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LA PRESSE À L’ÉPREUVE DU RACISME

Nedjma Bouakra
in Omar Slaouti et al., Racismes de France

La Découverte | « Cahiers libres »

2020 | pages 115 à 131


ISBN 9782348046247
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/racismes-de-france---page-115.htm
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La presse à l’épreuve du racisme

Nedjma Bouakra

« Un bicot comme ça, ça nage pas. » Au printemps  2020,


ces quelques mots d’un policier témoignent d’un « à présent »
colonial, indéfiniment reconduit. « Bicot », « bamboula », de
simples mots habités par le spectre de la mise à mort. Comment
ne pas être sidéré par la violence de l’invective ? Judith Butler
le souligne :
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Lorsque quelqu’un s’adresse à nous de façon injurieuse, non
seulement nous sommes ouverts à un futur inconnu, […]
nous subissons du fait de ce discours une désorientation. Ce
qui se révèle au moment d’un tel bouleversement, c’est préci‑
sément la fugacité de notre place au sein de la communauté
des locuteurs, nous pouvons être remis à notre place qui est
une absence de place 1.
Or l’une des voies ordinaires de la répression politique des
minorités passe par l’insulte. Elle leur rappelle sans cesse que
leur place dans la communauté politique et nationale n’est pas
acquise et que leur existence est constamment soumise à l’arbi‑
traire.
Cependant, la menace n’est pas le passage à l’acte. Malgré
l’inflation des représentations racistes véhiculées par la presse,
les seuls contenus explicites « Noirs criminels » ou « Arabes
violeurs » n’ont pas en eux-mêmes le pouvoir « magique » de
transformer les personnes ciblées en ce dont elles sont accusées.
Comme le précise à nouveau Butler :

1 Judith Butler, Le Pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif,


Éditions Amsterdam, Paris, 2017, p. 24.

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Quand le racisme structure nos vies

Le discours humain mime rarement cette efficacité divine,


sinon lorsqu’il est soutenu par le pouvoir d’État, comme dans
le discours du juge, des services de l’immigration ou encore
de la police […] ; émettre un énoncé revient à créer l’effet
énoncé 2.
L’État possède le pouvoir de procéder à des actes de
discours illocutoires  : en décrétant un homme coupable, il le
condamne de fait. Mais la fabrication de cibles « objectives »
passe aussi par le truchement de divers acteurs institutionnels
et non i­nstitutionnels comme la presse. Ces mises en récit parti‑
cipent d’un régime de vérité, tel que l’énonce Michel Foucault :
Il y a un combat pour la vérité, ou du moins autour de la
vérité, par vérité je ne veux pas dire l’ensemble des choses
vraies qu’il y a à découvrir ou à faire accepter, mais l’ensemble
des règles selon lesquelles on démêle le vrai du faux et on
attache au vrai des effets spécifiques de pouvoir 3.
Quelques idéologues juchés sur des strapontins médiatiques
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se vantent de dire « ces choses vraies » qui ne seraient pas
bonnes à dire – non politiquement correctes. « On a tendance
à avoir peur du langage de vérité, pour des raisons “nobles”.
On préfère dire “les jeunes” que “Noirs” ou “Arabes” 4. » Qui
est ce « on » indéfini ? Nous tous, sauf Alain Finkielkraut ! Ce
preux chevalier de la philosophie française n’hésite pas ainsi à
nommer la couleur des personnes et à l’associer au sentiment
de honte :
Les gens disent que l’équipe nationale française est admirée
par tous parce qu’elle est « black-blanc-beur ». En réalité,
l’équipe nationale est aujourd’hui « black-black-black », ce
qui en fait la risée de toute l’Europe 5.
Être noir fait donc injure à la France. « Il est impossible,
peut-être même dangereux de dire ces choses aujourd’hui en

2 Ibid., p. 60.
3 « Entretien avec M. Foucault », in Dits et Écrits II, 1976‑1988, Paris, Gallimard,
« Quarto », 2001, p. 158‑159.
4 Dror Mishani et Aurelia Smotriez, « What sort of Frenchmen are they ? »,
Haaretz.com, 17 novembre 2005.
5 Ibid.

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La presse à l’épreuve du racisme

France 6. » Inversant habilement les termes de l’énonciation,


l’insulteur Finkielkraut devient la victime. Comble de la pensée
pour un philosophe se targuant d’un « langage de vérité », belle
opération d’escamotage de sa propre violence. Lui, le terrorisé,
entre en croisade médiatique contre la terreur imposée par
les minorités politiques et rejoint l’éditorialiste Éric Zemmour 7
non seulement dans ses arguties sur la peur identitaire face à
l’envahissement de la France par les musulmans, mais dans sa
méthode d’autopromotion 8. Ces saillies médiatiques ont le goût
d’un festin pour les publicitaires, tant que l’audimat caracole,
les chaînes accordent aux racistes les plus décomplexés d’être
entendus comme de simples chantres de la liberté de pensée
et cela en dépit de multiples condamnations pour haine raciale
dans le cas d’Éric Zemmour.
Nous nous accordons avec le philosophe Jacques Rancière
sur le fait que donner un simple écho à ces idées serait se mettre
à leur service 9 : « L’effort des propagandistes d’une idée a des
limites, en un temps où l’on se méfie des idées, et il a souvent
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besoin pour les dépasser, du concours de ses adversaires. » Nous
nous y refusons. Nous choisissons de concentrer notre attention
sur la presse de référence obéissant à une méthode journalistique
éprouvée, plutôt qu’à l’espace médiatique offert aux polémiques.
De plus, ce qui nous intéresse n’est pas de d ­ éconstruire ces
fausses vérités proférées, mais d’interroger ce qui permet de
tenir pour vrais certains énoncés. Car la construction du partage
du vrai et du faux est au cœur même des arbitrages du journa‑
lisme d’enquête pour qualifier les faits. Nous nous concentre‑
rons sur un exemple, particulièrement révélateur du traitement
journalistique de la « question raciale ». Lors des émeutes de
2007 à Villiers-le-Bel, l’association de la race, de la culture et du
banditisme avec les violences dites urbaines a donné naissance
à un objet médiatico-judiciaire problématique. Les logiques

6 Ibid.
7 Lucie Delaporte, « Derrière Zemmour, l’irrépressible banalisation de l’extrême
droite dans les médias », Mediapart, 14 octobre 2019.
8 Le SNJ dénonce à propos d’Éric Zemmour « la position, fort commode, de
rentier de la polémique » de l’éditorialiste.
9 Jacques Rancière, « Sept règles pour aider à la diffusion des idées racistes en
France », Le Monde du vendredi, « Horizons-Débats », 21 mars 1997.

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judiciaires et les productions journalistiques se sont révélées


poreuses. Véritable saut interprétatif librement assumé par la
presse, cette mésaventure journalistique serait anecdotique si,
en manifestant le racisme le plus ordinaire, elle n’était dotée
d’aucun effet de pouvoir. Or le danger manifeste, lorsque l’on
est pris pour cible, est de l’être à la suite d’épreuves de vérité
collectives, faisant de vous une menace publique, finalement
sanctionnée par la loi.

Le virage médiatique de 2007


En 2007, deux adolescents, Moushin Sehhouli et Laramy
Samoura, sont laissés pour morts sur la chaussée. Leur moto a
été percutée par une voiture de police. L’embrasement à Villiers-
le-Bel est immédiat. Trois mois plus tard, le 18 février 2008, les
CRS et le Raid interviennent  : 1 100  hommes sont mobilisés
pour interpeller une trentaine de cibles dans diverses cités. Le
journaliste Luc Bronner, dans son livre au titre évocateur La
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Loi du ghetto, relate son arrivée avec la police :
Il est 5 h 40 du matin à Villiers-le-Bel. Un froid glacial. Des
voitures banalisées patrouillent, avec une discrétion toute
relative dans les rues de la petite ville du Val-d’Oise, mondia‑
lement connue depuis les nuits d’émeutes de novembre 2007.
Dans les véhicules, des journalistes de presse écrite, des photo‑
graphes, des reporters radio, des envoyés spéciaux de sites
Internet. J’en fais partie 10.
Cette pratique très controversée se rapproche de celle
réservée à l’origine aux journalistes présents lors d’opérations
militaires ; leur travail étant en général contrôlé par l’armée.
Ce jour-là, la police a bel et bien préparé son intervention
afin de bénéficier d’une couverture médiatique maîtrisée. Les
journalistes profitent quant à eux de la force narrative des
interventions policières et d’informations exclusives. Services
réciproques, donc. Yassine Belatar, journaliste et animateur
radio se souvient :

10 Luc Bronner, La Loi du ghetto. Enquête sur les banlieues françaises, Calmann-Lévy,
Paris, 2010, p. 143‑144.

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La presse à l’épreuve du racisme

Si l’on pense aux 1 200  policiers qui interviennent, il faut


voir au travers des regards des mamans de Villiers, voir leurs
enfants se faire arrêter en slip, se faire prendre en photo […]
et huit heures après le fils revient et qui lui dit : « Maman ils
se sont trompés 11 ! »
Mais ce n’est pas ce que le grand public retiendra. Paris
Match met en scène la réussite de l’opération policière grâce à
une photo de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI).
Sur le cliché, un jeune homme, la figure dissimulée et le corps
à moitié nu. La proie est ferrée. Elle est noire 12.
La couverture « journalistique » des banlieues a ses propres
usages. Elle obéit à une stricte division des tâches au sein des
rédactions. Dans la presse quotidienne régionale, il est d’usage
que des correspondants précaires effectuent le lien avec les
associations de quartier tandis que les journalistes « encartés »
font leurs gammes auprès des services de la police et de la
justice. La presse nationale emploie des fixeurs facilitant l’accès
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aux sources des journalistes. En 2010, Abdel, fixeur désenchanté
mais attitré de la presse nationale depuis 2005, réussit un canular
exemplaire. D’une voix aigrelette avec un fort accent, il incarne
Bintou, une femme polygame, et livre au téléphone son témoi‑
gnage à un journaliste du Point. Ce récit est « retranscrit » sans
vérification par ce dernier. Travailler sur les banlieues semble
autoriser à déroger aux règles élémentaires du journalisme. Mais
si Bintou n’existe pas, le préfet, lui, est bien réel. L’une vient
nourrir une réalité fantasmée, le second construit la factualité
même. Les interlocuteurs institutionnels ou politiques font usage
« de l’information ». Ils lui donnent forme grâce à leurs outils de
communication et aux liens qu’ils entretiennent avec les journa‑
listes. De plus, les journalistes de la rubrique « faits divers » ou
couvrant la banlieue nouent des contacts étroits avec les services
de police, la justice, la préfecture, voire les ministères. Il n’est
donc pas rare de voir des journalistes progresser au sein de leur

11 Entretien filmé de David Dufresne, 11 novembre 2008. Yassine Belatar préparait


en 2008 un documentaire : Villiers, souriez vous êtes filmés.
12 Paris Match et le photographe ont été condamnés à une amende pour le préju‑
dice subit, mais la cour d’appel de Versailles a révisé le montant jugeant que :
le « profil délinquant » du jeune homme est « à l’origine de la détérioration
de son image ».

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Quand le racisme structure nos vies

rédaction par le truchement et l’opportunité des évolutions de


carrière de leurs sources mêmes.
Aujourd’hui directeur des rédactions, Luc Bronner en est
l’exemple parfait. De son propre chef, ce journaliste a demandé
à travailler sur les banlieues. Il est vrai que sortir de la routine
peut donner à un « aller-retour à Mantes-la-Jolie le cachet si
pittoresque d’un grand reportage à Hébron 13 ». Le journaliste a
pu mener de longues enquêtes sans être soumis aux impératifs
de temps imposés ordinairement. Mais rien de très neuf dans sa
démarche, selon les chercheurs Marwan Mohammed et Laurent
Muchielli : « Il traite les banlieues sous l’angle des émeutes, de la
délinquance et des opérations policières 14. » Observer le monde
sous le prisme de la sécurité et des menaces est devenu fédéra‑
teur. Comme le souligne Didier Bigo, la notion de « sécurité
sociétale » a eu un certain succès car elle a permis d’« élargir
le spectre de la sécurité pour répondre au spectre des menaces
transversales du terrorisme, de la drogue, de l’ethnicité, des
révoltes urbaines ainsi que de l’immigration 15 ». Une observation
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du journaliste retient notre attention : « Très peu de rédactions
disposent de correspondants ou de journalistes spécialisés qui
ont le temps de créer des contacts, des réseaux 16. » Mais quelle
spécialité faut-il donc pour écrire sur les banlieues en étant
journaliste ? Que faut-il comprendre ? Sans doute ceci  : les
quartiers sont « des cas à part » pour lesquels on construit une
factualité à part. Et c’est ce à quoi le journaliste va s’employer
entre 2007 et 2011.
Toutes les émeutes en banlieue font suite à des opéra‑
tions policières. Revenons aux événements de 2007, lorsque
deux jeunes hommes sont laissés morts sur la chaussée. Le
25  novembre, Le Monde, l’AFP et Reuters affirment, selon la
Direction centrale de la sécurité publique, que « ce n’était pas

13 Un journaliste de Libération cité in Érik Neveu, Sociologie du journalisme, La


Découverte, Paris, « Repères », 2019, p. 86.
14 Marwan Mohammed et Laurent Muchielli, « La fortune du “ghetto”.
Réflexions critiques à partir d’un ouvrage récent  : Luc Bronner, La Loi du
ghetto », Sociologie, 1er octobre 2010.
15 Didier Bigo, Penser avec Michel Foucault, Gérer les transhumances, Karthala, Paris,
2005, p. 132.
16 François Béguin, « Banlieues et médias  : “une incompréhension mutuelle”.
Chat avec Luc Bronner », LeMonde.fr, 2 avril 2010.

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une course-poursuite mais vraisemblablement un accident de la


circulation ». Cinq jours plus tard, Frédéric Péchenard, direc‑
teur général de la police nationale, assure au Monde qu’il s’agit
bien d’
un banal et tragique accident de la route : il a été établi que
les policiers ne roulaient pas vite, qu’ils étaient en patrouille
[…] lorsque leur véhicule a été heurté par la mini-moto qui
s’est encastrée à vive allure. Des morts fortuites, donc 17.
Le 25 au soir, le traitement de l’information bascule. Luc
Bronner est sur place :
Des bandes commencent à incendier des véhicules et à
dégrader le mobilier urbain […]. Les patrouilles de police
[…] sont l’objet de tirs de plombs ou de grenaille. […] « Je
pense qu’il y avait un fusil à pompe », relève un des policiers
visés. Les radios des forces de l’ordre ont fait état de l’usage,
à plusieurs reprises, de cocktails Molotov 18.
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Les premiers jours, des tirs de chevrotine sont requalifiés
en tir de « fusils de chasse », des projectiles deviennent des
« bombes artisanales ». Une description sensationnaliste se met
en place :
Camouflés derrière des rideaux de fumée, [les policiers]
ont été surpris épaulant avec calme leur fusil pour faire des
« cartons », comme à la foire. L’architecture de la ZAG de
Villiers est une aubaine pour les émeutiers. Ici, les barres
d’immeubles sont basses […]. Leur mode opératoire est
élaboré, leur organisation réfléchie. Des guetteurs perchés
en haut des tours jouent les éclaireurs et préviennent par
téléphone leurs camarades des déplacements en temps réel
des patrouilles 19.
La presse nationale se concentre donc sur la riposte armée
des jeunes pour mieux mettre en exergue leur logique quasi

17 Christophe Cornevin et Cyrille Louis, « Les premiers éléments de l’enquête


semblent exonérer les policiers », LeFigaro.fr, 27 novembre 2007.
18 Luc Bronner, « Violentes émeutes après la mort de deux adolescents dans
une collision avec la police », LeMonde.fr, 26 novembre 2007.
19 Christophe Cornevin, « Les policiers dénoncent un déchaînement de violence »,
LeFigaro.fr, 28 novembre 2007.

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insurrectionnelle, supposée être dirigée et organisée 20. Le Figaro


reprend ainsi à son compte les déclarations policières :
Désormais, ils font parler les armes, en particulier le fusil
de chasse. Au moins cinq policiers ont été criblés de
plombs de six millimètres, là où leur gilet pare-balles ne les
protège plus 21.
Dans les faits pourtant, personne n’a pu suivre en immer‑
sion le déroulement de ces affrontements. Le Monde titre le
29  novembre  : « Les journalistes en difficulté pour couvrir les
évènements ».
Il reste à scénariser les faits pour produire un événement
hors du commun. Le postulat de « guérilla urbaine » implique
des choix tactiques et une organisation concertée, ce qui n’est
corroboré par aucune enquête. Certes, les jeunes qui participent
à ces échauffourées bénéficient d’une connaissance du terrain
beaucoup plus importante que celle des unités de police diligen‑
tées. Si cinq postes dits Acropole 22 ont été dérobés, ce qui a
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permis à certains de suivre les communications des forces de
l’ordre, ces vols survenus à la faveur des émeutes n’impliquent
pas pour autant une tactique préméditée. L’avantage des
émeutiers sur le terrain est éphémère : le remplacement régulier
des effectifs redonne rapidement la main aux policiers.
Un groupe d’émeutiers ultra-déterminé est ainsi présenté
mais de nombreuses inconnues demeurent sur les modes opéra‑
toires, la participation hétéroclite des habitants, la diversité
générationnelle et de genre des personnes. Est ainsi ignoré

20 Thibaut Danancher, « Le Raid envoyé en renfort à Villiers-le-Bel pour neutra‑


liser les tireurs », Le Figaro, 28  novembre 2007 ; Éric Favereau et Patricia
Tourancheau, « Les armes font surface », Libération.fr, 28  novembre 2007 ;
Thibaut Danancher et Jean-Marc Leclerc, « Comment le Raid traque les
tireurs de Villiers-le-Bel », LeFigaro.fr, 29  novembre 2007 ; Jacky Durand,
« Contre la violence urbaine, la lutte gagne les airs », Libération.fr, 29 novembre
2007 ; « C’est Bagdad », Valeurs actuelles, 30  novembre 2007 ; « Cette fois les
armes ont parlé », Le Figaro Magazine, 1er décembre 2007 ; Christophe Cornevin,
« Une policière : “J’ai évité le pire à Villiers-le-Bel” », LeFigaro.fr, 1er décembre
2007 ; « C’était la guerre et ça vous étonne », Marianne, 2 décembre 2007.
21 Christophe Cornevin, « Les policiers dénoncent un déchaînement de violence »,
art. cit.
22 Sorte de GSM privé de la police sécurisé, ce réseau numérique gère toutes
les communications radio entre les fonctionnaires de police et leur « base »,
commissariat ou hiérarchie dont dépend le fonctionnaire.

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La presse à l’épreuve du racisme

le simple fait qu’habitants et émeutiers puissent s’associer


de manière diverse à ces affrontements. De « jeunes », terme
générique, à « bandes », terme oscillant entre le groupe et la
qualification judiciaire de « bandes organisées », le glissement
sémantique creuse l’écart entre les personnes ordinaires et les
autres. De plus, l’espace public n’est jamais envisagé comme un
espace politique traversé par une conflictualité sociale et investi
par les habitants, mais comme simple espace urbain envahi par
« la violence », ce terme abstrait qui d’emblée disqualifie toute
action collective.

La traque
Le 29 novembre 2007, Luc Bronner est catégorique :
L’erreur, à trop s’interroger sur les risques de reproduction
des émeutes de 2005, serait d’oublier l’accumulation d’évé‑
nements graves intervenus depuis un an dans les quartiers
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sensibles  : des violences urbaines qui témoignent d’une
radicalisation chez certains jeunes, très minoritaires mais très
actifs […]. L’évolution, l’utilisation des armes à feu, est ce
qui ferait basculer les émeutes de 2007 dans un phénomène
inédit. […] L’usage d’armes, à Villiers-le-Bel, s’inscrit dans
cette logique : une partie des agresseurs, que la police qualifie
de « noyau dur », est montée d’un cran dans la violence.

La parole est à la police. La comparaison avec la descrip‑


tion des émeutes de 2005 montre que les termes employés sont
quasi identiques. « L’affaire est grave. […] Un certain nombre
de territoires sont passés sous le contrôle de bandes parfaite‑
ment organisées. Elles règnent en maîtresses absolues », décla‑
rait ainsi Nicolas Sarkozy au Point le 17  novembre 2005. En
2007, les forces de l’ordre ont contenu l’émeute sur les lieux
de son éclosion, contrairement à ce qu’il s’est passé en 2005
puisque les émeutes avaient duré trois semaines et impliqué
près de 300  cités. La stratégie de la contention destinée à
réduire les dégradations à une zone localisée a été gagnante.
En témoigne le bilan établi en 2007 par la police, lequel fait
état de 130  fonctionnaires blessés contre 224 deux ans plus
tôt. Nul crescendo donc, bien au contraire. Malgré cela, dans le

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journal Le Monde, Luc Bronner défend l’idée qu’une étape a


été franchie dans la violence urbaine :
Les émeutes de 2007 ne ressemblent pas à celles de 2005
[…] la volonté affichée par des délinquants de s’en prendre
physiquement aux policiers n’a jamais été aussi affirmée,
selon le rapport de 2007 de l’Observatoire national de la
délinquance (OND).
Nous ne bataillerons pas sur les chiffres de l’insécurité
et sur l’entêtement des journalistes à les utiliser. Le rapport
de l’Inspection générale de l’administration sur l’enregistre‑
ment des plaintes par les forces de sécurité intérieure, sur les
années 2002‑2012 est accablant : « absence de tout contrôle 23 »
par la hiérarchie centrale, « généralisation de pratiques d’enre‑
gistrement non conformes » et même « pratique de dissimula‑
tion massive » 24.
En 2007, le choix de la presse, celui de parler de l’intensi‑
fication des violences urbaines par des bandes organisées, fait
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étonnamment écho à la politique de Nicolas Sarkozy. De fait,
2005 a été un échec pour le ministre. La stratégie du chiffre
–  interpeller pour déferrer  – sera remise en cause par le taux
de relaxe élevé : un tiers des prévenus. Pourtant, tout policier le
sait, la stratégie du maintien de l’ordre ne permet pas aisément
d’identifier les protagonistes, elle vise la foule et non l’individu 25.
Pour les policiers, 2007 est une revanche.
À Villiers-le-Bel, les interpellations se font dans un temps
différé avec en prime une couverture médiatique. Mais il faut
anticiper et collecter les preuves de culpabilité pour réussir à

23 « Rapport sur l’enregistrement des plaintes par les forces de sécurité intérieure »,
La Documentation française, Paris, 2013, tome 1, p. 6.
24 Selon Laurent Muchielli  : « Les trois inspections générales estiment que les
statistiques avaient ainsi perdu tout contenu opérationnel, n’indiquant plus
la réalité géographique et temporelle de la délinquance », Champ pénal/Penal
Field, varia, 28 avril 2008.
25 « Nous n’avions jamais été appelés sur une émeute. On est parti la fleur au
fusil avec pas assez de balles en caoutchouc ni de grenades lacrymogènes. On
n’avait même pas le plan de la ville, c’est notre capitaine qui devait nous guider
par radio depuis le PC. Comme ça ne passait pas, on a dû se débrouiller avec
nos téléphones portables personnels. Quand on est arrivés sur place, c’était
Beyrouth. » Entretien retranscrit par un journaliste du Point issu du documen‑
taire, La Police et Sarko, François Bordes, Doc en stock, 2010.

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La presse à l’épreuve du racisme

instruire le procès des bandes. Dès le 1er  décembre 2007, la


délation est ouvertement encouragée :
Si vous disposez de renseignements relatifs aux coups de feu
tirés contre les policiers dans les soirées et les nuits du 25 et
26 novembre, merci d’appeler le numéro vert de la brigade
criminelle. L’appel est gratuit et votre anonymat sera préservé.
Cette première tentative, réalisée grâce à un tract de police
diffusé à 2 000  exemplaires dans les boîtes aux lettres, est un
échec. Un second tract est donc imprimé ; avec une prime à
la délation.
Les témoins sous X doivent être la pièce maîtresse du procès.
Mais comme un domino, ces témoignages s’effondrent les uns
à la suite des autres. Une telle procédure vise à protéger les
témoins de représailles et facilite le recours à des « infiltrés » et
à des « indics ». Elle marque au fer rouge les suspects puisqu’elle
vise très souvent des personnes déjà repérées par les services de
police et du renseignement. Lors du procès des émeutiers de
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Villiers-le-Bel, les témoins sous X se dérobent, ne viennent pas
ou reviennent sur leurs propos, tandis qu’un indic est confondu
par la défense. Des personnalités reconnues comme fragiles et
même mythomanes, selon les sources policières servent aussi à
étoffer les dossiers. L’une d’elles affirme, lors de la longue bataille
judiciaire engagée, que la police lui a « soufflé son témoignage,
notamment contre des promesses de clémence –  par ailleurs
non tenues  – dans son propre dossier 26 ». De fait, pendant les
deux années d’instruction, l’enquête policière n’a pu apporter
de preuves matérielles pour l’identification des auteurs des tirs.
La recherche par trente techniciens de la police scientifique
pour « préserver les traces et les preuves en cas de découverte
de fusils » est demeurée infructueuse. Les agrandissements des
photos et des films n’ont rien donné, l’ADN n’a pas parlé. Sans
preuves, les témoignages sous X constituent ainsi le seul fonde‑
ment des investigations. La délation est-elle devenue une preuve
en soi ?

26 « Villiers-le-Bel : le témoin clé au procès des émeutiers se rétracte », Le Nouvel


Observateur, 16 septembre 2010.

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Quand le racisme structure nos vies

D’ores et déjà suspects


Fin février 2008, alors que les investigations piétinent, que
les informateurs de la police sont loin d’être des sources sûres,
Le Figaro assure connaître les dessous de l’enquête et sa clôture
prochaine, et il s’illustre par un compte rendu de la traque :
Pour les magistrats cependant, le fruit n’était pas mûr. Il
fallait s’assurer notamment que parmi les objectifs figuraient
bien des individus qui étaient également mêlés à l’agression
du commissaire Illy, le 25 novembre 27.
Rappelons cet épisode. Dès le premier jour de l’émeute, le
commissaire de police Illy de Sarcelles, surnommé le « commis‑
saire Courage » par Le Figaro, s’est rendu sur place pour tenter de
« calmer les esprits », selon ses dires. Adepte des arts martiaux,
il est venu sans arme à feu mais avec un sabre japonais dans
son coffre. Roué de coups, il est emmené à l’hôpital avec un
traumatisme facial. Proche de collaborateurs de Nicolas Sarkozy,
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il a tout son soutien. « Mettez les moyens que vous voulez, mais
ça ne peut rester impuni », déclare ce dernier.
Lors du procès des tireurs de juin 2010, les suspects princi‑
paux sont deux frères. Le premier se nomme Adama Kamara,
le second Abderrahmane. La présidente de la Cour appelle ce
dernier Abdelkader. Il est confondu plusieurs fois avec son demi-
frère Adama. La ligne de couleur aveugle. Ils sont perçus dans
une altérité indifférenciée.
Lâchés par plusieurs des témoins anonymes, les policiers
doivent, à la barre, conforter l’accusation, ce qui constitue une
véritable entorse à la procédure pénale, ce type de témoin ne
pouvant seul conduire à une condamnation, selon l’article 706‑62
du code pénal. Le lieutenant José Manuel Vergara, ex-militaire
au Kosovo qui a plus de vingt ans de carrière dans la police,
est un témoin clé :
J’ai reconnu Abou Kamara, le tireur qui nous a pris à partie et
qui faisait la tactique du dindon […] pour éviter les tirs. […]
J’ai été frappé par son visage émacié de forme triangulaire,
on aurait dit un diable qui sortait de la boîte de Pandore.

27 Jean-Marc Leclerc, « Comment la police a retrouvé les tireurs de Villiers-


le-Bel », LeFigaro.fr, 19 février 2008.

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La presse à l’épreuve du racisme

Pourtant le lieutenant, qui dirigeait une des compagnies


de sécurisation, a été entendu au lendemain des trois soirées
d’émeute et il avait alors indiqué « ne pas avoir vu les visages de
ceux qui leur avaient tiré dessus ». Les témoignages s’enchaînent :
« Un individu de type africain porteur d’une veste ou un blouson
à capuche blanche muni d’un fusil à pompe tirant sur les CRS »,
apprend-on. Rappelons que quatre-vingt-dix policiers se sont
constitués partie civile lors du procès. Face à eux cinq jeunes
hommes racisés avec pour seuls témoins la famille et les proches
pour démentir les affirmations policières.
La trahison du « grand frère » devient un leitmotiv de
l’arène judiciaire. Personnalité du quartier Puits-la-Marlière à
Villiers, ancien emploi jeune au service des sports de la mairie
de Villiers-le-Bel à la fin des années 1990, Adama est estampillé
« grand frère » par la presse. Censé garder le « troupeau », il lui
est reproché lors du procès de ne pas avoir su maintenir le calme
lors de l’agression du commissaire. Ce jeune homme noir est
l’un des principaux suspects dans l’enquête sur les tirs qui ont
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visé les forces de l’ordre. Il est l’« homme au fusil à pompe ».
La figure du leader d’une bande organisée a remplacé celle du
grand frère. Elle signe mécaniquement l’échec de la politique
de prévention et le règne des trafics.
Le sabre dérobé dans le coffre de la voiture du commis‑
saire est miraculeusement trouvé chez lui, selon des sources
policières.
Adama, c’est Dr Jekyll et Mr Hyde, explique un élu. Le jour,
il aidait les vieilles dames à porter leurs courses, démêlait les
« embrouilles », ramenait le calme dans la cité… La nuit, il
allait chez son frère toucher sa part du trafic 28.
Grand frère le jour, parrain la nuit ! Malgré une défense qui
a remis en cause l’ensemble des charges, les jurés ont estimé
crédibles les trafics et l’existence des gangs. Insécurité et racisme
font le bouillon de culture de ce procès. Informée en amont,
la presse a devancé le verdict  : l’arrêt d’accusation reprend
étonnamment les mêmes informations.
Luc Bronner n’a pas dérogé au suivisme :
28 Marie Vaton, « Villiers-le-Bel. Les deux frères », Le Nouvel Observateur,
17  juin 2010.

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Quand le racisme structure nos vies

Les investigations ont permis de montrer que plusieurs


leaders ont organisé et coordonné les groupes d’assaillants
avec l’objectif de « tuer deux policiers » pour se venger de la
mort des deux adolescents dans l’accident de moto 29.
Notons les termes : « leaders », « organisation et coordina‑
tion de groupes d’assaillants ». Belle ubiquité, puisque aucune
enquête indépendante n’a pu être effectuée. Les jurés adoptent la
version médiatique et juridico-policière des faits. Abderrahmane
et Adama Kamara sont condamnés à quinze et douze ans de
prison. Une peine de neuf ans est prononcée à l’encontre
d’Ibrahima Sow. Reconnu coupable d’avoir fourni une arme
aux tireurs, Samuel Lambalamba est condamné à trois ans, de
même que Mara Kanté pour port d’arme. Ce dernier ayant déjà
passé vingt-neuf mois en détention dont onze en isolement, il est
acquitté en appel comme Samuel Lambalamba en octobre 2011.
L’un des témoins clés a retiré ses déclarations, obtenues en
échange de l’amélioration de ses conditions de détention et la
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promesse d’une récompense.
Pourtant, dans son livre La Loi du ghetto, Luc Bronner
continue de défendre l’idée que « dans les tribunaux, la loi
républicaine tente de s’imposer face à celle du silence ». Un
journalisme critique qui aurait désactivé ses présupposés raciaux
n’est pas à l’ordre du jour. Il est ainsi l’un des premiers à
rendre compte du livre du sociologue Hugues Lagrange, Le
Déni des cultures, portant sur la surdélinquance des enfants de
Sahéliens. Le journaliste salue cette enquête « qui ne s’embar‑
rasse pas des précautions oratoires et idéologiques d’une partie
de la communauté scientifique ». Le fait émeutier est rapporté
à la concentration ethnique dans un périmètre géographique
donné. Il tient à une forme de socialisation communautaire et à
la culture des familles subsahariennes, donc noires, arrivées plus
récemment sur le territoire national que les familles maghré‑
bines :
Considérer l’origine culturelle et les parcours migratoires
comme des déterminants importants de la situation présente,

29 Luc Bronner, « Émeutes de Villiers-le-Bel  : un procès sous haute tension »,


LeMonde.fr, 21 juin 2010.

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La presse à l’épreuve du racisme

c’est bouleverser le récit habituel, aussi bien sociologique que


politique, de nos difficultés 30.
Dès 2005, il suffisait de s’en tenir à l’évidence : « J’ai regardé
la télévision. C’était peut-être un biais, mais j’ai vu beaucoup de
visages noirs, plus que leur proportion dans la population 31. ».
Coïncidence n’est pas raison, certes. Mais dès septembre 2007,
un rapport de la direction centrale des renseignements généraux
(DCRG) est mentionné dans le journal Le Monde. On peut y
lire ceci :
Le danger de l’éventuelle fusion entre deux phénomènes
a priori distincts de repli communautaire et d’activité délin‑
quante d’une bande. […] On assiste à un retour sensible
du phénomène de bandes ethniques composées en majorité
d’individus d’origine subsaharienne, arborant une appella‑
tion, des codes ou signes vestimentaires inspirés des groupes
noirs américains 32.
Ce rapport est fort opportunément restitué par le journal,
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sans analyse ni autre point de vue. Un des intertitres de l’article
est éloquent : « Violence tribale ».
L’exemple des frères Kamara est une magnifique illustration
de ces différentes thèses :
Issus de familles polygames, ayant connu des difficultés à
l’école, sans diplômes […]. Les frères Karama, Abou et Adama,
sont décrits comme les principaux leaders des émeutes. […]
En réalité les deux hommes sont des demi-frères, leur père
polygame a eu neuf enfants avec sa première femme dont
Abou. Un faux divorce pour masquer la polygamie, selon les
enquêteurs. Il s’est marié avec la seconde avec laquelle il a
onze enfants dont Adama 33.
Les familles nombreuses, la polygamie sont l’arrière-plan
des émeutes. Le fait religieux s’imbrique dans la couleur. Le
poncif – les familles polygames de facto « inadaptées » à la culture
française – sert de passe-partout pour décrire ces accusés. Adama

30 Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, Seuil, Paris, p. 20‑21.


31 Entretien, Le Nouvel Observateur, 30 septembre 2010.
32 Gérard Davet et Élise Vincent, « Les bandes sous la loupe des renseignements
généraux », LeMonde.fr, 5 septembre 2007.
33 Luc Bronner, La Loi du ghetto, op. cit., p. 133‑134.

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Quand le racisme structure nos vies

et « Abou » –  dont on ne retient que le diminutif  – illustrent


cette ligne de couleur, ce partage entre le licite et l’illicite : des
vies au bord de la légalité, une culture supposée contraire aux
lois républicaines.
Sous le feu des projecteurs des « émeutes », les banlieues
sont régulièrement soumises à divers cadres d’interprétation  :
« mal des grands ensembles », « banditisme », « islam », « parents
négligents » 34. Prenez une nouvelle donnée statistique sur la
recrudescence de la délinquance. Ajoutez à ce premier constat
la notion de « groupes à risque », de bandes de personnes étran‑
gères aux « règles du jeu », et vous obtenez un article de presse,
voire un livre couronné du prix Albert Londres portant sur la
loi du silence et le communautarisme.

L’inflation du racisme par voie de presse


Depuis les années  2000, des idéologues médiatiques ont
accéléré la légitimation pour le grand public du racisme et de
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l’islamophobie. Le basculement des journalistes d’une presse
de référence est manifeste. En emboîtant le pas de ces logiques
ethnicisantes et racialistes, en intégrant à leurs concepts ceux de
l’extrême droite tels que le « racisme anti-Blancs 35 », en opérant
une lecture raciale des révoltes, ils offrent un boulevard à la
répression politique et aux discriminations institutionnelles. Il
faudrait s’attarder longuement sur les modalités d’énonciation
de la presse passant par la pratique des citations institutionnelles,
des guillemets et la répétition d’énoncés qualifiants ou disquali‑
fiants qui portent toujours la trace d’énoncés antérieurs. Ici nous
avons pu observer que la presse a participé à la coconstruction
des verdicts, de la « vérité judiciaire », pas seulement en termes
d’influence, mais en participant à la genèse de points de vue, à
la fabrication judiciario-médiatique de cibles objectives.
Aujourd’hui, que sait-on des violences policières subies par
les habitants durant ces nuits d’affrontement ? Alerteurs ignorés,

34 À ce propos, lire Sylvie Tissot, « Retour sur une émeute. La construction politique
et médiatique du “problème des quartiers sensibles” », Les Mots sont importants,
29 octobre 2015.
35 Blandine Grosjean, « Malaise après un appel contre le “racisme anti-Blancs” »,
Libération.fr, 26 mars 2005.

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La presse à l’épreuve du racisme

témoins vaguement cités ou illustratifs, sources considérées avec


de très grandes réserves, il est rare que les personnes racisées
participent à la restitution des conflits sociaux les concernant.
Que sait-on plus généralement des trajectoires de vie dans les
quartiers populaires ? Pas grand-chose. En revanche, la surveil‑
lance progresse, via l’interception des communications et le
recours aux drones dans le cadre du maintien de l’ordre. La
frontière est mouvante « entre légaux et illégaux », et pour tous
ceux pris dans la zone grise, car être « connu des services de
renseignement » favorise l’acharnement judiciaire et policier.
Mais si le racisme n’est qu’une question de politique intérieure
et minoritaire, comment créer une arène politique à ce sujet ?
Or, sans scandale, sans « affaires », nulle protection par l’opi‑
nion publique des journalistes ou reporters sortant des rangs. Et
hors des affaires ? Comment restituer les arbitrages politiques et
institutionnels bouleversant silencieusement le quotidien, l’infra-
ordinaire des vies vulnérables ? La voie est libre : faire dérailler
la focale sécuritaire nécessite de nouvelles formes de récits hors
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champ de la doxa journalistique.

Pour aller plus loin


Judith Butler, Le Pouvoir des mots. Discours de haine et politique
du performatif, Éditions Amsterdam, Paris, 2017
Éric Fassin, « “Immigration et délinquance” : la construction
d’un problème entre politique, journalisme et sociologie »,
Cités, vol. 2, n° 46, 2011.
Didier Fassin et Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la
question raciale. Représenter la société française, La Découverte,
Paris, 2006.
Marie-Christine Granjon (dir.), Penser avec Michel Foucault,
Karthala, Paris, 2005.
« Pourquoi les faits divers stigmatisent-ils ? L’hypothèse de la
discrimination indirecte », Réseaux, novembre 2009.
Sylvie Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie d’action
publique, Seuil, Paris, 2007.

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