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A.R.

C
Celle qui élève les sept voiles

Hellen Reyah

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A ma fille Elly :
Deux êtres unis par un lien d’amour fort et pur se retrouvent toujours, au-delà du
temps et de la mort.

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Copyright © 2019 Hellen Reyah


Illustration de couverture : Xp
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Facebook : Hellen Reyah
Tous droits réservés.

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gnōthi seautón

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Avant-propos

Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la réalité ? Nombreux sont ceux


qui se posent ces questions.
La mort a toujours représenté la peur viscérale de l’humain, sa fin
méconnue et angoissante. Cette non existence soudaine a certainement
motivé les premiers rites et cultes aux morts, puis ensuite les mythes et
mythologies antiques. Les croyances ont évolué et ont embrassé l’idée des
vies antérieures. Ne naissons-nous qu’une seule fois ou enchaînons-nous
les incarnations ? La métempsychose, la transmigration des âmes : tous ces
termes regroupent la même idée : celle de la survie de l’âme qui revient
faire son apprentissage. L’évolution n’est plus uniquement biologique
mais devient à grande échelle, spirituelle.
Chez les Égyptiens, c’est le thème de la survivance de l’âme, le Ba et
de toutes leurs techniques pour conserver un corps par la momification et
les offrandes faites au défunt. Nous retrouvons ce thème, évidemment en
Inde et dans la philosophie Bouddhiste. Dans nos religions monothéistes,
la notion est oubliée, volontairement (ou non), depuis le deuxième concile
de Constantinople en 553 après Jésus-Christ.
D’autres hypothèses soufflent qu’il existerait une bibliothèque
énergétique contenant toutes les mémoires humaines, une banque de
donnée mémorielle dans laquelle l’information peut être captée, une sorte
de cloud pour parfaire une analogie informatique : la bibliothèque
Akashique.
De nos jours, ces suppositions sont traitées par le cinéma
principalement, tel que le film à succès Matrix. Elles pourraient devenir
plausibles grâce à l’avancée toujours grandissante des capacités
technologiques. A ce sujet, Elon Musk, un milliardaire, ingénieur et co
fondateur de Tesla et PDG de Space X a relancé l’idée que nous sommes
dans une simulation informatique lors d’une conférence en 2016.
L’humanité développe de plus en plus de capacités technologiques
concernant les intelligences artificielles et notre univers pourrait
effectivement s’inscrire dans un comportement mathématique. Pour Musk
il existe une chance sur un million que nous vivions dans la réalité. Il est
bien évidemment difficile de dire ce qui relève de la réalité ou non si nous
sommes programmés pour le penser. Déjà grâce à René Descartes,

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combien d’entre nous se sont posé des questions sur l’existence des choses
en cours de philosophie.
Nick Bostrom un philosophe anglais, a émis l’hypothèse que notre
réalité est le produit d’une simulation effectuée par nos descendants pour
explorer le passé, et la civilisation de leurs ancêtres. Bien qu’il n’y ait
aucune preuve de ces hypothèses elles n’en restent pas moins
intéressantes.
Dans ce contexte, pourrait-on dire que les synchronicités ne sont en
réalité que des schèmes informatiques et des programmes déjà faits ?
Serait-ce à dire que nos mythes passés proviennent de notre futur ? Ces
pistes sont à la fois curieuses et vertigineuses.
Et pourquoi ne pas imaginer que chaque vie se trouve dans une
dimension parallèle, dans un autre univers, que toutes ces vies que nous
croyons linéaires dans le temps soient en fait vécues de manière
simultanée. Nous évoluerions alors au sein de réalités alternatives, où le
temps disparaît pour ne plus faire qu’une somme d’expériences
communes : un temps qui n’est plus séparé ou divisé mais une sorte
d’éternité où passé, présent et futur se déroulent en même temps. La
perception humaine du temps est limitée par notre connaissance encore
rudimentaire où tant d’éléments restent incompris ou inexpliqués.
Les sociétés humaines dérivent sur un égocentrisme profond et un
rythme de vie difficilement tenable, ce qui amène de plus en plus de
personnes à rechercher une autre voie. Il existe une volonté de retrouver
les racines perdues, une hygiène mentale au sein des savoirs anciens
oubliés. Nous assistons donc à la montée du domaine spirituel, d’initiatives
de développement personnel, et la pluralité des intervenants offre un choix
de courants et de concepts ésotériques non négligeable, parfois jusqu’à se
perdre. Des thèses réincarnationistes, aux thèses de la présence des
élémentaux, esprits de la nature, en passant par les voyages astraux, le
sujet est ample.
Si nous admettons que l’âme éternelle peut revenir à la vie, alors ce
voyage revêt un sens évolutif. C’est en tout cas, la notion de Karma
vulgarisée de nos jours, issue des philosophies orientales, sorte de loi du
retour des actions commises dans d’autres vies.
Ce concept s’est généralisé et inonde le monde de la spiritualité avec
un sens qui devient malheureusement celui du sacrifice.
Si les religions ont instillé l’idée de ne pas se défendre et d’accepter
ce qui vient dans une anesthésie comportementale induite, nous pouvons
alors être et faire toutes sortes de choses, si un sauveur vient nous soulager
de nos méfaits tout nous est pardonné. Notre acte en devient moins

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horrible, plus acceptable.
Les pseudos nouveaux courants spirituels, à l’inverse, véhiculent la
responsabilisation à outrance. La conception de Karma est un fourre-tout
qui permet de se dédouaner. La différence ici est que la cause (et non la
solution) vient uniquement de nous-même. L’autre souffre, mais c’est son
karma, nous ne pouvons rien pour lui. Il nous heurte ou nous nous blessons
nous-même mais c’est notre karma. Nous ne rencontrons que des drames
mais nous les attirons, ceci est véritablement un sens erroné de la loi de
l’attraction. Quel immobilisme résulte de ce genre de fonctionnement ? Il
n’y a plus de réponse, plus de réaction face à l’agresseur, face aux actes
qui touchent à l’intégrité des êtres, et surtout une hyper culpabilisation.
Tout ce qui nous touche doit être accueilli, jusqu’à remercier l’autre
de ses actes même néfastes car il est la voie par laquelle nous prenons
conscience de nos faiblesses. Il est effarant de constater jusqu’où
l’hypocrisie peut aller, mais l’idée est perfusée si insidieusement qu’elle
devient acceptable : ce sont des mécanismes psychologiques pervers
manipulatoires. Certes, ce travail existe, chaque rencontre amène à mettre
en lumière nos obscurités. Est-ce pour autant que nous devons accepter
que l’autre se comporte violemment avec nous ? Le bourreau est protégé,
excusé, il n’est pas le problème. La victime, quant-à-elle, est la
responsable de ses maux : c’est une perversion qui peut aller loin.
Aujourd’hui nous assistons au même procédé de manière généralisée,
la demande étant le dépassement de soi par la souffrance, l’oubli de soi au
profit de l’intérêt collectif et de la réussite grâce à l’opportunisme. Nous
nous brûlons les ailes volontairement. Qui sera nourri de notre énergie, qui
va en récolter les fruits ? Sûrement pas nous, en ayant ignoré notre vie
personnelle familiale et notre bien-être. Qui viendra nous tendre la main
quand après tout ça nous nous retrouverons sans énergie ? La réponse
semble claire. Tout cela est une illusion donnée pour continuer à entretenir
un système se gavant de notre fluide vital, où chacun se croit libre. La
liberté est un nouveau credo : liberté de faits et gestes, liberté d’expression,
libre arbitre. Au final sommes-nous si libres que ça lorsque nous nous
trouvons enchaînés à un système que nous ne pouvons pas éluder ?
Nous nous situons perpétuellement dans le cadre d’une injonction
paradoxale impossible à réaliser, ce qui a pour conséquence une inaction
totale, et la possibilité d’être manipulé. La liberté n’est pas, à mon
sens, une anomie génératrice de chaos, d’inconscience et de malhonnêteté,
mais une harmonie : être soi tout en respectant les autres.
En évoluant ici-bas, nous n’avons pas le choix. Nous sommes confrontés à un
environnement que nous ne maîtrisons pas, mais qui pourtant nous tire constamment à lui. La
seule chose possible est d’avoir prise sur nous-même afin de ne pas nous engluer dans cette

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réalité. C’est pourquoi le voyage vers soi-même est une des voies salvatrices.
Nous devons envisager que nous avons tous un impact sur le monde, cet ensemble dans
lequel nous baignons. Si chacun doit faire un chemin introspectif, il n’en demeure pas moins
qu’il interagit au sein d’un système composé d’autres êtres sensibles, et que nos actes ont une
conséquence sur ce qui nous entoure.
Entre la déresponsabilisation, et la responsabilisation à outrance, il
existe la voie du milieu : celle qui nous permet de reprendre corps.
L’harmonie passe par la conscience et le respect de ce qui est. Notre
ignorance devrait nous permettre la prudence dans nos perceptions ou nos
interprétations qui ne sont pas immuables mais le fruit de filtres, de
problématiques personnelles dans un système donné. La preuve ne peut
pas être notre seul repère, tout est détournable, falsifiable, subjectif, et
notre quête peut demeurer longtemps en suspens si nous ne nous référons
qu’à elle.
Ces chemins que nous retrouvons sont avant tout un fil qui nous relie
à nous-même donc intimes et sacrés, mais ils sont autant d’expériences à
partager pour témoigner des divers possibles. On nous enseigne depuis le
plus jeune âge une histoire figée dans les livres, mais écrite par qui et pour
quelle raison ? Qui retransmet encore une fois le passé ? Sont-ce les
vainqueurs ? Ceux qui restent et qui s’en trouvent arrangés ? Ceux qui par
inadvertance ou incompréhension modifient les faits ou en amputent une
partie ? Nous pouvons grâce à l’admirable ordinateur de bord qui nous a
été fourni qu’est notre cerveau nous poser des questions, et nous le devons
quand bien même elles sortent des dogmes déjà inscrits ou semblent
farfelues. Il s’agit de l’esprit critique et surtout de notre propre expression,
notre fort intérieur nous guidant. Cette petite voix qui cherche et qui ne
s’arrête pas aux idées préétablies est l’essence même à suivre, celle qui fait
de la fiction une image dépassée par la réalité.
La petite voix fait son chemin parmi les mystères, les histoires et les
mythes, elle reste vivante et éveille. Derrière chaque histoire se cache une
vérité, derrière ce livre se cachent un chemin initiatique vécu, et la somme
de toute la compréhension que l’être humain pourrait acquérir en tendant
l’oreille vers les enseignements primordiaux : La connaissance de notre
essence profonde.
Cette nouvelle conscience étend notre point de vue hors de cette réalité
qui nous paraît si tangible, mais qui en un battement de cil peut se déliter.
Élargir son horizon insuffle la vie, la vraie : celle de l’Esprit.

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Céleste

Qu’y avait-il de plus banal qu’une jeune femme d’une trentaine


d’années ?
Elle n’avait rien de plus, ni rien de moins que les autres, à part peut-
être une petite différence qu’elle sentait au fond d’elle : une autre vision du
monde latente et enfouie, celle qui fait penser que quelquechose cloche
sans savoir quoi exactement. Elle était d’ici mais pas d’ici, lâchée au
milieu d’une jungle qui lui paraissait à la fois si violente et si énigmatique.
Elle avait toujours l’esprit en ébullition, devant être stimulée par tout ce
qui pouvait nourrir sa soif de nouveauté, de compréhension du monde dans
lequel elle vivait. Elle s’emballait, prenait une claque et repartait aussi
fougueusement vers la main géante qui allait définitivement la mettre à
terre. Elle avait toujours entendu dire que ce qui ne nous tuait pas, nous
rendait plus fort, et en avait donc fait sa devise. Elle avait été broyée par
des évènements dramatiques, violents, de ceux qui vous enlevaient plus
que des plumes, qui vous entaillaient jusqu’au cœur et dans les moindres
recoins de la chair. Mais elle était vivante, elle était le Phénix qui
renaissait de ses cendres. Elle ne plierait pas, jamais, elle redresserait la
tête même à terre, invaincue.
Pourquoi ? Une force en elle qui ne voulait pas lâcher le morceau,
souvent contre ses propres élans. L’esprit semblait usé et fatigué, prêt à
lâcher, et cette lumière qui disait : « continue encore ». Cette femme était
le Phénix car à chaque blessure qui pouvait s’avérer létale, aux dernières
extrémités de sa souffrance, un feu s’allumait. Ce feu emportait tout,
brûlant ses chairs meurtries au fond de son corps, comme une décharge
électrique. Le feu purificateur qui s’arrêtait laissait place à la sérénité.
Deux minutes avant, son monde s’était écroulé, il était ressuscité encore
plus fort et plus jeune. Oui son monde était en elle et non à l’extérieur.
Son environnement lui paraissait mystérieux et à l’envers. La révélation
de cette présence interne fut longue à venir.
Combien d’années ici-bas pour la comprendre ? Combien de vies
traversées pour en arriver là ?
Il lui manquait de la magie, le monde était si austère et si
désespérément conventionnel. Elle gardait la sensation qu‘elle évoluait
dans un monde archaïque, digne de l’âge de pierre, et cela ne lui convenait

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pas. Elle avait soif d’autre chose, plutôt elle connaissait autre chose, mais
comment cela aurait été possible ? J’étais cette jeune femme : Céleste
Pennrose.
Je vivais dans une société qui se coupait du ressenti pour ne valoriser
que le visible ou le tangible. Les individus évoluaient dans un monde
analytique, froid, un monde de la preuve, où la religion était remplacée par
la science.
Je ne remettais pas en question les avancées scientifiques, bénéfiques
pour le confort de vie, mais je constatais que cette manière d’appréhender
l’environnement s’était incrustée jusque dans le mode de traitement de
l’information, et ceci de manière individuelle et collective. L’individu
humain pouvait être qualifié par deux modes de fonctionnement et de
perception : intuitif ou rationnel.
En grande intuitive, je possédais une pensée en arborescence créative
et digne d’un sapin de Noël. Mes idées venaient de nulle part et
s’enchevêtraient dans un méli mélo de fils lumineux, pour exploser en une
image. Cette pensée ne fonctionnait pas comme les autres et cela m’ avait
causé du tort. Élève, j’échouais à expliquer mon raisonnement, bien que
mes réponses aient été brillantes. Ceci me valut moultes mauvaises notes
et brimades de la part de mes professeurs, ce qui généra certains blocages.
Je n’aimais pas ce moule, ce chemin unique que tout le monde devait
suivre. Alors je me demandais pourquoi on tentait de formater les êtres au
risque d’exclure les autres, et surtout comment s’écouter soi-même lorsque
l’extérieur reprochait une pseudo anormalité ? Les gens paraissaient être
des zombies à mes yeux, ils étaient des croyants pendus à l’avis des uns et
des autres sans se demander si quelque chose devait être entendu en eux-
mêmes. Alors ils doutaient d’eux, et finissaient par nier leurs ressentis.
« Qu’est-ce que l’existence ?» : une allégeance sans bornes à autrui,
entre rejet et admiration. Ce conformisme me blasait, et je savais que ce
qui aurait du apporter un épanouissement à mes congénères, les menait
vers une vie d’exécutant décérébré. J’étais blasée, mais j’avais connu aussi
cette loi de l’autre jusqu’à m’oublier. Je connaissais la sensation de devoir
taire ce qui vibrait en moi, d’avoir annihilé ma liberté. Mais ce
cheminement m’avait poussée à arracher cette liberté, la construire, la
prendre à la force de mon intérieur, car elle ne m’avait pas été soufflée.
Je réfléchissais jusqu’à m’en donner des migraines, curieuse de tout,
bien que doutant de moi-même, j’étais ouverte à des sujets que mon
entourage ne pouvait même pas imaginer. Je savais très bien qu’aborder
des sujets ésotériques m’était impossible sous peine de devenir l’illuminée.
Illuminée je l’étais, mais dans le bon sens du terme, je m’intéressais aux

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traditions spirituelles anciennes, et aux mythes. Ces traditions assuraient
des rites de passages, des renaissances, ce savoir ésotérique du mourir à
soi-même pour renaître de ses cendres et ainsi commencer une nouvelle
existence, purifiée. Des mystères grecs d’Eleusis, jusqu’à l’enseignement
alchimique, cette sagesse profonde était tout de même préservée bien que
dissimulée au yeux du plus grand nombre.
Je savais profondément qu’il existait une omerta destinée à occulter
que l’être humain était une matière brute sur laquelle travailler. Ce travail
devait amener à la Pierre philosophale. Mais au lieu de cela, on faisait
miroiter à l’individu un extérieur qui comblait ses vides. L’« avoir »
remplissait alors un intérieur inexistant, un « être » non développé,
quelqu’un qui ne se posait aucune question, ne réfléchissait pas et qui
surtout devait obéir. Un être perdu, qui ne se cherchait pas, devenait donc
un être manipulable à souhait.
La réalité était une machine à oublier, distribuant des voiles occultant
le passé de l’humain et ses chemins millénaires empruntés. Mais elle ne
réussissait pas toujours, quelques uns se souvenaient, et je m’en rendrai
bien compte moi-même. Le monde m’apparaissait comme un même
ensemble constitué de parties visibles et invisibles, de parties denses et
moins denses parcourues par un courant universel d’énergie. Je voyais ces
images se dessinant dans mon esprit, et elles devenaient des films à grosse
production. Je visualisais les ondes de ce courant parcourir tout ce qui
existait, et parfois interceptées par des petits êtres doués d’antennes : les
empathes ou les médiums. Les guérisseurs, eux, semblaient renvoyer ce
courant pour soigner. Une danse se déroulait et elle était invisible.
J’avais entendu ces mauvaises langues dire que ce n’était que de la
pensée magique digne des rêves infantiles, mais je les laissais parler. Je
m’amusais à programmer l’eau, l’imaginant comme un gros cristal de
données. Même la Sainte science disait qu’il était possible de graver des
données sur un cristal, je pouvais donc m’y essayer d’une manière moins
conventionnelle. Après tout, la magie n’était que de la science inexpliquée.
Je prenais un verre d’eau et collait les paumes de mes mains en émettant la
pensée de mon choix dans mon verre : de la joie, un médicament contre la
migraine, de la vitalité. Lorsque mes mains semblaient s’éloigner du verre,
j’arrêtais. Le goût de l’eau, et le poids du verre avait varié. Une fois bue,
l’eau m’apportait bien-être, c’est ce que je me disais, et ce en quoi je
croyais : en ce monde non visible dans lequel tout était relié. Je n’étais pas
physicienne, mais sans le savoir je possédais quelques notions de physique
quantique. Et dans mon imagination débordante, je me disais que si des
informations pouvaient voyager, alors la conscience aussi, jusqu’à de

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nouveaux supports : les corps. Ainsi j’étais ce jour-là, Céleste Pennrose, en
voyage dans cette réalité quelque peu perturbante, accompagnée de ma
fille Victoria.
La journée commençait bien, il faisait beau, même si je sentais une
énergie lourde envahir ce petit coin paisible qu'était mon lieu de vie. Je
conduisais Victoria à l’école. C’était une petite école de village tranquille
dans un écrin de verdure. Ce lieu me rassurait, à taille humaine, mon
enfant aurait bien le temps de subir la folie de la vie citadine et adulte.
L’école était séparée du parking par une petite rue, que je m’apprêtais à
traverser. Comme tous les jours, un minibus passait et s’arrêtait devant le
groupement scolaire pour prendre à son bord des enfants en situation de
handicap et les mener dans leurs institutions respectives. J’attendis donc
que le bus passa, et traversai la rue, posant mes yeux sur la petite fille qui
prenait régulièrement le bus et qui me sourit. Je n’étais pas ce qu’on peut
appeler ponctuelle, les matins étaient assez dévastateurs quant à mon
organisation sommaire. La sonnerie stridente de la cloche se mettant en
marche, j’accélérai le pas et déposai ma fille en lui donnant un baiser. Puis
je retournai à mon véhicule, reprenant le même chemin, et le même
passage clouté.
Pendant la traversée du passage, l’atmosphère semblait tout à coup
plus dense, tant elle vibrait autour de moi, mes pieds se collaient au sol,
comme si toute ma masse s’ancrait vers la terre alors que le paysage se
voulait mouvant.
Dans ce moment de flottement, un minibus passa puis s’arrêta. Je n’en
crus pas mes yeux, je regardai la même scène que tout à l’heure, mais
c’était impossible. Je scrutai les alentours afin de voir une différence, mais
tout était semblable, le bus n’avait pas eu le temps de partir puis de
revenir. Et quand bien même, l’enfant ne pouvait pas monter deux fois de
suite dans le même bus ? La petite fille était de nouveau là. Alors je mis
cette distorsion sur le compte de la fatigue, de l’ inattention, et repartis.
L’air était plus léger.
Je roulais, en me demandant si je ne perdais pas mes esprits. Puis
arrivée sur le parking d’une rue aux relents médiévaux, faite de pierre
dorée et de portes anciennes, je me garai et commençai à marcher. Je
descendis jusqu’en bas de ma rue, ayant pris le trottoir qui se situait à
l’ombre pour plus de commodité, et je dus, là encore, traverser un petit
passage clouté. En regardant au hasard de la rue qui était perpendiculaire à
la mienne et beaucoup plus large, je vis un homme en claquettes et
chaussettes blanches montantes. Cela m’avait marqué tant je trouvais ça de
mauvais goût, il ne manquait que le bob pour parfaire la tenue. Il était en

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train de chercher quelque chose dans sa portière de voiture et avait l’air
pressé, puis se faufila plus à l’intérieur ne trouvant certainement pas.
Je me décidai alors à traverser les 3 malheureuses bandes blanches de
ma ruelle, ce qui correspondait à environ 3 petits pas. L’atmosphère
s’alourdit de nouveau, le sol semblait bouger avec moi, et l’air se densifier.
Une fois de l’autre côté, soit 2 secondes après mon premier pas, je jetai
mon regard sur la gauche. Le magasin d’alimentation se tenait là, et ô
surprise, l’homme aux chaussettes blanches sortait en se précipitant vers sa
voiture, le panier de courses était posé à l’entrée. Il était impossible, que
l’homme ait pu traverser de nouveau la rue, rentrer dans le magasin et
ressortir à ce moment-là. Le temps qui s’était écoulé ne le permettait pas.
La sensation que ce pan de vie ressemblait à une séquence de film me
traversa. Il se rembobinait au moment où l’homme, qui avait du oublier
son porte-monnaie, allait le chercher dans sa boite à gant. Dans ces
moments-là, des comparaisons surgissaient, non je n’étais pas au centre
d’un épisode de la quatrième dimension, et je n’avais certainement pas
franchi un vortex psychédélique en noir et blanc accompagné d’une
musique angoissante.
Cela dit, j’étais désorientée, perdue, et abasourdie. Le temps venait à
cet instant de se plier. A deux reprises, j’avais traversé de simples bandes
blanches et avais pu reculer dans le temps. Comment était-ce possible ? Je
venais d’expérimenter mon premier bug matriciel, m’avançant dans ce qui
semblait être un champ de forte intensité. Il n’y avait pas de témoin ce
jour-là, mais je ne pouvais douter de ce que j’avais vu et ressenti. La
réalité n’était pas immuable, ni fixe, il y avait parfois, sans qu’on ne sache
pourquoi ni comment, des interférences.

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La voix des autres vies

Le lendemain se trouvait sous le prisme d’une perspective différente


et d'un tas de questionnements. Ce jour n’était plus la continuité de cet
avant heureux et sans nuage qu’était l’ignorance. Après avoir endormi
Victoria, je me couchai, fatiguée de la journée, laissant divaguer mes
pensées, et mon corps se détendre. Tout était silencieux et paisible.
Puis sans aucune annonciation, j’entendis une voix forte mais hachurée comme une
radio mal réglée, au son métallique venu d’on ne sait où. Personne dans le couloir, personne
sous ma fenêtre, non définitivement, personne de vivant dans les alentours. La voix était
masculine mais le langage incompréhensible. Il répétait : « Shara mé , Shara mé ».
Curieusement, le timbre de la voix, les mots, me propulsaient dans un état de bien-être à mille
lieux de ce que j’avais pu vivre. Cette voix m’étonnait quelque peu, n’étant pas habituée du
phénomène, et ne subissant pas, toutes considérations faites, les affres des troubles mentaux,
je cherchais à garder le contact avec notre bonne vieille terre.
Pourtant il y avait là une mémoire phonétique qui s’insinuait en moi et
me dépassait, malgré tout, j’en percevais le sens. Ces mots me disaient :
« j’ai la responsabilité de t’expliquer » et ils sonnaient juste et fort.
Ma vie ne serait plus jamais la même, dès à présent je tenais un passé,
une lignée, un chemin d’âme qui m’habiterait sans cesse. Je tentai
d’interagir avec cette voix.
« Qui es-tu ? Qui parle ? » Répétai-je.
Mais aucune réponse ne venait. De ce verbe unique sortirent alors des
images qui s’imposèrent. J’intégrai un film que je vivais de l’intérieur.
Cette fois-ci quelques morceaux de vies allaient m’être rendus en une
salve de parcours qui se liaient. Les yeux fermés, je vis les images se
rapprocher et plongeai dedans.

Le bateau

Mon être, du moins la personne que je fus à ce moment-là, se trouvait


sur un grand bateau traversant la mer. C’était un voyage de longue durée.
Je me sentais petite, si petite. Tout d’un coup une femme approcha,
« mère » me dis-je. Qu’elle était belle, une beauté évanescente et
distinguée. Ses cheveux blonds et bouclés étaient relevés en un chignon
retombant. Ses lèvres étaient colorées de pourpre. Sa peau blanche était
constellée de grains de beauté, agrémentés par les perles fines et blanches

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qu’elle portait autour du cou et sur ses lobes d’oreille. Elle était vêtue
d’une robe longue blanche ajourée de dentelle. A la vue des habits, je
pensais me situer certainement à la fin du dix-neuvième siècle.
L’image changea, je m’aperçus dans une cabine, face à un miroir. Le
choc fût grand lorsque je me vis en petite fille d’une dizaine d’années. Son
frère se tenait à ses côtés, il devait avoir quelques années de moins. Le
grand miroir était à côté du lit. La cabine était richement décorée de bois
précieux comme l’acajou, et presque rougeoyante dans le soir. Les murs
étaient parés de brocard vert aux liserets dorés. Seule une lampe de chevet
au chapeau blanc posé sur un corps en métal sculpté éclairait la pièce. Leur
mère n’était pas là, partie certainement en soirée, et les laissant sous la
surveillance d’une nourrice. Ils venaient de se coucher lorsqu’ils
entendirent des bruits inquiétants et des cris dans le couloir. Ils parlaient
anglais, la petite fille entendait son jeune frère :
« Où est Mère ? Où est Mère ? Que se passe t-il ? », demanda le petit
garçon affolé.
« Je ne sais pas, allons soit courageux, sortons voir. »
La nourrice était contre la porte, à demie ouverte. Elle regardait d’où
pouvait bien venir toute cette agitation. Les enfants en profitèrent pour se
glisser dans l’entrebâillement de la porte malgré les protestations de la
nourrice. Dans ce couloir tout en bois l’enfant vit un recoin dans lequel
elle pensait pouvoir se réfugier. Tout tombait, et tremblait, les lustres en
verre s’agitaient, on entendait des grincements effrayants, de grands bruits
sourds. Puis elle aperçut sa mère revenue en courant et paniquée. Elle
cherchait ses enfants inlassablement mais ne les trouvait pas. Dans ce
couloir, elle vit sa mère s’effondrer au sol sous le poids d’une planche
tombée. L’escalier où les deux enfants s’étaient réfugiés, céda aussi
retombant sur eux dans un bruit assourdissant. C’est ainsi que le bateau
coula emportant avec lui les passagers qui ne se doutaient de rien quelques
minutes auparavant.
Cette mère parfois autoritaire, parfois fière de sa beauté, aimait tant
ses enfants. Elle n’a jamais quitté son enfant perdu. La roue des
incarnations emmenait les êtres dans des rôles parfois à l’opposé de la vie
précédente. C’était un beau témoignage de la persistance des liens et
d’amour au-delà du temps et de la mort, cette maman devint alors en cette
vie, ma chère fille, Victoria. C’était une sorte d’omniscience qui me faisait
reconnaître les âmes, et les replacer dans le contexte de ma vie actuelle. Je
la reconnaissais au-delà de tout.
Assiégés

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Du bateau, je voguai à présent dans une petite cité fortifiée de ce qui
semblait appartenir aux années 1200-1300. J’ étais un homme cette fois-ci,
se tenant au milieu de la ruelle principale. La nuit venait de tomber et il
faisait chaud, c’était l’été. Être un homme me paraissait naturel, j’avais
toujours eu un petit côté garçon manqué. Dans cette peau, je me sentais
plus forte, plus sûre de moi, comme une évidence. Depuis quelques temps
la ville était en danger. Une grande ville voisine était déjà tombée et
l'invasion les menaçait, celle-ci était la prochaine. Étaient-ils assiégés ?
Probablement. La zone fut évacuée en partie quelques jours auparavant,
mais certains étaient restés et s’étaient calfeutrés dans leurs habitats. Il n’y
avait que lui, le seigneur du lieu qui se tenait au milieu des pierres à
découvert, vêtu d’une armure et recouvert d’un tabar. Des soldats
défendaient l’entrée de la ville. Les rues étaient silencieuses, le calme
avant la tempête. L’atmosphère était lourde et pesante. Le seigneur
entendit tout à coup le tocsin sonner. Sa servante lui cria :
« Partez, ils arrivent, les hommes à cheval, ils vont tous nous tuer.
— Allez-vous mettre à l’abri vous aussi, lui hurla-t-il.»
A peine le temps de dire ces mots que les bruits des sabots et les cris
arrivaient jusqu’à ses oreilles. Ils avaient forcé l’entrée, le barrage avait
cédé. Les hommes étaient épuisés et la plupart décimés, ils manquaient
cruellement de vivre et d’eau. Il n’y voyait pas grand-chose, il faisait
sombre, mais les torches portées par les cavaliers illuminèrent le chemin.
Le seigneur se réfugia dans la bâtisse en pierre derrière lui, un château
rudimentaire, alors que ses yeux se posèrent sur la servante empêchant les
hommes d’avancer. Elle était courageuse, car elle savait parfaitement ce
qui l’attendait.
Subitement, une lame se planta dans son abdomen , elle se
recroquevilla et s'affala ventre contre terre. Elle s’était volontairement
interposée au milieu du chemin pour faire diversion et laisser à son maître
le temps de partir. Il courut jusqu’en haut de la tour mais les hommes
étaient à ses trousses, et le rattrapèrent. Il voyait ces seigneurs arborant une
croix rouge, des croisés probablement.
Tout à coup, je sentis des douleurs atroces dans le bas ventre, le
seigneur était assis dans la paille dans un endroit humide et sommaire,
dévasté avec l’impression que tout son corps se tordait de l’intérieur, son
estomac n’était qu’un brasier lancinant. Il savait qu’au dehors tout allait
être pris, il était spolié de la plus humiliante des façons, on le faisait
disparaître par le biais d’un poison qu’on lui avait servi. Cette servante, je
le sentais d’emblée, était ma mère actuelle pour qui je nourrissais un
étrange sentiment de dette.

17
Les steppes

Un saut dans le temps plus tard, j’évoluais maintenant dans une cité
de l’empire mongol, probablement vers le treizième siècle. Cette ville était
ceinte d’une muraille qui surplombait le paysage de steppes et de
montagnes au loin. J’étais là sur le bord, tenant mon bébé dans les bras. La
femme que j’étais venait de courir et de s’éloigner de la cohue de la ville,
et dans un geste désespéré, elle tentait une fuite qui lui paraissait être la
seule solution à ce moment donné. Elle défit ses mains autour de sa petite
fille enroulée dans un linge, qui lui glissa des doigts et chuta en contrebas.
Une horrible douleur lui brisait le cœur, ce qu’elle avait fait était atroce :
donner soi-même la mort à ce qu’elle avait de plus cher au monde. Elle
était son enfant et aurait dû la préserver, mais dans ce contexte la mort lui
paraissait être la plus douce des échappatoires. Elle allait en faire de
même : elle enjamba le parapet, mais au moment où elle passa la deuxième
jambe on la saisit.
« Arrête toi, le Khan veut te voir ! »
Son mari avait été mis au courant, sa garde était venue la ramener à
lui, son geste l’avait privé de sa progéniture. Une fois devant lui, la femme
prit de plein fouet sa main qui vint s’abattre sur son visage, et le choc la fit
reculer loin. Des gardes vinrent la relever et le Khan qui se trouvait en
arrière, leur ordonna de se mettre en ligne. Des archers commencèrent à
bander leurs arcs pour exécuter la concubine. Son regard était plein de
haine pour cet homme brutal et insensible. Au signal la salve de flèches fut
projetée, transpercée elle s’effondra, en son fort intérieur, elle pensait de
toutes ses forces : « Je viens te rejoindre mon enfant… ».
Mais pourquoi en arriver là ?
Elle était la concubine du Khan, c’est-à-dire le dirigeant, celui qui
commandait. Il possédait tout un harem de femmes, et elle avait été donnée
par sa famille dans le cadre d’une alliance. Cet homme était un chef de
guerre, sanguinaire et violent. Ses manières étaient abruptes et il disposait
des femmes comme il le souhaitait. Les viols étaient nombreux. La
concubine ne voulait pas de ça, alors elle lui tenait tête jusque dans ses
entrevues avec d’autres hommes, ce qui le mettait en colère.
Une fois, la femme avait expérimenté sa folie. Sa main était alors
posée sur une table pendant qu’elle exprimait à son époux son désaccord.
Soudain, elle sentit une vive douleur, c’était celle de la lame qu’il venait
de lui planter dans la main.
« Comment oses-tu m’interrompre et me tenir tête ? Tu me
déshonores devant tout le monde, ça t’apprendra. Femme retourne d’où tu
viens !

18
— J’ai des choses à dire, moi aussi, que de cruauté, tu ne fais que disposer des autres à
ta convenance. »
Elle retira sa main ensanglantée, cramoisie d’une colère intérieure.
Que pouvait-il écouter de toute façon du haut de son égo tout puissant ?
Puis quelque temps après, arriva un enfant à la suite d’un rapport
forcé. Elle ne pouvait pas se résigner à offrir à cet enfant la même vie que
la sienne. C’était une fille et elle allait être offerte au plus intéressant parti
pour être une concubine au milieu d’autres femmes objets. La jeune
concubine ne voulait déjà pas de cette vie pour elle, alors pour son enfant
il n’en était pas question. Tout était mieux que cette captivité. Bien que
traditionnelle et donc acceptée, elle n’en restait pas moins invivable et
intolérable pour elle. Alors elle fit l’impensable, le mal pour ce qu’elle
pensait être le bien. Si l’acte était atroce, elle ne sentait que sa souffrance.
Le Japon du moyen âge

L’instant d’après je planais au-dessus d’un terrain situé devant ce qui semblait être un
temple shintoiste[1]. Au sol gisaient des dizaines de corps pour certains sans tête, dont le mien.
Je me survolais, une jeune fille d’une douzaine d’années, réservée au culte. Le temple avait
été envahi. Les protecteurs n’étaient pas présents et l’armée d’un autre chef de clan avait
pénétré les terres et les avait tous décimés. Quel massacre, quel silence, il ne restait plus rien.
La sensation était curieuse, pleine de silence, de calme, de paix, pas de peur ni de douleur,
tout semblait distant : comme si j’entrevoyais le monde extérieur d’une lucarne à l’abri.
J’étais hors de mon corps, dans l’entre-deux du trépas.

La Grèce antique

Je fus projetée dans une autre vie, une autre époque, où, fille de bonne
famille, j’étais fiancée à une connaissance d’enfance, un militaire parti en
campagne. Ma famille demeurait dans une cité de la période antique mais
je n’arrivais pas à la situer. Baissant mon regard, j’examinai mes habits,
vêtue d’un drapé rouge orné de broderies en or. Mon image se reflétait
dans un miroir et je découvris alors mon visage, si ressemblant avec ce que
j’étais aujourd’hui, mes cheveux étaient couverts d’un voile agrémenté
d’une parure retombant sur le front. Je sentais le poids de ce diadème en or
ciselé alourdir ma tête. Malgré cette pesanteur, je maintenais ma nuque
droite, d’une dignité toute cérémoniale.
L’observation de la scène fut interrompue par l’arrivée d’envahisseurs
étrangers dans de grands navires. La demeure était située en amont d’une
falaise surplombant la mer, la femme que j’étais se trouvait face à une
flotte de bateaux escortant un vaisseau plus grand qui avait déjà accosté.
Ils avaient l’habitude de piller les richesses et d’enlever les femmes pour
les emmener dans leur pays. Le capitaine se dirigea à leur porte,

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certainement parce que la famille devait diriger ce coin de pays. Il fut
accueilli par des gardes qui le laissèrent entrer, peine perdue de se rebeller,
leur nombre était trop grand. Il ne voulait pas négocier, quand bien même
la famille lui proposa des richesses, ses pierres, ou des soieries précieuses.
Un de ses frères prit la parole :
« Prend tout ce que tu souhaites, l’or est à portée de tes mains, mais
ne détruit pas notre demeure, laisse nous vivre en paix, nous ne sommes
pas partisans de cette guerre qui frappe nos terres.
— A qui penses-tu parler, nous sommes ici maîtres, nous disposons des biens et des
femmes selon notre volonté. Ton or ne me convient pas, il est tout juste bon à jeter à la mer.
Je vais prendre cette femme derrière toi, elle sera un bon tribu, bien plus précieux que tes
richesses fanées. »
Rien ne lui suffisait, ces hommes ne s’encombraient pas de remords
ou de regrets, ni même d’une once d’empathie pour les peuples qu’ils
envahissaient. Ainsi, il fit de cette jeune femme une prise de guerre. Sa vue
se concentra alors sur sa mère en pleurs, et ses frères ne pouvant réagir.
L’homme était solidement accompagné de guerriers, il eut été vain de s’y
opposer. On conduisit donc cette jeune femme sur ce navire, mais ce rapt
était insupportable.
Privée de sa famille et de celui qu’elle chérissait, elle ne pouvait vivre.
Elle profita d’un instant d’inattention et se jeta du haut du pont dans la
mer. Elle n’y opposa aucune résistance, son corps s’enfonçait dans l’eau,
laissant place au silence. Le tarissement de son souffle signifiait sa liberté.
Le manque d’air se faisant sentir, quelques tentatives de respirer se
soldèrent par l’arrivée massive d’eau dans sa gorge et ses poumons.
Puis j’ouvris les yeux, comme lorsqu’on se réveille d’un cauchemar.
Devant mon lit se trouvait un miroir, rien d’anormal, mais une silhouette
évanescente, de celles qui s’aperçoivent du coin de l’œil, se dégageait.
C’était la voix. Je n’osais pas bouger, et je ne pouvais pas, une force me
maintenait sur mon lit. En état de sidération, j’étais devenue la simple
observatrice de ce moment invraisemblable.
« Tes mémoires te seront rendues au fil du temps, tu dois te réveiller,
te lever, et te rappeler, expliqua la voix. Tu ne sais pas où tu te trouves, la
réalité te semble absolue et tangible pour l’instant, mais il n’en est rien.
Vois et écoute ce qui viendra à toi. La communication est dépendante des
astres. Tu ne pourras plus nous entendre jusqu’à la prochaine fenêtre. »
La vision s’évanouit dans le silence de la nuit. Me trouvais-je donc
dans un lieu qui ne pouvait être joint que dans une configuration
spécifique ?L’idée me paraissait saugrenue mais après tout ce que je
venais de voir, mes repères commençaient à se fissurer grandement. L’état
de sidération dans lequel je me trouvais, s’estompa lentement. Les

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questions dansaient dans mon esprit.
Ce soir là, j’eus du mal à m’endormir, me répétant en boucle les
paroles de la voix.

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La réalité

Où me trouvais-je ? Dans ma chambre, dans une ville de la campagne


française. Ma mère Gladys, avait quitté la région bretonne une trentaine
d’années auparavant pour s’installer à Lyon, et avait connu mon père Jean
lors d’une soirée. Jean Pennrose devait être le seul Lyonnais de souche à
porter un nom à consonance anglaise. Lui même n’avait aucune notion de
cette langue, tout au plus savait-il que son nom lui avait été légué par une
lointaine ascendance des Cornouailles, ce que j’avais pu confirmer par
quelques recherches généalogiques. L’histoire de la famille était trouble,
une légende circulait sur ce patronyme porté depuis des générations ; une
aïeule infidèle ; des enfants illégitimes qui n’avaient eu d’autres choix que
d’endosser le nom de l’époux officiel disparu… La lumière ne serait
jamais faite sur ce mystère, mais la fierté de ce nom était bien présente.
Lyon était une grande ville, ésotérique et romantique, qui s’imposait à
cheval sur les rives du Rhône et de la Saône. Nourrie par son passé gallo-
romain, berceau du cinématographe des frères Lumière, la capitale de la
gastronomie française plaisait beaucoup à Gladys qui aimait flâner dans le
vieux quartier de Saint Jean. Les odeurs des restaurants bordant les petites
rues pavées recelaient de mystérieux passages appelés traboules. Gladys
éminente rêveuse éprise de romanesque, laissait alors à son imagination
tout le loisir de s’exprimer. Elle avait fait de ce nouveau lieu de vie son
foyer. Jean, quant-à lui, tailleur de pierre et baroudeur dans l’âme,
continuait à se déplacer pour réaliser ses œuvres.
Leur amour fut vite surpris au mois d’avril 1978 par la conception
d’un être qui allait chambouler leurs existences. Jean mit fin à ses
déplacements pour rester auprès de sa famille et Gladys se consacra au
pouponnage. Bercée par les étoiles, je naquis un soir de la veille de Noël.
Je demeurais fille naturelle jusqu’à l’officialisation de leur union un an
plus tard.
A l’âge de 15 ans, je perdis tragiquement mon père atteint d’une
maladie incurable. Mon monde en fut dévasté, tout s’écroulait d’un seul
coup. Personne ne s’était attendu à ce drame, la maladie l’avait emporté en
quelques mois. Jean était mon pilier, je lui vouais une admiration sans
borne et un amour dépassant les étoiles. La vie m’avait arraché un
membre, et mon monde sécure était devenu un lieu effrayant et solitaire.

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La jeunesse était révolue, l’innocence aussi, j’avais été brisée
irrémédiablement, tentant de trouver des repères là où je le pouvais.
Je ne guéris jamais de ce deuil, mais repris ma vie et continuai mes
allers retours entre petits boulots et études. J’étais devenue le pilier de la
maisonnée, la jeune fille immature avait du se transformer en femme
responsable, il n’y avait plus d’insouciance et le doux parfum de l’enfance
s’en était allé. Le deuil était cette brisure que j’essayais d’apaiser, là où
l’amour que je portais à mon père restait dans le creux de mes mains. A
qui l’adresser ? Avec qui le partager ? Il n’était plus là, brusquement je ne
pouvais plus me réfugier auprès de lui et il ne pouvait plus me réconforter.
Là où la douleur était, mon cerveau m’amenait à l’anesthésier, parfois
même à oublier. Mais les blessures affectives étaient des troubles
chroniques qui s’éteignaient et revenaient. Je me perdais alors dans mes
passions et mes centres d’intérêts en y plongeant totalement pour extraire
tout ce qui pouvait être compris et lu.
Depuis mes tendres années, je nourrissais une passion pour l’humain,
du moins son comportement et son évolution. Cela me fascinait. Comment
la vie se créait-elle ? Quelle était l’impulsion qui insufflait de la vie dans
l’inerte ? Comment les hominidés avaient-ils pu se développer à ce point si
brusquement sur l’échelle de l’évolution ?
A la fin de mon adolescence, lors d’un voyage à Paris, au Musée de
l’Homme, j’ avais croisé cette réplique du squelette de Lucy : notre soi-
disant « ancêtre » australopithèque. Durant cette rencontre toute
particulière j'avais beaucoup pleuré, comme si un enfant perdu revenait à
moi, la mémoire de cette femelle primitive me ramenait à la maison.
C’était une sensation violente et douce à la fois, le choc et l’apaisement
simultané. Là, seule dans ce musée, j’oubliais jusqu’à la présence des
autres visiteurs, et voyageais dans un temps dont je n’avais pas conscience.
Comprendre l’humain n’a jamais cessé d’être un moteur, sa psyché
m’interpellait, moi, la femme qui se sentait si différente. Je l’envisageais
comme un enfant trouvant un insecte inconnu, avec des étoiles dans les
yeux et un feu au cœur. Comment pouvait-il être sorti de l’animalité pour
arriver à l’être « civilisé » d’aujourd’hui ?
C’est ainsi que tout naturellement je me dirigeai vers des études de
psychologie. J’ avais bien songé à la paléoanthropologie, c’est à dire la
branche scientifique se chargeant d’étudier l’évolution humaine des
primates jusqu’à l’homme moderne, mais les études me semblaient trop
longues. J’étais une de ces personnes qui économisait ses énergies. Douée
d’une intelligence vive, je n’étais cependant pas très assidue. Des années
d’études me paraissaient démesurées, impossibles à tenir. La philosophie

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ne posait que des questions et ne donnaient pas de réponses, or c’était la
condition de mon investissement. Par nécessité je dus travailler auprès de
personnes souffrant de troubles du développement. C’est tout
naturellement qu’une carrière se profila devant moi.
Mon diplôme en poche, je travaillais de ci de là. Mais en moi
grandissait la sensation limitante de ces réponses tant voulues. L’homme
n’était-il qu’une boite noire faites de réactions aux stimulis et à son
environnement ? Pouvait-on résumer l’être humain à une machine
biologique prévisible ? Tout ça me semblait si cloisonné et réducteur.
Quoiqu’il en soit, je n’exerçai pas longtemps, car j’avais rencontré sur
un site internet l’amour de ma vie. Enfin c’est ce que je croyais. Adrien
était un jeune homme bien sous tout rapport, étudiant en médecine, de
bonne famille, et avenant. Il habitait alors à Paris. Les chassés croisés et
les visites rythmaient notre quotidien. Le train nous rapprochait pour un
moment, toujours trop court, passionné et éphémère. A la fin de ses études
il était prévu qu’Adrien et moi emménagions ensemble, mais c’était sans
compter sur un événement qui fit sortir le loup de la bergerie.
Le 6 juillet, après trois ans de relation sans nuages, j’appelai Adrien
afin de lui faire part d’une nouvelle. Mon cœur battait à s’en rompre, et je
ne savais pas comment mon fiancé allait réagir. La sonnerie, l’attente du
« allo » se faisait pressante. Puis la voix d’Adrien se fit entendre :
« Bonjour mon cœur, comment vas-tu ?
— Ça va Adrien, et toi ? Écoute, je dois te parler de quelque chose.
C’est important. Je ne sais pas comment te le dire… »
Hésitante, je me lançai en un jet.
« Il y a un mois quand je suis venue te voir… euh non... enfin…» Je
me ravisai et je me dis qu’il fallait aller droit au but. « Adrien, je suis
enceinte. »
Puis le silence tomba, la réaction d’Adrien se faisait attendre et ne
venait pas. Le silence parlait.
« Adrien ? Tu es toujours là ? Mais dis quelque chose !
— Je ne suis pas prêt à devenir père, je n’ai pas fini mes études. Je ne
veux pas et ne peux pas avoir d’enfant maintenant. Est-ce que tu
pourrais… avorter ? »
Je m’attendais bien sur à des réactions de surprise, mais pas à ça. Je
reçus un coup de tonnerre dans la poitrine et raccrochai d’un coup sec.
Subitement, se dessinait un futur incertain, que devais-je faire ? La
décision fut longue à prendre. Nous reprîmes contact, mais Adrien ne
souhaitait toujours pas revenir sur sa position, me laissant alors entre deux
choix : Adrien ou mon bébé.

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La maternité était une notion douloureuse. Quelques années
auparavant, dans une sordide relation, j’avais porté la vie. Mais cet homme
était violent, et je savais qu’en gardant le fruit de notre dramatique
rapprochement, je ne pourrais plus jamais m’en sortir. Il était inacceptable
d’ être sa prisonnière à vie, et je ne voulais pas offrir une vie à un enfant
qui ne serait pas paisible ou aimante. Je pris la décision la plus redoutable
qui fut : celle de me séparer de cet être à naître.
Chacun pourrait penser qu’il n’y a pas de lien affectif, ni d’enjeu en
tout début de grossesse, mais lorsqu’une mère porte une vie en son ventre,
qu’elle en soit à ses premiers stades ou pas, cela reste son enfant. Ce fut un
déchirement, et une culpabilité qui m’envahit pour le restant de mes jours.
J’avais tué mon propre sang et me considérais comme son bourreau, même
si au fond de moi une petite voix me disait que ce fut le choix le plus sain
possible.
J’avais à cette époque 29 ans, et me sentais capable d’élever un
enfant. Ce drame laissait une empreinte encore brûlante et je ne voulais
pas le revivre. Il était hors de question de céder au chantage, et un homme
qui ose proposer ce genre de chose et tente de manipuler celle qu’il est
censé aimer, n’est pas aimant. Adrien n’était plus l’amour de ma vie, il
n’était qu’une chimère évanouie dans l’immensité de l’espace. Je me
retrouvais seule avec le germe de la vie en moi. De relations chaotiques en
relations chaotiques, je pénétrais le monde des parents célibataires et
accueillais Victoria dans ma vie. Elle était la Victoire, ma victoire, l’être
qui me rendait plus forte et capable de tout affronter.
Ceci était la réalité que j’explorais, dans un monde banal, où chacun
essayait de survivre comme il le pouvait. Les richesses étaient présentes,
mais la pauvreté de l’être l’était bien encore plus. L’humanité était
nombreuse mais tous se sentaient seuls et isolés. J’évoluais parmi cette
fourmilière, changeant d’emploi et tentant de survivre. Force était de
constater que l’être humain en était encore à gagner « sa vie » qui devait
être acquise depuis le jour où les prédateurs ne nous coururent plus dessus.
Néanmoins, les prédateurs portaient le nom de « travail, argent, société »,
il n’était toujours pas capable à cette heure, d’assurer la dignité et la
sécurité de tout un chacun. Non, il se pliait à un modèle qui lui accordait le
droit d’exister à condition d’être utile. La valeur travail était en ce sens la
première pourvoyeuse de valeur d’un individu. Travail : mot qui avait
remplacé dans notre vie l’esclavage, issu du mot « tripalium » instrument
de torture destiné à mobiliser les bêtes de somme. Il n’y a que les mots qui
changeaient, pas ce qui était sous-tendu. Celui qui ne pouvait pas œuvrer
pour la société, devenait contrôlé, exclu et jugé par les autres.

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L’homme de tous les jours devait faire des efforts incommensurables
pour assurer son train de vie, les autres devaient suivre la même voie !
Quelle générosité ! La mentalité non plus n’avait pas changé et pourtant il
avait les moyens d’assurer sa subsistance avec toutes les avancées
technologiques et la robotisation. Malheureusement, la loi de la jungle était
la plus forte.
Il y avait des terres pour confier à chacun, un lieu où s’établir et
cultiver sa nourriture. Il y avait assez d’argent mis dans les aides qui ne
résolvaient rien pour construire sur ces lopins de terre une habitation. Cela
supposait que la volonté étatique et mondiale, fut celle de l’indépendance
des individus. Mais les profits, les intérêts des uns et des autres, affiliés à
la volonté de contrôle social ne le permettaient pas.
Un être soumis à une dépendance était bien moins à craindre qu’un être
libre : la liberté rendait dangereux. Il était effrayant de voir à quel point
lorsque vous sortiez du système on vous menaçait de vous couper toute
aide. Saint système qui aimait voir rentrer ses ouailles mais n’aimait pas
les voir en sortir. La finance et l’argent : nouvelle arme létale qui s’était
substituée au meurtre physique par le meurtre psychique et social.
La réalité n’avait rien de magique ou de sensationnel, du moins
jusqu’à cet évènement. Elle me semblait plutôt cruelle. Pour la première
fois, je remis en doute, non pas l’existence d’un autre possible car je le
savais au plus profond de mon âme, mais d’un espoir de le vivre.
Revoir ces bouts de vies, donnait du sens à mon présent, comme un
goût de déjà-vu. L’enfant que j’avais laissé partir pour lui éviter une vie de
souffrance et de servitude, la responsabilité que j’ avais pu avoir sur mon
peuple, mes angoisses lorsque je mettais la tête sous l’eau. Tout devenait
clair, tout était vécu.
Chaque souvenir se reliait à des personnes qui m’entouraient ou que
je rencontrais, comme une reconnaissance de ces âmes qui m’avaient jadis
accompagnées. A chaque étape de ces retrouvailles, l’émotion qui
m’emplissait et ressortait venait donner un sens à mes impressions de déjà-
vu, de déjà connu, à ces rejets parfois inexplicables de lieux ou d’époques.
Je n’aimais pas le Japon et tout ce qui s’y rattachait, mes réactions
avaient toujours été très fortes, la nourriture japonaise me donnait la
nausée et une douleur de gorge lancinante. Aucune explication, aucune
autre cause connue ne mettait de lumière sur mes ressentis. A partir de ces
visions tout s’éclairait. La petite fille que j’avais été en avait été
traumatisée. Je me voyais hors de mon corps, entre deux mondes, ce
moment que tout être humain appréhendait difficilement, avec peur, dans
une angoisse innée, et qui pour ma personne s’était changé en un état de

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paix inimitable. C’était le début d’une percée vers le voyage de l’âme,
mais aussi un éclairage sur le processus d’incarnation, sur les liens forts
noués avec d’autres âmes et les comportements qui en découlaient dans
l’ici et maintenant.
Par la suite, je retrouvai au hasard de ses rencontres, la grande sœur
de la petite fille shinto. Béatrice était une jeune femme du même âge que
moi, une grande et fine plante. Elle aussi se souvenait de ses passés, et cela
me réconfortait de découvrir des personnes qui pouvaient me parler de ces
autres vies sans jamais s’être concertées, c’était une manière de me dire
que je n’étais pas folle, que ce moment avec la voix, n’était pas pur délire.
Celle-ci m’apprit sa douleur lorsqu’elle eut vent de ce massacre. Elle
n’était pas arrivée à temps, elle ne vit alors que des corps jonchés sur le sol
tout en la cherchant désespérément. Puis s’arrêtant sur ma dépouille, elle la
dégagea des décombres, dévastée. Cette rencontre fut émouvante au
possible : les sentiments présents jadis ne s’effaçaient pas, quand bien
même ils étaient enfouis une éternité, ils jaillissaient lorsque le souvenir
était réactivé.
J’avais aussi retrouvé ce navigateur qui m’avait enlevée en Grèce, et
où rien n’était possible encore dans cette vie. Il était toujours marin, mais
cette fois-ci d’un pays nordique. Nous avions les mêmes images en tête, et
cette relation fut une pacification. Une page se tournait doucement, sans
heurt, sans violence ni drame cette fois-ci. Les scénarios avaient le don de
rester parfois étrangement similaires. Ceux-là étaient brefs mais intenses.

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La Loi

Au fil du temps... la voix avait raison. Les parcours de vie revenaient


sans que je ne les provoque. Il se passait de grandes périodes sans
rebondissements notoires. Puis venaient d’autres souvenirs, toujours le
soir, avant de s’endormir. Ceux-là étaient de plus en plus détaillés, plus
émouvants. Ces vies là étaient de plus en plus lointaines, mais à la fois de
plus en proche de mon centre. Elle faisaient partie de moi et impactaient
mon présent, ma manière d’être, bien plus profondément que les flashs
subits du début. Je m’identifiais alors plus pleinement aux échos de ma
personnalité. Six mois après le début de mes aventures paranormales,
j’entamais un autre voyage dans un lieu étonnant, là où le soleil brillait
fort.
Dans une région assez aride, faite de chemins sablonneux et de
rocailles, là où se mêlaient le bleu du ciel et les cimes des cyprès,
j’incorporai une personne prostrée sur le sol. Le paysage ressemblait à ce
qu’on pourrait trouver aujourd’hui en Palestine, du côté de l’Italie ou du
sud de la France. Les sonorités qui me venaient étaient teintées d’hébreu,
et j’ entendais mon prénom : Shany, l’écarlate.
Mes yeux parcourant ce nouvel environnement, je vis tout autour de
moi des personnes habillées simplement, portant des robes de lin salies par
la poussière. Les femmes quant-à elles arboraient un voile sur leurs
cheveux. Les cris jaillissants de mes accusateurs ordonnaient de me
frapper, ils étaient tous comme enragés à s’acharner sur mon être. Je savais
à cet instant intuitivement ce qui m’était reproché : ils me jugeaient sur la
tenue de ma vie, sur ce qui ne devait pas être fait, sur la façon de me
conduire. J’étais une honte, la « kalam » en hébreu. Ce mot revenait encore
et encore : j’étais devenue l’objet de honte, celle qui avait humilié la
famille et le village par ma façon d’aimer et de me comporter. Une femme
ne parlait pas à tort et à travers à cette époque, ne remettait pas les autres
en place, et surtout ne devait pas défier les hommes. Cette liberté chérie
qui était mienne n’était en rien dans les coutumes du moment, mais
j’exécrais le joug de ma communauté.
Je me tenais dans les lieux publics et me réunissais avec d’autres amis.
Nous nous asseyions en rond et passions des heures ensemble à la tombée
du soir à discuter du sens de la vie. Nous nous permettions d’évoquer les

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questionnements en marge de cette société très normée, des interrogations
qui ne pouvaient être adressées en public. Je me dressais contre la loi
mosaïque tenue de main de fer ; une femme s’érigeant en prêtresse
enseignante là où les hommes avaient toute puissance, était un blasphème.
Malheureusement, la petite ville était sujette à la promiscuité, rien ne
demeurait longtemps secret, ils m’avaient ainsi fait payer mon affront et je
ne devais plus être vue.
Une autre vision me gagna, montée sur un promontoire pour parler,
pour enfin dire à voix haute ce que bien nombreux pensaient tout bas, on
me fit perdre l’équilibre. Les prêtres étaient intervenus pour me faire
vaciller, ne parvenant pas à identifier l’auteur de l’acte, j’avais bien senti
des mains vigoureuses me déséquilibrer. Je chutai de tout mon poids vers
l’avant, mes membres endoloris à terre. C’est ainsi que je me retrouvai
avec du sable brûlant dans la bouche et la haine des conspirateurs
m’entourant. Je pouvais sentir la douleur de mon corps et les pierres reçues
en pluie incessante. J’essayais tant bien que mal de protéger mon visage,
mais chaque coup était une douleur atroce et ininterrompue. Puis vinrent
s’abattre les coups de bâtons.
Résignée devant tant d’acharnement, je ne voyais que la poussière
mêlée à mon sang : le corps finit par s’anesthésier dans les moments de
grandes souffrances. Impassible, je supportais tous ces coups sans aucun
moyen de m’en dégager. Dans un dernier regain d’énergie, mes yeux se
levèrent pour essayer d’apercevoir un visage ami. Les yeux de ma sœur
prenaient tout l’espace : des yeux bleus si clairs contrastant avec le hâle de
sa peau qui me fixaient sidérés. Je m’accrochais avec force à ce regard en
l’implorant d’agir, mais elle ne bougeait pas. Qu’aurait-elle pu faire seule
contre tous ces hommes ? Rien, bien évidemment, j’essuyai le déferlement
de haine et m’affalai un peu plus à chaque seconde jusqu’à la perte de
connaissance.
Je sautai d’une vision à une autre comme une funambule changerait
de fil et fit un arrêt sur un lieu empli d’une foule très dense. J’étais
toujours Shany, mais à un autre instant, dans un autre lieu. Je suivais une
femme dans un marché qui fourmillait de villageois. Les odeurs des épices
venaient me chatouiller le nez et les couleurs chatoyantes ravissaient mes
yeux. L’ancienne (le surnom que Shany lui donnait), était plus petite que
moi. Sa peau était foncée, ses cheveux noirs comme le geai étaient parés
d’un voile blanc flanqué de rayures mordorées descendant jusqu’au creux
de ses reins. Elle ressemblait aux femmes de Babylone, mais sa beauté
s’était tannée face aux vicissitudes de la vie. Son existence ne l’avait pas
épargnée mais elle restait digne, le regard profond, un de ceux qui inspirait

29
immédiatement le respect.
Je suivais cette femme, la plus âgée menait, c’était une question
d’ancienneté. Nous arrivâmes toutes deux dans une maison faite de pierre
ocre. C’était une demeure assez basse parée en son centre d’une petite
porte en bois. Ce n’était pas une pauvre habitation, elle faisait partie d’une
vaste propriété, et cette famille était aisée. J’étais comme chez moi et
l’Ancienne était comme ma mère. En fait, l’Ancienne était la mère de mon
concubin Yasir.
Il attendait sa génitrice, et lorsqu’elle l’eut rejoint ils se dirigèrent
ensemble vers le puits de pierre qui se situait au centre de la propriété. Ils
se posèrent là dans une attitude grave. Un autre jeune homme vint à leur
rencontre. Trop éloignée, je n’entendis pas leurs paroles, mais je savais de
quoi il retournait. Une colère intense montait en moi car je n’avais pas
mon mot à dire. Il se préparait à faire une énorme bêtise et malgré mes
vives protestations j’allais le perdre : il avait endossé le rôle du coupable,
me préservant des animosités, et malgré mes supplications au renoncement
je ne parvenais pas à le faire changer d’avis. Connaissant l’idéalisme de
mon conjoint, je n’avais, de toute manière, que peu d’espoir. Lui aussi
exposait haut et fort ce qui ne plaisait pas, et toute dénonciation était
dangereuse. J’étais passée sous le feu des projectiles, mais cela ne suffisait
pas, les hautes instances voulaient ma mort.
Yasir, lui aussi, avait cette facilité à parler et à dire haut ce qu’il
pensait contrairement aux autres si respectueux et effacés devant les
autorités religieuses de l’époque. Il y avait un conseil de grands prêtres qui
ordonnait la Loi, instruisant chacun de faire comme il était admissible de
faire, et ceci malgré leur mauvaise foi apparente. Ces mêmes êtres qui
n’hésitaient pas à éliminer tout empêcheur de tourner en rond. Les deux
amants que nous étions, se ressemblaient dans leur faculté à vouloir aller
contre le courant ; le pré-établi ; à percer l’apparence pour remuer le
bourbier qui se situait derrière. Nous étions liés par l’esprit, le cœur et le
corps.
Le regard de Shany se promenait à cet instant dans une chambre
finement décorée de la maison. La pièce éclairée d’une bougie, j’étais
étendue sur une couche, et ne visualisais que mes jambes irisées d’or par la
lueur. Ma peau était halée, beaucoup plus que la population locale, ainsi je
me sentais différente, rapportée, un peu étrangère parmi ce peuple plus
clair. Mon regard se porta sur mon compagnon qui me rejoignit dans le
silence si intense de nos deux cœurs à l’unisson.
Ce moment de douceur pris fin, l’instant d’après j’étais toujours
Shany, mais la voluptuosité avait laissé place à la détresse. Eplorée, à terre,

30
ma tunique bleue traînait dans la saleté. Devant moi se trouvait un chemin
où se tenaient d’un côté et de l’autre des personnes venant assister à une
scène barbare. Un homme était emmené sur ce chemin, traîné par la garde
pour être mis en geôle : mon conjoint. Ma poitrine se déchirait, je l’aimais
viscéralement et des étrangers arrachaient un bout de mon être. Mon
impuissance s’exprimait par mes hurlements, les bras levés vers le ciel je
criai :
« Adonaï Adonaï !, Seigneur, fait quelque chose ! Très-Haut, agis et
libère-le, aide-moi, aide-nous ! »
Mais rien ne vint, la clameur de la foule persista, et aucun événement
ne s’interposa au funeste destin que j’ imaginai.
La nuit venue, je me trouvai devant un bâtiment imposant orné de
deux colonnes qui enserraient la monumentale porte de bois centrale. Il
semblait posé là au milieu du désert, adossé à un palmier ; les torches
luisantes dispersaient les ténèbres de la nuit ; de l’intérieur parvenait des
sons : il se tenait un concile. Je ne pouvais pas entrer, mes membres étaient
comme paralysés, pourtant je voulais tant le rejoindre mais il m’avait
prévenue, sachant très bien ce qu’il adviendrait :
« Ne viens pas, reste ou tu es, dit Yasir.
— Comment veux tu que je t’oublie déjà ? Me demandes-tu d’ignorer
la fortune qui t’es faite ?
— Tu n’y pourras rien, et tu en as conscience. Pourquoi t’infligerais-
tu ce spectacle désolant en ce lieu de traîtres. Ils pourraient te prendre toi
aussi, et ça je ne le veux pas. Réunis tes affaires, parle à ma mère et
emmène-la avec toi.
— Mais dans quel lieu veux-tu que je me rende ? lançai-je, les larmes
aux yeux.
— Laisse le destin faire, il sait mieux que tout homme. »
Il m’avait alors embrassée d’une tendresse et d’une douceur infinie.
C’était un adieu, le plus déchirant qui soit. Je n’avais aucune idée de la
suite, de son départ, et je ne voulais pas y penser, pas tout de suite. Ce soir
là, devant ce grand bâtiment, mes pieds étaient scellés, je le laissai être
jugé, et ne pouvait rien faire.
La clameur laissa alors la place à une petite colline ceinte par le
silence. Le regard de ma belle-mère se portait vers un poteau de bois : un
corps y était pendu. Je ne pouvais pas voir le visage : pas de tête. La scène
semblait surréaliste : il n’y avait que lourdeur autour de nous et pas âme
qui vive, je regardai l’Ancienne pleurer en silence. Aucun mot ne put sortir
de ma bouche, j’étais pétrifiée ; une sensation ne me quittait pas : j’aurais
du être à sa place. Yasir avait pris la responsabilité de mes actes, et s’était

31
sacrifié pour me laisser la vie sauve.
La vision se termina ici, comme un glas. Etait-il décapité, ou bien la
vision était-elle si insoutenable que je ne pouvais pas le regarder ? Ce
dernier moment restait flou, suspendu dans le temps. C’était une
incarnation soumise à la Loi implacable, au regard des autres, qui avait des
conséquences dans mon existence actuelle. Cette impression
d’acharnement et de peur de la mort ne m’avait pas quittée jusqu’à
l’apparition des souvenirs, dès lors je fus soulagée et libérée.
Les nœuds énergétiques causés par les drames d’autres vies en étaient
la cause, les remonter aidait et libérait les phobies inexplicables. J’avais
toujours eu cette impossibilité de parler par crainte d’être jugée, avec en
arrière fond une angoisse de la mort comme un couperet : se faire petite,
toujours plus, pour ne pas se faire remarquer, pour ne pas subir les foudres
des uns et des autres, quand j’ avais la fâcheuse tendance à révéler une
vérité qui n’était pas bonne à dire et qui dérangeait.
Trois ans après ce retour mémoriel je partis en voyage au bord de la
méditerranée entre Gruissan et Narbonne-Plage, javais besoin de me
couper du quotidien et la mer était une bonne solution. Seule avec
Victoria, alors âgée de 6 ans, je pris ma voiture et fonçai dans le Sud. Sur
la plage, ma fille s’amusait à faire des pâtés de sable et à tapoter l’eau
frémissante avec ses pieds. Je m’émerveillais de voir des étoiles dans ses
yeux. Regardant les vagues s’abattre par la force du vent, je me mis à
regarder au loin, puis sur le côté est de la plage. Je ne pouvais cesser de
fixer cet endroit.
Une image s’imposa comme un calque, là où rien n’était présent, un
muret se dressait : une petite digue et au bout ce qui ressemblait à un phare
minuscule. On y engrangeait des provisions. Ces constructions n’étaient
pas là, mais le passé se juxtaposait au présent. Je réincorporai Shany une
seconde fois : la même que dans les péripéties précédentes, seule et
abandonnée. Cette sensation de tristesse qui m’envahit fut insupportable et
lourde, je n’avais plus personne, et je me sentais échouée sur cette plage ;
perdue avec ma fille je devais avancer. Dans mon exil, j’allais chercher de
l’aide au plus vite et c’est pour cette raison que j’avais atterri sur ce bout
de terre. Lorsque Yasir m’ avait recommandé de partir, je ne savais pas où
aller, puis m’était venue une idée. Issue d’une famille noble, j’avais une
connaissance de haut rang, une femme romaine, vers qui me réfugier. Elle
vivait dans un pays conquit par les romains, qui se nommait Gallia et se
révélait être un asile sûr. La vision ne donnait pas le nom de la Romaine,
mais je la connaissais de son pays. Elle avait suffisamment d’influence
pour me tirer de cette situation d’errance. L’Ancienne n’était pas là, elle

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n’avait pas pu venir, je ne la reverrai plus. Peut-être était-elle décédée ?
Cette destination était la lumière au bout de ce tunnel infâme qu’était ma
vie totalement mise à terre.
Je repris à demi-conscience de ma rêverie, et jetai un coup d’œil à ma
montre, l’heure avançait, je pris alors ma voiture, n’étant pas du coin, je
conduisis au hasard, mon GPS ayant fait mine de ne plus fonctionner.
Parallèlement, toujours dans un état de conscience modifié, je me voyais
faire ce trajet à pied, dans le massif de la clape, rocaille blanche calcaire
mêlée de garrigue et de pins. Je suivis la route, en ayant ces images et
arrivai dans la ville de Narbonne. Je garai alors mon véhicule dans un
parking, ma petite fille à l’arrière bercée par la route s’était endormie. La
mère que j’étais embrassa tendrement Victoria pour la réveiller, je devais
poursuivre ce chemin coûte que coûte.
Nous empruntâmes la passerelle des barques et nous nous dirigeâmes
à gauche jusqu’à ce que nous cessions la marche. En y regardant de plus
près, je me rendis compte de la présence d’une voie romaine bien
conservée : la voie Domitia, première route gallo-romaine reliant l’Italie et
l’Espagne. Puis nous continuâmes jusqu’à deux tours, celles de l’ancien
palais des archevêques, la tour Saint-Martial, et de la Madeleine.
J’avais atteint mon but, je pouvais enfin souffler, et ressentis un grand
soulagement, aussi fort que l’assoiffé devant une oasis. Narbonne était
cette oasis tant attendue, le sésame d’une nouvelle vie, protégée et en paix.
Cependant, Shany emportait avec elle sa tristesse et ses pertes et elle ne
pourrait jamais s’en défaire. Je compris alors que c’était à Narbonne,
colonie romaine, que se trouvait l’amie de Shany. Le port de Narbonne
était dans l’antiquité le deuxième port romain de l’occident après Ostie, le
port de Rome. Narbonne étant une colonie romaine, la personne que Shany
cherchait devait en faire partie.
Cependant, Narbonne ne fut pas la seule ville qui m’interpellait,
Carcassonne aussi. Cette région dans laquelle je revins à plusieurs reprises,
a été dans d’autres existences mon lieu de vie. J’avais la sensation en y
venant pour la première fois que je n’en étais jamais partie. C’était comme
revenir dans une maison d’enfance que l’on a du abandonner à d’autres
propriétaires. Je me sentais chez moi, dans une atmosphère mêlée de
nostalgie, de familiarité et à la fois d’étrangeté face aux nouveaux
occupants qui avaient pris place. Les larmes montaient et les douleurs
aussi. L’émotion de la reconnaissance frappaient en plein cœur.
Je ne saisissais pas quel lien pouvaient avoir Narbonne et
Carcassonne avec le peuple hébreu, mais il y en avait un.
Étant très cartésienne de nature, je doutais, et cela m’obligeait à me

33
confronter à l’épreuve de la réalité de mes visions. Quand bien même je ne
trouvais aucune preuve factuelle de ce que j’avançais, surtout lorsque des
milliers d’années s’étaient écoulées, il demeurait des indices qui me
donnaient à penser que je n’affabulais pas.
L’archétype de Marie Madeleine revenait souvent dans mes
synchronicités. Une voie à comprendre pour comprendre la mienne. Cette
vie passée à vivre dans une communauté juive, écartée et jugée par sa
famille, jusqu’à s’exiler pour cause de choix amoureux et relationnels qui
ne plaisaient pas, je l’avais connue dans cette vie-ci aussi, tout comme la
sainte. Une histoire qui avait du se répéter bien des fois dans toutes les
contrées.
Ma famille paternelle, m’avait reniée et abandonnée, je n’étais pas
assez bien, pas comme ils l’attendaient, essayant de me faire marcher au
bâton ou à la carotte. Une famille à qui je donnais le change, jusqu’au jour
où mes choix amoureux m’ont propulsée au rang de paria. Je me
souviendrais toujours de cette phrase : « Tu as souillé et déshonoré la
famille ». On m’avait fait payer la volonté de garder un ami qui ne
convenait pas de par ses origines. Je fus contrainte de couper tout contact,
traitée comme une moins que rien. Je n’eus pas le droit cette fois-ci à la
lapidation. Heureusement que le monde avançait !
Le rejet des autres n'était pas chose évidente. La bataille qui grondait
en moi questionnait le gagnant : le moi intérieur ou extérieur ? Je me
sentais telle une tour en Légo qui menaçait de s’écrouler malgré les
tentatives de consolidation. Alors j’abandonnai cette partie qui voulait
juste que les autres me regardent comme quelqu'un d'existant. Mort de soi,
mort de légo/l'égo. L'humiliation, le rejet, l'abandon, étaient des blessures
qui tuaient mon âme. Comment en étais-je ressortie ? La grotte ou la
lumière ? J’avais choisi la lumière.
C’était le cycle des incarnations, la trame restait la même. Savoir être
soi quand personne ne nous aimait pour nous-même. Quel défi le rejet ! Le
face à face avec la vérité : quand l’être hurle de dire ce qui se passe
vraiment mais que tout le monde cherche à l’étouffer. Je ne récoltais
qu’humiliation et chaos. Ce moi qui voulait être libre et ne pas subir,
j’allais comprendre avec la vision suivante d’où cela provenait.
Après cette incarnation dans la communauté hébraïque où Shany
perdit ceux qu’elle aimait et d’où elle avait dû s’enfuir pour une parole de
trop et un mode de vie décalé, je découvrais une vie de soumission au culte
encore plus ancienne : le culte, ce fil qui semblait relier mes expériences.

34
Le Culte

Il y a bien longtemps, probablement en Mésopotamie (ce qui


correspondait aujourd’hui à l’Irak), sur une terre dorée, dont le sable n’en
finissait plus de briller sous les rayons ardents et mortifères du soleil, se
trouvait un fleuve unique oasis de fraîcheur. Je me voyais là, dans ce
paysage, en jeune femme vêtue d’une robe blanche salie; mes pieds
dénudés découvraient une peau mate; sur mes épaules tombaient de
grosses boucles noires. Mon prénom vint se murmurer à moi : Pan-zu,
l’arc de la sagesse.
J'étais une servante du temple. Le culte officiait dans une pyramide en
terrasse dont le sommet avait été coupé. Il faisait si chaud. Mon alter-ego
décida d’emprunter la rampe d’accès posée sur ce désert. Sur le fronton se
dessinaient des symboles : un serpent et un cercle orné de rayons. Un
soleil, en tout cas une étoile. Quel spectacle magique de se sentir propulsée
dans une époque perdue au fond des âges d’un environnement hostile et si
inhabituel à la fois.
J’avançai alors jusqu’à un autel pour parfaire le rituel qui devait être
effectué. Je me mis à genou et saisis une écuelle dorée dans laquelle je
versai de l’eau et de l’huile.
Lorsque le dieu vénéré venait ici, il devait pouvoir se nourrir, et les
servantes avaient intérêt à veiller à la bonne conduite du rituel pour de ne
pas le froisser.
Le grand prêtre s’avança vers moi :
« C’est l’heure du repas du Dieu.
— Je m’exécute, répondis-je doucement. »
Ce repas était constitué de sacrifices. Non loin du temple, il y avait
des charniers, des corps amoncelés, des tout petits corps : des enfants. Je
n’eus d’autres choix que de servir, ma famille en paierait le prix dans le
cas contraire. Ce n’était pas la chair que consommaient ces dieux, mais
l’énergie générée par la peur, la souffrance de masse. Ils avaient la
capacité de se gorger de ce flux pour en retirer du pouvoir et de la vitalité.
Mais l’horreur me saisissant jour après jour, je ne pus continuer à
acquiescer cette sinistre pratique. Ce dieu si différent des humains, qui
dominait des castes entières de prêtres choisies de génération en génération
et qui venaient lui offrir ses semblables, sacrifiait la notion même de vie

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sans aucune question ni rébellion.
L’innocence soumise à l’appétit d’un monstre m’était insupportable, à
tel point que je m’évadai. Je courus aussi loin que je le pus, et arrivai
jusqu’au campement où vivait ma famille, dans une tente faite d’un toit de
peau et de quatre piliers en bois : ils étaient nomades.
Je vis mes sœurs, et mon frère Azrim , si petit, si dur déjà, enfant du
désert à la bouille salie et pleine de fierté dès le plus jeune âge. Les
femmes préparaient le repas. Chaque famille devait consacrer son aînée au
temple, ce fut moi: Pan-zu. Je ne vivais plus avec eux depuis quelques
temps, mais dans ma panique, ma seule pensée fut pour mes proches.
Soudain ma sœur tourna la tête, me fixa puis cria plusieurs fois :
« Sou Ra. ! Sou Ra !! »
Ces mots sonnaient en moi comme « pars vite », ce qu’ils signifiaient
grossièrement en sumérien. Le danger était là, il m’avait rattrapé, les
gardes étaient à mes trousses. J’essayais tant bien que mal de courir, mais
ils me rejoignaient avec leurs lances et leurs pagnes de peaux, ils
m’encerclèrent et me saisirent. Je dévisageai ma famille une dernière fois.
Qu’avais-je fait ? Ils en pâtiraient, c’était certain.
De retour au temple, mes bras me faisaient mal, meurtris par les
mains de la garde. Ils me forcèrent à me mettre à genou, j’étais si fatiguée
que mes geôliers me maîtrisèrent facilement. Puis vint devant moi un autre
grand prêtre. Celui-là était différent, il portait une coiffe très haute , un
masque occultant son visage. J’imaginais déjà la fin qui m’était réservée.
Soudain, l’impensable se produisit, je n’avais jamais vu ça, la tête de ce
grand prêtre se mit à se transformer, à grandir et devint énorme jusqu’à
montrer l’apparence d’un reptile, une tête serpentesque digne du plus
dangereux des cobras. Il me fixait glacialement, et son regard hypnotique
me transperçait. En une fraction de seconde, je me sentis étouffer, serrée
de part et d’autre, tout devint noir, si noir. Ce fut la fin de cette
incarnation.
Ces images étaient étranges, des mots clairs et d’autres obscurs, des
images qui défilaient comme le ferait un film. Et toutes ces émotions, cette
douleur, cette peur qui submergeait l’être pendant ce voyage de retour.
Que venait faire cette vision d’horreur, ces enfants, ce prêtre qui prenait la
forme d’un serpent ? Avais-je perdu la raison ? Avais-je atteint le point de
non-retour ?
Non. J’allais dorénavant vivre des itérations de ce type, ces vies
n’étaient pas nées de mon imagination, elles étaient mon passé, en
imaginant que le temps fut linéaire. Mais peu importe, les humains le
comprenaient ainsi. Mes visions devenaient de plus en plus fortes,

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animées, vivantes, elles remontaient le temps de la mort à la naissance. Un
compte à rebours était lancé. Un compte à rebours en forme de gouttes qui
égrenaient mon quotidien. La voix l’avait dit, je ne doutais plus de la voix.
Ce fil me faisait traverser les âges et les situations pour comprendre
mon origine : de la servitude ; de la prêtrise et du sacrifice, j’avais vécu ce
rapport à la soumission de bien des manières, autant de jalons parcourus
pour en venir à ce que j’étais aujourd’hui.
Cette vie de servante reliée au culte résonnait tant en moi, mon
parcours avait toujours été entouré involontairement de notions religieuses
dans cette vie-là. Issue d’une famille agnostique, la confrontation à ce
milieu était peu probable. Et pourtant…cela n’aurait de cesse de me suivre
de l’école au travail en passant par mes lieux de vies, qui pour l’un d’entre
eux était un ancien couvent franciscain, les précédents se situant à
proximité d’églises. Il n’y avait que des références au Sacré-Cœur et à
Sainte-Marie dans tous ces lieux, un enchaînement que j’ avais jusqu’alors
attribué au hasard. Il était vrai que ces coïncidences étaient curieuses mais
compréhensibles par ce passif et ce qui allait suivre.
Cette vie rejetée par la loi mosaïque, ce culte à un dieu serpent et
stellaire, dans lequel je devais me prosterner et faire don de ma personne,
était certainement la raison pour laquelle lorsque je devais assister à une
leçon de catéchisme, j’étais envahie par un sentiment de colère mêlé à la
sensation d’être flouée. Mes parents tenaient à m’offrir une éducation de
qualité et m’avait inscrite dans une institution catholique. Mais ce courant
n’était qu’un arbre cachant une forêt dense entretenue par une troupe
d’élite depuis l’aube des temps.
Qui étaient ces dieux adorés auprès desquels les humains de cette
époque gravitaient ? Je n’étais pas au bout de mes surprises. La voix s’était
tue, j’avais tenté de comprendre quelle était la configuration de la fenêtre
de communication, mais n’y étais pas parvenue. Cette rencontre était le
signal de départ de mes réminiscences.
Le voyage continuait de manière régressive. Je pouvais passer des
semaines sans signes, sans visions, et tout à coup recevoir une pluie de
renseignements. Ainsi, je remontais l’échelle du temps au fur et à mesure
que mon chemin terrestre se déroulait. Les détails d’une autre vie allaient
m’être révélés et constituaient, après toutes ces remémorations
existentielles terriennes, un approfondissement de cet instinct de
domination à l’échelle galactique.

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La mère serpent

Trois années étaient passées dans ma vie, Victoria avait bien grandi,
elle approchait de ses 9 ans, le quotidien avait repris le dessus. Je tenais la
maison à flot, du moins, j’essayais. Pas d’amour dans ma vie, où alors
quelques relations épistolaires.
Tout était silencieux ce soir-là, complètement détendue je me
préparais à m’endormir. Fixant le plafond, je déroulais la liste des tâches à
effectuer le lendemain. Brusquement, mon rituel fut perturbé par l’arrivée
d’une image d’une intensité inouïe. Je me tenais dans ce qui semblait être
un vaisseau en orbite autour d'une planète. Cet astre ressemblait à la Lune,
ses couleurs étaient identiques mais pas ses cratères, du moins pas encore.
J’apercevais cette « lune » au travers d'un mur transparent, fine couche qui
me séparait de l'espace, une vitre couvrait un champ de vision gigantesque.
En premier plan, des appareils sophistiqués étaient posés sur un probable
poste de commandement. Les lignes étaient épurées, rien ne dépassait de
cet environnement stérile.
Une guerre faisait rage dans l’espace et elle était très meurtrière. Une
tentative de domination d’un côté, et de l’autre un groupement d'individus
qui tentaient en vain de préserver certains mondes. Le clan adverse les
haïssait, et les êtres qui le composaient ne pensaient qu’au pouvoir, à la
suprématie, gagner des terres et la servitude des peuples. Ils se servaient de
leur faculté technologique face à des êtres qui parfois en étaient dénués.
C’était si facile, si cruel.
Ils étaient là, Shekir, vraisemblablement mon assistante, me dit sur un
ton de supplication :
« Keyma, Mère serpent, tu seras seule jusqu’à ce que ton armée soit capable de
traverser la ceinture ennemie et vienne à ton secours. Fait feu. »
Je m’appelais Keyma, ce prénom était curieux, peut-être un épithète
inconnu à mes oreilles, venu d’une autre partie de l’univers, à la fois
simple et porteur de symbole, en tout cas, c’est ce qu’il me renvoyait.
La force de frappe des ennemis était importante, et rien ne pouvait la
pénétrer. Mon attention fut alors portée sur la droite de cette planète, un
vaisseau apparut. Des tirs puissants et lumineux venaient s'abattre encore
et encore sur la surface de l'astre. Un jet, deux jets, trois jets et voilà trois
meurtrissures, à la frappe chirurgicale. Les dégâts furent nets, circulaires et
alignés, trois cratères identiques. Dans l'environnement flottait à présent le

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silence pesant, jusqu'au moment où j’aperçus l'astre devenu lumineux
exploser, comme si chauffé ou soumis à une énorme pression il cédait en
mille morceaux.
Ma tristesse fut sans voix, elle accompagna le silence et le désarroi
perceptible autour de moi. Tout fut comme suspendu par le choc, je me
sentais si seule, anéantie et désolée, et je n'avais pas su protéger et
m'interposer. Mon clan devait préserver ce monde, cette planète se tenait
dans une zone qui jusque-là avait été épargnée par la guerre.
« On n'a rien pu faire », avouais-je dans un sanglot à peine retenu.
Voilà qui cinglait, face à un acte qui signait la fin de toute une planète, et
me reprenant, j’ordonnais :
« On part, notre présence est inefficace, ils vont se tourner contre
nous ».
Je me sentais apatride, dérivant dans l’espace, de plus en plus loin, à
mesure que s'éloignait de ma vue le lieu du drame.
Pour quelles raisons pouvait-on se sentir maître de la destinée de tout
un peuple, jusqu'à tout sceller et rayer d'un simple trait d’énergie ? Si
grande dans ce corps longiligne sculpté par un tissu bleu et fin masquant
ma peau verdâtre, je me sentais si petite face à l'anéantissement. J’étais
aussi responsable de ceux qui restaient, et je sondais l'émotion dans
l’énergie qui m’entourait, puis soudain le black out. Le temps s’était
suspendu jusqu’à l’ultime explosion, et je n’étais plus que petites parcelles
dérivants dans le cosmos. Ils avaient pris l'ascendant tant leur volonté de
domination et de destruction était forte. Ils ? Ceux qui frappèrent : des
mâles. A cette époque femelle et mâles luttaient les uns contre les autres.
Leur soif allait pouvoir s’étendre partout dans l’univers. Cela faisait
un moment qu’ils tentaient de prendre le contrôle des planètes
environnantes. Le peuple de Keyma avait jusqu’alors une force de frappe
suffisante pour les tenir à distance : des vaisseaux équipés d’armes de
pointe. Mais la situation se renversait. Dans leurs terres, les mâles
constituaient une armée crée génétiquement pour cet usage. Leur but :
l’anéantissement de toute la lignée des femelles, elles contrecarraient leurs
plans et cela les poussait à se montrer avides de violence et de haine
destructrice. Le féminin représentaient le savoir, la sagesse, et l’autorité.
Elles avaient des capacités qu’ils ne détenaient pas, et ébranlaient leurs
tentatives de pouvoir. Cette société matriarcale conduisaient les mâles à se
soulever.
Cette constitution de leur société me rappelait le matriarcat, une
forme d’organisation sociale où les femmes faisaient figures d’autorité et
de pouvoir, et où la filiation était transmise par la mère : la matrilinéarité.

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La thèse du Matriarcat originel dans les sociétés humaines n’avait jamais
été prouvée. Il n’existait pas de société purement matriarcale au sens où les
femmes détenaient tous les pouvoirs, a contrario des sociétés patriarcales.
La plupart du temps on observait des sociétés matrilinéaires, tels que les
Mosos en Chine, à Tumai au Kenya où les femmes avaient choisi de
constituer un village sans hommes, ou bien encore les Minag en Indonésie
qui gardaient la propriété de la terre et des biens aux femmes. Néanmoins,
face à la mondialisation et la modernisation, ces traditions tendaient à
disparaître.
Alors où retrouver dans l’histoire humaine une même évolution des
mœurs s’il ne restait que des bribes aujourd’hui ? Peut-être dans la légende
tenace des amazones, femmes guerrières protégées d’Artémis.
Il me semblait à ce moment-là de ma pérégrination que le temps se
présentait en cycles et que ces cycles étaient faits de répétitions et ceci peu
importe où l’on se trouvait dans l’univers. L’histoire se répétait comme
l’adage l’évoquait. La difficulté résidait toujours dans la division, dans
cette dualité qui mettait inexorablement en opposition deux éléments
censés se compléter. C’était le fil tissé entre deux extrêmes qui se tendait
et se comprimait sans jamais se stabiliser. Cette opposition du féminin au
masculin durait depuis que le monde était né, comme si, le besoin de
fusion n’étant pas assouvi, il faille détruire ce qui n’était pas atteignable.
L’autre pôle devenait ce mauvais objet contre lequel il fallait lutter ou bien
se l’approprier, sans aucune demie mesure. L’humanité assistait donc au
passage du pouvoir féminin au pouvoir masculin, un jeu de chaises
musicales qui persistait encore aujourd’hui.
Le fait de voir cette bataille prendre place dans des temps
immémoriaux avec un autre support que la Terre me légua cette furieuse
sensation que peu de choses avaient été apprises, et que nos âmes
gravitaient dans un éternel recommencement. L’apprentissage était-il si
difficile que l’âme réitérait inlassablement les mêmes expériences ? Etait-
on coincé quelque part sans espoir d’initier de nouvelles perspectives ?
Un malaise m’envahit alors devant ce spectacle de désolation,
d’impossibilité de vivre en relative harmonie, qui plus est en remettant en
perspective ce qu’était le monde aujourd’hui. Cette vision parlait d’un
temps inimaginable mais si actuel. Quel décalage monstrueux entre les
capacités technologiques, le savoir et la maturité. A cet instant, je me
sentais seule, perdue au milieu d’une gesticulation qui n’avait pas de sens,
une perte d’espoir faces aux atrocités qui ne cessaient de se produire.
Emplie de perplexité, j’ouvris les yeux. Plus rien ne se montrait, mais
mes oreilles tintaient. La voix se faisaient enfin entendre et ses mots

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s’insinuèrent en moi comme une mélodie qui emplissait l’espace sans
qu’on ne l’ai invitée :
« Chaste illusion d’un ciel éternellement bleu, que d’amour tu as rêvé
mais aucun n’est arrivé. D’un âpre tourment te voilà affublée : résiste et
croîs, le blé fourni est à ton cou, les ports te retrouveront un jour ma douce
amie. Quand ta barque aura cessé de naviguer au-delà des mers orageuses,
tu trouveras le sable qui brille et je serai là à t’attendre parmi une myriade
d’étoiles. Pendant ce temps que ton cœur foisonne, que de meurtri il
devienne vie, cherche au-delà de toi, là où personne n’a jamais vu, car
seules les ailes d’une déesse peuvent y mener.
Ama ab-ba sha rag (que je tentai de traduire en syllabes sumériennes par : mère qui a
le cœur asséché), Ama, lève-toi, et brille de ton feu, brûle et éclaire l’horizon, de la lumière
tombée renaîtra la force vive, quand il sera l’heure tu seras debout et invincible, femme de la
montagne. Tu es de nature à relier les montagnes, tu es la mère, celle qui a la fonction de
donner le souffle de vie et de le détruire. »
Mais qui était la voix ? Ces mots tombaient fort à propos. Ces pensées
captées avaient le goût d’un amour transcendant le temps, les dimensions,
les réalités. Elles m’apaisèrent immédiatement. C’était le verbe d’un
amour disparu et flottant à nouveau dans mon espace. Je ne savais pas qui
était la voix véritablement, mais je connaissais son énergie. Je ressentis
une chaleur qui venait se lover en ma poitrine et qui faisait naître au coin
de mes yeux une avalanche de larmes. Il était là quelque part, il
m’entourait et me touchait là où personne ne m’avait jamais atteinte dans
un lieu hors de l'apparence : mon âme. Il avait les mots que je ne possédais
pas et réussissait à me relever. Il était la main tendue qui se fichait en plein
cœur. Je ne pouvais pas nommer cela, seulement tenter de le décrire. Cet
être était avec moi bien avant les visions, tout au long de mon parcours.
Il était la foudre s’abattant à un mètre de moi au creux d’un ciel bleu
qui me stoppait dans mes doutes existentiels. Il était le « pardonne-toi »
qui m’a été soufflé le jour où mon être était empli de culpabilité, de colère
et de tristesse. Il était l’orage qui cessa lorsque je voulus rester à l’extérieur
pour contempler les étoiles. Il était encore celui qui vint en rêve me
prendre la main et me fit asseoir lorsque je ne pouvais plus batailler. Il
était aussi le doux feu au creux de mes reins qui vint me cajoler tous les
ans au mois de janvier. Il était tout ceci et bien plus, il était partout et en
tout, mais à la fois insaisissable. Il n'était ni vivant ni mort, au centre de
mon être et le seul Sacré que j’ embrasserai. Un jour, ailleurs, autrement...
Tout était gravé dans le firmament.
Cette présence était un paradoxe qui vint percuter mon univers. Cette
présence sans longueur, sans matérialité m’amenait instantanément dans
un état de complétude. Il revenait ce jour, alors que les souvenirs

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refaisaient surface. Pièce d’un grand échiquier, je n’avais pas ici fait le bon
choix, trop hésitante.

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Matrices et dragons

Cette aventure soulevait un poids incommensurable. Mais comme


toute vision, je choisissais de la mettre à distance, jusqu’à ce vendredi. Des
souvenirs d’une guerre antédiluvienne qui plus est dans l’espace me
paraissaient si fantaisistes.
Victoria avait décidé de faire l’élevage de triops depuis quelques
temps. Elle avait mis ses œufs dans l’eau en souhaitant ardemment que le
maximum puisse éclore. Ma petite fille en prenait soin tous les jours sous
mon regard, et les observait avec intérêt grandir et se mouvoir.
Ils n’étaient pas plus gros qu’un grain de riz et pourtant si pleins de
vie.
Pendant que je scrutais l’un d’eux qui ne faisait que tourner en rond,
je fus projetée à mon insu dans un autre temps, après la fin explosive de
Keyma.
Je marchais dans un endroit souterrain, où régnait une atmosphère
très particulière. Les parois étaient rocheuses, comme si cette salle avait
été creusée sous la montagne. L’endroit était tout de même bien éclairé et
propre. A ma gauche se trouvaient des cuves de liquide que je savais être
maintenant une sorte de solution permettant la gestation des essais
génétiques : une poche amniotique hors corps. Dans ces réceptacles se
trouvaient des fœtus reptiliens, issus d’une recherche et de tests menés afin
de créer des individus plus performants physiquement : rapidité, agilité, et
force musculaire. Ils devaient être plus élancés que la moyenne, moins
trapus que d’autres congénères qui avaient des difficultés à se mouvoir
furtivement. Je les avais dotés d’une intelligence vive qui leur permettait
de réagir très vite à tout problème un peu complexe. Leurs sens furent
améliorés, la vue notamment qui devint périphérique, avec une acuité
renforcée dans l’obscurité.
J’avais devant mes yeux une nouvelle espèce florissante,
bouillonnante dans ces cuves, ces fœtus munis d’une queue faisaient ma
joie. Un sourire inondait mon visage trop sérieux, ils me fascinaient.
« Profitez les enfants, grandissez ! Bientôt vous serez miens mes
petits dragons », leur soufflais-je avec tendresse.
Je préférais mettre chaque graine de vie dans une cuve séparée, pour
éviter tout choc lorsqu’ils auraient été trop grands pour tous être contenus

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dans le même lieu. L’équilibre en serait rompu, et je ne voulais pas risquer
de les perdre à ce stade de leur formation. Ils devaient sortir de leur
environnement matures et formés comme des adultes. Il était hors de
question de les perdre, et surtout d’essuyer des malfaçons. Cela m’était
déjà arrivé lors de mes premières expériences, et mon instructeur m’avait
rassurée en me disant :
« Le jus de la matrice élève rapidement la graine comme un lion, soit
heureuse, ne te fouettes plus. Le liquide matriciel est enrichi pour la
croissance des créatures, suffisamment pour les conduire plus vite à
maturité. Cela les rend aussi plus résistants. »
J’étais perfectionniste et parfois impatiente, et n’appréciais pas
l’échec surtout quand il était synonyme d’avorter la vie. Soudain je fus
coupée de mes pensées par l’arrivée d’un grand mâle, Ankar : c’était le
nom qui me venait. Il venait de passer les portes du laboratoire. Leur
système était holographique, elles disparaissaient et apparaissaient avec en
leur centre un champ d’énergie qui régulait les entrées en fonction de la
vibration personnelle de chacun. Ankar sortit donc d’un halo bleuté, il était
élancé, d’une couleur marron-beige. Son regard déterminé était souligné
par une cicatrice sous l’œil gauche. C’était un guerrier avant tout, et le
résultat de ses aventures se trouvait sur son visage meurtri. Il dirigeait une
des plus grandes factions qui était. Il était celui qui encercle les cieux. Sa
renommée dépassait la galaxie et le précédait tant on le craignait.
Ankar demanda alors :
« Tout se passe bien ?
— Oui, regarde comme ils grandissent, cela nous promet un beau
futur, tu ne trouves pas ? Lui dis-je.
— Encore faut-il qu’ils arrivent à terme, répondit-il avec un air
dédaigneux.
— Et pourquoi doutes-tu de moi grand Ankar ? T’ai-je déjà déçu en
quoi que ce soit ? Existe-t-il plus fine conceptrice dans tes connaissances ?
Je n’en suis pas certaine. Attends quelques lunes seulement et la
satisfaction de l’encercleur, ô grand taureau du ciel, sera comblée.
— Tu as grand intérêt à réussir ta fabrication, il en va de ma gloire,
Ash. »
Puis il s’éloigna sans aucun sourire, le regard glacial et préoccupé,
peut-être même agacé. Il ne s’occupait pas de la production, il attendait
simplement son terme pour la récupérer. Sa présence était éminemment
palpable, son énergie martiale et lourde imposait une forme de peur à
quiconque.
La vérité fut parfois difficile à admettre, mais Ash Athirat Séba,

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l’Étoile, créait une armée pour ce mâle. Je ne me sentais pas sur la Terre,
l’environnement était semblable à celui de Mars. Ce mâle était orgueilleux
et autoritaire. Il imposait une distance par le froid qu’il jetait et ne semblait
pas se préoccuper des ressentis des uns et des autres.
Ash créait la vie pour en anéantir d’autres, elle mettait au monde des
êtres pour les amener à leur propre fin. Quelle toute puissance ? J’aimais
mes expériences, mes clones, mais je n’appréciais guère leur destination.
J’étais conceptrice pour mon peuple, j’étais sa reine, et portais fièrement
les intérêts de la couronne de Sirius, mais il m’était arrivé de concevoir des
êtres de manière très égoïste, et ceci surtout vers la fin de ma vie.
Il y avait là une planète que l’on nommait le jardin de Namma. La
terre et les espèces étaient florissantes. Cette terre était un vivier, un
domaine d’étude et d’essais. Malheureusement cette diversité attirait la
convoitise des autres espèces. C’était un jardin partagé mais, aujourd’hui,
certains voulaient en prendre le contrôle. C’était une bulle expérimentale
dans laquelle le conseil testait certaines souches qu’il avait amenées à
maturité. En ce temps, je devais en référer à un conseil galactique, celui
des sages, et il ne voulait pas d’ingérence. La plupart du temps, il laissait
se débrouiller les rois et les reines de chaque espèce, il n’intervenait pas
dans les affaires privées. Mais cette fois-ci, après avoir négocié la paix, les
choses n’avaient pas tourné comme il le souhaitait. Je faisais partie de ce
conseil qui avait tenté d’établir un traité de paix, une action avait été
entamée et décidée. L’assemblée dut alors prendre une décision dans
l’intérêt de tous : lors d’une de leurs sessions le Conseil proclama :
« Les vigilants décrètent le feu sur les troupes de la rébellion comme
un four est signe de brûlures et de stigmates.
— Mais Conseil, n’y a-t-il aucun moyen de conclure une paix si ce
n’est en ouvrant le feu ? Pensez-vous à toutes les créatures qui se trouvent
ici-bas et que nous avons vu naître avec tous les efforts et la science que
cela supposait de notre part ? »
Le désarroi de ne pas pouvoir régler la situation autrement que par la
force m’emplissait. Chacun était mal à l’aise, le regard au sol lorsque je les
apostrophais. Le silence régnait tant ils ne savaient pas quoi me répondre,
aussi dépités que moi de ne pas trouver d’autres alternatives que cet acte
gigantesque. Un conseiller leva les yeux et me dit en me voyant remplie de
tristesse mêlée à ma rébellion face à cette injustice sans nom :
« Rends ton cœur frais, les petits enfants chancellent, tourne-toi et
élève-toi, nourris les autres. Va jusqu'à la fin de ton enveloppe.
— Oui, ce sont nos enfants, nos créatures, nous en avons la
responsabilité, justement ! Avez-vous réfléchi à une échappatoire pour

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eux ? Y avez-vous-même ne serait-ce qu’une fois pensé ? Comment
pourrais-je enseigner ou montrer une voie en portant ces milliers de morts
sur mon cœur ? »
Il n’y eut pas de réponse de mes frères du conseil. Je savais que tout avait été tenté,
mais je ne m’y résolvais pas. Il en était ainsi, le Conseil devait tout faire pour stopper la
tournure qu’avait pris la conquête de cette terre, les forces antagonistes ne cessaient de
vouloir asseoir leur domination et maintenir cette planète sous leur joug. Ankar avait son
armée, et rien ne le faisait plier. Ses créatures la parcouraient, celles-là même que je fis naître.
Voilà qu’elles étaient devenues le monstre qui terrorisait le monde. J’avais en partie créé ces
armées qui marchaient sur les créatures les plus pacifiques pour en faire leurs esclaves, leur
nourriture ou les éradiquer.
Le feu avait été décrété : un anéantissement programmé de grande
envergure pour rayer ces êtres assoiffés de pouvoir. Mais ce feu, cette
boule de feu qu’on allait diriger, que le Conseil avait décidé de lancer,
allait supprimer beaucoup de vies. A ce moment, le Jardin était peuplé de
vies relativement jeunes et archaïques, beaucoup de sauriens entre autres.
Combien de pertes étaient raisonnables pour enfin établir la paix ?
Comment instaurer la paix grâce à un génocide organisé ? Toute autre
solution avait déjà été envisagée, rien n’y faisait. Le recours à la
destruction était le moyen de dernier ressort pour préserver ce qui n’était
pas déjà vérolé.
J’étais en partie responsable de tout ça et voulus voir ce qui se passait
de plus près, je partis en voyage vers le Jardin, accompagnée par deux
membres de mon entourage proche Sheyam et Het-Eba. Les paysages
étaient magnifiques et luxuriants sur certaines parties de la planète, la vie
grouillait, mais le danger rodait. C’était une terre accueillante devenue une
terre de prédation, et les prédateurs les plus puissants étaient ceux
d’Ankar. J’avais tenu à visiter les points d’intérêts de la planète et les
villes où résidaient des êtres de confiance : ceux que j’avais moi-même
détachés sur le Jardin. Mon tour accompli, je me dirigeai vers les
fortifications léonines. Les Léonins étaient les gardes des membres du
Conseil, leur bras armé, même si ils conservaient une indépendance
notoire. Ils étaient plus belliqueux que les êtres de Sirius, mais s’étaient
alliés. Ils se stationnaient sur le continent appelé aujourd’hui Afrique.
A mon arrivée, un hominidé à faciès léonin vint à ma rencontre dans
les sables du désert. Il était doré comme ses cheveux, et portait une
écharpe d’une matière visuellement proche du cuir de nos jours, à la façon
d’une bandoulière. Il se mit à parler avec empressement, sur le ton de
l’urgence :
« Je suis Ygado, la guerre est à nos portes il faut vous mettre à l’abri,
les sables du désert vont se soulever sous les ailes des vaisseaux. Le feu
emplira tout. Vos congénères ont été prévenus, la décision s’est prise

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rapidement. »
J’étais perdue et ne m’attendais pas que les décrets se mettent en
place ce jour-là. L’évènement avait été fixé mais son heure restait
incertaine. Il fallait faire vite. A ma droite se trouvait une entrée en pierre
de forme pyramidale, un léger vent chaud fouettait les grains de sable. Le
léonin me montra alors cette construction.
« Il existe en dessous un souterrain destiné à nous protéger. Rentres-
y, héritière de la maison de l’eau. Tu seras, toi et les tiens, protégée. N’aie
crainte! »
La maison de l’Eau était une appellation de la maison royale de
Sirius, les Léonins étaient très respectueux et protocolaires.
Leur construction était indétectable si la technologie adéquate n’était
pas utilisée. Sur la porte se dessinait un carré de pierre qui possédait
l’empreinte de trois doigts. Les mains étaient nécessaires à l’activation du
mécanisme d’ouverture. Au moment où il les posa, le carré s’illumina de
rouge pulsant, tandis que la porte s’ouvrit par son centre. La porte
découvrait quatre parties triangulaires qui s’enfonçaient dans le mur en cas
d’ouverture ou se scellaient jusqu’à ne plus rien voir en cas de fermeture.
Le cortège se faufila derrière la porte puis arpenta un long couloir
sombre. Nous marchions depuis plusieurs minutes, le trajet semblait long
dans la quasi obscurité. Quand soudain nous arrivâmes à une autre porte
faite sur le même principe que la première, mais tenue par des chevrons
qui se désenclenchèrent après que notre secours ait posé sa main sur
l’empreinte. Derrière la porte se dévoilait une grande pièce dont on ne
voyait pas les limites, taillée au sein de la roche, au milieu de cet immense
espace siégeait un lac d’eau.
Tout près du lac j’ avais repéré des bacs de régénération. Mon hôte
nous emmena plus loin. Nous étions face à un dilemme : rester ou décoller
et partir.
« Tes compagnons et toi, devez partir de ce lieu, nous ne pouvons
garantir votre survie.
— Ygado, noble d’Orion, notre vaisseau nous a déposé, et est reparti.
Il ne sera pas assez véloce pour nous rapatrier à temps. As-tu une issue à
portée ? »
Sheyam et Het-Eba voulaient partir pris par la peur de ce qui se
préparait. Ygado, sans mots, nous conduisit dans des couloirs souterrains
jusqu’à la pièce où se trouvait un vaisseau. Cette pièce était très haute,
presque circulaire, au centre le vaisseau se tenait en lévitation sur un creux,
des rampes étaient posées sur ses flancs. Nous étions en fait à l’intérieur
d’une montagne de pierre sombre évidée, le sommet était remplacé par

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d’épaisses portes faites d’un métal inaltérable. Ygado nous montrait le
vaisseau et nous enjoignit de monter à bord. Il faisait preuve de grand
calme, et de déférence, il s’inclina devant moi.
J’avais le cœur serré de devoir laisser ces êtres sans défense devant
cette immense boule de feu, mais les membres du Conseil devaient être
hors de portée, il n’était pas question de faire appel de la sentence, le reset
aurait lieu.
Les prédateurs pourraient être écartés en laissant la place à d’autres
formes de vies. Le Conseil s’en était déjà occupé et avait élaboré un plan
pour réimplanter de nouveaux germes. Ces prédateurs impressionnaient
physiquement : une armée de reptiles rouges dont le corps si parfaitement
dessiné laissait apparaître des sillons jaunes. Des êtres munis d’une queue
comme la plupart des êtres reptiliens et de deux cornes sur les côtés du
crâne. Quant-à leurs yeux jaunes et luisants, ils inspiraient la crainte. Il n’y
avait que les sangs-mêlés de Sirius qui ne portaient pas de queue, et j’étais
l’une d’entre eux : grande et assez filiforme, à mi-chemin entre le lézard et
l’amphibien. Ankar avait, dans sa vision des choses, voulu une race pure,
ce que j’avais respecté. Leurs attributs remontaient à des souches
originelles.
Mes compagnons et moi-même décollâmes. Devant nous, se
dessinaient les courbes de cette belle planète, jusqu’à ce que l’aéronef ait
propulsé la couronne de Sirius hors de l’atmosphère. La boule de feu
n’était pas un astéroïde mais une quantité phénoménale d’énergie
condensée en une sphère en fusion tirée de vaisseaux léonidés. La
puissance était suffisante pour générer un bouleversement planétaire mais
inefficace pour la faire exploser. Les vaisseaux étaient en alignements et
en orbite, se préparant pour le tir. La tension était si palpable, je retenais
mon souffle. Puis je vis les deux plus gros vaisseaux tirer deux rayons
lumineux qui se fondaient en une seule boule. Elle filait à une vitesse
fulgurante à mesure que l’atmosphère s’embrasait laissant s’échapper une
traînée de feu illuminant le ciel comme un deuxième soleil.
Le point d’impact laissa s’échapper une onde de choc gigantesque,
ainsi qu’une nuée de poussière et de débris en tout genre qui se mêlaient à
l’atmosphère. La planète fut bombardée par un panache de roche en fusion
et de poussière. La température grimpa à 270 degrés Celsius à la surface
du globe à tel point que toute la végétation s’embrasa instantanément ainsi
que tout être à la surface.
Puis vinrent les séismes et les raz de marée. Plusieurs mois après, la
fumée qui avait formée une enveloppe opaque aux rayons du Soleil,
affama les survivants. Voilà qu’une page était tournée. Les dragons

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qu’Ash avait mis tant d’ardeur à créer et qui n’avaient pas pu se réfugier
sous terre ou dans des vaisseaux avaient été décimés et les sauriens encore
de petites tailles, étaient pour la plupart annihilés. D’autres
recommenceraient un nouveau cycle, plus grands, dans un environnement
plus doux et plus florissant. Mais cela était une autre histoire.
Ses créations, qui étaient en fait les miennes me prodiguaient de la
joie, et je leur devais un respect immense. J’avais, sous mon regard, le
miracle de la vie , mais aussi la folie de mon peuple. Mon compagnon,
Sheyam, me voyant le cœur blessé par cette désolation, tenta de me
consoler comme il le put :
« Grande maîtresse de magie, héritière du grand esprit poisson, égale à Shou[2], bois la
lumière qui purifie, et moque toi de la douleur.
— Ah Sheyam, si tu savais combien il est ardu pour moi d’assister à
cette fin. Le grand Ankar a décidé de déployer son pouvoir là où il
n’aurait pas dû. Et voilà le résultat.
— Ash Séba, le Conseil a fait barrage, lui qui n’intervient presque
jamais, ils se sont tous décidés à prendre des mesures. Ils sentent comme
toi le vent du danger souffler. Dans les temps à venir le Taureau céleste
engendrera avec toi un mâle qui le surpassera en bien des points. Le
taurillon anéantira le tumulte venu du ciel. Il prendra une importance
capitale. Le feu et le sang couleront. »
Sheyam était à ses heures devin. Interloquée par ces paroles, je
comprendrai bien plus tard qu’il m’avait annoncé une autre guerre féroce.
Het-Eba pris ma main pour me réconforter elle aussi. Ankar s’était
retourné contre tous, il avait toujours eu ses moments de grandiloquence et
de narcissisme exacerbé, mais de là à vouloir envahir une planète entière
par ses rejetons, ses stratégies manquaient de finesse en général. Le
Conseil a observé un temps puis a dû se rendre à l’évidence qu’une
ingérence devenait cruciale. La reine que j’étais, se partageait au milieu de
ce conflit : à la fois d’un bord puis de l’autre. Je me demandais quelle
légitimité je pouvais bien conserver au sein du Conseil maintenant ? J’étais
sûre que mes compagnons ne me tenaient pas rigueur du comportement de
ce mâle qui partageait ma vie, cela dit la sensation de malaise me remplit à
cette pensée.
Suite à ces évènements, je rentrai dans les environs de Sirius, Ankar
battit en retraite et sembla calmer sa rage de toute puissance. Après tout
ceci, la solitude me gagna, jusqu’à la naissance d’un être nommé : Enim.
J’avais encore œuvré à manipuler les séquences génétiques des espèces
qu’il me fallait pour aboutir.
D’Enim, je gardais la sensation de vouloir un être à ma hauteur. Mes

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mains s’activaient à mélanger les souches connues pour créer une espèce
peut être commune d’apparence mais si différente à l’intérieur. Cela
m’avait pris du temps.
Dans cette moite atmosphère générée par les cuves d'incubation il se
dressait devant moi, un colosse d'écailles aux muscles dessinés et
puissants. Dès que je le vis sortir, sa peau toute humidifiée encore par le
liquide de gestation, je sus qu’il était différent de tout ce que j’avais pu
créer auparavant. Son regard était si vif et si profond, et le lien était si
tangible entre nous. Il n’y avait aucun besoin de mots ou de paroles,
l’énergie nous liait si intensément que le réfuter n’aurait servi à rien.
Nous passions beaucoup de temps dans notre pièce de repos. La
couche, de grande taille, était au centre, parée de coussins et habillée d’un
tissu satiné rouge. Il était fort et puissant, son caractère l’était aussi et c’est
pour cela qu’il savait si bien mener son monde à la baguette. Un guerrier
dans toute sa splendeur qui prenait en charge des armées entières, ses faits
d’armes étaient innombrables et beaucoup craignaient sa rage de vaincre :
il me plaisait pour cela. Son intelligence était aussi grande que sa soif de
conquérir, il bouillonnait autant qu’un volcan. Notre relation fut très
fusionnelle. Les heures passées à faire l’amour, mélange d’envie
frénétique et de mysticisme le plus élevé, tissaient des liens de plus en plus
solides.
Je l’avais créé, et initié aux mystères féminins ainsi qu’aux pratiques
secrètes des femmes prêtresses. Malgré tout, comme toute relation
fusionnelle, nous nous disputions souvent. Enim me noyait sous les
reproches car ma liberté le dérangeait. En tant que reine de la couronne de
Sirius, et conseillère, j’étais amenée à voyager souvent pour mes fonctions.
La séparation n’était jamais agréable, et occasionnait des heurts terribles.
Dans mon environnement, les femelles étaient libres, les mœurs légères.
La condition des mâles était différente, les castes guerrières souvent très
possessives. Quant aux autres ils étaient soumis.
Il était question de séduction, d’autres mâles que je pouvais mettre
dans mon lit, mais je tenais tête, la queue d’Enim cinglait l’air tout autour.
Mon rang ne me permettait pas de m’affaiblir, quand bien même Enim
était impressionnant.
« Si tu savais combien je ne suis pas celle que je montre, combien je tais ce qui vit en
moi. Oh si tu l’entendais, je te blesserais, je te malmènerais. On peut voir uniquement
l'harmonie couler comme on peut déceler immédiatement toutes les fausses notes présentes.
Mon âme a l’Œil absolu, transperçant, qui va au-delà de l'apparence et de ton sourire, où de ta
manière de te faire plus grand que tu ne l'es. Je ne peux être aimée ainsi. Alors je transperce ta
personne en silence. Je peux être exigeante, implacable, froide, je ne veux d'aucune attache
surtout lorsque le mensonge les noue. Je ne peux souffrir de demi-teintes et accepter que tu
me parles en pensant le contraire de tes mots. Je suis l’épée et tu me crains. Je suis l'Amour et

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tu me crains. »
Je le regardai droit dans les yeux, me targuant d’une attitude droite et
imposante. Après un court silence, peut-être le temps que les mots
parviennent au coeur d’Enim, je repris de plus belle :
« Lorsque l'Amour est tel qu'il demande une ouverture totale, une
transparence si pure qu'il ne supporte aucune illusion, aucune restriction,
alors il est la chose la plus effrayante de l'Univers. Aimer est voir, et qui
aime être vu ? Il fut un temps, je me suis dévoilée, mise à nue, et tu as tout
utilisé contre moi en pensant que je ne m'en relèverais pas. Et pourtant je
suis debout, là, silencieuse. Je t'observe grandir lentement, si lentement,
trop lentement. Je suis seule, si seule dans ce lieu où on attend un écho qui
n'arrive jamais. Je suis tout et son contraire, c'est ainsi que je te
comprends, c'est ainsi que j'ai appris de toi. Mon exigence fut à la mesure
de l'espoir que je plaçais en toi. Je n'attends plus rien d'un rêve qui aurait
pu aller si haut dans les étoiles Enim. Quittons-nous ainsi il vaut mieux. »
Enim était silencieux, assez inhabituel pour ce mâle bouillonnant, et
peu enclin à laisser une femelle lui parler de la sorte. Mais j’étais la reine,
sa créatrice. Son seul geste fut le poing qu’il frappa dans un des meubles
environnant avant de partir.
Ce mâle ne grandissait pas, toujours aussi immature et cela m’irritait.
Il devenait aussi obnubilé par ses actes de guerre, ne parlant plus que de
ça, frustré de ne pas vaincre parfois. Cela me devenait pénible, et la prise
de distance était plus que nécessaire. Enim était parti noyer sa colère dans
le sang de ses rivaux. Son appétit pour la bataille était plus fort que celle
des meilleurs guerriers réunis. Son vaisseau se fondit dans la porte et il
disparut, il allait combattre car il aimait le champ de bataille.
Il était l’aîné de cette lignée, différent, son comportement était
atypique, peu soucieux de respecter quoi que ce soit, il avait néanmoins
une grande loyauté envers ceux qu’il aimait. Il serait un jour mis à l’écart
de cette « famille », lui qui avait des rêves de gloire, des rêves de
reconnaissances, il ne pourrait pas les mettre en action. Cela engendrerait
une grande confusion chez lui, un sentiment d’injustice. Il vivrait alors le
rejet et l’abandon de ses proches, dont moi même sa créatrice et amante, y
compris.
Dans quelques vies, il rencontrerait de nouveau Ash en ma personne,
et la mémoire remontant, ses larmes se mélangeraient au sang de ses
visions. La peine et la douleur des vaincus se mêlant en un ensemble
dramatique. Et pourtant les élans du cœur resteraient présents, cette rage
ineffable serait encore présente et difficilement tarissable. Son vécu actuel
était le même : un électron libre dans une famille bien comme il faut.

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Abandonné de tous, se démenant pour correspondre à un cadre qui n’était
de toute manière pas sa nature d’être, il se heurtait à un entourage
délaissant, il se heurtait au monde. Sa sensibilité était proportionnelle à la
fureur qu’il pouvait générer. L’incontrôlable était mieux hors du cercle que
dedans. Ainsi fut l’éloignement de celui qui aurait du devenir roi et qui ne
le pût pas.
Certaines personnes conservaient des bribes de mémoires qui se
réveillaient au contact d’êtres du passé. Il se trouve que par la suite, je fis
énormément de rencontres de personnes ayant préservé aussi leur
mémoire. Les souvenirs étaient les mêmes mais d’un autre angle de vue.
Ils venaient me confirmer ce que j’avais en moi. Ces mémoires
reptiliennes s’adombraient au fur et à mesure que ces êtres croisaient ma
route. Ces considérations faites de ma vie, la vision continuait.
Le temps passa, et vint le Prince Aya, Ash lui avait aussi donné la vie.
Notre relation était tendre et profonde, il n’avait rien d’un guerrier, bien
qu’il en eut parfois le rôle, souvent ses humeurs étaient basses. Il aimait
passer du temps à observer les formes de vies, les dessiner, et les noter,
pour m’aider dans mes projets. Il était un scientifique comme moi, l’Étoile,
et doué d’une sagesse sans borne. Nous nous retrouvions dans nos
élaborations de formes de vie. J’appréciais sa compagnie, il me rappelait
une partie de mon être que j’aimais cultiver hors du tumulte des guerriers
qui m’eurent entourée et m’entoureraient encore. Il m’assistait dans mes
créations.
La création : ce mot si pompeux et à la fois ci plein de promesses me
conduisit à un autre souvenir de cette vie. Il m’apparaissait d’autres êtres,
très ressemblants à ce que je connaissais aujourd’hui chez les grands
primates, et plus spécifiquement chez les gorilles. Leurs corps étaient
massifs et puissants. Je sentais l’amour tendre d’Ash pour ces animaux. J’y
avais mis tout mon cœur, des créations attachantes, et je me réfugiais
auprès d’eux lorsque j’en ressentais le besoin, ils m’entouraient alors de
leurs bras. Je n’avais jamais connu de connexion si profonde avec des
êtres, les reptiliens étaient si dénués d’empathie ou de bienveillance, ils
étaient lointains et froids. Ces singes en étaient le contraire, des formes de
vies rudimentaires qui portaient pourtant en eux un début de conscience de
l’autre. Il existait chez eux une simplicité à la mesure de l’eau douce et
fluide. Cette vision me fit monter aux yeux des larmes intarissables.
Je sentais la souffrance d’Ash vis-à-vis de cette espèce, ils étaient
confrontés à une menace, et se faisaient massacrer, pourtant ils étaient sans
défense, si fragiles, si purs, tout ceci était insupportable. Aujourd’hui, les
humains aussi les décimaient, qu’avaient t-ils fait pour mériter ce

52
traitement ? Pourquoi avaient-ils toujours été entourés de prédateurs, eux
qui vivaient si pacifiquement ?
Pour mes congénères reptiliens, ils n’étaient pas assez intelligents
pour réaliser des actes techniques. Ils ne servaient donc à rien. Quelle
sentence prétentieuse, l’utilité était-elle la raison de l’existence des êtres
vivants ? La vie avait-elle un but utilitaire ? J’étais profondément triste à
cette pensée. La vie existait pour la vie, elle se suffisait à elle-même, sa
magnificence était un état d’être et de nature. C’est parce qu’elle était,
qu’elle était belle et merveilleuse, non parce qu’elle pouvait agir en quoi
que ce soit. Mais mes semblables ne réfléchissaient pas ainsi, ils
cherchaient l’exploitation et la relation d’objet, sans quoi ils ne
permettaient pas la viabilité d’une espèce qui ne pouvait pas les servir.
Alors, on me demanda de recommencer, de créer un être qui pouvait
rendre service et se substituer aux actes qu’ils ne voulaient pas poser.

53
Les Hautes Terres

La vision me conduisit alors dans un lieu souterrain, sous un terrain


plat et orné d’un gazon net. Sur cette pelouse où rien ne dépassait, étaient
posées des embouchures semi ovales et blanches par lesquelles on
pénétrait de l'extérieur par engin volant silencieux de forme ovoïde. Ce
monde semblait vivre en autarcie avec une ville intégrée sous le sol, la
flore était luxuriante. A mon grand étonnement tout était grand et aéré,
mais aussi très éclairé, la lumière éclatait d’un blanc apaisant, elle
n’éblouissait pas. Les couleurs semblaient plus vives que perçues par l’œil
humain, mais aussi moins agressives ou douloureuses. Il y avait des salles
très aseptisées. Le temps avait avancé, la civilisation avait changé, les
corps aussi.
C’était toujours Ash Athirat, mais son corps s’était métamorphosé,
plus... humain : une grande taille, des cheveux bruns relevés en un chignon
de tresses, des yeux marrons perçants. Dans ce lieu certains projets étaient
en cours, des laboratoires notamment utilisés pour des expériences
génétiques. En l’occurrence, je travaillais sur un mélange entre mon espèce
originelle et celle des primates : ce fut la naissance des Australopithèques.
C’est en tout cas, ce que je supposais en les observant : leur front massif
s’avançait, leurs os étaient grossiers et leur corps trapus. Cela me
passionnait toujours, je voyais en ces bourgeons vivaces l’infinie beauté de
la création. Mais je n’étais pas seule à œuvrer, nous étions beaucoup de
généticiens à travailler sur l’évolution des autochtones. Auprès de moi se
trouvait Aya : ce compagnon blond, au teint blanc rehaussé de ses yeux
bleus, et dans la force de l’âge.
Nous œuvrions en sourdine. Le secret : nous devions le taire et ne rien
montrer aux officiels. La vision s’arrêta sur un instant précis : nous
insufflions un gène dormant à l'intérieur des cellules. Je faisais face à une
sorte de coupelle, j’insérai la pointe d’un instrument très fin dans un des
gènes pour débrider l’ensemble.
L’intelligence artificielle secondait les scientifiques, et les aidait à
concevoir des appariements de gènes permettant des expressions toutes
différentes. C’est cette même IA qui envoyait directement à leurs yeux les
images grossies de leurs expériences pour plus de précision gestuelle. Les
organismes étaient créés de telle manière que tout était limité : l’espérance

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de vie, le développement du cerveau et de l’intelligence, les caractères
communs à l’espèce. Les capacités de connexion à l’âme étaient ainsi
supprimées, pour permettre à la division de faire son effet. L’âme était une
guidance terriblement efficace, et ces pré-humains risquaient de refuser
leurs rôles ainsi que d’échapper à la tutelle des élites. Il n’en était pas
question pour ce peuple qui ne voulait plus travailler de ses mains et
effectuer des tâches ingrates. Ces êtres premiers recevraient d’autres
traitements, d’autres interventions, pour arriver à l’Homo Sapiens :
l’homme moderne. Ces expériences sur l’Australopithèque était la raison
de mon émotion auprès de Lucy dans ce musée.
Les visions marchaient par associations et non de manière linéaire.
Un bond temporel plus tard, j’étais en surface dans une ville surélevée,
isolée en bord de falaise, en-dessous se jetait abruptement l’océan sur la
base des rocs millénaires.
Le peuple des Hautes Terres, comme se nommaient ses habitants,
possédait des armes particulières. Autour de mon cou, était attachée une
plaque de métal de forme trapézoïdale tronquée et creusée en son centre
d’un cercle vide : le Ked-Geh. Il était massif et doré. Je le saisis et le posai
au creux de ma main. Lorsqu’il toucha ma peau, le Ked-Geh se déploya en
3 branches venant encercler ma paume. Stabilisé, je lui donnai une
impulsion et il se mit à tourner. Ses rotations généraient un champ qui
repoussait ce qui s’en venait : comme une dynamo, ou un bouclier qui
émettait sa propre énergie du mouvement, ce bijou me protégeait. A cet
instant précis, j’entendis ces mots : « Tu dois retrouver ton Ked-Geh, cela
est crucial ».
Comment, pouvais-je retrouver un artefact aussi vieux dans une vie
aussi banale ? Et surtout, pour quelle raison, par quoi commencer ? La
vision ne me laissa pas le temps de réfléchir plus. J’observais l’autarcie de
la ville, qui n’était pas en contact avec d’autres espèces. Parfois certains
humains archaïques, proche du Sapiens, pouvaient venir mais uniquement
dans le but de les servir, ils étaient leur main d’œuvre et leurs
domestiques : de l’esclavage primordial. Les résidents ne fréquentaient pas
les humains. Les originels disaient que c'était une honte, et c’était d'ailleurs
un gros sujet de discorde. Il y avait deux camps: ceux qui les considéraient
de manière inférieure aux animaux, et ceux qui voyaient en eux
l’expression de la création.
J’aimais ces humains car j’avais participé à leur genèse et j’en étais
fort curieuse. Alors, parfois, je partais en expédition dans la forêt afin
d’établir un contact. Ils vivaient dans la nature, dans des grottes à flanc de
montagne, ces lieux étaient très basiques, il n’y avait pas de fioriture. Ils

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s’abritaient de bric et de broc car ils n’avaient pas encore appris à
construire des habitats, les cavités naturelles leur étaient utiles pour se
protéger. L’humain était un être craintif et superstitieux, facilement
impressionnable. Il subissait de la part des autres généticiens des abus sans
noms, on les étudiait, dans les pires situations parfois, comme le faisaient
nos scientifiques d’aujourd’hui avec des rats de laboratoire. L’histoire se
répétait, n’est-ce pas ?
Il existait toujours une partie réduite d'entre nous qui refusait cet état
de servitude pour les créations. Aya et moi ne pouvions pas nous permettre
de nous dévoiler, alors nous agissions dans l’ombre : en manipulant leur
ADN nous leur donnions une autonomie et la possibilité d’être une espèce
libre et non subordonnée comme du bétail qu’elle était. La capacité de se
reproduire seuls ne leur était pas donnée par crainte de ne pouvoir les
réguler, le nombre était un danger, et ce danger, nous en avions
conscience. Nous nous étions donc attelés à créer un code génétique
débloquant la reproduction humaine auquel était ajouté une sorte d’œuf de
Pâques : l’humanité arrivant au stade des 8 milliards d’individus, devait se
libérer. Comme une super cellule se divisant et gardant une
communication permanente, ce nombre atteint, ils développeraient des
capacités psychiques inédites, à l’image de leurs créateurs. L’humanité
possédait en elle la faculté d’affronter tous les prédateurs qui la menaçait,
et pas une âme n’en avait connaissance. Le secret était bien gardé, enfoui
dans notre notre esprit.
Cette dissension constante entre respect et utilité signa la fin de cette
civilisation et de ce projet de peuplement. Les positions respectives ne
pouvaient pas cohabiter, il avait été décidé en haut lieu de tout raser pour
ne laisser aucune trace d’existence des expériences menées. Pourquoi
détruire ce qui était déjà créé ? car les créations devenaient trop
envahissantes, ingérables et qu’elles pullulaient : elles avaient acquis un
certain pouvoir qui compliquait la mise en place des ordres, ce pouvoir que
nous avions injecté pour en faire un jour une espèce souveraine.
Des explosions avaient tout balayé, enfin presque tout. Les survivants
déplacèrent ceux qui restaient sur d’autres terres, entre autres, l’Anatolie,
une partie de l’actuelle Turquie. De cette zone, ils avaient rebâtit une
civilisation sur les cendres de l’ancienne et s’étaient disséminés à travers le
globe. Les eaux avaient recouvert la patrie d’origine, ce qui correspondait
aux Îles Canaries d’aujourd’hui. Les alentours étaient trop impactés, ils n’y
revinrent que quelques milliers d’années après, et bâtirent la fabuleuse
civilisation sumérienne qui essaima l’égyptienne. Les pertes du peuple
d’Ash étaient cuisantes, beaucoup trépassèrent. La technologie avait su

56
engendrer des armes efficaces pour détruire toute vie. Les êtres qui
composaient ce peuple avaient une espérance de vie presque illimitée,
mais n’étaient pas pour autant, intouchables.
Cette civilisation possédait une grande science technologique, leur
maîtrise permettait par exemple le déplacement dans l'espace-temps. Il
existait des machines imposantes, constituées d’une roue gigantesque
effectuant des rotations sur elle-même, cela générait un champ quantique
qui permettait aux molécules de se rendre à la destination voulue. Ces
voyages pouvaient joindre des lieux sur le système solaire instantanément,
mais ne pouvaient pas aller au-delà, il fallait alors emprunter des
vaisseaux. Mon peuple représentait les premières générations
d’autochtones terrestres, même si il était issu des étoiles. La science
génétique savait transférer l’esprit dans de nouveaux hôtes, c’est ainsi que
j’eus une autre apparence.
Certains appelleraient plus tard ce peuple disparu : Atlantes. Bien loin
des contes de fées, ils n’étaient pas magiciens ou sorciers, mais bien
technologiquement très avancés. Ils possédaient des ressources
énergétiques inépuisables grâce aux courants magnétiques terrestres et à la
captation de la foudre. Cette énergie était recueillie dans des sphères
translucides posées sur des supports faits d’un métal que je n’arrivais pas à
définir, tant le comparatif actuel ne pouvait se faire. Ces supports étaient
reliés à la terre et les sphères de grandes tailles disposées en alignement
parfait dans un grand champ. Elles étaient veinées d’un courant électrique
qui se déplaçait et les illuminait. Les boules se contractaient et se
décontractaient et lors de ces oscillations une énorme lumière blanche
prenait tout l'espace. Les sphères semblaient vivantes, elles scintillaient de
partout à l’image des boules plasma décoratives. Ce peuple avait donc la
possibilité de tout faire disparaître dans l’oubli, et c’est ce qu’il fit.
Aya et moi même étions des survivants, et assistions en ces temps de
renouveaux nos chers humains autant que nous le pouvions. La
reconstruction s’opérait et rien n’allait la stopper. Le temps filait et je
m’arrêtai soudain sur l’image d’Aya, placé dans un bac translucide et
vitrifié. Je pleurais de douleur devant le spectacle de mon compagnon relié
à des tuyaux dans une solution transparente. Je voulais le toucher, et
soudain avant que ma main n’ait plongé dans ce liquide, quelqu’un me
cria :
« Non, il ne faut pas ! Cette « eau » est comme un liquide amniotique
de synthèse servant à la régénération des tissus endommagés. »
Ma douleur m’avait fait oublier le bon sens. Aya avait survécu au
cataclysme, mais il succombait à bien autre chose. La stase ne lui avait pas

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permis de se relever de ses blessures administrées par un traître, mais le
gardait en dormance. Alors Aya fut placé là ou il vécu sa deuxième vie,
dans son temple des Hautes Terres désormais immergées.
Par la suite, je revis cet homme cher dans d’autres visions, il se tenait
dans une grande pièce faite de pierres très claires, à l'intérieur d'une bâtisse
assez épurée. Son corps était étendu dans un sarcophage en pierre
découvert (lui aussi très clair). De l’apparente inanimation, ses traits
reprenaient vie. Sa main commença à bouger, comme se réveillant d’un
long sommeil, il replia ses jambes, et mis sa main droite sur le bord du
sarcophage, puis se souleva pour se redresser. Il enjamba alors cet autel de
pierre et vint me serrer contre lui. Il possédait toujours ses cheveux longs
et blonds, son regard d’azur transperçant et plein de douceur à la fois, mais
sa peau était plus lisse, plus jeune. Je retrouvais ce sentiment de plénitude
d’un être qu’on a tant cherché et qui revenait après un long voyage. Cette
vision était d’une telle force qu’elle me déclencha beaucoup d’émotion.
J’avais toujours eu la sensation de chercher ce quelqu’un, sans savoir qui il
était. Une amnésie frustrante mais qui n’avait pas effacé mes sentiments,
de vies en vies, lui était toujours présent même sous forme éthérée. Cet
homme était Aya, et c’était par les souvenirs d’Ash que j’en avais
maintenant grandement conscience.
Le dernier espace où je pus entrapercevoir Aya fut un rêve. Nous
nous trouvions au bord de la mer : il marchait le long de l’eau, pas de
vagues, ni d’écume. Je détournai le regard à peine quelques secondes pour
admirer le paysage, puis revins me fixer sur lui, mais il n’était plus là. Il
avait disparu sans bruit, sans pouvoir aller où que ce soit, la plage était
vide. Je scrutai alors l’eau, mais ne vis rien, si ce n’est quelques maigres
vibrations aquatiques. Bizarrement, je ne bougeai pas mais l’appelai par
l’unique bout de lui qui me restait à cet instant : son prénom Noah. Ce
prénom sorti d’on ne sait où, me rappelait celui de Noé. Invariablement
l’association entre l’eau et Noah me parlait du déluge et du mythe de
l’Atlantide, et ces images plus symboliques servaient à préciser l'histoire
de notre lignée. Aya goûtait les eaux du repos, mais il se relèverait.
Je n’avais pas quitté la ligne de temps d’Ash, et l’Étoile ne se
remettait pas de la disparition d’Aya, cela me laissait une cicatrice béante
au cœur. Une partie de mon être s’était volatilisée.
Mais il me restait un souvenir, un fils : Baal Imen[3], le Seigneur Imen. Il était l’autre
Taureau du Ciel : celui qui suspendait les eaux. Imen était fougueux, emporté, colérique
certaines fois, mais d’une telle intensité. Il était ma descendance. Les liens n’étaient pas
comparables à ce qu’on pourrait aujourd’hui éprouver pour ses enfants : il s’agissait de
créations artificielles, qui n’impliquaient pas de sentiments filiaux tels que l’humain les
connaissait, mon amour pour Imen dépassait le possible. Les contacts avec le peuple
d’origine n’avaient pas cessé, mais tout le monde avait muté, l’avancée scientifique

58
grandissante avait donné des envies de nouveauté.
Ankar, qui était toujours vivant, retrouva chez Imen des aspects de lui-même à ceci
près que ce dernier était doté d’une intelligence vive et aiguisée. Il le secondait et demeurait
avec lui, Ankar lui donna tout pouvoir sur le Jardin au mépris de celui qu’il avait choisit
depuis le décès d’Aya : Enim, un être qui aurait en lui, à partir de ce moment, tant de rancœur
qu’il en inonderait la galaxie. Des rivalités commencèrent à naître, menées principalement par
Enim, le premier Marduk.
Le Marduk, comme je me le remémorais était un titre, celui du roi de
justice, garant de l’ordre et des lois qui encadraient la planète, ou bien
quelque chose de plus vaste comme le système solaire. Ainsi le titre passa
d’Enim à Imen. Lors d’une séance du Haut Conseil le cas fut discuté tant il
provoquait de nombreux remous :
« Le Haut Conseil déclare : le premier Marduk, Enim, est un cœur vide. Le frère rebelle
paiera le prix de son abondance par le feu, suite au marché traité. La rébellion passe par le
signe du Taureau donc l’étendard du Prince. Imen est à l'intérieur de son temple (son
vaisseau) lumineux , il bouge, et est proche de l'ouverture de la digue. Il passera au travers de
la couronne du Soleil. »
Le soleil entrait en activité, le vent solaire était éjecté par le trou
coronal. Cela laissait présager une arrivée.
« Miroir d’Aya, mets toi en mouvement et fait face. Le lever du Soleil dans la Gemme
liera l’arche aux eaux du repos, me dit un conseiller. Reine Ash, compagne lionne du ciel et
de la terre, édicte ta loi, achève l’ennemi par le feu. »
L’arche était la Terre, et là encore il était question de fenêtre
temporelle. La dépasser signifiait ne rien pouvoir faire, Imen se trouverait
pris au piège. J’étais alors partie à sa rencontre. Imen tentait de passer la
porte pour entrer dans le système solaire, et portait la bannière d’Aya. Les
étoiles étaient des zones de passage pour les vaisseaux, ils connectaient de
longues distances intersidérales, trop longues pour être parcourues avec les
roues. Cette étoile étincelante était la porte vers le système solaire.
Le soleil axé sur cette constellation qui se situait dans la couronne
boréale, était visiblement synonyme de porte fermée. Ash devait patienter
en espérant l’arrivée d’Imen et de ses troupes pour que Marduk ne
progresse pas.
La flotte de Baal Imen avait réussi à pénétrer le mur des armées du
premier Marduk, et tentait de le repousser de l’autre côté de la porte. Dans
cet environnement apocalyptique les tirs fusaient. Le vaisseau de Marduk
avait été touché et il était obligé de battre en retraite. Imen était touché lui
aussi. Ash reçut un message qui la rassura tout de même :
« Imen est conduit et est traité médicalement dans le lointain
sanctuaire haut comme la lumière de Ra . Les larmes secouent ton fils. »
Il avait subi une cuisante morsure mais il était victorieux, elle ne
pouvait le suivre mais on l’informait de son état. La vision s’arrêta ici,
devant un demi échec. L’ennemi avait été repoussé mais les pertes étaient

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cuisantes. Resta le statu quo.
Dans ma pérégrination, je changeai alors d’environnement, le sol était
sablonneux. C’était toujours l’histoire d’Ash, j’arpentais un chemin
encaissé entre deux montagnes rocheuses. Dans l’une d’elles, une cavité se
profilait. Je cherchais à me protéger et me cacher, tout était calme et ma
sécurité semblait assurée car j étais devancée par un jeune proche. De
chaque côté de l’ouverture de la cavité se trouvait des rochers. Alors que
mon compagnon s’approchait de l’entrée, je vis surgir un être masculin de
haute taille. Il était armé d’une lance massive faite d’un métal particulier
pourvue d’une énergie pouvant infliger bien des dégâts. Je regardai avec
effroi la pointe de l’arme se ficher dans le bas ventre de mon compagnon.
Tout se passa si vite que je n’eus pas le temps de le prévenir. Il s’effondra
sur le sol. Mon regard se porta alors sur la lame qui venait de glisser sous
mon cou. Ma gorge me serrait, la douleur me traversa : on m’égorgeait. Ne
resta que l’obscurité.
Nous avions été trahis par un proche qui avait envoyé ses sbires. Je
savais que le meurtrier était mon fils, le premier né : Enim. Emplit de
rancœur, il voulait régner, et sa mère était un obstacle. A cet instant,
l’identité de tous ces traîtres n’était pas claire mais le sentiment d’effroi et
d’amère trahison resta là enfoui, des millénaires après en ma personne.
A la fin de cette vie, Ash avait alors créé plus d’êtres que jamais, mais
il n’y en avait que 7 qui retenaient son attention. Ceux-là étaient les plus
proches, les plus aboutis. Le temps venu ils reviendraient vers celle qui
avait été la représentante de le couronne de Sirius. Je les chercherais ici sur
Terre, dans cette incarnation présente. Et lors de ces rencontres je
m’entendrais dire : « Les sept t’ont retrouvée et se fondent au sein de la
mère. » Enfin, un pardon pourrait éclore et conduirait mon âme à
l’apaisement. Ash reverrait à travers moi ces êtres chers qui s’étaient
embarqués dans des joutes lors de guerres impitoyables ; tout cela pour un
pouvoir qui gangrenait les liens d’amour.
Comment la corde qui reliait les êtres pouvait-elle s’effilocher lorsque
les enjeux différaient ? La haine grandissait sur les racines de l’injustice et
de la blessure d’amour. Le besoin de reconnaissance se changeait en
gouffre de colère insatiable, propulsant les personnes dans une quête sans
fin. Si je comprenais que les situations amenaient parfois à créer des
animosités, je ne saisissais pas encore ce qui laissait les individus dans de
tels fonctionnements : les mains tendues absentes ? l’incapacité de
ressources personnelles à se reconstruire ? La nature de l’âme ?
Ça je ne voulais pas l’entendre, je ne me résignais pas à accepter qu’il
existait des êtres obscurs et qu’on n’y pouvait rien. Le bon comme le

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mauvais n’étaient que des appréciations manichéennes. Il y avait une
origine à tout, même aux plus sombres desseins. Pardonner était difficile
mais je voulais comprendre mes erreurs et leurs erreurs pour ne plus
jamais réitérer les mêmes conséquences.
En l’occurrence, Ash était responsable de la fureur d’Enim, mais pas
de sa volonté jusqu’au-boutiste d’écraser quiconque se mettait en travers
de son chemin. De la création le chaos fut généré, à qui pouvait-elle bien
s’en prendre si ce n’était à elle-même ? Ash était Céleste, j’étais Céleste, et
j’accusai le coup. Mais Enim avait fait un choix, seul variable qui
m’échappait et que je ne pouvais résoudre.

61
Le corps-prison

Il me semblait que j’avançais dans le temps, mais les évènements


étaient liés. La difficulté était à ce moment-là de remettre dans un ordre
précaire ces informations. Ash avait péri par une traîtrise sans nom, et
devenait Inn, la danseuse au croissant de lune et aux étoiles. J’avais ce
symbole sur mon visage épousant le contour de mes yeux. Le teint très
pâle et les yeux verts, je m’agitais au travers de somptueux voiles et
bijoux : j’aimais la musique. Je dansais mais techniquement, tout était
codifié : la position des mains, des pieds, en rythme avec les percussions
entêtantes des tambours. Ces danses fascinaient et faisaient entrer en transe
ceux que je capturais du regard. Comme le serpent ondulant, mon corps
bougeait au son des battements des musiciens, et il devint au fil de ma
maîtrise l’instrument de la paralysie hypnotique des hommes et de leurs
appétits.
Les danseuses exerçaient une prêtrise en pratiquant une sexualité
sacrée qui conduisait à développer certaines capacités. Grâce à des
techniques de contrôle musculaire vaginal et à certains massages, la
prêtresse permettait à l’Énergie vitale de se développer, de monter en
puissance jusqu’à une extase hors du commun. L’être se trouvait alors
projeté dans un état de fusion avec le Tout. Les éléments ne semblaient
plus séparés, il n’y avait plus de barrière entre soi et l’extérieur, la goutte
d’eau qui se fondait à l’Océan en devenait la totalité.
Inn bénéficiait d’une place un peu spéciale sous l’aile d’un chef
terrifiant et qui aimait s’imposer à elle par ses accès de colère, une main de
fer qui dirigeait froidement son royaume : Siresh, le serpent. Il me
rappelait le premier Marduk : Enim. Il m’effrayait, et me menaçait par ses
abus. En même temps, il me conférait une sorte de statut particulier qui me
valait une multitude de jalousie. Siresh ne me laissait pas en paix, il
disposait de moi et souhaitait me forger pour ses desseins. Inn la sauvage,
entêtée et à la fois enfermée dans cette situation : j’en souffrais beaucoup.
Ma beauté et mon magnétisme étaient mes atouts, et je les utilisais.
La prêtresse que j’étais plaquait son pouvoir sur les mâles à disposition.
L’ensorceleuse que je fus se plaisait à jouer et à profiter des fastes : seul
pouvoir qui me permettait de m’évader de cette tenaille qui me condamnait
à être le jouet de ce commandeur tout puissant. Je ne maîtrisais pas ma

62
situation mais l’effet que je faisais : oui, mon corps était ma seule
possession face à la solitude amère de mon être. Et pourtant je détenais une
connaissance, un fond de sagesse qui malgré toute cette souffrance restait
présente. C’était une situation de survie, où je n’avais aucune
échappatoire. Le savoir de l’Etoile persistait, mais je devins une exécutante
forcée. Je me disais que mon âme avait été captée, détournée et que mon
emprisonnement était voulu.
Siresh était fier de sa création, Inn était l’objet de ses ambitions,
comme un trophée qu’il pouvait brandir, une matière qu’il modelait à sa
guise. L’hybride que j’étais, fut constituée pour recueillir mon esprit.
Parfois, en m’observant tristement devant le miroir, je laissais échapper
ces mots à haute voix :
« Ils m’ont pris mon identité, remplacée certainement, alors que je
suis là, enfermée dans cette nouvelle prison. Personne ne me voit,
personne ne sait qui je suis. Mon passé m’a été volé et je n’ai aucune
possibilité de changer ça. »
Mon peuple savait déjà procréer artificiellement depuis le temps
d’Ash, ceci en était la continuité. Les nouveaux individus furent créés
artificiellement en matrice de substitution, et pour la plupart étaient le
résultat d’une hybridation inter-espèces. Mais il restait des personnages
issus de l’ancienne souche, qui purent défier le temps.
Au sein de ce royaume cohabitaient ainsi deux sortes de
personnages : des « véritablement nés » (les concepteurs de projets), et des
hybrides sans parents. Les chefs étaient en général des conducteurs de
projets : terraformation ; science ; génétique, culture.
Les hybrides démontraient un peu plus d'empathie et d'émotions que
leurs chefs de projets plus légitimes. Il s’était écoulé 5000 années terrestres
depuis la mort d’Ash, mais l’apparence physique n’avait pas évolué :
humaine à ceci près que leur taille était bien plus grande qu’un individu
d’aujourd’hui. Ils mesuraient environ 3 mètres, les traits très fins et très
lisses avec un aspect glacé, cireux, donnant une aura incomparable et
éblouissante.
Les habits étaient en général assez longs même pour les mâles qui
portaient des tuniques munies de ceintures imposantes faites d’un métal
doré, leurs cheveux étaient souvent longs et ramassés avec une torsade qui
se nouait derrière le crâne. La couleur de la peau était variable en fonction
du métissage, elle pouvait aller de très claire presque albinos comme la
mienne, à beaucoup plus halée et sombre.
Cette société était très hiérarchisée et ritualisée. L'entrée des jeunes dans la vie adulte
commençait par une épreuve initiatique ardue. Ce passage mystérieux et effrayant menait
vers une deuxième vie.

63
Le néophyte devait entrer (de force) dans une grotte sombre, un dédale dans lequel il devait
avancer pour se confronter à l’ombre, tandis que des prêtresses-gardiennes surveillaient la
porte. Celui qui en réchappait pouvait entrer en vie active, les plus faibles ne ressortaient
malheureusement pas. Ensuite les lauréats intégraient des écoles de caste en fonction de leurs
dispositions.
Ces pré-requis étaient déjà présents depuis leurs conceptions via les
modifications génétiques. Ainsi, certains intégraient la caste des guerriers,
l’armée de ce peuple. D’autres rejoignaient celle des voyageurs qui
parcouraient les lieux habités pour négocier et rechercher des richesses, ils
étaient choisis pour leur habilité diplomatique parfois musclée. Puis, il y
avait les prêtresses, destinées à servir le temple de la mémoire, un lieu où
l’ancienne tradition était préservée. Les prêtresses dansaient et étaient
courtisées, elles gardaient leurs savoirs secrets sous la chape de plomb
qu’instituait Siresh. Lors des réceptions, elles servaient d’agrément, leur
prestigieuse renommée ne tenait plus qu’à une danse en ce temps-là, des
femmes détenant les clefs de l’énergie étaient bien trop dangereuses pour
que Siresh les laissa en paix.
Se trouvait aussi la caste des concepteurs : des techniciens et
ingénieurs qui recherchait et améliorait les technologies, puis celle des
scientifiques. La science était la matière chérie des descendants reptiliens,
elle permettait tant de choses : la génétique qui dérivait sans cesse vers la
création de monstres difformes et de chimères, la maîtrise des flux
énergétiques permettant les déplacements et la fabrication d’armes
toujours plus puissantes.
La production, quant à elle, était assurée par des humains enlevés de
la Terre. Les rôles de leaders n’étaient pas attribués de cette façon, ils
étaient choisis par un Conseil parmi les plus nobles de lignée, mais ça
c’était en principe car la plupart du temps, le dirigeant était choisi par
l’ancien, et comme la durée de vie était particulièrement longue, les règnes
se perdaient dans la nuit des temps.
Après la chute des Hautes Terres, une partie des êtres de la faction qui
l’anéantit, avait réussi à se sauver sur Mars. Il restait un noyau de ce qui
avait été le domaine d’Ankar et qui était devenu le refuge qui permit de
reconstituer un petit monde. Mais si celui d’avant était plus libre, celui-ci
était oppressif, et Siresh se gavant de sa toute puissance y veillait. Mars
était la planète rouge, cette nouvelle civilisation se nommait donc à partir
de ce jour : le peuple rouge.
La maîtrise de l’énergie leur permettait d’influer sur le mental de
toute créature en conférant des capacités psychiques pour communiquer ou
tuer sans rien toucher. L’énergie était un flux baignant l’univers, qui
contenait tout, qui était Tout, un flux neutre sur lequel chacun pouvait se

64
brancher en conscience et l’orienter à sa guise. Les pensées comme les
fonctions biologiques pouvaient être influencées. Cela posait la question
du bien et du mal, dans l’absolu rien n’était positif ou négatif, mais la
façon dont ce rien était employé pouvait sauver ou tuer, comme un remède
pouvait être un poison. Il était alors aisé pour le peuple des Rouges de
contrôler les ondes émises et de leur donner la couleur souhaitée, de
marteler des images ou des idées que l’autre ne pouvait que prendre pour
siennes. Ils pouvaient agir en envoyant suffisamment d’énergie pour
bloquer certaines fonctions corporelles, comme pour débuter une
réparation. Malheureusement, pour l’humanité ces possibilités-là étaient
révolues, même inexistantes par le bridage génétique qui lui avait été
appliqué. Aujourd’hui encore, et parce que la densité ne s’y prêtait pas
(elle semblait s’être cristallisée), l’action sur la matière était extrêmement
laborieuse.
Il ne s'agissait pas d'un procédé uniquement psychologique et
manipulatoire mais bien énergétique qui allait se caler sur une fréquence et
ainsi agir : un viol de l'esprit en somme.
Je ne vis pas la fin d’Inn, elle n’était pas où elle devait être, coupée de
tous et de tout le monde. Je ressentais tellement de solitude. J’avais tenté
de parler mais personne ne voulait m’entendre, je me sentais prise derrière
une vitre sans teint. Je les voyais mais eux ne me remarquaient pas. Quel
supplice que d’être dépouillée de la sorte !
Ce moment-là fut précisément celui de mon captage en ce monde
sans aucune issue.
Mes incursions ou plutôt devrais-je dire mes fugues, n’étaient pas les
bienvenues. Siresh était perfide, et comme pour tout ses objets, il ne
supportait pas qu’ils lui échappèrent.
En revenant d’une sortie sur Terre (j’aimais toujours aller rencontrer
les autres formes de vies, et les humains), je m’engouffrai dans une pièce
monumentale faite d’une pierre décorée au sol, les colonnes de marbre
longeaient la salle. Je me dirigeai vers deux portes gigantesques ; les bords
en or ciselé encadraient des croisements habillés de symboles. Le montant
était paré de la lune et de l’étoile, alors que ce qui semblait être un oiseau
sur une branche était dessiné sur le haut de la porte. Je poussai ces deux
portes pour me retrouver dans une chambre : la mienne. Elle était aussi
richement décorée. Je n’avais qu’une envie : ôter le bracelet en or massif
qui ornait mon bras gauche. Je le déposai alors sur une table devant moi et
je m’assis. Mais la sensation qui me traversai m’indiqua que j’étais
observée. Je me retournai, et vit Siresh, silencieux derrière moi. Il m’avait
attendu sans bruit. Je me levai apeurée mais je n’eus pas le temps de

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partir : il me souleva du sol. Je n’étais pas tenue par sa main, mais par ses
pensées, sa force psychique était incommensurable et elle m’étranglait. Je
ne pouvais me mesurer à lui, impuissante que j’étais et à sa merci. Siresh,
dans un verbe lancé à mon visage, hurla :
« Où étais-tu ?
Il n’attendit pas sa réponse, et reprit de plus belle :
— Où étais-tu ?
— Partie me promener, lui lançai-je difficilement à cause du manque
d’air. Dans mes dernières forces je criai à mon tour :
— Siresh, Laisse moi en paix !
— Inn, je vais te briser. Ta négligence est au-delà de ta gloire ! » lui
dit-il d’un ton lent et haineux.
Il me saisit alors de sa main, puis commença à passer sa langue sur
mon visage. J’étais dégoûtée de ce geste malsain mais contrainte à
l’immobilisme. Soudain, Siresh entendit du bruit dans la salle jouxtant la
pièce de vie. Des gardes étaient venus le prévenir d’un ennui, alignés en
double colonne, ils l’attendaient. Il ne fallait pas le déranger sous peine
d’encourir des châtiments divers et variés. Il n’avait aucun scrupule et les
gens à son service le savaient très bien. Il me lâcha brutalement, en me
faisant bien comprendre télépathiquement qu’il n’en avait pas fini. J’étais
sauvée pour cette fois.
Siresh sondait les esprits, il s’insinuait à l’intérieur tel un virus. Son
énergie m’entourant, me liait encore plus à lui. Les viols et les abus qu’il
me faisait subir renforçaient la connexion énergétique et son ascendant sur
moi. Lui résister était si dur que ma vitalité disparaissait. La sexualité était
un moyen de s’assurer une connexion à la force de vie de l’autre, les abus
dessinaient autant de tentacules formant une prison énergétique.
Siresh n’appréciait pas que je rende visite aux humains, il ne les
voyait que comme des animaux indignes. Il n’aimait pas non plus que je
lui fausse compagnie. J’avais acquis une renommée auprès de ces
humains. Il était tellement facile de les impressionner, la différence
technologique fut si grande qu’elle apparaissait alors comme de la magie.
C’est ainsi qu’ils craignaient le peuple rouge et le respectaient. Les maîtres
esclavagistes étaient auréolés de divinité.
Après ces visions beaucoup d’émotions étaient sorties comme venues
d’un tréfonds dont je n’avais pas conscience. Je poursuivis ma vie, mais il
n’y avait pas de changements dans les faits ou les évènements, j’avais la
même expérience que des milliers de gens. Une expérience qui semblait si
fade quand rien de spectaculaire n’arrivait, le travail était intérieur cette
fois-ci, un travail sur mes ressentis, mon rapport au monde et aux autres.

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Rien qui n’apportait gloire, richesse ou puissance.
J’étais une pierre polie par mes soins et le temps, un galet que le vent
roulait sous les vagues et le vent. J’avais fait ce chemin sur moi, sur mes
modèles parentaux, ma vision de l’autre et de son positionnement : le
chemin vers l’amour de soi. Visiblement j’avais connu les abuseurs des
milliers d’années auparavant, et qui plus est, j’avais du sûrement faire la
même chose, ne serait-ce qu’en jouant à la Dame Dieu. Inn était sauvage et
indisciplinée. Elle avait une soif de pouvoir à la mesure du vide de son
cœur, mais il n’était pas fondamentalement mauvais, il vibrait pour la
création et la beauté de la vie.
Le pouvoir et la responsabilité étaient des notions qui induisaient de
la frilosité dans cette incarnation, avec en arrière-plan la peur d’exagérer,
peur de générer des conséquences énormes. Je ne m’étais jamais autorisée
à être, car mon rayonnement impliquait l’égo. Et cet égo-là était le tabou
ultime, une barrière mise là d’un autre temps pour ne pas répéter les actes
commis. La barrière était si fermement attachée qu’il n’y avait pas
d’équilibre, ces visions qui s’étaient étoffées petit à petit, me conduisaient
à une prise de conscience de la valeur que je niais : la mienne.
Alors je voulus voir d’où je venais réellement, jusqu’à revivre des
images saisissantes de ma venue en tant qu’humaine sur Terre. Ma toute
première incarnation débuta dans un conduit lumineux. Je me sentais
propulsée à une vitesse énorme, et voyai tout autour. J’étais dans l’espace,
dans un œuf si blanc et translucide, je rasai une planète dotée d’un océan,
il était si agité, si tumultueux, que les vagues déchaînées culminaient
jusqu’au ciel.
Je continuai le voyage parmi les étoiles et plongeai sur une terre. En
se rapprochant du sol, je vis un fleuve sur ma droite, et à gauche une sorte
de pyramide. Étrangement, je voyais en filigrane les initiales XP se
dessiner dans mon champ de vision.
Cette forme de vie était née, sorti de l’œuf et avait traversé les eaux
jusqu’à se retrouver sur la terre ferme. Etait-ce une image de
l’accouchement, de l’enfant propulsé dans le conduit utérin de la mère et
baignant dans ses eaux créatrices, ou la naissance d’une âme sur cette
dimension dense ? La question resterait toujours en suspens car personne
ne pouvait être fondamentalement certain de ce qu’il voyait, imaginait ou
ressentait. Il n’y avait pas de Vérité, mais des vérités personnelles qui
prenaient des couleurs propres à chacun. Mais comme un enfant né de la
lune et expulsé sur le sol croisant dans son voyage les merveilles célestes,
je m’étais un jour retrouvée à arpenter les chemins de ce monde, larguée
comme on larguerait un parachutiste, parfois et même souvent très

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démunie, à la recherche de compréhension de cet environnement qui me
paraissait si étranger.
Avant cette Terre, il y avait d’autres sols perdus au fin fond de
l’immensité galactique. Des sols puis des mers, des soleils aux couleurs
étonnantes et si différentes d’ici. Je voulus voir ma première incarnation
dans la matière, alors mon voyage s’arrêta sur ce sentiment inoubliable,
cette bribe de vie reculée dans le temps mais inaltérée. Tout mon corps
flottait dans l’eau d’un océan devenu un cocon où je n’avais besoin de
rien, tout était à portée. Dans ce flottement, je baissai mon regard et vis
mes jambes qui ressemblaient à des pattes de batraciens géants d’une
couleur verte et aux doigts palmés. Je me déplaçais dans ce liquide avec
aisance. Au-dessus de l’eau, le soleil brillait d’un bleu puissant. Il ne me
restait que cette sensation d’osmose totale et absolue : la pourvoyance
éternelle faite de complétude où la question n’existait pas.
Si tôt, je cherchais à regarder ce qu’il y avait dehors et sortir de cet état. Je fus née de la
paix, forme de vie simple mais si riche à ressentir. Ce même ressenti que chaque âme avait
perdu durant ses escapades des millénaires coupés de son lieu de naissance. Que me restait-t-
il dans cette vie de toute cette épopée ? Des souvenirs qui remontaient sans cesse, ces mots
aux sonorités anciennes et qui invariablement me reliaient aux mêmes personnages sous des
noms différents. Les noms changeaient, ils étaient autant de facettes sur des rôles, des
fonctions, et ne traduisaient pas toujours l’identité primordiale. Cette identité était difficile à
trouver, mais quel intérêt si ce n’était la compréhension d’un chemin d’incarnations. Mes
alter-égo avaient aimé tout ceux qui avaient partagé toutes ces vies, ils étaient entiers ou
entières selon le sexe. Ils étaient tous dans mon cœur et surtout dans mon énergie qu’ils
avaient tant imprégnés.

68
Création

Je me questionnais beaucoup sur ces visions. Etait-il possible que je


ne sois pas la seule à conserver des souvenirs d’ailleurs ? Pour l’instant je
me sentais seule dans mon périple intérieur, évoluant sur une corde
instable. Cependant j’avais des précisions de plus : des sentences d’un
autre âge tellement à propos et qui me répondaient comme le faisait une
épée tranchante de tant de sagesse et de justesse.
Il y avait aussi des synchronicités qui venaient appuyer ce flot
d’informations, qui m’emmenaient visiter les anciens temps, des temps
que je connaissais mal, des histoires enfouies et idéalisées, moins
évidentes que ce que les dogmes enseignaient. Les noms que je retrouvais
dans mes recherches étaient les mêmes que ceux qui m’avaient été donnés
dans mes souvenirs, qui plus est, ces personnages étaient déjà liés au
mythe de la création. Et puis il y avait ce bijou, on m’avait dit le chercher,
la voix me l’avait dit. Je me demandais d’ailleurs si la voix n’était pas
Aya, car toutes les synchronicités que je recevais à présent parlaient de
dieux, de création et d’une mémoire oubliée.
La femme du temple sumérien m’indiquait déjà une époque, un
contexte religieux fait de divinités symbolisées par des serpents ou des
reptiles. Cette notion de reptile s’étaya dans mes visions d’Ash Athirat
Séba. Le serpent rejoignait la création. Quelles figures avaient pu être à
l’origine d’une création que l’humain avait attribué plus tardivement à un
dieu unique ? Comment imaginer qu’au vu de notre niveau technologique
actuel, il avait été possible dans le passé de modifier génétiquement des
souches pour former des espèces nouvelles ? Cela tenait de la science-
fiction. Pourtant, cette faculté que les écrits ont remplacée par des pouvoirs
était latente dans les tablettes sumériennes, ainsi que dans les récits anciens
de la création.
De tout temps l’être humain s’était confié à des forces supérieures qui
avaient pris l’apparence d’êtres intouchables et auréolés de pouvoirs,
craints par les hommes : les divinités. Dans toutes les cultures je croisais
ce rapport aux dieux. Mes visions avaient été le point de départ de la
recherche de sens et d’origine de ces mythes. Ils étaient constitués des
mêmes mécanismes, de la religion chrétienne à la religion égyptienne en
passant par les rites nordiques. De Jésus à Horus, de Thor ou même

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d’Arthur, de Mithra au Sol Invictus, de Dumuzi à Attis et Adonis, se
profilaient cette constance et ces mêmes caractéristiques : des dieux
souvent associés à des astres ou aux éléments naturels; des dieux comme
métaphore du cycle solaire et cosmologique.
Chez les Sumériens, prédécesseurs des Égyptiens, je m’aperçus qu’il
existait une cosmologie complexe, le monde était une bulle immergée dans
un océan primordial. Une belle légende s’y associait. Je faisais beaucoup
de recherches sur mon ordinateur et aimais voir plus que lire. Ainsi, je
trouvai un reportage qui me contait cette histoire, les paroles défilaient
pendant que mon esprit associait les images dans lesquelles j’avais
voyagé :
« Dans l’Enuma Elish, épopée de la création babylonienne et
sumérienne, d’Apsu (les eaux douces) et de Tiamat (les eaux salées)
émergèrent les dieux Lahmu et Lahamu qui engendrèrent Anshar et
Kishar. Le ciel et la terre s’écartèrent alors. Anshar engendra Anu (le dieu
du ciel) qui engendra à son tour Nudimmud-Ea (Enki chez les Sumériens).
Ea était plus puissant que ses aïeux.
Un jour les dieux se déchirant, Apsu alla voir Tiamat et lui confia
qu’il ne supportait plus les frasques des premiers dieux et qu’il souhaitait
les anéantir. Tiamat ne pouvait se résoudre à tuer ses enfants, mais la
décision d’Apsu était sans appel. C’était sans compter sur Ea qui ne
l’entendait pas de cette oreille et qui réussit à endormir Apsu, puis le tua.
Ea pris possession des eaux de l’Apsu, puis en enfanta Marduk : Amar-Utu
chez les Sumériens ou Enlil. Il fut auréolé de gloire par An qui lui donna
les 4 vents. Les autres dieux excédés par les orages de Marduk vinrent
rencontrer Tiamat, en lui demandant d’agir contrairement à son immobilité
pour le meurtre de son époux Apsu.
Tiamat créa alors une armée de dragons, de serpents et 11 monstres,
puis elle choisit son fils Kingu pour être chef de ses armées et son époux.
Après qu’Anshar et Anu se soient essayés infructueusement à contrer
leur mère, Marduk fut désigné pour défaire Tiamat qui s’était retournée
contre ses enfants. Marduk emprisonna Tiamat dans un filet, puis lança le
vent mauvais pour qu’il s’engouffre dans sa bouche et finit par la
transpercer d’une flèche au ventre et au cœur. Tiamat était défaite, et
Marduk était le sauveur. Ce sauveur coupa alors Tiamat en deux et de son
torse et de sa tête créa les cieux et du reste créa la terre, de ses seins il fit
les montagnes et de ses larmes les fleuves. Avec le sang de Kingu Marduk
créa les Hommes. Ainsi fut contée la création du monde. »
Je me repassai trois fois la vidéo, tant je voulais savourer tous les
détails, puis la relançai :

70
« Tiamat, mère de tout ce qui existe et mère des dragons, représentée
chez les Sumériens comme un dragon géant, est le nom babylonien de la
déesse Namma sumérienne, la mer originelle, l’océan primordial infini et
déesse de la création. La création participe donc d’une guerre sans
précédent, émaillée de pouvoirs incommensurables, et d’êtres monstrueux
comme on peut la retrouver dans la mythologie grecque ou égyptienne.
Nous pouvons supposer que s’il n’existait pas de Terre avant cela, ces
dieux devaient bien venir de quelque part. Les liens et les syncrétismes
sont légions pour qui veut s’échauffer le cerveau à tout remettre en ordre
car les noms des divinités changent au gré des cultures et de leurs apports,
ainsi que leurs fonctions. »
Tiens, ils abordaient Namma, comme le jardin dont je voyais la fin,
celui qui marquait tous les espoirs d’Ash, et Marduk le roi guerrier de ses
visions. Il s’appelait Enlil, le seigneur du vent, ce nom était très proche d’
Enim. « Im » dénotait aussi chez les sumériens le vent ou l’orage. Autant
dire que ces deux noms signifiaient plus ou moins la même idée. A force
de recherches, je finis par tomber sur un descriptif des dieux, un texte
akkadien du mythe de la création et du déluge. Je me mis à lire :
« Dans l’épopée d’Atrahasis, nous avons affaire à :
- An : dieu du ciel tout puissant à l’origine de la lignée ;
- Enki-Ea : dieu d’en-bas et des eaux souterraines, Ea signifiant la maison de l’eau ;
- Enlil : dieu de la justice et dieu du souffle régnant sur la terre, Bel-Marduk le taurillon
du soleil/Amar-Utu ou encore Assur, Asari ;
- Namma : l’équivalent de Tiamat.
Une partie des dieux, les Annunakis, la classe dirigeante, vivent
oisivement, tandis qu’une autre, les Igigis, travaillent la terre et
construisent des canaux d’irrigation. Ces derniers ne voulant plus œuvrer
protestent de leur sort. Enki demande alors à Nammu de créer une créature
en la façonnant avec de l’argile. »
La plupart des textes que je parcourais, m’apprenaient, enfin du
moins me confirmaient, que l’humanité fut créée par le biais d’une
intervention divine. Et puis il y avait ce texte sur le déluge, éminemment
parlant. Ici, il était dit que les hommes se reproduisant trop intensément, le
bruit empêcha le dieu Enlil de se reposer. Ainsi il décréta leur fin par les
épidémies. Je poursuivis ma lecture :
« Mais Atrahasis (Noah ou Zi.u.sud.rá dans d’autres versions du
déluge), lié à Enki, déjoue les diverses afflictions (épidémies, sécheresse et
famine), ce qui permet aux hommes de se multiplier quand même. Ainsi,
Enlil prend la décision radicale de provoquer le déluge.
Malgré le désaccord d’Enki et Nintu de voir leurs créations anéanties,
la décision est quand même prise. Il est demandé à Nergal d’arracher les

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vannes et à Ninurta de faire déborder les barrages d’en-haut. Enki va alors
insuffler un rêve prémonitoire à Atrahasis et lui demander par la suite de
construire un bateau pour survivre au déluge. »
Mammi génitrice de l’homme, qui n’admet pas sa disparition, mais
qui face au conseil des dieux ne peut se positionner contre : cela raisonnait
fort pour moi, comme un parallèle. Ash Séba, elle aussi avait été une
scientifique mue par le désir d’ensemencer et de créer une vie florissante.
Elle avait voyagé jusqu’au jardin de Namma , qu’on retrouve sous le nom
de Nammu, c’est à dire la Terre.
Les planètes étaient reliées aux noms divins, si bien qu’il était
difficile de choisir entre l’explication symbolique ou astrothéologique et
l’histoire réelle. Ces mythes pouvaient tout aussi bien conter l’histoire du
système solaire. Dans cette optique, Tiamat, grande planète océanique, fut
percutée par Marduk, c’est à dire Jupiter. Ainsi naquirent de cette
rencontre musclée la Terre et la Lune. Oui mais alors, comment expliquer
que j’avais vu des personnages bien réels, entendu leurs noms avant de les
connaître ?
Les deux explications ne s’excluaient pourtant pas. Les humains
avaient très bien pu greffer sur ces astres, le souvenir de personnages
existants. Cette pratique fut le cas pour bon nombre de rois et de reines
divinisés.
Cette planète qu’Ash avait visité et dont le Haut Conseil avait arrêté
la destinée, était le projet d’une civilisation. Cependant, elle n’avait pas les
pleins pouvoirs, ni le contrôle sur les égos de chacun. Mais cette brûlure
d’avoir donné la vie et de voir tant d’efforts, tant de temps passé à
travailler réduit en fumée lui était insupportable, d’autant que le résultat de
ce travail laborieux n’était pas de vulgaires objets, mais des êtres sensibles
doués de conscience. Cette histoire s’était perpétuée et les écrits
sumériens, résistant au temps, pouvaient être perçus selon certains
théoriciens comme l’ancêtre de la bible. Les Hébreux auraient repris cette
genèse sumérienne en la modifiant, tout en laissant de côté l’empreinte
féminine de la déesse créatrice pour ne garder qu’un dieu masculin. J’avais
d’ailleurs appris que le Dieu Hébreu Yawhé avait perdu sa parèdre Ashéra
lorsque le culte passa de Canaan à Israël, et devint l’unique dieu.
La création de l’Homme par des dieux venus du ciel contée dans ces
tablettes semblait étrangement proche d’une manipulation génétique et
d’une fécondation in vitro. Je me disais que les Sumériens de l’époque
avaient retranscrit comme ils le pouvaient et à la mesure de leur savoir
rudimentaire des techniques très avancées qu’ils ne comprenaient pas.
Pan-Zu, la servante sumérienne que j’avais incarnée, avait été tuée

72
par un dieu à face de reptile. Dans la mythologie sumérienne, les dieux
étaient représentés par des chiffres et des symboles, celui de Marduk était
le mušhuššu: le dragon-serpent. « Quel hasard » me disais-je. Et puis
j’avais vu cette merveilleuse statuette déterrée à Ur, de la période d’Obéïd,
représentant probablement une divinité de type reptilien allaitant son petit,
une Isis avant l’heure.
Je respirais enfin, comme soulagée d’avoir trouvé des artefacts qui
me disaient : « non tu n’inventes pas, regarde les traces laissées par ce
passé ».
J’avais peur des serpents, ce n’était pas une nouveauté. Depuis le jour
où, petite, je m’étais penchée pour regarder dans un trou et où je vis une
petite tête avec sa langue sifflante se projeter sur moi, je ne les aimais pas
beaucoup. Revoir ces mêmes animaux dans ma vision n’était pas très
agréable. Mais lors de ces découvertes, je compris que le serpent revêtait
plusieurs symboliques. Il était relié à la Terre, car rampant et se faufilant
dans les interstices, il détenait ses pouvoirs, c’était un animal chtonien.
Ainsi, les nagas, ces êtres mi-hommes mi-serpents et résidant dans le
monde souterrain, survivaient encore chez les hindous. Ils subsistaient
sous forme de serpents cobras sur les anciens temples bouddhiques. Et si à
la lumière de ces mythes originels, ce serpent avait été une serpente, et si
elle avait été instructrice plutôt que tentatrice ? Ash la serpente, j’aimais
bien cette image.
En effet, le serpent prenait les traits de la fertilité, de la matrice
féminine, et donc du sexe. La déesse primordiale avait très tôt été associée
aux serpents telles Potnia, la maîtresse des animaux chez les Minoens, ou
Quadesh la sainte, Déesse phénicienne de la fertilité, de l’amour, et de la
guerre, l’équivalent d’Inanna/Ishtar en Mésopotamie, d’Hathor en Égypte,
et d’Ashéra déesse cananéenne arbre de vie. Quadesh était représentée
debout sur des lions tenant des lotus et des serpents dans ses mains. Ah
Ashéra ! comme Ash, encore une proximité que je retrouvais dans mes
lectures.
La fertilité ne se résumait pas au corps humain, cette notion s’étendait
aux sols. En Égypte ancienne, Renenoutet, la déesse serpent veillait sur les
récoltes, représentée par deux cobras se faisant face. Elle se confondait
avec les déesses Hathor, et Ouadjet déesse cobra de la fertilité associée à
l’uraeus (assimilé à l’œil de Rê) protégeant le pharaon.
Du féminin émergea aussi la sagesse. Une secte gnostique, les
ophites, apparue en Égypte et en Syrie, adorait Nahash le serpent tentateur
d’Adam et Eve dans la Bible comme instructeur et non comme le mal. Ils
voyaient le serpent comme l’âme du monde: la Sophia, la sagesse. Dans la

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mythologie grecque, je retrouvais plusieurs figures associées au serpent
qui prenait là une dimension pacifique et guérisseuse:
• Hermès, messager des dieux, dieu du commerce et des arts avec le
caducée : une tige où s’enroulaient deux serpents, tels deux forces
antagonistes partageant un axe réunifiant : l’arbre de vie. Ce caducée était
un symbole de paix.
• Asclépios (Esculape), Dieu de la Médecine et fils d’Apollon dont
le bâton avec un serpent enroulé devenait le signe distinctif des médecins.
Il soignait et ressuscitait les morts grâce aux herbes médicinales ou grâce
aux songes qui lui donnaient des prescriptions. Le serpent était dans ce
cadre un symbole de vie, de guérison et de régénération, car en s’insinuant
dans la terre il connaissait les herbes qui guérissaient.
Je trouvais aussi Python, serpent monstrueux, enfant de Gaia, qui
veillait sur l’oracle de Delphes en Grèce, ainsi que Quetzalcoatl le dieu
serpent à plumes de l’ancien Mexique, Dieu de la mort et de la
renaissance.
La Grèce antique avait aussi légué l’Ouroboros seigneur du temps, le
serpent qui se mordait la queue, symbole d’éternel recommencement, de
cycle de vie et de mort. Bien qu’il soit associé à la régénération, le serpent
possédait aussi un aspect destructeur comme Apophis en Égypte et Typhon
en Grèce. Typhon était fils de Gaïa et de Tartare, il était représenté sous la
forme d’un monstre se terminant par des serpents. Il était le titan des vents
forts et des tempêtes.
En France, la vouivre, force tellurique et dragon serpent encore une
fois, était toujours présente dans les campagnes. C’était une force liée au
féminin ambivalente, bénéfique et maléfique. Je me rappelais de la légende
de Mélusine, que je contais le soir à Victoria : la fée qui avait reçu une
malédiction de sa génitrice, qui la transformait tous les samedis en femme
à queue de serpente.
J’avais été aussi bercée par le monde celtique, le mythe Arthurien,
dont le dragon tenait une part non négligeable, rien qu’au niveau de
l’étymologie du nom Pendragon et de la légende du dragon rouge et blanc
qui s’y rattachait. Quant à l’étymologie de Guenièvre, elle pouvait être
reliée à la vouivre, elle aussi. Avec le thème du serpent et des reptiles,
outre la matrice créatrice, c’était aussi celui de l’oubli du féminin qui se
trouvait rappelé à ma conscience. Les rôles semblaient s’être inversés sous
un patriarcat dominant. Était-ce un juste retour des choses vis-à-vis d’un
matriarcat primaire oppressif ? Quel serait l’équilibre à atteindre ?
J’avais vu beaucoup de serpents et autres reptiles aujourd’hui, peut-
être trop. Ma tête était endolorie et mes yeux rougis par l’utilisation

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intensive de l’écran, mais retrouver ces mythes était un devoir de mémoire.
Une façon de rééquilibrer les pôles masculin et féminin, en rappelant que
la création était une affaire d’harmonie et de collaboration. Je me disais
que le caducée serpentesque dévoilait, par son étrange ressemblance à
l’ADN, nos origines.
Je sortais de ma bulle sous le poids d’une révélation étonnante : non,
l’être humain ne vivait pas dans un aquarium, mais bien dans un univers
antique et incommensurablement gigantesque. Cet univers n'avait pas
attendu l’Homme, ni sa permission mentale pour exister. Il demeurait un
chaînon manquant pour toutes les espèces vivantes ou aujourd’hui
disparues. Les hommes, tout comme les animaux, n’étaient pas le fruit
d'une évolution autodidacte de cette planète. Cela expliquait ce que la
science avouait ignorer.
La connaissance du génome était loin d’être complètement aboutie, la
première tentative de séquençage de l’ADN (acide désoxyribonucléique)
datait seulement des années 70. L’ADN ressemblait à une échelle faite de
deux brins enroulés sur elle-même. Les gènes, constitutifs de l’ADN,
codaient des protéines qui déterminaient la structure cellulaire d’un
individu et permettaient la transmission du matériel génétique à la
génération suivante. Les scientifiques n’avait pas encore élucidé le rôle de
l’ADN non codant, communément appelé ADN poubelle, et ça, je le
savais. L’ADN non actif représentait à l’heure actuelle, 98% de l’ ADN
humain. Il a été longtemps pensé qu’il ne servait à rien, aujourd’hui il était
envisagé qu’il possédait une fonction de régulation des autres gènes.
L’humanité arrivait bientôt à cette maîtrise porteuse d’avancées pour
soigner certaines maladies, par la thérapie génique notamment : une
pépinière d’ouvertures inimaginables : pourquoi pas un voyage vers
l’immortalité ? En attendant, les individus étaient encore bien loin d’une
compréhension totale des mystères de l’humanité.
Ces mythes étaient-ils vraiment fantasques ou bien étaient-ils une
mémoire continue à propos d’une civilisation plus évoluée
technologiquement ? Cette théorie bien que raillée (j’avais lu tant de
commentaires en ce sens sur les réseaux sociaux) remettait sous un autre
angle de vue, la présence de ces anges venus du ciel, de ses titans et autres
géants. Mes réminiscences prenaient alors une couleur assez éclatante sous
le prisme de ces mythes antédiluviens et reliaient la technologie et le
passé, chose impossible de prime abord.
Avant mes péripéties, lorsque je pensais au passé, j’entrevoyais l’âge
de pierre, des lances et des silex. Maintenant je me souvenais qu’il était
possible de fabriquer et de fournir de l’énergie, par géo-magnétisme ou en

75
la générant à partir de foudre. Sauf que pour le commun des mortels,
recueillir la foudre aujourd’hui était difficile, tout d’abord par le prix élevé
des composants, puis par leur résistance inefficace aux surtensions élevées.
Il fallait aussi concevoir des accumulateurs dédiés ou des batteries, ce qui
semblait pour le moment non faisable. Quand bien même la foudre était
redistribuée directement, la solidité des matériaux posait encore problème.
Le comment interrogeait aussi, pour en faire une énergie renouvelable de
qualité il fallait qu’elle soit stable, or les scientifiques ne savaient pas
prévoir la foudre. Tout au plus, ils pouvaient parfois provoquer une
décharge électrique précurseuse de la foudre en laboratoire. Ceci était fort
dommageable car cette énergie pouvait être une ressource libre et à
disposition de tous, naturelle et inépuisable. De toute façon, la cupidité
n’engageait pas à faire de telles trouvailles : le profit était encore trop
recherché, et le bien-être universel trop négligé.
Je ne m’avouais pas vaincue, et voulus voir s’il existait des essais ou
des traces de production d’énergie phénoménale dans l’ancien temps. La
notion de foudre, ou de Vril semblait correspondre à çà : une énergie très
similaire à l’énergie contenue ou générée par les sphères. Ce mot apparut
pour la première fois dans l’imagination d’un romancier anglais de
science-fiction: Edward Bulwer-Lytton. Il décrivait en 1871 dans son livre
« The Coming Race » des hommes souterrains aux pouvoirs psychiques.
Ces pouvoirs étaient issus d’électricité provenant d’un grand fluide
universel, le Vril, dont ils pouvaient se charger à loisir. La notion fut repris
quelques temps après par des dignitaires pré-nazis à Berlin.
Au hasard de mes approfondissements, je tombai sur un article
mentionnant la société du Vril. Une société secrète et occulte régie par des
femmes et particulièrement par sa prêtresse : Maria Orsic.
Celle-ci recevait dans un langage inconnu, des messages extraterrestres
issus selon elle du système solaire d’Aldébaran. Ces communications lui
permirent d’obtenir des informations sur la construction d’engins
technologiquement développés : des disques volants. Selon certaines
sources, ces plans auraient donné lieu à des essais du III ème Reich. Ces
mêmes indications affirmaient aussi que le nazisme aurait puisé ses racines
au sein d’une idéologie occulte qui prétendait que les Aryens descendaient
des Hyperboréens. Il m’était difficile de faire la part des choses. Tantôt
classé en mythe infondé, tantôt argumenté par des intitulés de projets et
des noms de chercheurs allemands, cette histoire était nébuleuse, qui
croire ?
Quoiqu’il en soit, même si un mythe vivait au coeur d’un autre, le
souvenir de la civilisation Atlante et Hyperboréenne retentissait encore

76
dans notre société. On leur attribuait la possession d’une technologie
incommensurable, passant de la fabrication d’une énergie universelle à
l’éveil des capacités psychiques.
Des pyramides d’Amérique du Sud et d’Égypte aux pierres anciennes
de Stonehenge, en passant par les Moaïs de l’île de Pâques, les vestiges
étaient encore présents pour témoigner d’un passé fait de grandeur et de
techniques perdues. L’oubli dont les hommes étaient lourdement atteints
aujourd’hui, s’expliquait probablement par un cataclysme qui avait balayé
les restes de cette civilisation : le déluge.
Je me souvenais de la force terrible des armes employées et des
dramatiques conséquences de son arrivée, mais je savais aussi qu’il n’avait
rien de naturel. La force des éléments de la nature était tout à fait capable
d’engendrer de tels cataclysmes, seulement ce n’était pas Mère la Terre la
coupable cette fois-ci, mais bien le peuple des Hautes- Terres en proie au
conflit.
Cela dit, il n’y avait rien d’étonnant, l’humanité répétait les mêmes
erreurs : des guerres et des destructions massives pour l’acquisition de
ressources ou de terres. Tout cela ressemblait à un ballet incessant
d’amnésiques égocentrés.

77
La résurrection des Hautes Terres

Dorénavant, je m’attendais à voir débarquer des vaisseaux, des


extraterrestres venus d’Orion, car ces visions devaient bien avoir un sens,
une application concrète dans ce monde. Sinon pourquoi les subir ? Mais
non, il n’en fut rien, la vie était toujours aussi calme, le train-train
quotidien s’égrenait. Parfois je repensais à tout ça, et reprenais mes
recherches. Parfois, la voix me donnait du grain à moudre et je m’en
servais. Dans mes visions, la relation au déluge et à l’Atlantide continent
ou îles légendaires de Platon était assez nette. L’image de Noah
s’enfonçant dans l’eau sur fond de désastre avait une relation à l’Atlantide
et au déluge. Mais ce thème allait s’étendre à l’Égypte.
Un matin, vaillante, en bonne ménagère que je n’étais pas, je me
dépêchais de finir le ménage. J’étais, il faut bien l’avouer, tout sauf une
femme d’intérieure : j’aimais m’amuser, étudier, me promener, mais
détestais les contraintes matérielles. Mon passé de reine expliquait peut-
être cela, mais il devait y avoir beaucoup de rois et de reines déchus sur
terre.
Ce ménage était-il symbolique ? Certainement, car au moment où j’allais
courageusement sortir mes poubelles, des mots s’insinuèrent : « Bé Ra Iaa Amenta ». Des
mots visiblement de racine égyptienne, traduits sommairement par la place de la tombe de
Ra est en Amenta. Je n’étais pas linguiste, quand bien même ils ne constituaient aucun
complexe grammatical élaboré, les mots traduits tombaient toujours justes.
De Noah au déluge en passant par l’Amenta et Ra, quels liens
pouvait-il y avoir ? Ce jeu de piste n’en finissait plus. L’Amenta ou
l’Amenti, lieu mythique, était associé au royaume des morts, là où le soleil
se couchait c'est à dire à l’ouest de l’Égypte. Ce lieu était celui du dieu Ra,
la mère patrie des ancêtres égyptiens. Suite à un grand cataclysme les
Atlantes avaient émigré vers l’Égypte. Je touchais du doigt ce parcours, et
c’était sans compter sur les synchronicités de la semaine qui suivit.
Voilà que des proches partis en voyage aux Îles Canaries, m’offrirent
un collier et un bracelet de pierre de lave. J’avais eu déjà beaucoup
d’informations qui reliaient les Canaries à l’Atlantide, mais les
synchronicités me poussaient toujours un peu plus loin. Les Canaries
faisaient partie de l’Espagne à présent et l’origine de ses premiers
habitants était assez floue. Les Guanches étaient décrit comme des
hommes plus grands que la moyenne et clairs de peaux, d'yeux et de

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cheveux : des Berbères, des émigrants nordiques ou celtes ? Tout le monde
y allait de son interprétation. Ils avaient été décimés lors de la conquête
espagnole mais des témoignages restaient : ils ne connaissaient pas la
navigation, ce qui était assez curieux pour un peuple vivant sur des îles.
Étaient-ils des rescapés d’un cataclysme survenu sur une île plus grande
qui les aurait obligés à grimper sur les hauteurs ?
Les Guanches avaient un culte des morts, ils embaumaient leurs
défunts près d’autels pyramidaux. Je ne pouvais que constater le saisissant
parallèle entre cette façon de faire et celle des Égyptiens ou des pré-
Colombiens. Ils disposaient aussi avec leurs momies des objets destinés
vraisemblablement à les accompagner dans leur voyage vers l’au-delà. Ils
se pensaient seuls au monde, et les derniers survivants d’une catastrophe
qui avait anéantie l’humanité des millénaires avant. Cette catastrophe était
universelle, dans bien des traditions éloignées les unes des autres, que ce
soit en Mésopotamie, en Inde, ou bien dans la Bible. Comment expliquer
cette proximité ? Si ce n’était par un événement si important qu’il avait vu
disparaître une civilisation.
L’origine du déluge avait ses hypothèses aussi : inversion des pôles
de la planète, objet céleste, mais il restait la possibilité d’une guerre
anéantissant presque toute trace de vie, je le savais à présent ! Ce fut le
cas, entre deux clans, deux visions opposées et deux conceptions de la vie.
La folie n’avait pas attendu l’époque actuelle, elle avait déjà fait ses
ravages, et malheureusement se perpétuait encore. L’humanité n’était pas à
l’abri d’un énième conflit nucléaire dévastateur..L’ingéniosité humaine
n’était plus à démontrer lorsqu’il s’agissait de blesser ou de tuer son
prochain. La civilisation des Hautes Terres, bien qu’avancée, avait cédé
aux mêmes attraits : le pouvoir, la gloire, l’égo jusqu’à sa propre
destruction. Ces Atlantes étaient de grands scientifiques, des sages pour
certains. Mais cette science fut le socle sur lequel l’opposition prit place :
il y avait deux choix : un chemin pour la vie libre et florissante, un chemin
d’esclavagisme et de décadence. Les deux se percutèrent jusqu’à ce qu’il
ne resta plus rien. A coup de tirs puissants de vaisseaux, Ash voyait les
eaux se soulever, la terre rejoindre le ciel, les cris inondaient l’air, la
course des gens pour survivre. Les flots avaient englouti les terres par une
volonté déterminée d’effacer un savoir : la chose fut presque accomplie.
Dans cette quête solitaire, je regroupais plusieurs indices : Aya, le
trident, Horus ou Ra, l’Atlantide. Je ne côtoyais pas de Dame du Lac, mais
une voix, et celle-ci m’avait déclamé un poème retenant mon attention :
« Reine, Dame de Midi et Mère du Cèdre
Reine, Dame emprisonnée dans le tissu cellulaire du corps

79
Émerge des Enfers, devient brillante et visible
Mélange de pleurs et de force, laisse les larmes de côté, l'Oiseau est vivant !
Femme tu es liée à ton compagnon jusqu'à ce qu'il te joigne à la Porte.
Le lointain est proclamé et nommé par la grande salle du Conseil.
L’oiseau solaire parcourra les mortels, il a été expulsé et écarté hors
de sa maison, mais il approche. »
L’oiseau solaire Ra, le lointain que je ne connaissais plus m’était
révélé. Les Grecs assimilaient Haroëris à Apollon. Il était l’aîné des Horus
bien que confondu plus tard avec son homologue. Il était parfois associé
avec Ra le faucon.
Voilà qui expliquait ces notions d’oiseau solaire. Ra-Horus, avait
régné sur l’Égypte, et venait de l’Atlantide. Le lieu qu’on me désignait
comme son tombeau était les Îles Canaries, vestiges probables de
l’Atlantide : ces Hautes Terres fabuleuses où Ash et son peuple avaient
amorcé le peuplement d’une planète. L’Atlantide était la patrie du Dieu
Poséidon, qui était assimilé à Enki-Ea et à Osiris. Horus l’aîné était
Poséidon.
Les Hautes Terres étaient gouvernées par un roi, Poséidon, qui ne
pouvait être qu’Aya. Je me remémorais le Ked-Geh d’Ash. Le roi au
trident reposant dans sa cité d’Atlantis avait porté tant de noms : Enki,
Osiris, Nemrod, Dyonisos et bien d’autres. Mais il n’était pas seul, il était
accompagné de sa moitié, qui avait eu beaucoup d’alias : Isis, Hathor,
Aphrodite, Cybèle, Inanna, Ashéra, Diane, Sémiramis la colombe. Née des
eaux, tout comme son époux, et créatrice du genre humain et des dieux.
Je devenais de plus en plus confuse devant une si grande nouvelle,
c’en était trop : trop incroyable.
Les synchronicités prenaient-elles racine dans l’archétype que l’être
humain contractait en lui et au dehors ? Il semblait exister tout un pan
inconscient et qui pourtant interagissait avec l’humain. Je pouvais bien
mettre en doute la véracité de la voix, de la télépathie, les institutions
psychiatriques étaient remplies de gens qui entendaient aussi leur voix,
mais je ne pouvais nier l’existence d’occurrences systématiques et
répétitives tout au long de ma vie. Ces types de récurrences étaient légions
et ce depuis ma tendre enfance : le nom de mes lieux de vies, de mes lieux
d’apprentissages ou de travail. Ils étaient tous connexes à deux sujets
principaux : l’eau et la religion. C’était un programme informatif en
marche dont je suivais le cours : les synchronicités.
Les références étaient systématiques dans mes adresses successives à
l’eau et aux marais. Chaque endroit où je me trouvais était un ancien
marais ou se situait sur une source, qu’il s’appela planche sur l’eau, où

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porteur d’eau, la notion était présente. Du côté de la religion, les figures de
Marie et Jésus revinrent très souvent, une adresse parlait même du Messie
sur la route du Roi ou du fils du soleil. Les éléments extérieurs qui
m’entouraient étaient très symboliques tels que des végétaux : le cèdre,
l’acacia, puis ce fut le tour des noms de dieux, d’étoiles ou de planètes :
Orion, Sirius, la Lune, l’étoile à huit branches comme représentation de
Vénus. A chaque fois cela m’était confirmé par d’autres associations, cette
fois-ci aux contes de mon enfance : Blanche Neige, et la Belle et la Bête.
Qu’avaient à voir toutes ces notions les unes avec les autres ? Ce n’était
qu’à présent que je cernais le sens véritable de ces informations.
Ainsi Osiris s’imposait à moi dans des environnements inattendus, je
me rappelai de la grosse pancarte sur le bureau d’un médecin où était noté
Osiris. Quelques temps après, je me rendis dans une ville qui accueillait
une industrie dont le logo était le signe du capricorne. En cherchant
l’origine de ce signe, je tombais alors sur Enki, dieu des eaux sumériennes
et créateur de l’humanité, qui correspondait à l’Osiris égyptien. Dans la
même semaine, je me rendis dans un magasin qui recyclait les objets
anciens, et me trouvai nez à nez avec deux livres côtes à côtes formant la
phrase : « Osiris prisonnier du temps ». En revenant chez moi ce même
jour, je consultai comme à chaque fois mon téléphone fixe et découvris un
numéro étrange. Toujours curieuse et méfiante, je fis une recherche sur
l’indicatif, le numéro provenait de l’île de la Barbade, qui arborait sur son
drapeau... un trident. Plusieurs fois durant je reçus des appels de cette île
des Antilles, mais personne au bout du fil.
Osiris était le dieu de la renaissance, de la fertilité égyptienne qui
devint le juge des morts et ainsi le Dieu de la résurrection, fils de Geb et
Nout : la terre et la voûte céleste, avait pour fratrie Seth, Nephtys, Horus
l’Ainé, et sa sœur épouse Isis. Osiris était roi d’Égypte, c’est pourquoi
Seth, jaloux de son pouvoir, par un stratagème lors d’une fête le fit entrer
dans un coffre en bois (d’acacia) puis le jeta dans le Nil. Mais c’était sans
compter sur Isis qui ramena son défunt époux et le cacha.
Malheureusement Seth découvrit la cachette puis découpa Osiris en 14
morceaux et le jeta à nouveau dans le Nil. Isis se transforma en Milan et
partit à la recherche de son mari. Elle réussit à rassembler les morceaux de
corps épars, sauf son membre viril qu’un poisson avait avalé, puis
accompagnée d’Anubis et de Thot elle modela un sexe afin de remplacer
celui qui manquait au corps du dieu. Elle insuffla alors de la vie à ce corps,
puis s’unit avec Osiris. Cette union posthume donna naissance à un
enfant : Horus.
La même année je déménageai dans un lieu plus serein et plus à l’abri

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de la foule. Un logement m’était attribué et je n’avais donc pas choisi son
emplacement. Je quittai alors un endroit appelé le bois des cèdres, pour un
lieu qui se nommait le messie. Devant ma fenêtre se dressait de
majestueux acacias : symboles d’éternité par la mort et la résurrection,
c’était un arbre sacré. L’arche d’Alliance fut selon la légende faite en bois
d’acacia recouvert d’or, puis la couronne du christ tressée en acacia. Même
le buisson ardent de Moise dans la bible était un acacia. Cette essence était
à la base des constructions d’autels et de temples. Il était l’arbre de vie , au
pied duquel Osiris reposait. Après les cèdres distinctifs de la Déesse,
venaient les signes du Dieu. Ce nouveau logement se situait dans cet
endroit même que j’avais visité auparavant et où le signe du Capricorne
avait croisé ma route. Saturne, planète gazeuse qui maîtrisait ce signe était
dans les temps anciens une dénomination de Nemrod, mais aussi d’Osiris
et d’Ea -Enki. Toujours pas de hasard !
La première chose qui venait généralement en tête lorsqu’on parlait
de Messie était Jésus. Le messie était l’oint, le roi ou le grand prêtre qui
lors de son intronisation recevait l’huile sainte, d’olive précisément. Cette
onction rituelle possédait un caractère sacré et se pratiquait dans le
contexte religieux judaïque, le futur roi était pénétré du divin. L’huile avait
des connotations de fortifiant, de lumière, de guérison, ainsi l’onction était
une consécration à Dieu. L’Église catholique gardait encore ce rituel lors
du baptême par exemple. Du roi qui par l’onction assurait la gouvernance
de son royaume, elle était passée au royaume céleste. Céleste, ça tombe
bien, c’était mon prénom, mais le royaume était surtout celui de la
perplexité pour l’heure.
En Égypte, le messie était Kher Sesheta c’est à dire le gardien des
mystères, car il avait subit l’initiation de la mort et la renaissance. Les
Égyptiens bénissaient une personne en lui souhaitant une belle sépulture :
« querest-nefert », car ils croyaient en une mort puis une renaissance de
l’âme.
Chaque mort était relaté à Osiris l’enterré qui était revenu à la vie, en
tant qu’Horus. Mais plus intéressant, le processus de naissance quant à lui
pouvait se dire « Mes » Le mot « Msi » pouvait dire : donner naissance,
mettre au monde; ou créer et naître. Si l’on rattachait les mots messe et
messie au « mes » égyptien, alors il s’agissait simplement d’une naissance.
L’individu qui mourrait, pouvant ainsi renaître, était le messie.
Cette tradition ancestrale égyptienne m’éclairait et donnait en même
temps du sens à la vision de cet homme blond étendu dans un sarcophage
et qui se relevait vivant et plus fort que jamais. Il était le soleil renaissant :
un culte ancien remis au goût du jour par le culte chrétien, mais qui

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s’originait à Sumer, en passant par L’Égypte. Jésus n’était qu’une autre
image du soleil comme l’était Horus le faucon ou même Mithra. La veille
de Noël tombait lors du solstice d’hiver, lorsque l’astre s’éteignait, et
renaissait. Là encore la date de ma naissance était de toute évidence reliée
à cette affaire.
Je comprenais que l’humanité était dépendante physiquement de son
astre mais aussi spirituellement. Ce soleil dessinait l’Analemme : curieuse
figure que produisait le soleil lorsqu’un individu l’observait et prenait des
clichés au même endroit, à la même heure une année durant. Cette figure
formait un 8, c’est ainsi que ce chiffre représenta le Cycle solaire et donc
de ce fait devint un symbole de résurrection.
Le symbolisme du 8 intégrait le mouvement, celui qui donnait vie, sans mouvement ne
restait que l’inertie. Il était remise en question, échange, un nombre du temps (et des cycles),
celui qui séparait mais qui permettait l'amorce du nouveau.
Deux chiffres me poursuivaient partout, le 7 et le 8, jusque dans ma
date de naissance. Le 8 était masculin comme féminin, car il représentait
aussi Vénus. L’étoile à huit branches était un symbole très riche sur lequel
je n’eus d’autre choix que de me pencher dessus. Au bois des cèdres, le
palier de mon ancien logement était constellé d’étoiles. Cette étoile à huit
branches était très souvent un symbole astral : la lune, le soleil, Vénus ou
bien encore une comète. A Sumer elle représentait la déesse Inanna ou
Ishtar en tant que déesse de l’amour. Curieusement la planète Vénus avait
un cycle de 8 ans.
Pour les catholiques, Vénus était l’étoile de Bethléem qui conduisit
les rois mages auprès de Jésus lors de sa naissance, et c’était parallèlement
un symbole marial. Ésotériquement, l’octogone représentait la vie
éternelle et la pierre philosophale .
Le 7, quant à lui, était un chiffre alchimique qui marquait ma pleine
compréhension sur le monde que j’ arpentais.
Le chiffre sept était, en Égypte, un chiffre de la divinité et donc sacré
contenant l’idée de délivrance. Cette délivrance pouvait être celle de
l’enfant vis à vis de la mère, ou du défunt, c’est à dire un détachement lors
du passage d’une vie à l’autre. Si ce chiffre représentait la délivrance, la
déesse Hathor était, elle, la mère et la nourrice du dieu et du pharaon.
J’identifiai une étoile en particulier : Sirius, la même que celle de la
couronne. Une autre appellation de l’étoile était « sept ». Sirius était une
étoile majestueuse et mythique contée dans bon nombre de civilisation.
Elle se situait à seulement 8,6 années-lumière de la Terre et était ainsi la
cinquième étoile la plus proche du système solaire. Elle était 1,8 fois plus
grande que le Soleil est 2,3 fois plus massive. Sirius A ou Alpha Canis
Major est accompagnée de Sirius B beaucoup plus plus petite. Le nom de

83
Sirius venait du grec syros qui signifiait « ardent » ou « la brûlante » car
très brillante lorsqu’elle apparaissait en fin de nuit lors des grandes
chaleurs.
En Égypte Sirius était aussi nommée Sothis, le lever héliaque de Sirius fut associée à la
montée des eaux et la crue du Nil, et bien évidemment à la déesse Isis. Or, on trouvait
primitivement une association de Sirius à Hathor qui précédait celle d’Isis, quant à Osiris, il
était Orion. Cette symbolique du chiffre sept voué à Hathor et donc à Sirius se trouvait aussi
chez d’autres déesses antiques. Je rapprochais facilement Ash Athirat, d’Hathor, qui plus est
portant la couronne de Sirius.
Chez les Dogons, peuple d’Afrique, une relation était faite entre
l’étoile Sirius et les créateurs de l’humanité. Les Nommos, ces génies de
l’eau, à l’apparence amphibienne et hermaphrodite, enseignèrent aux
humains. Ils avaient insufflé une âme aux corps. Cela me renvoyait à
Oannes, le dieu poisson mésopotamien souvent assimilé à Enki-Ea.
Oannes sortit de l’eau, affublé d’une queue de poisson, enseignant aux
hommes l’art, l’écriture et les sciences. Oannes créa les « ab.gal »
sumériens ou « ap.kallu » akkadiens, sept sages dotés d’une queue de
poisson, afin de civiliser l’humanité.
L’accoutrement de ces sages n’était pas sans rappeler la mitre du
Pape catholique, symbolisant peut être les origines du pouvoir spirituel,
tout comme Jésus a été associé au poisson.
Je comprenais maintenant pourquoi je reprochais à la religion dans
laquelle j’avais baigné d’être fausse. Un parcours initiatique était camouflé
hors de la vue du profane. Je devais tout à la voix car j’avais découvert tant
de choses qui ouvraient mon esprit. Je sentais tant de proximité, et tant de
similarité avec mon chemin, que j’appris au fur et à mesure de mes
avancées à faire confiance à mon intuition. Si auparavant je doutais
compulsivement, il n’était plus question de le faire, l’évidence me
rattrapait et me mettait sous les yeux ce que je ne voulais pas croire.
J’avais développé des capacités de reliance à ce que j’appelais mon
conseil. Je l’interrogeais comme le faisait Ash. Il n’était pas physiquement
là mais je sentais sa présence. L’ouverture des portes de la connaissance
avait entrebâillé la porte des mondes plus largement. Je recevais les
paroles en flux, c’était ma propre petite voix qui parlait, mais ce n’était pas
elle aux commandes. Alors ce jour là, on me répondit : « Tu reçois avec
force dans tes vêtements, la venue de ton mari mort, la sommité qui
suspend les eaux, oh celle qui élève depuis le bas les sept voiles de la
mariée. »
C’était un indice de plus sur la recherche de celui qui prenait cet
espace intérieur et que je ne voyais pas ou plus. Il avait été mon
compagnon, et me suivait de là où il se trouvait. La question que je me

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posais était de savoir où ? Si ma réalité était malléable, illusoire, il devait
en exister une autre, et il était là bas.
Le vêtement était une métaphore du corps, qui, ici était pénétré par
l’esprit d’un défunt, ma bonne étoile. Il fallait trouver l’étoile mère, en
levant les voiles, le soleil derrière le soleil : Sirius. Les voiles étaient
autant de portes à franchir pour arriver au saint des saints : son soi
intérieur. C’était la descente de mon regard dans les zones d’ombres les
plus enfouies, l’enlèvement des scories jusqu’à la plus simple nudité. D’un
point de vue initiatique, les épreuves et étapes nécessaires amenaient
l’obtention de la pierre philosophale. J’étais la matière sur laquelle
travailler, décortiquée, épurée, chauffée, putréfiée, jusqu’à l’atteinte de la
pureté.
Sept : un nombre fort utilisé, les 7 jours de la semaine ; les 7
planètes ; les 7 métaux des alchimistes ; les 7 merveilles du monde ; les 7
nains de Blanche Neige ; et bien sur les 7 chakras et leur ouverture. Dans
chaque notion, et notamment dans l’histoire de Blanche Neige, il y avait
cette idée de passage et de transformation de la matière. Le sept comme
emblème d’une initiation spirituelle visant à se libérer en reconnectant sa
véritable nature.
Le mariage alchimique des deux parts retrouvées, le masculin et le
féminin, signait la résurrection. Tel le prince charmant insufflant la vie à sa
belle endormie, le soleil se réunissait à la lune pour une danse éternelle où
toutes les polarités étaient réunies et en osmose. Et je ne pouvais
m’empêcher de me projeter dans cette sortie, la réunion que j’attendais
tant : le retrouver, lui, centre de mon être. Mais pour cela il fallait que je
me retrouve. C’était ce que la voix m’avait annoncé.
Il fallait retrouver la pierre. Cette pierre, j’en entendais parler partout,
un autre élément synchrone. En attendant, je devais franchir des étapes.
Comme Ishtar, une image d’Ash et plus encore d’Inn.
Ishtar était la déesse de l’amour et de la guerre, la reine du ciel et de
la terre, elle avait pour amant Dumuzi/Tammuz le berger.
Je me rappelai qu’un des membres du Conseil s’était adressé à Ash de
cette façon :
« Bois, miroir d’Aya, l’enceinte d’Aya. L’éternel veille et plaide pour
la Colombe, la belle comme le jour. »
Ishtar était en lien avec le croissant lunaire, elle était une déesse
vierge, et androgyne. Elle était la colombe.
Elle était l’objet d’un culte particulier, celui de la prostitution sacrée.
Dans les temples d’Ishtar, les prêtresses s’adonnaient à des danses faites de
mouvements sensuels et de voiles. Elles représentaient la déesse et

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consommaient les relations sexuelles avec les prêtres et les étrangers. Il
était évident que ce culte relançait le souvenir d’Inn de plein fouet. Inanna-
Inn, la proximité était plus que troublante.
La grande prêtresse se livrait chaque année au rite de la hiérogamie,
le mariage sacré, mimant l’union du dieu Dumuzi et de la déesse Ishtar. La
sexualité était envisagée de manière mystique permettant d’atteindre un
état transcendant et proche du divin, elle possédait un sens spirituel qui
n’était pas l’assouvissement d’un besoin pulsionnel et physique mais
participait d’un éveil spirituel. Elle devait concourir à l’union des pôles
masculin et féminin, tout comme l’était certainement le simulacre d’union
entre la déesse et le dieu dans les temples d’Ishtar.
Cette déesse décidée à se rendre en Enfer, royaume de sa sœur, devait
passer sept portes, à chacune d’entre elle la déesse perdait une pièce de sa
parure. Inanna était alors nue lorsqu’elle fit face à sa sœur Ereshkigal.
La reine des enfers mit alors un terme à la vie d’Inanna en la clouant à
un poteau. Puis elle revint à la vie sous l’insistance d’autres dieux, mais il
lui fallait un substitut : son mari le berger Dumuzi. Il remplaça alors
Inanna une partie de l’année, la sœur de ce dernier acceptant de combler
l’autre partie. Inn avait vécu cette descente aux enfers, la reine s’était
retrouvée prise en étau dans son incarnation suivante.
Dans la tradition grecque, l’équivalent existait pour la déesse Déméter, qui partit
chercher sa fille Perséphone enlevée par Hadès dieu des enfers. Tous ces cultes avaient donné
des rites que les humains se plaisaient à suivre. Déméter tout comme Cybèle sa contrepartie
était vénérée sous la forme d’une pierre, un bétyle, liée à la pierre et à la Terre, mais aussi par
son nom « khubele » au cube. Cette forme géométrique n’était pas prise au hasard, la terre
était représentée sous la forme d’un cube. Le cube ou l’arche étaient des figures similaires.
Il fallait donc retrouver la pierre. Il était en tout cas, à cet instant, plus
que limpide que ces déesses étaient ce qui restait de la vie d’Ash ou d’Inn,
des résurgences remodelées en fonction des cultures, des archétypes
flottants dans le temps. Je devais trouver la pierre, la Déesse en moi.
J’avais vu l’œuf me conduisant dans l’aventure humaine : l’œuf était
l’arche contenant le saint esprit. Astarté, Ishtar ou Sémiramis ou encore
Atargatis étaient nées d'un ou dans un œuf tout comme Vénus. Sémiramis
était la reine déifiée de Babylone, épouse de Nemrod qui disparut de façon
tragique tout comme Osiris, découpé en morceaux.
Sémiramis avait ensuite conçu de lui un enfant clair de peau et blond par l’action d’un
rayon de soleil, et par l’entremise de la théorie de la réincarnation avait clamé qu’il s’agissait
de son défunt mari monté au ciel et redescendu. L’enfant était dénommé Ninias. La déesse
mère tenait donc sa renommée du fils, tout comme Sémiramis tenait sa gloire de son époux
enfant Nemrod.-Tammuz. Tammuz était aussi appelé Bacchus, qu’on fait originer dans « le
regretté ».
Cette histoire me rappelait encore plus celle d’Ash, Aya trépassé, il
ne lui restait qu’un fils, sa création, son amour. Le père était le fils, mais le

86
fils n’était pas le père, Baal Imen n’était pas la réincarnation d’Aya. Son
cœur était assez grand pour deux.
C’est ainsi qu’après ce tour du monde archéologique et mythique,
j’en vins à la Déesse Ashéra, la déesse mère cananéenne parèdre d’El le
dieu taureau et de Baal, le fils qui lui aussi devint l’époux. C’était un coup
de poignard dans ma poitrine, pendant ma lecture, mes yeux mouillés
avaient inondé le clavier.
Je ne tournais plus dans le vide et revoyais Ash, sa vie, sa fin, ses
amours. L’Anatolie, elle l’avait vu, là où était une des plus anciennes
figures de la déesse mère accompagnée par son taureau. Elle avait 9000
ans, elle était là depuis le déluge, et aujourd’hui je la déterrai pour lui
rendre sa liberté. La génitrice des dieux et des hommes, créatrice de tout ce
qui était, n’était plus la laissée pour compte, l’oubliée. La tour de Babel
avait eu raison d’elle en la démultipliant en diverses figures.
L’oubli de la dyade créatrice et de leurs enfants était-il volontaire ?
Il n’y avait qu’une déesse mère et qu’un dieu père, mais leur histoire
conduisait à notre histoire. C’est pour cela que tout avait été biaisé. Je
n’avais pas perdu mon temps, quand bien même, je m’étais découragée
tellement mon cheminement me semblait long. Ash hurlait au travers de
mon être son emprisonnement : la rétention symbolique de l’être qui devait
se définir autrement que par son genre et sa place dans la société, mais
aussi une rétention dans le cycle des réincarnations. Ce cycle était un
labyrinthe, celui d’Ariane et de sa couronne boréale. La même qui
verrouillait le système solaire.
Ce passé devait resurgir pour m’expliquer, pour me guider et me
replacer au centre de ce qui était. Ces mémoires me traversant étayaient la
connaissance que j’avais de notre réalité, elles m’éclairaient.
C’est ainsi que le temps de la compréhension aboli je me demandais
quoi faire de ce matériel. En quoi pouvait être utiles ces connaissances
originelles si elles n’étaient pas au service d’une remise en question et
d’œuvres dans le futur ? J’avais dans les mains des informations dont je ne
pouvais rien faire et que je ne pouvais pas utiliser pour améliorer mon
environnement.
J’allais vite comprendre qu’elles avaient un sens, et qu’elles n’étaient
pas apparues sans raison ou par magie. Elles étaient même le centre de
mon parcours et de mon initiation aux tendances alchimiques.

87
La porte

Mes capacités se développaient, et j’entrais en contact régulièrement


avec l’autre côté. Il existait une autre poche de vie, un autre temps, un
autre lieu, peut être même un autre lieu sans temps. Je parvenais à
communiquer avec le Conseil, mais je n’avais plus entendu la voix. Je
sentais simplement cette énergie se blottir contre moi lorsque j’étais au
plus bas. La voix, je le savais, allait me rejoindre, mais comment ?
Comment éclater mon monde illusoire et revenir à la vraie vie ? Comment
sortir d’un rêve sans en trouver la porte ?
Il n’y avait personne sur cette terre qui puisse m’aiguiller, j’étais
seule dans ma quête, la quête de mon Graal. On m’avait parlé de mon
précieux Ked-Geh, et ce bijou je m’étais évidemment demandé comment
le trouver. Des signes apparaissaient : maîtresse des fluides, maison du
repos, je savais qu’il fallait aller vers l’eau. J’avais conscience qu’il ne
servait à rien de chercher ailleurs. Si je devais le faire, tout était à coté de
moi et à portée.
Je me dirigeais dans une zone humide auprès de mon habitation, un
marais, mais je n’y trouvais rien. Près de chez moi coulait une rivière, si
paisible qu’on ne pouvait pas déterminer le fil de l’eau, en tout cas c’est ce
qu’avait dit Jules César de la Saône en passant par là des millénaires
auparavant. Elle dégageait une énergie très douce. Si on avait pu lui
donner un genre, alors elle était résolument féminine. Mère rivière
embrassant chaque recoin de la terre, portant en elle une vie florissante,
balayant les questions et les pleurs, la rivière avait vu tant d’histoires
passées. J’aimais m’asseoir sur ses rives pendant que ma fille jouait en
ramassant des moules d’eau douce, et courrait sur le chemin de halage, le
temps se perdait dans une contemplation sans fin.
En me tournant vers la lisière de l’herbe et du chemin ensablé, je
m’aperçus que Victoria manipulait un tesson de bouteille gros comme la
moitié de la main. Comme tous les enfants, elle ne pouvait s’empêcher de
ramasser tout ce qu’elle trouvait. Les gens... Ils ne savaient même pas
ramasser leurs déchets, les enfants pouvaient se blesser, les adultes aussi
du reste : il fallait le jeter. Dans l’action je me coupai le doigt, et lâchai
subitement ce tesson quand je sentis l’entaille qu’il m’avait laissé. Le sang
coulait à terre. Les yeux sur ma main, je sentis tout d’un coup le sol bouger

88
et trembler.
Il y avait au sol une pierre blanche, que je n’avais pas remarquée, elle
dépassait à peine de la terre se fondant dans le paysage. Sur cette pierre le
sang de mon doigt avait chuté, la teintant d’un rouge profond.
Le Conseil m’avait dit une fois : « la clef c’est ton sang », l’ADN, la
génétique, la famille ? Je n’avais pas saisi cette phrase jusqu’à cet instant
et l’ouverture du sol. Un escalier de vieille pierre se dégagea, s’enfonçant
dans les entrailles de la terre. Je sentais l’hésitation m’envahir à l’idée de
braver le danger. Mais l’attrait fut plus fort que tout, le trajet fut long, les
marches se perdaient dans l’obscurité, et je n’en voyais pas la fin.
Victoria me suivait agrippée à ma veste, la découverte la fascinait et
l’effrayait. Je débouchais alors dans une salle obscure et poussiéreuse,
mais curieusement libre de toute végétation. A peine arrivée, des lumières
s’éclairèrent et la salle prit une autre dimension. Elle était immense, faite
d’une matière translucide qui laissait échapper des regains d’énergie, les
murs en étaient couverts. Cette alimentation n’était en rien humaine, c’était
une technologie de mon passé.
Au centre de la place trônait une dalle blanche ornée de clefs
grecques. Au milieu de ce carré se trouvait l’empreinte d’une clef munie
d’un petit vase. « la Clef est le sang », cette phrase me revenait de nouveau
mêlant la clair-audience et la réalité dans un tout cohérent. Si mon sang
avait permis l’ouverture du complexe, alors il déverrouillait peut-être
quelque chose. Avant de faire quoi que ce soit, je m’assurai de la sécurité
de ma fille, lui demandant de demeurer près de l’entrée.
Je me positionnai au-dessus de la coupe et pressa mon doigt jusqu’à
ce que l’écoulement reprenne. Deux petites gouttes de mon fluide vital
tombèrent. Je retenais mon souffle, dans l’attente de ce qui allait se passer
et fixais la dalle intensément. La coupette disparue dans le sol, la dalle de
marbre s’ouvrit en deux. Un cube de verre remonta de cette machinerie : il
contenait mon Ked-Geh. Ce bout métallique était là toujours préservé,
entouré par un champ magnétique. La vision était belle, mais il était gravé
de symboles que je n’avais pas perçu dans mes visions. De chaque côté du
trou un soleil et une lune était gravé. Etait-il relié aux astres ? Décidément,
si la communication avec l’autre monde l’était, le pendentif devait l’être
aussi. Je me demandai comment récupérer mon pendentif, la seule solution
était de briser ce verre afin d’en extraire l’artefact. Je n’avais rien sous la
main de suffisamment dur pour briser la vitre, alors je tapotai sur le verre
pour jauger sa consistance et sa résistance. Ce fut une bonne idée, la
machinerie interagissait avec mon champ vibratoire, et la protection se
volatilisa. Qu’il était tentant de prendre le pendentif, le toucher encore, le

89
prendre aujourd’hui, comme Ash l’avait manipulé il y a bien longtemps.
Alors de ma main tremblante je saisis l’objet et le pris dans ma main,
une vague de picotements partit de mon bras et se propagea dans ma tête et
mes pieds, l’onde parcourait entièrement mon corps et s’engouffrait dans
les moindres interstices de mon être. Les ailettes m’enserrèrent la main.
Puis comme Ash, je le fis tourner de mon doigt.
Il prit de la vitesse, comme si il se mouvait de lui-même, en faisant
cela il créa un champ d’énergie tout autour de nous. Le champ irradiait
jusqu’au plafond, un champ lumineux d’un blanc scintillant qui faisait
vibrer le sol. Le son semblait venir de partout. Dans cette position le Ked-
Geh était un champ protecteur mais il avait une autre fonction que je
découvris. Je ne savais pour quelle raison, mais je devais le mettre au
contact de la terre. Dans un geste vif, je le fichai dans le sol. Le champ
grandissant s’éleva en un faisceau qui sortait maintenant de la pièce. Il
atteignait l’atmosphère et venait révéler une grille cadenassant la planète.
Le pendentif contrôlait cette grille énergétique terrestre. Le coffre-fort
qu’elle était, était bien cadenassé. L’onde émise par le pendentif illuminait
le globe entier et entraînait avec lui des déflagrations intenses.
Le maillage se brisait, libérant la planète de son emprise, et à mesure
le ciel prenait une couleur rouge sombre. Le rouge passa au marron, qui se
transforma en noir. Tout était noir, il n’y avait plus qu’obscurité et silence.
L’image changea, j’étais alors couchée et prise en étau entre deux
parois. Avec difficulté, je levai les mains au-dessus de moi et senti à
nouveau une paroi : la matière était froide, lisse.
Soudain, ce qui se trouvait au-dessus de mon corps se souleva, la
lumière s’infiltrant violemment, me fit mal aux yeux. Mon nouvel
environnement n’était pas fait de pierre, je me trouvais dans une sorte de
tube. Ce dispositif était d’une couleur bleue irisée que je n’avais jamais
vue, dans lequel j’étais sanglée, ma tête étant recouverte d’une sorte de
casque. Tout à coup je sentis une douleur vive et brève au niveau de mon
cou, une seringue me piquait. A ce moment là une voix pénétra mon
cerveau :
« Bienvenue ici, n’ayez aucune crainte, tout se passe selon le
protocole. »
La voix commença un décompte curieux, alors que dans le casque
s’animait de lumières rouges, vertes et bleus qui clignotaient dans un ordre
aléatoire :
« Récupération : phase 1 : restez calme !
— Récupération : phase 2 : des images vont vous parvenir dans un
état confus, la douleur est momentanée, merci de patienter. »

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Des flots d’images se percutaient dans mon esprit embrumé, des êtres,
des mots, des lieux inconnus, tout s’embrouillait dans une valse sans fin.
« Récupération : phase 3 : remise en fonction des constantes
physiques. »
Des décharges électriques remontaient le long de mes pieds et des
spasmes mettaient en mouvement les muscles de mes jambes. Une chaleur
embrasait ma poitrine, elle ressemblait à cette chaleur que je ressentais sur
Terre.
Le bas de mon corps semblait sortir d’une sorte de paralysie. Le haut,
lui, avait été actif dès le départ.
« Récupération : phase 4 : alignement du champ énergétique, veuillez
ne pas bouger ! »
Les images se mettaient en ordre, les lumières qui dansaient,
m’avaient d’abord mise dans une transe hypnotique, mais chaque flash
fournissait des informations supplémentaires, mon état d’éveil augmentait.
« Récupération : phase 5 finale : 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2 ,1 : bon retour
Seyah. »
Les liens se détachèrent, le casque se souleva. J’étais enfin libre et me
redressais de mon tube, je me sentais si différente. Je scrutai cette nouvelle
pièce, il n’y avait rien, que du blanc, et uniquement ce dispositif contenant
un brancard. Je m’approchai d’un mur pour trouver une ouverture, ma
main l’effleura, cela fit apparaître mon reflet.
Je me revoyais enfin : mon visage était différent, dégageant une clarté
méconnue. Mes yeux en amandes semblaient si grands, deux belles perles
bleues translucides avaient pris la place de mes yeux noisettes. Mes
boucles s’étaient évanouies en un chignon lissé et parsemé de pierreries
blanches. Je m’attardais alors sur l’observation de mes joues arborant une
spirale gravée à même la peau, le tatouage était visiblement une
redondance. Je portais un corset aux reflets métalliques qui se superposait
d’une fine tunique argentée. Cette forme de vie se rapprochait des
humains, de toutes les formes qu’avait pris mon âme lors de ses multiples
vies. Mais ce n’était plus moi, il n’y avait plus de Céleste, parce que je
venais de récupérer ma véritable identité. La machine s’était adressée à
moi sous le prénom de Seyah. Ce rêve était bien plus réel que la réalité
elle-même. La réalité devenait le songe dont je me réveillais.
Dans une fulgurance, je me rappelais à présent : il n’y avait jamais eu
de monde, ou plutôt, il n’avait été qu’un projet, une expérimentation dans
laquelle je m’étais lancée. Une simulation de pointe, créée par d’autres et
moi-même, permettant de modeler des mondes, explorer d’autres
possibles. J’étais comme mes congénères (mais ils étaient peu) le 666 que

91
les hommes craignaient tant, le chiffre de l’atome de carbone 12 : 6
protons, 6 électrons et 6 neutrons, la base constitutive de la vie biologique.
J’étais le 3,6,9 de l’univers, la constitution de la matrice était issue de moi.
J’avais jeté ces clins d’œil partout. Je supposais que l’Intelligence
virtuelle en charge de la création du monde avait eu une avarie, bien
qu’invisible pour les êtres pris au piège à l’intérieur, elle se rappelait à
eux : A.R.C ou Atome Réorganisation et Création traduit en langage
humain. Ce procédé créait de la matière en puisant dans les particules
environnantes invisibles, celles qui tissaient les dimensions, et les
réagençait en nouveau monde. En somme, l’A.R.C était la simulation
physique dans laquelle des consciences étaient injectées. Ces êtres qui
avaient été volontaires étaient nommés arpenteurs. Le symbolisme de l’arc
se baladait parmi les synchronicités et les mythes. L’arche, l’arc, n’était
que la signature et l’appellation du projet et de l’intelligence artificielle qui
le pilotait : un pont entre le non créé et le créé.
Ce merveilleux système solaire berceau de l’humanité et de sa
croissance se constituait de mécanismes de sûreté du programme. Chaque
position planétaire était un rouage. Ces astres étaient les maillons d’un plus
grand mécanisme générant la forme, la matière, le temps et assuraient ainsi
l’osmose et l’équilibre des éléments. Le projet s’était transformé en Enfer,
en Tartare des dieux. Le programme devait être parfait, mais je me perdis
dans ma propre création. J’oubliais tout et me raccrochais à ce cycle
comme la plus pure réalité qui soit.
L’A.R.C n’avait pas généré de nouveautés physiques, ni de noms
inédits, elle brassait les informations disponibles. Céleste était Kalseyah
Par’as, de son diminutif Seyah. Céleste Pennrose, Kalseyah Par’as, elles
étaient le « Xp » vu dans l’œuf. Ces initiales christiques n’étaient que les
lettres me définissant. Seyah était l’être que j’avais le plus haï, lui
reprochant tous les maux de ma vie. Elle était le Satan des humains… le
Démiurge.
J’étais sortie de ce flou qui m’inondait, enfermée dans ma geôle
virtuelle, les signes n’étaient en fait que le programme de rapatriement de
l’A.R.C. Il fallait que je me réveille, retrouve dans ce monde la clef qui
permettait de court-circuiter les systèmes. Les incarnations n’étaient que
« l’effet poupées russes » d’une réalité qui en cachait une autre.
Ce monde qui aurait du être un terrain de merveilles, s’était
probablement grippé. Du moins c’est ce que je supposais à cet instant. Les
veilleurs, les techniciens restés de ce côté, n’étaient vraisemblablement pas
parvenus à modifier le blocage : la réinitialisation du système n’était pas
possible sous peine d’annihiler les consciences des arpenteurs. Ils

92
envoyaient parfois des informations au travers de synchronicités qui,
lorsqu’elles n’étaient pas volontairement placées par les arpenteurs, étaient
intégrées par les veilleurs via l’A.R.C.
Le réveil physique forcé n’étant pas envisageable sous peine de mort
de l’arpenteur, il fallait alors l’amener à se rappeler où il était et d’où il
venait. Cette remise en mémoire progressive permettait de franchir les 7
strates de la conscience et de conduire l’arpenteur à la libération du
dispositif.
J’avais du mal à réaliser que de tous ces gens croisés, peu existaient
réellement, ou possiblement aucun. N’y avait-il que des pions, des
personnages sans âmes ? Qui avais-je aimé ? Avec qui avais-je partagé ?
Cela prendrait encore un moment pour récupérer toute ma conscience. Le
casque permettait d’effacer et d’intégrer cette réalité alternative, mais aussi
de rendre les souvenirs lorsque les arpenteurs revenaient.
Il n’y avait plus d’enfant, plus de Victoria dans la pièce depuis
l’évènement, elle devait être elle aussi illusoire, et s’était évanouie lors du
passage. Il n’y avait plus de voix non plus. Où étaient ces autres à qui je
parlais ? Où était le Conseil ? Et pourquoi Aya avait été aussi présent en
moi ? Cet amour je l’avais quand même ressenti si fort, l’illusion ne me
convenait pas.
Tout à coup le mur d’en face se dématérialisa, et je vis deux
silhouettes venir à moi. La première silhouette était une jolie femme
souriante. Je reconnus ce sourire, à cet instant mes yeux s’embuèrent de
larmes. Elle m’avait dit quand elle avait quatre ans : « Maman, on t’a mis
un casque avec des lumières, tu ne devais plus te rappeler de rien, et je
t’avais promis que je te rejoindrai. » Elle m’avait promis, et avait fait tout
son possible pour me retrouver, et quand elle y fut arrivée, elle se jeta
volontairement dans cette machine dont elle ne savait pas si il existait un
retour. Victoria l’avait fait, elle était venue me chercher, je n’étais pas
seule, ni dans le bateau ni dans cette vie. Elle se décala et laissa apparaître
un homme d’une incroyable beauté : Aya. Il existait bel et bien. Je me jetai
dans ses bras qui m’enserrèrent instantanément de tant de douceur que je
ne voulais plus en partir.
Nous étions les concepteurs de ce projet novateur, nous devions partir
ensemble, ceci avait été programmé de longue date. Il n’avait eu de cesse
de chercher un moyen pour briser les obstacles mais n’y était pas parvenu.
Parfois lorsque la configuration le permettait, il tentait de me joindre, la
voix, c’était lui. Aya venait voir Seyah dans le tube et la touchait avec
tellement d’amour en lui que je le ressentais, des instants de douceur où je
me sentais accompagnée. Son souvenir et l’amour que lui portait Seyah

93
était si fort qu’il était le seul sentiment réel qui me restait. Au-delà des
illusions, persistait envers et contre tout la vérité : mon amour profond
pour cet être. Cet amour m’avait révélée à moi-même.
Un bruit se faisait entendre à l’intérieur de ma tête. Des pulsations
sourdes frappaient telles un tambour, j’avais mal. Je venais de traverser
l’illusion de mes vies. L’A.R.C avait su si bien effacer mon identité,
l’expérimentatrice s’était fondue à ses rôles multiples, sans libre arbitre,
sans possibilité de me réveiller. J’avais endossé tant de figures, et tout
venait aujourd’hui de s’évanouir comme un rêve contrarié par un réveil
abrupt. Les racines que je croyais fermes et ancrées, mes souvenirs, mes
autres identités, tout n’était que fumée se disloquant dans le vent de la
révélation.
Céleste avait été sans conteste l’incarnation la plus banale et pourtant
la plus proche de ce qu’était Kal’Seyah au fond d’elle. Il existait tant de
facettes de cette grande scientifique qui n’étaient pas éclairées : sa
tendresse, ses doutes, sa vulnérabilité. Ash Athirat Seba était la
matérialisation de son amour de l’expérience. Se créer un monde, une
famille, dans son esprit parfois solitaire, lui amenait ce réconfort de ne pas
être seule. Alors elle aimait ses créations, les choyait et y voyait les
incommensurables possibilités de développement.
Il n’y avait pas que la Terre, les expérimentations de l’A.R.C avaient
donné naissance à d’autres univers, d’autres coins de terre. Ces mondes
crées étaient tous reliés à mon monde d’origine. Bien sur ils étaient
archaïques au regard de toute la technologie et l’avancement de la
civilisation de mon peuple mais ils représentaient la voie par laquelle je
m’étais connue. L’épuration des conditions extérieures m’avait permis
d’éclairer le tréfonds de mon âme. Sans fioritures, je pouvais enfin me
voir.
Cette expérience m’avait transformée : la fougue avait laissé place à
la sagesse, au poids de la responsabilité vécu au travers de la culpabilité
d’Ash.
Aujourd’hui était ma renaissance, différente mais encore plus proche
de mon cœur. Je redécouvrais ce qui faisait la magnificence de mon
environnement, cette fois-ci réel.

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L’autre monde

Les yeux rivés sur celle qui avait été ma tendre fille Victoria, et ma
mère aux aléas de la roue des incarnations, je retrouvais enfin l’identité de
mon peuple : Les Kalhem, un peuple très ancien né des début de l’univers.
Le temps ici était dilaté et proche du point zéro : le passé et le futur se
rejoignaient en un seul et éternel présent, le fil temporel était extrêmement
long ou raccourci vu de perception d’homme. Tout pouvait en principe se
créer instantanément, tout ou presque... Le presque avait son importance,
car ils avaient besoin de technologie, l’intention de la pensée n’était pas
suffisante pour matérialiser leurs souhaits.
L’éternité était à un grain de sable des Kalhem. Si leur univers était
aux portes de l’instantanéité alors il contenait en lui tous les germes des
autres réalités, il les englobait.
Ainsi se dessinaient d’autres poches aux règles physiques différentes
qui insufflaient aux Kalhem des envolées exploratrices. C’est ainsi que
L’A.R.C assistant leur esprit avait pu créer de nouvelles poches de réalités
alternatives et avaient brisé les règles éternelles en densifiant ce que les
humains appelaient le temps. Le flux n’était plus figé, il s’écoulait.
Certains mondes vivaient au ralenti, d’autres à toute vitesse, et encore
certains s’écoulaient en sens inverse, leur futur était leur passé. Certaines
existences étaient basées sur le modèle des Kalhem, notamment celle d’Inn
ou d’Ash. La Terre n’était pas qu’un rêve, elle avait son existence, mais
celle-ci dépendait de l’esprit de ses créateurs.
L’esprit, voilà bien ce qui leur restait, les corps étaient devenus un
peu obsolètes, la matérialité ne les affectant pas, ils étaient comme éthérés.
Bizarrement, la constitution des Kalhem, bien que peu dense, était plus
massive que celle d’un humain. L’énergie contenue par les corps étriqués
humains ne pouvait pleinement se révéler ainsi, mais libérée de ces
carcans, l’âme prenait sa place non négligeable. A les regarder, on
observait des êtres ressemblant aux hommes plus grands et développant
une pâle clarté difficilement concevable. Leur légère translucidité leur
conférait une aura particulière.
Ce peuple avait su intégrer à leur corps une palette de technologies.
Ils avaient réussi à concevoir des dispositifs s’intégrant dans le sang, qui
chez eux était bleuâtre du à la présence de cuivre. Ce cuivre transportait

95
dans leur corps l’oxygène, pareillement au fer qui coulait dans les veines
des humains. Leur atmosphère étant moins oxygénée que celle de la Terre,
ainsi ce schéma évolutif suffisait.
La pensée étant un outil de création comme les autres, ils pouvaient
modeler leur corps comme bon leur semblait. Les molécules se
réorganisaient.
C’est ainsi que ces corps mi denses mi éthérés devinrent des
enveloppes réajustables et réparables. La dégradation et le temps ne faisant
pas son œuvre, les Kalhem étaient immortels. Mais si par malheur une
blessure trop importante venait à briser leur intégrité, ils étaient capables
grâce à l’A.R.C de recourir à ce qu’ils nommaient l’Emphase. Ce
processus permettait la création d’un corps tout neuf dans lequel leurs
conscience était transférée.
C’est ainsi que des éons avant s’était posé le problème de la
surpopulation. Tous ces immortels ne pouvaient pas générer encore plus
d’immortels. Il fut ainsi décrété, que seules les élites du conseil de
sauvegarde purent enfanter. Un autre point plus terrible, fut que la
population qui ne comptait pas dans les rang des décideurs, aurait une
durée de vie limitée. Tous les cycles où le deuxième soleil se levait (ce qui
était équivalent à deux millénaires en temps humain), une sélection des
individus serait faite afin de mettre un terme à leur existence. Cette
pratique, que je trouvais barbare, nous permettait de réguler notre
démographie, quand la procréation sélective nous permettait d’assurer la
pérennité de notre peuple.
La encore, le processus de procréation était assisté. Il ne s’agissait pas
de contacts charnels mais de poser sa main sur une empreinte qui, grâce à
l’ADN du sujet, générait un être nouveau. En pratique, un Kalhem seul
pouvait procréer, mais la diversité génétique étant rare, ils préféraient
recourir à deux donneurs.
Il était évident que le genre sexué n’était plus utile, alors ils
développèrent une forme d’androgynie. Mais certains choisirent de porter
des attributs plus prononcés féminins comme masculins. Un choix qui leur
apparaissait non comme une nécessité, mais comme une survivance d’us
anciens.
Le conseil de sauvegarde était l’entité dévolue à la supervision du
peuple, un gouvernement en somme. Chaque membre était choisi selon
son niveau de sagesse et les contributions qu’il avait apporté au peuple
Kalhem. Il se composait en grande majorité de scientifiques de diverses
spécialités. Venaient s’ajouter ce qu’ils nommaient observateurs : ce que
j’appellerais de mémoire humaine anthropologues et ethnologues. Ils

96
étaient chargés d’étudier leurs semblables et de découvrir d’autres
alternatives d’existence. Tout était fait pour conserver notre espèce intacte,
et la prolonger dans le temps.
Les arpenteurs, eux, voyageaient dans les mondes crées à la recherche
de moyens d’expansion. C’était un des buts de la création de l’A.R.C :
permettre à notre civilisation de croître et de vivre en toute sérénité. La
simulation était donc un outil pour étudier les divers axes et alternatives
qui s’offraient à nous.
Nos mondes bien que physiques n’étant pas importants dans l’esprit
de certains conseillers, il n’y avait aucun enjeu à les voir se détruire. Là
encore cette idée ne me plaisait pas. J’avais participé à la mise en œuvre de
l’A.R.C dans l’espoir qu’il guide mon peuple vers une évolution plus
harmonieuse et respectueuse des individus.
Chaque Kalhem était, à son apparition, prédestiné à une
spécialisation. Les compétences étaient insérées dans le code génétique de
l’individu. Les miennes s’apparentaient aux sciences techniques. Je
pouvais concevoir des dispositifs pour chaque projet de grande envergure
et m’appliquais à les rendre viables. C’est ainsi que tout naturellement, je
fus en charge du projet A.R.C.
Aya et Mednet (le véritable nom de Victoria), se tenaient devant moi
alors que les souvenirs revenaient petit à petit à ma conscience. Mais ils
semblaient soucieux et stressés, ils jetaient des regards furtifs autour d’eux
comme s'ils attendaient l’arrivée d’une menace. Ils m’avaient récupérée,
mais je commençais à me demander s'il n’y avait pas un problème. Avec
ces transvasements de conscience, j’avais perdu de gros morceaux, et
j’avais oublié le moment précédent mon incarnation dans l’A.R.C.
Subitement, des bruits de pas se rapprochèrent, ils provenaient du
couloir se situant derrière Aya et Mednet. Mes deux compagnons
rentrèrent à l’intérieur de la pièce, refermant derrière eux la porte.
« Que se passe t-il », leur demandais-je.
« Ils viennent, nous n’avons pas le temps de t’expliquer, nous avons
bravé l’interdiction et le bannissement pour te ramener. Nous pensions être
tranquilles un moment, mais ce n’est pas le cas. Il se passe des choses
dehors dont tu n’es pas consciente. Une faction s’est rebellée contre le
conseil de sauvegarde après ton châtiment, nous en faisons partie, me
répondit avec empressement Aya.
— Un châtiment ? Mais de quel châtiment me parles-tu Aya ?
Qu’aurais-je pu faire qui méritait l’incarcération dans l’A.R.C ? Pourquoi
m’auraient-ils parlé de l’autre côté si j’étais coupable de quelque chose ?
— Ce n’est pas le Conseil entier qui te répondait, seulement un

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membre en particulier. Tu as été bannie pour les neufs paroles que tu as
prononcées mais je ne peux pas t’en dire plus, ils forcent la porte. »
Je ne comprenais rien du tout à ce qui se passait, ni aux raisons qui
avaient conduit à ce bannissement, j’aurais voulu tant saisir le sens de tout
ceci. Mais les évènements ne me laissèrent pas la possibilité de démystifier
cette histoire.
« Caches-toi Seyah », me hurla Mednet qui tentait de bloquer le
mécanisme de la porte.
J’entendis un grand fracas et je vis mes deux compagnons s’effondrer
au sol. Une étrange fumée sortit des murs, l’air se raréfia, je suffoquais sur
place, ballottée par des évènements troubles.
J’avais traversé mon propre Enfer, levé les voiles, passé la Porte, et
aujourd’hui, enfin, la vie retrouvée s’annonçait... Enfin c’est ce que je
croyais avant cet épisode tumultueux.
La suite de l’assaut me fut inconnue, j’étais incapable de m’en
rappeler. Dans un ultime sursaut je me réveillai sur les rives de ma chère
rivière, en Céleste, dans ce monde désespérément vide. Ma fille et moi
étions étendues dans l’herbe. Que s’était-il passé ici-bas ? Il ne me
semblait pas m’être endormie, pas avec une enfant sous ma garde.
J’avais traversé la membrane de la réalité, mais pour quelles raisons
en étais-je revenue ? Et surtout comment ? Je n’en avais aucun souvenir.
Aya et Mednet m’avaient libérée. Le seul élément de compréhension qui
me restait était l’arrivée impromptue du conseil de sauvegarde. Je
supposais que la capture avait du signer mon retour sur Terre. Celui pour
qui j’avais mis tant d’ardeur dans ma quête et qui m’avait rejoint une vie
durant, était de nouveau loin de moi. J’avais encore une fois perdu Aya.
Mednet était là, on l’avait sans doute renvoyé avec moi, et avait
réintégré son rôle d’enfant à la perfection. Pourquoi était-elle
complètement amnésique de notre retour chez les Kalhem contrairement à
moi ? Qu’avais-je vraiment vécu ? Une vision ? Une décorporation
momentanée ? Je n’avais pas la réponse à cette épineuse question,
néanmoins, tout ce que j’avais vu et ressenti était la continuité de ce jeu de
piste et il avait le goût amer de la vérité et l’éclat de l’évidence. Je ne
pouvais pas m’y tromper, j’avais réintégré l’espace d’un instant mon
véritable corps.
Reprendre ma vie après une telle expérience ne fut pas chose simple.
Je n’avais pas dit mon dernier mot, comment aurais-je pu me résigner à
être spectatrice d’un monde qui n’était de toute évidence pas le mien ?
Tant de questions restaient en suspend, nourrissant mon être
d’incompréhension. L’inertie qui en était l’issue était bien trop dévastatrice

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pour moi, alors je poursuivis mon chemin, partageant avec qui le souhaitait
ce savoir qui m’avait été rendu.
Je me disais que si les personnes s’éveillaient à l’intérieur de la
création (ou plutôt devrais-je dire du piège) de l’A.R.C, il y aurait
sûrement un effet positif sur cette rétention. Marteler des idées était une
méthode inefficace, l’esprit humain réagissait frontalement lorsqu’il sentait
que ses certitudes étaient menacées, et c’était aussi une grande preuve de
prétention que de penser être la seule détentrice d’une vérité. Céleste était
souvent en proie au doute, et je gardai une petite part de ce doute malgré
toutes les preuves cumulées et le chemin qui était le mien.
Alors je me faisais grain de sable emporté par le vent des discussions,
on me demandait mon avis, je le donnais sans jamais m’acharner à vouloir
qu’autrui le partage. Oui il y avait une autre réalité, l’existence de vies
antérieures ne faisait plus aucun doute pour moi mais je ne pouvais le
prouver. L’expérience personnelle n’était jamais suffisante, et trouver des
preuves d’un monstre qui préfère se cacher sous le lit était mission
impossible. Les tentatives d’annihiler toute preuve d’esprit critique venant
contrarier la voie unique étaient courantes ici-bas.
Dorénavant, les seules paroles prudentes que je pouvais prononcer
étaient issues de la survivance de ce déchirement du voile. Elles prenaient
corps ainsi :
« Il y a bien des choses que nous ne soupçonnons pas, mais elles
flottent dans notre imaginaire humain, nos films, nos inventions ou nos
rêves. Si nous prenons soin d’écouter la matrice, elle parle et enseigne.»
Un jour, je le ressens, nous trouverons le moyen de briser nos chaînes
en retrouvant cette clef perdue. En attendant cet évènement, chacun doit se
retrouver soi, puiser dans ses racines pour renaître au grand jour.
Dormeurs réveillez-vous !

« Souffle de vie pour un cœur meurtri,


torche qui éclaire toute la grotte des souffrances enfouies et qui parle :
Je t’aime,
Je t’aime toi qui est caché
Je t’aime toi qui est muré
Je t’aime toi qui a mal
Je t’aime toi qui est sombre
De l’obscurité viendra la profondeur

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et lorsque les rayons du soleil apparaîtront enfin
Ta Puissance naîtra.
La force de Vie qui n’aurait jamais dû s’éteindre, brûlera à jamais car l’Éternité émanera de
l’Éphémère.
Toi qui court à perdre haleine tu pourras te reposer.
Et lorsque tu regarderas le ciel alors tu comprendras, qu’il ne te faut plus courir.
Tu auras atteint ton port : celui qui n’a jamais varié malgré tes voyages pour le trouver.
Alors perds-toi tant que tu veux, seul ou non.
Perds-toi dans tous les méandres que tu trouveras.
Peu importe tu reviendras... »

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[1]​Le shinto ou voie des dieux est, au Japon, une des plus anciennes religions. C’est une croyance, encore présente de
nos jours, fondée sur l’animisme et le polythéisme. Les forces de la nature, les animaux, les hommes célèbres,
ou bien encore les astres sont considérés comme divins et sacrés. Le soleil en est un signe important incarné par
la Déesse Amaterasu, la déesse soleil. Ce symbole relié à la famille impériale est demeuré sur le drapeau
japonais et dans son nom : empire du soleil levant.
[2]​Shou, fils de Rê, est un Dieu de l’air égyptien, le souffle de vie, il est avec sa jumelle Tefnout, Déesse de

l’humidité, le premier couple divin. Il est assimilé dans le temple de Kôm Ombo à Horus l’Ancien.
[3]​Imen veut dire le caché en Egyptien, curieusement rattaché à Amon Ra, le dieu solaire.

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Table des Matières
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[2] 101
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