic feint de croire que les nouveaux
paramètres proposés sont gravés dans le marbre, alors que
le comité de suivi regroupant les syndicats du spectacle

1. Consultable sur www.cip-idf.org

178
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

et des parlementaires semble prêt à les négocier et à


dresser une liste d'activités et de métiers qui ont peu à
voir avec la culture (salons, publicité, etc.) et qui devraient
être exclus du régime. Et, à partir du moment où ils se
placent dans cette démarche de propositions concrètes,
pourquoi l'Unedic refuse-t-elle de fournir aux inter-
mittents les données dont ils ont besoin pour chiffrer eux-
mêmes le coOt de leurs propositions (toute personne
équipée d'un micro peut aujourd'hui exploiter un fichier
d'allocataires correctement documenté pour faire ce genre
de calculs, pas besoin d'experts pour cela) et contribuer
ainsi à un débat démocratique moderne?

29 mars 2004

179
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Europe sociale: le PS fait fausse route

Le programme adopté par le PS en vue des élections


européennes devrait, en principe, réjouir tous ceux qui
ne se satisfont pas de la tournure trop exclusivement
libérale de l'Europe actuelle. Et il y a de quoi ne pas être
satisfait: pour l'essentiel, le projet européen s'est
jusqu'ici limité à la mise en place d'une vaste zone de
libre-échange, et l'esprit dans lequel la Constitution
européenne et l'élargissement à l'Est ont été conçus ne
fait qu'accentuer cette tendance.
Le problème est que les outils proposés par les
socialistes français pour réorienter l'Europe sont
totalement inadaptés à l'échelon européen. Pour le PS,
la priorité est de faire adopter un traité social reposant
sur deux piliers: d'une pan «l'instauration d'un salaire
minimum européen,., d'autre part «une réduction
progressive dans tous les pays de la durée effective du
travail à 35 heures ,. .
Contrairement à ce que l'on entend parfois, le salaire
minimum et la législation du temps de travail, appliqués
avec discernement dans le cadre national, demeurent
certes des politiques indispensables dans l'économie
mondialisée du xx1e siècle.

180
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Mais quel sens cela a-t-il de vouloir imposer un salaire


minimum unique à des pays dont les niveaux de dévelop-
pement varient du simple au triple? Le revenu par tête
en Pologne est 2,5 fois plus faible qu'en France en parité
de pouvoir d'achat (et 5 fois plus faible aux taux de
change courants). Et, en dépit d'une fone progression
des niveaux de vie depuis la fin du communisme, 80%
des salariés polonais gagnent moins que le salaire mini-
mum français. Donc, de deux choses l'une. Soit on fixe
le salaire minimum européen à un niveau français, et cela
revient à rayer de la cane la plupan des travailleurs
d'Europe de l'Est. Soit on le fixe à un niveau adapté à
ces pays (ce qu'ils sont d'ailleurs beaucoup mieux placés
pour faire eux-mêmes), et cette politique n'a aucun
impact réel pour le reste de l'Europe.
Les 35 heures à l'échelon européen posent le même
problème: il s'agit d'une politique qui manque terrible-
ment de finesse pour pouvoir s'appliquer uniformément
à des pays aussi différents. lJ expérience française a
d'ailleurs montré que l'application uniforme à tous les
secteurs d'un même pays posait déjà problème. Sunout,
on semble oublier que ce n'est qu'à l'issue des« trente
glorieuses,. que la réduction du temps de travail est deve-
nue une revendication prioritaire en France. Les pays
de l'Est ont aujourd'hui une forte fringale de consom-
mation et les 35 heures viendront en leur temps.
La vérité est qu'au-delà de la rhétorique en apparence
radicale, tout le monde sait bien que les deux piliers du
traité social européen proposés par le PS ne pourront être
appliqués qu'a minima et n'auront qu'un impact pure-
ment symbolique sur la vie des citoyens de l'Union.

181
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Cette rhétorique de circonstance ne prêterait guère


à conséquence s'il n'existait par ailleurs des chantiers
autrement importants à faire progresser au niveau euro-
péen. Le principal problème de l'Europe actuelle est le
dumping fiscal. Fau te de coordination politique, l'inté-
gration économique conduit inexorablement les États à
se livrer à une concurrence fiscale sauvage et à détaxer
sans cesse davantage les facteurs de production les plus
mobiles (capital et travail hautement qualifié), avec pour
contrepartie une taxation accrue des facteurs captifs
(travail peu qualifié). C'est ainsi que le taux moyen de
l'impôt sur les bénéfices des sociétés a baissé de 15 points
en vingt ans (45% à 30% ), alors même que le taux global
de prélèvements obligatoires progressait. Et ce processus
se poursuit de plus belle aujourd'hui, les pays de l'Est
rivalisant d'ardeur pour détrôner l'Irlande au palmarès
du dumping.
Cette évolution conduit à la paupérisation des États
et, compte tenu des dépenses croissantes de retraite et
de santé, elle rend l'Europe incapable de financer les
investissements massifs qui s'imposent dans le domaine
de la formation et de la recherche. Le projet politique
est donc clair. Au lieu de plaquer à l'échelon européen les
outils et l'imaginaire de progrès social éprouvés au niveau
national, il faut se servir de l'Europe pour faire autre chose.
Au lieu de violenter le marché du travail (ce qui conduit
souvent à l'exclusion des moins formés), il faut lutter
contre le dumping fiscal, par exemple en créant un impôt
européen sur les sociétés, afin de fournir aux salariés le
capital humain nécessaire pour occuper les emplois les
plus qualifiés de l'économie mondiale.

182
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

Les résistances seront fortes, notamment de la part


des pays bénéficiant du dumping. Mais en en faisant une
priorité absolue (la question fiscale est à peine mention-
née dans le texte du PS ... ) et en expliquant qu'un tel
projet est parfaitement compatible avec la vision d'une
économie européenne dynamique et moderne, on peut
espérer convaincre plusieurs pays importants. En axant
son projet européen sur des propositions aussi inadaptées
que le salaire minimum et les 35 heures, qui ne peuvent
que provoquer l'hostilité de nos principaux partenaires
(notamment le Labour et le SPD), le PS choisit au
contraire la voie du repli identitaire. Du danger de gagner
des élections intermédiaires ...
26 avril2004

183
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Sécu: ces S milliards qui gênent

L'addition pr6sent6e par Philippe Douste-Biazy


pour combler le trou de la S6cu est sans doute l'une des
moins convaincantes pr6sent6es depuis longtemps.
Il s'agit, nous dit-on, de venir à bout d'un d6ficit annuel
de 15 milliards d'euros (près de deux fois le budget de
l'enseignement sup6rieur) à l'aide de mesures reposant
pour 10 milliards sur des r6ductions de d6penses, et pour
5 milliards sur des augmentations de recettes. Le premier
problème est que le total de cette gigantesque addition
est lui-même sujet à caution: le d6ficit de 2003-2004
s'explique pour une pan non n6gligeable par la mauvaise
conjoncture, et le v6ritable d6ficit structurel, lui, est
probablement inf6rieur d'au moins 20%. Cela tombe bien,
car les 10 milliards d'6conomies annonc6es ne reposent
sur aucune estimation s6rieuse et semblent fortement
sur6valu6s. D'autant plus que le ministre a jug6 habile
de d6naturer ses timides avanc6es sur le système du
m6decin r6f6rent et la responsabilisation des patients
avec des mesures corporatistes en faveur des praticiens.
Il est ainsi propos6 que les sp6cialistes puissent pratiquer
librement des d6passements d'honoraires quand les
patients viendront les voir sans être pass6s par leur

184
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

généraliste. Autrement dit, le passage par le généraliste


déterminera non seulement le prix payé par le patient
(ce qui est probablement une bonne chose), mais égale-
ment le prix reçu par le médecin, ce qui est absurde du
point de vue des incitations économiques et de la poli-
tique de santé publique, puisque les spécialistes auront
désormais intéret à recevoir en priorité les clients payant
le prix fon et à consacrer une demi-journée par semaine
à la piétaille passée par le généraliste. Il eOt été autre-
ment plus adapté (et révolutionnaire) de jouer sur les taux
de remboursement.
Il reste le terme de 5 milliards de recettes nouvelles,
sur lequel on est bien obligé d'etre précis, ce qui visible-
ment a mis le gouvernement dans le plus grand embarras.
Et on le comprend: ces 5 milliards correspondent très
précisément au montant de la baisse de l'impôt sur le
revenu mis en place depuis 2002 (réduction des taux de
5% en 2002, puis de 3% en 2003, plus quelques niches
fiscales supplémentaires, soit une baisse globale d'envi-
ron 10% pour des recettes totales de l'ordre de 50 milliards).
Il existerait donc une solution fon simple pour trouver
5 milliards: revenir sur ces baisses d'impôt sur le revenu,
qui ont bénéficié pour 70% aux 10% des revenus les plus
élevés, et qui n'ont fait que gonfler encore un peu plus
l'épargne pléthorique de la France (ce dont le nouveau
locataire de Bercy, qui prétend s'intéresser à l'évaluation
de l'efficacité des politiques publiques, ne semble guère
se soucier). Et l'idée selon laquelle ce serait là confondre
le budget de l'État et celui de l'assurance maladie ne
résiste pas une seconde à l'analyse, tant les vases commu-
nicants entre ces deux caisses sont nombreux. Par

185
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

exemple, l'État n'a jamais compensé pleinement la


Sécurité sociale pour les pertes de recettes liées aux allé-
gements de charges sociales (depuis 1998, les employeurs
ne paient plus aucune cotisation maladie au niveau du
smic). Sans les baisses d'IR, l'État aurait également pu
se permettre de transférer à l'assurance maladie le produit
des taxes sur le tabac, ce qui serait parfaitement
légitime, et ce que refuse obstinément Douste-Blazy,
«car l'État n'en a pas les moyens».
En choisissant de maintenir les baisses d'IR et de
trouver les 5 milliards manquants à l'aide d'une ribam-
belle de prélèvements nouveaux (dont une augmentation
de la CSG sur les retraités), le gouvernement démontre
une fois de plus que la politique de baisse « des » impôts
est un leurre. Il s'agit en réalité d'une opération consis-
tant à réduire sans cesse davantage le poids de la fiscalité
progressive et à aggraver celui de la fiscalité propor-
tionnelle, pour un taux global de prélèvements obli-
gatoires inchangé, voire en légère hausse (puisque le
gouvernement a créé dans le même temps une nouvelle
cotisation sociale «jour férié», après la hausse des cotisa-
tions de retraite complémentaire déjà mise en place à
l'automne dernier).
Face à une telle hypocrisie, il est urgent pour la démo-
cratie que le PS adopte sur ces questions une attitude
non ambiguë. Le 15 octobre dernier, après que François
Hollande eut annoncé clairement que le PS «reviendrait»
sur les baisses d'IR en cas de retour au pouvoir, Laurent
Fabius avait répondu aux journalistes de Cent Minutes
pour convaincre qu'il n'était pas question de prendre un
engagement aussi précis. Certes, cela n'aurait aucun sens

186
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

de s'engager à augmenter l'IR sitôt la gauche arrivée au


pouvoir, quelles que soient les circonstances: tout
dépend de la conjoncture et des besoins de financement
de l'État. Par contre, cela aurait du sens de s'engager
fermement à revenir en priorité sur les baisses d'IR de
2002-2003 dès lors que des augmentations de recettes
se révéleraient nécessaires, par exemple pour financer
l'assurance maladie. Si le PS ne peut prendre aujourd'hui
un tel engagement de façon claire et nette, alors cela
montrera que tous les discours visant à stigmatiser la
«politique de classe» de la droite et ses cadeaux aux caté-
gories aisées ne constituent qu'un pur exercice rhétorique.

24 mai 2004

187
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Effets de blairisme

C'est en mai 1997 que Tony Blair, sans expérience


ministérielle préalable, de même d'ailleurs que Zapatero,
Schroder, Clinton ou Prodi (il n'y a qu'en France que
l'on s'imagine qu'il faut vingt ans de gouvernement derrière
soi pour prétendre à la magistrature suprême), est arrivé
au pouvoir, mettant fin à dix-huit années de gouver-
nement conservateur. Un septennat plus tard, si l'on
oublie la piteuse affaire iraquienne (qui finira peut-être
par lui cotlter son poste), pour se concentrer sur le terrain
économique et social, quel bilan peut-on tirer du blai-
risme «réel» appliqué outre-Manche et de l'onde de choc
que la « troisième voie» a provoquée au sein de la social-
démocratie européenne ?
V ambition affichée était considérable. Il s'agissait de
proposer une nouvelle synthèse reprenant le meilleur des
traditions sociales-démocrates et libérales, rejetant les
formes d'interventions traditionnelles attribuées à la
«vieille gauche» et réputées inefficaces (notamment le
primat accordé à l'action syndicale et à la réglementation
corporatiste du marché du travail), et se concentrant sur
la mise en place d'un État dynamique et moderne fournis-
sant aux citoyens les services dont ils ont besoin, maniant

188
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON

subtilement la mise en concurrence et les subventions


publiques pour pallier efficacement les défaillances du
marché. Le peuple britannique allait ainsi disposer de
l'efficacité et de la justice sociale pour le même prix, et
atteindre un niveau de bien-être inégalé. À l'aune de
cette ambition, force est de constater que le blairisme
est un échec. En un mot, Blair a beaucoup plus parlé qu'il
n'a agi. Et quand il a parlé, il a souvent donné l'impres-
sion de jeter le bébé avec l'eau du bain, par exemple
quand il signa avec Berlusconi un plaidoyer en faveur
de la flexibilité absolue.
Conformément à ses engagements, il ne s'est certes
pas interdit de relever les impôts pour apaiser l'étrangle-
ment financier subi par les services publics sous Thatcher-
Major, et il a développé dans certains domaines (par
exemple dans les universités) des procédures d'évalua-
tion de la qualité du service rendu dont nous ferions bien
de nous inspirer. Mais si l'on examine de près les poli-
tiques suivies dans les différents domaines clés (fiscalité,
retraites, santé, transports publics, formation, etc.), les
dossiers ont en réalité avancé beaucoup plus lentement
que ce que l'élan politique initial laissait espérer (quand
ils n'ont pas stagné). Un exemple particulièrement frap-
pant est le projet de droits d'inscription universitaires finan-
cés par des suppléments d'impôt sur le revenu payés par
les ex-étudiants (une fois leurs études terminées, et si le
revenu ainsi capitalisé est suffisamment important), que
Blair a mis plus de six ans à soumettre au Parlement, avant
d'être reçu fraîchement à l'automne dernier par les députés
travaillistes, peu satisfaits de la faiblesse de l'engagement
de l'État en faveur de l'enseignement supérieur.

189
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

L'exemple est loin d'être anecdotique, car il touche


au cœur des contradictions du modèle blairiste. Malgré
les efforts, le système britannique de formation demeure
profondément sous-doté et marqué par de très fortes
stratifications sociales, héritier d'un système aristocra-
tique dont les Américains se gaussent depuis deux siècles
et qui est à l'origine du déclin du Royaume-Uni. C'est
ce qui explique la médiocrité persistante de la producti-
vité de la main-d'œuvre britannique. D'après les dernières
statistiques internationales disponibles, que personne ne
cherche à contester, le PIB par heure travaillée est 25%
plus faible en Grande-Bretagne qu'en France ou en
Allemagne. C'est uniquement parce que les Britanniques
travaillent 25% plus d'heures que nous qu'ils parviennent
à se hisser au même niveau de PIB par habitant. Et le
fait que les chômeurs (moins productifs que les actifs)
soient plus nombreux en France n'explique qu'une part
minoritaire de cet écart (moins d'un tiers). La vérité est
que vingt-cinq ans après l'arrivée au pouvoir de Margaret
Thatcher et de ses réformes supposées salvatrices, le
Royaume-Uni demeure un pays sous-formé et faible-
ment productif (l'écart de productivité n'a quasiment pas
diminué), contraint d'adopter des méthodes de pays
pauvre (dumping fiscal et longues heures de travail) pour
se hisser au même niveau que les autres.
Il serait pourtant erroné de s'en tenir à ce constat
d'échec et de rejeter en bloc le message blairiste. Si la
«troisième voie» a suscité autant d'attention et si Blair
lui-même conserve un tel capital de sympathie dans les
opinions européennes (y compris en France), c'est
d'abord parce qu'il a su articuler un discours positif et

190
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FJLLON

conquérant sur la mondialisation, à l'opposé des discours


trop exclusivement défensifs et frileux souvent tenus par
les socialistes français. Au lieu de s'appesantir sur les
mesures de défense et de protection face au marché, Blair
a annoncé aux salariés qu'il allait leur donner les armes
nécessaires pour occuper les emplois les plus dynamiques
de l'économie mondiale. Il serait d'autant plus absurde
pour le PS de rejeter cette approche que la France, grâce
notamment à son solide système de formation primaire
et secondaire, est en réalité beaucoup mieux placée que
la Grande-Bretagne pour accomplir ce programme (par
exemple en réformant d'urgence le supérieur).

21 juin 2004
Table des matières

Avant-propos, Jtan-Miclltl Htlvig................................................................. 7

Premi~re partie
«C'EST UN PEU COURT, M. SEJLLIÈRE,.
(1998-2000)
Communisme: les morts économiques............................................... 11
35 heures et baisse des charges?................................................................ 14
« C'est un peu court, M. Seilli~re ,. .......................................................... 17
Trente ans de smic................................................................................................... 20
Laisser Virgin ouvrir la nuit?.......................................................................... 23
Poupées russes.............................................................................................................. 26
Injustices familiales................................................................................................. 29
Trop d'impôt ou trop d'idéologie?........................................................... 32
L'Europe contre l'emploi ................................................................................... 35
À l'actif de Clinton................................................................................................... 38
Vaches sacrées?............................................................................................................ 41
Lafontaine, le keynésien?................................................................................ 44
All~gre et l'Amérique ............................................................................................ 47
Blair et Schrôder en font trop........................................................................ 50
Hauts salaires et transparence....................................................................... 53
Le myst~re des 35 heures ................................................................................. 56
Tout ou rien?.................................................................................................................. 59

193
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Deuxième partie
L'ÉCONOMIE DES CRÈCHES
(2000-2002)
L'économie des catastrophes.......................................................................... 65
Bové et les audits....................................................................................................... 68
Une nouvelle immigration?............................................................................ 71
Non-salariés et chômeurs?............................................................................... 74
Illusions fiscales........................................................................................................... 77
Les leçons de Sen..................................................................................................... 80
Des contrats sans loi?............................................................................................ 83
L'énigme américaine .............................................................................................. 86
La fin des dividendes?......................................................................................... 89
L'impôt négatif est né ........................................................................................... 92
Travailleurs (très) pauvres................................................................................. 95
L'économie des crèches....................................................................................... 98
L'ironie de 1981 ........................................................................................................... 101
Relance ciblée ............................................................................................................... 104
Retraites: vive la gauche ... américaine ............................................... 107
Chevènement, le protectionniste .............................................................. 110
Les médecins doivent-ils être augmentés? .................................... 113
Pourquoi la pauvreté ne baisse pas.......................................................... 116
Les baisses des charges en question ...................................................... 119
À qui la faute? ............................................................................................................... 122

Troisième partie
DE PAUL REYNAUD À FRANÇOIS FILLON
(2002-2004)
La dette est-elle de droite? ............................................................................. 127
De Paul Reynaud à François Fillon ....................................................... 130
Fallait-il augmenter les ministres? .......................................................... 133
Un investissement supérieur ......................................................................... 136
La droite camembert.............................................................................................. 139

194
VIVE LA GAUCHE AMÉRICAINE !

Bush: retour vers le passé ................................................................................. 142


ISF: l'usine à gaz ....................................................................................................... 145
Le retour de la course aux armements ................................................ 148
Quarante ans pour tous? ..................................................................................... 151
Le débat confisqué .................................................................................................. 153
Sans impôts, il ne peut exister de capacité
collective à agir............................................................................................................. 156
jour férié: la double peine ............................................................................... 160
Ouvrir l'université à la concurrence ........................................................ 164
Les avantages familiaux en suspens....................................................... 168
Une laïcité à géométrie variable ................................................................. 172
Intermittents: l'heure des propositions .............................................. 174
Europe sociale: le PS fait fausse route ................................................ 180
Sécu: ces 5 milliards qui gênent ................................................................ 184
Effets de blairisme ................................................................................................... 188
Extrait du catalogue

l'Aube poche essai


François Ascher, Les nouveaux principes de l'ur!Janisme
Robert Barrat, Un journaliste au cœur de la guerre d'Algérie
Fethi Benslama et Nadia Tazi (dir.), La virilité en Islam
Pierre Bourdieu, Si le monde social m'est supponaôle,
c'est parce que je peux m'indigner
Cornelius Castoriadis, Post-scriptum sur l'insignifiance suivi
de Dialogue
Boris Cyrulnik et Edgar Morin, Dialogue sur la nature
humaine
Daniel Cohen, Chroniques d'un krach annone!
Ernst-Robert Curtius, Essai sur la France
Pascal Dibie, Le village retrouvl
jean-Paul Fitoussi, L'idlologie du monde. Chroniques
d'lconomie politique
Xavier Gizard (dir.), La Mlditerranle inquiète
Bernard Kayser, Ils ont choisi la campagne
jean Kéhayan, Mes papiers d'Armlnie
Stetson Kennedy, 1ntroduction à I'Amlrique raciste
joseph Ki-Zerbo, À quand l'Afrique?
Kou Houng Ming, L'esprit du peuple chinois

197
Philippe Lacoue-Labanhe et Jean-Luc Nancy,
Le mythe nazi
Hervé Le Bras, Le sol et le sang
Les dossiers du Monde, Comment va la France?
Les dossiers du Monde, Staline. Une barbarie moderne
Ettore Lo Gatto, Le mythe de Saint-Pitersbourg
Gérard Mendel, De Faust à Ubu- Sur la formation
de l'individu moderne
Juliette Minces, La glnlration suivante
Bernard Morel et Frédéric Rychen, Le marchl des drogues
Edgard Pisani (dir.), Pour une agricultun man:lzande et ménagère
Daryush Shayegan, Le regard muti/1. Schizophrénie cultunlle:
pays traditionnels face à la modernitl
Pierre Veltz, Des lieux et des liens
Jean Viard, La sociltl d'archipel ou les tetritoins du village
global
Jean Viard, Le sacre du temps libre. La socilté des 35 heures
Hervé Vieillard-Baron, Banlieue, g/letto impossible
Immanuel Wallerstein, L'après-liblralisme. Essai sur un
système-monde à rlinventer

l'Aube poche littlrature


A Cheng, Perdn son chemin
A Cheng, Les trois rois
A Cheng, lnjuns cl/estes
ldriss al' Amraoui, Le paradis des femmes et l'enfer des chevaux
Kebir M. Ammi, Thagaste
Karima Berger, L'enfant des deux mondes

198
Michel Bernardy, Le jeu verbal, ou traité de diction franf1Jise
à l'usage de l'honnite homme
Maïssa Bey, Au commencement était/a mer
Bernard Le Bovier de Fontenelle, Entretiens sur la piura/ill
des mondes
Gérard Chaliand, La marelle te"tue
Chu Lai, Rue des Soldats
Émile Copfermann, Les patries buissonnières
Duong Thu Huong, Histoire d'amour racontle (Jf)antl'au!Je
Duong Thu Huong, L'embarcadère des femmes sans mari
Ali Erfan, Le dernier poète du monde
Ali Erfan, La route des inftdèles
Ali Erfan, Les damnées du paradis
llo de Franceschi, Écrivez-moi, Madeleine
Miles Franklin, Ma brillante canière
Miles Franklin, Le pays d'en haut
Gao Xingjian, La montagne de l'Âme
Gao Xingjian, Le Livre d'un homme seul
Gao Xingjian, Une canne à piclze pour mon grand-père
Gao Xingjian, La raison d'itre de la littlrature
Aurélio Grimaldi, Les putes
Dimltris Hadzis, La fin de notre petite ville
Han Shaogong, Pa Pa Pa
Vaclav Havel, L'amour et/a véritl doivent triomplzer de la haine
et du mensonge
Vaclav Havel, Lettres à Olga
Vaclav Havel, L'angoisse de la /ibert/
He Jiahong, Le mystérieux tableau ancien
Ho Anh Thai, L'tle aux femmes
Zora Neale Hurston, Une femme noire
Zora Neale Hurston, Spunk

199
Isabelle ldali-Demeyère, Ahouach. Quatre saisons clin les
berbères du Maroc
Nlkos Kokàntzis, Gioconda
Kim Lefèvre, Retour à la saison des pluies
Kim Lefèvre, Mltisse blanche
Didier Leroy, La sagesse afghane du malicieux Nasroddine
Nikolaï Leskov, Le paon
Franck Magloire, 01Jf.Jrière
Falih Mahdi, Le conte des mille et une vies
Naguib Mahfouz, Le voyageur à la mallette
Sayd Bahodine Majrouh, Le voyageur de minuit
Louis Maspero, Une île au bord du dlsel1
Georges M. Mattéi, La guerre des gusses
Youcef M.D., Le maiJf.Jais œil
Anna Moï, L'lcho des ri7.ières
Anna Moï, Paifum de pagode
Mounsi, La noce des fous
Mounsi, La cendre des villes
Mudrooroo, Le maître du rive1antôme
Nguyên Huy Thiêp, Un glnlral à la retraite
Nguyên Huy Thiêp, Le cœur du tigre
Nguyên Huy Thiêp, Les dlmons vivent parmi nous (hors
commerce)
Nguyên Huy Thiêp, La vengeance du loup
Nguyên Huy Thiêp, L'oret le feu
Nguyên Huy Thiêp, Conte d'amour un soir de pluie
Nguyên Khac Truong, Des fantômes et des hommes
Nguyên Quang Thiêu, La fille du fletlf.Je
Nguyên Quang Thiêu, La petite marchande de vermicelles
Christine Ockrent, Ponraits
Karel Pecka, Passage

200
Daniel Pelligra, Errances bldouines
Brigitte Peskine, Les eaux douces d'Europe
J.J. Phillips, Mojo Band
Jean Vincent Pioli, Pain sans cnocolat
Pedro Pizarro, La conquite du Pirou
Pernille Rygg, L'effet papillon
Pernille Rygg, La section dorée
Catherine Simon, Du pain et des roses
Yveline Stéphan, Élise B.
Su Tong, Ri~
Jérôme et Jean Tharaud, La fltt ara/Je
To Hoai, Les aventures dt Grillon
Vân Maï, Gens du sault
Vu Bao, Lt Alros qui pissait dans son froc
Wei-Wei, Flturs dt CAine
Wei-Wei, La coultur du bonlltur
Wei-Wei, Lt Yangtsl sacrifil
Spôjmaï Zariâb, La plaine de Caïn
Achevé d•imprimer en août 2004
sur rotative par !•imprimerie Darantiere, 21800 Quetigny
pour le compte des éditions de l'Aube
Le Moulin du ChAteau. F -84240 La Tour d• Aigues

Numéro d•édition: 948


Dépôt légal: septembre 2004
No d•impression : 24-0958

Imprimé en France
«Thomas Piketty est l'observateur attentif de ce
qui fait l'envers économique de notre société.
Rien n'échappe à la curiosité et la sagacité de cet
universitaire qui, à peine atteint ses trente-trois
ans, est déjà un chercheur réputé et un chroni-
queur redouté. Qu ' il ana lyse les effets des catas-
trophes naturelles ou l'ouverture le soir d'un
magasin de disques, décrypte les choix gouverne-
mentaux ou les programmes politiques, dissèque
les effets des aides familiales ou des 35 heures,
on est toujours sûr que Thomas Piketty ne sera
jamais là où la bien-pensance voudrait qu'il se
cantonne . Car celui qui passe pour un des meil-
leurs économistes de sa génération - la concur-
rence est sévère en ce moment dans cette
tranche d'âge -est d'abord un anti-dogmatique
tonique. Il pourfend avec bonheur la doxa
libérale sur la baisse de l' impôt, mais il étril le
aussi de bon cœur les conformismes de son
propre camp, celui de la gauche, qui à force de
camper sur des principes laisse la réalité lui filer
sous les pieds.
Militant obstiné de la redistribution, Thomas
Piketty est parmi ceux qui fournissent aujour-
d' hui les outi ls d'une redéfinition du projet social-
démocrate. Encore faudrait-il que les partis
concernés aient le courage de s' en emparer.>>
Jean-Michel Helvig,
directeur-adjoint
de la rédaction de Libération

T homas Piketty est directeur d'études à l'École


des hautes études en sciences socia les (EHESS).

VIVE LA GAUCHE éditions de /"aube


AMÉRICAINE! 9,50 €
THOMAS PIKETTY

Diffusion Seuil 911~!~~~tl~llll~~l!l!l!ll