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COMPTER POUR COMBATTRE

Patrick Simon
in Omar Slaouti et al., Racismes de France

La Découverte | « Cahiers libres »

2020 | pages 366 à 378


ISBN 9782348046247
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/racismes-de-france---page-366.htm
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Compter pour combattre

Patrick Simon

Les statistiques ont souvent mauvaise presse auprès des


activistes en France : elles sont vues comme un des instruments
de contrôle de la vie sociale au service de l’appareil d’État,
nécessairement du côté des dominants plus que des personnes
dominées. Pourtant, à l’opposé des dénonciations du pouvoir
des statistiques, et en raison même de ce pouvoir, des usages
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critiques des statistiques se sont développés pour mettre en
évidence les inégalités, contester les politiques conduites et
promouvoir des perspectives de justice sociale. L’ouvrage
Statactivisme, coordonné par Isabelle Bruno, Emmanuel Didier
et Julien Prévieux 1, se présente comme un manifeste en faveur
de l’utilisation stratégique des statistiques. Il fournit plusieurs
exemples d’usages réussis de ces outils dans des combats pour
la justice sociale, comme dans le cas de la vague de suicides
à France Telecom consécutive à la brutalisation du nouveau
management ou le montage de la méthode dite de panel mise
en œuvre par François Clerc de la CGT afin de prouver les effets
de la discrimination syndicale sur les carrières 2. De la même
manière, les statistiques genrées sont au cœur des mobilisations
féministes portant aussi bien sur le plafond de verre dans les
emplois et les inégalités salariales que sur la répartition des
tâches domestiques ou les spécialisations des filières scolaires.

1 Isabelle Bruno, Emmanuel Didier et Julien Prévieux (dir), Statactivisme.


Comment lutter avec des nombres, La Découverte, Paris, 2014.
2 Voir à ce sujet Vincent-Arnaud Chappe, « La preuve par la comparaison  :
méthode des panels et droit de la non-discrimination », Sociologies pratiques,
vol. 2, n° 23, 2011, p. 45‑55.

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Compter pour combattre

Les statistiques servent ainsi à porter des causes du mouvement


social. Mais s’il y a un domaine où leur usage fait débat, c’est
bien celui de l’antiracisme. En cause les catégories qu’il faudrait
mobiliser pour mettre en évidence et mesurer le racisme et les
discriminations raciales.
Quand les statistiques catégorisent l’origine ethnoraciale et
la religion, elles sont accusées de promouvoir les représentations
racistes les plus éculées et, plutôt que de constituer une arme
pour les activistes et les politiques, d’être un problème, voire
un danger pour la société et pour les minorités racisées. Il est
vrai que, dans le cas du racisme, les catégorisations constituent
historiquement en elles-mêmes l’un des paramètres du système de
domination tant l’identification par l’État des groupes minori‑
taires, d’une part, et l’usage de références à l’ethnicité et à la
race, d’autre part, sont inséparables de la mise en place d’un
ordre de domination ethnoracial dans le monde colonial et
dans les pays multiethniques. La disqualification de ces catégo‑
risations est ainsi au cœur du modèle d’égalité français fondé
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sur la colorblindness, littéralement le fait d’être « aveugle à la
couleur », c’est-à-dire un modèle qui prône l’absence de distinc‑
tion entre les personnes. Rendre invisibles les minorités dans
l’objectif d’assurer l’égalité nécessite de supprimer les référents
à la race et à l’ethnicité dans les textes juridiques, la vie sociale
et, bien entendu, les statistiques. Que cette invisibilité fasse le
silence sur les expériences de racisme et les discriminations
systémiques est le prix à payer, nous dit-on, pour entrer dans
une société postraciale.
Pourtant, la fiction offerte par la colorblindness se lézarde
depuis que les résultats de diverses enquêtes ont démontré
l’existence incontestable de discriminations ethnoraciales et
religieuses dans tous les domaines de la vie sociale. Dès 1995, les
résultats de l’enquête MGIS de l’Ined et l’Insee indiquaient que
les descendants d’origine algérienne ayant un diplôme supérieur
au bac avaient deux fois plus de risques d’être au chômage
que les descendants d’origine portugaise ou espagnole, ou la
population majoritaire ayant le même niveau d’éducation. Les
analyses tirées de l’enquête Emploi de l’Insee qui comprend
depuis 2005 une information sur le pays de naissance des parents
des enquêtés confirment la persistance d’un risque de surchô‑

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mage à qualification égale pour les personnes d’origine maghré‑


bine ou subsaharienne. L’enquête Trajectoires et origines de
l’Ined et l’Insee réalisée en 2008 confirme l’ampleur des discri‑
minations ethnoraciales, ainsi que l’expérience spécifique des
musulmans qui déclarent plus souvent être discriminés que
les personnes sans religion ou chrétiennes de même origine.
Enfin, de nombreuses expérimentations de testing qui se sont
succédé depuis le milieu des années  2000 ont démontré les
pénalités touchant les candidats avec un nom arabo-musulman
par rapport à ceux au nom « hexagonal » dans l’accès à l’emploi
ou sur le marché du logement. Ces résultats alimentent le
débat public, favorisent la conscientisation du racisme chez les
minorités racisées et peuvent utilement servir aux plaidoyers
de l’anti­racisme politique. Le dilemme est difficilement dépas‑
sable : pour établir l’égalité, faut-il poursuivre la délégitimation
des catégories en conduisant des politiques colorblind ou, au
contraire, la neutralisation du racisme et des discriminations
passe-t‑elle par des politiques prenant appui sur les catégori‑
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sations pour en mieux combattre les conséquences (politiques
race-conscious, c’est-à-dire « conscientes de la race ») ? Autour de
cette question fondamentale s’articulent tous les débats relatifs
aux politiques de lutte contre les discriminations, les « statis‑
tiques ethniques » et in fine le statut des catégories ethnoraciales.

Les cadrages du racisme et la question raciale


Si tout antiraciste peut s’accorder sur l’objectif d’une
suppression des inégalités raciales et du racisme, les moyens
pour y parvenir divisent considérablement en France. La
plupart des organisations antiracistes historiques françaises
–  dites universalistes ou morales  – promeuvent une stratégie
colorblind et dénoncent, pour certaines, les approches qualifiant
la race et l’ethnicité ou parlant au nom de groupes minoritaires,
qu’elles qualifient de positions racialistes ou communautaristes,
et dans tous les cas identitaires. Elles sont en phase avec l’anti‑
racisme d’État qui avance la même stratégie colorblind, comme
en attestent les grands axes de la politique de lutte contre les
discriminations depuis le début des années 2000. En témoignent,
le plan national contre le racisme et l’antisémitisme de la

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Compter pour combattre

Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’anti‑


sémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) 3 ou les conclusions
du Comité Veil (2008) sur l’opportunité d’inscrire la diversité
dans la Constitution qui prenait position contre la discrimina‑
tion positive (uniquement dans le cas de l’origine ethnique
ou raciale) 4. Les organisations se réclamant de l’antiracisme
politique 5 adoptent quant à elles une utilisation stratégique
des catégories ethnoraciales dans le but de mettre en évidence
l’ordre racial, de révéler les discriminations et d’agir contre
elles via une politique d’égalité proactive. Les positions ne sont
certes pas unifiées entre organisations de l’antiracisme politique,
mais la mobilisation des catégories et concepts d’afroféministes,
afrodescendants/afrodescendantes, Noirs/Noires, Arabes,
Asiatiques, musulmans/musulmanes, Rroms, indigènes, races
sociales, suprématie blanche, etc. tranchent avec le vocabulaire
utilisé par les organisations antiracistes universalistes. Mêmes
fins, moyens différents, et conflits de cadrage du racisme.
En effet, les controverses sémantiques révèlent des diver‑
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gences quant à l’interprétation des causes et manifestations du
racisme  : faut-il y voir la survivance de stéréotypes et préjugés
constitués dans l’histoire combinée à l’expression d’idéolo‑
gies racistes en voie de réaffirmation, ou la manifestation d’un
système de domination raciale, porté par les structures sociales
et les institutions, qui ne se revendique plus comme tel mais qui
continue à produire les hiérarchies et inégalités ethnoraciales
derrière l’affirmation d’une égalité formelle ? Il y a une forte
interdépendance entre le cadrage du racisme, les politiques
d’intervention contre les discriminations et la position adoptée
à l’égard des statistiques ethnoraciales.

3 « Plan national de lutte contre le racisme et l’antisémitisme 2018‑2020 »,


Dilcrah, 19 mars 2018.
4 Simone Veil, « Redécouvrir le Préambule de la Constitution », Rapport
du comité présidé par Simone Veil remis au président de la République,
17 décembre 2008.
5 Sur l’antiracisme politique, outre les productions des organisations qui s’en
réclament, voir Pauline Picot, « Quelques usages militants du concept de
racisme institutionnel : le discours antiraciste postcolonial (France, 2005‑2015) »,
Migrations Société, vol. 1, n° 163, 2016, p. 47‑60 ; et Hourya Bentouhami et Cédric
Molino, « Pour une défense de l’antiracisme politique et de la démocratie »,
Blog Mediapart, 15 janvier 2018.

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Les controverses sur les statistiques, régulièrement réactivées


depuis la fin des années  1990, s’inscrivent dans un contexte
de mutations du racisme et du changement de cadrage qui
en résulte. Résumons  : la défaite du nazisme et la décolonisa‑
tion ont abouti à une disqualification de la notion de race et à
l’invalidation du racisme scientifique ; les pays européens sont
entrés dans un processus de dé-racialisation qui coïncidait avec
un grand mouvement d’immigration en provenance des anciens
empires coloniaux et plus généralement des Suds. Le racisme à
fondement biologique a été remplacé en partie par un racisme
à base culturelle, la supériorité raciale se définissant comme
une supériorité de civilisation ; le racisme explicite a reflué des
expressions publiques (jamais totalement) et a laissé place à des
formes plus codées et plus subtiles de racisme qui se traduisent
par des discriminations plus difficilement identifiables et des
micro-agressions.
L’émergence de la question des discriminations à la fin
des années 1990 s’inscrit dans ces mutations et témoigne d’une
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forme d’échec de la stratégie de colorblindness suivie depuis 1945.
Si la censure effective de l’expression raciste a réussi à disqua‑
lifier les formes explicites d’idéologie racialiste, les préjugés
continuent à se diffuser, voire se renforcent pour ceux concer‑
nant les musulmans. De plus, on assiste à la multiplication des
comportements et des actes qui, tout en se défendant d’être
racistes, n’en ont pas moins des conséquences clairement discri‑
minatoires. Ainsi se thématise une nouvelle sorte de racisme,
le racisme sans idéologie ni référence à la race, et pour cette
raison plus compliqué à identifier et encore plus à réduire : le
racisme colorblind.
Le racisme colorblind rend littéralement impensable l’exis‑
tence d’un racisme institutionnel et de discriminations systé‑
miques : les sociétés ayant adopté des principes d’égalité formelle
estiment être délivrées du racisme structurel. Dans ce contexte,
les inégalités ethnoraciales sont d’autant plus difficiles à dénoncer
qu’elles ne peuvent résulter que de comportements individuels
qu’il suffirait de sanctionner juridiquement. Dès lors, l’enjeu
est de mettre en évidence ceci  : les inégalités ethnoraciales se
produisent dans les replis des procédures de sélection, dans le
fonctionnement ordinaire des institutions et organisations qui

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ont été conçues pour le groupe majoritaire et qui entraînent


d’innombrables désavantages pour les minorités racisées. C’est
ici que le rôle des statistiques devient déterminant : en rendant
visible l’invisible, c’est-à-dire les biais et désavantages des uns
et, donc, les avantages des autres, elles agissent comme une
force d’inspection stratégique pour intervenir sur les discrimi‑
nations. Elles permettent le passage d’une approche centrée sur
les sanctions juridiques contre les auteurs de discriminations à
une politique d’« action positive », c’est-à-dire de transformation
volontariste des systèmes pouvant produire des discriminations.
Les dispositifs dits d’« action positive », c’est-à-dire visant une
égalité effective dans la vie sociale, utilisent abondamment les
statistiques aussi bien pour établir des diagnostics que pour fixer
des objectifs ou évaluer les effets des politiques. Le recours à des
indicateurs est devenu incontournable dans la promotion des
droits humains et les organismes internationaux encouragent
la collecte d’informations statistiques pour rendre plus opéra‑
tionnels ces droits 6. Contrairement à une réputation tenace
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mais fausse, les statistiques ne servent que rarement à mettre
en œuvre un traitement préférentiel en faveur des personnes
considérées comme appartenant à une minorité ethnique ou
raciale, que ce soit sous la forme de quotas ou autres mesures
correctives. Pour autant, et même si elles sont généralement
comprises comme contradictoires avec l’égalité, les politiques
préférentielles restent des moyens efficaces pour compenser les
inégalités incrustées dans les structures et pratiques ordinaires
depuis des décades et produire un effet de rattrapage des
désavantages subis.
Un autre effet des statistiques appliquées à la lutte contre
les discriminations est d’offrir une totalisation qui permet de
subsumer les expériences individuelles dans une expérience
collective. La statistique assure le passage d’une différence
individuelle à une différence catégorielle, et de ce fait rompt
l’isolement et le sentiment d’échec personnel créés par l’expé‑
rience de la discrimination et du racisme. Si d’autres ont connu

6 C’est le cas du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (Cerd)


et du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, de la Commission contre le
racisme et l’intolérance (Ecri) du Conseil de l’Europe et de l’Agence des droits
fondamentaux de la Commission européenne.

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la même situation, alors celle-ci s’attache à une identification


catégorielle et pas à une propriété individuelle 7. La mise en
commun des expériences par le biais de la catégorisation et
des statistiques favorise la prise de conscience du caractère
spécifique du désavantage ethnoracial et du fait qu’il n’est pas
réductible à des positions de classe ou de genre.

Pourquoi la question des statistiques ethnoraciales


est-elle clivante ?
Les statistiques ethnoraciales suscitent des controverses à
répétition mobilisant des arguments qui sont désormais bien
connus 8 :
—  critique de l’essentialisme : si les stéréotypes raciaux ou
ethniques sont une création du racisme, alors l’élaboration
de catégories « ethniques ou raciales » ne peut que valider
les stéréotypes et in fine renforcer le racisme et les discrimi‑
nations ;
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—  critiques de la performativité et de la réification : la catégo‑
risation et la production de statistiques tendent à construire et
réifier les identités, suscitant une injonction identitaire (rapide‑
ment accusée de favoriser le communautarisme), ainsi qu’à
renforcer des divisions que les modèles politiques poursuivant
la cohésion par l’invisibilisation des différences cherchent à
réduire ;
—  critique du danger des mésusages et de persécution : même
en instaurant des protections importantes, il existe toujours un
risque d’utilisation à des fins de persécution des informations
consignées dans les statistiques et on ne peut complètement
garantir qu’elles ne seront pas utilisées contre les groupes
minoritaires ;

7 Voir la comparaison des attitudes et réactions face au racisme des Africains-


Américains et Afro-Brésiliens développée par Michèle Lamont et ses collègues
qui montrent bien l’importance du cadrage collectif sur la conscientisation du
racisme. Michèle Lamont, Graziella Moraes Silva, Jessica Welburn, Joshua
Guetzkow, Nissim Mizrachi, Hanna Herzog et Elisa Reis, Getting Respect.
Responding to Stigma and Discrimination in the United States, Brazil and Israel,
Princeton University Press, Princeton, 2016.
8 Patrick Simon, « The choice of ignorance  : the debate on ethnic and racial
statistics in France », French Politics. Culture & Society, vol. 1, n° 26, 2008, p. 7‑31.

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— critique de leur irréalisme sociologique  : même si ces


catégories avaient une certaine pertinence, elles sont difficiles
à définir et sont méthodologiquement peu fiables ; la population
ne souhaite pas être catégorisée et il y aurait beaucoup de non-
réponses ou de difficultés à se classer, ce qui rend inopérantes
ces statistiques.
Cependant, chacun de ces arguments peut se retourner. Par
exemple, c’est précisément parce que ces catégorisations ont été
historiquement conçues dans une vision racialiste du monde et
d’une hiérarchisation des peuples qu’elles gardent leur pouvoir
actuel de stigmatisation et d’identification : le démantèlement de
siècles de domination raciste ne peut pas faire l’économie d’un
usage à des fins positives des catégories mêmes qui fondent les
hiérarchies ethnoraciales. Pour le dire autrement, la déracialisa‑
tion nécessite une mobilisation transitoire d’un appareil catégo‑
riel et statistique pour conduire la déconstruction des privilèges
et des désavantages fondés sur l’origine ethnique ou raciale. La
question est bien entendu de la durée de cette transition dont
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l’issue temporelle est loin d’être programmée.
Les risques de réification sont inhérents à toute circulation
d’identités dans la sphère publique, et la production de statis‑
tiques n’est que l’une des sources de cette réification. La plupart
des sociétés européennes sont aujourd’hui concernées par de
puissants processus de racialisation alors même qu’aucune (à
l’exception de la Grande-Bretagne et de l’Irlande) ne dispose
actuellement de statistiques ethniques. La circulation des catégo‑
risations ethnoraciales dans le monde social et, plus encore,
dans les médias et les débats politiques démontre clairement
que l’absence de statistiques n’empêche pas les stigmatisations.
S’il est difficile de savoir si ce serait pire avec des statistiques,
on connaît les conséquences de leur absence. Non seulement
il n’est pas possible de mettre en œuvre la plupart des actions
de lutte contre les discriminations, telles qu’elles existent contre
les inégalités genrées, mais le décalage entre la racialisation des
rapports sociaux et l’analyse de leurs conséquences entretient
la délégitimation des critiques contre l’ordre racial et les discri‑
minations systémiques.
La question des limites méthodologiques à la collecte de
données ethniques ou raciales dans les statistiques est impor‑

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tante, mais elle n’est pas spécifique à ce type de données et


concerne la plupart des statistiques. La singularité qui s’attache
aux catégories exprimant la diversité ethnoraciale tient à leurs
fondements subjectifs et mouvants. Leurs contempteurs consi‑
dèrent que cela leur retire crédibilité et authenticité. On
peut au contraire penser que ce caractère subjectif permet
d’échapper en partie aux processus d’assignation administra‑
tive et redonne une forme de capacité d’action aux sujets des
statistiques : en rupture avec les identités instituées, ces formes
d’auto-identification reproduisent les constructions de l’expé‑
rience sociale avec ses ambiguïtés.
Derrière ces controverses, qui peuvent paraître relativement
techniques, se trouve une question centrale inhérente à toute
société multiculturelle et à sa cohésion : l’égalité passe-t‑elle par
l’affaiblissement des identités ou par la reconnaissance de la
diversité ethnoraciale ? Cette alternative sans doute réductrice
renvoie à des modèles politiques concurrents qui traversent les
idéologies partisanes et opposent les organisations antiracistes.
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Les dénonciations obsessionnelles du « communautarisme », dès
qu’une expression déroge à la norme majoritaire et les attaques
contre l’« identitarisme » qui caractériserait les mouvements de
l’antiracisme politique, sont autant de marqueurs de défense du
modèle français d’intégration et de la colorblindness. Les consé‑
quences de ces rappels à l’ordre assimilationniste ne se limitent
pas à intimider et à réduire au silence les victimes de discrimi‑
nation ; elles empêchent la prise de conscience de la nature
même des discriminations et du racisme, et de leurs expressions.
L’auto-identification dans les catégories favorise également
la prise de conscience du statut racialisé de chacun et chacune
dans les sociétés multiculturelles, et des conséquences que ce
statut produit sur nos vies. Cela concerne aussi bien les minorités
racisées que les membres de la majorité qui apprennent égale‑
ment à se considérer comme blancs. Non pas qu’il s’agisse néces‑
sairement d’une identité, mais plutôt d’une position attribuée
par l’identification sociale  : que l’on se reconnaisse ou pas
comme blanc, noir, arabe ou maghrébin, asiatique ou autre,
les modalités de notre participation à la société et l’accès aux
ressources et privilèges sont conditionnés par cette attribution
catégorielle. On comprend alors le cœur de la controverse sur

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Compter pour combattre

les statistiques : le problème n’est pas tant l’enfermement dans


des catégories qui existent déjà sans les statistiques, c’est la visua‑
lisation du privilège blanc et des désavantages associés aux autres
identifications dont il est question.

Est-il possible de parler de la race en France ?


Les débats sur les statistiques ethnoraciales ne peuvent se
comprendre indépendamment de la question plus générale du
cadrage du racisme et des références à la race 9. Les contro‑
verses sur les statistiques rejoignent d’autres controverses qui
se sont développées ces dernières années sur la qualification
du racisme dans différentes configurations. Tout d’abord lors
d’expressions publiques de représentants politiques de premier
plan, tel Manuel Valls en 2013 alors Premier ministre au sujet
des Rroms 10, et avant lui déjà Nicolas Sarkozy sur les gens du
voyage et les Rroms en 2010, ou Brice Hortefeux alors ministre
de l’Intérieur en 2009 croyant faire de l’humour avec une blague
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raciste sur les Arabes 11. En dépit des recours judiciaires contre
ces expressions indéniablement racistes, aucune condamnation
n’a été prononcée. On ne compte plus les déclarations islamo‑
phobes énoncées en toute impunité dans les médias, bien qu’Éric
Zemmour ait été condamné à deux reprises pour provocation
à la haine raciale 12. De toute évidence, le curseur de la limite
entre liberté d’expression et parole raciste est placé assez haut en
faveur de l’expression débridée en France. Ce laxisme à l’égard
de l’expression raciste se manifeste dans le décryptage de situa‑
tions où l’origine ethnoraciale est au premier plan des considé‑
rations, comme lors de l’affaire des quotas ethnoraciaux dans le
football français où l’entraîneur Laurent Blanc se défendait de
tout racisme alors qu’un enregistrement clandestin d’une réunion
des instances de l’équipe de France montrait sans ambiguïté

9 Magali Bessone, Sans distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et
de ses effets pratiques, Vrin, Paris, 2013.
10 AFP, « Pour Valls, “les Roms ont vocation à rentrer en Roumanie ou en
Bulgarie” », Libération.fr, 24 septembre 2013.
11 « Pour Brice Hortefeux, un Arabe, ça va, beaucoup, ça pose un problème… »,
LExpress.fr, 10 septembre 2009.
12 Le Monde avec AFP, « Éric Zemmour définitivement condamné pour provocation
à la haine raciale », LeMonde.fr, 20 septembre 2019.

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Tous ces nous qui résistent

l’utilisation de considérations racialisées, sinon racistes, envers


des joueurs d’origine maghrébine et subsaharienne 13. Là encore,
la question n’a pas porté sur les fondements et conséquences
racistes d’une telle stratégie, mais bien sur la moralité de Laurent
Blanc et l’éventualité de son idéologie raciste.
Ces controverses se développent enfin dans le champ de la
culture où les questions de représentation et d’appropriation
culturelle opposent activistes de l’antiracisme politique, artistes
et leurs commanditaires. On peut retenir trois cas embléma‑
tiques de ces luttes autour de la représentation de la race qui ont
eu lieu en France récemment : le spectacle Exhibit B en 2014
représentant l’esclavage à partir des tableaux vivants muets avait
mobilisé contre lui des organisations de l’antiracisme politique 14.
Après plusieurs cas de blackface (ou barbouillage), la program‑
mation de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle en mars  2019 a
été dénoncée par plusieurs organisations parce que certaines
comédiennes avaient le visage noirci 15. Réalisée en 1991 par
l’artiste peintre Hervé Di Rosa, la fresque sur la commémoration
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de l’abolition de l’esclavage en 1794 exposée dans un couloir
de l’Assemblée nationale a suscité une polémique en avril 2019.
Dans une pétition et un texte publié dans L’Obs 16, Mame Fatou-
Niang et Julien Suaudeau ont réclamé le retrait de l’œuvre et
dénoncé le recyclage de stéréotypes racistes. Ils justifient leur
démarche ainsi :
Il s’agit aussi de décoloniser le regard sur les Noirs, de faire
exploser les catégories de l’imaginaire dont ce type de clichés
montre que leur figure reste prisonnière, aussi aberrant que
cela puisse paraître en 2019  : sauvage paresseux et rieur,
guerrier cannibale, bête de sexe qui a le rythme dans la peau.
L’artiste a protesté que les représentations des personnages
reprennent des codes picturaux qu’il utilise pour toutes ses

13 Patrick Simon, « Le football français, les Noirs et les Arabes », Mouvements,
n° 78, 2014, p. 81‑89.
14 Amandine Gay, « “Exhibit B”  : Oui, un spectacle qui se veut antiraciste peut
être raciste », Slate.fr, 29 novembre 2014.
15 Laurent Carpentier, « À la Sorbonne, la guerre du “blackface” gagne la
tragédie grecque », LeMonde.fr, 27 mars 2019.
16 Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau, « Banalisation du racisme à l’Assemblée
nationale : ouvrons les yeux », tribune, NouvelObs.com, 4 avril 2019.

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Compter pour combattre

peintures, qu’elles concernent des Noirs ou pas, et que lui-même


ne prend pas en considération les divisions raciales :
Je ne veux pas justifier, c’est comme ça et je ne comprends
pas ce débat. En plus, pour moi, les humains ne sont pas
divisés entre jaunes, noirs, blancs. Ils sont divisés peut-être
entre pays des continents mais pas à l’intérieur d’un pays 17.
Dans les trois cas, le débat est délibérément déplacé de la
dimension raciste des œuvres ou de leur interprétation, qui
est au cœur de la dénonciation des organisations antiracistes,
à la question des intentions des auteurs et de leur moralité
antiraciste.
Comme dans le cas des controverses sur les statistiques,
l’enjeu est bien celui du cadrage du racisme, de son cantonne‑
ment aux formes idéologiques canoniques ou de son élargis‑
sement aux formes structurelles de la racialisation et à leurs
conséquences en termes de domination, de désavantages et de
privilèges associés à des identifications catégorielles. Si le projet
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des organisations antiracistes est de faire reconnaître l’existence
du système de privilèges et de discriminations, elles devraient
chercher à s’appuyer sur les fonctions de révélation, au sens
photographique, que produisent les statistiques pour faire levier
et engager la déracialisation du monde social. Cela suppose de
rompre avec les faux-semblants de la colorblindness et de réviser
en profondeur le modèle républicain d’égalité tel qu’il a été
conçu au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Pour aller plus loin


Hourya Bentouhami et Cédric Molino, « Pour une défense
de l’antiracisme politique et de la démocratie », Blog
Mediapart, 15 janvier 2018.
Magali Bessone, Sans distinction de race ? Une analyse critique du
concept de race et de ses effets pratiques, Vrin, Paris, 2013.
Isabelle Bruno, Emmanuel Didier et Julien Prévieux (dir),
Statactivisme. Comment lutter avec des nombres, La Découverte,
Paris, 2014.

17 Olivier Le Creurer, « Accusé de racisme, l’artiste sétois Hervé di Rosa réagit


vivement », France3-Regions.FranceTVInfo.fr, 11 avril 2019.

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Tous ces nous qui résistent

Michèle Lamont, Graziella Moraes Silva, Jessica Welburn,


Joshua Guetzkow, Nissim Mizrachi, Hanna Herzog et Elisa
Reis, Getting Respect. Responding to Stigma and Discrimination in
the United States, Brazil and Israel, Princeton University Press,
Princeton, 2016.
Pauline Picot, « Quelques usages militants du concept de
racisme institutionnel  : le discours antiraciste postcolonial
(France, 2005‑2015) », Migrations Société, vol. 1, n° 163, 2016,
p. 47‑60
Patrick Simon, « Le football français, les Noirs et les Arabes »,
Mouvements, n° 78, 2014, p. 81‑89.
Patrick Simon, « The choice of ignorance  : the debate
on ethnic and racial statistics in France », French Politics.
Culture & Society, vol. 1, n° 26, 2008, p. 7‑31.
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