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CONCLUSION.

« LA PROCHAINE FOIS, LE FEU »

Olivier Le Cour Grandmaison, Omar Slaouti


in Omar Slaouti et al., Racismes de France

La Découverte | « Cahiers libres »

2020 | pages 379 à 389


ISBN 9782348046247
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/racismes-de-france---page-379.htm
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Conclusion
« La prochaine fois, le feu »

Olivier Le Cour Grandmaison et Omar Slaouti

« C’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-


humanisme  : d’avoir trop longtemps rapetissé les
droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore
une conception étroite, parcellaire, partielle et
partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. »
Aimé Césaire, 1955 1.
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« Tout enfant noir connaît sa condition, même s’il
ne peut l’exprimer, parce qu’il est né dans une
République qui l’assure par tous les moyens dispo‑
nibles, de toutes ses forces, qu’il a une certaine place
dans la société, et qu’il ne pourra jamais monter
plus haut. »
James Baldwin, 1963 2.

Les contributions de cet ouvrage analysent la dimension


systémique du racisme et les résistances qui lui sont consubstan‑
tielles. En raison de sa dimension structurelle, le clivage racial
central, qui s’articule à d’autres clivages sociaux, surdétermine le
fonctionnement de l’État, des institutions et par voie de consé‑
quence les trajectoires individuelles des personnes racisées. Par
ce réseau vasculaire du racisme structurel, parfois qualifié de
« racisme sans racistes », le corps de l’État est aussi irrigué par des

1 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, Paris, 1950, p. 12‑13
(nous soulignons).
2 James Baldwin, Martin Luther King et Malcolm X, Nous, les Nègres. Entretiens
avec Kenneth B.  Clarke, La Découverte, Paris, 2007, p.  34. Au vrai, ce constat
vaut pour toutes les minorités racisées.

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racismes intentionnels. Ceux-ci énoncent ouvertement la hiérar‑


chisation raciale, elle-même devenue un mélange subtil de brins
d’ADN partiellement refoulés, et de culture et de religion totale‑
ment assumées. Ils précèdent et dépassent le cadre idéologique
de l’extrême droite, même si nous ne pouvons sous-estimer
l’explosion électorale du Front national devenu Rassemblement
national, passé de 0,8 % des suffrages lors de l’élection présiden‑
tielle de 1981 à une qualification pour le second tour en 2002
puis 2017. Le racisme intentionnel présent dans tout l’échiquier
politique, des droites à certaines gauches, ne relève pas de ce
que l’on a nommé à tort, par confort et paresse intellectuelle
afin de préserver les institutions, la « lepénisation des esprits ».
L’État-nation France est né d’une matrice racialiste. Structuré et
structurant la société par la construction mythique d’une identité
nationale, il produit des frontières extérieures et intérieures,
fabrique les « naturels » et les indigènes, les citoyens et les sujets,
les légaux et les sans-papiers, les patriotes et les ennemis de
l’intérieur. In fine, cet État-nation incarne le pouvoir blanc qui
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traverse l’histoire avec, dans son sillage, la modernité impérieuse
qui se doit d’imposer ses Lumières au nom d’un universalisme
impérial. Troisième exportateur d’armes dans le monde, la
France militarise ses polices d’intervention dans les quartiers
populaires où vivent ceux et celles que des élites qualifient,
entre autres, de « sauvageons » et de « racailles ». Les guerres
extérieures et intérieures de l’État français sont légitimées par
le même corpus idéologique, celui de la race érigée sous un
drapeau tricolore, celui d’une culture supérieure, du savoir
dominant, de l’humanisme blanc. Les personnes non blanches
ne peuvent avoir d’autre ambition que de se défaire de leur
teinte, de se dissoudre dans le roman national, de s’invisibiliser
en se drapant dans la bannière des dominants. Injonction leur
est faite de dépolitiser le racisme afin de confiner l’antiracisme
à une approche uniquement morale que l’État et certaines de
ses institutions, comme la Délégation interministérielle à la lutte
contre le racisme, antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah),
distillent dans la société. Comme sur les corps étrangers que
le pouvoir blanc s’approprie, la clé d’étranglement est exercée
dans le but d’étouffer le paradigme racialiste de l’histoire de
France. Repliés eux aussi dans les marges colorées de l’histoire,

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voire hors d’elle, les peuples du Sud global, esclavagisés et


colonisés, témoignent pourtant de leur centralité dans l’émer‑
gence de la modernité occidentale et des États autoproclamés
« civilisés ». Ces civilisations qui, par l’extractivisme, l’imposi‑
tion des monocultures intensives et l’instauration de systèmes
d’oppression racistes, coloniaux et néocoloniaux sont aussi, et
avec d’autres 3, à l’origine du dérèglement climatique, comme
le rappelle Greta Thunberg 4. Les inégalités raciales structurent
également les inégalités environnementales, en France et dans
le monde 5. Nombre d’États des Suds vont être plus particulière‑
ment touchés par les conséquences du changement climatique
et certains d’entre eux sont aussi les destinations privilégiées
des déchets industriels produits par l’Europe et l’Hexagone.
Ce livre est un pavé nécessaire pour contribuer à tenir les
barricades dressées contre le racisme et les politiques autoritaires,
policières et liberticides conduites depuis plusieurs années par
différents chefs d’État, gouvernements et majorités 6. Il a aussi
pour ambition de soulever l’obstacle épistémologique qu’est le
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déni du racisme systémique afin de mieux comprendre certains
événements français, passés et présents.
22 juin 2020, Jacques Toubon, Défenseur des droits, rendait
public le dernier rapport élaboré sous sa responsabilité. Dans
un contexte marqué par la pandémie de covid-19, qui a plus
particulièrement touché les « personnes d’origine immigrée » ou
perçues comme telles en raison des « fortes inégalités qu’elles
subissent dans l’emploi, le logement ou la santé », et par les
mobilisations historiques contre les violences racistes des forces
de l’ordre, aux États-Unis et en France notamment, on pouvait
lire dans ce rapport précis et documenté :
Cette crise n’a fait qu’amplifier une réalité trop souvent
ignorée ou minimisée. En effet, il ressort de toutes les études et

3 En plus des pays occidentaux, d’autres pays comme la Chine ou la Russie par
exemple contribuent fortement à l’émission de gaz à effet de serre.
4 Greta Thunberg, Luisa Neubauer et Angela Valenzuela, « Why we strike
again », CommonDreams.org, 29 novembre 2019.
5 Voir Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, La Découverte,
Paris, 2014 ; et Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Seuil, Paris, 2019.
Ouvrage qui a reçu le prix de la Fondation de l’écologie politique la même
année.
6 Voir François Sureau, Sans la liberté, Gallimard, Paris, 2019.

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données à la disposition du Défenseur des droits que les discrimi-


nations fondées sur l’origine restent massives en France et affectent
la vie quotidienne et les parcours de millions d’individus, mettant
en cause […] leurs droits les plus fondamentaux. Ces discrimi‑
nations concernent une fraction importante de la société
française…
De là ce constat, établi à partir de plusieurs enquêtes
statistiques et « données officielles »  : les discriminations sont
« systémiques » et de nombreuses institutions publiques, adminis‑
trations et entreprises privées en sont responsables 7.
Les observations, les qualifications et les conclusions du
Défenseur des droits ont suscité l’ire des « mythidéologues »
et des sectateurs béats du culte républicain que leur passion
pour Marianne rend insensibles, aveugles et sourds. Classiques
effets de l’idolâtrie. Ils confirment cette vérité depuis longtemps
établie  : cette passion nuit gravement au libre exercice de la
raison. Mais ce rapport n’a surpris ni les victimes du racisme
systémique, ni les militantes et militants engagés depuis des
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décennies contre les discriminations raciales et le racisme
étatique – celui de la police, entre autres –, ni les universitaires.
Après avoir été infligé à la main-d’œuvre « exotique » depuis
l’entre-deux-guerres jusqu’à nos jours, le racisme de France
affecte également les héritiers de l’immigration coloniale et
postcoloniale. En 1929, déjà, Marcel Mercier notait : les « licen‑
ciements » concernent tout d’abord les « Nord-Africains » et
l’écrasante majorité d’entre eux vivent dans des logements
« insalubre[s] » 8, voire dans des bidonvilles comme ceux de
Nanterre et de Gennevilliers où un « village arabe », fait de

7 Rapport du Défenseur des droits, Synthèse. Discriminations et origines  : l’urgence


d’agir, 22  juin 2020, p.  1 et  2 (nous soulignons). Une enquête réalisée à la
demande des pouvoirs publics par six chercheurs du CNRS auprès d’entre‑
prises importantes (Air France, Renault, Altran, notamment) révélait que les CV
comportant des noms à consonance maghrébine avaient 25 % de chances en
moins de recevoir une réponse positive. À la suite de l’exploitation des résultats,
les auteurs écrivaient  : « ces tests » ont permis « de mettre en évidence une
discrimination significative et robuste selon le critère de l’origine, à l’encontre
du candidat présumé maghrébin, dans presque tous les territoires de test ».
Louise Couvelaire, « Même les entreprises les plus vertueuses discriminent à
l’embauche tant les préjugés sont ancrés », LeMonde.fr, 7 février 2020.
8 Marcel Mercier, Étude sur la crise de la vie de la main-d’œuvre en Algérie, Alger,
B. Jourdan, 1929, p. 14 et 11.

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Conclusion

« masures en bois recouvertes de papier goudronné » 9, a vu


le jour. Hier, les colonisés-immigrés ; aujourd’hui, les Rroms.
Sinistre continuité. Chargés des travaux les plus durs, sous-payés
par rapport à leurs homologues français, derniers embauchés,
premiers licenciés, en butte à la répression des forces de l’ordre
et des autorités 10, ces travailleurs nord-africains sont aussi, ceci
est une conséquence de cela, plus particulièrement atteints par
certaines maladies des pauvres comme la tuberculose 11. Les
nombreux témoignages, anciens et plus récents des colonisés
et des immigrés en attestent.
Ces quelques exemples révèlent l’ampleur et la perma‑
nence des discriminations raciales qui ont toujours eu et ont
encore des conséquences délétères sur les conditions de vie et
les trajectoires sociales, scolaires, universitaires, professionnelles
et salariales des personnes racisées. Quant aux discriminations
socioéconomiques, elles trouvent le plus souvent leurs origines
dans les représentations racistes ou dans des mécanismes insti‑
tutionnels d’autant plus puissants qu’ils sont impersonnels et
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non intentionnels 12.
En dépit de différences qu’il ne s’agit pas de nier, les
Rroms, les personnes immigrées ou réfugiées, les musulmanes
et les musulmans, étrangers ou nationaux, et les Françaises
et Français racisés sont tenus pour des intrus même lorsqu’ils
sont nés dans l’Hexagone ou ont été naturalisés. En raison
de leur expérience du racisme de France et des attaques
­néolibérales plus p ­ articulièrement violentes à leur encontre,
tous sont rejetés dans une communauté de destin qui forme,

9 Norbert Gomar, L’Émigration algérienne en France, Les Presses modernes, Reims,


1931, p. 44.
10 Le 27  janvier 1937, par exemple, l’Étoile nord-africaine (ENA) est dissoute
par le Front populaire avec le soutien du Parti communiste. S’y ajoutent, en
métropole toujours, les massacres du 17 octobre 1961 à Paris, notamment.
11 À Montbéliard, les Nord-Africains, dont la proportion ne dépasse pas 4 % de la
population active, représentent pourtant 20 % des malades atteints par la tuber‑
culose. David S.  McLellan, « The North African in France  : a French racial
problem », Yale Review, vol. 44, n° 3, 1955, p. 430. Pour une étude plus générale,
voir l’ouvrage pionnier de la sociologue Andrée Michel : Les Travailleurs algériens
en France, Éditions du CNRS, Paris, 1956.
12 « Les traitements discriminatoires, écrit Jacques Toubon, sont la plupart du
temps le résultat de réflexes et processus qui ne sont pas intentionnels. »
Rapport du Défenseur des droits, Synthèse, op. cit., p. 73.

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au sein de ­l’État-nation, un « nous » racisé qui exige de pouvoir


conduire ses luttes de façon autonome, ce qui n’est pas sans
inquiéter, y compris parmi ses alliés potentiels. Ce « nous »
des racisés d’en bas est lui-même hétérogène car hiérarchisé
par le pouvoir blanc en raison d’histoires coloniales souvent
distinctes et des hiérarchies raciales établies à la fin du xixe
et au début du xxe  siècle. S’y ajoutent les racismes étatiques
à l’œuvre dans certains pays du Sud global qui ne sont pas
sans lien avec l’histoire coloniale et néocoloniale européenne
et française. Si certains de ces racisés sont entrés par effraction,
toutes et tous, jusqu’aux héritiers de l’immigration postcoloniale
nés sur le territoire, vivent en infraction. C’est pourquoi la lutte
des sans-papiers pour la liberté de circulation, d’installation et
pour la dignité trouve un écho dans la vie des jeunes racisés des
quartiers populaires, eux aussi victimes des violences policières,
d’une justice expéditive et des pouvoirs discrétionnaires parfois
exorbitants de l’administration. De facto, l’ensemble de ces
pratiques remet en cause leur condition de nationaux et de
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citoyens français, et cette précarité « identitaire » a culminé avec
le projet de loi relatif à la déchéance de la nationalité française
assumée par des parlementaires de droite et de gauche. Toutes
et tous sont construits, décrits et finissent par se vivre comme
des « indésirables » dans cette France des droits de l’homme…
blanc. Emmanuel Blanchard le rappelle, le terme d’« indési‑
rables » renvoie à une catégorie d’action publique que l’on trouve
jusque dans l’exposé des motifs de certains décrets-lois adoptés
à l’époque de la Troisième République 13. Les « indésirables »
désignent alors les nomades, dès les années  1910, les juifs qui
fuient le nazisme dans les années 1930, les « Nord-Africains » et
aujourd’hui encore des jeunes du XIIe arrondissement de Paris
ainsi qualifiés par des policiers dans des procès-verbaux rendus
publics il y a peu 14.

13 Emmanuel Blanchard, « Les “indésirables”. Passé et présent d’une catégorie


d’action publique », Figures de l’étranger. Quelles représentations pour quelles
politiques ?, Gisti, Paris, 2013, disponible en ligne : <www.gisti.org/publication_
som.php?id_article=3061#1a>.
14 Marc Ball, « “Police, illégitime violence”, chronique des abus ordinaires contre
les “indésirables” », documentaire, Talweg Production, 2018, disponible sur
Mediapart : <www.mediapart.fr/studio/documentaires/france/police-illegitime-
violence-chronique-des-abus-ordinaires-contre-les-indesirables>.

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Estimés et construits comme indésirables, inaptes et dange‑


reux, toutes et tous sont donc repoussés dans les marges. Plus
encore, les Rroms sont des « parias 15 », rejetés et traités comme
des déchets susceptibles de nuire, symboliquement et réelle‑
ment, à la sécurité sanitaire des nationaux. À preuve, soutiennent
ceux qui appliquent une biopolitique romanophobe, « leurs
bidonvilles » et « leurs campements qui salissent nos villes, et
menacent la santé et la propreté du voisinage ». Parias, superflus
et surnuméraires qui plus est car, réputés vivre d’expédients, les
Rroms ne forment pas une main-d’œuvre aisément exploitable,
ce pour quoi ils doivent être expulsés au plus vite. Lorsqu’ils
sont musulmans, ou supposés tels, les autres relèvent plutôt
de la catégorie du « barbare » réputé faire peser des menaces
existentielles sur la France et la République. Désormais solide‑
ment établie dans le champ médiatique et politique, la rhéto‑
rique de la « reconquête 16 », qui s’est en partie substituée à
celle des « territoires perdus » ou qui la complète, en atteste.
La chevauchée de la « reconquête » territoriale et le combat
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contre le « grand remplacement », cet autre mythe délétère,
passent par une justice, des lois et un État d’exception qui
fabrique ce que le sociologue Sidi Mohammed Barkat nomme
un « corps d’exception 17 ». Comme à l’époque coloniale, l’un
des enjeux actuels reste de s’approprier physiquement et symbo‑
liquement les corps racisés et, grâce au pouvoir de nomination
que l’État s’arroge, de les réduire à des catégories raciales. À ce
jour, les fichiers de police et de gendarmerie, qui regroupent
plus de 5 millions de personnes, comprennent un signalement
fondé sur des critères ethno-raciaux et d’apparence physique 18 :
« blanc (caucasien) ; méditerranéen ; gitan ; moyen-oriental ;

15 Jean-Luc Nancy, « Regarder, ne pas toucher. (À propos du film de Nicolas


Klotz, Paria) », Tumultes, vol. 2, n° 21‑22, 2003, p. 265.
16 Voir Bernard Rougier, Les Territoires conquis de l’islamisme, Paris, PUF, 2020. Ce
livre a bénéficié d’une couverture et d’une promotion médiatiques exception‑
nelles. Et Emmanuel Brenner (pseudonyme de Georges Bensoussan) (dir.),
Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu
scolaire, Mille et Une Nuits, Paris, 2002.
17 Sidi Mohammed Barkat, Le Corps d’exception. Les artifices du pouvoir colonial et
la destruction de la vie, Éditions Amsterdam, Paris, 2005.
18 Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau et Aude Rabaud, Du
racisme d’État en France ?, Le bord de l’eau, Lormont, 2020, p. 159.

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nord-africain maghrébin ; asiatique eurasien ; amérindien ;


indien (Inde) ; métis-mulâtre ; noir ; polynésien ; mélanésien-
canaque ». À ce pouvoir de nomination se superpose celui de
la monstration. Ces corps d’exception sont présentés comme
des corps soit furieux, soit invisibles, soit infirmes 19.
À des degrés divers qui dépendent en partie de la conjonc‑
ture et des mobilisations, les intrus racisés voient leurs modes
d’expression constamment disqualifiés. S’ils commettent des
violences en réaction à des violences policières, par exemple,
cela constitue une preuve de leur dangerosité, laquelle légitime
le renforcement de l’arsenal juridique et policier, et confirme
leur incapacité imputée à respecter l’ordre républicain. S’ils
manifestent pacifiquement, ils ne sont pas entendus, dans tous
les sens du terme, puisqu’ils ne sont ni écoutés ni compris.
Toujours réduits au silence donc, soit par le recours à la répres‑
sion et à des dispositions d’exception aux origines coloniales
avérées 20, soit par le mépris ou l’indifférence des élites politiques,
des partis de gouvernement, de droite comme de gauche, et des
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tenants de l’antiracisme institutionnel. Et si les intrus racisés
continuent de manifester en investissant l’espace public pour
tenter d’imposer leurs revendications au plus haut de l’agenda
politique, ils sont aussitôt accusés de communautarisme, voire
de sécessionnisme. Afin de rétablir l’ordre social, politique et
symbolique, ses défenseurs s’acharnent à renvoyer ces intrus
dans les marges en exigeant d’eux qu’ils se taisent. Forme
contemporaine du bannissement ou de l’ostracisme, sur place
pour les nationaux, par le renvoi dans le pays d’origine pour
les étrangers. Être privé d’existence politique légitime, indivi‑
duelle et collective, telle est l’une des caractéristiques majeures
de la condition faite aux intrus qui ne sont tolérés que s’ils
restent muets. Pour le patronat et les pouvoirs publics, ils consti‑
tuent une armée de réserve et doivent demeurer une force de
travail anonyme, inorganisée, silencieuse, taillable, corvéable
et, dans le cas des sans-papiers, expulsable à merci. Au nom
de la lutte contre le communautarisme, de la défense de la

19 Pierre Tévanian, La Mécanique raciste, La Découverte, Paris, 2008.


20 Voir l’application de la loi du 3  avril 1955 relative à l’état d’urgence lors des
émeutes des banlieues en novembre 2005.

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laïcité et de la lutte prétendue pour l’égalité entre hommes et


femmes, de nombreux responsables politiques exigent d’eux
une sorte d’obligation de réserve tendant à faire disparaître
tous leurs attributs culturels et religieux. Les mêmes n’hésitent
pas à recourir au clientélisme le plus éhonté lors d’échéances
électorales importantes et à convoquer les électeurs des quartiers
ségrégués en n’y voyant qu’une réserve de voix. Voilà les injonc‑
tions majeures auxquelles les intrus doivent se soumettre. S’ils
refusent, le scandale éclate immédiatement et ils sont accusés
de faire sécession non avec un pouvoir dominant blanc et
raciste mais avec la société, la République une et indivisible. À
preuve, la violence des réactions à leurs mobilisations passées et
présentes. En plus de leur invisibilisation, l’autre issue tolérée
est la réduction de leurs corps à des corps infirmes, impuis‑
sants et incapables de résister de manière autonome. De là la
nécessité de les placer sous la protection d’un « grand pote »,
fraternaliste et paternaliste : celui de l’antiracisme d’État et de
l’antiracisme moral ; tous deux déployant leurs ailes pour mieux
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couper celles des corps racisés et altérisés. L’ensemble démontre
ceci  : les similitudes des situations imposées aux intrus racisés
l’emportent largement sur ce qui les différencie, et cela devrait
être au fondement de revendications communes alors que les
partisans de l’ordre établi ont tout intérêt à entretenir racismes
et xénophobie, ces puissants vecteurs de stigmatisations, de
divisions et d’inégalités sociales.
Des fractures et des discriminations raciales et coloniales
d’hier aux fractures et aux discriminations raciales d’aujourd’hui,
les continuités sont nombreuses, notamment parce que la
République, les institutions, la police, les médias, la culture,
les rues, les monuments, les arts 21 et la langue n’ont pas été
décolonisés. Faute de statistiques ethniques, il est toujours diffi‑
cile de mesurer avec précision l’ampleur et l’évolution de ces
discriminations, comme s’il fallait cultiver le déni pour mieux
combattre l’objet du déni. À l’instar de l’Inspection générale
de la police nationale (IGPN), cette police qui enquête sur

21 Voir Sylvie Chalaye, Race et Théâtre. Un impensé politique, Actes Sud, Paris, 2020.
Plus généralement, Philippe Dagen constatait pour le condamner : « Le silence
et l’inertie des musées français sur l’esclavage et les colonies sont habituels »,
LeMonde.fr, 26 juin 2020.

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Racismes de France

les violences policières, l’État est garant pour lui-même et de


lui-même en ce qui concerne le racisme étatique. Et pourtant.
D’un côté, une multitude d’enquêtes, de rapports, de livres et
d’articles, et des mobilisations parfois historiques, celles de la
Marche contre le racisme et pour l’égalité (1983) puis celles du
mois de juin  2020, notamment. De l’autre, la puissance de la
mythologie nationale-républicaine et du déni structurel qu’elle
entretient pour se pérenniser, puissance produite, reproduite et
diffusée par les pouvoirs publics, la majorité des médias et les
tenants de l’antiracisme institutionnel. Tous soutenus par une
meute toujours plus agressive à l’endroit des enseignants et des
universitaires qui étudient et critiquent cette mythologie et ses
nombreuses idoles, parfois statufiées au sens propre du terme 22.
Toujours plus agressive aussi à l’endroit des manifestants et
manifestantes qui combattent les racismes, l’islamophobie 23, les
discriminations systémiques, les violences policières, l’impunité
des forces de l’ordre, les manœuvres dilatoires de la justice et
les conséquences nombreuses du passé esclavagiste et colonial
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français sur la situation présente.
Bien que soutenant parfois tardivement quelques-unes de
ces initiatives, certains à gauche n’en continuent pas moins à
nier la responsabilité des institutions républicaines 24. Singulier
conservatisme intellectuel et politique qui traite les faits et
les enquêtes multiples en chiens crevés. Remarquables pesan‑
teurs idéologiques, en vérité, et triomphe d’un opportunisme

22 Peu après le discours du chef de l’État (11  juin 2020) fustigeant le « monde
universitaire », quelques dociles chiens de garde, sans doute réunis par Pierre-
André Taguieff, publiaient dans la rubrique « Débattons » (sic.) de l’hebdoma‑
daire Marianne un appel adressé au président de la République et au ministre
de l’Éducation nationale dans lequel on pouvait lire ceci : « Il faut sanctionner
la promotion de l’idéologie décoloniale » dans les universités, la formation des
maîtres et les « écoles de la République ».
23 En 2019, un sondage de l’Ifop révélait qu’au cours des cinq dernières années,
le nombre de victimes de comportements racistes était deux fois plus élevé
chez les musulmans (40 %) que dans le reste de la population (17 %).
24 Le 17 juin 2020, à la question : « est-ce qu’il y a un racisme structurel dans les
institutions et la société française ? », Jean-Luc Mélenchon répondait docte‑
ment  : « Non. Les institutions ont bien des défauts mais elles n’ont pas cette
tare. » « La vie n’est pas une partie de Scrabble. Réponses à Libération », Le blog
de Jean-Luc Mélenchon. L’ère du peuple, 11 juin 2020. Sur ce point majeur et
précis, cette position est également celle du Parti socialiste et de l’organisation
qu’il contrôle, SOS-Racisme.

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Conclusion

électoral à courte vue. Tous nourrissent des résistances achar‑


nées destinées à préserver les mythologies partisanes des forma‑
tions politiques progressistes réputées antiracistes par tradition.
Et à défendre aussi des figures historiques de la France, des
Républiques et de ces organisations alors que les piliers de ces
différents temples vacillent face aux mobilisations des minorités
racisées et aux nombreux débats sur la reconnaissance indis‑
pensable des crimes coloniaux et les réparations. Autant de
révélateurs très puissants. En lieu et place des pieuses images
d’Épinal de ce grand roman hexagonal se découvrent d’autres
histoires  : celles des peuples colonisés, soumis au Code noir
et, au lendemain des abolitions, toujours asservis, exploités,
massacrés et déportés jusqu’aux indépendances, parfois même
après, au Cameroun, en Kanaky, à la Réunion, aux Antilles et
en Guyane. Républiques coloniales, Républiques raciales, hier,
République néocoloniale et toujours raciale aujourd’hui. Pas
d’égalité, pas d’égales libertés, pas de justice pour les racisés,
pas de paix, assurément. À s’obstiner dans ces dénis multiples
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et dans cette voie, la prochaine fois, le feu 25, ce feu que certains
jugent nécessaire pour jeter une lumière crue sur les innom‑
brables vies et dignités écrasées.

25 Titre d’un livre de James Baldwin.

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