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BIBLIOTH~QUE DES TEXTES PHILOSOPHIQUES

Directeur : Henri GOUHIER

SAINT THOMAS D'AQUIN

'
ET

'
(De ente et essentia)
Texte, traduction et notes

par
Catherine CAPELLE

PARIS
LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN
6, PLACE DE LA 5oRBONNE, Ve

1982
La loi du 11 mars 1957 n'autorisant. aux. termes des alinéas 2 et 3 de l'article 4J.
d·une part, que « les copies ou reproductions strictemen1 réservées à rusage privé
.du copiste et non destinées à une utilisation c:ollective » et, d'autre part que. les
analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, te toute
repr~scntation ou reproduction intêgra1c. ou partielle. faite sans Je consentement
de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayant, cause, est illicite » alinéa l" de
l'article 40.
Cette représentation ou reproduction. par quelque procédé que cc soit, consti~
tuerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code
Pénal.

0 Librairie Philosophique J. VRIN, 1982


ISBN 2-7116-0675-9
INTRODUCTION

Le traité de l'Etre et l'Essence, paru sous le n° 3Q des


Opuscules (œuvres complètes de Saint Thomas d'Aq11io},
édités à Rome en 1570-71, sous les ·nœ 26 et 27 respecti-
vement des éditions de Parme et de Vives, et enfin sous le
n° 8 à celle de Lethielleux en 1927, fut l'objet de trois éditions
critiques : celle du P. Roland-Gosselin O. P., Bibliothèque
thnmiste, 1926 ; celle du Dr L. Bauer, Munster, 1926, et
celle du Révérend P. Boyer, S. J.., Rome, Université grégo-

11enne, 1933.
La traduction que nous proposons a été faite sur ce dernier
texte en tenant compte des principales variantes du texte
du Père Roland-Gosselin qui seront indiquées en note
par les lettres R. G.
L'authenticité de l'opuscule est démontrée par sa présence
sur le catalogue dit « officiel », dressé, comme l'a établi le
P. Mandonnet 1 , par Raynald de Pipemo et inséré dans le
procès de canonisation 1 • Ce catalogue énumère en une
première section les vingt-cinq opuscules seuls authentjques
d'après le compagnon du saint. Len° x7 porte: « De Ente
et Essentia, ad fratres ·socios 8 11. Ce travail semble avoir été
destiné aux jeunes frères de !'Ordre des Prêcheurs, les audi-
teurs immédiats du saint. On imagine volo11tiers que ceux-ci,
embarrassés par divers points de l'enseignement reçu,
aient demandé et· obtenu avec le De Ente et Essentit1
comme avec le De Principiis naturae de la même. époque,
des éclaircissements présentant une valeur de clef.
6
D'après Ptolémée de Lucques ', en effet, saint Thomas
composa le De Ente et Essentia avant d'avoir reçu sa maîtrise
et pendant qu'il enseignait à Paris comme bachelier sen-
ter1ciaire, c'est-à-dire entre 1254 et 1256. La maturité de
pensée que l'œuvre révèle suggère que ce fut à la fin de cette
période. Aussi, le P. Mandonnet a-t-il attribué au texte en.
question la date de 1256.

Un mot maintenant sur la traduction : il est évident que


toute science a un langage technique, que tout auteur a un
vocabulaire propre dont on ne peut s'affranchir qu'au pré-
judice de la clarté et de la vérité. Mais, en l'espèce, s'y tenir
strictement serait s'enf1::r111er dans un ésotérisme barbare
et renoncer à tout contact entre la pensée médiévale et la
nôtre ; car nous avons affaire ici non seulement à la langue
d'11ne science mais à celle d'une époque. Le lecteur doit
s'attendre à être étonné, peut-être même déconcerté, par
saint Thomas ; mais pour lui faciliter l'intelligence de cette
doctrine nous avons cherché à l'exprimer autant que possible
dans; le français d'aujourd'hui. .
Une des principales di:ffir.1ùtés de la traduction était de
trouver l'équivalent de ens, esse, etc. Ens, étant, désigne
l'être comme substantif, donc l'être concret, celui qui
existe, un être. Par ailleurs, l'infinitif esse signifie l'acte
d'exister, donc l'existence au sens actif, alors que existentia
(qui n'est pas employé· dans l'opuscule) serait l'abstrait de
cet acte d'exister, comme blancheur est l'abstrait de blanc.
Si donc nous l'l:lprenons le participe ens, nous pourrons
comprendre par là« ce qui possède l'esse, c'est-à-dire l'exis-
tence, au sens actif ».
En français cependant, le mot « existence » n'est pas
comme en latin réservé au sens abstrait ; c'est pourquoi
nous avons le droit, me semble-t-il, de traduire esse par
« existence ».
)fais il y a· une manière encore plus satisfaisante de
traduire esse, c'est celle qu'a proposée le P. Roland;.(iosselin
7
dans un autre ouvrage I et qui préserve toute la richesse
active de l'infinitif latin, c'est : l'exister, qui substantialise
l'infinitif et, par là, demeure extrêmement proche du texte.
Voilà pourquoi nous avons traduit esse tantôt par existence,
tantôt pâr l'exister, le contexte immédiat étant là raison du
choix ; et nous avons réservé le mot être pour exprimer le
participe ens.
Dans le titre on a cependant l'impression que étre est trop
faible ; c'est une périphrase qu'il faudrait : De ce qui existe
et de l'essence.
Une autre difficulté de la traduction était la lourdeur de
la phrase scolastique : nous avons essayé de la dimin11er
quelque peu, sans parvenir pourtant à l'éliminer. On hésite
toujours entre la tournure littérale et la tournure plus alerte.

Un esprit moderne aura peut-être quelque peine à entrer


en contact avec le texte médiéval, car les difficultés de
langage ne sont que le reflet et la conséquence d'une difficulté
plus profonde : la diversité des mentalités entre le Moyen-Age
et nous. L'atmosphère philosophique n'est pas la nôtre, les.
problèmes et leurs solutions font appel à un contexte mental
entièrement différent. De quoi• s'agit-il en effet dans le
De Ente et Essentia ? De définitions de mots et d~ classements
en catégories ! Serait-ce là toute la richesse de pensée du
Docteur Angélique ? Il est vrai que notre opuscule se-tient
presque constamment au plan logique, mais la logique
n'est pas pour les anciens ce qu'elle est pour nous, un pur
système de signes et d'expressions. Si saint Thomas ne fait
rien autre ici que chercher_le sens des mots, le t1aité a pour-
tant une haute portée métaphysique. Ne serait-ce pas le
cas d'utiliser la distinction chère à M. Guitton entre l'esprit
et la mentalité, l'idée et son enveloppement ? « Le donné
susbtantiel est souvent enveloppé par une u mentalité ,
qui servait autrefois à l'exprimer aux esprits, mais qui
maintenant nous le dissimule 8 • » L'historien doit, au-delà·
de cette mentalité logique, retrouver l'esprit métaphysique
8
qui s'y trouve en effet. La grande loi qui doit rester présente
à l'esprit dans notre lecture du texte est celle-ci: les concepts
sont signes du réel et les mots sont signes des concepts ;
et cette double signification, loin d'être arbitraire, est inscrite
dans la réalité elle-même : le concept en effet, tout en étant
un produit original de l'intelligence reçoit sa fo11ne précise
de la chose connue, dans l'acte même de connaissance.
Le mot, à son tour, n'est que l'expression verbale dans
laquelle la conception s'achève et qui reproduit, elle aussi,
une détermination reçue du réel. C'est pourquoi, à travers
le mot, on atteint authentiquement la réalité des choses.
Aussi, la pensée, dans le traité, tout en se tenant au plan
logique, n'a-t-elle rigoureusement rien de subjectif. I~ faut
bien voir l'orientation métaphysique que cachent les relations
logiques dont il s'agit ici.
C'est donc bien l'ontologie de saint Thomas que nous
allons trouver ici, et le De Ente et Essentia nous la donne
dans toute sa fraicheur, c'est pour ainsi dire l'éveil de cette
pensée qui s'exprime pour la première fois.
Qu'est-ce donc que cette métaphysique ? Une ontologie
de l'existence. Du moins telle est l 'affi, 111ation des meilleurs
interprètes de la pensée de saint Thomas. M. Gilson met
cette vérité en un relief suggestif 1 • M. Maritain qualifie le
thomisme d'intellectualisme existentiel 8 •
La question de l'essence et de l'existence, qui est l'objet
même du traité, en est incontestablement la clef de voûte.
Ici plus encore que partout ailleurs apparaît l'originalité
d'une doctrine dans laquelle les distinctions ne sont posées
que pour être dépassées : l'essence et l'existence sont dis-
tinguées, certes, mais l'essence ne se définit jamais que
dans son rapport à l'existence qui est u au cœur du réel » ;
l'existence se nuance selon les diverses essences, se propor-
tionne à chacune de leurs réalisations. L'intégration réci-
proque di l'essence et de l'existence est une thèse aussi
essentielle au thomisme que leur distinction - plus même,
puisqu'elle aboutit au cas limite de la cause première où
g
les deux termes s'unissent dans l'Etre dont l'essence est
le pur exister.
Mais dans la perspective de saJnt Thomas que faut-il
entendre par existence ? Étant admis que le réel, objet de
notre expérience, est composé d'un élément déterminé,
la matière, et d'un élément déte1111inant, la fo1me, qui ~ait
qu'une chose est telle chose et entre en telle classe de réalités,
l'acte d'exister est ce qui détermine la fc,1111e elle-même ;
« l'exister est comme l'acte même à l'égard de la fu1me elle-
même; car si l'on dit que, dans les composés de matière
et de forme, la forme est principe d'existence c'est parce
qu'elle accomplit la substance dont l'acte est l'exister 9 ,.
La fuxme est donc principe d'existence parcè qu'elle déter-
mine et achève la substance, mais elle ne l'est qu'autant
qu'elle reçoit· elle-même l'existence actuelle. Et à ce plan
l'existence agit comme furn1e, la substance comme matière.
Par suite « dire que l'exister se comporte comme un acte·
à l'égard de la fu1me c'est· affi11ner le primat radical de
l'existence sur l'essence... ; la fu1111e de la substance n'est
telle et n'txiste qu'en vertu de l'acte existentiel qui fait
de cette substance un être réel. Ainsi entendu l'acte d'exister
se situe au cœur, ou si l'on préfère à la racine même du
réel 10• »
L'existence ou plut6t l'exister, est donc plus que l'élément
primordial du réel : elle est ce qui fait que tout est réel, elle
est le réel.
Et pourtant cette existence a une limite : l'existence
n'existe pas, elle est toujours l'existence de quelque chose
qui n'est pas elle :.l'essence. Si, en effet, l'existence que ren-
contre notre expérience n'est pas l'exister pur, ce qui s'y
ajoute et la déte1mine doit être du positif sans être l'acte
d'exister : ce ne peut être que de l'être en puissance. Voici
donc que l'acte est déterminé et (si l'on· peut ain!!i dire)
spécifié par la potentialité.« L'essence d'un acte fini d'exister
consiste à n'être que tel ou tel esse et non l'esse pur... l'acte
d'exister se spéèifie donc par ce qui lui manque 11 • »
IO
Ces notions propres à un auteur médiéval .ne sont pas
sans rapport avec des ·préoccupations contemporaines.
Tout le monde sait en effet que l'existence est un des pôles
oti s'oriente la pensée philosophique d'aujourd'hui. Mais
alors que saint Thomas cherche l'exister sur un plan méta-
physique, impersonnel et objectif, nous tendons, nous, à ne
le saisir que dans un reploiement sur nous-mêmes, dans une
expérience plus exclusivement psychologique et qui risque
de s'enft:rr11er en elle-même ; au lieu de l'existence 11niver-
selle, c'est la seule existence humaine qui s'offre à l'inves-
tigation du métaphysicien ; dans un cas l'intelligence est
donnée comme instrument de découverte, dans l'autre c'est
la liberté qui témoigne de l'existence. Pourtant, sans vouloir
diminuer le moindrement les grandes différences qui séparent
ces deux courants de pensée, on ne peut manquer de voir en
l'une et en l'autre ce go'llt prononcé du concret, cette corn-
' mune répulsion des .idées abstraites auxquelles· l'existence
· n'ajoute rien. La question est de savoir si c'est l'expérience
de l'exister qui à elle seule fournit la saisie authentique
du réel, ou bien si l'intelligence en approfondissant son
mouvement, bien loin de s'écarter· de l'existence pour saisir
la seule essence, ne s'attacherait pas d'autant plus à la
profondeur de l'existence qu'elle est plus pénétrante ?
Cet effort peut n'être point aisé. Mais il vaut, semble-t-il,
d'être tenté :· « dans une philosophie où l'exister est incon-
cevable autrement que dans et par une essence, mais où
-toute essence signale un acte d'exister, les richesses concrètes
sont pratiq11ement inépuisables 11 1.
PLAN
-
CHAPITRE I. - INTRODUCTION : définitions des mots ;
être, essence, quiddité, forme, nature.

A. SUBSTANCES COMPOSÉES
CHAPITRE Il. - ÉTUDE DES SUBSTANCES COMPOSÉES :
l'essence n'est ni matière, ni forme seules, mais
l'union des deux. ·
Différence entre matière non-désignée et matière
désignée. ·
CHAPITRE III. - Cette différence est · celle de l'abstrait
au concret.
Rapports d'implication entre genre et espèce.
Valeur des expressions logiques : genre, espèce,
différence. . .
Essence signifiée dans l'abstrait (humanité) et
dans le concret (homme).
CHAPITRE IV. - L'ESSENCE DANS •• GENU. ESPÈCE,
DIFFÉRENCE.
Rapport de l'essence à l'un et au multiple.
Essence signifiée comme tout se subdivise en :
1° nature conçue dans l'absolue,
2° nature selon l'essence en tel ou tel singulier.
A l'une et à l'autre nature s'oppose la natur~
commune selon l'être qu'elle ~ dans la pensée.
Cette idée, objectivement générale, est cependant
subjectivement particulière en chaque intelligence
qui la pense : c'est là précisément l'espèu.
12

B. COMPARAISON ENTRE SUBSTANCES SIMPLES


ET SUBSTANCES COMPOSÉES

CHAPITRE V. - ÉTUDE DES SUBSTANCES SIMPLES : dmes,


anges, cause première.
Quant aux anges ét aux âJnes, démonstration
de leur ,J,ure spiritualité.
Trois différences entre essence dans les subs-
tances com,poséis et dans les substances simples.
Démonstration de la distinction entre essence
et existence en tout autre que Dieu.
Potentialité . et gradation dans les substances
spirituelles.
CHAPITRE VI. - Les · trois manières différentes qu'ont
les substances de posséder leur essence.
Diversité entre genre et différence dans les
substanr.es spirituelles et dans les substances
composées.

C. SUBSTANCES ET ACCIDENTS

CHAPITRE VII. - PRÉSENCE DE L'ESSENCE DANS LES


ACCIDENTS :
Diffêrence entre formes substantielles et formes
accidentelles.
Les différents types d'accidents :
10 dérivant de la matière :
a) dans sa relation à la forme propre ;
b) dans sa relation à une fo1n1e plus
générale.
2° dérivant de la fo11ne :
a) avec liaison à la matière ;
b) sans liaison à la matière.
L'tTRE ET L,ESSENCE

INTRODUCTION

Selon Aristote 13 une légère err~ur dans les principes


engendre 11nP. conclusion gravement erronée : or, l'être
et.l'essence étant ce-que l'intelligence conçoit en premi~
lieu, comme dit Avicenne 1 ', il faut _éviter toute igno-
rance à leur sujet, et pour cela 1° analyser le sens des
mots essenu et être, 2° déterminer de quelle façon les
concepts ainsi obtenus se · trouvent réalisés dans les
choses diverses par ailleurs, 3° de quelle manière ces
concepts se réfèrent aux notions logiques _de genre,
espèce, différence.
Par 111 ailleurs, nous devons -atteindre à. 1a cnnnaissancc
des choses simples en partant ·des choses composées,
et parvenir à ce qui est antérieur par l'interm..;iiaire de
ce qui est postérieur, afin que l'enseignement soit plus
adapté en commençant par les éléments les plus facik'I '-'.
C'est pourquoi, il faut procéder de 1a signification de
l'être à celle de l'essence.
DE ENTE ET ESSENTIA

PROOEMIUM

Quia parvus error in principio magnus est in fine, secun-


d11m Philosoph11m, primo Caeli et Mundi ; ens autem
et essentia sunt qua: primo intellectu concipi11ntur, ut
dicit Avicenna in primo libro suae Metaphysicae; ideo> ne
ex eorum ignorantia errare contingat; ad horum diffi-
cultatem aperiendam, dicendum est, quid nomine
essentiae et entis significetur, et quomodo in diversis
inveniantur, et quomodo se habeant ad intentiones
logicas, scilicet genus, spedem et differentiaro-

Quia vero ex compositis simplicium cognitiqne,,,


accipere debemus, et ex posterioribus in priora devenire,
ut a facilioribus incipientès convenientior fiat disciplina,
ideo ex significatione entis ad significationem essentiae
procedend11m est. ·
16 L'ETRE ET L'ESS-ENCE

CHAPITRE I

Il faut savoir que, comme le dit Aristote 17, I'être


au sens strict 18 se dit en deux acceptions :
1° l'être qui est divisé en dix catégories,
2° l'être qui signifie la vérité des jugements 111•
Voici la différence entre ces deux significations :
à la seconde on appelle être tout ce au sujet de quoi
on peut formçr une proposition affirmative, même . si
cela ne correspond à rien dans la réalité - c'est en
œ sens que les privations et les négations sont appelées
des êtres ; nous disons, en effet, que l'affirmation eSt
l'opposé de la négation, que la cécité est dans l'œil.
Mais selon la I première signification, on ne peut appeler
être qu'une chose qui existe dans la réalité. C'est pour-
quoi, en ce sens-là, là cécité et autres choses semblables 10
ne sont pas des ltres. Le terme essence n'est pas pris de
être au second sens : en effet, ce qui est appelé être en
ce sens n'a pas d'essence comme il apparaît dans les
privations 21 ; maili essence est pris de être au premier
sens. C'est pourquoi, Averroès, en commentant le texte
d'Aristote, dit que « l'être employé au premier sens est
ce qui signifie la substance de la chose ».
Mais, comme il a été dit, l'être en ce premier sens,
désigne ce qui est divisé en dix catégories ; c'est pourquoi,
il faut que l'essence signifie quelque chose de comm'llil
à toutes les natures par lesquelles les divers êtres sont
classés en divers genres et espèces, comme l'humanité
DE ENTE ET ESSENTIA 17

CAPUT I

Sciend1im est quod, sicut dicit Philosophus in q1iinto


Metaphysicae, ens per se· dicitur dupliciter : 1inn modo,
quod dividitur per decem genera ; ·alio modo, quod
significat proposition1im veritatem. Hor1im autem diffe-
rentia est, q1iia secundo modo potest dici ens nmne
illud de quo affirmativa propositio for111ari potest,
etjamsi illud in re pihi1 ponat ; per quem morl11m pri-
vationes et negationes entia dicuntur : clicimus enim
quod affirmatio est opposita negationi, et quod caecitas
est in ocuJo. Sed primo modo non potest dici ens, nisi
quod aliquid in re ponit. Unde primo modo caecitas et
huiusmodi non sunt · entia. Nomen igitur essentiae
non s1imitur ab ente secundo modo dicto ; aliqua enim
hoc modo dicuntur entia, quae essentiam non habent,
ut patet in privationibus ; sed sumitur essentia ab ente
primo modo dicto; Unde Cornmentator in eodem loco
dicit quod « ens primo modo dictum est quod significat
substantiam rei ».

Et quia, ut dict1im est; ens hoc modo dicnim dividitur


per decem genera, oportet quod essentia significet
aliquid commune omnibus naturis, per quas diversa
entia in diversis generibus et speciebus collocantur,
sicut humaoitas ·est essentia bnminis, et sic de aliis.
a
I8 DIVERS SENS DE L'ESSENCE

est l'essence de l'homme, et ainsi des autres. Or, la


définition indiq1Jant ce qu'(quid) est la chose signifie ce
par quoi les ôttes sont constitués dans leur genre ou
espèce propre ; c'est pour cela que le terme essence a
été changé par les philosophes en celui de quiddité,
et c'est là ce qu'Aristote appelle souvent le quod ,<JUi'd
erat esse, c'est-à-dire le ce qui fait qu'une chose est ce
qu'elle est.
On l'appelle aussi forme, car c'est par la forme qu'est
signifiée la déter111ination de chaque chose, cnmme le
dit Avicenne 211• On l'appelle encore d'un autre nom :
nature, en prenant le mot nature dans le premier des
quatre sens énumérés par Boèce 23 : à savoir, en tant que
par nature est exprimé tout ce que l'intelligence peut
saisjr d'une manière quelconque. En effet, 11ne chose
n'est intelligible que par sa définition et son ess~nce.
Et c'est ainsi qu'Aristote dit : toute substance. est ·
nature 24 • Cependant, le terme nature pris en ce sens
semble signifier l'essence de la chose selon qu'elle soutient
11ne relation à son opération propre, puisqu'a\lc11n être
n'est dépourvu d~une opération propre. Tandis que le
terme quz'ddité est tiré de ce qui est signifié par la défi-
niti'oit. L'essence enfin énonce que, par .elle et en elle,
l'être possède l'existence 211• ·

CHAPITRE II

C'est parce que l'être est_ dit 24 de façon absolue


et primordiale des substances, et d'une façon secondaire
et comme relative des acèidents que l'essence [aussi 27 )
se trouve proprement et vraiment dans les substances,
DB BNtB gr ESSENttA 19
Et q11ia illud per quod res constituitur in proprio
genere vel specie, est hoc quod significatur per defini-
tionem indicantem quid est res, inde est quod nomen
essentiae a philosophis in nomen quidditatis mutatur;
et hoc est quod Philosophus frequenter nominat quod
quid erat esse, idest hoc per quod aliquid habet esse quid.
Dicitur etiam forma, secund11m quod per fo.rmaro
significatur certitudo 11ni11scuiusque rei, ut dicit Avi-
cenna in sec11ndo Metaphysi·cae suae. Hoc etiam alio
nomine natura dicitur, accipiendo nat11raro secuncl11m
primum modum illorum quatuor modorum, quos
Boetius in libro De duabus naturis assignat ; secuncl11m
scilicet quod natura dicitur omne illud quod intellectu
quocumque modo capi potest. Non enim res est intelli-
gibilis, nisi per definitiotiero et essentiam suam : et sic·
etiam dicit Philosophus in ·quinto Metaphysicae, quod
omnis sub~tantia est natura. Tamen noroen naturae
hoc modo sumptae videtur significare essentiam rei
secundum quod habet ordinero ad propriam operationem
rei, euro nulla res propria operatione destituatur. Quid-
ditatis vero nomen s11mitur ex hoc quod per definitionero
significatur ; sed essentia dicitur secundum quod per
eam et in ea ens habet esse.

CAPUT II·

Sed quia ens absolute et per prius dicitur de substantiis,


et per posterius et quasi secunduro quid de accidentibus,
inde est quod essentia proprie et vere est in substaotiis,
sed in accidentibus est quodamroodo, et secunduro quid.
20 L'ESSENCE N'EST NI MATIÈRE NI FORME SEULES

relativement et d'une certaine manière dans les accidents.


Or, certaines substances sont simples, et d'autres,
composées ; dans ·1es 11nes et les autres, il y a essence.
Mais les simples, ayant 11n exister plus élevé encore
que les composées, l'essence s'y présente d'une manière
plus vraie et plus élevée; elles sont en outre 28, causes
des substances composées, au moins la substance pre-
mière et simple qui est Dieu. Mais, parce que les essences
de ces substances nous sont plus cachées, il faut commen-
cer par les essences des substances composées afin que
l'étude soit plus aisée en partant du plus facile.
Dans 89 les substance,;, composées, par conséquent,
la forme et la matière se présentent à nous à la manière
de l'âml" et du corps dans l'homme. Or, l'on ne peut
dire que l'essence soit l'un ou l'autre de ces composants
seulement. En effet, que la matière seule ne soit pas
l'essence c'est clair, parce que c'est par son essence
que la chose est connaissable et qu'elle appartient à
l'espèce ou ·au genre; mais la matière n'est pas principe
de la connaissance et ce n'est pas elle qui détermine
une chose à un genre ou une espèce - (cette déter-
mination vient de ce par quoi la chose est en acte).
Et, de plus, la forme seule ne peut être l'essence de la
substance cbmposée, bien que certains s'efforcent de
l'affirmer. C'est là une vérité qui ressort avec évidence
de ce qui précède : _l'essence est ce qui est signifié par
la définition de la chose ; or la définition des substances
naturelles contient non seulement la forme, mais aussi
la matière - autrement, en. effet, les définitions naturelles
ne différeraient pas des définitions mathématiques.
On ne· peut pas dire non plus que la matière soit intro-
duite dans la définition de la substance naturelle comme
.ajoutée à son essence, ou comme un être extrin-
DE ENTE ET ESSENTIA 2I

Substantiarum vero quaedam s1Jnt sjmplices et quae-


dam compositae, et in utrisque est essentia ; sed in
simplicibus veriori et nobiliori modo, sec1Jndum quod
etiam esse nobilius habent ; s1Jnt etiam causa eorum
q1;llle composita s1Jnt, ad minus substantia prima et
simplex, quaè Deus est.
Sed quia illar1Jm substantiar1Jm essentiae s1Jnt nobis
magis occultae, ideo ab essentiis substantiarum compo-
sitarum incipiendum est, ut a facilioribus convenientior
fiat disciplina.
In substant.iis igitur compositis, forma et materia
notae s1Jnt, ut in homjne anima et corpus. Non autem
potest dici quod alter1Jm eor1Jm tantlJm essentia dicatur.
Quod enjm materia sola non sit essentia, planum est,
quia res per essentiam suam cognoscibilis est, et in
specie ordinatur vel in genere ; sed matetia neque
cognitionis principium, neque secund1Jm eam aliquid ad
genus vel speciem determjnatur, sed sec1Jndum .id quo
aliquid actu est. Neque etiam forma tant1Jm substantiae
compositae essentia dici potest, quamvis hoc quidam
asserere conentur. Ex his enim·quae dicta sunt patet, quod
essentia est id quod per definitionem rei significatur.
Definitio autem substantiarum naturalium non tantum
formam continet sed etiam materiam ; aliter enjm
definitiones naturales et mathematicae non differrent.
Nec etiam potest dici quod materia, in definitione subs-
tantiae naturalis ponatur sicut additum essentiae eius,
vel ens extra essentiam eius, quia hic modus definition11m
proprius est accidentibus, quae essentiam perfectam
non habent ; unde oportet quod in définitione sua sub-
jectum recipiant, quod est extra genus. eorum: Patet
ergo quod essentia comprehendit materiam et for111arn-
22 L'ESSENCE EXPRIME LE COMPOSÉ

sèque à son essence. Cette sorte de définition en effet


est propre aux accidents, qui n'ayant pas une essence
parfaite ont besoin d'inclure dans leurs définitions _11n
sujet qui est en dehors de leur genre. Il est donc évident
que l'essence comprend et la matière et la forme.
L'essence ne signifie pas davantage la relation entre
la matière et la forme ou quelque chose qui leur soit
surajouté ; parce que cela serait nécessairement acci-
dentel, étranger à la chose et inapte à la faire connaître -
tous caractères propres à l'essence. Par la forme en effet,
qui est l'acte de la matière, la matière devient être en
acte, elle devient ce quelque chose. C'est pourquoi, ce
qui est surajouté ne donne pas à la matière d'être en acte
purement et simplement, mais d'être en acte à tel point
de vue, comme font les accidents - ainsi la blancheur
fait qu'une chose est blanche en acte. C'est pourquoi,
quand une telle forme est acquise, il n'y a pas génération
absolue, mais génération relative.
Il reste donc, que le terme d'essence dans les subs-
tances composées signifie ce qui est composé de la matière
et de la forme. Et avec cette position s'accorde la parole
de Boèce dans le Commentaire des Catégories quand il
dit que l'ov1.rix signifie le composé : ovrrit7. en effet, pour
les Grecs, est l'équivalent de l'essence pour nous, comme
lui-même le dit dans le livre Des Deux Natures. De plus,
Avicenne remarque que la quiddité des substances
c9mposées est le composé même de matière et de forme 80•
Averroës, à son tour, commentant le septième livre des
Métaphysiques dit : « La nature qu'on appelle espèce
dans les choses engendrables est une sorte d'intermé-
diaire, c'est-à-dire le composé de matière et de forme» 31 •
La raison est aussi d'accord avec cel,, parce que l'être
de la substance composée n'est pas celui de la forme
DE ENTE ET ESSEN'rIA

Non autem potest dici quod essentia significet rela-


tionem quae est inter materiam et formam., vel aliquid
superadditum ipsis, quia hoc de necessitate esset accidens
vel extrant'11m · a re, nec per eam res cognosceretur :
quae omnia essentiae conveniunt. Per forniam enim,
quae est actus materiae, materia efficitur ens actu et hoc
aliquid. Unde illud quod superadvenit non .dat esse
actu simpliciter materiae, sed esse actu tale, sicut acci-
dentia fa~i11nt; ut albedo facit actu album. Unde, q11ando
talis forma açquiritur, non dicitur gen.erari simpliciter,
sed secundum quid.

Relinquitur ergo quod nomen essentiae in substantiis


compositis, significat id quod ex materia et forma com-
positum est. Et huic positioni consonat verbum Boetü,
in commento Praedicamentorum, ubi dicit quod ovaia.
significat compositum; oùaia. enim apud Graecos, ~dem
est quod essentia apud nos, ut ipsemet dicit in libro .
De duabus naturis. Avicenna eriam dicit quod quidditas
substantiarum compositar11m est ipsa C4)mpositio for,,·,,ie
et materiae. Commentator etiam dicit super septimo
Metaphysicae : << Natura, quam habent species in rebus
generabilibus, est aliquod medium, idest compositnm
a materia et forma ». Huic etiaro t"atio concordat, quia
esse substantiae compositae non est tantum formae,
nec tann1m materiae, sed ipsius compositi ; essentia
autem est secundum quam res esse dicitur. Undc oportet
24 MATIÈRE DÉSIGNÉE

seule, ni celui de la matière seule, mais celui du composé


lui-même. C'est pourquoi il faut que l'essence par laquelle
la· chose est dénommée être ne soit ni la forme seule, ni
la matière seule, mais l'11ne et l'autre, bien que cl'11n
tel être la forme seule soit, à sa manière, la cause. Nous
remarquons en fait, le même phénomène dans les autres
choses qui sont constituées de plusieurs principes : la
cpose n'est pas dénommée par un de ces principes
seulement, mais par leur synthèse - ainsi qu'il apparaît
dans les saveurs, parce que l'action du chaud sur l'humnie
produit le doux ; et, bien que en ce sens la. chaleur soit
la cause de la saveur sucrée, cependant le corps doux
ne tire pas son nom de la chaleur mais de.la saveur qui
est une synthèse de chaud et d'humide 32•
Mais, du fait que le principe d'individuation est la
matière; on pourrait, semble-t-il, inférer que l'essence,
en soi composée à la fois de matière et de forme, n'est
que particulière, et non pas 11niverselle; il s'en suivrait
que les universaux n'auraient pas de définition - s'il
reste admis que l'essence est ce qui est signifié par la
définition. Et c'est pourquoi, il faut savoir que ce n'est
pas la matière comprise dans n'importe quel sens qui
est le principe d'individuation, mais seulement la matière
désignée 33• Et j'appelle matière désignée celle qui est
considérée sous des dimensions déter111inées. Or cette
matière ne fait gas partie de la définition de l'homme
en ta1;1t qu'horome, mais elle entrerait dans la définition
de Socrate si Socrate avait une définition 34• La définition
de l'homme, au contraire, inclut la matière non désignée :
dans cette définition, en effet, n'entrent pas cet os et cette
chair déterminés maji;: l'os et la chair pris dans l'abstrait
qui constituent la matière non désignée de l'homme.
DE ENTE ET ESSENTIA 25
ut essentia, qua res denominatur ens, non tant11m sit forma
nec tantum materia, sed utrumque, quamvis huiusmodi
esse suo modo sola forma sit causa. Sicut enim in aliis
videmus, quae ex pluribus principiis constituuntur,
quod res non denominantur ex altero illorum principio-
rum tantum, sed ab eo quod utrumque complectitur, ut
patet in saporibus : quia ex actione calidi digerentis
humidum causatur dulcedo : et quamvis hoc modo calor
sit causa dulcedinis, non tamen denominatur corpus
dulce a calore, sed a sapore, qui calidum et humidum
complectitur.

Sed quia individuationis principium est materia, ex


hoc forte videtur sequi quod essentia, quae in se materjam
complectitur simul et for111am, sit tantum particularis et
non universalis : ex quo sequeretur quod 11niversalia
definitionem non haberent, si essentia est id quod per
definitionem significatur. Et ideo sciendum est, quod
materia non quolibet modo accepta est individuationis
principium sed solum materia signata. Et dico materiam
signatam quae sub determinatis diroensionibus consi-
deratur. Haec autem materia in definitione hominis,
inquantum est homo, non ponitur, sed poneretur in
definitione Socratis, si Socrates definitionem haberet.
In definitione autem hominis ponitur materia non signata ;
non enim in definitione hominis ponitur hoc os et haec
caro, sed os et carQ absolute, quae sunt materia bominis

non s1gnata.
26 L'ETRE ET L'ESSENCE

CHAPITRE III

Ainsi donc, il est évident que l'essence de l'homme et


l'essence de Socrate ne diffèrent que de la différence
qui sépare désignée et non désignée. C'est pourquoi,
Averroës dit, en commentant le septième Livre des
Métaphysiques 86 que « Socrate n'est rien autre que l'ani-
malité et la rationalité qui sont sa quiddité ». Il s'ensuit
également que l'essence du genre et l'essence de l'espèce
diffèrent comme désignée et non désignée, bien que le
mode de désignation soit dift'érent dans les deux cas ;
Olr la désig,,ation individuelle par rapport à l'espèce se
fait au moyen de 19 matière déterminée par les dimensions,
tandis que la désignation de l'espèce par rapport au
genre se fait par la différence 36 constitutive qui se prend
de la forme de la chose.
Or cette détermination ou désignation qui est dans
l'espèce . par rapport au genre ne provient pas d'11oe cause
qui existerait dans l'essence de l'espèce et n'entrerait
d'aucune manière daris celle du genre ; c'est bien plutôt
que tout ce qui est dans l'espèce se trouve aussi dans
le genre, mals d'une façon indéterminée. Si en effet,
l'animal n'était pas tout ce qu'est l'homme, mais sa
partie seulement, il ne pourrait lui être attribué,
puisque nulle partie intégrante 87 n'est attribuée à son
tout.
Mais cnmment ceci peut arriver, c'est ce qu'on voit
si l'on cxamin~ la différence entre le corps considéré
DE ENTE ET ESSENTIA 27

CAPUT III

Sic crgo patet quod essentia homini11 et essentia


Socratis non differunt nisi secund11m signatum et non
signatum : unde Commentator dicit super septimo
Metaphysicae quod « Socrates nihil aliud est q11am
animalitas et rationalitas, quae sunt quidditas eius ».
Sic etiam essentia generis et essentia speciei secundum
signatum et non signatum diffenmt, quamvis alius
modus designationis sit utrobique : q11ia designatio
individui respectu speciei est per materiam deter,,,iuatam
dimensionibus; designatio autem ·speciei respectu gene-
ris est per differentiam constitutivam, quae ex for111a
• •
rei sum1tur.

Haec autem deterriiinatio vel designatio, quae est


in specie respectu generis, non est per aliquid in essentia
speciei exsistens, quod nullo modo in essentia generis
sit ; imo quidquid est in sp€;cie est etiam in genere ut
non determin11n1oi. Si enim animal non esset 4:onim
quod est homo, sed pars eius, non praedicaretur de eo,
c11m nulla pars integralis praedicetur de suo toto.

Hoc autcm quomodo contingat, videri potest, si


inspiciatur qualiter differat corpus secund11ro quod
28 LE TERME « CORPS »

cnmme partie d'un être anjmé ou cnmme genre : en


effet, le genre ne peut se comporter comme une partie
intégrante. Cè terme corps peut' donc être pris en
plusieurs sens. En e1fet, dans le genre de la substanr.e,
on doDIJ.e le nom de corps à ce qui a une nature telle que
trois djmensions puissent y être co~ptées. Mais ces
trois· dimensions· déter111Ànées. constituent elles-mêmes
le corps qui est dans le genre de la quantité. Or il arrive
que, dans les choses, une perfection possédée soit comme
11n palier pour en atteindre 11ne. nouvelle, comme c'est
évident dans l'homme qui a la nature .sensitive et ulté-
rieurement, l'intellectuelle. Et de même, à cette per-
fection · qu'est la possession d'une forme apte à avoir
trois dimensions, peut s'ajouter 11ne autre perfection, la
vie ou quelque cil.ose de cet ordre. Ce terme corps· peut
donc signifier une chose qui a 11ne forme impliquant ·
la déter1uinati.Qn des trois dimensions, mais de telle sorte
que de cette forme, nulle perfection ultérieure ne dérive ;
si quelque chose d'autre lui est surajouté, ce sera alors
en dehors de: la sig11ification du mot corps ainsi entendu.
De cette manière, le corps sera la partie intégrante et
matérielle de l'animal - patce que l'âme sera en dehors
de ce qui est signifié par ce terme corps et se trouvera
adjointe à ce corps de telle façon que de ces deux éléments,
à- savoir l'âme et le corps, l'anima] soit constitué comme
de deux parties.
Ce terme corps peut avoir encore une autre acception :
il signifiera alors · une chose posst'dant. 11ne forme
de laquelle peuvent procéder trois dimensions quelle que
soit cette forme, qu'11ne perfection ultérieure 88 p11isse
en dériver ou non ; dans ce 5ens, le corps sera le genre
de l'animal parce que .l'animal ne comprend rién qui ne
soit implicite111et;1t contenu dans le corps. L'âme, en effet,
DE ENTE Et ESSENTlA 29
ponitur pars anima]is, et secundum quod ponitur genus ;
non enim potest eo modo esse genus, quo est pars integra-
lis. Hoc igitur nomen quod est corpus multipliciter
accipi potest. Corpus enim, secundum quod est in
genere substantiae, dicitur ex eo quod habet talem
naturam, ut in eo possint designari tres dimensiones;
ipsae autem tres diroensiones designatae sunt corpus
quod est in genere•
quantitatis. Contingit

autem in rebus
ut quod habet unam perfectionem, ad ulteriorem etiam
perfectiooem pertingat ; sicut patet in homine, qui
naturam• sensitivam habet et ulterius intellectivam_ •

Similiter etiam et super banc perfectionem, quae est


habere talem forroam ut in ea possint tres diroensiones
designari, potest alla perfectio adi11ngi, ut vita vel aliquid
huiusmodi. Potest ergo hoc nomen corpus ~ignificare
rem quamdam quae habet talem formam, ex qua sequitur
in ipsa designabilitas tri11m dimensionum euro praecisione
ut scilicet ex illa forrna nulla ulterior perfectio sequatur,
sed, si aliquid aliud superadditur., sit praeter signifi-
cationem corporis sic dicti ; et hoc modo corpus erit
integralis et materi!llls pars anima.lis ; quia sic anima erit
praeter id quod significaturo est nomine corporis, et
erit superveniens ipsi corpori, ita quod ex ipsis duobus;
scilicet anima et corpore, sicut ex partibus, constituitur
animal.

Potest etiam hoc nomen corpus hoc modo accipi,.


ut significet rem quamdam quae habet talero formam,
ex qua ~res
, dimensiones possint in ea designari, quae-
cumque forma sit illa, sive ex ea possit provenire aliqua
ulterior perfectio, sive non, et hoc modo corpus erit
genus animalis., q11ia in animati nihil est accipere quod
in corpore implicite non contineatur. Non enim anima
30 LE GENRE EST PRIS DE LA MATIÈRE

n'est pas 11ne forme autre que celle qui, dans la réalité,
donne au. sujet d,avoir les trois dimensions 39• C'est
pourquoi, lorsqu'on dit « le corps est ce qui a 11ne forme
telle que d'elle peuvent procéder trois dimensions déter-
minantes », il est donné à comprendre qu'il· s'agit là
de n'importe quelle forme: animalité, lapidéité 40, ou
une autre forme quelconque. Et ainsi la forme de l'animal
est contenue implicitement· dans · la forme du corps,
en tant que le corps est son genre ' 1 •
Et telle est aussi la relation de l'animal à l'hC\mme.
Si, en effet, animal désignait seulement 11ne certaine
chose douée d'une perfection telle qu'elle puisse sentir
• • • • •
et se mouvou par un pnnc1pe ,mroanent, suppression

faite d'une perfection plus élevée, alors quand il lui


surviendrait 11ne perfection plus parfaite, celle ci se
comporterait à l'égard de l'animal comme une partie,
et non comme contenue implicitement dans la notion
d'animal - et ainsi, animal ne serait plus un genre.
Au contraire, animal est 11n genre en tant qu'il signifie
une certaine chose dont la forme peut être principe
de sensation et de mouvement quelle que soit cette
forme - âme sensible seulement, ou âme à la fois
sensible et rationnelle. Ainsi donc, le genre signifie
de façon indéter111lnée tout ce qui est dans l'espèce et
non pas la matière seule.
A son tour, la différence signifie le tout et ne signifie
pas la forme seule ; et de même la définition signifie·
le tout, et encore l'espèce ' 2• Mais diversement. Le
genre en effet signifie le tout comme une certaine déno-
mination détern,inant ce qui est matériel dans 11ne
chose sans déter111ination de la forme propre ; c'est
pourquoi le genre est pris de la matière, bien qu'il ne
soit pas la matière : il est clair en effet qu'on appelle
DB ENTE BT ESSENTIA

est alla for111a ab illa per quam in re illa poterant designari


tres dimensiones ; et ideo r11m dicebatur << corpus est
quod habet talem formam, ex qua possunt desig,,ari tres
dirnensiones in eo », intelligebatur quaecumque foroia
esset, sive animalitas, sive lapideitas, sive quaecumque
alla forma. Et sic forma aDimalis implicite in corporis
for11,a continetur, prout corpus est genus eius.

Et etiam talis est habitudo animaJis ad hominem. Si


enim animal nominaret tantum rem qnandam, quae
habet talem perfectionem, ut possit sentire et moveri
• • • • • • • •
per prmc1p1um m ipso exs1stens, cum praec1s1one
alterius perfectionis, tune qua~que alia perfectio
ulterius superveniret, haberet se àd animal per mod11m
partis, et non sicut implicite contenta in ratione animali~,
et sic animal non esset genus ; sed est genus secund11m
quod significat rem quamdam ex cuius forn1a potest
provenire sensus et motus, quaec11mque sit illa forn1a,
sive sit anima sensibilis tanh1m, sive sit sensibilis et
rationalis simnl. Sic ergo genus significat indeter111inate
tot11m id quod est in specie : non enim significat

tantum mater1am.

Similiter etiam differentia significat totum et non


significat for1,1am tantum ; et etiam definitio signififat
tot11m et etiam species. Sed diversimride ; quia genuS
significat totum ut quaedam denominatio. detc:t1nioans
id quod est materiale in re sine determioatione propriae
formae ; unde genus sumitur ex materia, quamvis
non sir materia : 11nde patet quod corpus dicitur ex hoc
quod habet talem perfectionem ut possint in eo designari
32 LA DIFFÉRENCE EST PRISE. DE LA FORME

corps ce qui possède l'achèvement suffisant pour que


trois dimensions puissent le déterminer, achèvement
qui se réfère comme matériellement à 11ne perfection
ultérieure. Au contraire, la différence est conft,,e 11ne
détermination prise d'une forme précise 43, abstraction
faite de la matière impliquée dans son premier concept 4' :
comme par exemple, lorsqu'on dit animé, c'çst-à-dire
ce qui a une âme, on ne détermine pas ce dont il s'agit,
que ce soit un corps ou quelqu'autre chose 45• C'est
pourquoi, Avicenne 46 dit que le genre n'est pas conçu
dans" la différence comme une partie de l'essence de
celle-ci, mais seulement comme un être extérieur à
l'essence, tel le sujet dans la définition des _qualités.
Et c'est pourquoi, selon Aristote 47, le genre n'est pas
attribué à la différence à proprement parler, si ce n'est
peut-être comme le sujet est attribué à la qualité. Quant
à la définition ou espèce, elle comprend l'une et l'autre,
à savoir la matière déterminée que désigne le nom du
genre et la forme déterminée que désigne le nom de la
différence.
Et de là apparaît la raison pour laquelle le genre,
l'espèce et la différence se réfèrent proportionnellement
à la matière, à la forme et au composé, dans la réalité,
bien qu'il ne faille pas identifier ceux-là avec ceux-ci;
car le genre n'est pas la matière, mais il signifie le tout
comme pris de la matière, et la différence n'est pas la
forme, mais elle signifie le tout comme pris de la forme.
C'est pourquoi nous disons que l'homme est anirolll
rationnel et non qu'il est fait d'animal et de rationnel
comme d'âme et de corps. On appelle homme, en effet,
l'être fait d'ân1e et de corps, comme de deux choses est
constituée une troisième qui n'est ni l'une, ni l'autre.
L'homme, en effet, n'est ni âme, ni corps. Que si l'on
DE ENTE ET ESSENTIA 33
tres. dimensiones : quae quidem perfectio est ut materia-
liter se habens ad ulteriorem perfectionem. Differentia
vero e converso est sicut quaedam determinatio a forma
detern1ioata sumpta praeter hoc quod de primo intellectu
eius sit materia determinata ; ut patet cum dicitur
animatum, scilicet illud quod habet animam : non· enim
determinatur quid sit, utrum corpus vel aliquid aliud.
Unde dicit Avicenna quod genus non intelligitur in
diff'erentia sicut pars essentiae eius, sed solum sicut ens
extra essentiam ; sicut etiam subjectum est de intellectu
passionum : et ideo genus non praedicatur de differentia
per se loquendo., ut dicit Philosophus in tertio Meta-
physicae et in quarto Topicorum, nisi forte sicut subjectum
praedicatur de ·passione. Sed definitio vel spe~ies com-
prehendit utr11mque., scilicet detcr1ninatam materiam
quam designat nomen generis et determinatam forrnam
quam designat nomen differentiae.

Et ex hoc patet ratio, quare genus et species et diff'e-


rentia se habeant proportionaliter ad materiam et for1nam
et compositum in natura, quamvis non sint idem c11m
illis : quia neque genus est materia, sed a materia sump-
tum ut significans totum ; nec diff'erentia est forma,' sed
a fonna sumpta ut significans totum. Unde dicimus
hominem esse animal rationale, et non ex animali et
rationali, sicut dicimus eum esse ex aniwa et corpore.
Ex anima enim ét corpore dicitur esse homo., sicut ex
duabus rebus quaedam tertia res constituta, quae neutra
illarum est. Homo enim neque est anima neque corpus.
Sed, si· homo aliquo modo ex animali et rationali esse
dicatur., non erit sicut res tertia ex duabus rebus, sed
3
34 INDÉTERMINATION DU GENRE

e11t1m~ l'homme formé d'animal et de rationnel, ce ne


saurait être comme 11ne troisième réalité formée de deux
autres, mais comme 11n troisième concept, de deux autres
concepts. Le concept d'animal, en effet, exprime la
nature de l'être sans détermination d'une forme spéciale,
et n'implique que ce qui est matériel pir rapport à la
perfection ultime.· Le concept de différence rationnelle
à son tour, consiste en une déte.rmination de la forme
spéciale. De ces deux concepts (genre. et différence)
est constitué celui d'espèce ou définition. Et c'est
pourquoi, de même qu'une chose constituée d'éléments
ne peut· être sujet d'attribution de ses éléments cons-
tiruants, de même le concept n'est pas sujet d'attribution
des concepts dont il est constitué : nous ne disons pas
en effet que la définition est genre ou différence.
Mais, bien que le genre signifie toute l'essence de
l'espèce, cependant il n'est pas nécessaire que diverses
espèces d'un même genre aient 11ne seule essence ;
parce que l'11nité du genre procède de l'indétermination
elle-même ou indifférence. Il s'en faut que ce qui est
signifié par le genre soit dans les diverses espèces une
nature numériquement ' 8 11nique à laquelle surviendrait
extrinsèquement la détermination d'une différence comme
la forme détermine ,me matière individuellement 411
11nique. Le genre signifie bien une certaine forme,
non pas tellè ou telle d'11ne façon déter11,inée, - c'est
I, di~rence qui apporte cette détermination - mais celle
qui est signifiée d'une façon indéteroiioi:e par le genre ;
et c'est pourquoi ' 9 Averroës dit ao que la matière
première est déclarée 11ne par suppression de toutes les
formes, tandis que le genre est un par la comm11nauté de
la forme exprimée. Aussi est-il évident que cette indé-
ter11,ioation qui faisait l'11nité du genre étant supprimée
DE ENTE ET ESSENTIA 35
sicut intellectus tertius ex duobus intellectibus. Intellectus
enim aJliroalis est sine determinatione specialis formae
exprimens naturam rei, ab eo quod est materiale respectu
ultimae perfectionis. Intellectus autem huius differentiae
rationalis consistit in deter111inatione formae specialis ;
ex quibus duobus intellectibus constituitur intellectùs
speciei vel definitionis. Et ideo, sicut res constituta ex
aliquibus non recipit praedicationem èar1Jm rer1Jm ex
quibus constituitur, ita nec intellectus recipit praedica-
tionem eorum intellectuum ex quibus constituitur :
non enim dicimus quod definitio sit genus vel differentia.

Quamvis autem genus significet totam essentiam


speciei, non tamen oportet ut diversarum specierum,
quanJm est idem genus, sit una essentia ; quia 1Jnitas
generis ex ipsa indeterminatione vel indifferentia pro-
cedit : non autem ita quod. illud quod significatur per
genus, sit una natura numero in diversis speciebus,
cui superveniat res alia quae sit differentia deter1ninans
ipsum, sicut, forma determinat materiam quae est 1Jna
numero ; sed q11ia genus significat aliquam formadi, non
tamen deterroioate banc vel illam, quam determinate
differentia exprimit quae non est alla quam illa quae
indeterrr1inate significabatur per genu$. Et ideo dicit
Commentator, in undecimo Metaphysicae, quod materia
prima dicitur 11na per remotionem omni1Jrn formarum,
sed genus dicitur u:n1Jm per comm1Jnitatem forroae
signatae. Unde patet quod, per additionem differentiae,
remota illa indeterminatione, quae erat causa 1Jnitatis
generis, reroanent species per esseotiaro diversae.
36 INDÉTERMINATION DE L'ESPÈCE

par l'addition de la différence, il demeure .des espèces


diverses par l'essence.
Parce que la nature de l'espèce, ainsi qu'on l'a dit,
est indéterminée par rap.port à l'individu, et la nature·
du genre par rapport à l'espèce, une même détermination
se présente dans l'un et l'autre cas : de même
que le genre attribué à l'espèce implique indis-
tinctement dans sa signification tout ce qui est dans l'es-
pèce de façon déterminée, de même l'espèce en tant
qu'attribuée à l'individu doit sigmïier tout ce qui est
essentiellement dans l'individu, mais de façon indistincte ;
et c'est de cette manière que l'essence de l'espèce est
signifiée par le mot homme - c'est pourquoi, homme
est attribué à Socrate. Mais si la nature de l'espèce était
signifiée sans la matière désignée qui est le principe
d'individuation, alors elle se comporterait à la manière
d'une partie, et c'est ce que signifie le mot humanité :
l'humanité en effet, signifie ce qui fait que l'homme est
homme. Or, la matière désignée n'est pas ce qui fait
que l'homme · est homme, et ainsi elle n'est d'auc11ne
manière comptée parmi les choses desquelles l'homme
tient d'être homme. Puisque l'humanité n'inclut donc
·dans son concept que ce de quoi l'homme tire d'être
homme, il est évident que de sa signification est exclue
ou coupée la matière désignée ; et c'est parce que la
partie n'est pàs attribuçe au tout que l'humanité n'est
attribuée ni à l'homme ni à Socrate. Avicenne en conclut
que la quiddité du composé n'est pas le composé dont
il y a quiddité, et bi~n que cette quiddité elle-même
soit composée - comme humanité bien que composée
n'est cependant pas homme ; - bien plus, elle doit
être, :reçue dans autre chose qui est la matière dési-
gnee.
DE ENTE ET ESSENTIA 37

Et quia, ut dictum est, natura speciei est indeterminata


respectu individui, sicut natura generis respectu speciei,
inde est quod, sicut in quod est genus, prout praedicatur
de specie, implicabat in sua significatione, quamvis
indistincte, totum quod determinate est in specie, ita
etiam id quod est species, sec11nd11m quod praedicatur
de individuo, oportet quod significet tonim quod essen-
tialiter est in individuo, licet indistincte ; et hoc modo
essentia speciei significatur nomine hominis ; unde homo
de Socrate praedicatur. Si atttem significatur 11atura
speciei cum praecisione materiae -designatae, quae est
principium individuationis, sic se habebit per modum
partis ; et hoc modo significatur nomine humanitatis ;
humanitas enim significat id unde homo est homo. Mate-
ria autem designata non est illud onde homo est homo,_ et
ita nullo modo continetur inter illa ex quibus homo babet
quod sit homo. Cum ergo humanitas in suo intellectu in-
cludat tantum ea ex quibus homo habet quod sit homo,
patet quod a significatione eius excluditur vel prreciditur
materia designata : et quia pars non praedicatur de toto,
inde est quod humanitas nec de homine nec de Socrate
praedicatur. Unde dicit Avicenna quod quidditas compo-
siti non est ipsum composit11m cuius est quidditas,
quamvis etiam ipsa quidditas sit composita ; sicut h11ma-
nitas., licet sit composita, non tamen est homo, imo oportet
quod sit recepta in aliquo quod est materia designata.
<< HOMME » ET « HUMANITÉ »

Mais, comme il a été dit, la détem1ination de l'espèce


par rapport au genre se fait par les formes, celle de
l'individu par rapport à l'espèce, par la matière; c'est
pourquoi il faut que le terme signifiant ce d'où est prise
la nature du genre, abstraction faite de la forme déter-
minée ·parachevant l'espèce, signifie !a partie matérielle
du tout, comme le corps est la partie matérielle de
l'homme. Inversement, le terme signifiant ce d'où est
prise la nature de l'espèce, abstraction faite de la matière
désignée, signifie la partie formelle ; et c'est pour cela
que l'h11manité a valeur d'une certaine forme - et l'on
dit qu'elle est forme du tout. Non pas, à la vérité, qu'elle
soit pour ainsi ,dire surajoutée aux parties essentielles,
forme et matière, comme la forme de la maison est
surajoutée à ses parties intégrantes ; mais c'est plutôt
une forme qui est le to_ut, c'est-à-dire qu'elle embrasse
forme et matière, abstraction faite toutefois des éléments
par lesquels la matière est apte par nature à être désignée.
Ainsi donc, il est évident que l'essence de l'homme est
signifiée par les deux termes homme et humanité, mais
diversement, comme on l'a dit: le terme homme la
signifie comme 11n tout ,à savoir en tant qu'eJle ne fait
pas abstraction de la matière, mais la contient impli-
citement et indistinctement - manière en laquelle le
genre contient la différence; et c'est pourquoi l'attri-
bution du terme homme aux individus est légitime.
Tandis que le terme humanité signifie cette même essence
commf' partie parce qu'il ne contient, dans sa signification,
que ce qui appartient à l'homme en tant qu'homme,
et fait abstraction de toute dét~r111ination de la matière ;
de là vient que ce terme n'est pas attribuable aux indi-
vidus b11mains. Et à cause de cela, ce terme essence
est tantôt attribué à la réalité, tantôt nié ·: on peut
DB ENTB ET ESSENTIA 39
Sed quia, ut dict11m est, designatio speciei respectu
generis est per formas, designatio autem individui
respectu speciei est per materjam ; ideo oportet ut nomen
significan!ll id 11nde natura generis s11mitur euro praecisione
for111ae determinatae perficientis speciem, significet par-
tem materialem totius, sicut corpus est pars materialis
hominis ; nomen autem significans id 11nde s11mitt1r
natura speciei, c11m praecisione materiae designatae,
significat partem formalem ; et ideo h11manitas significatur
ut forma quaedam, et dicitur quod est forma totius,
non quidem quasi superaddita partibus essentia]ibus
scilicet formae et lllateriae, sicut forma domus superaddi-
tur partibus integralibus eius ; sed magis est for111a quae
est tnt11m, scilicet formam complectens et materiam,
• • •
cum prœc1s1one tamen eorum per q11re nata .est matena
designari.

Sic igitur patet quod essentiam hominis significat hoc


nomen homo et hoc nomen h11manit.as, sed diversimode,
ut dictum est : q11ia hoc nomen homo significat eam ut
tot11m, in q11antum scilicet non praecidit designationem
materiae, sed implicite continet eam et indistincte,
sicut dictum est quod genus continet differentiam :
et ideo praedicatur hoc nomen homo de individws ;
sed hoc nomen humanitas significat eam ut partem,
quia non continet in significatio,ne sua nisi id quod est
hominis in quantum est homo, et. praecidit omnem
designationem materiae ; unde de individuis hnmînis
non praedicatur. Et propter hoc, quandoque hoc nomen
essentia invenitur praedicatum de re ; dicitur enim
Socratis essenti.a quaedam et quandoque negatur, sicut
dicimus quod essentia Socratis non est Socrates.
40 ESSENCE ET NOTIONS LOGIQUE

dire en effet que Socrate s'identifie d'une certaio,e


manière à l'essence de Socrate, et aussi que l'essence
de Socrate n'est pas Socrate 61 •

CHAPITRE IV 52

Après avoir vu ce que signifie le terme essence,. dans


les substances composées, il faut considérer comment il
se con:iporte à l'égil!d des notions de genre, d'espèce et
de différence 53 • Or ce à quoi conviennen~ les notions
de genre, espèce, différence, est attribué à telle chose
singulière et déterminée ; il est donc impossible qu'11ne
.notion universelle comme celle de genre ou d'espèce
convienne à l'essence prise comme partie, humanité
ou animalité par exemple. C'est pourquoi, remarque
Avicenne, la rationalité n'est pas la différence, mais le
principe de la .différence; et pour la même raison,
l'humanité n'est pas l'espèce, ni l'animalité, le genre.
De même, on ne saurait dire que les notions de genre
et d'espèce conviennent à l'essence en tant que celle-ci
est conçue comme existante en dehors des singuliers -
essence des Platoniciens ; parce que de cette manière,
lé genre et l'espèce ne seraient pas attribués à tel individu :
on ne peut dire, en effet, que Socrate soit ce qui est
séparé de lui ; ce séparé, d'ailleurs, ne servirait en rien
à la connaissance de ce singulier. C'est pourquoi, en
définitive, il rèste que les notions de genre et d'espèce
conviennent à l'essence en tant qu'elle est signifiée à la
DE ENTE ET ESSENTIA 41

CAPUT IV

Viso quid significetur nomine essentiae in substaotiis


compositis, videndum est quomodo se habeat ad rationem
generis, speciei et differentiae. Quia autem id cui convenit
ratio generis vel speciei vel differentiae, praedicatur de
hoc singulari signato, impossibile est quod ratio 11niver-
salis scilicet generis vel speçiei conveniat essentiae
secundum quod per modum partis significatur, ut nomine
h11manitatis vel animalitatis. Et ideo dicit Avicenna
quod rationalitas · non est differentia, sed clifferentiae
principium ; et· eadem ratione humanitas non est species,
nec aoimalitas genus. Sîmiliter etiam non potest dîci quod
ratio generis vel speciei conveniat essentiae sec11ndt1m
quod est quaedam res éxistens extra singularia, ut
Platonici ponebant ; quia sic genus et species non praedi-
carentur de hoc individuo; non enim potest dici quod
Socrates sit hoc quod ab eo separatum est; nec ite-
rum separatum illud proficit in cognitione huius singu-
laris. Et ideo relinquitur quod ratio generis vel speciei
conveniat essentiae, secundum. quod significatur per
mod11m totius, ut nomine hominis vel animalis, prout
jmplicite et indistincte · continet tot11m hoc quod in
individuo est.
LES DEUX SENS DE « NATURE 1

maniP.re d'un tout, comme par le terme homme 011 animal,


contenant implicitement et indistinctement tout ce qui
est dans l'individu.
Mais la nature ou essence prise en ce 'sens, peut être
envisagée de deux façons : 1° selon la notion propre
conçue dans l'absolu : en ce sens, rien n!est vrai au sujet
de la notion qui ne lui convienne selon ce qu'elle est ;
c'est pourquoi tout ce qu'on lui attribue d'autre donne
lieu à une attribution fausse.

Par exemple, à l'homme en

tant qu'homme, conviennent rationnel, animal, et autres


choses impliquées dans sa définition ; mais blanc ou noir
ou autres déterminations qui n'appattiennent pas à la
notion d'humanité ne conviennent pas à l'homme en
tant qu'homme. Par suite, à la question de savoir si
cette nature ainsi conçue peut être déclarée une ou
multiple, il ne faut répondre ni 1'110, ni l'autre: parce
que les deux sont en deliors du concept d'h11manité ;
et que 1'110 et l'autre peuvent lui advenir. Si en effet, la
pluralité appartenait à son concept, elle ne pourrait
· jamitis être 11ne, alors que cependant elle est une en tant
qu'elle est dans Socrate. De même, si l'unité entrait dans
son concept et sa notion, alors la nature de Socrate et
de. Platon, serait une et identique, et ne pourrait être
multipliée en plusieurs individus 5 ' ; 2° selon l'être que
possède l'essence en tel ou tel : et ainsi on peut lui attri-
buer quelque chose par accident 55 en raison de ce en
quoi elle se trouve -par exemple, on dit que l'homme est
blanc parce que Socrate est blanc, bien que cela ne
convienne pas à l'homme en tant qu'homme.
Mais cette nature a deux modes d'existence : l'un dans
les singuliers, l'autre dans l'âme; et dans chacun de ces
modes, la dite nature comporte certains accidents.
Dans les singuliers, l'essence a une existence multiple
DE ENTE ET ESSENTIA 43

Natura autem vel essentia sic accepta potest dupliciter


considerari. Uno modo, secundum rationem propriam,
et haec est absoluta consideratio ipsius ; et hoc modo
nihil est. verum de ea nisi quod convenit sibi secundum
quod huiusmodi ; unde, quidquid aliorum sibi attri-
buitur, falsa est attributio. Verbi gratia homini, in· eo
quod est homol convenit rationale et animal et alia quae
in eius definitione caduDr ; alb11m vero vel nigrum, vel
quidquid huiusmodi quod non est de ratione humanitatis,
non convenit homini in eo quod est homo. Unde si
quaeratur utr11m ista natura sic considerata possit dici
11na vel plures, neutrum concedend11m est : quia utrumque
est extra intelléctum humanitatis, et utrumque potest
sibi accidere. Si enim pluralitas esset de intellectu ejus,
nunquam posset esse una, cum tamen 11na sit secund11m
quod est in Socrate. Similiter, si unitas esset de intellectu
et ratione eius, t11nc esset 11na et eadem natura Socratis
et Platonis nec posset in pluribus plurificari. - Alio
modo consideratur, sec11ndum esse quod habet in hoc
vel in illo : et sic de ipsa aliquid praedicatur per accidens
ratione eius in quo est, sicut dicitur quod homo est albus,
quia Socrates est albus, quamvis hoc non conveniat
homini in eo quod est homo.

Haec autem natura habet duplex esse : 11n11m in singu-


laribus aliud in anima ; et secund11m utr11mque conse-
quuntur dictam naturani accidentia. Et in singularibus
habet multiplex esse secundum singularium diversitatem ;
44 LA NATURE FAIT ABSTRACTION DE L'EXISTENCE

selon la diversité des singuliers ; et cependant, . aucun


singulier n'a l'être de cette nature du premier point de
vue, c'est-à-dire dans l'absolu. Il est faux, en effet, que
la nature de l'homme en tant que tel ait l'exister dans ce
singulier, parce que si l'exister convenait à l'homme en
tant qu'homme dans ce singulier, jamais il n'y aurait
d'hommes en dehors de lui ; de même s'il ne convenait
pas à l'homme en tant qu'homme d'être dans ce singulier,
jamais il 56 ne serait cet individu. Mais il est vrai de dire
que l'homme en tant qu'homme- n'a d'exister ni dans tel
ou tel singulier, ni dans l'âme. Il apparaît donc que la
nature de l'homme considérée dans l'absolu fait abs-
traction de tout mode d'existence, de telle sorte cepen-
dant qu'elle n'en exclut aucun. Et c'est la nature ainsi
considéré.e qui est attribuée à tous les individus.
Toutefois, on ne peut dire que la notion 11niverselle
convienne à la nature ainsi entendue, parce qu'il y a bien
une 11nité

et une communauté de la notion universelle ;
alors que ni l'une, ni l'autre ne conviennent à la nature
humaine prise absolument. Si en effet, la communauté
appartenait au concept d'homme, en tout ce en quoi se
trouve l'humanité, se trouverait aussi la comm11nauté.
Or ceci est faux parce qu'en Socrate on ne trouve pas de
communauté, mais tout ce qui est en lui est individuel.
Semblablement, on ne peut dire non plus que la notion
de genre ou d'espèce survienne à la nature humaine en
tant qu'elle possède l'être dans les individt:s ; parce que
dans les individus, on ne trouve pas la nature h11maine
comme une unité, comme si elle était chose unique con-
venant à tous - ce qu'exige la notion d'universalité ~7 •
Il reste donc à admettre que la notion d'espèce survient
à la nature h11maine selon cet exister spécial qu'·elle a
dans l'intelligence 58• Cette nature humaine, en effet,
DE ENTE ET ESSENTIA 45
et tamen ipsi naturae, secundum primam .s1Jam consi-
derationem, scilicet absolutam, nullum istorum esse
debetur. Falsum enim est dicere quod natura hominis,
inquantum huiusmodi, habeat esse in hoc singulari : quia
si esse in hoc singulari conveniret homini, inquant11m
est homo, nunquam esset extra hoc singulare ; similiter
si conveniret homini, inquantum est homo, non esse in
hoc singulari, nunquam esset in eo. Sed verum est dicere
quod homo inquantum est homo non habet quod sit in
hoc singulari vel in illo aut in anima. Patet ergo quod
natura hominis absolute considerata abstrahit a quolibet
esse, ita tamen quod non fiat praecisio alicuius eonim.
Et haec natura sic considerata est quae praedicatur
de individuis omnibus.

Non tamen potest dici quod ratio universalis conveniat


naturae sic acceptae ; quia de ratione universalis est
unitas et communitas. Naturae autem humanae neutrum
horum convenit secundum suam absolutam conside-
rationem. Si eoim communitas esset de intellectu hominis,
tune in quocumque inveniretur humanitas, inveniretur
commuoitas ; et hoc fals11ro est, quia in Socrate non
invenitur communitas aliqua, sed quidquid est in eo
individuatum est.
Similiter etiam non potest dici quod ratio generis vel
speciei accidat naturae humanae secundum esse quod
habet in individuis ; quia non invenitur in individuis
natura humana secundum unitatem, ut sit unum quid
omnibus convenieos ; quod ratio universalis exigit.

Relinquitur ergo quod ratio speciei accidat naturae


h11manae sec11odum illud esse quod habet in intellectu.
lpsa eniro natura humana habet esse in intellectu abs-
46 L'UNIVERSEi. EST PRODUIT PAR L'INTELLIGENCE

a dans l'intelligence un être abstrait de tous les individus,


et c'est pourquoi elle a une notion 11niforme à l'égard
de tous les individus qui sont en dehors de l'âme 59,
du fait qu'elle est, au même degré, similitude de tous,
et conduit à leur connaissance en tant qu'ils sont
des hommes. Et de là qu'elle détient une telle rela-
tion à tous les individus, l'intelligence découvre la
notion d'espèce et se l'approprie 80• C'est pour cela
qu' Averroës, au De Anima 81, dit que l'intelligence est
ce qui produit l'universalité dans les choses. Avicenne
le dit également dans ses Métaphysiques 82• Et, bien
que cette nature intellectuelle possède une notion 11ni-
verselle en tant que référée aux choses réelles parce
qu'elle est une similitude de toutes, cependant selon
qu'elle subsiste en telle ou telle intelligence elle, est une
certaine idée particulière. Et c'est en cela qu'apparaît
l'erreur d'Averroës dans le Ille Livre du De Anima 83 :
il voulait, du fait de l'11niversalité de la forme commune,
conclure à l'11nité d'intelligence entre les hommes : car
il s'agit de l'universalité de cette forme, non pas en tant
qu'elle existe dans la pensée, mais en tant qu'elle est
référée à la réalité comme similitude des choses ; de même
si l'on faisait une statue matérielle représentant des
hnmmes multiples 6 ' , cette image ou représentation aurait
un être singulier et propre en tant que subsistant dans
cette matière déterminée ; mais elle aurait valeur collective
en tant que représentation commune d'une pluralité.
11 convient à la nature humaine considérée · dans
l'absolu d'être attribuée à Socrate; la notion d'espèce,
au contraire, ne lui convient pas selon le point de vue
absolu, mais bien du point de vue des accidents consé-
quents à son existence psychologique dans l'intelligence.
C'est précisément pourquoi le terme d'espèce n'est pas
DE ENTE ET ESSENTIA 47
tractum ab omnibus individuantibus, et ideo habet
rationem uniformem ad omnia individua quae sunt extra
animam, prout aequaliter est similitudo omni11m et
inducens in cognitionem omni11m, inquanttiro s11nt
homines. Et ex hoc quod talem relationem habet ad
omnia individua, intellectus adinvenit rationem speciei
et attribuit sibi, unde dicit Commentator, in primo
De anima quod intellectus est qui agit 11niversalitatem
in rebus : hoc etiam dicit Avicenna in sua Metaphysica.
Et quamvis haec natura intellecta habeat rationem
11niversalis sec11ndum quod comparatur ad res quae sunt
extra animam, quia est una siroilitudo omni11m_ ; tamen,
sec11ndum quod habet esse in hoc intellectu vel in illo,
est species q1.U11>dam intellecta particularis. Et ideo patet
defectus Commentatoris, in tertio De anima, qui voluit
ex universalitate fo:rmae intellectae unitatem intellectus
in omnibus hominihus concludere; quia non est 11ni-
versalitas illius formae secundum hoc esse quod habet
in intellectu, sed secundum quod refertur ad res ut
similit:udo rer11m ; sicut etiam si esset una statua corpo-
ralis repraesentans · multos homines, constat quod illa
imago vel species statuae haberet esse singulare et pro-
pri11m, secundum quod esset in hac materia ; sed haberet
rationem communitatis secundum quod esset comm11ne
repraesentativum plurium.

Et q11ia naturae humanae, secundum suam absolutam


considerationem, convenit quod praedicetur de Socrate,
et ratio speciei non convenit sibi secundum suam absolu-
taro considerationem, sed est de accidentibus, quae conse-
quuntur eaœ secundum èsse quod habet in intellectu ;
ideo nomen speciei non praedicatur de Socrate, ut
48 ROLE DE L'INTELLIGENCE PAR RAPPORT A L'ESPÈCE
attribué à Socrate) comme si l'on disait « Socrate est
espèce ». Cette attribution serait pourtant nécessaire
si la notion d'espèce convenait à l'homme soit dans
son exister individuel (en Socrate), soit du point de
vue absolu - à savoir, en tant qu'homme, car tout
ce qui convient à l'homme en tant qu'homme est attribué
à Socrate 65• Et cependant, il convient essentiellement
au genre d'être attribué parce que cela fait partie de
sa définition. L'attribution, en effet, est une certaine
unité qui est .achevée par l'action de l'intelligence
composant et divisant 66, tout en ayant un fondement
dans la réalité; c'est l'unité même des choses dont
l'une est dite de l'autre. C'est pourquoi le caractère
d'attribuabilité peut être inclus dans les notes de ce
concept qu'est le genre, concept qui s'achève de même
par l'action de l'intelligence. Néanmoins ce à quoi
l'intelligence attribue le concept d'attribuabilité en le
composant avec autre chose n'est pas l'idée 67 même de
genre, mais plutôt ce à quoi l'intelligence attribue l'idée
de genre 68, comme ce qui est signifié par le mot ani"mal.
Ainsi donc on voit comment essence ou nature se réfère
à la notion d'espèce : car la notion d'espèce ne concerne
ni ce qui lui convient dans l'absolu, ni ce qui lui convient
quant aux accidents qui suivent à son existence hors de
l'âme comme blanc ou noir ; mais elle concerne les
accidents qui découlent de l'existence qu'elle a dans
l'intelligence: voilà pourquoi c'est en ce sens seulement
que lui conviennent les notions de genre et de différence 69•
DE ENTE ET ESSENTIA 49
dicatur : Socrates est species : quod de necessitate acci-
deret, si ratio speciei conveniret bomini secuncl11m esse
quod habet in Socrate, vel secundum suam absolutam
considerationem, scilicet in quantum est homo : quidquid
enim convenit homini in quantum est homo, praedicatur
de Socrate. Et tamen praedicari convenit generi per se,
euro in eius definitione ponatur. Praedicatio enim ·est
quoddam quod completur per actiooem intellectus
componentis et dividentis, habens fundamentum in re,
ipsarn unitatem eorum quorum unum de altero dicitur.
Unde ratio praedicabilitatis potest claudi in ratione
huius intentionis quae est genus, quae similiter per
actionem intellectus completur. Nihilominus tamen id
cui intellectus intentionem praedicabilitatis attribuit,
componens id cum altero, ·non est ipsa intentio generis,
sed potius id cui intellectus intentionem generis attribuit,
sicut quod significatur hoc nomine anima). Sic ergo patet
qualiter essentia vel natura se habet ad rationem speciei ;
quia ratio speciei non est de- his quae conveni11nt ci secun-
dum s11am absolutam considerationem, neque de acci-
dentibus quae consequ11nt:ur ipsam sec11nd11m esse quod
habet extra anirnam, ut albedo vel nigredo ; sed est de
accidentibus, quae conseq1111ntur eam secundum esse
quod habet in jntellectu : et per hune modum convenit sibi
ratio generis vel differentiae.
so L'ATRE ET L'ESSENCE

CHAPITRE V 70

Maintenant il reste à voir comment il peut y avoir


essence dans les substances séparées, à savoir dans Jes
Ames, les anges et la cause première. Si tous concèdent
la . simplicité de la cause première, certains cependant
s'efforcent d'introduire dans les anges et les âmes une
composition de matière et de forme, position qui semble
avoir été inaugurée par Avicebron, l'auteur de la Source
de la Vie 79• Mais cela s'oppose, en général, aux dires
de philosophes, qui qualifient ces substances de séparées,
et prouvent qu'elles sont dénuées de toute matière.
La démonstration la plwi adéquate de cette vérité argüe
du pouvoir d'intellection qui se trouve en elles. Nous
voyons en effet que les formes ne sont intelligibles
en acte qu'en tant que séparées de la matière et de ses
conditionnements ; elles ne ·deviennent intelligibles
en acte que par le dynanisme d'une substance en acte
de connaissance intellectuelle, à proportion qu;elle
· 1es reçoive et les travaille. C'est pourquoi il est neces-
saire qu'en toute substance de cette sorte ~l y ait, à tous
égards, imm11nité par rapport à la matière : cette immu-
nité exclut la matière comme partie, elle l'exclut
également comme sujet, car la substance intelligente
ne saurait être une forme imprimée dans la matière
comme le sont les formes matérielles 72•
L'objectant serait mal venu de prétendre que ce n'est
DE ENTE ET ESSENIA 51

CAPUT V

Nunc restat videre per quem mod1Jm sit essentia


in substantiis separatis, scilicet in anim3, intelligentiis
et causa prima. Quamvis autem simplicitatem causae
primae omnes concedant, tamen compositionem materiae
et formae quidam nituntur inducere in intelligentiis et
animabus, cujus positionis auctor videtur fuisse Avi-
cebron, auctor libri Fontis vitae. Hoc autem dictis philo-
sophoT11m communiter repugnat, qui eas substaotias a
materia separatas nominant et absque omni materia
esse probant. Cuius demonstratio potissima est ex
virtute intelligendi quae in eis est. Videmus eoim for11,as_
non esse intelligibiles in actu nisi secundum quod
separantur a materia · et a conditionibus eius ; nec effi-
ciuntur intelligibiles in actu nisi per virtutem substantiae
intelligentis, secund1im quod recipi11ntur in ea et sec1in-
dum quod ag11ntur per eam. Unde oportet quod in
qualibet substantia intelligente sit omnimoda immunitas
a materia, ita quod nec habeat materiam partem sui,
neque etiam sit sicut forma impressa materiae, ut est de
formis materialibus.

Nec potest aliquis dicere quod intelligibilitatem non


52 LA FORME :OONNE L'ATRE A LA MATIÎRE

pas toute matière qui empêche !,intelligibilité mais


seulement la matière -(:orporelle. Si, en effet, ce résultat
ne venait que de la matière corporelle, puisque la matière
n'est déclarée corporelle que parce quelle subsiste sous
la forme corporelle, il faudrait qu'elle tienne cette
opacité à l'intellection précisément de la forme corporelle.
Et cela ne peut être parce que cette forme corporelle est,
elle aussi intelligible en acte, comme les àutres formes,
dans la mesure où elles sont abstraites de la matière.
C'est pourquoi dans l'âme et dans l'ange, il n'y a nulle
composition de matière et de forme, au sens où l'on
prend matière dans les substances· corporelles; .mais en
eux, il y a composition de forme et d'existence. C'est
pourquoi· au Commentaire de la IX8 proposition du
Livre des Causes il est dit que !,intelligence 73 est
ce qui possède forme et être ; et l'on prend ici forme
pour la quiddité elle-même ou nature simple.
Il est facile de voir qu,il en est ainsi. En effet, chaque
fois que des choses se réfèrent l'11ne à l'autre en sorte que
l'une soit cause de l'autre, ce qui a valeur de cause peut
exister sans l'autre, mais non inversement. Or telle est
la relation de la matière et de la forme que la forme donne
Vêtre à la matière, et c'est pourquoi il est impossible
qu'il y ait matière sans forme, mais non qu'il y ait 11ne
forme sans matière. La forme, en effet, en tant que forme
n'est pas dépendante de la matière ; mais s'il se trouve des
formes qui ne peuvent exister sans être incarnées dans
la matière, c'est là une conséquence ·de la cüstanc:e où
elles sont du premier principe qui est acte premier et
pur. De là suit que les formes les plus proches du premier
principe sont des formes s:ubsistantes par elles-mêmes
sans matière. La forme, en effet, n'a pas besoin de la
matière selon tout son genre 7', comme il a été dit ;
DE ENTE ET ESSENTIA 53
impediat materia quaelibet, sed materia corporalis tantum,
Si enjm hoc esset ratione materiae corporalis tantum,
cum materia non clicatur corporalis rusi secundum quod
stat sub forma corporali, tune oporteret quod lioc haberet
materia, scilicet impedire intelligibilitatem, a forma
corporali. Et hoc non potest esse, quia et ipsa forma
corporalis actu intelligibilis est, sicut et aliae formae
secund11m quod a materia abstrah11ntur. Unde in anjma
vel intelligentia nullo modo est compositio ex materia
et forma, ut hoc modo accipiatur materia in eis sicut in
substantiis corporalibus, sed est ibi compositio foi111ae
et esse. Unde in commento nonae propositiorus libri
De causis clicitur quod intelligentia est habens formam
et esse ; et accipitur ibi forma pro ipsa quidclitate vel
natura simplici.

Et quomodo hoc sit, planum est videre. Quaecumque


enim ita se habent ad invicem quod unum est caus~
esse alterius, illud quod habet rationem causae potest
habere esse sine altero, sed non convertitur. Talis autem
inverutur habitudo materiae et formae, quod foro1a dat
esse materiae ; et ideo impossibile est esse materiam sine
aliqua forma ; tamen non est impossibile esse aliquam
formam sine materia. Forma enjm, in èO quod forma,
non habet dependentiam ad materiam ; sed si inveoiantur
aliquae formae, quae non poss11nt esse oisi in materia,
hoc acciclit eis sec11od11m quod suot distantes a primo
princjpio, quod est actus primus et purus. Unde illae
formae quae s11nt propinquissimae primo principio,
sunt formae per se sine materia sùbsistentes. Non enjm
forma sel mdum totum genus su11m materia incliget, ut
dictum est ; et huiusmodi forn1ae sunt intelligentiae :
54 L'ESSENCE DE LA FORME SIMPLE

et de telles formes sont des intelligences. C'est pourquoi


il n'est pas nécessaire que les essences ou quiddités de ces
substances soient autre chose que 1a forme elle-même.
En ceci diffèrent par conséquent l'essence de la subs-
tance composée et celle de 1a substance simple, que
l'essence de 1a substance composée n'est pas ~çulement
forme, mais comprend 1a forme et la matièl:e, alors que
l'essence de 1a substance simple est forme seulement.
Et de là émanent deux autres différences. L'une, c'est
que l'essence de la substance composée peut être signifiée
comme tout ou comme partie - ce qui arrive à cause de
la désignation de la matière, comme il a été dit. Aussi
n'est-ce pas en toute manière que l'essence du composé
s'attribue à celui-ci : on ne peut dire,en effet, quel'homme
soit sa quiddité. Mais l'essence de la chose simple, qui
est sa forme, ne peut être signifiée qu'à la manière
d'un tout puisqu'il n'y a là rien en dehors de la forme
qui soit comme 11n réceptacle pour celle ci ; et c'est
pourquoi l'essence. de la substance simple, prise de
n'importe quelle manière, peut lui être attribuée.
Avicenne dit 76 en conséq11en"e que 1a quiddité de la subs-
tançe simple est le simple lui-même puisqu'il n'y a pas
autre chose qui la reçoive. La seconde différence, c'est
que les essences des choses composées, du fait qu'elles
sont reçue~ dans la matière désignée, sont multipliées
selon la division de celle-ci - d'où il arrive que des choses
de même espèce soient individuellement diverses.
Mais parce que l'essence de l'être simple n'est pas reçue
dans une matière, 11ne telle multiplication en est exclue ;
et c'est pourquoi il est impossible de trouver, dans ces
substances, plusieurs individus de la même espèce,
mais autant il y a d'individus, autant il y a d'espèces,
comme le dit Avicenne expressément 78•
OE ENTE ET ESSENTIA SS
et ideo non oportet ut essentll\e vel · quidditates bsn1m
substantiarum sint aliud quam ipsa forma.

In hoc ergo differt essentia substantiae compositae


et substantiae simplicis, quod essentia substantiae
compositae non est tantum forma, sed complectitur
formam et materiam ; essentia autem substantiae sim-
plicis est forma tantum. Et ex hoc causantur duae aliae
differentiae. Una est quod essentia substantiae compositae
potest significari ut totum vel ut pars, quod accidit
propter materiae designationem, ut dicti1m est. Et ideo
non quolibet modo praedicatur essentia rei compositae
de ipsa re composita : non enim potest dici quod homo
sit quidditas sua. Sed essentia rei simplicis, quae est sua
forma, non potest significari nisi ut totum, cum nihiJ
sit ibi praeter forn,am, quasi formam recipiens: et ideo.,
quocumque modo sumatur essentia substantiae simplicis.,
de ea praedicatur. Unde Avicenna dicit quod quidditas
substantiae simplicis est ips11mmet simplex, q11ia non
est aliquid aliud recipiens ips1t_m. - Secunda differentia
est quia essentiae rerum compositarum ex eo quod
recipiuntur in materia designata multiplicantur seCUDdum
divisionem eius, unde contingit quod aliqua sint idem
specie et diversa numero. Sed cum essentia simplicis
non sit recepta in materia, non potest ibi esse talis
multiplicatio ; et ideo oportet ut non inveniaotur in
illis substantiis plura individua eiusdem speciei, sed
quotquot s11nt ibi individua, tot s11nt species, ut AvicP.nna
expresse dicit.
ESSENCE ET EXISTENCE

De telles substances, par conséquent, bien qu'elles


soient formes pures sans matière, ne· sont cependant
pas d'une simplicité absolue : elles ne sont pas des actes
purs, mais ont un mélange de puissance. Voici comment
apparaît cette vérité. Tout ce qui, en effet, n'appartient
pas au concept d'essence ou de quiddité lui advient de
l'extérieur 77 e~ compose avec l'essence, parce que nulle
essence ne peut être conçue sans ses parties. Or, toute
essence ou quiddité peut être conçue sans que soit conçue
'
son existence : je puis en effet concevoir ce qu'est l'homme
ou le phénix, tout en ignorant si cela existe dans la nature
des choses. Il est donc évident que l'existence est autre
chose que l'essence ou quiddité, sauf peut-être s'il y a
un être dont -la quiddité soit son propre exister lui-
même 78 • Cette réalité alors ne pourrait être qu'11nique
et première, parce qu'il est impossible . qu'11ne multi-
plication se produise si ce n'est par l'addition d'11ne. autre
différence - comme on multiplie la nature du genre en
espèces, ou par la réception d'une forme dans des matières
diverses - comme la nature de l'espèce· est multipliée
dans les individus divers, ou enfin par la distinction entre
11ne forme. prise absCll11me.:nt et la même forme reçue
dans autre chose - comme, s'il existait une chaleur sépa-
rée 79, elle serait distincte de la chaleur non séparée
du fait de sa séparation même. Mais si l'on admet une
réalité qui ne soit qu'existence pure en sorte qu'elle
soit l'exister même subsistant, elle ne recevrait pas
l'adjonction d'11ne différence parce qu'alors elle ne serait
pas l'exister seul, mais y ajouterait une forme quelconque;
bien moÎJ}S encore, ne pourrait-elle recevoir l'adjonction
de la matière parce qu'alors elle ne serait pas subsis-
tante mais matérielle. C'est pourquoi il reste qu'une
réalité qui soit son exister propre ne peut être
DE ENTE ET ESSENTIA 57
Huiusmodi ergo substaotiae quarnvis sint formae
tantiJm sine materia, non tamen in eis est omoirnoda
simplicitas, ut sint actus purus, sed habent permi~tionem
potentiae ; et hoc sic patet. Quidquid eoim uon est de
iotellectu essentiae vel quidditatis, hoc est adveniens
extra, et faciens compositionem curn essentia ; q1Jia
nulla essentia sine his quae s11nt partes essentiae intelligi
potest. Ornois autem · .essentia vel quidditas potest
intelligi sine hoc quod aliquid intelligatur de esse suo :
possum enim iotelligere quid est homo vel phoenix,
et tamen ignorare an · esse habeat in rerum natura.
Ergo patet quod esse est aliud ab essentia vel quidditate,
nisi forte sit aliqua res cuius quidditas sit ipsurn su1Jm esse;
et haec res non potest esse nisi una et prima, q1Jia impossi-
bile est ut fiat plurificatio alicuius, nisi per additionem
alicuius differentiae, sicut multiplicatur natura generis
in species, vel per hoc quod for111a recipitur in diversis
materiis, sicut multiplicatur rlatura speciei in diversis
individuis ; vel per hoc quod 1Jn11m est absoluti1m et
aliud in aliquo receptum : sicut, si esset quidam calor
separatus, esset alius a calore non separato, ex ipsa sua
separatione. Si autem ponatur aliqua res quae sit esse
tantum, ita ut ipsuro esse sit subsistens, hoc esse non
recipiet aclditionem diff'erentiae, quia iam non esset
esse tant1Jm, sed esse et praeter hoc for,na aliqua; et
multo minus recipiet additionem materiae, quia iam
esset esse non subsistens sed materiale. Unde relinquitur
quod talis res quae sit suum. esse, non potest esse nisi
110a. Unde opportet quod, in qualibet alla re praeter
eam, aliud sit esse su11m et aliud quidditas vel natura
seu for111a sua. Unde oportet quod in intelligentiis sit
esse praeter formam ; et ideo dictum est quod intelli-
gentia est forma et esse.
58 CAUSE PREMIÈRE OU EXISTER PUR
.qu'unique 80• 11 faut donc qu'en tout ce qui n'est pas
cette réalité, autre soit son exister et autre sa quiddité,
ou nature, ou forme. C'est bien pourquoi daol'I les
intelligences pures, il y a l'exister en outre de la forme ;
aussi, a-t-on dit, que l'intelligence .est forme et existe,.
Par ailleurs, tout ce qui convient à 11ne chose est, soit
produit par les principes de sa nature - comme la pro-
priété du rire dans l'homme, soit reçu d'un principe
extrinsèque - ('nmme la lumière dans l'air l'est de l'in-
fluence du soleil. Or l'exister lui-même ne peut être causé
par la forme ou quiddité de la chose - j'entends à
titre de cause efficiente 81 -parce que cette chose serait
alors sa propre cause et une réalité se produirait elle-
. même, ce qui est impossible. Il faut donc qu~ tout ce dont
l'existence est distincte de la nature soit produit par autre
chose, Et parce que tout ce qui est par autrui doit être
ramené à ce qui est par soi comme à la cause première,
il est nécessaire qu'il y ait une réalité qui soit cause
d'existence pour toutes Jes autres choses· de là qu'elle
est elle-même pur exister; autrement on irait à l'infini
dans les causes, puisque tout ce qui n'est pai;_ exister pur
a 11ne cause de son existence, comme on vient de dire.
Il est donc évident que l'intelligence pure est forme et
existence, et qu'elle tient son existence du premier être
qui est exister pur, et telle est la cause première qui est
Dieu.
Tout ce qui reçoit quelque chose d'un autre est en
puissance par rapport à cet autre, et ce qui est reçu
dans 110 autre est l'acte de cet autre. Il faut donc que
la quiddité ou forme qu'est l'intelligence pure soit en
puissance par rapport à l'exister qu'elle reçoit de D.ieu ;
et cet exister reçu se présente à la manière d'11n acte.
C'est ainsi qu'on trouve puissance et acte dans les
DE ENTE ET ESSENTIA 59

Omne autem quod convenit alicui, vel est causat11m ex


principüs naturae suae, sicut risibile in homine, vel
advenit ab aliquo principio e,a:rinseco, sicut lumen in
aëre ex intluentia solis. Non autem potest esse quod ips11m
esse sit causatùm ab ipsa ·forma vel quidditate rei, dico
sicut a causa efficiente ; q11ia sic aliqua res esset causa
suiipsius, et aliqua res seipsam in esse produceret,
quod est impossibile. Ergo oportet quod omnis talis res,
cuius esse est aliud quam Iiatura sua, habeat esse ab alio.
Et quia omne quod est per aliud reducitur ad id quod est
per se, sicut ad causam primam, oportet quod sit aliqua
res, quae sit causa essendi omnibus rebus, eo quod
ipsa est esse tantum ; alias iretur in iofioitum in causis,
cum omnis res quae non est esse tant11m, habeat causam
sui esse, ut dictum est. Patet ergo quod intelligentia
est forma et esse ; et quod esse habet a primo ente quod
est esse taotum ; et hoc est causa prima, quae Deus est.

Orone autem quod recipit aliquid ab alio, est in


potentia respectu illius ; et hoc quod receptum est in eo,
est actus eius. Ergo oportet quod ipsa quidditas vel
forma quae est intelligentia, sit in potentia respectu esse
quod a Deo recipit ; et illud esse receptum est per
modum actus. Et ita invenitur potentia et actus in
intelligentüs, non tamen for1 oa et materia, nisi aequivoce.
60 ACTE ET PUISSANCE DANS LES ESPRITS

anges, mais non forme et matière, sauf par langage


impropre. De même pâtir, recevoir, être sujet et autres
expressions semblables qui paraissent convenir aux
choses en raison de la matière s'entendent au sens
large des substances intellectuelles et des substances
corporelles, comme le dit Averroës 82 • Mais parce .que,
comme il a été dit, la quiddité de l'intelligence est l'in-
telligence même, sa quiddité ou esse.ace est cela même
qu'elle est, alors que son existence, par làquelle elle
subsiste dans la nature des choses, est reçue' de Dieu.
Et voilà la raison pour laquelle ces substances ont été
dites, par certains, composées de quo est (ce par quoi
la chose est) et de quod est (ce qui est) ou, comme dit
Boëce, de ex quod est et de esse 83•
Et parce que dans ces intelligences se trouvent puis-
sance et acte, il n'est pas irrationnel d'y trouver la mul-
tiplicité, ce qui serait impossible s'il n'y avait en elles
aucune puissance. Aussi Averroës dit-il 84 que si la
potentialité de la nature intellectuelle était ignorée
nous ne pourrions trouver la multiplicité dans les subs-
tances séparées. C'est donc leur proportion de puissance
et d'acte qui les fait différer entre elles en sorte que l'in-
telligence supérieure, la plus proche du premier être, a
le plus d'acte et le moins de puissance, et ainsi des autres.
Et cette gradation s'achève dans l'âme h1Jmaine qui tient
le dernier rang dans les substances intellectuelles. Par
suite, son intellect possible 85 se réfère aux formes
intelligibles, comme la matière première qui tient le
dernier rang dans l'être sensible se réfère aux formes
sensibles, ainsi que le dit Averroës au même _endroit.
Voilà pourquoi Aristote compare l'intellect possible
à 11ne tablette rase 811 sur laquelle rien n'est écrit. C'est
précisément parce que l'âme humaine a le plus de
DE ENTE ET ESSENTIA 61
Unde etiam pâti, recipe~e, subjectum esse et omnia
huiusmodi quae videntur · rebus ratione materiae con-
venire, aequivoce conveniunt substantüs intellectualibus
et corporalibus, ut in tertio De anima Commentator
dicit. Et quia, · ut dictum est, intelligentiae quiddit3s
est ipsamet intelligentia, ideo quidditas vel essentia
eius est ipsum quod est ipsa, et esse suum receptum a
Deo est id quo subsistit in rerum natura ,; et propter
hoc a quibusdam huiusmodi substantiae dicuntur com-
poni ex quo· est et quod est, vel ex quod est et esse ut
Boetius dicit.

Et q11ia in intelligentiis ponitur potentia et actus, non


erit difficile invenire multitudinem intelligentiarum ;
quod esset impossibile, si nulla potentia in eis esset.
Unde Commentator dicit in tertio De anima, quod,
si natura intellectus possibilis esset ignorata, non posse-
mus. invenire multitudinem in substantiis separatis.
Est ergo distinctio eari1m ad invicem, secundum gradum
potentiae et actus ; ita quod intelligentia superior, quae
magis propinqua est primo, habet plus de actu et minus de
potentia, et sic de aliis. Et hoc completur in anima
huroana, quae tenet ultimum gradum in substantüs
intellect11a]ibus. Unde intellectus possibilis eius se
habet ad formas intelligibiles sicut materia prima, quae
tenet ultimum grad11m jn esse sensibili, ad formas sen-
sibiles, ut Commentator in tertio De anima dicit. Et ideo
Philosophus comparat eam tabulae rasae, in qua nihil
est scriptum. Et propter hoc, quia inter alias substantias
intelligibiles plus habet de potentia, ideo efficitur in
tantum propioqua rebus materialibus, ut res materialis
62 DIEU N'EST PAS DANS UN GENRE

potentialité, parmi les autres substances intelligibles,


qu'elle se trouve proche des êtres matériels au point
d'attirer la matière à participer à son exister en sorte que
de l'âme et du corps résulte 11n être 11nique dans un
11nique composé - bien que cet exister, en tant qu'il
appartient à l'âme, ne dépende pas du corps. C'est aussi
pourquoi, après cette forme qu'est l'âme, il se trouve
d'autres formes qui ont plus de potentialité et une
proximité ·plus grande encore de la matière au point
que leur existence ne peut se passer de matière. Entre
ces dernières formes l'ordre et les degrés s'étagent
jusqu'aux formes premières des éléments qui sont le
plus proches de la matière. C'est pourquoi elles ne
peuvent agir que selon les exigences des qualités actives
et passives et les autres déterminations par lesquelles
la matière est disposée à la forme.

87
CHAPITRE VI

D'après ce qui précède, on voit comment l'essence se


.trouve dans les différentes choses. Mais il y a trois
manières pour les substances de posséder leur essence.
Il y a en èffet 11oe réalité, comme Dieu, dont l'essence
est son exister lui-même; et c'est pourquoi certains
philosophes disent que Dieu n'a pas de quiddité ou
essence parce que son essence n'est pas autre que son
~ister. Et de là suit qu'il n'est pas dans 110 genre,
parce que tout ce qui est dans un genre doit avoir
Dl ENTJ! ET ESSENTIA

trahatur ad participandum ~sse suum, ita quod ex anima


et corpore resultat unum esse io 11no composito ; quamvis
illud esse, prout est animae, non sit dependens a corpore.
Et ideo post istam formam, quae est anima, inveniuntur
aliae formae plus de potentia habentes et magis propin-
quae materiae, in tant11m quod' esse earum sine materia
non est. In quibus etiam invenitur ordo et gradus usque
ad primas formas elementorum, quae s11nt propinquis-
simae materiae. Unde nec aliquaro operationem habent,
nisi sec11ndum exigentiam qualitatum activarum et
passivarum, et aliarum quibus materia ad formam
disponitur.

CAPUT VI

His visis, patet quomodo essentia in diversis invenitur.


·Inveoitur autem triplex modus habendi essentiam in
substaotiis. Aliquid enim est, sicut Deus, cuius essentia
est ipsum suum esse; et ideo inveni11ntur aliqui. philo-
sophi dicentes quod Deus non habet quidditatem vel
essentiam, quia essentia sua non est aliud quam esse
suum. Et ex hoc sequitur quod ipse non sit in genere,
quia omne quod est in genere oportet quod habeat
quidditatem praeter esse suum ; cum quidditas vel
64 LES PERFECTIONS DE L'EXISTER PUR

une quiddité en outre de son existence ; la raison en est


que la quiddité ou nature d'un genre ou d'une espèce ne
présente pas, en tant que nature, de différenciation
dans les individus dont elle est le genre ou l'espèce,
tandis que leur existence est différente dans les choses
diverses. Si nous disons que Dieu est exister pur, il
ne faudrait pas tomber dans l'erreur de ceux qui pré-
tendent qu'il est cet universel par lequel tout existe
fortnellement 88 • Cet être qu'est Dieu, en effet, est
d'11ne condition telle que nulle addition ne peut lui
advenir; c'est poutquoi, par sa seule pureté, il est distinct
de tout autre être. Dans la 1xe Proposition du Livre des
Causes, le commentaire dit, à ce sujet, que l'individuation
de la cause première, qui est exister seul, se fait par sa
pure bonté. L'existence en général, sans doute, n'inclut
aucune addition dans son concept mais n'inclut pas
davantage l'exclusion de toute addition, parce que,
s'il en était ainsi, on ne pourrait rien concevoir qui
implique autre chose que la seule existence.
De même, bien que cet être par excellence soit exister
seul, il n'est pas nécessaire que les autres perfections
ou richesses lui fassent défaut; bien plus, Il possède toutes
les perfections qui sont dans tous les genres, et c'est
pourquoi Il est appelé le parfait absolu, comme disent
Aristote et Averroës 89• Mais Il les possède en 11ne
manière plus excellente que toutes choses parce qu'en
lui elles sont une, alors que, dans les autres, ces perfec-
tions sont diverses. La raison en est qu'elles s'harmonisent
toutes avec l'exister simple : comme si quelqu'un pouvait
par 11ne seule propriété, prod11ire les opérations de toutes
les facultés, il posséderait toutes les qualités en cette
11nique propriété; -ainsi Dieu, en son exister lui-même,
possède toutes les perfections.
DE ENTE ET ESSENTIA

natura generis aut speciei non distinguatur secundum


rationem naturae in illis quorum est genus vel species;
sed esse diversum est in diversis. Nec oportet, si dicimus
quod Deus est esse tantum,. ut in errorem eorum inci-
damus, qui De11m dixerunt esse illud esse universale
quo quaelibet res forroaliter est. Hoc enim esse quod
Deus est huius conditionis est ut nulla sibi additio fieri
possit : unde per ipsam suam puritatem est esse distinc-
ttim ab omni esse. Propter quod, in commento nonae
propositionis libri De causis dicitur quod individuatio
primae Causae quae est esse tantum, est per puram boni-
tatem eius. Esse autem comm11ne, sicut in intellectu
suo non includit aliquam additionem, ita nec includit in
intellectu suo aliquaro praecisionem additionis ; quia,
si hoc esset, nihil posset intelligi esse in quo super
esse aliquid adderetur.

Similiter etiaro, quamvis sit esse tantum, non oportet


quod de:ficiant ei reliquae perfectiones vel nobilitates ;
imo habet omnes perfectiones, quae sunt in omnibus
generibus propter quod perfectum simpliciter dicitur,
ut Philosophus et Commentator, in quinto Metaphysz'cae
dicunt : sed habet eas modo excellentiori omnibus
rebus, quia in eo unum sunt, sed in aliis diversitatem
habent. Et hoc est quia omnes illae perfectiones conve-
ni11nt sibi sec11nd11m su11m esse simplex : sicut, si aliquis
per 11nam qualitatem posset efficere operationes omnium
qualitatum, in illa una qualitate omnes qualitates haberet :
ita Deus in ipso esse suo orones perfectiones habet.

s
66 ESSENCE ET EXISTENCE DANS LES ESPRITS

L'essence se trouve selon une deuxième modalité


dans les substances créées spirituelles dans lesquelles
l'exister est autre que l'essence, bien que cette essence
soit sans matière. C'est pourquoi leur exister n'est pas
absolu, mais reçu; c'est pourquoi aussi il est limité et
déterminé à la capacité de la nature réceptrice ; au con-
traire, leur nature ou quiddité est absolue et non reçue
dans une matière. Aussi est-il· dit au Livre des Causes que
les esprits sont infinis par en bas et finis par en haut :
ils sont en effet, limités quant à leur exister qu'ils
reçoivent d'11n être supérieur; et cependant ils ne sont
pas finis par quelque ·chose d'inférieur parce que leurs
formes ne sont pas limitées à la capacité d'une matière
qui les recevrait. C'est pourquoi, en de telles substances,
on ne trouve pas une multitude d'individus d'une
même espèce, comme on l'a dit, si ce n'est dans les âmes
humaines, à cause du corps qui leur est 11ni. Et, bien
que l'individuation de l'âme dépende occasionnellement
du corps quant à son cnmm~ncement parce que l'âme
n'est individuée que dans ·1e corps .dont elle est l'acte,
cependant il n'est pas nécessaire qu'à la suppression
du corps l'individuation disparaisse ; puisque cette
âme existe purement et simplement, et qu'elle s'est
acq11ise une individualité du fait qu'elle est devenue
'
la forme de tel corps, son existence demeure toujours
individuée. Avicenne dit 90 en conséquence, que l'indivi-
duation des âmes et leur multiplicité dépendent du·corps
quant à leur principe, mais non q11ant à leur fin. Et c'est
précisément parce qu'en ces substances, la quiddité
n'est pas la même chose que l'existence qu'elles sont
susceptibles d'être classées en catégories; et c'est pour-
quoi on y trouve genres, espèces et différences, bien que
les différences propres nous soient cachées. Dans les
DE ENTE ET ESSENTIA

Secundo modo invenitur essentia in substantiis creatis


intellectualibus, in quibus est aliud esse quam essentia
earum, q11amvis essentia sit sine materia. Unde esse
ear11m non est absolut11m, sed receptt1m, et ideo limi-
tati1m et finitum ad capacitatem naturae recipientis ;
sed natura vel quidditas earum est absoluta, non recepta
in aliqua materia. Et ideo dicitur in libro De causis
quod intelligentiae sunt infinitae inferius et finitae
superius : s11nt enim finitae quantum ad esse suum quod
a superiori recipiunt; non tame11 finiuntur inferius, quia
earum for,,,ae non· limitantur ad capacitatem alicuius
materiae recipientis eas. Et ideo in talibus substantüs
non invenitur multitudo individuorum in una _specie,
ut dictt1m est, nisi iD anima humana, propter corpus cui
11nitur. Et licet; individuatio eius ex corpore occasionaliter
dependeat, quantum ad sui inchoationem, quia non
acquiritur sibi esse individuatum, nisi in corpore cuius
est actus ; non tamen oportet, ut, subtracto corpore,
individuatio pereat; quia c11m habeat esse absolutum.,
ex quo acq11isitum est sibi esse individuat11m., ex hoc
quod facta est fc1r1,,a huius corporis., illud esse semper
remanet individuatum. Et ideo dicit Avicenna quod
individuatio · animarum et multiplicatio dependet . ex
corpore, quantt1m ad sui principi11m., sed non quantum ad
sui finem. Et q11ia in istis substantiis quidditas non est
idem quod esse, ideo sunt ordinabiles in praedicamento ;
et propter hoc invenitur in eis genus, species et
dllferentia, quamvis earum differentiae propriae nobis
occultae sint. In rebus enim sensibilibus etiam ipsae
diff'erentiae essentiales nobis ignotae sunt ; unde
significantur per differentias accidentales quae ex
essentialibus oriuntur., sicut causa significatur per suum
clfectum, sicut bipes ponitur differentia hominis. Acci-
68 IGNORANCE DES DIFFÉRENCES

choses sensibles en effet, les différences essentielles


nous sont inconnues ; aussi sont-elles signalées par des
différences accidentelles qui émanent des essentielles,
comme la présence de la cause est signalée par sc:>n
effet - bipèdè, par exemple 91, est donné comme
différence de l'homme. Mais les accidents propres
des substances immatérielles nous sont inconn11s;
aussi leurs différences ne peuvent-elles nous être signalées
ni par elles-mêmes, ni par des différences accidentelles 92•
Cependant il faut savoir que le genre et la, différence
ne s'entendent pas de la même manière qu'il s'agisse de
ces substances ou des- substances sensibles; parce qu'en
celles-ci, le genre est pris de ce qui est matériel dans la
chose, et· la différence, de ce qui est formel en elle ;
Avicenne en induit au début de son Livre De Anima
que la forme, dans les substances composées de matière
et de forme, cc est la simple différence de ce qui est
constitué d'elle>> ; non pas que cette forme soit la diffé-
rence, mais elle est principe de la différence, comme le
même auteur le dit en ses Métaphysiques 93 ; l'on appelle
cette différence, dîfférence simple parce qu'elle est prise
de ce qui est une partie de la quiddité de la chose -
à savoir de la forme. Mais puisque les substances immaté-
rielles sont des quiddités simples, on ne peut, en elles,
prendre de différence d'11ne partie de la quiddité, mai!!
bien de toute la quiddité ; et c'est pourquoi au commen-
cement du De Anima Avicenne dit que cc seules les espèces
dont les essences sont composées de matière et de forme
ont une différence simple >> 94•
De même encore, en ces substances, le genre est pris
de toute l'essence, mais d'une manière différente;
car 11ne substance séparée a l'immatérialité en commllll
avec d'autres, et elles diffèrent entre elles en degrés de
DE ENTE ET ESSENTIA
dentia autem propria substantiarum immaterialium
nobis ignota sunt ; uode differentiae eariim nec per
se nec per accidentales differentias a nobis significari
poss11nt.

Hoc. tamen sciendum est, quod non eodem modo s11mi-


tur genus et differentia in illis substantiis et in substantiis
sensibilibus : quia in sensibilibus, genus sumitur ab eo
quod est materiale in re, differentia vero ab eo quod est for-
male in ipsa; 11nde dicit Aviceona in principio libri sui
De anima quod forma, in rebus compositis ex materia et
forma, « est differentia simplex eius quod constituitur
ex illa >> : non autem ita quod ipsa forma sit differentia,
sed quia est principi11m differentiae, ut idem dicit in sua
Metaphysica ; et dicitur talis differentia esse differentia
simplex, quia s11mitur ab eo, quod est pars quidditatis
rei, scilicet a forma. Cum autem substantiae immateriales
sint simplices quidditates, ·non potest in eis differentia
s11mi ab eo quod est pars quidditatis, sed a tota quiddi-
tate; et ideo in principio De anima, dicit Avicenna
quod differentiam simplicem << non habent nisi species
quarum essentiae sunt compositae ex materia et for111a ».

Similiter etiam in eis ex tota essentia s11mitur genus,


modo tamen differenti ; 11na enim substantia separata
convenit cum a1ia in immaterialitate et differunt ab
invicem in gradu perfectionis, secund11m recess11m a
70 L'ESSENCE DANS LES SUBStANCES COMPOSÉES

perfection, selon leur éloignement de la potentialité


et leur proximité de l'acte pur. C'est pourquoi leur genre
est pris de ce qui dérive de l'immatérialité : intellec-
tualité, ou autres caractères semblables ; mais leur diffé-
rence, conséquence de leur degré de perfection, nous
est inconnue. Il n'est pas nécessaire que ces différences
soient accidentelles bien qu'elles proviennent d'11n plus
ou moins de perfection parce qu'elles ne clift'ére11cient
pas l'espèce. Le degré de pert:ection, dans la réception
d'11ne même forme en effet, ne change pas l'espèce,
comme le plus ou moins blanc dans la participation d'une
.même notion de blancheur; · mais divers degrés de per-
fection dans les formes elles-mêmes ou natures participées
diversifient l'espèce ; ainsi la nature, d'après Aristote 95,
procède par degrés de la plante à l'anima] par certaines
classes

d'êtres qui sont des intermédiaires entre les ani-
ma11x et les plantes. Il n'est pas non plus nécessaire que
la division des substançes spirituelles se fasse toujours
par deux différences réelles 96, parce qu'il est impossible
que èela arrive en toutes choses, ainsi .que le montre
Aristote 97 •
D'11ne troisième manière l'essence se trouve dans les
substances composées de matière et de forme dans les-
quelles l'existence est également reçue et finie, parce
qu'elles aussi tiennent l'existence d'un autre ; de plus,
leur nature ou quiddité est reçue dans une matière
désignée. C'est pourquoi elles sont ]imitées et par en
haut èt par en bas. En elles la multiplicité des individus
est déjà possible dans 11ne m~me espèce en raison de
la division de la matière désignée. Et comment, en ces
substances, l'essence se réfère aux concepts logiques
c'est ce qui a été dit plus haut.
DE ENTE ET ESSENTIA 71
poteotialitate et access11m ad actum purum. Et ideo ab
eo quod consequitur illas in quantum sunt.immateriales,
sumitur in eis genus, sicut intellecnialitas vel aliquid
huiusmodi ; ab eo autem quod consequitur in eis gradum
perfectionis, !illJmitur in eis differentia, nobis tamen
ignota. Nec oportet has di:fferentias esse accidentales,
q11ia !illJDt secundum maiorem et minorem perfectionen,,
quae non diversificat speciem. Gradus enim perfectionis
in recipiendo eamdem formam non diversificat speciem,
sicut albius et minus album in participando eiusdem
rationis albedinem ; sed diversus gradus perfectionis
in ipsis formis vel naturis participatis diversificat spe-
ciem ; sicut natura procedit per gradus de plantis ad
animalia, per quaedam quae s11nt media inter animalia et
plantas, secundum Philosophum in libro De animalibus.
Nec iter11m est necessarium ut . divisio intellectualiuril
substantiar11m sit semper per d11as differentias veras :
quia hoc est impossibile in omnibus rebus accidere, ut
Philosophus dicit in undecimo De animalibus.

Tertio modo invenitur essentia in substantiis compo-


sitis ex materia et forma, in quibus et esse est receptum
et finitum, propter hoc quod et ab alio esse habent :
et iterum natura vel quidditas ear11m est recepta in materia
signata. Et ideo s11nt finitae et superius et inferius ; et
in eis jam propter divisionem mate:clae signatae possibilis
est multiplicatio individuorum in 11na specie. Et in his
substantiis qualiter se habeat essentia ad intentiones
logicas supra dictum est.
72 L'tTRE ET L'ESSENCE

CHAPITRE VII 99

Maintenant il reste à voir comment l'essence se trouve


dans les accidents : il a été dit, en effet, comment ellè se
comporte en toutes les substances. Puisque l'essence est,
ainsi qu'il a été spécifié, ce que la définition signifie,
il faut que les accidents possèdent l'essence· dans la
mesure où ils possèdent la définition. Or, ils ont la défi-
nition d'une façon incomplète parce qu'ils ne peuvent
être définis que si l'on pose le sujet de leur définition -
et cela, parce qu'ils n'ont pas l'exister par eux-mêmes,
abstraction faite du sujet. Mais de même que l'exister
substantiel résulte de la forme et de la matière quand elles
constituent 11n composé, de même l'exister accidentel
résulte de l'accident et du sujet quand celui-là survient
à celui-ci. Et c'est pourquoi encote ni la forme substan-
tielle n'a l'essence complète, ni la matière non plus;
parce que dans la définition de .la forme substantielle
il faut indiquer ce dont elle est forme ; ainsi sa définition
se fait par l'addition d'un élément extrinsèque à son
genre, ce qu'exige également la définition de la forme
accidentelle; aussi le corps est-il impliqué dans la défi-
nition de l'âme donnée par le naturaliste qui considère
l'âme seulement en tant que forme du corps physique.
Cependant entre les formes substantielles et les formes
accidentelles, il y a bien une différence : la forme subs-
tantielle n'a pas l'exister par soi., indépendamment de
DE ENTE ET ESSENTIA 73

CAPUT VII

Nunc restat videre quomodo essentia sit in acciden-


tibus : qualiter enim sit in omnibus substantüs dictum
est. Et quia, ut dictum est, e8$entia est id quod per defi-
nitionem' signifi.catur, oportet ut eo modo habeant
essentiam quo habent definitionem. Defiuitionem autem
habent incompletam, quia non possuut defiuiri nisi
ponatur subjectum in eor11m definitione ; et hoc ideo
est, quia non habent esse per se absolu111m a subjecto;
sed, ,sicut ex forma et materia relinquitur esse subs-
tantiale quando compo1111utur, ita ex accidente et subiecto
relinquitur esse accidentale quando accidens subiecto
advenit. Et ideo etiam nec forma substantialis completam
essentiam habet, nec materia; quia in definitione for111ae
substantialis oportet quod ponatur illud cuius est forn,a ;
et ita definitio eius est per additionem alicuius quod est
extra genus eius, sicut et definitio fo:rmae accidentalis :
unde etiam in definitione animae ponitur corpus a natu-
rali, . qui considerat auimam soJ11m in quantum est
forma physici corporis.

Sed tamen inter formas suhstantiales et accidentales


tant11m interest, quia, sicut forma substantialis non
habet per se esse absolut11m sine eo cui advenit, ita nec
74 ESSENCE ET EXISTENCE DANS LES ACCIDENTS

ce à quoi elle advient, ni ce à quoi elle advient, la


matière, n'~ l'aister sans la forme: c'est de la conjonction
de l'une et de l'autre que résulte cet aister dans lequel
la chose subsiste par soi et qui fait d'elles deux 11ne 11nité
essentielle ; aussi de leur 11nité résulte-t-il une essence
déter1Ilioée. Par suite bien que la- forme considérée
en elle-même ne possède pas la notion complète d'essence,
cependant elle est une partie de l'essence complète.
Mais ce à quoi survient l'accident est 11n être complet
par soi, subsistant en son exister qui, à la vérité, précède
d'antériorité naturelle l'accident survenant. C'est pour-
quoi l'accident, du fait de sa rencontre avec ce à quoi
il survient, ne produit pas l'exister dans lequel la chose
subsiste, exist~r par quoi la chose es_t un être par soi ;
mais l'accident produit un certain exister second sans
lequel on peut concevoir la chose subsistante, de même
qu'un premier peut être conçu sans le second. Aussi
l'accident et le sujet produisent-ils 11n être qui est un,
non par soi, mais par accident; et de leur 11nion ne résulte
pas 11ne essence déterminée, comme de l'11nion de la
forme à la matière : en conséquence de quoi l'accident ni
ne possède la notion d'essence complète, ni ne constitue
un~ partie de l'essence complète; mais, cnmme il est
un être relatif, ain$i a-t-il également une essence relative.
Par ailleurs, tout ce qui convient par acellence et
avec le plus de véracité à 110 genre est cause des autres
êtres de ce genre, le feu par ae111ple, qui est au suprême
degré du calorique, est cause de la chaleur dans les corps
chauds 100, cnmme il est dit au 118 Livre des Méta-
physiques 101 ; c'est pourquoi la substance qui est le
principe dans le genre des existants, possédant l'essence
avec le plus de véracité et de perfection, doit êtr~ cause
des accidents qui sont secondaires et relatifs à la notion
DE ENTE ET ESSENTIA 75
illud cui advenit, scillcet materia : et ideo ex coni11nctione
utriusque relinquitur illud esse in quo res per se subsistit,
et ex ei,s efficitur un11m per se ; propter quod ex coniunc-
tione eorum relinquitur essentia quaedam. Unde forma,
q11amvis in se considerata non habeat completam ratio-
nem essentiae tamen est pars essentiae completae. Sed
illud cui advenit accidens, est ens in se complet11m,
subsistens in suo esse, quod quidem esse naturaliter
praecedit accidens quod supervenit. E.t ideo accidens
superveniens, ex coniunctione sui cum eo cui advenit,
non causat illud esse in quo tes subsistit, per quod res
est ens per se, sed causat quoddam esse secundum, sine
quo res subsistens intelligi potest esse, sicut prim11m
potest intelligi sine secundo. Unde ex· accidente et
subjecto non efficitur un11rn per se, sed un11m per accidens.
Et ideo ex eorum coniunctione non resultat essentia
quaedam, sicut ex coru11octione for111ae ad rnateriam ;
propter quod accidens neque ratioriem completae essentiae
habet, neque pars completae essentiae est ; sed sicut est
ens ser.11ndum quid, ita et essentiam secund11rn quid
habet.

Sed, quia illud quod dicitur D'laxime et verissime in


quolibet genere, est causa eorum quae sunt post in illo
genere, sicut ig1,is qui est in fine caliditatis est causa
caloris in rebus ciliilis, ut in secundo Metaphysicas
dicitur; ideo substantia, quae est principium m gener e
entis, verissime et maxime essentiam habens, oportet
quod sit causa accidentium quae secundario et quasi
secundum quid rationem entis participant. Quod tameu
diversimode . contingit ; q11ia eoim partes substantiae
DIVERSITÉ D'ACCIDENTS

d'être qu'ils participent. Cependant cela arrive diver-


se111ent: les parties de la substanc:e, en effet, sont la
0

matière et la forme - aussi certains accidents résultent-


ils principalement de la forme, d'autres de la matière.
Or il se trouve 11ne forme dont l'être ne dépend pas de
la matière comme l'âme intellectuelle, tandis que la
matière n'a l'e:x:ii;ter que par la forme. C'est pourquoi
dans les accidents qui suivent la forme il y a quelque chose
d'incomm11nic:able à la matière, ainsi la pensée qui n'opère
pas par 11n orgime corporel~ comme Aristote le prouve
au 1118 Livre du De Anima 102 • D'autres accidents consé-
quents à la forme, par contre, ont une liaison à la matière,
le ~entir, par exemple; mais nul accident ne dérive de la
matière sans communication avec la forme.
Cependant en ces accidents qui suivent la matière
se trouvf" 11ne diversité. Certains en effet, dérivent de la
matière dans sa relation à la forme propre, ainsi le mâle
et le femelle dans les animaux, diversité qui se ramène à
celle de la matière comme le montre le xe Livre des
Métaphysiques 103 ; c'est pourquoi, une fois écartée la
forme animale, ces acc!dents ne subsistent que par
manière de parler. D'autres accidents dérivent de la
matière dans sa relation à 11ne forme plus générale; en
ce cas, indépendamment de la forme propre, les accidents
demeurent dans la matière - ainsi la coloration de la
peau chez !'Ethiopien vient des éléments qui la consti-
tuent et non de l'âme qui la vivifie; ,c'est pourquoi
après la mort cette couleur subsiste.
Et c'est parce que chaque chose est individuée par la
matière et classée dans 11n genre ou 11ne espèce en raison
de la forme, que les accidents qui émanent de la matière
sont individuels et différencient les individus au sein
d'une même espèce, tandis que les accidents émanés de
DE ENTE ET ESSENTIA 77
sunt materia et forma, ideo quaedam accidentia princi-
paliter consequuntur formam, et quaedam materiam.
Forma autem invenitur aliqua, cuius esse non dependet
a materia, ut anima intellectualis ; materia vero non
habet esse nisi per formam. Unde in accidentibus quae.
sequ11ntur formam est aliquid quod non habet commu-
nicationem cum materia, ut intelligere, quod non est
'per organum corporale, sicut probat Philosophus in
. tertio De anima. Aliqua vero ex consequentibus formam
s11:r;it, quae habent comm11nicationem cum roateria,
sicut sentire ; sed nullùm accidens consequitur materiam
sine coromunicatione formae.

In his tamen accidentibus quae roateriam consequuntur


invenitur quaedam diversitas. Quaedam eoim accidentia
consequuntur materiam secundum ordinem quem habet
ad forroam specialem, ut masculinum et femioinum in
animalibus, quorum diversitas ad materiam reducitur,
ut dicitur in decimo Metaphysicae, unde, remota forma
a11imalis, dicta accidentia non remanent nisi aequivoce.
Quaedam vero consequuntur materiam secundum ordi-
nem quem habet ad formam generalem ; et ideo, remota
forma speciali, adhuc in ea remanent ; sicut nigredo cutis
est in Aethiope ex mixtione elementorum, et non ex
ratione animae; et ideo post mortem in eo remanet.

Et quia unaquaequé res individuatur ex materia, et


collocatur in genere vel specie per suam formam, ideo
accidentia quae consequ11ntur roateriam itint accidentia
individui, sec11ndum quae etiam individua eiusdem spe-
ciei di:lferunt ad invicem. Accidentia vero quae conse-
78 PRODUC110N DES ACCIDENTS

la forme sont des qualités propres du genre ou de l'espèce;


on les trouve par conséquent en tous les êtres qui parti•
cipent la nature du genre ou de l'espèce, comme l'aptitude
à rire en l'hno1me suit à la forme parce que le rire est
provoqué par une perception de l'âme h1Jmainf",
·Il faut savoir encore que les ac:cidents sont parfois
produits par les principes essentiels en leur acte parfait,
comme la cha]çur par le feu qui est toujours chaud en
.acte; mais parfois ils n'en tirent qu'une simple aptitude
et· reçoivent leur complément d'un agent extérieur,
ainsi la J11mière dans l'air 10• est réa1isée par 11n œrps
J11mineux autre que l'air; en de semblables cas l'aptitude
en question est 110 accident inséparable,; tandis que
le complément qui vient d'un principe extérieur à
l'essence de la chose, ou qui n'entre pas dans sa cons·
titution, est lui séparable, comme. le mouvement et
autres choses du même genre 106•
Une autre vérité à retenir c'est que le genre, l'espèce et
la différence n'ont, pas la même sens quand il s'agit des
accidents et des substances. Dans les sul,i:tanœs, en effet,
de la forme substantielle et de la·· matière est constitué
quelque chose d'un par soi, 11ne. certaine nature essen•
tielle111ent 11nique résultant de leur rencontre, nature qui
prend place dans la catégorie substance; c'est pourquoi,
dans les substances, les noms concrets qui signifient le
composé sont à proprement parler dani: tJn genre, commf"
les espèces ou les genrf"s, ainsi lwmme ou animal; la formii:;
ou la matière, au contraire, ne sont ainsi dans la caté·
gorie que d '11ne façon indirecte, comme. on dit
que les principes sont· dans le genre. Mais de l'accident
et du sujet ne procèdent pas 11ne 11nité essentielle, il
ne résulte donc pas de leur rencontre uné nature à laquelle
le concept de genre ou d'espèce puisse être attribué.
DE BNTE-ET ESSENTIA 79
quuntur_ formam, sunt propriae passiones vel generis-
vel speciei ; 11nde inveniuntur in omnibus participantibus
naturam generis vel speciei, sicut risibile consequitur
in homine formam, q11ia risus contingit ex aliqua appre-
.. . h ..
h ens1one an1mae 0J111n1s,
Sciendum etiam est quod accidentia aliquando ex
principiis essentialibus causantur secund11m actum per-
fectùm, sicut calor in igne qui sempér actu est calidus;
aliquando vero secundum aptitudinem tantum, sed
complementum accipiunt accidentia ex agente exteriori;
sicut diaphaneitas in a~re, · quae completur per corpus
lucid11m exterius ; et in talibus aptitudo est accideris
inseparabile ; sed complemenn101 quod advenir ex
aliquo principio quod est extra essentiam rei, vel quod
non intrat constitutionem rei, est separabile, sicut ·moveri
et huiusmod.i.

Sciendum est autem quod in accidentibus alio modo


sumuntur genus, species et differentia quam in substantiis.
Quia enim in substantiis ex forma substantiaJi et materia
efficitur per se unum, una quadam natura ex ean1m
coni11octione resvltaote, quae proprie in praedicamento
substantiae collocatur ; ideo in substantiis nomina
concreta quae compositum significant, proprie in genere
esse dicuntur, sicut species vel genera, ut homo vel
anima] : non autem forrna vel materia est hoc modo in
praedicamento, nisi per reductionem, sicut principia in
genere esse dicuntur. Sed ex accidente et subiecto non
fit 110nm per se ; 11nde non resultat ex eorum coni11neti.one
aliqua natura cui intentio generis .vel speciei possit
attribui. Unde nomina accldentaJia concretive dicta non
ponuntur in predicamento sicut species vel genera,
ut album vel music11m nisi per reductionem; sed s0J11m
80 DÉFINITION DES ACCIDENTS

C'est pourquoi les termes désignant les accidents de


façon concrète ne peuvent être classés dans une catégorie,
espèce ou genre - ainsi blanc ou musicien - sauf indi-
rectement ; ce n'est · possible que lorsque ces termes
signifient dans l'abstrait, comme blancheur et musique.
Et c'est parce que les accidents ne sont pas composés
de matière et de forme que le genre en eux ne peut être
pris de la matière, ni la différence, de la forme, comme
dans ies substances composées ; mais il faut les prendre
en référence au premier genre d'existence selon les
divers degrés d'être attribués aux dix catégories - ain11i
on appelle quantité la mesure de la substanc-e, qualité,
la disposition de la sublltance et ainsi des autres, d'après
Aristote dans le XIe Livre des Métaphysiques 10•.
Les différences à leur tour sont prises de la diversité
des principes qui les prod11isent. Et parce que les qualités
propres proviennent des principes propres du sujet, celui-
ci tient lieu de différence dans leur définition - quand
on les définit dans l'abstrait - en ce cas les qualités sont
proprem,.nt dans le genre. Ainsi l'on définit la camardise :
la courbure du nez. Mais ce serait l'inverse ·si ces défi-
nitions étaient données, dans le concret : en effet, leur
sujet aurait alors valeur de genre, parce que les accidents
seraient définis à la manière des substances ·composées
dans lesquelles la notion du genre est prise de la mati.ère -
on dirait alors que le camard est le nez courbe.
Il en serait de même si 11n accident était principe
d'un autre accident - action, passion et quantité sont
principes de la relation - c'est pourquoi Aristote divise
là relation à ce triple.point de vue 1°7• Mais parce que les
principes propres des accidents ne nous sont pas révélés,
nous inférons parfois les différences des accidents à
partir de leurs effets 108 - comme les différences de
DE ENTE ET ESSENTIA 8r
secundum quod in abstracto significantur, ut albedo et
musica. Et quia accidentia non compon11ntur ex materia
et forma, ideo non potest in eis sumi genus a materia,
et differentia a forrna, sicut in • substantüs compositis ;
sed oportet ut genus primum sumatur ex ipso modo
essendi, secundum quod ens diversimode sec11nd11m
prius et posterius de decem generibus praedicatur ;
sicut dicitur quantitas ex eo quod est mesura substantiae,
et qualitas sec1lndum quod est dispositio substantiae,
et sic de aliis, sec11ndum Philosophum in undecimo
Metaphysicae.

Differentiae vero in eis sum11ntur ex diversitate


principiorum ex quibus causantur. Et quia propriae
passiones ex propriis principiis subjecti causantur,
ideo subiectum ponitur in definitione eorum loco diffe-
rentiae, si in abstracto definiuotur, secundum quod sunt
proprie in genere ; sicut dfcitur quod simitas est nasi
curvitas ; sed e converso esset, si eorum definitio sume-
retur secundum quod concretive dicuntur. Sic eoim
subiectum in eorum definitione poneretur sicut genus;
quia t11nc defioirentur per. modum substantiarum com-
positarum, in quibUs ratio generis sumitur a materia,
sicut dicimus quod simum est nasus curvus.
Similiter etiam est, si 11num accidens alterius accidentis
principi11m sit, sicut principium relatioois est actio et
passio et quantitas ; et ideo secundum haec dividit
Philosophus relationem in quinto Metaphysicae. Sed
quia propria principia accidentium non semper· sunt
manifesta, ideo q11andoque s11mimus differentias acci-
dentium ex eorum effectibus, sicut congregativum et
8
82 RÉSUMÉ

densité sont appelées différences des couleurs, car les


différentes teintes sont produites par excès ou par défaut
de l11mière.
Voilà donc comment l'essence se trouve dans les subs-
tances et les accidents, dans les substances composées
et simples,dans tous les concepts universaux de la Logique;
il n'y a d'exception que pour le premier principe qui
est d'une infinie simplicité, à qui ne conviennent pas les
notions de genre ou d'espèce, qui par conséquent,
ne peut être défini en raison de sa simplicité, en lequel
puisse ce traité trouver sa fin et son accomplissement.
(Amen) 1oe.
DE ENTE ET ESSENTIA

disgregativum dicuntur differentiae coloris, quae causan-


tur ex abundantia et paucitate lucis , ex qua diversae
species coloris causantur.
Sic ergo patet quomodo essentia est in substantiis et
accidentibus ; et quomodo in substantiis compositis et
simplicibus ; et qualiter in bis omoihus intentiones
uoiversales logicae inveniuntur ; excepta primo Prin-
cipio quod est infinitae simplicitatis, cui non convenit
ratio generis vel speciei, et per conséquens nec definitio
propter suam simplicitatem, in quo sit finis et consum-
matio huius sermonis.
NOTES
-

z. Opuscula omnia édition sus-nommée, Lethielleux


(r&~?) : Introduction, qui utilise un travail antérieur du
m e auteur : Ecrits authentiques de saint Thomas d'Aquin
(Fribourg, 1910). ·
2. Déposition de Barthélemy de Capoue, protonotaire
du royaume de Sicile. Les actes complets du procès de
canonisation se trouvent dans un unique manuscrit : 3112-
3113, fonds latin B. N. Il a été édité par Baluze en 1693
(Paris) Vitae Paparum Avenionensiüm II col. 7, et par
P. A. Uccelli (Naples 1873) Due documenti inediti per la
vita di San Tommaso d' Aquino.
3. Selon Mandonnet ; ad fratres et socios, selon Roland-
Gosselin.
4. Historia ecclesiastica, édité dans Muratori Scriptores
Rerum Italicarum (Milan 1727), T. XI, p. 751 sq.
5. Essai d'une étude critique de la connaissance, Biblio-
thèque Thomiste (Vrin 1932).
6. Jean GUITION, Travaux du /Xe Congrès international
de Philosophie, 1937, t. X, p. 168 sq.; PortraitdeM. Pouget-
nrf. p. 107 sq. ·
7. Le Thomisme, 5e édition, surtout 1re Partie, chap. I :
Existence et Réalité. -Voir aussi : Joseph de FINANCE,
Etre et agir, Beauchesne, 1943.
8. Travaux du /Xe Congrès international de Philosophie,
1937. T. I, p. 45.
86
9. Contra Gentiles - II - 54, cité et traduit par Gilson,
Thomisme, p. 47.
10. E. GILSON, Op. cit., p. 50.
11. Idem., p. 54.
12. Idem., p. 67.
13. De Caelo et Mundo, lib, I, c. 5, A 271. - Comment.
St. Thomas, lect. 9.
14. Métaphysicae, lib. I, c. 6.
15. R. G. commence le chapitre I.
16. On sait en effet que, parce que la connaissance humaine
part du sensible, la saisie du composé, du sensible, et par
conséquent du postérieur en soi, est plus à sa portée que
celle du simple, du spirituel, et donc de ce qui est antérieur
dans la nature des choses.
17. Metaph. lib. V, c. 7 ; Comment. S. Thomas, lect. 9.
Cathala, n° 889-895. Averroës Com. 14.
18., C'est ainsi que nous proposons de traduire ens perse.
19. Propositio'!'um ici a _un sens plus large que p~oposition
en français, pu1Sqùe vénté et fausseté y sont mcluses :
ce sont donc des jugements.
20. Les ténèbres, le vide, par exemple.
21. La privation est une absence..d'e~sence : la cécité n'a
pas d'essence qui lui soit propre, elle marque l'absence
d'une essence - vision - dans un sujet.
22. Metaph. II, 2.
23. De persona et duabus naturis, c. I.
24. Metaph. lib. V, c. 4 Comment. S. Thomas lect. 5,
Cathalà n° 808.
25. Non pas« que l'essentia confère l'esse à la substance»,
mais « dans et par l'entremise de l'essentia la st1bstance
reçoit l'esse ll, Gilson, Thomisme p. 61 note 1, « Substance,
essence, quiddité, c'est-à-dire l'unité ontologique concrète
prise en elle-même, puis prise comme susceptible de défi-
nition, enfin prise comme signifiée par la définition... »
Ces précisions de terminologie fournies par M. Gilson sont
particulièrement éclairantes pour notre texte. Elles serviront
pour toute la suite du traité. Cf. Thomisme., p. 45.
26. Est dit : pour S. Thomas, l'énonciation correspond
nécessairement à la nature des choses.
'?-7· Ajouté R. G.
28. R. G. : à la place de etiam ( en outre), enim (en effet).
29. R. G. commence le chapitre II.
30 .Metaph. V, 5.
31. In Metaph. VII, 7 Com. 27.
32. La pensée de Saint Thomas, qui s'appuie ici sur le
physique d'Aristote, semble être celle-ci : les élémeats
de la synthèse, chaleur et humidité, se combinent au plan
physique en une saveur sucrée; le corps qui déte111,j11e
ce goût, le sucre par exemple, est appelé sucré et non pas
c/Jaud ou humide bien que ces deux éléments en soient
causes, parce que le goût dont il s'agit procède de la syn-
thèse des deux.
33. Materia signala est pour S. Thomas, un te1me tech-
nique difficile à traduire : c'est, par opposition à la matière
première totalement indifférenciée, une _portion de matière
sensible, celle qui tombe sous la désignation du doigt,
cette matière-ci. Par ce mot est donc introduite toute la ques-
tion de l'individuation que S. Thomas résout d'une façon
nettement originale par rapport à ses devanciers.
34. «Socrate» désigne l'individu comme tel. Nous dirions
aujourd'hui « Pierre » ou « Paul ».
35. In M etaph. VII, 5 Com. 20.
36. Différence a ici le sens technique qu'il a en logique,
c'est la différence spécifique qui s'ajoute au genre pour
constituer l'espèce.
37. Parties-intégrantes, parties qui composent ou intègrent
le tout.
38. Ultérieurement s'entend ici non dans l'ordre ehrono-
logique, mais dans l'ordre de nature.
88
39. On reconnaît ici la théorie de l'unicité des fo11nes
que Saint Thomas opposait à ceux de ses contemporains
qui estimaient qu'en l'homme, par exemple, il y avait une
fo11ne végétative, une forme sensible, une fu1n1e intellectuelle.
Pour saint Thomas, a11 contraîre, c'est la fo11ne la plus élevée,
qui, dans le même être, remplit les fonctions des foi111es
inférieures ; c'est elle qui est individuée par la matière dési-
gnée, ainsi que le montre la présente analyse de la corporéité.
Cf. entre ·autres, Sum. Théo!. 1.. LXXVI-4.
40. Lapidéité, furrne de la pierre. Chez saint Thomas,
l'acuité du sens du concret s'affirme très fortement puisque
toute forme dépend, dans son existence, d'une matière,
et réciproquement : c'est donc l'existence qui apporte au
réel son achèvement, c'est elle, ultime actualisation, qui est
la réalité, et donne à tout d'être réel.
41. En tout ce passage, saint Thomas fait sienne la théorie
de la corporéité au sens d'Avicenne que plus tard il aban-
donnera. Selon Avicenne, en effet, suivi par saint Thomas
dans le De En~e et Essentia il y a bien une seule forme qui,
en fait, donne les dimensions et toutes les déterminations
antérieures ,; mais il y a aussi une corporéité qui fournit la
possibilité de les acquérir. Saint Thomas dépassera cette
première étape de sa pensée et finalement la possibilité des
dimensions ne sera, pour lui, rien d'autre que la nature de
la matière entièrement relative à la fo1111e.
42. Ainsi c'est toujours le tout qui est signifié par genre,
différence, définition, et espèce, mais avec des nuances variées.
43. R. G. ·à la ]?lace de determinata (précise), determinative
(de façon précise).
44. R. G. à la place de prœter hoc : propter hoc. Malgré
l'importance de cette variante, le sens Elst toujours le même :
soit que l'on tienne compte de la déte11nination parce que,
soit qu'on en tienne compte indépendamment du fait que,
c'est toujours le détt:111ûnant qui importe et non le déterminé.
45. Pour Aristote, il pouvait exister des animés non
corporels, les astres par exemple. Saint Thomas transpose
cette notion pour concevoir les anges ou les âmes séparées.
46. Metaph. lib. V, c. 6.
47. Metaph. lib. VII, c. 3 Commen. S. Thomas, lect. 3. -
Cathala N° 1328. Topiques, lib. IV, c. 2.
48. L'adverbe numero contient le double sens de numé-
riquement et individuellement.
49. Ideo correspond au quia de la phrase précédente,
c'est pourquoi nous proposons de ne pas les séparer par un
point dans la traduction.
50. Metaph. lib. XI, d'après le texte, plus exactement
avec R. G. : XII, c. 14.
51. Cf. In Metaph. lib. VII, lect. II. - Cathala 1535-1536.
52. R. G. commence le chapitre III.
53. La pensée demeure ici nettement au plan logique :
ce n'est pas tant du rapport de l'essence au genre .. ,, etc,
qu'il s'agit, que du rapport du mot essence à la 11otion du
genre, bien qu'il y ait équivalence entre cet ordre logique
et l'ordre réel.
54. Saint Thomas utilise ici une théorie d'Avicenne
qu'on a pu appeler théorie de la nature indéterminée c'est-à-
dire indifférente à. l'état dans lequel on la considère -
individuelle ou universelle - nature« à l'état nu ». Dans le
concept d'homme ou d'animal il n'y a ni communauté,
ni singularité car ce concept s'appliq11e soit à l'individu,
soit à une pluralité d'individus suivant le point de vue
auquel on se place. La nature est donc indifférente, c'est-
à-dire apte à se réaliser dans le singulier ou à devenir uni-
verselle lorsque l'intelligence la rendra telle par son action.
C'est en ce sens que l'intelligence fait l'universalité dans les
choses. La nature considérée dans l'absolu est donc une
possibilité, une aptitude. Elle n'est pas une chose mais une
vérité. Considérée dans l'esprit elle est indifférente à l'une
ou à l'autre des réalisations que lui donnera l'existence dans
l'individuel. La pensée se meut dans l'inachevé. Cf. Gilson ·
Avicenne et le point de départ de Duns Scot dans Archives
d'Histoire Doctrinale et Littéraire du M. A. 1927, p. 130 sv.
55. L'expression per accidens signifie : relativement
(par opposition à· absolu), par accompagnement (indirec-
tement), accidentellement c'est-à-dire en fonction d'autre
chose que la substance ou essence,
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56. L'essence de l'homme en tant que tel. Tout ce passage
est d'une importance capitale et projette une vive lumière
sur les différences entre les trois plans : métaphysique,
logique et psychologique;
~7- Étant entendu que le genre et l'espèce sont des
universaux.
58. Ce que l'auteur a appelé plus haut: in anima.
59. L'expression extra-animam désigne la réalité par
opposition à la pensée.
60. C'est-à-dire le prend pour objet de son concept. Dans
ce même sens Averroës avait dit : « c'est l'intelligence qui
fait l'universel ».
61. In De anima l, Com. 8.
62. Metaph V, 2.
63. In De anima III, Com. 5.
64. Image représentative d'une collectivité, par exemple :
le français, le paysan, etc ...
65. Le :passage peut paraître confus à première le~ture.
Un mot d éclajrcissement. Il faut d'abord distinguer nature
humaine et notion d'est_èce. La nature humaine est attri-
buable à Socrate, c'est 1 homme en tant qu'homme qu'énonce
l'expression scolastique d'universel métaph'!.sique. La. notion
d'espèce peut désigner deux choses : soit la notion prise
du point de vue absolu, l'espèce en tant qu'espèce, la caté-
gone logique, soit cette même notion, mais prise dans son
contenu, ce qui est pensé dans l'espèce - à savoir, les notes
réelles - ce qui par conséquent est attribuable aux individus
de l'espèce, ou, en lang e scolastique, l'universel logique.
L'auteur dit ici: la nature ine est attribuable à Socrate;
la notion d'espèce l'est aussi, mais cette dernière, en tant
que contenu pensé, et non en tant qu' espèce. La preuve
en est que l'espèce ne dit ni la nature en tant 9.ue telle,
l'homme en tant qu'homme, ni ce qui est particulier à
Socrate. C'est pourquoi l'on ne peut dire « Socrate est
espèce », alors qu'on peut dire « Socrate est homme » ou
« Socrate est Socrate ».
91
66. C'est-à-dire par synthèse ou analyse de la proposition,
par composition ou dissociation des essences ~ui fo1111ent
les propositions. C'est le jugement qui atteint 1 acte même
d'exister alors que la simple ap}'réhension, première opé-
ration de l'intelligence, atteint 1 essence.
67. Saint Thomas emploie ici le terme intentio. c~est
pourquoi nous avons dû traduire par idée, alors que le mot
notion (ratio) semblerait plus adéquat à sa pensée. Il faut
se souvenir que pour saint Thomas, en raison de la forte
synthèse qu'il voyait dans le réel, la notion logique, bien
que distincte de l'idée de son contenu (cf. note 65), était
très étroitement jointe à celle-ci dans la réalité des choses.
La ~nsée moderne a dissocié davantage la notion logique
de I idée, le caàre matériel de la pensée vivante.
68. C'est-à-dire l'universel logique.
69. C'est dire que la notion d'espèce n'est attribuable
qu'en tant qu'un1versel logique.
70. R. G. commence le chapitre IV.
71. Fons Vitœ l. 4, c. 2 Éd. Bi:eumker 1895 p. 213, 14.
72. L'acte de la connaissance intellectuelle est de nature
telle que le sujet d'où il émane ne peut ni entrer en campo-,
sition avec la matière pour fotmer avec elle un composé
subsistant - cas de l'âme humaine et animale - ni être
imprimé à une matière préexistante - cas des fo11nes
accidentelles, artificielles ou artistiques par exemple.
73. L'intelligence en ce sens est l'esprit pur, l'ange. Liber
de Causis de Proclus, attribué à Aristote. Sur le rôle de ce
traité au XIII 8 siècle cf. Ét. Gilson, La Philosophie au
Moyen-Age, 2 6 éd. Payot, 1944, p. 373.
74. Ce ne sont pas toutes les formes qui ont besoin de
matière.
75. Metaph. V, 5.
76. Id. Y., 5 et IX, 4.
77. « L'expression hcc est adveniens extra ne signifie pas
que l'exister s'ajoute du dehors àl'essence, comme ferait
un accident, mais qu'il lui vient d'une cause efficiente
transcendante à l'essence, donc extérieure' à elle, ~ui est
Dieu. L'esse causé par Dieu dans l'essence est ce qu il y a
en elle de plus intime, puisque, venue du dehors, il la cons•
titue pourtant du dedans». GILSON Thomisme, p. 57, not~ I,
78. Saint Thomas prouve ailleurs que c'est le cas unique
de Dieu. Cf. entre autres S. Théol. 1°-III, 4.
79. Dans l'hypothèse des Platoniciens.
80. Dans ce passage comme dans ceux qui, au chapitre
suivant, traitent de Dieu, Saint Thomas prend nettement
parti contre les théologies de l'essence : c est la perfection
de son exister qui caractérise Dieu comme tel, et non pas
un caractère de son essence.
'
8I. Car la fu11ne est bien cause de l'existence de son sujet,
mais à titre de cause {01111t:lle.
82. In De Anima lib. Ill, c. I4,
83. De hebdomadibus éd. Migne T. 64, col. I3II C.
84. In De Anima lib. III, c. 5.
85. L'intellect possible est, non une faculté, mais une
fonction de l'intelligence celle qui reçoit l'intelligibilité
des choses à travers le filtre de la sensation et conçoit l'idée.
86. Écritoire de cire sans impression. De anima III,
C. 4, Comment. S. Thomas lect. 9.
87. R. G. commence le chapitre V.
88. Ce serait là le panthéisme forn1el. Saint Thomas
vise celui d'Amaury de Bène.
89. Metaph. lib. V, c. 16 ; Comm. Averroës 21 ; Comm.
S. Thom. lect. 18. - Cathala n° 1034.
90. De anima. V, 3.
9I. Pour Platon, la stature debout, le fait de marcher
avec. deux pieds, sont signes de la raison.
92. Cette impossibilité vient de ce que les substances
spirituelles sont dépourvues de ces accidents sensibles
qui servent de signes pour la connaissance des substances
matérielles.
93
93. Metaph, V, 5.
94. De. anima, I, 1.
95. De Animalibus (Hist. animal., VII, VIII, c. I).
96. Il se passe pour la classification des substances
intellectuelles la même chose que pour celle des animaux
par exemple, où la négation du caractère d'une espèce
suffit à en spécifier une autre : l'animal irrationnel est spécifié
par la seule négation de la différence spécifique de l'homme.
97. XI0 De Animalibus (De part. animal., I, c. 2). ·
g8. R. G. à la place de iam {déjà), étiam (encore).
99. R. G. commence le chapitre VI.
100. C'est là un principe de la métaphysique aristoté-
licienne dont sajnt Thomas se sert souvent et sur lequel
il tonde, entre autres, la quatrième preuve de l'existence de
Dieu : Cf. S. Théol. I 0 II, 3.
101. Metaph. lib.II, c. I ; Comm. S. Thom. lect. 2. -
Catbala .n° 29'2.
102. De Anima lib. III, c. 4 ; Comm. S. Thom. lect. 7.
On entend par là que l'opération intellectuelle proprement
dite est purement spirituelle, sans préjudice des conditions
matérielles de son exercice h11mrun_ . .
·
103. Metaph. lib. X, c. 9 ; Comm. S. Thom. lect. 2. -
Cathala n° 2131.
:ro4. Rendue simplement possible par la nature de
l'atmosphère.

105. Temps, lieu etc... Saint Thomas parle ici du
mouvement loçal à l'exclusion des trois autres sortes de
mouvement distinguées par Aristote. Le. mouvement local
est un pur déplacement dans le lieu qui ne modifie en rien
la nature du sujet : c'est l'accident le plus extrinsèque.
1o6. R. G. IX0 livre, ce qui est plus exact: c. 1. Cf. Comm.
S. Thom. lect. I. - Cathala n° :r768.
107. Metaph. lib. V, c. :r5 ; Comm. S. Thom. Iect. :r7. -
Cathala n 08 1001-1005.
108. Nous inférons les différences entre les accidents,
non de ce qu'ils sont en eux-mêmes, mais des modifications
psycholo~bues que nous en recevons. L'exemple suggère
que les · érentes teintes proviennent des différences de
densité des rayons lumineux.
109. Ce dernier mot est ajouté par l'édition R. G.
Du texte ci-dessus on ne doit pas mférer purement et sim-
plement que Dieu n'a pas d'essence. « Il ne dit pas : on
voit par là qu'il y a une essence dans les substances et
dans les accidents, mais qu'il n'y en a pas en Dieu.
L'exepto primo exclut directement de Dieu la compo-
sition de ces Intentiones logicœ que sont le genre et
l'espèce. Assurément, une essence qui ne se définisse pas
par le genre et l'espèce est pour nous inconcevable, mais ce
n'est pas le seul cas où l'inconcevable doit être affirmé de
Dieu. Saint Thomas a dit plus de cent fois que l'esse Dei est
sua essentia ; à notre connaissance il n'a pas dit une seule
fois : in Deo non est essentia. » GILSON Thomisme, 48 édition,
p. 132, note 3, 5e éd., p. 135, texte retouché.
Cette remarque est très juste. Cependant l'on peut se
demander si, malgré le paradoxe apparent, il n'y aurait
pas une sorte d'équivalence entre les deux assertions :
u l' txister de Dieu est son essence li et « en Dieu il n'y a pas
d'tssènce li (Cf. début chap. VI p. 62.) Tout le traité montre en
effet la valeur corrélative des notions d'essence et d'exister :
est essence ce qui n'~st pas l'exister et inversement. Par
ailleurs l'essence est ce que la chose est. Ces deux sens du mot
sont invoqués respectivement en disant soit que Dieu est
l'exister tellement J.lur, tellement exclusif qu'il n'y a _plus
en lui d'essenc°'l soit que Dieu a pour essence le seul exister.
Cette dernière expression a une teneur plus fortement
métafuTique que la précédente qui se tiént davarttage
au p logique : d'oti ,sans doute, la phrase qui conclut
le présent opuscule, alors que les « cent fois» auxquelles se
réfère M. Gilson 1narquent un thomisme plus évolué.
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 23 SEPTEMBRE ] 982
PAR L'IMPRIMERIE
DE LA MANUTENTION
A MAYENNE
.,, 7965