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LE PROBLÈME DE LA POPULATION EN U. R. S. S.

Le 17 décembre 1926 a eu lieu le recensement général de la


population de l'U. R. S. S. Cette opération considérable préparée de longue
main par l'administration centrale de la statistique a fourni sur le
mouvement de la population des renseignements extrêmement
intéressants 1.
En partant des données du recensement de 1926, la statistique
russe évalue, en chiffres ronds, la population totale d3 l'Union sovié-
tiste, au 1er janvier 1927, à 147 millions d'habitants. Cette masse
humaine constitue environ la treizième partie de la population totale
du globe ; c'est donc là un groupement d'une importance qu'on ne
saurait exagérer, d'autant plus qu'il s'accroît avec une rapidité
étonnante.
Si l'on remonte au recensement de 1897 et qu'on laisse de côté la
population des territoires détachés depuis lors de l'empire russe, on
voit que la population du territoire actuel de l'U. R. S. S. s'élevait à
107 millions d'habitants environ. Ainsi, entrente ans, l'accroissement a
été de 40 millions d'habitants — plus de 37 p. 100 du total — et cela
malgré les pertes énormes dues à la guerre, à la révolution et à la
famine.
Pour avoir une idée plus précise de la vitesse avec laquelle s'accroît
cette population, nous passerons en revue successivement les deux
périodes « normales » comprises dans ce laps de trente ans : 1897-1914
et 1922-1927.
Prenons d'abord la période 1897-1914. D'après les statistiques
russes, il apparaît qu'il y avait, en 1914, sur le territoire actuel de
l'U. R. S. S., 140 millions d'habitants. En dix-sept ans, l'accroissement
avait donc été de 33 millions correspondant à un taux
d'accroissement annuel de 1,6 p. 100. Ce taux d'accroissement peut être consb
déré comme relativement élevé, puisqu'il dépasse les chiffres
analogues pour l'Angleterre en 1880 et pour l'Allemagne en 1900. Avec
cette accélération, la population du territoire qui nous intéresse se
serait élevée en 1930 à 180 millions environ, c'est-à-dire au moins
autant que l'ensemble de la population de l'ancien empire russe en
1 . Il convient naturellement de faire des réserves sur l'exactitude absolue des
résultats encore préalables du recensement. Pour certaines régions éloignées de l'extrême Nord-
Est, les recenseurs ont dû errer plusieurs mois à la recherche des tribus nomades ; il est
évident que dans ces conditions on ne peut tabler sur une exactitude rigoureuse, mais,
étant donné que les possibilités d'erreur sont presque toutes concentrées sur les chiffres
relatifs aux régions semi-désertiques, il n'est pas imprudent de se servir de ces données
préalables pour en tirer quelques conclusions générales.
LE PROBLÈME DE LA POPULATION EN U. R. S. S. 49
1914, et cela malgré la séparation de pays comme la Pologne, les États
baltes, la Finlande, la Bessarabie.
Mais la guerre et la révolution sont survenues et ont creusé dans
la population russe une brèche énorme. D'après le recensement partiel
de 1920, la population n'était plus à cette époque que de 134 millions ;
bien plus, au milieu de 1922, après la terrible famine de 1921, ce chiffre
tombait — d'après des évaluations — à 132 millions. Ceci correspond
à une diminution absolue de 8 millions en sept ans ; mais,
comparativement à ce que devait être le chiffre de la population par le jeu de
l'accroissement normal (159 millions), la perte relative ressort à 27
millions. Sur ces 27 millions la part due à l'augmentation des décès
peut encore être évaluée à une certaine approximation pour la période
de guerre extérieure : 2,5 millions tués au front ; 2,2 millions de décès
parmi la population civile en plus de la normale ; 1,5 millions de
soldats morts à la suite de blessures. Pour la période de guerre civile
l'évaluation est beaucoup plus délicate. Suivant les régions, le
coefficient de mortalité variait dans des proportions énormes : à Leningrad,
en 1918, le coefficient de mortalité par 1 000 habitants était de 43,7 ;
en 1919, de 72,6 ; en 1920, de 50,6 (au lieu de 26,3 en 1912-13). A
Moscou, il était de 28 p. 1 000 en 1918 ; 45,1 en 1919 ; de 46,2 en 1920
(au lieu de 23,1 en 1910-14). En province, en 1920, le coefficient de
mortalité variait de 30 à 50 p. 1 000, au lieu de 26 à 30 en 1914. Évaluons
ainsi — sous toutes réserves — l'accroissement de la mortalité à un
tiers ; nous obtenons de 1918 à 1922 un excédent de décès de 6,5
millions environ. Au total, de 1914 à 1922, le nombre des décès aurait
dépassé la normale de 12,7 millions (2,5 millions tués + 1,5 millions
blessés + 2,2 + 6,5 millions civils = 12,7 millions).
U s'ensuivrait que le manque à gagner par suite de la diminution
des naissances aurait été de 27 — 12,7, soit 14,3 millions. Pour la
période de guerre extérieure certains auteurs évaluent cette
diminution à 1,3 millions. Ce chiffre n'a rien d'excessif si l'on s'en tient aux
données relatives à Moscou et à Leningrad, qui font ressortir la
diminution de la natalité à un quart environ. Reste un déficit de 6 millions
de naissances à reporter sur la période de 1918 à 1922. Quoi qu'il en
soit, admettons le chiffre de 132 millions pour le chiffre de la
population en 1922.
Depuis lors il y a eu une augmentation de 15 millions en cinq ans ;
cela correspond à un accroissement annuel de 2,2 p. 100. Ce dernier
chiffre est particulièrement impressionnant si l'on remarque que dans
ces conditions une population doublerait en trente ans. Mais peut-être
y a-t-il eu un relèvement brusque au début de cette période après le
retour des hommes mobilisés, par suite de la détente morale et
physique consécutive aux horreurs de deux guerres extérieure et intérieure,
par suite aussi du fait que les individus faibles ayant été éliminés par
'ANS. D'HISTÛIHB. — lre ANNÉE. 4
50 ANNALES D'HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

la guerre et la famine, il ne restait plus que les plus résistants..., tous-


phénomènes dont le résultat a été dans presque tous les pays un
relèvement de la natalité et un abaissement de la mortalité. Eh bien non \
cette moyenne de 2 p. 100 et plus, nous la retrouvons sur toute une
série d'années. Voici des chiffres pour la R. S. F. S. R.

Naissances Décès Excédent


1913 45,5 29,4 16,1
1924 43,39 24,11 19,28
1925 45,52 25,15 20,37
1926 44,10 21,41 22,09

Voici encore une série un peu différente pour l'Ukraine :

1925 41,5 20,4 21,1


1926 38,3 18,2 20,1
1927 40,5 17,8 22,7

Ainsi, loin de se ralentir, l'accroissement de la population aurait»


plutôt une tendance à s'accélérer et cela dans toutes les régions г.
Ces diverses données confirment donc que, pour le moment, létaux
d'accroissement de la population russe est plus élevé qu'avant la
guerre et probablement que partout ailleurs dans le monde. Même en
admettant que les évaluations pour 1914 soient trop faibles, on ne peut-
néanmoins expliquer uniquement par des erreurs d'évaluation cette
différence entre les deux coefficients : 1,6 et 2,2. On ne peut pas non plus
l'expliquer par le seul relèvement de la natalité qui reste à peu près
au même niveau qu'avant la guerre, comme on a pu s'en convaincre
plus haut. Le relèvement de l'excédent est dû pour la plus grande part
à la diminution de la mortalité, notamment de la mortalité infantile..
La diminution de la mortalité générale est la conséquence du
développement des services d'hygiène et de la médecine préventive
entrepris au moment des grandes épidémies consécutives à la famine de
1921. D'après les données du Commissariat de la santé publique, le

1. Dans quarante et un départements observés, l'accroissement p. 1000 varie comme-


suit :
Aaroisi(ni«Dt (pour dQOO) i№ OÎ5 4916
De 7,6 à 10 2 » »
10 à 12,5 2 1 »
12,6 à 15 7 1 1
15,17 à 17,5 5 10 »
17,6 à 20,5 10 7 6
20,6 à 22,5 9 12 12
22,6 à 25 5 5 13
25,1 à 27,5 1 5 5
27,в à 30 » » 3
30,1 à 32,5 » » 1
41 41 41
LE PROBLÈME DE LA POPULATION EN U. R. S. S. 51

nombre des morts par épidémies sur 10 000 habitants a varié de la


façon suivante :
Typhus
exanthématique récurrent intestinal Variole
1913 7,3 1,9 26,6 4,4
1926 3,8 1,0 8,8 1,1
1927 2,7 0,4 9,6 0,9
Fait considérable, le choléra a pour ainsi dire disparu. La
mortalité infantile a baissé de 26 p. 100 en 1913 à 18,7 en 1926, (la
diminution a même été de 50 p. 100 à Moscou). Cette diminution est en partie
à reporter sur le fonctionnement des assurances sociales qui rendent
moins lourd pour une famille de travailleurs le fardeau des soins à
donner à l'enfant en bas âge.
Quelles que soient les raisons de cet accroissement, on ne peut en
tout cas fermer les yeux sur ce phénomène dont les conséquences
politiques, économiques et sociales ne peuvent échapper à personne. En
effet, dans dix ans, si ce taux d'accroissement se maintient, l'Union
soviétiste compterait 30 millions d'habitants de plus : une nouvelle
grande puissance ! Si l'on transpose ce chiffre sur un empire de 450
millions d'habitants comme l'empire britannique, l'accroissement
correspondant serait de 90 millions ; il serait de 24 pour l'empire français.
Mais cet accroissement pourrait être accidentel, provenir de
circonstances particulières. Évidemment cela est possible ; mais le
phénomène actuel cadre trop bien avec toute l'histoire du peuple russe,
pour qu'une telle explication puisse nous satisfaire. Il est un peu
aventureux de remonter au delà du recensement de 1897. Cependant les
chiffres des revisions, qui servaient principalement à établir l'assiette
de l'impôt, donc visaient à une certaine exactitude, indiquent que
l'empire des Tzars, qui comptait, en 1724, 13 millions d'habitants, en
avait, en 1762, 19 millions ; en 1796, 36 millions ; en 1815, 62 millions ;
en 1851, 69 millions. Remarquons de suite que ces chiffres illustrent
plutôt le développement politique de la puissance russe que le
développement démographique à strictement parler, car une partie de
l'accroissement, au cours des siècles passés, correspond à l'extension du
territoire soumis à la dynastie des Romanov. Cependant il y a un
rapport certain entre ce développement politique et le peuplement
des territoires. La masse russe, d'abord concentrée dans l'Ouest et le
Nord-Ouest, s'est peu à peu étalée vers le Sud-Est et l'Est. Les
annexions occidentales ont certes un peu modifié la proportion de
l'accroissement, mais sans la changer profondément.
Ainsi en deux siècles la population de l'empire russe a plus que
décuplé, ce qui correspond à un accroissement annuel moyen de plus
de 1 p. 100.
52 ANNALES D'HISTOIRE ECONOMIQUE ET SOCIALE

Compte tenu de tous les événements, guerres, famines..., qui ont


pu arrêter l'accroissement de la population au cours des deux dernier»
siècles, cela prouve que le peuple russe a toujours fait preuve à ce
point de vue d'une vitalité remarquable. Cette forme de vitalité se
manifeste encore, et de plus en plus, semble-t-il, à l'heure actuelle. Il
faut donc l'admettre et chercher à en deviner les conséquences.
A la première question qui vient à l'esprit : Y a-t-il de la place en
Russie pour tout ce monde ? la réponse semble évidente.
Actuellement la population de l'Union soviétiste est encore — en moyenne —
fort clairsemée, si l'on compare sa densité kilométrique à celle des
puissances européennes. Qu'est-ce en effet qu'une densité de 6,9 au
kilomètre carré à côté des 256 de la Belgique, des 134 de l'Allemagne,
voire des 74 de la France ? Bien peu évidemment. Mais une telle
comparaison nous semble peu logique. Ne serait-il pas plus juste de
comparer à l'U. R. S. S. les grandes puissances, colonies comprises ? Pour
l'empire britannique la densité de population n'est plus alors que de
13, celle de l'empire français de 7,7. Par ce simple reclassement de
valeurs le problème se trouve tout autrement mis en lumière. Les
quelques considérations qui vont suivre vont encore accentuer ce
changement de plan.
Tout d'abord, que signifie cette densité moyenne de 6,9, que nous
venons de citer ? Ce n'est qu'une moyenne autour de laquelle les
densités locales varient tellement qu'il est difficile d'en faire usage.
Dans le tableau suivant nous avons groupé les régions suivant
la densité de la population.
Superficie Population
(milliers de (milliers DeusifcB
kil. carrés) d'habitants)
I. Région à très faible population.
a) Région septentrionale glacée . . 6 446 2 078 0,3
b) Région centrale semi-désertique 3 646 8 515 2,3
c) Sibérie centrale et orientale . . . 6 621 5 580 1,1
16 713 16173 1,03
II. Région à population restreinte.
a) Nord-Ouest (Leningrad) 349 7 420 21
b) Oural et pré-Oural (sauf Tobolsk) 905 12 944 14
c) Volga moyenne et inférieure . . . 655 15 769 24
d) Crimée et Caucase septentrional 318 9 077 28
e) Transcaucasie 184 5 850 32
/) Uzbekistan 340 5 270 15,5
g) Sibérie occidentale 578 5 241 9,1
3 329 61 571 18,5
III. Région à population dense.
a) Russie occidentale (Smolensk) . 226 9 282 41
b) Région centrale (Moscou) 611 30 132 50
c) Ukraine -, 452 29 020 64,2
1 289 68 434 53
LE PROBLÈME DE LA POPULATION EN U. R. S. S. 53
Si Ton regarde une carte de PU. R. S. S., sur laquelle des points
noirs indiquent les groupes de 10 000 habitants, on aperçoit tout
d'abord une forte tache noire à l'Occident ; puis la tache s'estompe
rapidement en direction de l'Est, un peu moins rapidement vers le
Nord-Est, où l'on rencontre encore une forte tache — celle de la
région centrale industrielle — et vers le Sud-Est, où l'on trouve aussi des
séries de taches le long de la mer d'Azov et sur les deux flancs du
Caucase. En Asie, nous trouvons deux lignes de peuplement bien
moins marquées qu'en Europe, l'une en Transcaucasie, au Sud de la
mer d'Aral, l'autre en Sibérie occidentale, loin dans le Nord-Est de la
mer d'Aral et se prolongeant par une série de points clairsemés en
direction du Pacifique. Par conséquent, en dehors de la région
occidentale qui, nous le verrons plus loin, peut être considérée comme
suffisamment peuplée, il reste encore pour l'essaimage de la population
toute la région pré-asiatique et surtout la Russie d'Asie. Ce
mouvement de la population vers l'Est ne serait du reste que la continuation
du processus constaté au cours des siècles passés. Jusqu'au xvie siècle,
le peuple russe a servi de tampon à la civilisation occidentale
contre les invasions asiatiques. Pendant le xive et le xve siècle, les
principautés ont vu se replier les populations qui vivaient jusque-là
tant bien que mal à côté des Mongols et des Tartares. Ce n'est qu'à la
fin du xve siècle que commencèrent à se constituer des marches
militaires pour protéger la région centrale de la Russie d'Europe. Or, au
xvie siècle, cette ligne de défense militaire passait grosso modo par
Kiev, Toula et Nijni-Novgorod, c'est-à-dire laissait au Sud-Est
presque une moitié de la Russie d'Europe. Au siècle suivant, une fois finie la
« période de troubles », la colonisation s'étendit toujours plus vers
l'Est et le Sud-Est. Il ne restait plus à cette époque en Russie
d'Europe qu'une région à peu près vierge qui s'étendait au Sud-Est de
la ligne Odessa-Samara. En même temps que s'opérait cette avance
vers le Sud-Est, d'autres masses de colons plus ou moins dirigés par
l'autorité centrale poussaient vers l'Oural et la Sibérie, si bien qu'au
milieu du xvine siècle il apparut nécessaire de constituer une seconde
ligne de défense militaire le long du fleuve Oural. Enfin, dès cette
même époque, le courant colonisateur se porte vers la mer Noire et la
Caspienne ; la Russie d'Europe se trouve tout entière en voie de
peuplement. En même temps le flot colonisateur débordait sur la Sibérie
et la Transcaucasie.
Ainsi, au cours des siècles passés, la masse russe toujours en voie
d'accroissement a dû chercher des zones d'expansion en s'écartant
toujours plus du Centre par la migration vers l'Est. Mais, déjà au
xixe siècle, ce mode d'expansion ne suffit plus. A partir de 1860
l'émigration outre-mer se développe avec rapidité. En trente ans, de 1860
à 1890, le nombre des emigrants dépasse le million. De 1890 à 1915, il
54 ANNALES D'HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
atteint 3 300 000 ; (sur ce contingent la partie de l'ancien empire russe
qui correspond au territoire actuel de PU. R. S. S. fournissait à peu
près le tiers ; le reste était fourni par les allogènes des confins de
l'empire, Polonais, Finlandais, Juifs...). Ceci indique que, à partir du
milieu du xixe siècle, l'émigration outre-mer commence à
concurrencer la colonisation de l'Orient. Cette dernière, en effet, une fois
occupées les régions facilement accessibles et très fertiles, présentait des
difficultés considérables qui proviennent manifestement de l'énormité
du voyage par voie de terre et des caractères du climat sibérien. Mais
il y avait surtout le fait que les possibilités des territoires
véritablement neufs se trouvaient considérablement réduites.
N'oublions pas qu'une bonne moitié du territoire soviétiste est
pratiquement, dans les conditions actuelles de l'économie rurale, impropre
à la culture. La zone glacée ou mi-glacée compte déjà environ 7 millions
de kilomètres carrés sur un total de 21. D'autre part les régions semi-
désertiques de l'Asie centrale demanderaient pour être mises en valeur
des travaux immenses, qui réduiraient de beaucoup pour la génération
actuelle les possibilités de colonisation. Il semble donc bien qu'à notre
époque l'excédent de la population ne peut plus compter uniquement
sur une extension en surface, mais doit s'accumuler en profondeur.
Pendant les siècles précédents, ces deux développements ont été
de pair. Alors que les masses de colons s'étalaient vers l'Orient, la
densité de la population dans les régions occidentales, puis dans la
région pré-asiatique; allait sans cesse en augmentant. D'après les
données des révisions, dans la région de Moscou, la densité passe de
26 au kilomètre carré, en 1724, à 35 en 1858 et 45 en 1897. Dans la
région de Kiev, elle passe de 10 en 1724 à 36 en 1858 et 50 en 1897.
Dans la région de Leningrad, — notons ici le relèvement un peu
artificiel de la densité par l'établissement de la nouvelle capitale, — la
densité passe de 4,5 en 1724 à 18 en 1897. Dans le Sud (Azov) la densité
passe de 3,5 en 1724 à 39 en 1897. Enfin dans l'Est (Kazan), elle passe
de 2,3 en 1724 à 26 en 1897.
Ce phénomène d'accumulation se trouve corroboré par le
développement absolu et surtout relatif de la population urbaine, que met
bien en évidence le tableau suivant :
Population urbaine.
Dates en milliers en pour 100 du total
1724 328 3
1782 802 3,1
1812 1602 4,4
1851 3 482 7,8
1878 6 091 9,2
1897 16 829 13,0
19,7"
1927 26 300
LE PROBLÈME DE LA' POPULATION EN U. R. S S. 55

Pour la période de 1897 à 1927, l'augmentation du nombre des


-grandes villes est particulièrement caractéristique. Alors qu'en 1897
il y avait sur le territoire actuel de l'U. R. S. S. quatorze villes de plus
de 100 000 habitants et une trentaine de 50 000 à 100 000 habitants,
en 1927, on en compte déjà trente et un du premier groupe avec
9,5 millions d'habitants et cinquante-neuf du second groupe avec
4 millions d'habitants. Remarquons encore à ce propos que la période
<le guerre civile a fortement troublé le processus d'agglomération
urbaine. De 1918 à 1922, certaines villes se sont littéralement vidées
de leurs habitants. Les citadins affamés ou craignant les excès de la
terreur rouge fuyaient dans les campagnes, qu'ils désertèrent à nouveau
après 1921 : Leningrad, par exemple, avait diminué des deux tiers.
Mais, de 1923 à 1927,1e nombre des villes de plus de 100 000 habitants
a pu passer de 22 à 31 ; celui des villes entre 50 000 et 100 000
habitants de 35 à 59, et enfin celui des villes entre 20 000 et 50 000
habitants s'est élevé de 104 à 133.
Tout compte fait cependant, la proportion de population urbaine
reste très inférieure à ce qu'elle est dans beaucoup de pays. En effet
l'Angleterre compte 79 p. 100 de citadins, l'Allemagne 62, les États-
Unis 51 et la France 46. Les 17,9 p. 100 de l'U. R. S. S. semblent donc
laisser une marge considérable pour la concentration urbaine. Mais,
suivant les régions encore, cette proportion est extrêmement variable.
La région qui se tient le plus près de la moyenne à ce point de vue,
c'est l'Ukraine avec 18,5 p. 100 : cependant, dans le district minier
ukrainien (bassin du Donets), la condensation urbaine va jusqu'à
41,8 p. 100. De même, dans le district minier de l'Oural, cette
proportion va jusqu'à 51 p. 100, pour atteindre 56,1 dans le district de
Sverdlovsk et 59,2 dans celui de Zlatooust. Dans le département de
Moscou nous trouvons aussi 59 p. 100 de citadins, et dans celui de
Leningrad 67,2 p. 100.
Ceci montre qu'il y a des régions où la condensation urbaine de
la population atteint les proportions existantes dans un pays
industrialisé comme l'Allemagne.
Mais l'accumulation de la population ne se produit pas que par la
formation ou l'agrandissement des villes, par une industrialisation. La
preuve en est que, dans certaines régions, la densité de la population
rurale peut être considérée déjà à l'heure actuelle comme
extrêmement élevée. Dans l'Ukraine la densité kilométrique de la population
rurale est de 52,3 en moyenne ; sur la rive droite du Dniepr (Kiev),
cette densité rurale se relève à 73,5, pour atteindre même 87,5 dans
le district de Kaménets. Le cas de l'Ukraine avec son sol très fertile
n'est pas isolé. Dans la région centrale des terres noires la densité
rurale dépasse 50 au kilomètre carré.
Il y a donc des régions dans lesquelles, étant donné le niveau de
56 ANNALES D'HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
l'agriculture et le développement économique général, le territoire se
trouve en quelque sorte saturé. Pour les gens de ces régions une
rupture est indispensable. Il leur faut soit quitter le pays, soit changer de
classe sociale. Nous ne pouvons ici entrer dans les détails, mais le fait
est déjà confirmé par de longues observations. D'une part, le
contingent des migrants — intérieurs ou extérieurs — provient toujours des
mêmes régions, de même que la plus grande partie des saisonniers.
L'artisanat est aussi plus particulièrement développé dans certains
départements.
La réponse à la question que nous avons posée au début de ce
paragraphe est donc affirmative, mais sans être si évidente qu'il
paraît à première vue. Oui, il y a de la place en Russie pour toute cette
population, mais un peu — toutes proportions gardées — comme, dans
l'empire britannique, il y aurait des places pour tous les chômeurs de
la métropole à condition que l'on pût les décider à partir dans un
Dominion ou que l'on arrivât à persuader un mineur d'aller faire de
la culture. Pour l'Union soviétiste le problème est encore compliqué
par le manque de capitaux, par l'état arriéré de l'économie nationale,
par l'ignorance des masses populaires. Il faut en somme trouver
rapidement les moyens d'occuper tous les individus en âge de travailler
de façon que puisse vivre la jeune génération qui progresse à raison de
plus de 3 millions par an. Jusqu'ici, dans les campagnes, le seul pas réel
fait pour employer les bras en surnombre a été le rétablissement légal
du salariat supprimé tout au moins en théorie pendant les premières
années de la révolution. Mais cela est loin de suffire, l'accroissement
démesuré du chômage dans les villes le démontre de façon irréfutable.
L'industrie, même mise au régime de la journée de sept heures, ne peut
guère en effet annuellement absorber que quelques centaines de milliers
de nouveaux ouvriers et bien peu nombreux sont encore les ouvriers
âgés qui peuvent bénéficier de la pension d'invalidité.
A bien réfléchir, c'est avant tout le problème agraire qui se pose
encore, mais sous une forme différente de celle qu'il présentait en
1860 ou au début de ce siècle. L'aspect politique de la question semble
avoir été résolu en 1917-18 par la nationalisation de la terre, mais
l'aspect économique reste plus troublant que jamais. Il y a toute une
organisation agraire à créer, soit pour mettre en valeur des régions
éloignées, mais fertiles, soit pour intensifier la production agricole
dans les régions déjà peuplées.
Mais, en second lieu, il se pose encore un pur problème de
population que l'on ne peut éviter de traiter. L'accroissement de la
population, l'accroissement continu avec la rapidité actuelle est-il
souhaitable ? S'il apparaît comme dangereux, faut-il attendre que jouent les
lois économiques, attendre les solutions catastrophiques ou chercher
à enrayer le mouvement ? Tout cela ne laisse pas d'émouvoir, même
LE PROBLÈME DE LA POPULATION EN U. R. S. S 57

d'inquiéter les dirigeants et les intellectuels. A notre connaissance


deux théories sont déjà en présence : l'une table sur l'intervention de
l'État et prévoit l'organisation centralisée de la propagande
néomalthusienne ; l'autre compte uniquement sur l'individu, mais elle
n'indique pas moins, pour moyen d'aboutir, que la dénationalisation
des terres. Ainsi, disent ses partisans, le paysan réduit à un lopin de
terre bien déterminé saurait bien réduire le nombre de ses enfants.
Mais évidemment, pour que cette solution contre-révolutionnaire soit
adoptée, il faudra que le système actuel soit soumis à des secousses
terribles.
G. Méquet.
(Genève.)

consulter
•Sources.
en ce—quiNous
concerne
ne donnons
le mouvement
ici que des
de laindications
population.sommaires sur les ouvrages à

I) Période antérieure à 1880


P. Milioukov. — Očerki po istorii russhoj culturi, 5e edit..- St. Pétersbourg, 1909.
Kovalesky. — Rossija v Koncê XIX vêka, St. Pétersbourg, 1898.
II) Période 1880-1913
Sborník Svêdênij po Rossii (Ministère de l'Intérieur, recueils de renseignements sur la
Russie), 1882, 1883, 1884-85, 1890, 1896, St. Pétersbourg. — Eiegodnik Rossii (Ministère
de l'Intérieur (russe et français). — Annuaires de la Russie (annuel depuis 1904), St.
Pétersbourg. — Eiegodnik ministerstva finansov (Ministère des Finances, Annuaire, St.
Pétersbourg, 1898, avec les données du recensement de 1897).
III) Période 1914-1927
Oganovskt N. — Očerki po ekonomičeskoj geoffraphii V. S. S. R. (Essais sur la
géographie économique de TU. R. S. S.), Moscou, 1924. — Statističeskij eiegodnik
(Administration centrale de la statistique, Annuaire statistique, a) pour 1918-1920, t. I, chiffres
pour 1914 et 1920, Moscou, 1921 ; b) pour 1922-1923, Moscou, 1924 ; c) pour 1924, Moscou,
1926). — Sborník statističeskikh svêdênij po S. S. S. R. (Recueil de renseignements
statistiques sur TU. R. S. S., 1918-1923, Moscou, 1924). — Narodnoe Khozjajstvo v cifrakh
(L'économie nationale de l'U. R. S. S. exprimée en chiffres, n° 1, Moscou, 1924 ; n° 2, Moscou,
1925). — Statističeskij spravoínik S. S. S. R. (Guide statistique de l'U. R. S. S., 1927,
Moscou, 1927, avec les données du recensement de 1926). — Ten years of Soviet Powers in
Figures, Moscou, 1927. — Bulletin centralnogo statističeskogo upravlenia (Bulletin de
l'Administration centrale de statistique, de 1919 à 1926, paraissant irrégulièrement) et
Statističeskoe obozrênie (Revue statistique, 1927-1928, mensuel, Moscou).
Pour le mouvement migratoire, Obolenskt V. V. (Ossinskt, Meïdunarodnye i
mežkontinentalnye migraciivdovoennoj Rossii i v S. S. S. R. (Les migrations internationales
et intercontinentales dans la Russie d'avant-guerre et l'U. R. S. S., Moscou, 1928 cet
ouvrage paraîtra dans l'enquête de M. Wilcox sur les migrations).