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Éditions

de la
Sorbonne
Horizons marins, itinéraires spirituels (Ve-XVIIIe
siècles). Volume II. | Henri Dubois, Jean-Claude Hocquet, André
Vauchez

L’iconographie des
navires au Haut
Moyen Age
Christiane Villain-Gandossi
p. 77-96

Texte intégral
1 Si l’on compare les représentations de navires marchands ( e-
e
siècles après J.C.), de la mosaïque des naviculaires de
Syllectum à Ostie1 ou des mosaïques de Themétra et
d’Althiburos2, étonnantes de précision et témoignant d’une
technicité avancée, aux images de navires figurant sur les
premiers monuments de l’art chrétien3, on observe à peu près
les mêmes schémas iconographiques empruntés au répertoire
de l’art païen, mais qui se vident de plus en plus de leur
contenu technique, et témoignent à la fois de l’abandon du
réalisme pour le symbolisme dans les représentations et du
ralentissement de l’activité maritime.
2 Il n’est pas surprenant, en tout cas, qu’aux origines, l’art
chrétien ait été pauvre de thèmes (et nous verrons quelle place
aura, dans le contexte général, le thème iconographique du
navire). Il se présente non comme un processus de fixation de
mœurs, du mode de vie, mais comme l’élaboration d’un
système de signes de reconnaissance fermé aux non-initiés4.
« L’art chrétien est né vieux » a dit Grabar. Les adeptes du
christianisme ne sentent pas au début l’intérêt de transcrire
leur foi en termes esthétiques, et, quand ils commencèrent à le
faire, ils s’en tinrent aux procédés classiques, en utilisant des
techniques anciennes au service d’une croyance nouvelle.
3 Mais peu à peu on observe un glissement à une thématique
plus symbolique que représentative où l’idéogramme
l’emporte sur la figure5. Reliefs et peintures des catacombes ne
racontent plus, ils représentent et suggèrent par de nouveaux
moyens d’expression ; pour la mosaïque et le sarcophage, on
va passer de la représentation naturaliste à une nouvelle
thématique symbolique tirée de la Bible et des Evangiles6.
4 Il semblerait que les points de repères chronologiques fixant le
terminus ad quem de la Basse Antiquité ne soient pas les
mêmes pour l’historien et pour le spécialiste de l’histoire de
l’art. Pour le premier, le choix portera soit sur la date de 313
(Edit de Milan : le christianisme est reconnu comme religion
d’Etat), ou celle de 476 (abdication du dernier empereur
romain), ou même celle de 600 (pontificat de Grégoire le
Grand).
5 Pour l’historien de l’art, on ne peut guère parler de l’art
médiéval — considéré dans sa totalité — avant la date de
l’établissement d’une civilisation chrétienne dans le Nord de
l’Europe, c’est-à-dire l’an 800, date de la fondation du premier
empire germanique : les siècles précédents connus en histoire
de l’art comme « Late Antique » et « Early Christian » étant
encore souvent considérés comme une sorte de « no-man’s
land »7.
6 Nous distinguerons néanmoins pour notre propos trois
périodes : la première, celle qui va des origines de l’art
e
chrétien jusqu’au siècle. Pendant cette période,
l’iconographie va se départir très lentement du modèle antique
et païen ; son support sera le bas-relief, la fresque, le graffiti, la
e
mosaïque. Au cours d’une seconde période, du siècle à la
e
fin du siècle, la nouvelle forme de culture associée à la
civilisation des clercs, adoptera le support de la miniature. De
la fin du e siècle au milieu du e
siècle, la troisième phase
est marquée par les prémisses de la civilisation gothique. Avec
un nouveau pouvoir laïc, celui des bourgeois, puissants dans
les cités dont ils assurent la fortune, on assiste à une prise de
conscience plus aiguë des réalités, et de la part du peintre au
souci de représenter alors ce qu’il a réellement sous les yeux.
7 L’art chrétien au cours de la première période ne va rejeter
nullement les moyens de la peinture païenne. Romains
d’habits et de mœurs, vivant dans des demeures de style
hellénistique, les peintres chrétiens de la première époque ont
conservé les techniques et les éléments de représentations que
leur fournissait la civilisation dominante8.
8 Les représentations du navire9 reflètent alors les tendances
générales de ce premier art chrétien. Dans un premier temps,
l’art chrétien discret et secret a surtout utilisé la fresque
comme moyen d’expression : ce sont les images simples,
isolées, sans environnement, des catacombes. Sur les murs du
baptistère de Dura-Europos, nous trouvons déjà une scène
maritime, le Christ et Saint Pierre marchant sur les Eaux :
thème de l’eau essentiel à l’office du baptême, thème du salut à
travers le Christ10. Sur cette fresque (conservée à la Yale
University Art Gallery), on note un bâtiment à voile, dont il ne
subsiste qu’une partie depuis la pièce d’étambot, rectiligne et
vigoureusement marquée, jusqu’à la partie médiane. Le mât
est soutenu par de forts étais11.
9 Les plus anciennes peintures des catacombes, contemporaines
des peintures du baptistère de Dura, représentent, dans un
décor géométrique aux traits fins qui est celui de l’époque, des
nacelles, très schématisées, souvent dotées d’un mât, à la voile
carguée (ex. catacombe de Callixtus, chapelle des sacrements,
A2, mur arrière : à l’instar de la petite misaine des navires
greco-romains, on note une voile placée très avant ; le
mâtereau qui la porte est très incliné, comme un beaupré).
Plus schématique encore, l’épitaphe de la catacombe de
Priscilla : l’indication simple d’un profil d’embarcation
asymétrique, un mât et les deux étais ; placée à côté, une ancre
(cf. fig. 1). Le bâtiment qui figure dans la catacombe des saints
Pierre et Marcellin (fin e siècle) est une galère à un mât dont
le croisement avec la vergue symbolise une croix. Le graffiti de
l’épitaphe d’Aellia Eusebia, plus tardif (avant 700) met
toujours en scène cette même silhouette du navire gréco-
romain, à voile carrée au quadrillage et aux ailes de pigeon
caractéristiques12. Quant aux thèmes illustrant des épisodes
maritimes, et intervenant le plus souvent, ce sont ceux de
Jonas et de l’arche de Noé. Citons, par exemple, cette fresque
e
de la catacombe de Bonaria, à Cagliari, du siècle
(cubiculum. avec Jonas) : l’on y observe deux bâtiments dont
l’importance est suggérée par le nombre d’hommes à bord ;
l’un des deux bâtiments a deux mâts, dont l’un est très incliné
(c’est certainement la misaine). Les gréements sont bien
représentés (cargues, bras, boulines, balancines) ainsi que les
rames-gouvernails. Notons aussi l’intéressante indication
d’une pêche au chalut13 (cf. fig. 2). L’arche de Noé est
représentée de la manière la plus symbolique : un coffre, une
arca au sens étymologique du terme et sur l’un des côtés est
inscrit la mention : « Noe » [catacombe de Priscilla, -
e
siècle (cf. fig. 3)] ; à moins que la colombe ne constitue
l’attribut essentiel de cette arche (catacombe de Callixtus,
e
siècle ( ?).
e
F 1. Rome, Catacombe de Priscille, épitaphe ( -
e
siècle).

10 Avec la diffusion croissante de l’inhumation (qui remplace


depuis le e siècle la crémation), s’est développé l’art nouveau
des sarcophages à reliefs qui caractérise les e et e siècles. La
disposition des reliefs, le cadre ou le fond architectural et le
style même vont rester classiques. Ce sont les thèmes dont la
charge symbolique va devenir plus évidente qui vont changer.
e
Aux thèmes du siècle s’inspirant des légendes
dionysiaques, des scènes de chasse, des scènes « laïques »
illustrant la vie du défunt, des scènes pédagogiques (maître
instruisant, personnages lisant et méditant), se substituent des
thèmes comme ceux, par exemple, de Jonas, Noé, pasteur et
brebis, Daniel et ses lions, Adam et Eve14. A part quelques
exceptions, grâce auxquelles on a aussi certains détails de
gréement, très schématisés (sarcophages des catacombes de
Praetextatus, de Callixtus (Musée), de Priscilla, aux -
e
siècles, sarcophages du Musée du Capitole ou des Thermes
à Rome), les bâtiments — étant donné le support — se
présentent comme de longs fuseaux sans tonture. C’est le cas,
par exemple, du sarcophage de Spolète (Rome, Musée
Chrétien, e siècle) : le Christ à la barre dirige les apôtres, qui
constituent la vogue de l’embarcation symbolisant l’Eglise (cf.
fig. 4). Même dans le cas de l’indication d’un gréement, on a
bien souvent le schématisme de trois personnages enserrés
dans un espace étroit limité par le plat-bord, la vergue et les
deux étais (Musée des catacombes Callixtus)15. Les
représentations de l’arche de Noé sont là aussi très
symboliques : un simple coffre (partie supérieure d’un
sarcophage du Musée de Latran). Le cycle de Jonas est
abondamment représenté : le sarcophage du Latran (fin du
e
siècle) met en scène de façon dramatique chaque épisode
du récit. Le bâtiment est indiqué d’une façon très antiquisante
(voile carrée aux laizes quadrillées, ailes de pigeon, rame-
gouvernail, etc.)16.
F 2. Cagliari, Catacombe de Bonaria, cubiculum
avec Jonas ( e siècle).

F 3. Rome, Catacombe de Priscille, graffiti de


l’arche de Noé ( e- e siècle).
11 En Syrie, en Asie, en Afrique du Nord surtout, la mosaïque, art
riche et coloré, tendit à remplacer la peinture, dès le e siècle,
et s’épanouit à l’époque de Constantin.
F 4. Rome, Musée chrétien, sarcophage en
provenance du Musée de Spolète ( e siècle).

12 Au lieu d’enregistrer l’espérance personnelle des fidèles, l’art


de la mosaïque manifeste la doctrine du pouvoir et représente
initialement des scènes mythologiques, un peu partout, des
scènes marines dans les régions proches des côtes, car les
grands propriétaires avaient souvent des intérêts dans le
commerce maritime, des scènes de la vie rurale, de chasse
notamment, mais aussi les thèmes de l’arche de Noé, à
Mopsuestia (Grande Eglise de Misis, e siècle) et de la pêche
miraculeuse (Saint Apollinaire le Neuf, Ravenne e siècle).
13 Nous avons relevé selon l’ordre de leur datation les
représentations les plus notables de mosaïques :

Tebessa, - e siècle : sorte de demi-galère, se


rapprochant du modèle antique, transportant des
amphores ;
Rome, Musée du Capitole (Antiquarium) ( e siècle) :
bâtiment à l’entrée du port de Rome : document précis, de
style classique ;
Tunis, Musée du Bardo ( e siècle) : deux scènes : l’une
représentant une demi-galère asymétrique et illustrant le
thème d’Ulysse et les sirènes : la seconde figure une demi-
galère au mât abattu, avec scène de déchargement ;
Piazza Armerina, Sicile ( e siècle) : galère très
schématisée transportant les fauves destinés aux combats
de gladiateurs (le combiné de cargues et de balancines est
bien observé) ;
Aquileia, Cathédrale ( e siècle) : plusieurs bâtiments
longs, conventionnels ; leur intérêt est la représentation
d’une pêche au chalut ;
Madaba, église Saint-Jean ( e siècle) : simple nacelle, à la
coque percée de deux vibords pour le passage de la rame ;
la vergue et le mât symbolisent la croix (cf. fig. 5) ;
Ravenne, Saint Apollinaire ( e siècle) : bâtiment
intéressant par l’indication de la timonière, pièce de bois
fixée sur la coque, et au travers de laquelle passe la rame-
gouvernail ; pêche miraculeuse.

14 Autre support de l’art figuratif : les graffiti. Pour qui a la


patience de démêler les écheveaux de traits apparemment
désordonnés, les graffiti eux-mêmes constituent une précieuse
source de documentation sur l’histoire du navire. Gravés par
des « gens de mer », ces représentations, saisies sur le vif,
aussi schématisées soient-elles, sont souvent exemptes
d’anachronismes et sont particulièrement révélatrices de
détails techniques (bien que les vues soient toujours de profil,
comme les dessins d’enfants). Assez curieusement un certain
nombre de graffiti proviennent de l’Egypte copte. Citons
rapidement17 :

Caire, Musée, Stèle de Petros (n° 8574) ( e siècle ?) :


simple nacelle, surmontée d’une croix de forme grecque ;
Saqqara, Monument de Jérémie (cellule 782) ( e siècle) :
expression d’un grand bâtiment surmonté de trois croix
coptes. Nombreux personnages à bord ;
Bawit, Monument d’Apollon, chapelles et ( -
e
siècle) : indication d’un bâtiment à un mât et celle
d’une embarcation du Nil : présence d’un dispositif
d’appareil de gouverne fluvial ;
Faras (Basse Nubie), chapelle des Anchorites
( e siècle) : plusieurs embarcations sans mât : à l’arrière
de l’une d’elle indication intéressante d’une barque à la
traîne ( ?)18 (cf. fig. 6) ;
El-Augeh (Palestine), Eglise : bâtiment à un mât
transportant une cargaison d’amphores.

F 5. Madaba, Eglise Saint-Jean, graffiti


(pavements sections 1, 2, 3) (deuxième moitié du
e
siècle).
F 6. Faras, Chapelle des Anchorites, graffiti
e
( siècle).

15 Il serait intéressant de voir comment ce corpus s’insère dans


l’art copte « art savoureusement original »19, quelle que soit
l’importance des thèmes d’origine gréco-romaine qu’il
conserve, transforme et intègre dans sa synthèse.
16 Malgré la diversité des supports iconographiques, l’analyse des
diverses représentations du navire met en évidence une
certaine unité des formes de pensée et de sensibilité entre
l’Antiquité tardive et les périodes qui l’avaient précédée. En
effet, si la plus large part est occupée par la représentation de
scènes bibliques, scènes de l’Ancien Testament, de l’histoire
évangélique (plus rarement de l’histoire des apôtres), il faut
souligner aussi l’étonnante vitalité de la culture classique qui,
définitivement élaborée au début de la période hellénistique, a
conservé son prestige pendant des siècles ; cette constatation
est valable, en particulier, pour le thème iconographique
considéré, si l’on en juge par les représentations tardives (mais
il s’agit de documents qui perdent de plus en plus de leur
crédibilité sur le plan des techniques) contenues dans les
corpus constitués par les spécialistes20.
e
17 L’art chrétien de la seconde phase est associé dès le -
e
siècles à une nouvelle forme de culture, celle des clercs. Il
trouve comme principal support le manuscrit. Mais les
miniatures carolingiennes vont s’inspirer de très près des
œuvres précédentes et constituer comme les anneaux d’une
chaîne historique perpétuant les formes traditionnelles. C’est
la raison pour laquelle on assiste à la survie de l’iconographie
de la Basse Antiquité.
18 Loin de prétendre à l’exhaustivité, l’analyse est limitée à une
trentaine de bateaux figurés dans des manuscrits et sur des
ivoires carolingiens21.
19 A travers cet ensemble de bateaux appelés tantôt par le désir
de transcrire un texte précis, tantôt par le simple jeu de
formules iconographiques, il a paru intéressant de dégager,
par l’analyse des détails techniques, la part du modèle
paléochrétien, souvent attesté pour chacune des œuvres
considérées, et la part éventuelle de l’interprétation, voulue ou
inconsciente, du « copiste » médiéval, intervention négative, si
elle ne provient que de quelque incompréhension du modèle,
interprétation hautement significative, si l’on peut y saisir le
vouloir lucide d’un artiste carolingien.
20 Ces bateaux offrent certes des différences de coques, de
gréement, d’appareil de gouverne, qui entraînent une diversité
des dimensions et des proportions. Mais le schématisme de
l’expression est tel que nous ne pouvons retenir ces critères
pour une classification (certains bateaux, dépourvus de
mâture, présentent par exemple une technicité supérieure à
celle d’esquifs au gréement symbolique). Nous avons classé ces
bateaux, selon qu’ils se rapprochent ou s’éloignent du modèle
résolument antiquisant, en nous attachant particulièrement à
souligner leurs caractères techniques ; ce qui nous a permis de
dégager les traits significatifs de la permanence d’un modèle
impérial tardif et ceux qui reflètent les apports du monde celte
et Scandinave.
21 Le bâtiment qui se rapproche le plus manifestement de
modèles antiques est celui de la Bible de Vivien22 (cf. fig. 7). Il
s’agit d’un bâtiment mixte, sorte de demi-galère au mât unique
gréé carré. La coque présente un profil asymétrique c’est-à-
dire qu’elle est relevée et arrondie à la poupe et plus basse et
pointue à la base à la proue. La proue concave s’achève en
éperon au niveau de la quille, la partie supérieure de l’étrave se
terminant par une volute tournée vers l’avant : c’est
l’ornement le plus caractéristique des proues des navires
« asymétriques » d’Ostie. A la partie inférieure, on note la
présence d’une sorte d’œil, dont la fonction apotropaïque a été
mise en évidence et qui était fréquent sur les naves onerariae
« asymétriques ». La poupe s’achève par un motif décoratif qui
s’enroule vers l’avant et que l’on retrouve sur les navires longs
d’Ostie. L’appareil de gouverne est constitué par un gouvernail
double sortant par une jaumière et dont la représentation est
abusive23. Il est évident que le trou dans la muraille
nécessiterait une obturation souple assurant l’étanchéité
difficile à réaliser. Nous sommes, en fait, en présence d’une
copie très déformée du modèle romain. Dans les documents
qui ont pu servir de modèle à l’origine, l’apostis,
l’encorbellement prismatique qui porte les rames est
représenté en perspective. Dans la miniature, cette face arrière
a été disjointe du reste : elle a été repoussée vers l’arrière et
elle est devenue cette espèce d’écubier en losange tout à fait
invraisemblable. Le gouvernail, en effet, sortant ainsi à peu
près perpendiculairement à la surface de la coque, ne serait
pas manœuvrable. Qu’un copiste suivant vienne arrondir le
contour en losange : il ne restera plus de trace de la
provenance de celui-ci et voilà le trou de jaumière instauré
dans bon nombre de documents figurés24.
22 Ce bâtiment dont nous retrouvons l’origine sur les mosaïques
d’Althiburus en Tunisie ou sur celles d’Ostie est de proportions
certainement importantes, si l’on en juge par la taille de la
voilure et de la carène.
23 Non seulement l’enluminure, mais les ivoires d’époque
carolingienne témoignent d’une grande dépendance envers un
modèle impérial. Pourtant certains détails le mettent au goût
du jour. Deux détails sont intéressants en ce qui les concerne :
la présence du clin et aussi une modification subtile dans le
profil de la coque : il semblerait qu’aux extrémités, nous
soyons en présence d’un ouvrage plus léger, ce qui donne des
extrémités « en cuillère ». Sur les embarcations monoxyles au
e
siècle et à partir du e sur les plus gros bâtiments, on
observe bien que les bordages se terminent droit au lieu de
remonter la courbe de l’étrave et de l’étambot.
e
F 7. Paris, Bibl. nat., ms. lat 1, f° 3 v° ( siècle)

F 8. Rome, Bibl. Vaticane, ms. grec 1613, p. 175


(976-1025)

24 Une certaine catégorie de représentations sur ces manuscrits


met en scène des esquifs dont l’expression est des plus
élémentaires : forme idéale de croissant, de nacelle, souvent
rigoureusement amphidrome. Pourtant, çà et là, certaines
miniatures témoignent du souci de distinguer la proue de la
poupe. Des terminaisons carrées à l’arrière pourraient
indiquer l’existence de légères superstructures25. On retrouve
aussi, très souvent, à la poupe une terminaison trilobée26 :
stylisation qui, étant donnée sa répétition dans un certain
nombre de documents, pourrait reprendre un élément réel de
construction ; il s’agirait peut-être de la liure finale des
dernières virures27. Les mâts sont souvent « à crosse »28.
Généralement la formule de l’Antiquité se retrouve dans les
manœuvres du mât : étais et haubans — qui sont des palans —
se confondent.
25 La nature des quelque trente embarcations figurées sur une
douzaine d’illustrations du Psautier d’Utrecht ne se laisse
guère définir par les personnages qu’ils transportent. En fait,
aucune action maritime spécifique n’est évoquée, ni pêche, ni
combat, ni transport de marchandises et les bateaux ne sont
parfois que de simples figurants qui définissent, comme les
poissons et les oiseaux, le monde aquatique. Les navires vides
qu’on doit supposer à l’ancrage et la présence dans les coques
de groupes d’hommes plus ou moins nombreux, mais dont le
volume est toujours disproportionné par rapport à la taille
réduite des embarcations, correspondent à des formules
antiques bien connues.
26 Nous sommes en présence d’une famille de coques à petite
nacelle : même forme de croissant à bouts retournés, même
amplitude de tonture exagérée. L’indication des parties
supérieures de la coque retournées vers l’extérieur suggère
quelques rapprochements avec les bateaux nordiques. L’avant
est terminé par une volute, par une sorte de boule aplatie, par
une tête de chimère, à l’origine peut-être prophylactique, ou
par la tête d’oie phénicienne, depuis longtemps empruntée par
les Romains. A la poupe, on note généralement une volute ou
une boule aplatie. Cette variété qui traduit un souci décoratif
ne répond à aucune nécessité technique29.
27 Par le nombre des navires retenus, par certains détails, il est
certain que le Psautier d’Utrecht diffère des autres œuvres
carolingiennes inspirées plus fortement par le prototype
antique. Mais ces détails qui rappellent les navires nordiques :
profil supérieur des coques, direction extérieure constante des
volutes, proviennent sans doute bien davantage d’une
accentuation des formes et du goût des courbes du dessinateur
carolingien que du souci des réalités navales du temps : c’est là
un des exemples où l’étude iconographique doit céder la place
à celle du style. Dans le Psautier, comme dans les autres
œuvres, c’est l’original antique que l’on perçoit à travers la
copie médiévale. Un dernier trait nous le confirme, la présence
de bateaux vides, donc à l’ancre, toutes voiles déployées : on en
trouve maints exemples depuis les mosaïques d’Ostie
jusqu’aux mosaïques de Ravenne, à Saint-Apollinaire-le-
Neuf30.
28 Une conclusion s’impose : ces bateaux carolingiens témoignent
de l’existence de formes qui pouvaient exister déjà dans
l’Antiquité : certains détails sont à la mode, mais par-delà le
modèle romain, ils ne constituent qu’une sorte de trame
discrète31.
29 De leur côté quels sont les apports dont peuvent témoigner les
bateaux figurés dans des œuvres byzantines de cette même
époque32 ?
30 La simple nacelle, expression de l’esquif le plus rudimentaire
ressort aussi des manuscrits byzantins. La coque —
quelquefois amphidromique — est généralement en forme de
croissant à bouts retournés, avec une amplitude de tonture
exagérée. Sur les miniatures des manuscrits grecs du e au
e
siècle, on note une particularité quasi-constante : la pièce
de l’étrave ou de l’étambot est très recourbée et se termine par
deux ou trois pointes33 (cf. fig. 8). Des ailerons latéraux
décollés protègent l’appareil de gouverne ; des dispositifs à
l’avant et à l’arrière du bâtiment sont prévus pour le support
du feu grégeois.
31 Cette simple nacelle peut être dotée d’un mât. Plus ou moins
déporté hors de l’axe médian du bâtiment, il porte une voile
latine [représentation de la miniature contenue dans : « Paris,
Bibl. nat. ms. grec 510, f° 3 (c. 880)]. Sur ce document, qui
donne une des premières attestations de la présence de la voile
latine en Méditerranée, on a la représentation de l’équivalent
d’une modeste tartane. Si l’on distingue mal la coque, en
revanche l’indication de bancs est bonne. Sur la voile latine, on
note des petites coutures sur les laizes. Les haubans sont à
colonne. Présence d’une orse. Le mât est à crosse, comme sur
la plupart des représentations figurant dans les œuvres
byzantines. S’agit-il d’un ancêtre du calcet ? On observe bien
aussi la manœuvre de la drisse34. Certains documents, un peu
moins schématisés, donnent l’indication de légères
superstructures. En tout cas, pour cette période, les matériaux
ne manquent point : des analyses précises sont à conduire,
afin que soit mis en évidence leur apport dans le domaine de la
technique d’une part (il sera faible), et d’autre part la charge
symbolique contenue dans ces images.
e
32 La troisième phase survient au siècle et se lie cette fois au
développement accru de la miniature, de la fresque et du
tableau. Les modes et les décors familiers, les usages communs
constituent en soi une source d’intérêt pour le public urbain
auquel s’adressent les artistes. La notion de « clientèle »
devient primordiale. Les miniaturistes se rassemblent en
corporations laïques dans les villes où prospère l’artisanat.
(C’est d’ailleurs en cette fin du Haut Moyen Age que la
littérature profane passe au premier plan).
33 Au e siècle finissant — et nous arrêterons là notre enquête —
en quoi l’iconographie mettant en scène le navire, peut-elle
nous apporter des renseignements précis sur les techniques ?
Nous ne prendrons que deux exemples, l’un concernant la
Méditerranée, l’autre le domaine septentrional.
34 Le premier se réfère au type de la nef méditerranéenne, telle
qu’on la connaît à travers les textes.
35 La nef méditerranéenne (navis, nave, nau) du e siècle (et du
e
) est un bâtiment de haut bord, rond, large et court, dont
la coque à murailles presque droites, portait à l’avant et à
l’arrière de hautes superstructures. Le mât d’avant était plus
grand que l’autre mât, planté à peu près au milieu de la
longueur du navire. Les voiles triangulaires sont montées sur
antennes. Ces nefs pouvaient atteindre 37 mètres et offrir un
coefficient de finesse de 4, ce qui montre déjà à quelle maîtrise
de leur art étaient parvenus les constructeurs de navires de
cette époque35. A l’intérieur de la nef, on trouve deux ponts de
bout en bout, les couvertes ; les extrémités avant et arrière de
l’entrepont sont isolées du reste par des cloisons et constituent
les paradis. Le troisième pont au centre du bâtiment n’était
qu’un pont coupé abritant en abord les corridors. Les châteaux
comportent deux étages, la banne et la superbanne à la poupe,
le pont et le superpont à la proue. Le plancher supérieur de
chacun d’eux est entouré d’un pavois : c’est la galerie de
combat, le bellatorium.
36 L’image contemporaine la plus pertinente et pourtant
laconique — est une petite miniature renfermée dans le ms.
« Paris, Bibl. nat. ms. lat. 10136, f° 108 ( e- e
siècles) (cf.
fig. 9) ». Ce petit dessin se rapporte à l’embarquement, à
Constantinople, de Conrad, marquis de Montferrat qui se
portait au secours de Tyr, en 1187. La représentation est très
antiquisante. Sur la coque, on note des ailerons latéraux
décollés : signe d’une influence byzantine. L’appareil de
gouverne est constitué de deux timons latins. Le gréement est
latin : des voiles latines établies sur un mât de mestre à la
verticale et un trinquet incliné. Le mât de mestre est terminé
par une sorte de cagouille, de crosse. Notons aussi une
ébauche d’échelle pour accéder au mât, ainsi que les deux
montants verticaux surmontés d’une boule pouvant servir à
monter la tente. Le document ne peut offrir d’autres
renseignements.
37 Les éléments iconographiques permettant d’estimer la taille et
la technique du navire médiéval sont naturellement la coque,
(dont il s’agit de dégager les techniques de construction : à
franc-bord, à clin, à « agrafes »), le gréement, et plus
tardivement, la forme de la hune, l’importance des défenses, la
présence des haubans à enfléchures, celles des capes de
mouton, les ris sur la voile, la mise en place des sabords, et
naturellement le système de l’appareil de gouverne. Arrêtons-
nous sur ce dernier point.
38 Les textes fixant les péages semblent faire, dès 125236, la
distinction entre le gouvernail latéral et le gouvernail axial, dit
« gouvernail d’étambot ». En tout cas, la nécessité de disposer
d’une grande barre et la difficulté de la manier ont frappé les
contemporains beaucoup plus que le changement du système
d’articulation. Ceci est reflété par les textes qui distinguent les
gros bateaux de charge des plus légers par la mention du type
de gouvernail. Dans un jugement anglais de 126337 concernant
les redevances exigibles au port de Lincoln, il est dit que les
bateaux à helmrother (gouvernail à barre) paient deux deniers,
et les bateaux à bandrother (gouvernail à main), un denier
seulement. Les règlements témoignent donc de la présence du
e
gouvernail axial, au Ponant, au milieu du siècle.
e
F 9. Paris, Bibl. nat., ms. lat. 10136, f° 108 ( -
e
siècle).
39 La représentation figurée de l’invention précède de quelque
soixante-dix années sa consignation dans les textes, puisque
les premières illustrations de ce dispositif se trouvent
sculptées sur les fonds baptismaux de la cathédrale de
Winchester et de Zedelghem38. Un manuscrit de la
e
Bibliothèque Sainte-Geneviève, daté du milieu du siècle,
renferme, semble-t-il, un exemple de ce type d’appareil de
gouverne39. Les artistes frappés par le système d’articulation se
plairont à le représenter par la suite. L’appareil très épais, très
long, armaturé de nombreux ferrements de formes stylisées
constitue un véritable thème en iconographie.
40 Cette confrontation entre de bonnes représentations et des
textes datés précis constitue donc la démarche initiale de
l’historien des techniques. Ajoutons que la préférence de celui-
ci ira naturellement vers l’excellent document renfermant une
bonne image dans son contexte daté. Mais ce type de
document est rare pour la période considérée.
41 Si nous voulons juger de la fiabilité des miniatures, nous
devons faire appel à plusieurs critères. Celles qui nous
viennent d’artistes bien informés se reconnaissent tout de
suite ; les autres apportent quelquefois des renseignements
utilisables, et si on les passe au crible du bon sens, on peut en
déduire des lois dans la façon dont le dessinateur exagère le
détail qui le frappe, escamote ceux qui le gênent et plie à son
optique les lignes des bateaux. Sauf exceptions, il ne faut pas
demander aux documents iconographiques, même lorsqu’on a
pu les situer dans le temps, une datation précise des détails
représentés. Une particularité de coque ou de gréement peut
apparaître dans une image, alors qu’elle avait déjà disparu ou
qu’elle n’avait plus que des survivances exceptionnelles.
D’autre part, il peut s’écouler un long intervalle entre le
moment où s’introduit un perfectionnement et celui où un
artiste s’avise à le représenter de façon intelligible ; enfin le
document explicite que nous avons repéré peut très bien ne
pas être le plus ancien témoignage iconographique de l’objet.
Tout ce que l’on peut dire, lorsqu’une image datée nous
montre nettement une particularité nouvelle (ou l’absence de
telle autre, précédemment en usage), c’est que la pratique en
fut introduite avant la date en question. C’est déjà beaucoup.
***
42 Enrichissement dans la symbolique de l’archétype du navire,
appauvrissement considérable de la représentation du point de
vue des techniques ; c’est la constatation qui s’impose donc,
lorsqu’on compare les documents de l’Antiquité tardive ou du
Haut Moyen Age avec ceux de la période précédente, d’une
crédibilité et d’un réalisme certains.
43 Peu de clichés ont eu au Moyen Age plus de succès que celui de
la nef prise par la tempête, la mer houleuse symbolisant les
dangers et les difficultés du monde. Image à la fois de la vie et
celle de la mort, la mer est souvent dans la Bible le symbole de
l’hostilité de Dieu : Ezéchiel prophétise contre Tyr et lui
annonce la montée de l’abîme et des eaux profondes (Ez.
26,19). Le voyant de l’Apocalypse chante le monde nouveau où
la mer n’existera plus (Apoc. 21,1). Chez les mystiques, la mer
symbolise le monde et le cœur humain, en tant que siège des
passions40. Selon Aelred de Riévaulx, au e
siècle, la mer se
situe entre Dieu et nous. Elle désigne le siècle présent. Les uns
s’y noient, les autres la franchissent. Pour la traverser, un
navire est nécessaire41. La barque de Pierre est le symbole de
l’Eglise ; parce que le Christ s’y trouve présent, elle est
l’instrument du salut. Les croyants y prennent place pour
vaincre les embûches de ce monde et les tempêtes des
passions.
44 L’arche de Noé en est la préfiguration. Le déluge, et ses eaux
mortelles dont Noé est sauvé par l’arche, apparaît comme la
figure du Christ triomphant de la mort et, par le même
glissement d’un plan symbolique à un autre, figure également
le chrétien sorti régénéré de l’eau du baptême où il a été
plongé42. L’arche est donc le symbole de la demeure protégée
par Dieu et sauvegardant les espèces, symbole de la présence
de Dieu dans le peuple de son choix ; sanctuaire mobile,
garantissant l’alliance de Dieu et de son peuple, elle est enfin le
symbole de l’Eglise, ouverte à tous pour le salut du monde43.
45 L’un des épisodes les plus souvent représentés par les plus
anciens monuments de l’art chrétien, c’est, nous l’avons vu,
celui du prophète Jonas, jeté à la mer, avalé par le monstre
marin et miraculeusement rejeté sain et sauf sur le rivage pour
être renvoyé à sa mission. Cette histoire illustre avec bonheur
le rôle fondamental du symbole universel et nous offre une
suite de symboles s’enchaînant les uns aux autres44. Jonas,
sauvé de la mer et du monstre, c’est sans doute, avant tout, le
Christ ressuscité, mais c’est ensuite, le chrétien à son tour
sauvé par le baptême du péché et de la mort éternelle45. Le
navire illustre en outre de nombreux événements de l’histoire
hagiographique (on le retrouve comme attribut de Saint
Vincent, de Saint Nicholas de Bari, de Saint Jean
l’Hospitalier...).
46 Le langage symbolique est un langage dans lequel le monde
extérieur est le symbole du monde intérieur, le symbole de
l’âme et de l’esprit. Peut-être ces images du navire du Haut
Moyen Age ne nous auront-elles peu appris sur les techniques
navales. Il faut à coup sûr leur associer les enseignements tirés
des textes et c’est l’un des buts des travaux de lexicographie
maritime dirigés par Monsieur Michel Mollat depuis des
années. L’apport conféré par ces images est d’une autre nature.
Cet archétype, ce prototype d’ensembles symboliques46, de la
mer et de son corrélat la barque, le navire, est un facteur
puissant de l’insertion dans la réalité, grâce à ses fonctions
« socialisantes ». Par ses représentations, nous sommes mis en
communauté profonde avec le milieu social, mental du Haut
Moyen Age.
47 Comme l’a dit M. Mollat, l’« un des paradoxes de l’histoire des
Croisades est d’avoir imposé la fréquentation de la mer à des
hommes en majorité terriens »47. Les hommes de l’époque ont
bien traduit ce sentiment : « Moult fut hardi, moult fut
courtois / Le premier qui fit une nef, / Et se mit en mer sous le
vent, / Cherchant terre qu’il ne voyait / Et rivage qu’il ignorait,
écrivait Wace, au milieu du e
siècle48. Il faudra un long
chemin aux hommes du Moyen Age pour rencontrer, par delà
l’écran du symbolisme, la réalité physique du monde dans
lequel ils vivent49.

Notes
1. Pour l’Antiquité et les premiers siècles de l’art chrétien, les sources
documentaires ont été étudiés principalement par P.M. Duval, « Les
formes des navires romains d’après la mosaïque d’Althiburus », in
Mélanges d’archéologie et d’histoire de l’Ecole Française de Rome, 61,
1949, pp. 119-149 ; du même, « Du navire grec au navire romain », in
Mélanges Charles Picard, Paris, 1949, pp. 338-351 ; L. Foucher, « Les
galères de Thémétra », in Les Cahiers de Tunisie, 15, 1956, pp. 271-277 ; du
même, Navires et barques figurés sur des mosaïques découvertes à Sousse
et aux environs, Tunis, 1957 ; J. Le Gall, « Un modèle réduit de navire
romain », in Mélanges Charles Picard, Paris, 1949, pp. 607-620 ; du
même, « Graffites navals du Palatin et de Pompei », in Mémoires de la
Société nationale des Antiquaires de France, III, 1954, pp. 41-52 ; J.
Rougé, Recherches sur l’organisation du commerce maritime en
Méditerranée sous l’empire romain, Paris, 1966 ; P. Pomey, Etudes
iconographiques des « naves onerariae » d’Ostie, Thèse 3e cycle, dactyl.,
Paris, 1976, 2 vol. (Univ. Paris IV). Cf. également : L. Casson, Ships and
Seamanship in the Ancient World, Princeton, 1973.
2. C’est ainsi que certaines mosaïques de la place des Corporations à Ostie,
témoignent de l’existence de vrais trois-mâts, à phare carré, avec des
dispositions de gréement élaborées (notamment pour les balancines).
Quant au grand navire de Thémétra c’est un navire dissymétrique. Sa
voilure est remarquablement bien représentée avec tout le détail du
gréement, en particulier les boulines partant des ralingues de chute et
venant passer en tête du mât de proue. L’ouvrage de L. Casson, op. cit.,
donne de nombreux exemples de tels bâtiments, conservés au Musée
Torlonia à Rome, aux Musées archéologiques d’Athènes et d’Istanbul, à la
Glyptothèque de Copenhague, etc.
3. Les peintures du baptistère de Dura-Europos, aux frontières orientales
de l’Empire, sont sans doute les plus anciennes peintures chrétiennes (c.
230). Elles illustrent des thèmes promis à un long avenir : le Bon Pasteur,
Adam et Eve, les miracles du Christ. Les plus anciennes peintures des
catacombes sont contemporaines. Elles représentent, le Christ-Orphée,
Jonas et la baleine, des oiseaux et des poissons : P. Petit, Histoire générale
de l’Empire romain. Le Bas Empire, Paris, 1974, pp. 235-236. Cf. A.
Grabar, Christian Iconography. A study of its origins, Princeton, 1961, 7-
30.
4. Cf. entre autres, les travaux de H.I. Marrou, Décadence romaine ou
antiquité tardive ( e- e siècles), Paris, 1977 ; P. Brown, The World of Late
Antiquity From Marcus Aurelius to Muhammad, Londres, 1978 ; E.
Kitzinger, Early medieval art, Bloomington, 1964 ; M. Gough, The origins
of Christian Art, Londres, 1973.
5. M , op. cit., p. 87.
6. P , op. cit., p. 223.
7. K , op. cit., p. 1.
8. M , op. cit., pp. 53-59.
9. Nous avons réalisé la collecte de plusieurs centaines de représentations à
l’Index of Christian Art. (Department of Art and Archeology, Princeton
University). Ce corpus retrouve toutes les sources iconographiques :
émaux, fresques, vitraux, miniatures, ivoires, mosaïques, peintures,
sculptures, tapisseries, etc. Pour chacun des objets représentés, outre la
photographie, les fichiers de l’Index donnent la datation, la localisation très
précise du lieu de conservation, une fiche descriptive et des indications
bibliographiques. Nous avons consulté le fichier aux entrées suivantes :
Ship ; Apocalypse : Trumpet ; Apocalypse : Beast and Dragon ; Noah : Ark ;
Noah : Building of the Ark, etc. ; Jonah : cast overboard ; Jonah : ship ;
Jonah : embarking from Joppa, etc. ; Christ : Miracle of Draught of Fishes
at Tiberias ; Christ : Miracle of Draught of Fishes by Gennesaret ; Christ :
Miracle of stilling Storm ; Christ : Calling Peter and Andrew ; Christ :
Calling James and John ; Christ : Appearing at Tiberias ; Christ : Miracle of
walking on water, etc. ; Evangelist : Journey to Rome ; Evangelist : John,
Journey to Patmos, etc. ; Bertinus of S. Orner ; Brendanus the Elder ;
Apostle : Paul ; Nicholas of Myra ; Julian Hospitaler, etc. ; Scene :
Historical, Norman Conquest ; Scene : Secular, crusade ; Scene :
Occupational, Carpentry ; Scene : Occupational, Fishing ; Scene :
Occupational, Smithing ; Scene : Historical, White Ship ; Bestiary : Siren
and Centaur ; Bestiary : Sawfish and Ship ; Bestiary : Whale and Sailors ;
Constellation : Navis ; Argo, etc.
L’analyse des représentations est susceptible d’exploitations multiples (et
enchaînées) ; nous pouvons par exemple procéder à :
a) l’analyse de données matérielles et techniques :
— classification des types de navires, d’après les formes, les silhouettes ;
simple nacelle, embarcation dotée d’un mât (à voile carrée ou latine),
bâtiment muni de superstructures, type de la « nef-carraque », type de
bâtiment à fond plat, bâtiment côtier, de rivière, bâtiments longs,
bâtiments idéalisés ou imaginaires ;
— classification des types de navires d’après les sources carolingiennes,
d’après les sources byzantines, par exemple ;
— l’évolution des différentes parties du navires : la coque, l’appareil de
gouverne, les superstructures, le gréement, les apparaux ;
— les techniques de construction navale (le thème de la construction de
l’arche de Noé, par exemple, met en évidence les méthodes de construction
à clin, à franc-bord, de l’Europe du Nord ou du Midi) ;
— les techniques de pêche, etc.
b) l’analyse de la filiation des manuscrits, la mise en évidence des codes de
production indiquant les signaux conventionnels qui vont déterminer le
langage commun permettant aux artistes de transmettre leur
enseignement ;
c) l’analyse des caractères intrinsèques des différentes sources
iconographiques ; d) l’établissement de corpus pour une même source
iconographique : corpus de graffiti, corpus de mosaïques, par exemple, qui
apparaissent comme une source privilégiée pour le thème considéré ;
e) la confrontation des images et des textes : nous avons observé —
lorsqu’on a la chance d’avoir un bon document iconographique daté d’une
manière précise — que la représentation de l’objet précède de plusieurs
dizaines d’années sa consignation par écrit.
10. Un certain nombre de signes iconographiques représentent les deux
sacrements majeurs de l’Eglise chrétienne : le baptême et la communion.
Les autres signes témoignent de l’intervention divine pour le salut ou la
préservation de certains croyants : la préservation de Noé, pendant le
Déluge, la délivrance d’Isaac, quand Abraham veut le sacrifier, la
délivrance de Daniel dans la fosse aux lions, etc. : Grabar, p. 10.
11. G , p. 20 ; G , p. 33.
12. Nous ne pouvons multiplier les exemples. Nombreuses sont de telles
représentations figurant, à Rome, dans les catacombes de Bonaria,
Commodilla, Domitillia, Pamphillus, Pretextatus, Vigna Massimi, etc.
13. N. Bull. Archeol. Crist., VII (1901), fig. 1, p. 64.
14. P , pp. 226-227, 236.
15. J. W , Sarc. Crist., I (1929) pl. XXV (3).
16. De nombreux sarcophages mettant en scène le cycle de Jonas se
trouvent à Rome, aux Musées du Latran, des Thermes, à l’Eglise Saint-
Sébastien, au Musée ottoman, à Istanbul, etc.
17. L’édition d’un corpus de graffiti serait très utile. Il est pratiquement,
impossible de les décrire sans la juxtaposition de l’image.
18. F. G , Ann. Archael. et Anthrop., XIV (1927), p. 90 ; pl. LXII (2),
LXIII (1), LXIV (2), LXXIII (6,7).
19. M , p. 157. Cf. aussi Kitzinger, pp. 30-32.
20. Cf. par exemple, L. Casson, op. cit. et H.D. L. Viereck, Die römische
Flotte. Classis romana, Koehlers Verlagsgesellschaft, Herford.
21. S. D et Ch. V -G , « Bateaux figurés dans des
œuvres carolingiennes, in Archaeonautica, 4 (1984), pp. 243-260. Les
manuscrits, tous des plus connus, s’étalent sur le e siècle, de Charlemagne
à Charles le Chauve ; leurs références sont les suivantes : Bibl. mun.
Amiens, cod. 18, f° 133. Cantique d’Habacuc (c. 800). Trèves, Stadtbibl.
cod. 31, Apocalypse de Trèves (c. 800), f° 25,59. Berne, Burgerbibl., cod.
Bongars 318, Physiologus (c. 816-845), f° 13v, 16, 18v, 20v. Psautier de
Stuttgart, Würtemb. Landesbibl., Bibl. Fol. 23, (c. 820-830), f° 60, 79, 117v,
124. Psautier d’Utrecht [Rijksuniv. ms. 32 (c. 830)], f° 13v, 27v, 38v, 40v,
44, 51v, 54v, 56, 59, 62v. Bibl., nat., Paris, ms., lat. 1, f° 3v, Bible de Vivien
ou Bible de Charles le Chauve (c. 846). Rome, Bible du monastère de Saint-
Paul-hors-les-murs, f° 3 (VI) v (866-869).
Quant aux ivoires, ils sont conservés à : Oxford, Bodleian Library, ms.
Douce 176, (c. 800). Paris, Musée du Louvre (MR 374) (c. 870).
22. Bibl. nat. Paris, ms. lat. 1, f° 3v.
23. Sur l’iconographie et la terminologie de l’appareil de gouverne : Ch.
Villain-Gandossi, « Terminologie de l’appareil de gouverne ( -
e
siècles) », in Archaeonautica 2, 1978, pp. 281-310.
24. L. G R , « Histoire du gouvernail », in la Revue
Maritime, mars-avril 1938, p. 41s.
25. Psautier de Stuttgart, Würtemb. Landesbibl., Bibl. Fol. 23, f° 73.
26. Ibidem, f° 117v.
27. Sur la fixation des extrémités des virures à la proue et à la poupe : cf. E.
Rieth, « La construction navale chez les Vikings », in Archéologia, n° 115,
fév. 1978, pp. 47-61.
28. On a donné peu d’explication sur ces mâts à crosse qui se retrouvent
sur le manuscrit : Paris, Bibl., nat., ms. grec 510, fol. 3v (c. 880), sur les
e
bateaux de la tapisserie de Bayeux, au siècle, sur l’embarcation
e
représentée sur la Pala d’Oro, à San Marco, à Venise ( siècle), sur les
e
bateaux de Las Cantigas, d’Alphonse X le Sage ( siècle)...
29. Sur certains bateaux romains, les volutes peuvent être également
tournées vers l’extérieur : voir P. Pomey, op. cit., p. 231 et pl. , 2
(monnaie de Néron). Pour la tête d’oie, nous trouvons des analogies avec
celles de la barque gallo-romaine à la déesse Sequana, et de la barque gallo-
romaine de Blessey (Musée archéologique de Dijon) dont des
représentations sont données dans Ex voto marins dans le monde de
l’Antiquité à nos jours, Paris, 1981, n° 47 et 48. Même tête d’oie sur une
Plaque Campana, du e siècle ap. J.C. (Musée du Louvre). La « boule
aplatie », mais tournée vers l’intérieur, se retrouve sur de nombreux bas-
reliefs romains : par exemple, le sarcophage de Jonas, e siècle ap. J.C.,
Musée du Latran, Rome. Pour la forme des volutes nous trouvons des
analogies avec celles terminant les bateaux gravés à Hejnun, en Gotland du
e
siècle : A.W. Brogger et H. Shetelig, The Viking ships. Their ancestry
and evolution, Oslo, 1971, pp. 48-49, et avec celles des têtes d’animaux
trouvés dans le bateau d’Oseberg : Ibidem, pp. 74, 75, 128. Même figure de
proue sur le portail de la Vierge, Cathédrale d’Amiens, le bateau des rois
mages.
30. S. D , Ch. V -G , art. cit., p. 259.
31. Quant aux scènes symboliques qu’ils évoquent : on retrouve les
différents épisodes du récit de Jonas ; un bateau entre dans la composition
du cantique d’Hababuc, dans le psautier de Corbie ; le cycle carolingien de
l’Apocalypse : le Deuxième Ange déverse la coupe de la colère de Dieu sur
la mer (et les bateaux) (Apoc. 8, 17) ; ruine de Babylone (Apoc., 18, 17)...
32. Suzy D et Ch. V -G , « Les bateaux figurés dans
e
des œuvres byzantines », communication présentée au Congrès
International d’Etudes Byzantines, Vienne, 4-10 oct. 1981. Sur les navires
byzantins : H. Ahrweiler, Byzance et la mer, Paris, 1966, pp. 408-418 ; H.
Antoniadis-Bibicou, Etudes d’histoire maritime de Byzance. A propos du
thème des Caravisiens, Paris, 1966, pp. 51-173 ; E. Eickhoff, Seekrieg und
Seepolitik zwischen Islam und Abendland 650 bis 1040, Dissertation Univ.
Saarland, 1954 ; Cf. également : G.F. Bass, « Underwater excavations at
Yassa Ada : a byzantine shipwreck », in Archaeologische Anzeiger, 1962,
pp. 537-564.
33. On peut penser que ces bâtiments sont aussi faits sur lisses et que ces
lisses sont rapportées sur les pièces de l’étrave et de l’étambot ; cf. par
exemple les miniatures contenues dans ; Rome, Bibl. Vaticane, ms. grec
1613, p. 175 (c. 976-1025) ; Paris, Bibl. nat. ms. grec 53, f° 34, etc.
34. Des représentations de tels bâtiments se retrouvent sur les mosaïques
de la basilique de San Marco à Venise, sur des miniatures de la Bodleian
Library à Oxford ; à Madrid (ms. Scylitzes) ; au Mont Athos (Monastère
d’Iviron, monastère d’Esphigmenon) ; à Jérusalem (Patriarcat grec,
Hagiou-Taphou) ; à Florence, Bibl. Laurentienne ; à Venise, Bibl.
Marciana ; à New York, Pierport Library, etc.
35. R. B P , « Navires méditerranéens du temps de Saint
Louis », in Revue d’histoire Economique et Sociale, 1972, n° 3, (pp. 327-
356), p. 333.
36. 1252 « navis, que dicitur envare, que habet remex retro pendens, debet
comiti 4 den. (pro teloneo)..., si vero remex in latere navis pendeat navis
debet comiti 2 den. », Chartae Hanseaticae, in K. Hoehlbaum, Hansisches
Urkundenbuck (t. I-IV), Halle (1876-1896), t. I, p. 144.
37. 1263 « Dabunt eciam ijdem homines (sc. de Honore de Richmond) de
qualibet navi cum helmrother veniente infra metas predicte civitatis duos
denarios. Et de qualibet navi veniente cum handerother unum denarium.
Et hoc intelligendum est de navibus cariantibus mercandisas prius emptas
ab aliquibus mercatoribus et postea vendicioni expositas et non de aliis
rebus », in Birch, Royal Charters of the City of Lincoln, cité par The
Mariner’s Mirror, XVII, 1931, pp. 185-186.
38. Ces fonts sont datés d’environ 1180 et proviennent du même atelier de
Tournai.
39. Paris, Bibl. Ste. Geneviève, ms 8-10, II f° 137v. Guilleux la Roërie, op.
cit., p. 31, fait allusion à des ex voto germaniques du e siècle, comportant
ce qui est très probablement le reste de points d’attache d’un gouvernail
articulé sur l’étambot.
40. « Je m’échappais du naufrage de la vie » écrit Grégoire le Grand à
propos de son entrée au monastère (Morales sur Job, Lettre dédicace), cité
par Jean Chevalier, A. Ghecrbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, 1982,
p. 623.
41. L’état de mariage désigne un faible navire ; en revanche, la vie
cistercienne est comparable à un navire solide.
42. M , p. 79.
43. En tant que symbole de l’Eglise, le navire est parfois accompagné de
l’ancre : ultime sauvegarde du marin dans la tempête, celle-ci est le plus
souvent liée à l’espérance, qui reste un soutien dans les difficultés de
l’existence : A. Chevalier, op. cit., p. 39. Cf. aussi Ed. Urech, Dictionnaire
des symboles chrétiens, Neufchâtel, 1972 ; G. Ferguson, Signs and Symbols
in Christian Art, Londres-Oxford-New York, 1981 ; G. Stuhlfauth « Das
Schiff als Symbol der altchristlichen Kunst », in Rivista di Archeologia
cristiana, Rome, 1942, année XIX, n° 1 et 4, pp. 111-141.
44. Erich F , Le langage oublié. Introduction à la compréhension des
rêves, des contes et des mythes, Paris, 1980, pp. 22-23.
45. M , p. 79. Il serait souhaitable, comme le propose A. Grabar, op.
cit., p. XLVII , comme point de méthodologie générale, de procéder à
l’étude d’un champ sémantique s’appliquant à un répertoire
iconographique donné, pour une période donnée : les images diffèrent les
unes des autres, mais elles représentent le même dogme.
46. Les symboles communiquent entre eux, suivant des lois et une
dialectique qui sont encore assez mal connus : Chevalier, p. XXIX. Bien
qu’à trop analyser le symbole, à trop le rattacher étroitement à une chaîne
(ex. arche, arc-en-ciel, croissant, œuf (du monde), cœur, coffre, caverne,
baleine...), à trop le réduire, on risque de le faire s’évanouir, il faudrait
toutefois tenter de mettre en évidence les liens ou les connexions à
l’intérieur des symboles et entre les symboles eux-mêmes.
47. M. M , « Problèmes navals de l’histoire des Croisades », in
Cahiers de Civilisation médiévale, t. X, fasc. 3-4, 1967, (pp. 345-359),
p. 345.
48. W , Le Roman de Brut, p. I, Arnold, 2 vol., Abbeville-Paris, 1938-
1940, vers 11234-11238.
49. J. L G , La civilisation de l’Occident médiéval, Paris, 1964, p. 176.

Auteur
Christiane Villain-Gandossi

CNRS-Paris
Du même auteur

Risque, nature et société,


Éditions de la Sorbonne, 1996
La genèse des stéréotypes dans
les jeux de l’identité/altérité in
La cohabitation culturelle,
CNRS Éditions, 2010
Delphes I. Théories et pratiques
interdisciplinaires appliquées au
domaine du risque in Risque,
nature et société, Éditions de la
Sorbonne, 1996
Tous les textes
© Éditions de la Sorbonne, 1987

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Référence électronique du chapitre


VILLAIN-GANDOSSI, Christiane. L’iconographie des navires au Haut
Moyen Age In : Horizons marins, itinéraires spirituels (Ve-XVIIIe siècles).
Volume II : Marins, navires et affaires [en ligne]. Paris : Éditions de la
Sorbonne, 1987 (généré le 21 décembre 2020). Disponible sur Internet :
<http://books.openedition.org/psorbonne/25890>. ISBN :
9791035102432. DOI : https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.25890.

Référence électronique du livre


DUBOIS, Henri (dir.) ; HOCQUET, Jean-Claude (dir.) ; et VAUCHEZ,
André (dir.). Horizons marins, itinéraires spirituels (Ve-XVIIIe siècles).
Volume II : Marins, navires et affaires. Nouvelle édition [en ligne]. Paris :
Éditions de la Sorbonne, 1987 (généré le 21 décembre 2020). Disponible
sur Internet : <http://books.openedition.org/psorbonne/25824>. ISBN :
9791035102432. DOI : https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.25824.
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