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LA MÉMOIRE

,
LE PIANISTE ET LA MEMOIRE
Déduction non basée
sur le langage

Mémoire
des sons - - - 4

Compréhension
de la musique

« Apprendre par cœur »1


ce terme dit bien ce qu'il veut
dire : délivré du souci des
notes, c'est aller au cœur de la
musique et de soi-même ; Alfred Brendel écrivit un jour en n'est plus transmis aujourd'hui, ni dans
c'est jouer du fond du cœur. substance qu ' il existerait un secret bien les conservatoires ni ailleurs, comme
Pourtant, l'art de la mémoire gardé, détenu par les moines d'une une discipline à part entière.
abbaye cistercienne, expliquant com- Et pourtant !... Combien de souffran-
n'est plus transmis aujourd'hui ment l'on peut apprendre à jouer du ces seraient épargnées si chaque élève
comme une discipline piano en un temps relativement bref, en trou vait auprès de son maître une écoute
à part entière. commençant très tard et en y consacrant attentive, lorsqu'il lui déclare : « Je
assez peu d'efforts ... n'arrive pas à apprendre ce morceau !
Hélas, personne ne saurait exactement J'ai travaillé mais cela ne vient pas» ...
où ce secret est conservé... et des réponses précises, étayées par une
Méditant sur cette affirmation du Maî- réelle méthodologie !
tre, nous avons pensé : ce secret com- Pendant des siècles, 1' « art de la mé-
prend certainement un alinéa sur 1' art de moire » fut enseigné comme une vérita-
jouer « de mémoire » au piano. ble science. Il fut l'objet de bien des
« Mémoire »... ! Ce mot nous remplit études spécifiques, dans 1' art et dans la
d'effroi. Posséder une bonne mémoire: science, depuis 1' "Ad Herennium " écrit
n'est-ce pas là cette inestimable faculté en 82 avant Jésus-Christ jusqu'aux plus
dont nous craignons tous, nous pianis- récents entretiens sur la « Biologie de la
tes, qu'à certains moments cruciaux, mémoire dans le cerveau » des profes-
elle ne nous fasse défaut ? L'une des seurs Robert Jaffart et Chapoutier <1l.
difficultés auxquelles se heurtent peu ou Giordano Bruno, frère dominicain de-
prou tous les interprètes à un moment ou venu hérétique, enseignait quant à lui,
à un autre de leur carrière ? au 16e siècle, que « 1' artiste, le poète et
Existe-t-il des spécialistes de la mé- le philosophe ne font qu ' un car la mère
moire en matière musicale, et plus par- des Muses est la mémoire ». Telle en-
ticulièrement pianistique? Voit-on, ici core fleurit autrefois cette science appe-
ou là : « Cours de mnémonique pour les lée le « lullisme », grand « art de la
pianistes » comme on voit « Cours de mémoire » de Raymond Lulle (de dix
déchiffrage ou d'harmonie au piano » ? ans le cadet de saint Thomas d'Aquin),
Enseigne-t-on aujourd'hui « l'art de se selon laquelle un véritable« art raisonné
souvenir », tel qu'on le fit dans les siè- de la mémoire» permettait« d'exercer
cles passés? Certes, ce n'est pas le cas. la volonté et l'amour de la vérité ».
Bien que 1' on exige des élèves des exé- Hélas, cet « art de la mémoire », cette
cutions par cœur, l'art de la mémoire difficulté « d'apprendre les notes», pour-
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tant majeure pour les élèves, les musi- ble de rappeler ici quelques lapalissades, rencontre verticale des notes. Même dans
ciens, certains professeurs (que Baudelaire quelques lignes de force. Les grands les fugues, d'essence contrapuntique,
traitait de « professeurs orthopédistes- principes qui doivent ainsi nous guider isoler ce travail est d'une importance
jurés ») semblent 1' ignorer comme tel. dans un travail de mémoire relèvent à la primordiale, car il fixe dans 1' esprit et
Travailler sa mémoire serait une besogne fois : de 1' oreille et de 1' analyse musicale dans la main des positions des doigts
un peu honteuse, prolégomène à tout de la technique particulière du piano, de la grâce à des « empreintes d'accords ».
travail technique ou musical à effectuer connaissance du fonctionnement général La musique est ainsi « saisie » dans
avec le maître. Ainsi chaque du cerveau humain, de une sorte de grille, point de rencontre de
élève, chaque artiste, bon an la connaissance que l'harmonie et du contrepoint, de lignes
mal an, se construit lui-même nous avons de nous- verticales et horizontales, encadrée par
son propre système mental de Chanter même. les deux parties extrêmes : la basse et la
mémoire au fil des années. Tous ces aspects mélodie.
horizontalement naturellement s'inter- Enfin, chanter pour apprendre, du fait
UN ART NOBLE toutes les mélodies, pénètrent, mais nous que cet acte exige un réel effort, nous
Un véritable « art de la verticalement toutes les ne devons oublier à contraint aussi à fixer notre attention, ce
mémoire » doit plutôt, à mon aucun moment que qui constitue 1'un des premiers princi-
sens, se trouver au centre des
harmonies, sans rien notre préoccupation pes de la mémoire. Par effort cependant,
préoccupations de tout pia- laisser derrière soi... de la mémoire n'est là il ne faut pas comprendre: allusion à une
niste. Il doit faire corps, que pour servir une « loi de morale » mais plutôt, comme
intimement, avec l' interpré- finalité plus haute : l'affirment les neurophysiologistes eux-
tation. celle de 1' art. Dans cette recherche, ce mêmes : « intérêt, plaisir, fixation de
Certes, depuis l'ouvrage célèbre de que nous devons donc viser, c'est avant l'esprit». Il est presque impossible de
Leimer-Gieseking, Un nouvel art du tout de comprendre« le sens» de l'œuvre retenir et de jouer de mémoire une par-
piano, la chose est mieux admise : à apprendre. tition qui nous révulse foncièrement.
1' exercice de la mémoire pianistique est
indissociable d'une compréhension en LE CONTENU MUSICAL DE L'ŒUVRE D'abord, les notes ! Prenons ensuite
profondeur de la partition évoquée. Stendhal, dans les Lettres sur Métastase, comme présupposé que l'on ne dispose
Comment en effet se lancer avec 1' éner- écrivit:« La clarté, la précision, la facilité pas d'une oreille absolue parfaite : en
gie requise dans le vivace alla marcia de sublime qui caractérisent le style de ce second lieu, sur ce chant, sur ce pur "son",
l'opus 101 de Beethoven si «l'image grand poète, qualités si indispensables il faut apprendre "le nom" des notes ... Il
des notes» reste floue dans notre cerveau, dans des paroles qui doivent être chan- faut nous rendre capable de chanter, avec
si cette image se déroule trop lentement ? tées, produisent le singulier effet de rendre leur nom et à la vitesse de l'exécution
Lorsqu'il s'agit d'un des Klavierstucke ses ouvrages extrêmement faciles à finale, toutes ces notes de la partition sans
de Brahms, aux carrures rythmiques bien apprendre par cœur. On retient sans s'en en omettre aucune. Principe très simple
nettement définies, le travail de mé- douter cette poésie divine ... » Com- que l'on oublie parfois de rappeler,
moire est relativement aisé : il suffit mençons donc par ces évidences suggérées tellement il semble constituer un
d'user de la logique pour faire sienne par Stendhal pour en tirer des règles présupposé de la musique. Sans cette
cette pensée musicale. En revanche, simples. Stendhal écrit : « Chant, clarté, exigence, les élèves apprennent bien
comment être tout à fait sûr de notre style, poésie divine. » souvent grâce à la simple impression
mémoire dans le dernier mouvement de sonore des vibrations dans leur oreille, ce
la grande Sonate en fa # mineur de I.e chant. « Il vous faut chanter si vous quis' apparente à la "mémoire habitude",
Schumann avec son motif obsédant et voulez jouer du piano » ... Ce mot de mémoire que les neurophysiologistes
repris sans cesse, semblable àlui-même ? Chopin, si célèbre, reste d'actualité et il modernes distinguent très nettement de la
Il ne saurait être question bien évidem- est bien 1' un des fondements de toutes les "mémoire du savoir".
ment de vouloir traiter ici pareil sujet de conceptions modernes de la technique du « On se sert des sons pour faire de la
manière exhaustive sans être ridicule, à piano et par conséquent de 1' « art de la musique comme on se sert des paroles
moins de 1' aborder d'une formule espiè- mémoire». Mozart dit encore, un jour: pour faire un langage », écrivit encore
gle, du coin de l'œil, comme Alfred « Lamusiquedoitvivredansl'espritavant Chopin dans son Esquisse pour une
Brendel... car le propos est vieux comme que le doigt ne se pose sur la touche, que méthode de piano. Pour parvenir à
le monde. En outre, résoudre un pro- l'archet n'effleure la corde.» Or, cette connaître ces noms des notes avec l'agi-
blème de mémoire au piano dépend première vie, c'est celle du chant. lité requise, il n'est qu'un moyen: com-
étroitement de chacune des partitions Il est absolument nécessaire, pour prendre ce langage, en saisir l'organisa-
que nous avons à étudier ; il dépend de commencer un travail de mémoire, de tion et le sens. Car les notes ne sont que les
ses composantes mélodiques, harmoni- chanter ainsi horizontalement toutes les lettres de la musique, les accords en sont
ques, rythmiques, agogiques, affectives, mélodies 1' une après 1' autre, sans oublier les mots, les phrases et les carrures
bref, artistiques au sens large. En somme, la moindre note. Ne rien laisser derrière rythmiques en sont les entités, les para-
acquérir une mémoire de pianiste par- soi est l'une des clés de la réussite. Puis, graphes.
faite serait tout simplement le travail de chanter verticalement et systématique- Il est alors indispensable de compren-
toute une vie, un entraînement de la ment toutes les harmonies, à la manière dre exactement quelle est la place de
culture musicale ... d'une sorte« d'arrêt sur image »de la chaque note dans l'harmonie. En
Néanmoins, il est tout de même possi- musique, afin de saisir un moment de la d'autres termes, il faut avoir une cons-
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cience parfaite de ceci : «Cette note que que ... ! Souvenons-nous simplement de «j'en trouve même pour un instrument
je joue, est-elle quinte de l'harmonie, ce fait : ce n'est pas après avoir appris qui n'existe pas : un instrument qui,
tierce ou septième de l'harmonie, ou les notes qu'il nous faut faire l'analyse pareil aux formules algébriques,
bien, au contraire : est-elle note étran- d'une partition, mais l'inverse : c'est exprimerait la "musique en soi". »
gère : retard, note de passage, etc. ? » l'exercice de cette analyse qui, en trans- Ainsi, les seules réelles images de la
Arnold Schonberg souligne dans son formant les notes en accords, les sons en mémoire sont pour nous les points de
Traité d'harmonie qu'il est essentiel pour entités, rend ce langage intelligible et repère visuels que nous pouvons pren-
la mémoire de penser la nous permet ainsi dre sur la partition. Il s'agit en fait de
musique de cette manière, d'apprendre ces notes. beaucoup plus que cela. Ces points de
qui est la seule correcte : repère, intelligemment pris, constituent
quel que soit le ren- Précepte pour la La mémoire visuelle. L'une une mémoire de « structure». Il est donc
versement d'un accord, des grandes difficultés de très utile d'associer étroitement cette
quels que soient les inter-
mémoire : nommer et mémoire visuelle à la mémoire de l'or-
la mémoire musicale est
valles formés avec la basse, amener en notre que la musique, à ganisation de la partition.
la quinte restera toujours la pleine conscience ce proprement parler, ne
quinte de l'accord et on la représente rien. Toutes les BEETHOVEN, SONATE n"2 op.49:
nommera ainsi, la tierce que nous dicte notre grandes théories de la L"'AIGUILLAGE" DE LA RÉEXPOSITION
demeurera la tierce, etc. A instinct musical. mémoire, qu'elles soient Dans toute musique, il existe plus ou
notre sens, bien des celle du premier qui la mit moins ce que nous appellerons "des
difficultés de mémoire en forme, Simonide de aiguillages de la composition". Le sim-
viennent d'une façon incorrecte, dès le Céos, ou celle de Leibniz connue sous le ple fait de faire apparaître visuellement
départ, de « penser la musique » et les nom de "Characteristica", s'appuyaient sur la partition ces aiguillages grâce à
hiérarchies des notes. Cette première prise peu ou prou sur ce principe : il fallait des pointillés, comme ci-dessous, com-
de conscience de l'harmonie nous permet «trouver des images pour les choses ». porte un immense avantage : lorsque,
de ne plus penser seulement des notes Simonide se souvenait de tous les après que nous l'avons apprise, une
(des lettres) mais des accords (des mots). convives d'un banquet en se rappelant œuvre a "reposé" et que nous la repre-
Notre image mentale s'élève à un ordre l'endroit exact où ils étaient assis. Leibniz nons, il suffit de se remettre en mémoire
plus haut. Ces principes très simples ac- recherchait des« symboles», en utilisant ces passages de structure pour rafraîchir
quis, la science de l'harmonie et de les images de l'art classique. Or, la la totalité de notre image. Il en est ainsi
l'enchaînement des accords développe Symphonie pastorale de Beethoven est- des aiguillages dans la réexposition d'une
bien entendu notre mémoire en nous elle réellement imagée au sens propre forme sonate, comme dans cet exemple
enseignant toute une série de formules du terme ? « Parmi les œuvres pour t~ssimpleextraitdelaSonate n°2op. 49
correspondant au style d'un compositeur, piano de Bach », écrivit Edwin Fisher, de Beethoven :
à la spécificité de son écriture.

L'analyse des formes. Ce qui est intel-


ligible et que nous pouvons comparer,
n'est-il pas plus facile à retenir que ce qui
est complexe et isolé ? Il n'était nul besoin
d'attendre Bergson exprimant sa théorie
des "associations" dans Matière et
mémoiré 2l pour comprendre que le seul
moyen de retenir les choses, les évé-
nements (et donc ici : les sons, les frag-
ments de musique) est de les comparer, de
les associer et non de les travailler iso-
lément.
Notre recherche permanente, lorsque
nous « apprenons les notes », doit être
ensuite celle d'une cohérence à travers ré exposition
ces signes qu'a notés le compositeur, de
la signification de son langage. Amy
Dommel-Diény donnait toujours ces
mots clés dans l'exercice d'une ana-
lyse : « Quels sont les thèmes ? quels
sont les tons ? » En d'autres termes :
quelles sont les ressemblances ? Les
similitudes d'accords, de mélodies, de
rythmes, de carrures ?
Il va de soi que ce n'est pas l'objet ici reproduit avec l'aimable
d'analyser toutes les formes de la musi- autorisation des éditions Henle

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BRAHMS KI.A VIERSTÜCK n"2 op.118 : nommer et amener en notre pleine cons-
L'ENRICHISSEMENT PROGRESSIF reproduit avec l'aimable cience tout ce que nous dicte notre ins-
autorisation des éditions Henle tinct musical.

Une géographie des émotions. A la


recherche de toutes les composantes
d'une œuvre qui nous permettent de
conforter notre mémoire, il convient
d'établir une « géographie de nos
émotions» dans l'interprétation. Si nous
gaspillons l'essentiel de notre énergie
mentale et physique avant le « climax
central » de l'œuvre, jamais nous ne
parviendrons à une aisance enjouant de
mémoire car alors nous épuisons notre
force nerveuse, nos émotions à mauvais
escient. Plus grave, c'est là notre
compréhension du « message » de
l'œuvre, la perception de son sens, qui
nous font défaut. Prenons deux
exemples : il serait absurde de vouloir
interpréter le dernier mouvement "Presto
ma non tanto" de la Sonate en si mineur
de Chopin sans comprendre que tout son
sens réside dans le fait de « ménager »
notre énergie au début afin de faire éclater
dans toute sa force le
Plus nous nous élevons dans "l'art de physiologistes de la motif tel qu'il apparaîtra
la mémoire", plus retenir de mémoire et mémoire distinguent très à la fin du mouvement, la
interpréter se fondent en une seule pré- nettementcesdeuxphases: Le travail troisième fois. Il en est de
occupation. Dans les Klavierstucke celle de 1' apprentissage de la mémoire pure même,parexemple,dans
op. 118 de Brahms par exemple, il est ("stockage d'un en- la Sonate opus 1 de Berg
fort utile de faire apparaître visuellement gramme") et celle de la
et celui de
où le centre dramatique
de quelle manière progressives' enrichit restitution ("relecture"). Ici l'interprétation de de toute la sonate (ffff)
le motif, grâce à la texture de 1' harmonie encore, le travail de la
(désignée ici encore par des pointillés).
l'œuvre se fondent. n'intervient que dans le
mémoire pure et celui de développement, mesure
S'il nous faut apprendre en effet toutes l'interprétation de l'œuvre 92. Encore une fois, la
les notes de ce motif lorsqu'il est exposé se fondent. préoccupation de ce que
la première fois, ensuite il nous suffit de Donner un récital suppose que nous nous avons désigné jusqu'alors sous le
fixer notre attention sur les notes sommes capables de dominer en grande terme de mémoire est intimement liée à
enrichissantes, c'est-à-direcelles qui font partie notre angoisse, notre nervosité. une exigence plus haute, celle de la
évoluer la composition, puis de les faire Laisser le déroulement du temps au justice rendue à l'œuvre.
sonner. C'est là un travail de mémoire et hasard représente la manière la plus sûre
d'interprétation à la fois, car il rend de se précipiter dans 1' erreur et le trou de Connaître et sentir. La matière même
sensible à l'écoute la manière dont mémoire. C'est pourquoi il est essentiel d'une œuvre musicale ne peut être
est composée une partition, il nous con- de connaître l'utilisation du temps que imprégnée en nous que si elle se rattache
duit à la comprendre et, de ce fait, à la nous devons mener au sens large. C'est- à nos émotions, à notre affectivité. L'un
retenir. à-dire non seulement le rythme stricto des travers de l'analyse musicale est
sensu, mais également la respiration de souvent de nous précipiter dans une
RESTITUER L'IMAGE ACQUISE la musique par carrures musicales, les activité purement "intellectuelle", tandis
La maîtrise du temps. Le temps est le tyran pauses infimes qui viennent clore une que la finalité essentielle de l'inter-
de la musique. Pour que cette image que idée, les subtiles variations du tempo. prétation, la plupart du temps, est de
nous avons acquise de haute lutte ne nous Certes, cette agogique nous vient communiquer ces émotions. Tout mou-
trahisse pas, il convient que nous naturellement d'instinct, mais il est vement des notes entre elles est un
possédions une conscience absolument de première importance de 1' amener mouvement d'attraction ou de répulsion,
nette etréfléchie, non seulement du rythme en notre pleine conscience, afin de de tension ou de détente.
exact mais encore de tout le déroulement toujours pouvoir la reproduire en Pour que nous la retenions dans notre
temporel de l'œuvre. Cette exigence ne public, quelles que soient les mémoire, chaque note doit posséder en
s'apparente plus seulement à« assimiler circonstances. nous une résonance affective. Elle est
une partition », mais encore à la façon Tel est encore un précepte qui peut triste ou joyeuse, nous repose ou nous
dont nous devons la restituer. Les neuro- nous guider pour apprendre par cœur : laisse en suspens. Ainsi, par exemple, une

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conscience très aiguë de l'attraction des s1t10n d'informations dans notre mé- être dû à une méconnaissance de la parti-
notes sensibles, ou une connaissance lu- moire ? La réponse donnée, dans les tion, de son message, de ses composantes
cide de toutes les notes modales (degrés 3 grandes lignes, fut positive. Or, les con- (fixation de l'image: de "l'engramme"),
et 6), de l'incessant balancement du ma- clusions peuvent éclairer le musicien. mais aussi, malgré un excellent travail de
jeur au mineur chez Schubert (ce D'une part, il n'existerait pas, du point tous ces points de vue, à une résistance
"somnambule au bord du gouffre", selon de vue de la physiologie de notre cerveau, nerveuse insuffisante, à 1' émotivité, à un
Brendel), sont de puissants moyens une mémoire, mais "des" mémoires : tout changement de contexte (restitution de
d'associer connaissance et d'abord, la "mémoire à l'image). Chopin, lui-même insistait sur
expression, savoir et sentir, très court terme" et la le fait que l'une de ses élèves devait
formule magique de notre "mémoire à long terme". absolument se déshabituer de jouer tel
mémoire ... Chaque note doit En second lieu, la nocturne avec les yeux toujours fixés sur
distinction serait, du point un tableau accroché à son mur, sans quoi
La mémoire des sensations.
posséder une de vue moléculaire, très celle-ci ne pourrait plus jouer leditnoctume
Cette mémoire, enfin, que résonance affective et nette entre "mémoire- sans avoir le tableau devant les yeux ! De
1' on a si longtemps nommée permettre d'associer habitude" et "savoir- même, le pianiste Joseph Hofmann re-
"mémoire musculaire", bien conscient". C'estdireque commandait énergiquementd' essayer tout
connue de tous les instru- connaissance et répéter, comme le font nouveau programme de récital dans des
mentistes, nous 1' appellerons expression. les apprentis pianistes, un lieux très différents et sur des pianos
plutôt : "mémoire des morceau sans le chanter différents.
sensations". « Pianisti- au préalable et sans le
quement parlant, écrivit Yves Nat, notre comprendre, ou bien, à l'inverse, faire LE SECRET RETROUVÉ ?
être tout entier est au bout de nos doigts. » intervenir l'apprentissage raisonné, sont Diderot a dit : « Ce n'est que par la
Or, ce que nous sentons par ce point de deux démarches qui mettent en branle des mémoire que nous sommes un seul et
contact du bout des doigts, et que nous processus de synthèse des protéines tout à même individu pour les autres et pour
retenons, ce n'est pas la mémoire de nos fait différents dans notre cerveau. La nous-même. »
muscles : ce qui s'imprègne en nous, au preuve en est aujourd'hui faite Il n'y a pas de secret de la mémoire
piano, ce sont les mille sensations diffé- médicalement. pianistique. Elle se confond avec le ta-
rentes que chaque note nous procure car Certains processus activent cette syn- lent de tout artiste car il n'y a point de
elle est jouée avec un son, une pression, thèse : par exemple le "sommeil vraie loi de notre esprit qui ne doive
une attaque différente des autres notes. paradoxal". Apprendre un morceau de venir avant tout de nous-même, de notre
En somme (abstraction faite de lamé- piano et le laisser s'ancrer dans la mé- choix et de notre volonté propre. Les
moire des doigtés), la mémoire que l'on moire, procédé très connu, est plus que préceptes qui dirigent la mémoire au
dit « musculaire » est en fait une mé- jamais d'actualité. piano sont infinis car ils proviennent de
moire liée à 1' interprétation musicale. Si Il existe dans le cerveau ce que les la musique elle-même. En effet, com-
nous devions jouer toutes les notes sans neurobiologistes de la mémoire nomment ment ne pas parler encore de la pédale,
nuances, sans« l'interprétation», notre une "période labile", période incompres- des plans sonores, du sentiment de l'ar-
corps ne retiendrait qu'une sensation sible pendant laquelle notre cerveau se chitecture qui nous permettent de nous
indifférenciée. Au contraire, plus les pose la question : cette information doit- représenter la totalité d'une œuvre en
notes sont jouées de mille manières dif- elle rester ou doit-elle disparaître ? Il va de une seule vision, ainsi que le rapportait
férentes, avec des touchers distincts, plus soi que si nous devions tout retenir, la vie Mozart qui en rendait grâce au Très-
elles suscitent en nous des sensations ne serait pas vivable. Il est donc inutile de Haut...? Dès lors, toute quête d'une bonne
diverses, et plus notre mémoire physi- se désespérer s'il nous faut quelque temps mémoire au piano ne peut être que le
que est efficiente. avantdeparfaitementmaîtriserunepartita fruit de notre recherche intime, de notre
de Bach. Il s'agit là d'une maturation personne, avec nos qualités, nos insuffi-
PHYSIOLOGIE DE LA MÉMOIRE naturelle. sances. Cet effort renouvelé, parfois
L'aspect spécifiquement musical de L'on distingue aujourd'hui dans le efficient, parfois désespéré, pour ap-
notre mémoire pianistique est naturelle- cerveau des régions pour« 1' apprendre », prendre les œuvres que nous aimons,
ment le plus important. Néanmoins, cette et d'autres régions pour le « rappel des décidera à lui seul de notre mémoire
mémoire s'inscrit aussi dans le fonc- informations apprises » (en particulier musicale. Cependant, c'est bien cet ef-
tionnement général de 1' un de nos orga- la région de l'hippocampe). Certaines fort, enfin, qui témoigne de la noblesse
nes: le cerveau. Lors d'un récent collo- amnésies peuvent provenir d'un trouble du cerveau humain, de la grandeur du
que public (n'ayant pas malheureuse- exclusif de l'une ou de l'autre fonction. métier de musicien et finalement, en un
ment fait 1' objetd' une publication), deux Autrement dit : apprendre une œuvre mot, de notre amour de la vie ...
éminents neurophysiologistes modernes, complexe au piano et la jouer lors d'un Alexandre Sorel
spécialistes de la mémoire(3l, se po- concert peuvent représenter deux capa-
saient la question : « Existe-t-il une cités distinctes. On peut, par exemple,
corrélation biologique, chimique, entre connaître par cœur et d'une manière (1) Professeurs en neurophysiologie. Entretien sur le
notre mémoire, ce que nous apprenons, irréprochable un nocturne de Chopin et, thème : " Existe-t-il une chimie de la mémoire dans le
néanmoins, lors d'un concert, se révéler cerveau ? ,. , Pour la science, mars 1994.
et la structure de notre cerveau ? » En (2) La Mémoire et l'esprit, chap. Ill :«L'association des
d'autres termes, le cerveau fabrique-t-il tout à fait incapable de l'exécuter sans idées"·
des molécules correspondant à l'acqui- faute, pour diverses raisons. Cela peut (3) Voir ci-dessus.

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UN EXEMPLE DE MÉMOIRE VISUELLE
L'exemple qui se trouve ci-dessous fait apparaître se trouve parfois éloignée de son modèle par un autre jeu
visuellement les « formes miroir » dans la première de « miroirs » intercalé, ce qui vient compliquer la
des Variations opus 27 de Webern. Comme on le remar· perception. Pour cette raison, un tel dessin n'est peut·
quera, la seconde partie du miroir, le « reflet »1 être pas inutile.

Sehr miiflig )\. = ca 40


2

ANTON WEBERN,
VARIATIONEN
FÜR KI.A VIER

opus 27 Variation no1

Temps Inversion des mains Renversement


Au sein d'une même figure de miroir, quel que soit le sens, le En plus de l'inversion pure et simple bas-haut, les intervalles de
Lorsque la figure est orientée vers la droite, le groupe de notes
est exposé normalement : "du passé vers le futur". même grisé représente toujours les mêmes notes. Ceci fait la cellule peuvent eux-mêmes être renversés.
Lorsque la même figure est ouverte vers la gauche, il s'agit des apparaître l'inversion des mains, par exemple : partie blanche C'est le cas dans le miroir rond de la troisième ligne : la-sib
mêmes notes, mais "à l'écrevisse", en mouvement rétrograde. du miroir rond des mesures 13 et 14. (mes. 12) devenant sib-la(mes. 14), ou dans le miroir rectangle:
fa #-sol (mes. 11) devenant sol-fa (mes. 14), etc. Ainsi la figure
isolée mesures 9 et 16 (fondée sur la base triton-quarte juste)
apparaît mieux isolément, présentée deux fois exactement sous
la même forme.
AS

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