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indiqué que l’état d’urgence était proclamé pour un


an et que l’ex-général Myint Swe, ancien chef de la
Birmanie: pourquoi l’armée se débarrasse
sécurité militaire et actuel vice-président, était nommé
d’Aung San Suu Kyi président par intérim. En résumé, la Birmanie venait
PAR RENÉ BACKMANN
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 4 FÉVRIER 2021 de connaître son quatrième coup d’État militaire en 63
ans.
Pour Aung San Suu Kyi qui a déjà passé, entre 1989
et 2010, près de quinze ans en prison ou en liberté
surveillée sous la férule des militaires birmans avant
de croire qu’elle pouvait gouverner le pays avec eux,
la leçon est rude. Car « la dame de Rangoon »,
qui avait gagné son statut d’icône de l’opposition
Photo d’archive d'une manifestation de soutien à non violente et le prix Nobel de la paix 1991 en
Aung San Suu Kyi en 2019. © Sai Aung Main / AFP
proclamant sa volonté d’assurer la transition pacifique
Icône de la lutte pacifique contre la dictature militaire
de la dictature militaire à la démocratie, tenait l’armée
birmane la « dame de Rangoon » avait cru pouvoir
pour un partenaire majeur, indispensable, dans cette
collaborer avec les généraux pour assurer la transition
phase historique. Au point de rester silencieuse devant
vers la démocratie. Au point de rester silencieuse
ses crimes.
devant les crimes perpétrés par l’armée notamment
contre les Rohingyas. En vain. Les militaires viennent
de la replacer sous les verrous et de s’emparer de tous
les pouvoirs.
L’ex-dissidente birmane Aung San Suu Kyi, devenue
première ministre depuis 2016, a été arrêtée lundi
matin par l’armée. Peut-être inspiré par Donald
Trump, le général Min Aung Hlaing, commandant Photo d'archive d'une manifestation de soutien à Aung
en chef des forces armées birmanes, aujourd’hui San Suu Ki le 10 décembre 2019. © Sai Aung Main / AFP

maître du pays, accuse, sans preuves convaincantes, Peut-être que, parce qu’elle est la fille du général Aung
la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti San, artisan de l’indépendance du pays en 1948 et
d’Aung San Suu Kyi, d’avoir triché lors des élections fondateur de l’armée birmane, a-t-elle estimé que les
législatives de novembre 2020. En réalité, il n’accepte militaires avaient toute leur place dans ce processus de
pas que le Parti de la solidarité et du développement modernisation du pays et de ses institutions ? Ou peut-
de l’Union (PSDU), formation conçue pour servir les être a-t-elle jugé plus prosaïquement que le rapport de
intérêts de l’armée, ait essuyé une véritable déroute force n’était pas favorable à une société civile, même
lors de ce scrutin. Car la LND a obtenu 396 des 476 mobilisée, face à des militaires qui contrôlaient tous
sièges du Parlement – soit 82 % des députés – tandis les leviers du pouvoir depuis le coup d’État du général
que le PSDU a dû se contenter de 33 élus en plus Ne Win, en 1962.
des 25 % de sièges attribués d’office à l’armée par la Une chose est certaine : dès sa libération en novembre
Constitution birmane de 2008. 2010 et la victoire de son parti aux élections
Peu après l’arrestation d’Aung San Suu Kyi, un porte- législatives partielles de 2012, puis au scrutin de 2015,
parole de son parti annonçait que le chef de l’État, Aung San Suu Kyi a accepté le principe de gouverner
Win Myint, membre lui aussi de la LND, et un nombre avec les militaires. Contre l’avis de nombre de ses
inconnu de hauts cadres du parti étaient arrêtés. Après amis et partisans, elle assiste même, le 27 mars 2013,
quoi, Myawaddy TV, la télévision de l’armée, a comme députée fraîchement élue à la chambre basse

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du Parlement, au traditionnel défilé militaire du Jour En 2015, aucune investiture n’est accordée par la LND
des forces armées aux côtés des généraux membres de à des candidats musulmans – même lorsqu’il s’agit des
la junte qui ont réprimé dans le sang les manifestations députés sortants. L’année suivante, alors que l’armée,
pro-démocratie de 1988. la police et les milices bouddhistes multiplient
Nommée ministre des affaires étrangères, de pendant près de deux mois arrestations, viols, tortures,
l’éducation et de l’énergie, puis conseillère spéciale exécutions sommaires et incendies de villages dans
de l’État – c’est à dire première ministre –, elle l’État d’Arakan où une partie des habitants sont
endosse de fait les institutions conçues par les enfermés dans des camps d’internement, la prix Nobel
militaires, c’est-à-dire le contrôle par l’armée des de la paix reste encore silencieuse. Ce qui provoque la
ministères clés et l’attribution automatique d’un colère du conseiller spécial de l’ONU pour la Birmanie
quart des sièges du Parlement aux militaires. Elle et du Haut-Commissaire aux droits de l’homme des
accepte aussi le nouveau nom du pays, Myanmar, Nations unies. Et l’indignation de 23 personnalités
qui souligne la domination de l’ethnie majoritaire internationales, dont 11 prix Nobel de la paix qui
birmane. Ou encore, en 2005, la création en pleine demandent dans une lettre ouverte au Conseil de
jungle de la nouvelle capitale, Naypyidaw, qui se sécurité de l’ONU « l’arrêt du nettoyage ethnique et
substitue à Rangoon, « trop exposée aux invasions » des crimes contre l’humanité ».
selon l’armée, historiquement paranoïaque. Dissidente Il faudra attendre 2017 et un nouveau déchaînement
courageuse mais piètre politique, elle va multiplier de violences de l’armée et des milices bouddhistes,
désormais les concessions aux généraux et à leurs qui provoquera la fuite vers le Bangladesh de près
alliés bouddhistes nationalistes. de 750 000 réfugiés rohingyas – épisode qualifié
Au point de rester silencieuse lorsqu’en 2012 des de « génocide » par l’ONU – pour que Aung San
affrontements interethniques sanglants éclatent dans Suu Kyi sorte de son mutisme. Non pour dénoncer
la province occidentale d’Arakan, riveraine du golfe ou condamner ces massacres mais pour accuser la
du Bengale, entre les membres des communautés communauté internationale et les médias étrangers de
musulmane et bouddhiste. Selon un rapport de « parti pris pro-Rohingyas ».
Human Rights Watch, les autorités – armée, police, Ce soutien aux militaires, jusque dans leurs
milices villageoises –, loin de contenir les violences, déchaînements de chauvinisme ethnique, l’entraînera
les ont amplifiées. Le document accuse même en décembre 2019 jusqu’à La Haye, devant la
le gouvernement birman d’avoir organisé à partir Cour internationale de justice où elle a décidé de
d’octobre 2012 une « campagne de nettoyage plaider en personne la cause de son pays et de ses
ethnique » contre les musulmans Rohingyas qui militaires accusés de génocide. Après avoir estimé
peuplent l’Arakan. que « le système de justice international n’est peut-
Bouddhiste fervente, Aung San Suu Kyi n’hésite pas, être pas encore équipé pour filtrer les informations
en s’approchant du pouvoir, à s’écarter du sillage trompeuses », Aung San Suu Kyi assure que les
de son père sur la question des rivalités et querelles réfugiés rohingyas ont potentiellement « exagéré » les
ethniques. Le général Aung San entendait fonder la abus à leur encontre, admettant cependant que, selon
stabilité du pays sur un dialogue entre les Birmans – les conclusions d’une enquête interne de la Birmanie,
l’ethnie majoritaire – et les autres ethnies ou peuples certains militaires ont commis des crimes de guerre.
de l’Union. Trois quarts de siècle plus tard, c’est Mais son statut d’icône de la liberté est déjà plus
en s’appuyant essentiellement sur sa base birmane et que lézardé. Prix Nobel de la paix, comme elle,
bouddhiste que sa fille veut asseoir son pouvoir. Avec l’archevêque sud-africain Desmond Tutu sort de sa
une insistance qui fait plus que frôler le racisme. retraite en septembre 2017 pour adresser à celle qu’il
appelle sa « chère sœur » une lettre ouverte d’une

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page, dans laquelle il condamne le « lent génocide » Devenue « Dame de fer », l’ex-Dame de Rangoon
des Rohingyas. « Si le prix politique à payer pour qui, derrière les grilles de sa résidence, haranguait ses
votre accession à la plus haute charge publique du partisans lorsqu’elle était sous surveillance, semble
Myanmar est votre silence, écrit-il, alors ce prix est désormais penser qu’en soutenant les militaires,
certainement trop élevé. Un pays qui n’est pas en paix elle contribue à apaiser le climat politique tout en
avec lui-même, qui ne peut reconnaître et protéger la accroissant son champ d’action personnel et celui
dignité et la valeur de tous ses habitants n’est pas un de son parti. Le tout avec le même objectif depuis
pays libre. » sa libération : mettre en œuvre, jusque dans les
Fin août 2018, le rapport de la Mission d’établissement États périphériques en rébelllion, une politique de
des faits de l’ONU qui dénonce le « génocide » développement économique génératrice, pense-t-elle,
perpétré par l’armée et appelle à des poursuites de paix et de sécurité. Aveuglée par sa popularité
contre plusieurs généraux lui reproche « de n’avoir domestique et le soutien de sa base bouddhiste, elle
utilisé ni sa position de chef du gouvernement de ne semble pas mesurer qu’à l’étranger son crédit s’est
facto ni son autorité morale pour empêcher » les effondré. Et qu’à l’intérieur, l’armée, tout en acceptant
tueries. Amnesty International qui l’accuse de « trahir son appui zélé, s’irrite de sa volonté d’assumer la
les valeurs qu’elle défendait autrefois » lui retire, responsabilité de la lutte contre les Rohingyas.
en novembre 2018 le prix d’« ambassadrice de Car cette posture belliqueuse de la première
conscience » qui lui avait été attribué en 2009. ministre, qui choque le reste du monde, explique
À Oxford où elle a étudié dans les années soixante largement aux yeux des militaires la victoire de
la philosophie et l’économie, la municipalité annule son parti aux élections législatives. Victoire qui
l’attribution des clés de la ville qui lui avaient été pourrait lui permettre de faire voter un amendement
symboliquement remises et le St Hugh’s College, son constitutionnel réduisant de 25 % à 5 % la part des
université, décroche son portrait du hall d’entrée. À sièges réservés à l’armée au Parlement. En outre,
Washington, c’est le musée de l’Holocauste qui lui une partie des militaires birmans n’approuve pas la
retire le prix décerné en 2012 « pour son combat en politique « chinoise » d’Aung San Suu Kyi. La Chine,
faveur des libertés ». qui est devenue le deuxième investisseur étranger dans
le pays, derrière Singapour, partage plus de 2 100 km
Aussi inflexible dans la défense de ses nouveaux choix
de frontières avec la Birmanie.
politiques qu’elle l’avait été dans son combat contre la
dictature, elle ne lève pas le petit doigt, en septembre Et certains généraux soupçonnent Pékin de soutenir le
2018, lorsque deux journalistes birmans de l’agence séparatisme des ethnies périphériques. De là à penser
britannique Reuters sont condamnés, au terme d’un que les militaires birmans ont profité de la dégradation
procès discutable, à sept ans de prison pour « violation de l’image internationale d’Aung San Suu Kyi et
de secrets d’État », après avoir enquêté sur l’exécution du repli de nombre de capitales sur leurs problèmes
sommaire par l’armée de dix paysans rohingyas, un an sanitaires pour l’écarter du pouvoir et reprendre les
plus tôt. Elle approuve même leur condamnation en rênes du pays, il n’y a qu’un pas. Que certains experts
faisant observer qu’ils peuvent faire appel « puisque le ont déjà franchi. Un peu rapidement. Les décisions
pays est un État de droit ». des militaires au cours des prochaines semaines en
diront sans doute plus long sur ce nouveau putsch des
généraux birmans.

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