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Synthèse du séminaire n°9 - DEUXIEME ANNEE

Genèse du roman
et incipit du Conte du Graal

I. Préhistoire et naissance du roman

Le roman comme genre a des parents narratifs dans des formes antiques (par exemple
Les métamorphoses d’Apulée). Cette ressemblance a contribué à la naissance de l’expression,
quelque peu anachronique, de « roman latin » (ou « roman grec », car il existe également des
romans (Daphnis et Chloé de Longus). Les parentés génériques sont indéniables, mais la
filiation est beaucoup moins évidente.
Le roman, avant d’être un genre désigne une langue. C’est la langue issue du latin que
l’on parle au moyen âge lorsque ce dernier n’est plus compris que par les clercs. Les
premières occurrences du terme nous renvoie à la langue d’oc et plus précisément aux poètes
de dialecte limousin qui furent les premiers grands troubadours. Aussi, en Occitanie, le terme
de roman aura tendance à désigner la langue vernaculaire poétique par excellence, celle du
dialecte limousin.
Cependant, le terme a également été utilisé largement pour désigner d’autres langues
issues du latin et notamment le français. Au XIIème siècle, on l’utilise principalement en
ancien français dans un sens adverbial pour désigner qu’on écrit « en langue vulgaire » mais
parfois aussi avec le sens de texte narratif (en vers d’abord, puis en prose) écrit dans cette
langue. Chrétien de Troyes notamment l’utilise l’un des premiers dans Le chevalier à la
charrette comme synonyme d’estoire, pour désigner son œuvre.

Les langues romanes commenceront à entrer dans le domaine littéraire en France et en


Occitanie par des œuvres hagiographiques : le texte ancien français de La vie de Saint Alexis
ou celui occitan de La vie de Sainte Foi en forment de bons exemples. Mais les œuvres
hagiographiques en langues vernaculaires ne se distinguèrent vraiment que très rarement
stylistiquement ou structurellement des vies de saints latins. La langue latine reste largement
majoritaire dans ce domaine et fournira plus tard le chef d’œuvre du genre : la Legenda Aurea
de Jacques de Voragine.
Les premières œuvres en langues romanes à la base d’une nouvelle culture, on l’a dit,
sont poétiques. C’est de la lyrique occitane qu’émerge une façon de concevoir la littérature,
de penser son époque, en langue romane. La canso des troubadours ne doit que peu aux
versus des monastères. En France, les premiers textes propre à une nouvelle culture seront dès
poèmes narratifs. Il s’agira des chansons de geste, œuvres épiques imprégnées d’oralité,
généralement en décasyllabes et fonctionnant autour d’une unité narrative et poétique, la
laisse.
Le roman n’apparait qu’ensuite et la chanson de geste continuera un certain temps (un
siècle et demi à deux siècles) de perdurer comme genre majeur. Du roman et de la chanson de
geste émergeront les trois « matières » narratives favorites de ce temps : la matière de France
(celle des chansons de geste, et concernant principalement Charlemagnes ou ses barons) lala
matière antique (celle des premiers romans : Enéas, Troie, Alexandre) et celle qui prendra
bientôt une ampleur telle qu’elle en obscurcira les deux autres : la matière de Bretagne.
Qu’est-ce que la matière de Bretagne? Il s’agit ni plus ni moins de la littérature
arthurienne. Nous sommes, avec Le Conte du Graal, entièrement concerné par cette dernière.
Les romans de Chrétien de Troyes le sont de manière générale, et il constitue en quelque sorte
le « fondateur » de cette matière. Cependant, même si c’est la langue française qui a propagé
la mode de la littérature, le modèle arthurien vient de la littérature galloise.
Il y a une circulation littéraire importante entre Angleterre, France et Pays d’Oc durant
cette période. On sait par exemple que le barde gallois Bréri vint à la cour de Toulouse où il a
pu amené avec lui les légendes de son pays. Avant Chrétien, la littérature arthurienne est déjà
évoquée en Angleterre par la littérature latine, notamment Malmesbury (1125) dans sa Gesta
Regum Aglormum, et mais elle prend véritablement naissance comme littérature avec
Geoffreoy de Monmouth (1135) dont l’Historia regum britannae décrivant la vie d’Arthur et
les prophéties de Merlin deviendra un véritable best-seller du moyen âge (plus de 190
manuscrits connus). Naissance comme littérature en Angleterre? C’est pourtant les récits
gallois d’où proviennent le fonds le plus anciens des légendes arthuriennes : un conte comme
Kulwch et Olwen montre le roi à la poursuite d’un porc géant qui ravage le pays de galles. Ce
conte, sous tous les aspects très archaïques ouvre la fenêtre sur un monde arthurien qu’on ne
connaitra sans doute jamais.
Et pourtant les mouvements de cette légende arthurienne ne sont pas si simple :
d’origine galloise, elle sera popularisé par Chrétien et reviendra ainsi au Pays de Galles sous
une forme nouvelle, plus courtoise. Le roman de Peredur témoigne de ces mouvements
complexes : cette œuvre arthurienne galloise est clairement postérieure à Chrétien de Troyes
et presque certainement influencée par le Conte du Graal, mais possède aussi une scène du
Graal particulièrement archaïque, sans doute hérité d’une tradition différence et plus ancienne
que celle de l’œuvre française.

De la chanson de geste au roman

Qu’est-ce qui distingue le roman du genre narratif qui le précède dans la littérature, en
l’occurrence, la chanson de geste? Un roman est également une œuvre rimée à l’époque :
certes on passe du décasyllabe à l’octosyllabe, on passe de strophe assonancées à des rimes
plates systématiques, mais quoi d’autre?
Plusieurs choses :
- d’une matière historique (la geste de Charlemagne) quoique traité d’une manière peu
véridique et parfois fort légendaire, on passe à une matière foncièrement légendaire, même si
elle se présente comme vraie.
- d’une histoire d’un type épique foncièrement collective, où le mouvement
géographique n’organise pas la diégèse (cf. l’aspect statique de la Chanson de Roland), on
passe à une histoire où l’épique ne demeure que comme vestige, histoire qui met toujours en
valeur un (ou plusieurs) parcours géographiques (lié à la naissance de la conception de
l’aventure) et moral d’un individu donné. Ce passage du collectif à l’individuel est on le verra
fondamental, même s’il ne faudrait pas nier la notion de communauté, très importante dans
Le romanesque arthurien.
- le socio-type de l’auditoire lui-même change : d’un texte chanté par un jongleur dans
la grande salle du château où peut affluer une audience populaire, on passe à un texte lu ou
chanté, mais dans une chambre, lieu de l’intimité pour quelques proches du seigneur ou de sa
dame.

II. La dédicace à Philippe de Flandres

« Qui petit seme petit quialt,


et qui auques recoillir vialt
an tel leu sa semance espande
que fruit a cent dobles li rande;
car an terre qui rien ne vaut,
bone semance i seche et faut.
Crestiens seme et fet semance
d'un romans que il ancomance…
et si le seme an si bon leu
qu'il ne puet estre sanz grant preu,
qu'il le fet por le plus prodome
qui soit an l'empire de Rome. »

Chrétien de Troyes ouvre son dernier roman, Le Conte du Graal par une captatio
benevolentiæ allégorique. La référence à la parabole du semeur [Marc 4,1-9 et parallèles] est
évidente au lecteur médiéval mais ce qui est plus neuf est que la semence en question renvoie
à un roman. Le terme est encore d’un usage rare pour désigner l’œuvre littéraire narrative,
mais ici Chrétien de Troyes réitère après Le Chevalier à la charrette dans cet usage. Cette
captatio benevolentiæ a vocation de mettre en valeur un dédicataire, ce en quoi Chrétien ne
déroge pas à une tradition bien connue du Moyen-Âge. Ainsi d’autres auteurs d’œuvres
arthuriennes placeront leur œuvre sous le patronage de tel ou tel mécène : pour l’auteur
anonyme du roman de Jaufre, c’est le roi d’Aragon.

C'est li cuens Phelipes de Flandres,


qui mialz valt ne fist Alixandres,
cil que l'an dit qui tant fu buens.

Cette dédicace au Comte Philippe de Flandres marque sa spécificité première par une
comparaison avec un personnage à la fois historique et légendaire : Alexandre le Grand. Les
romans arthuriens sont issus d’une tradition qui lie les dédicataires de l’œuvre au lignage du
roi Arthur ce que Chrétien ne fait pas ici.
Alors que les Plantagenêt sont présentés par Geoffrey de Monmouth comme les
descendants du légendaire Arthur1 dans l’Historia regum britanniae, (tout comme, plus tard,
le roi le roi d’Aragon sera rattaché à ce prestigieux ancêtre par l’auteur de Jaufre), Chrétien
de Troyes ne prend pas ce chemin. Ce qui fortifie Philippe de Flandres c’est non un lignage
prestigieux, mais la comparaison à un héros légendaire prestigieux. Et non des moindres.
Alexandre le Grand est la figure héroïque par excellence du moyen-âge européen. On trouve
des œuvres littéraire fondées sur sa légende de l’Iran à la Grande-Bretagne. Et cette
comparaison en soit donne le ton d’une époque :

Mes je proverai que li cuens


valt mialz que cist ne fist asez,
car il ot an lui amassez
toz les vices et toz les max
dont li cuens est mondes et sax.

Ainsi Alexandre serait empli de vices que n’aurait pas Philippe. Et la vertu de ce
dernier apparait doublement : d’une part dans son abstinence face aux jeux trompeurs,
plaisanteries de mauvais goûts (gabs), et aux paroles fausses et vaines (parole estoute),
d’autre part, il s’afflige du malheur d’autrui (« et s'il ot mal dire d'autrui, /qui que il soit, ce
poise lui. »). De là découle l’explication de sa supériorité qui était sensible dès la captatio :

Li cuens ainme droite justise


et leauté et Sainte Iglise,
et tote vilenie het;
s'est plus larges que l'an ne set,
qu'il done selonc l'Evangile,
sanz ypocrisye et sanz guile,
qui dit: « Ne saiche ta senestre
le bien, quant le fera la destre. »

La foi chrétienne et l’Evangile permettent au comte d’éviter des vices que les temps
païens ne pouvaient distinguer. Il y a en fait deux traditions médiévale sur le sujet : une, assez
dure, juge les temps païens inférieurs et condamnés, l’autre, plus douce, ne les mettra jamais
sur le même plan que les païens d’après la Révélation - on va même jusqu’à voir dans un
églogue de Virgile une prémonition de la venue du Christ.
Chrétien de Troyes semble commencer son œuvre dans l’esprit de la première

1
Même si esquissé sur un personnage historique (qui lui-même fait débat), l’Arthur légendaire est tiré
historiquement dans un sens ou dans un autre suivant les échos mythiques ou les intérêt des puissants de
l’époque. Il peut s’avérer immortel (écho mythique) : « En effet, selon les Gesta Regum Anglorum de Guillaume
de Malmesbury (1125), Arthur ne serait pas mort (nul ne connaît sa tombe) et son retour devrait permettre au
peuple breton de prendre sa revanche sur l’envahisseur saxon et de retrouver sa grandeur passée. » (Boutet et
Strubel , p. 85), mais s’il le faut, pour les Plantagenêt, on lui attribue une tombe à Glastonbury (vers 1191) pour
servir la cause d’Henri II.
tradition. Il n’en sera pourtant aucunement le cas. Le Conte du graal est une œuvre plus
syncrétique que prédicatrice, tout à l’opposé du traitement appliqué à la matière arthurienne
par l’auteur de La Queste del Saint Graal un peu moins de deux générations plus tard.
Le vers « s'est plus larges que l'an ne set, » nous rappelle par exemple une vertu royale qui
n’est aucunement chrétienne mes provient des valeurs traditionnelles des sociétés indo-européennes.
La largesse du roi (ou ici du Comte) est une valeur extrêmement ancienne, tout particulièrement
réactivé dans un moyen-âge féodal où elle revêtait un sens social et économique aigu.

Les citations bibliques précises « Ne saiche ta senestre le bien, quant le fera la destre. »
[Matthieu 6:3] montre une solide connaissance biblique chez Chrétien ce qui n’est pas
surprenant pour un auteur, même d’une œuvre laïque à cette période.

Charité, qui de sa bone oevre


pas ne se vante, ençois la coevre,
que nus ne le set se cil non
qui Dex et Charité a non.
Dex est charitez, et qui vit
an charité, selonc l'escrit,
sainz Pos lo dit et je le lui,
qu'i maint an Deu et Dex an lui.

Tout le passage se fonde comme une évocation de l’amour chrétien que le comte
Philippe possède cet amour est traduit ici par le terme « charité », comme ce fut très
longtemps le cas dans l’Eglise catholique : le terme grec agapê, qui désigne l’amour spirituel
par opposition à l’amour physique (eros) a été traduit par le latin caritas dans la Vulgate
(traduction de la Bible par Saint Jérôme) qui sera l’ouvrage de référence du monde chrétien
occidental au moins jusqu’à la Renaissance et souvent beaucoup plus longtemps. Chrétien
évoque clairement sa connaissance livresque : sainz Pos lo dit et je le lui [lui > verbe lire à la
première personne du parfait].
Ce passage, notamment, fait référence au célèbre chapitre 13 de la première épître aux
corinthiens de Saint Paul, (« Charité, qui de sa bone oevre pas ne se vante, ençois la coevre »),
nommé mais aussi à l’ouverture de l’évangile de Saint Jean (Dex est charitez).
On peut donc dire que la dédicace du livre place l’œuvre sous un patronage chrétien.
C’est encore le dédicataire, Philippe de Flandres, qui aurait donné à Chrétien de Troyes un
livre qui lui aurait servit de modèle :

Ce est li contes del graal,


don li cuens li baille le livre,
s'orroiz comant il s'an delivre.

Cet incipit a notamment la fonction d’ancrer le roman de Chrétien dans une tradition.
Il nous dit tenir l’œuvre d’un autre livre. Les chercheurs se sont très largement intéressés à cet
question. Le « démon des origines », cette recherche à la fois fascinante et vaine qui s’empare
des médiévistes est ici bien légitime : vue la postérité du graal dans la littérature française et
européenne, la question d’un éventuel modèle ouvre plusieurs lectures possibles.
On sait que la littérature médiévale a souvent eu tendance à revendiquer des modèles
inexistants ne serait-ce que pour justifier l’existence d’une œuvre nouvelle, chose qui n’allait
pas de soi. C’est l’ancrage dans une tradition qui donnait de la valeur à une œuvre, et pour
cette raison, bien des auteurs ont inventés de faux modèles. Le fait que le mythe du Graal
n’est pas connu avant Chrétien suggère-t-il que ce livre d’où il tiendrait sa matière n’est autre
qu’un instrument rhétorique? Ce chemin est dangereux, mais certains l’ont un temps suivi, à
tort. Il y eut donc des chercheurs pour dire que le Graal était l’invention de Chrétien.
Cependant, la genèse du roman gallois de Peredur évoquée plus haut, les connexions
mythiques de la scène du Graal mises à jour par la recherche de mythologie comparée (cf.
séminaire n°11) ont permises d’écarter cette option dans la version la plus radicale (Chrétien
créant complètement le mythe). L’enracinement mythique du passage ne fait plus de doute.
Plusieurs éléments qu’on verra plus tard laissent suggérer que Chrétien de Troyes ne
comprenait sans doute pas lui-même très bien ce qu’il rapportait. Cependant la manière dont
la scène du Graal est mise en scène par l’auteur montre qu’il sentait parfaitement la portée
mythique et sacré de cette procession. Un certain syncrétisme émerge des choix de Chrétien
qu’on évoquera plus tard.