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L'AGRÉGATION
D'UN NOM

ET D'UN MESSIE

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DU MÊME AUTEUR

rgr
INTRODUCTION A UNE NOUVELLE POÉSIE ET A UNE NOUVELLE
MUSIQUE.

L'AGRÉGATION D'UN NOM ET D'UN MESSIE.


Roman.

A paraître

ÉLÉMENTS DE LA PEINTURE LETTRISTE.

LES JOURNAUX DES DIEUX (roman) précédé de CONSTRUC-


TION DU DERNIER ROMAN POSSIBLE.

FONDEMENTS POUR UNE TRANSFORMATION TOTALE DU THEA-


TRE, suivi de SUMMUM D'UNE COMÉDIE DE LA COMÉDIE.
I. Le Paradis dans le théâtre par la purgation des Enfers
(3 actes).
II. L'Individu qui trompa la postérité (3 actes et un
prologue).
LES TABLES GÉNÉSIQUES. Unités de mesure pour un autre
départ de la philosophie.
SCHÈMES D'UNE VÉRITABLE PHILOSOPHIE DE LA CULTURE,
suivi de ÉTABLISSEMENT D'UNE CULTURE INÉDITE.

ESTHÉTIQUE, suivi de BASES POUR LA CONSTRUCTION DES


ARTS NOUVEAUX.

LETTRE AU MARÉCHAL STALINE SUR LA QUESTION PALESTI-


NIENNE (notes pour la création d'un parti communiste-
sioniste).

POLITIQUE, suivi de PRINCIPES DES SOULÈVEMENTS FUTURS.

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ISIDORE ISOU

L'Agrégation
d'un nom
et d'un messie
roman

GALLIMARD

V édition

Extrait de la publication
a été tiré de cet ouvrage treize exemplaires sur
vélin pur fil des papeteries Navarre, dont dix exem-
plaires numérotés de l ù X et trois hors commerce
marqués de a à c. (

Tous droits de traduction, de reproduction et


d'adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie.
Copyright bg Librairie Gallimard, 1947.
PRÉFACE

pour l'accumulation d'un personnage parfait, réussi et vivant.

Détachons-le dès le commencement. Voilà un livre qui ne me


plaît pas, mais'que j'aime. Cela, non pour jouer anec les com-
mentaires, mais pour déplier deux évidences qui me sollicitent
avec un même prestige; ces pages, je les trouve hors série et
sans possibilité d'intégration dans une œuvre que je conçois
parfaitement établie, solidifiée et constituée pour une vie en-
tière, dans ses plus profonds et élémentaires détails. Ce saut
dangereux, mais explicable, brise un ordre et une esthétique
que je m'imposais.
Ensuite cet épanouissement assez dissipé est écrit àla pre-
mière personne, ce qui indubitablement ne se produira jamais,
Cela démontre, encore une fois, son caractère et sa genèse
exceptionnels.
Tout a été commencé dans une période de doute et d'impossi-
bilité à achever un travail circonscrit; dans une phase où les
circonstances confuses et désagréables (au souvenir même) em-
pêchaient le classement et le développentent des mots et des
fragments qui fouinent déjà (dans l'intention die l'auteur au
moins) des épanouissements complets.
Il y avait un temps où j'avais la c!ertitude que je n'arriverais
jamais, de mon vivant, à publier ces livres; qu'au moins je
devrais lutter des années et des années. Parce ique je suis peut-
être (unique justi fication excitante à laquelle je crois mal-
gré le sourire ironique obligatoire pour une semblable proposi-
tion) trop projeté dans le Demain pour trouver des points
d'appui dans l'immédiat. Ainsi la continuité d'une œuvre qu'on
n'attendait pas et dont, pour la finir, je disposais de toute ma
vie, me paraissait superflue. C'est alors qu'un jour, j'ai ren-
contré mon ami Spoulber qui m'a dit à peu près
Ecoute, si tu écris un bouquin normal (sans qu'il cache
aucune de tes folies que tu crois prédestinées à durer; enfin
si tu écris ce qu'on appelle dujaurd'hui un roman authen-
tique où il u aura un peu de Proust, un peu de Malraux, un.
peu de Faulkner; qu'il ne soit pas de mauvais goàt, ni policier,
• ni drame d'amour; qu'il puisse être bon pour un prix officiel;

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qu'il fasse, comme on dit, le délice de la dernière nouveauté,


qu'on puisse te regarder comme un espoir sans grand avenir et
ton roman, comme l'exercice plein de promessesd'un débutant),
si tu fais quelque chose de bien comme ça, étant donné que je
possède quelques amis dans une maison d'édition, je suis cer-
tain de pouvoir te faire publier ».
Spoulber a toujours été un type gentil et c'est lui qui m'avait
donné la recommandation par laquelle j'ai travaillé dans un
journal. Donc, sa promesse pouvait ouvrir un chemin à des
ambitions qui se poursuivaient ailleurs. Le travail aurait été
facile et simple parce que je disposais de mon temps. Aussi,
je possédais certaines notes sans lien, jetées sur le papier depuis
que j'étais arrivé à Paris, brouillons écrits sur le vif, car je ne.
pouvais
de cette ni grincer, des
manière, ni hurler à haute
notes pour voix et jeje n'avais
lesquelles me soulageais
aucun
projet défini. Comme on n'en a ni pour son crachat, ni pour
ses larmes. Avec elles, j'ai commencé à écrire des fragments de
ce récit. Dans mon intention première, il ne devait rien signi-
fier d'autre qu'un effort commandé.
Mais il existe certainement dans les réflexes un rythme invo-
lontaire (comm'e un tic inné, structural). Plus j'avançais dans
cette histoire, plus je m"einfonçais dans la vieille habitude.
Je n'aime pas les livres qui ne veulent rien prouver. Je crois
que si Alexandre Dumas Fils s'est sauvé dans la mémoire de
son temps, c'est justement parce qu'il voulait prouver, et si
Musset s'est éclhappé plus que Dumas Fils, c'est pdrce iqu'il
réussissait à prouver plus.
Raconter quelque chose pour raconter ne me contentait pas;
peut-être parce que j'ai vu beaucoup d'œuvres distinguées pré-
cisément à cause de cette ambition.
Je me sïris mis à aimer ces pages comme on s'épnend de tout
ce aui épuise.
J'avais aussi la certitude inébranlable que ce qui intéresse
dans le manuscrit reste sa carcasse théorique, le noyau-idée,
son armature préconçue qui la serre; comme la délicate peau
d'un fruit contient et définit cet êtiie. Dans n'importe quelle
élaboration se maintient seulement ce qui sait se réduire à la
formule. Non se simplifier, mais se cristalliser jusqu'à devenir
définition énonciative. Chaque œuvre doit cacher ou projeter
son principe et le système auquel elle s'attache.
Mon histoire prenait cette tournure ? laquelle ne peut évi-
demment échapper aucun jeune homme qui commence à ra-
conter une histoire. Elle se tissait dutdur d'un héros qui pos-
sédait son visage et traversait ses accidents. (Au moins, qui
traversait ce qui mie paraissait être mes accidents et mes
événements, incomparables, sans lien avec ceux des autres).
Je me suis mis à considérer cet individu (et je me considérais
aussi) comme un étranger qui accumulait certaines essences
particulières pour se transcender dans une généralité.
On sait que chaque femme ayant passé par une histoire
d'amour adultère commence à concevoir sa vie comme un ro-

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PRÉFACE

man et son être comme exceptionnel. Je ne voulais pas tomber


dans le même péché par le penchant normal de trouver en soi
très plaisant ce qui d'habitude gêne chez les autres.
Quelque chose m'avertissait qu'il existe un fil à suivre, ter-
riblement fin et mince. Qui, bien nettoyé et clairement discerné,
pouvait mener A une découverte encore subversive.
L'impression de ne me pas reconnaître dans les personnages
qui circulaient dans la littérature contemporaine et qui m'obli-
geait à renoncer à la lecture de tout roman autrement que pour
m'informer de son évolution technique (comme on lit des rap-
ports sur des vols ou des incendies intéressants, mais qui ne
nous concernent pas, quine nous touchent pas dire,ctement).
Je savais que cette conviction (qui se fortifiait à mesuré de
son approfondissement) est contraire (on du moins autre) à
celle de mes contemporains qui se reconnaissent dans les héros
jusqu'à pouvoir les incarner; qu'ils vont jusqu'à prendre les
actes des personnages pour des imitations ou des virtualité*
qu'ils réalisent chaque jour ou qu'ils sont capables de produire
dans les mêmes circonstances., Ainsi, j'avais déchi f fré ce qui
me permettait d'affirmer une première reconnaissons-le,
assez va,que et fluide impression de différence. Il s'agissait
de continuer à pousser dans cette voie et de clarifier ce senti-
ment inconsistant, dont 1d véracité restait Ht vérifier, <et à exem-
plifier concrètement. En me contentant seulement de cette
stridente sensation, l'action et te rapon du livre se muaient
encore dans l'impondérable et po:uvaient finir ainsi.
Je me suis attaché à capter des considérations sur ce que
devait être son caractère, en dédoublant, par des remarques, les,
plus lucides possibles, ses réactions1, devant les choses. Attentiff
aussi ù ce que mes connaissances, mes camarades et mes amis
combien de degrés entre ces trois notions considéraient
d'inouï, de bizarne, de curieux dans mes actes. mes conceptions,
nies paroles, très circonspect à ne prendre leurs observations
que dans le jaillissement authentique et leur étonnement sin-
cère, à fond (creusant le contenu de participation véritable ri""
leur affirmation). En épurant et en écartant ce qui me parais<-
soit n'être qu'exclamation sociale, lieu commun, mot habituel
d'enthousiasme on d'étonnement conventionnel pour des res-
tes qui ne méritaient pas tant d'interjections, car on durait
pu facilement les identifier ailleurs. Je me suis mis à chercher
une feuille de température dans les relations extérieures, une
unité de mesure dans les définitions \que mon héros faisait sur-
gir et élaborer comme un accompagnement autour de lui; pour
essayer d'acanérir^ les nuances qui auraient pu me surpasser.
Conscient qu'il existe plus ou du moins autant de vérité
dans un bon sens commun que dans les trouvailles réalisées par
soi-même, sans aucune possibilité d'examen dans les livres.
J'essayais âe filtrer des termes singuliers qu'on, ne pouvait pat
comparer à des valeurs existantes (précisément parce que, à
l'instant ioù ôela s'avérait possible, ma découverte s'anéan-
tissait). Ainsi, je m'efforçai à construire ce personnage, pur de

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L'AGRÉGATION D'UN NOM ET D'UN messie
toute comparaison, en le comparant continuellement aux solu-
tions et aux romans existants. Pour te bâtir sans analogie. Je
créais ce monstre dans lequel je me reconnaissais, certain d'of-
frir encore un visage possible aux hommes.
Ma nouvelle entité possédait, par cette volonté de se réaliser,
une première position qui se poursuivait déjà d'une manière
incomparable. Ce besoin de s'accumuler, de se former, de
s'amasser, de plusieurs valeurs, de se centrer pour devenir elle-
même. Contrairement à l'état d'être dans lequel se trouve tout
héros existant.
Dans n'importe quel livre, le personnage demeure sous-
entendu, comme étant. L'auteur l'acceptant (en cela réside son
attribut arbitraire et l'atteinte du hasard) le contraint à se
mouvoir parmi des actes et des événements pour nous le resti-
tuer. Une totalité donnée se défait (par des extractions succes-
sives pour se déplier devant son lecteur) soumise aux divers
passages qui la dépècent, sollicitent ses réactions en la dévoi-
lant. Le héros existe et son devenir, le roman, ne fait que sortir
ses profondeurs, ses nuances, ses visages cachés, étranges,
inconnus (et cela se démontre volable de Hugo à Sartre) par
lesquels le caractère s'épuise devant nos yeux. Contre cette
désagrégation qui traçait le chemin normal du héros, je me
trouvais devant la nécessité de regonfler, de créer (dans le
vrai sens du mot, en partant de rien vers le tout) un personnage
qui se totalise, se forme. J'étais obligé d'agréger un personnage
qui s'arrange par des touches successives et cette agrégation
tendait à amasser avec attention des essences, des compléments,
des composants, des attributs pour le construire. Il s'agissait
de montrer cette érosion en marche Iqui avait un but inverse
de ramasser, pour fixer à la fin quelqu'un de complet.
Ainsi, je trouvais ce que formait l'essence de mon premier
mécontentement devant le roman et ses personnages c'est qu'il
ne donne pas de clef pour ses hommes. Il ne montre pas com-
ment on arrive à ce type (sa formation concrète, intérieure,
claire, non comme une fiche à la manière naturaliste, mais
comme une originalité) en nous of frant seulement des contenus
mûrs depuis longtemps, autre part que devant nous (Julien So.
rel, Rastiqnac et même le personnage de Proust qui possède ses
visions dés les premiers instants ne savent que se décomposer
comme les figures de Gide, Kafka ou Joyc'e\ Sans jamais nous-
montrer l'es sommes à retenir. Le contre-courant par lequel
je me sentais anormal devant les types qui incarnaient dans la
vie volontairement ou inconsciemment ces héros, rési-
dait forcément dans leur manque de but, de noyau, autour du-
quel se centrer. On avait l'impression qu'ils flottaient, pour
eux-mêmes, dans l'obscurité, sans se soucier de leurs loques,
sans sentir lie besoin de réintégrer leur écoulement dans une as-
semblée organisée qui ne soit pas seulement un instant de pléni-
tude, instantané, fulg\utant (quelquefois aussi déséquilibré que
les autres instants) mais une addition àonsciente, dd;ns laquelle
on puisse étvtalxtëj1 concrètement, à volonté, les couchas strati-

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PRÉFACE

fiées; comme en n1;aints Schémas on discerne normalement tes


matériaux tranchés en profondeur. Contre l'homme qjui se laisse
couler (ou qui coule volontairement) je désirais m'imaginer
comme je me resserre, je me plie, je me soigne et je me compte;
non en perte mais en gain.
Aussi il ne s'agissait pas de m'aligner autour d'un point étran-
ger dans lequel je puisse me consumer (la Révolution pour Mal-
raux, le Sport pour Montherlant, l'Avion pour Saint-Exupéry),
mais de m'additionner, de me totaliser pour moi-même.
D'où devait naître l'obligation, en quittant le chemin pour
son contraire, de jeter les détails pour les essences.
Tout roman se formulait, plein de ces riens qui parsèment
la vie quotidienne, qui tendent à le dissiper dans les ornements,
qui persistent à pousser plus loin l'intimité et l'impression de
connaissances mais qui, pratiquement, n,e font que perdre en
route le thème pour d'innombrables prétextes. Il ne faut pas
insister sur la révolte, éprouvée à la lecture de ces millions de
mesquineries, sans signification, sans intérêt, intérieures, sans
durée (au nom d'une durée pure ou d'un naturalisme pittores-
que qui amassait des nuances pour la couleur locale) par les-
quelles l'auteur ouvrait une notion et la volatilisait. Même les
actes les plus concrets (l'assassinat, la lutte) subissaient l'em-
prise de ce pointillisme qui défaisait et déformait les motifs en
attirant plutôt l'attention sur leurs mailles que sur leur dessin
général.
Le psychologisme réussit à étaler l'individu dans ses frag-
ments journaliers, en nous of frant cet homme disponible aux
diverses interprétations (n'importe quel personnage de Dos-
toïewsky, de Huxley, de Werfel n'arrive pas à se conclure de-
vant nous, mais il reste intéressant tant qu'il se lance en des
actions contradictoires par rapport à ce qu'on pouvait atten-
dre de lui). Même les plus solides figures de Malraux ou de
Saint-Exupéry n'arrivent pas à se coaguler. Jamais la fin d'un
livre n'est la fin d'un personnage, sa fixation.
En m'opposant à ce déroulement d'états et de reflets, j'ai
essayé, dans ce contre-courant, d'amasser des cristallisations
solides, non transmuables et non transformables (de n'importe
quel côté on les percevra). Dans l'anti-détaillisme, je cherchais
à retenir âëule\m\ent des <ixiom.es solvabtes par eux-mêmfis, de
maintenir d\es fois fixées qui duraient permis V évolution dans
un système rigide.
D'où cette apparence de didactique, dont ce roman ne peut
se défaire, comme d'une mauvaise odeur, l'impression d'extraire.
les vérités valables et cohérentes qu'on arrache à l'inconnu
pour les transformer en lois.
Jamais le roman ne fut la leçon d'un personnage. C'est-ûrdire
qu'un homme ne s'apprenait pas. On ne transfigurait pas de.s
valeurs propres, mais on introduisait des données étrangères.
On transm!utait des essences voisines déjà développées autre
part (les problèmes sociaux dans les romans naturalistes, philo-
sophiques, psychologiques chez Bourget, Gide, Camus, etc.). Il
L'AGRÉGATION D'UN NOM ET D'UN MESSIE

fallait cristalliser d'une façon définitive des bases vagues et


inconsistantes jusqu'à les établir en certitudes pour couvrir et
structuraliser quelqu'un 1.
Mais l'important se démontrait être le matériel dont on l'im-
mobilisait cette progression vers une totalité se serait révélée
sans intérêt si les éléments de la confection n'étaient pas, eux-
mêmes, des exemptes attachants du personnage prestigieux.
Ainsi je me suis heurté à une nouvelle impression celle du
personnage incomplet ou perfectionné, d'ïiiie manière unilaté-
rale spédialisé dans un domaine, ce qïii l'obligeait à voir tou-
tes les autres spécialités d'une optique intrinsèque (la sienne)
ou de les méconnaître complètement par indif férence on mé-
pris. Et cela était valable non seulement pour les héros mais
pour les hommes qui m'entouraient, selon peut-être cette loi
essentielle, par laquelle ils prennent l'attitude des modèles artis-
tiques contemporains.
Un spécialiste du Rêve voyait tous les objets (l'art, les fem-
mes, la vie, les philosophes, la force) s\elon ce premier point
de vue s'il ne les rejetait définitivement comme non importants;
comme le spécialiste du Sport ou de la Révolution poussait son
activité jusqu'à les réduire à sa première certitude ou à les
laisser tomber 2.
L'attitude de jouissance dans les moyens mêmes qui empê-
che toute centralisation vers des fins absolues à atteindre, ce
laisser-aller, résultat de la désagrégation, annihile chez eux le
perfectionnement ïotal.
L'action hasardeuse d'acéomplissement dans toutes les essen-
ces primordiales que fe tente (malgré l'impression de ridicule.
d'inactualité, que cette prétention peut précipiter chez mes con-
temporains, précisément parce qu'ils sont loin de semblables
idéals) intègre mon héros dans une autre sphère, contraire à
celle des personnages de romans plus rapidement épuisables.
Loin de croire à un dilettantisme superficiel qui effleure
ce qu'il touche, il faut voir dans cette position un besoin de
spécialisation plus totale, plus profonde, où chaque virtualité
énoncée devient élaborée jusqu'à sa plus forte attestation.
Il s'agissait donc dans le roman de capter nour le person-
nage les catégories sondées et de les centrer de telle manière
qu'elles ne puissent pas se gêner réciproquement, mais s'accom-
plir.
Je me voyais entraîné à essayer la création du personnage
1. Ce type agrégé doit être autre chose, en'tout cas, que le sum-
mum des états psychologiques d'un personnasrp. depuis l'enfance
jusqu'à la maturité; comme Jean Christophe, l'Etat civil, de Drieu
la Rochelle, etc. parce qu'il s'agit ici de travailler avec des essen-
ces.
2. Les grands romanciers complets (Balzac, Zola) ne cherchent
pas à créer ces notions de l'intérieur, par et pour eux-mêmes, mais
ils s'attachent de l'extérieur (objectivement) pour des héros indif-
férents rhaoue héros représente pour eux une notion séparée. Goriot-
le père, Eugénie Grandet-la femme. Ce qui, de nouveau, efface tout
essai de totalité dans un seul personnage.

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PRÉFACE

Synthèse, Idéal, comme je voulais l'être quelquefois, comme


,(quelle folie!) j'avais l'impression de pouvoir l'être; d'avoir au
moins le droit de prétendre à ce titre parce que personne d'au-
tre n'yprétendait.
Peut-être ce héros n'aurait-il été qu'un summum de héros
existants, le plus parfait, fait d'accumulation; enfin un regard
général. Mais ce qui intéressait restait précisément cette
transcendance au noyau même, le point d'interférence de ces
lignes successives, le type à l'instant (et pour toujours) où il
devenait l'agrégation équilibrée.
C'est alors qu'il s'agissait d'ajouter une nouvelle dimension
qui est la vérification, la justification par les autres, l'épreuve
de cet accomplissement qui est l'approbation du monde, sans
lequel aucun héros ne peut être conçu; et qui s'appelle la réus-
site. s'agissait donc de ne pas se contenter de virtualités dans
une connaissance sans certitude, mais de réaliser ce tour de
force et de projeter ces données à l'extérieur, de le compléter
par ses actions. Il fall;ait établir le héros, le prolonger <et le retu
dre parfait dans sa vie même.
Sa propre connaissance et son silence (comme chez M. Teste
valéryen) ne réussissaient pas à me satisfaire. Parce que cela ren-
dait ses affirmations gratuites, sans possibilité de contrôle cela
claustrait le type jusqu'à le faire disparaître. Ce perfectionne-
ment dans l'idéal ou seulement dans l'intention était trop vague
pour pouvoir bâtir,une certitude. Raconter seulement sans expé-
rimenter, cela mue l'homme dans l'indéfini et l'empêche de
devenir héros, c'est-à-dire exempte. Et un modèle parfait ne
pouvait être que réussi, c'est-à-dire reconnu par les autres;
sinon il n'aurait pu s'énoncer comme accompli, car il lui aurait
manqué cette dimension sociale, (catégorie au moins aussi im-
portante dans sa totalité que celles individuelles). Contre toute
ma génération, je demandais, comme preuve de valeur d'un per-
sonnage, sa réussite sociale (importante pour moi parce que
l'homme \qui demandait cela n'avait pas encore réussi).
Je ne croyais en aucune valeur si elle ne possédait pas en
plus la dim.eiision, qui liauthentifiait et qui était son assimi-
lation complète par le milieu voisin. Au moins, je ne croyais
dans c\ette valeur qu'autant qu'elle était réussie, intégrée (com-
me don réalisateur le désirait) par les autres.
Je me sentais dans ce dernier avancement seul et unique
devant les générations précédentes, sans appui dans aucun ro-
man (pour les personnages) et dans aucune théorie des valeursi.
Ni Montherlant, ni Saint-Exupéry, ni Malraux, ni Stendhal, aux-
quels le problème de l'action se soumet, n'ont lié à elle la dimen-
sion de la réussite comme nécessité catégorique. Par contre, non
seulement ils ne la demandaient pas, mais ils la considéraient

1. Et cela deviendra plus sensible alors que, au cours du roman,


on étudiera « l'aventure », « l'immortalité », « l'amour », les
valeurs qui paraissent loin de toute question de réussite, solitaires
et non sociables.
L'AGRÉGATION D'UN NOM .ET D'UN MESSIE
comme inopportune pour l'état spirituel de leurs personnages
(qui cherchent à se dissiper en vain, gratuitement, avec l'espoir
de l'absurde et de l'inutilité comme arrière^pensée, en jouissant
trop de leurs actes pour leur gagner un acheminement qui le.s
aurait annulés).
Cette fois, l'acte acquérait une valeur classique et totale il
n'était plus déchaînement, action pour l'action; mais devenait
une dimension qui tendait à prendre des notions individuelles,
fermées et rigides, et les transmuer dans un ordre social (aussi
fini, aussi terminé), à les vérifier, à les solidifier plus pro-
fondément.
L'acte s'intégrait comme trait d'union, mouvement entre deux
fixités, imparfait 'et dissipé, parce que dynamique, mais garan-
tissant déjà le but; il s&Tvait à accomplir et promettait de s'an-
nuler soi-mênie par un établissement résolu et systématique.
Ainsi le Réussi n'était pas le Parvenu (c'est-à-dire celui qui
réussissait seulement par ses actions, par ses démêlés sociaux
comme Rastignac, Julien Sorel, jaillis sans posséder un arrière-
fond qui est le Perfectionnement total, l'agrégation stratifiée et
déposée), mais son contraire, parce que le Réussi est classique.
Il vient de plus loin que le Parvenu et va plus/ loin que lui. C'est
àeulem)ent un instant, dans le passkbge entre la première fixation
et la deuxièmti (dans le social élevé) qu'il atteint, qu'ils pren-
nent la même voie par le dynamismie seulement, d'une manière
apparente et superficielle. Car l<e Réussi possède ,un passé et un
ctUenîr et le Pdruenu n'existe, n'lest intéressant que par ce qu'il
gagne dans ce passage et dans l'action 1.
Je m'élevais inconsciemment contre le Raté type lancé
par les romantiques, et accentué dans le roman par la dernière
branche celle existentialiste contre les hommes et les héros
de ces dernières générations qui se gênaient avec leur victoire
même, en la blagmtnt comme u!n!e apparence fortuite, sans
intérêt pour les profondeurs de l'acte 'et dé, la lutte (En niant
la valeur de la dimension sociale mais bataillant avec elle pour
la beauté dionysiaque de la batailla. En fuyant fpat état défini-
tif qu'aurait amené l'aboutissement de la décision, les person-^
nages préféraient se mouvoir dans l'inévaluable, dans l'incom-
niens^urable. Co'mmv, par exemple, le type qui s'en va vers
d'autres aventures après le réussite de la première). On a l'im-
pression que le happy end n'est qu'une convention recélée pour
le plaisir d'un public arriéré qui se maintient ,e\nca[re à la com-
.préhension du roman classique avec le bonheur final. Mais
la dernière convention n'est pas moins grave que celle où
le personnage reste toujours fluide. Etant donné qu'à la fin,
d'une manière ou l'autre, chaque homme s'établit devant la

1. L'histoire des parvenus (Balzac, Stendhal, Gide) est l'histoire


de leurs actes; le parvenu est un désagrégé existentiel et quotidien
(il travaille avec les riens hasardeux et journaliers) par contre, le
réussi est un agrégé essentiel qui circule par la concentration des
axiomes éternelset fixes.
PRÉFACE

Société, sans qu'on y échappe, il est préférable de s'établir soi-


même, par sa propre volonté. Contrairement à la formule si
connue de Solon pour Crésus « Ne dis jamais que tu es heu-
reux avant que ton existence soit finie », il s'agissait de créer
le type complet qui pouvait, dans sa structure formée, savoir
qu'il assimilera tout événement, qu'il saura lutter contre tout
accident extérieur, en acceptant le hasard pour aider son bon-
heur et non pour le perdre.
Autrement que. Candide le vieil individu classique qui ne
s'intéressait pas à l'événement temporel, le fuyait même il
s'agissait de bâtir le héros qui, connaissant les valeurs roman-
tiques (action, accident, hasard, temporel) sache aussi les ordon-
ner et les intégrer. Il tente de créer un état de contentement,
contre le bonheur triste et désespéré (vague, absurde, de nau-
sée) dll romantique. On me regarde curieusement et ironique-
ment lorsque j'af firme qu'on peut être heureux, qu'il ne faut
pas être bête et nigaud pour cela (le type classique), mais for-
midablement lucide et intelligent, formidablement complet et
parfait à tout instant, surpassant le chaos et l'état pré-génétiqire
du type actuel. Il s'agissait peut-être de créer pour cette nou-
velle génération (la mienne) le type qui lui sera propre et non
nionstriaèux, exceptionnel le personnage qu'elle produira en
sériés (du parfait-irèyzssi) maintenant qrtelle connaît toutes les
spécialisations possibles.
Mais le héros \p\ossède encore 'un atractèrfi inédit (remarqué,
d'ailleurs au début de son analyse). Il existe vraiment, il est
vivant. Cela pieiut pf^aître ridicule. Ppejnièpenient qu'il se donne
en exemple et après en se croyant unique, alors que mille ?d~
manciers n'ont fait p\èfit-êtnp que se décrire. Mais ils n'ont ja-
mais 'essayé de se projeter compte pepstonnaffes significatifs et
vivants, en coqttetant avec la fiction. Car, si nous connaissons
Julien SdW,el, Albert de Bricoule, Garine, Lafcadio, nous ne con-
naissons pas Stendhal, Montherlant, Malraux, Gide. Et certaine-
ment ils n\e sont pja\s faiirs pjensiotnnaffes ou du moins ils ne se
nomment pas. Ils se vantent d'ailleurs continuellement de nz
pas intepyenir dans le dénoulfimleait du riomnn et ils prennent
soin de nous répéter que les personnages n'existent pas en
réalité.
Dans un auteur on peut reconnaître et aimer ses héros et
ses actions, comme en d'autres, on sait relever ses phrases et
ses mots. On trouve ainsi les trucs de l'auteur et non l'auteur.
On sait que les mauvais livres ont l'habitude de chercher à
impressionner par le fait que leur sujet est vrai et tout fraîche-
ment sorti de la réalité. Mais il nous est aussi indi f férent à re-
courir à ce dernier artifice qu'au premier.
Ce qui nous paraît icz plus important reste la volonté de l'au-
teur de se projeter en dehors de sa projection par l'œuvre
comme personnalité, comme exemple d'un état incarnation
vivante du Parfait-Réussi. Peut-être toucherons-nous encore le
didacticisme auquel nous faisions allusion. Mais nous ne con-
naissons pas d'écrivain (et surtout de romancier) qui puisse

Extrait de la publication
L'AGRÉGATION D'UN NOM ET D'UN MESSIE

s'offrir comme modèle au delà de l'écrit. Ni Malraux ne repré-


sentera pour nous le Révolutionnaire (il ne le désire pas), ni
Gide Lafcadio; ni Stendhal Julien Sorel; ni Montherlant
le Sportif. Nous trouverons les exemples des hommes incarnant
des valeurs dans les figures sans activité littéraire; certaine-
ment parce qu'elles sont vivantes. Comme l'homme agrégé dans
ce roman est VIVANT, REEL.
Nous possédons le type de Robespierre comme incorrupti-
ble politique, le type de Casanova comme homme à femmes, le
type d'Amiel comme auto-analyste, d'Alexandre comme Con-
quérant, de'Socrate comme. philosophe, de Saint-Just comme
révolutionnaire, de Benvenuto Cellini comme aventurier, de
Pic de la Mirandole comme connaisseur. De ce genre d'hom-
,mes, l'auteur s'inspire alors qu'il veut créer Isou, exemple de
l'homme Complet-Réussi. Héros équilibré, certain de ses possi-
bilités de représentation.
Nous savons combien il peut paraître grotesque ce jeune
homme de vingt et un ans (avec peut-être toute l'existence de-
vant soi) qui désire s'offrir comme une incarnation à laquelle
ne prétendent ni les hommes mûrs, ni les vieux. Mais cela
n'est peut-être que la réaction forcée devant l'homme dégradé,
dégénéré ou désagrégé, en effenvescende, type que les généra-
tions précédentes ont poussé comme .exemple 1. Toul cela n'est
qtte l'essai de découvrir un autre apolliniqtle.
Et cette prétention seule d'être parfait et réussi (deux fois
une fois, dans le temps même, contemporain, une autre fois
dans la durée, comme immortel) apportera l'autorisation de
l'incarnation (aujourd'hui, quand personne ne la demande)
justement par manqyve d'autres offres et d'exemples, meilleurs.
Unie valeu;r de vitalité, d'être vivant et non de phantasme moulé
par l'imagination, permettra cette intégration.
Au temps où ce livre a été commencé, le personnage qui dési-
rait se projeter ainsi (à savoir moi) manquait encore d'une
de ses bases, peut-être l'essentielle la certitude de l'Immorta-
lité Présente qui était l'élément fondamental pour ce Moi de-
venu Objet, Homme, Héros. D'où la naissance d'un état d'esprit-
raté, sous lequel jaillissait,et frémissait la possibilité de dépas-
sement, de \pè\nétration dans l'état contraire (Rénssl).
Mais dans ce temps, quelques hommes m'ont offert la certi-
tude de pouvoir ajouter à ce personnage, la dimension qui lui
manquait celle de la Réussite complète dans la Vie (dans sa
jeunesse; période fondamentale).
Si l'offre de mon ami Spoulber se trouvait sans valeur, ce
que j'avais commencé alors avait pris un autre trajet. Je me
souvenais de la loi « des causes hétérogènesde Wundt; par
laquelle on commence une œuvre (action) pour un but et on

1. Il fallait parler de la santé, de ces types magiques et mysté-


rieux de Giono, phantasmes, sans réalité, crétins spécialisés d'une
manière pauvre, métaphorique, non lucide, romanesque, qui ne réus-
sissent jamais.

Extrait de la publication
PRÉFACE

arrive à un autre (sinon contraire au moins différent). Ce livre


qui devait toucher un public normal ne pouvait se permettre
aucune extravagance stylistique, réfractaireà toute excentricité.
Mais ce qui me paraissait son défaut (manque d'originalité lit-
téraire) ne pottvait s\e dénwntper en fin de compte que vertu.
Ainsi je n'écrivais pas un roman mais je créais, un personnage
nouveau que je desirais enfoncer dans le temps, parmi les
autres. Personnage qui, seul, devait m'intér-esser; sa pénétra-
tion totale devait me préoccuper au delà de tout moyen em-
ployé (même extra-litteraire); étant donné que ce livre ne res-
tera pas comme roman mais tellement et autant que ce héros,
durera.
Donc, il s'agit maintenant à la fin, d'excuser ce qu'on peut
appeler la faiblesse le style qui n'est pas original (qui est
celui de Malraux, de Morand, de'Montherlant, et de toute la
génération précédente).
Mais, comme réponse encore (en dehors de la première néces-
sité de renforcer un type au delà de tout moyen) je m'excuse
en répondant que j'al eu dans ma première intention l'idée
d'écrire un roman commercial. Mais peut-être dans cette syn-
thèse (du prétentieux "et du mauvais) ai-je réussi malgré tout
à sauver quelque chose (et cette Préface sert à cela). Suffi-
samment pour pouvoir placer ce livre en exemple, dans la
plus haute et la plus pure Histoire du Roman.
27 mars 1946.

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