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Matthieu Balu année 2006-2007

Master 1 de Sciences politiques


Assas – Paris II
Directrice de recherches : madame Muhlmann

L’affaire des caricatures de Mahomet :

Nouvelle norme de l’espace public


Ou
Choc des civilisations ?
Introduction

Le mercredi 17 mai 2006, la cour d’appel de Paris confirmait le jugement rendu par la
17ème chambre du Trbunal déboutant l’Alliance Générale contre le Racisme et pour le Respect
de l’Identité Française (AGRIF) de sa plainte portée contre le dessin de Wilhem paru dans
Libération, le 25 avril 2005, représentant un Christ en croix affublé d’un préservatif.
Le 12 janvier de l’année précédente, la même association obtenait cette fois la
condamnation en appel contre l’association AIDES, pour avoir présenté sur un tract de
sensibilisation au problème du sida « l' image dénaturée d'une religieuse, représentée les
épaules nues, les lèvres maquillées et dont le regard n'évoquait ni la sainteté, ni la piété
[ayant] pour effet de créer un amalgame provocateur »1.
Ces deux jugements reposent, dans la mesure où les faits incriminés sont sensiblement les
mêmes, sur une interprétation de la loi du 29 juillet 1881 relative à la liberté de la Presse.
L’invocation du délit d’injure en raison d’une religion, correspondant à l’article 13-1, est une
chose courante ; des associations catholiques, mais aussi antiracistes, ou certaines autorités
religieuses, l’utilisent pour défendre les intérêts de ceux qu’ils estiment représenter.
Dieudonné, par exemple, a plusieurs fois été assigné devant les tribunaux à l’instigation du
Consistoire central, sans d’ailleurs avoir été condamné jusqu’ici, même si une procédure reste
aujourd’hui entamée devant la cour de cassation.
Le 7 février 2007 démarrait le procès du journal satirique Charlie Hebdo pour violation de
ce même article ; la raison de cette accusation a été la reproduction dans ses colonnes de deux
dessins danois ayant précédemment fait le tour du monde, assortis d’une couverture, création
de l’hebdomadaire cette fois, représentant Mahomet d’une manière jugée injurieuse pour les
musulmans par les parties civiles. Celles-ci furent nombreuses à venir à la barre, mais les plus
notables étaient au nombre de trois : l’Union des Organisation Islamiques de France, la

1
L’affaire « sainte capote », citation du jugement de culpabilité, dossier n°04/00563, arrêt du 12 janvier 2005,
3ème chambre.

2
Mosquée de Paris (toutes deux membres du conseil Français du Culte Musulman), et Ligue
Islamique Mondiale.
A l’occasion de ce procès, pas un homme politique, pas une organisation religieuse ou
antiraciste n’avait dû prendre position dans ce qui était qualifié depuis l’hiver 2006
d’ « affaire des caricatures », suscitant parfois des scissions au sein de ces mouvements 2. La
raison de cette tension étaient les événements nombreux et sanglants s’étant déroulés depuis
novembre 2005 à travers le monde, pour dénoncer des caricatures jugées blasphématoires ou
racistes.
Alors que la critique religieuse semble faire partie des mœurs de la société occidentale
moderne, une dizaine de dessins seraient donc venus mettre l’opinion du mond entier devant
un problème que, précisément, cherchait à dénoncer le premier responsable de la publication
de ces dessins : on ne pourrait pas caricaturer Mahomet. A l’inverse, là ou les des associations
des deux autres monothéismes gagnent ou perdent des procès face à la caricature de leur Dieu,
en aucun cas ces actions ne se sont traduites par l’opposition de deux mondes semblant
inconciliables, se passant généralement dans l’anonymat de la banalité.
L’observation du résultat de la publication des caricatures danoises à travers le monde
semble prouver ce fait de manière indubitable : deux cultures s’opposent, ou plutôt deux
façons d’aborder Dieu. Pour les partisans des journaux ayant publié les caricatures, la liberté
de blasphème est un droit acquis qui ne doit souffrir d’aucune exception, sous peine d’un
retour à l’obscurantisme religieux ; pour les autres, la foi en Dieu ne souffrirait que l’on
puisse le tourner en ridicule. Voilà ce qui expliquerait une telle violence, une opposition si
vaste et si complète de deux approches.
Réduire la situation à l’opposition de deux cultures qui ne communiquent pas assez est
pourtant un constat bien faible, tant il n’explique les choses qu’en s’appuyant sur l’idée d’une
situation de départ – des dessins ridiculisant l’intégrisme à travers le prophéte – et d’arrivée –
trois associations musulmanes assignant un hebdomadaire satirique devant la 17 ème chambre
pour « injure ». Cette approche ne peut conduire à aucune issue : présenter le monde
musulman attaché à ses croyances face à des occidentaux critiques ramène à une oppositon
d’autant plus insurmontable qu’elle est mensongère.
Afin de dépasser l’interrogation qui consiste, comme cela aura été fait de nombreuses fois
durant cette crise, à porter l’affaire sur un plan culturel, nous chercherons avant tout à
comprendre, à travers l’exemple français en particulier, mais aussi en s’appuyant sur le

2
A la suite de la prise de position du MRAP contre les caricatures et leur reproduction dans les colonnes de
Charlie Hebdo, une parte du bureau et des membres de l’association ont démissionné.

3
déroulement des événements à l’étranger, pourquoi la parution de caricatures n’a pas entraîné
une simple mise en accusation par une association de défense des intérêts religieux, comme
cela est le cas pour toutes tant d’autres affaires de caricature d’une religion.
Il convient de se demander, après un examen clair des faits, quelles sont les forces en
présence qui ont contribué à faire passer l’idée que la question religieuse ne se traite pas chez
les musulmans comme elle l’est dans le cas des autres religions. Cela nous permettra alors de
comprendre en quoi l’opposition culturelle frontale qui a semblé prévaloir lors du procès du
journal satirique n’est pas la manifestation normale de deux conceptions inconciliables de la
place de Dieu et de la moquerie, mais bien au contraire le fruit d’une logique
d’essentialisation d’une communauté poussée à son paroxysme.

4
Sommaire

Introduction……………………………………………………..p.2

I/ la transformation d’un article satirique en une manifestation mondialep.7

A . L’histoire de la parution de douze dessins danois ……………………..p.7

1°) A l’origine de la parution des caricatures : la crainte de l’autocensure .p.7

2°)La publication de l’article et les première réactions ………………....…...p.8

B. De l’affaire danoise au malaise mondial ………………………………...p.10

1°)Une mobilisation de l’indignation ? ………………………..………….…p.10


2°) La guerre de l’opinion …………………………………………..………....p.14

C. Réactions politiques et procès religieux : le refuge du légalisme ? ..p.17

1°) La réaction politique face à la montée des violences ………………....p.17

2°) La loi, garant efficace de la paix civile ? ……………………………..….p.20

II/ Le malaise des caricatures : indignation spontanée ou stratégie


essentialiste ?……………………………………………………………………………p.24

A. Le droit comme un outil politique, ou le danger d’une évolution contre


nature de la loi de 1881…………………………………………………………………p.24

1°) Outil d’intégration ou de particularisme ?…………… .………………..p.24


- Une spécificité Française………………………………………………………...…p.24
- Le procès de Charlie Hebdo : accusation de blasphème ou d’amalgame ?……...…p.26

2°) Du phénomène médiatique à la crise internationale, le paternalisme des


responsables politiques…………………………………………………………………..p.29

5
- Le danger du rattachement du phénomène aux gouvernements …………………...p.30
- L’appel à la responsabilité comme une nouvelle forme de censure ………………p.30
- L’Angleterre : un pays à part ? …………………………………………………….p.32

B. Un débat faussé dès l’origine : les enjeux de la mobilisation


communautaire………………………………………………………………………p.37

1°) Dépassement du cadre national et « neo-oumma »……………...…….p.37


- La globalisation d’un conflit………………………………………………………..p.38
- Une stratégie identitaire………………………………………………………….....p.40
- L’application en Europe de la stratégie essentialiste……………………………….p.43

2°)La mise à l’écart du journalisme et du débat …………………...………p.45

Un signe nouveau du retour du religieux ?………………p.49

Bibliographie ……………………………………………………………….p.51

Annexes……………...…………………………………………….p.53

6
I/ la transformation d’un article satirique en une
manifestation mondiale

A . L’histoire de la parution de douze dessins danois

1°) A l’origine de la parution des caricatures : la crainte de l’autocensure

Le premier acte de la « controverse des caricatures » peut être daté de la parution d’un article
dans le journal Danois Politiken (centre gauche), intitulé Dyb angst for kritik af islam (Peur
profonde de la critique de l’Islam), le 17 septembre 2005 . Le journal revenait sur les
difficultés à instaurer un dialogue critique avec l’Islam ; cette interrogation correspondait à
une inquiétude particulièrement présente dans les pays nordiques aujourd’hui, portant sur la
viabilité de l’approche multiculturelle, et du danger de l’attitude consistant à sanctuariser les
croyances et les pratiques culturelles . Cet article ne constituait donc pas en soi quelque chose
de très novateur, ou encore moins provocateur, surtout si l’on tient compte du contexte
politique Danois, exceptionnellement tendu autour des questions touchant à l’intégration des
communautés : ainsi, le gouvernement du premier ministre libéral Anders Fogh Rasmusen est
minoritaire au parlement, et doit gouverner avec le soutien d’une extrême droite au plus haut
(13% aux législatives de février 2005) . Il s’agit donc bien d’une période de raidissement, et
d’interrogations sur les valeurs de tolérance qui sont traditionnellement celle du Danemark :
aujourd’hui ce pays est doté d’une législation sur l’intégration parmi les plus restrictives
d’Europe3 .
Mais si cet article s’illustre par le fait de poser le débat qui secouera le monde quelques
mois plus tard, il met aussi en lumière une histoire récente d’autocensure : c’est elle qui
inspirera l’article par lequel le scandale va véritablement arriver . En effet, durant ce même
mois de septembre 2005, l’écrivain Danois Käre Bluitgen, préparant un livre pour enfant
intitulé Koranen og profeten Muhammeds liv (Le Coran et la vie du prophète Mahomet),
recherchait un dessinateur qui puisse illustrer son ouvrage . Il en contacta donc quatre : trois
refusèrent, le dernier accepta ce travail mais à la condition de garder l’anonymat . La raison
invoqué par ce dernier, tout comme ceux qui avaient décliné l’offre était, comme le raconte le
journal Politiken, la peur existant autour des représentations de l’Islam . L’assassinat du
3
Le Monde du 1er novembre 2005, p.6.

7
réalisateur Néerlandais Theo Van Gogh par un jeune islamiste, pour avoir attaqué violemment
des versets du coran, le 2 novembre 2004, était alors dans les mémoires, comme cela a été
rappelé au cours du procès du journal Charlie Hebdo ; l’autre événement invoqué était
l’agression du conteur du Carsten Niebhur Institute en octobre 20044 . Cette histoire,
s’apparentant largement à de l’autocensure, a déclenché de fortes réactions au Danemark : les
débats tournèrent autour de la question d’un traitement différencié pour les musulmans . La
phrase emblématique de cette période, ou du moins la plus marquante par ce qu’elle
impliquait sur le droit de blasphème, fut celle du comédien Danois Frank Hvam, qui reconnut
que s’il serait éventuellement capable d’uriner sur la Bible à la télévision, il n’oserait faire la
même chose avec le Coran5 .
C’est donc à partir du témoignage de l’auteur à Politiken que va alors décider de réagir le
directeur de pages « culture » du plus important journal Danois en terme de diffusion, le
Jyllands-Posten, de tendance centre-droit . Ce dernier va, durant le mois de septembre, écrire
à quarante membres de l’Association des dessinateurs Danois, en leur donnant comme seule
consigne de dessiner Mahomet comme ils le voyaient : douze répondirent positivement à cet
appel .
Le 30 septembre 2005, le journal Jyllands-Posten publiait alors les douze dessins, assortis
d’un article du rédacteur en chef des pages « culture », monsieur Flemming Rose, dénonçant
l’autocensure et le traitement particulier de l’Islam exigé par certains musulmans6 .

2°)La publication de l’article et les première réactions

La publication de ces dessins n’entraîne pas un tollé : les débats autour du droit à la
représentation de Mahomet connaissent une ampleur qui, sans doute, ne met pas les pages du
Jyllands-Posten en décalage avec le reste des journaux . Monsieur Flemming Rose a déclaré
avoir reçu simplement une lettre de protestation le lendemain de la publication : rien en tous
cas d’ampleur dans l’opinion publique ou dans les milieux musulmans Danois.
Le 12 octobre 2005, néanmoins le journal indique avoir reçu des menaces de mort à la
suite de cet article. Mais la véritable réaction, au niveau Danois, commence le 14 octobre ; en
effet, si deux des dessinateurs ayant vu leurs dessins publiés avec cet article reçoivent des
menaces de mort, celles-ci coïncident avec une manifestation de 3500 musulmans devant les
4
Un conteur de l’Institut Carsten Niebhur , au sein de l’université de Copenhague, avait alors été agressé par
cinq personnes pour avoir, durant l’une de ses lectures, lu le Coran à des non-musulmans.
5
Debat: Bangebuks versus Kulturminister, 3rd section, Bøger, p.7", Weekendavisen, 10 sept. 2005.
6
Voir annexe 1

8
bureaux du Jyllands-Posten7 . L’affaire semble prendre une nouvelle ampleur au moment où
un jeune homme de 17 ans est arrêté dans la ville d’Aarhus pour avoir menacé de mort deux
des auteurs des caricatures le 16 octobre . Ces derniers doivent, depuis ces menaces, vivre
cachés, car ils seront mis en avant comme cible numéro un des islamistes, notamment sur les
forums internet8 .
Un fait important par sa singularité vient ponctuer l’enchaînement des événements : le 17
octobre, le quotidien égyptien Al-Fagr publie six des douzes caricatures . Il est suivi par
quatre publications jordaniennes The Star, Al-Haq, Al-Anbat et Al-Liwan9.
Sur un plan politique, les réactions mettent un peu plus de temps à émerger de manière
visible au sein des médias : pour autant, dès octobre se forme un comité, The European
Committee for Honoring the Prophet, regroupant 27 organisations musulmanes. Ses objectifs
sont de collecter, dans un premier temps, les signatures pour une pétition nationale réclamant
que le gouvernement condamne les caricatures, puis d’obtenir un entretien avec les autorités .
17 000 signatures seront données, mais devant le refus gouvernementale de désapprouver les
caricatures ou même de donner un écho quelconque à cette initiative, les promoteurs de cette
pétition vont tenter de passer par des intermédiaires jugés plus influents .
Ce sont donc onze ambassadeurs, représentants les pays de la péninsule arabique ainsi
qu’une partie du moyen-orient, qui demandent le 19 novembre à rencontrer le premier
ministre du Danemark, Anders Fogh Rasmussen, après avoir collecté les pétitions d’imams
Danois . Néanmoins, et même si le rapprochement est évident entre la parution des caricatures
et cette demande officielle, il ne faudrait pas exagérer le poids de ces dernières : en effet, le
but de l’entrevue est alors de discuter de la mauvaise image que donne l’ensemble des médias
Danois de la population musulmane, et d’une manière générale de l’ambiance qui selon eux
règnerait au sein du Danemark depuis 2001.
La lettre adressée au premier ministre faisait référence, dans une accusation globale,à une
radio Danoise nommée Radio Holger, à des paroles prononcées par la parlementaire Louise
Frevert, ou encore aux positions du ministre de la culture Biran Mikkelsen . Le texte, d’une
grande modération, fait apparaître ces caricatures comme étant seulement l’ultime avatar d’un
rejet des musulmans .
Le destinataire de cette demande va alors la rejeter en utilisant la même voie que les
ambassadeurs, une lettre ouverte : l’entrevue était refusée, au motif que le premier ministre,

7
Site du Nouvel Observateur, disponible à l’adresse http://archquo.nouvelobs.com/cgi/articles?
ad=medias/20060202.OBS4861.html&host=http://permanent.nouvelobs.com/
8
Le Monde du 1er novembre 2005, p.6 .
9
Le Monde du 24 mars 2006, p.3 .

9
tout comme le gouvernement dans son ensemble, n’avait pas de moyen d’influencer les
medias, en raison du principe de liberté d’expression . Si les parties en présence s’estimaient
victime d’injures ou de discrimination il leur fallait, précisait cette lettre, aller en justice et la
laisser trancher chaque cas de manière individuelle10 .
C’est à ce moment que l’affaire a franchi les frontières danoises, pour s’installer dans un
premier temps dans les relations diplomatiques entre le Danemark et les pays arabes, puis
dans l’actualité mondiale .

B. De l’affaire Danoise au malaise mondial

1°)Une mobilisation de l’indignation ?

Le refus du premier ministre, en même temps que son conseil d’aller devant les tribunaux,
entraîne alors une dénégation des ambassadeurs : l’action de ces derniers ne visaient pas à
criminaliser le Jyllands-Posten,mais au contraire à instaurer un dialogue en vue de chercher
une solution commune. Cette position sera aussi défendue par un nouvel acteur étranger à la
scène Danoise, le ministre des affaires étrangères Egyptien, Aboul Gheit : ce dernier écrira
plusieurs lettres au premier ministre Danois ainsi qu’au Secrétaire Général des Nations Unies
à cette période, expliquant que le but de leur démarche était d’obtenir « une prise de position
officielle soulignant la nécessité de respecter toutes les religions et d’éviter d’offenser leurs
fidèles afin de prévenir une escalade qui risquerait de sérieuses et profondes conséquences. »

Alors que cette affaire semble avoir déjà été largement prise en main par des forces
étrangères au Danemark (l’Egypte jouera le rôle de médiateur durant toute la durée de
l’affaire) , et alors que la tension ne baisse pas (ainsi le 20 octobre 2005, un groupe islamique
nommé les « Brigades glorieuses en Europe du Nord » menace de commettre des attentats
dans le pays) le « Comité européen pour honorer le prophète » va alors prendre une nouvelle
initative, visant à mobiliser la population .
Il va d’abord s’agir, pour ce comité, de réunir un dossier de 46 pages, appelé par les
médias « dossier Akkari » en raison du nom du fondateur de l’organisation, Ahmed Akkari,
censé attirer l’attention internationale sur ces caricatures . Or il s’agit d’une peinture très peu
objective de la situation : ce dossier, intitulé par ses créateurs « Dossier pour prendre fait et

10
Voir annexe n°2

10
cause pour le prophète Mahomet, paix soit sur lui » réunit, en plus des dessins incriminés,
trois pièces témoignant selon eux de « la souffrance et des tourments » endurés par les
musulmans au Danemark :
- Des images d’un autre journal Danois, le Weekendavisen, considérées
comme « encore plus offensantes » ; il s’agit en réalité d’un journal qui a
publié début novembre 10 autres caricatures de Mahomet .
- Des lettres et des mails insultants présentés par les auteurs du dossier comme
ayant été envoyés aux musulmans du Danemark, et censés être représentatifs
du rejet de l’Islam par les Danois .
- Une interview télévisée de la parlementaire Hollandaise Ayan Hirsi Ali, très
critique vis-à-vis de l’Islam, qui a reçu du parti libéral danois dirigé par le
premier ministre Rasmussen un prix « pour son travail pour plus de liberté
d’expression et les droits de la femme » .
En plus de ces pièces11, à la représentativité contestable, étaient adjoints des coupures de
presse, issues du Jyllands-Posten, du Weekendavisen ainsi que de plusieurs journaux en
langue arabe ; on avait aussi ajouté trois images supplémentaires : la première était une photo
d’un homme déguisé en porc, censé représenter Mahomet, la seconde montrait un chien
montant un homme en train faire sa prière, la dernière représentait le prophète comme un
pédophile démoniaque12 . Le groupe d’imams ayant réalisé le dossier présenta ces éléments
comme ayant été anonymement envoyés aux musulmans participant à un débat en ligne sur le
Jyllands-Posten .
Au-delà de ces éléments, le dossier comprenait des recommandations, dont voici les
principales :
. « Nous vous pressons – au nom de milliers de musulmans fidèles – de nous donner
l’opportunité d’avoir un contact constructif avec la presse, et en particulier avec les
responsables politiques, non pas brièvement, mais avec une méthodologie scientifique et un
programme à long terme ayant pour objectif de faire converger les points de vue et d’éviter
les mésententes entre les deux parties impliquées. Car si nous ne voulons pas que les
musulmans soient accusés d’être couards ou en retrait, nous ne voulons pas non plus que les
Danois se voient accusés d’arrogance idéologique . Une fois ces relations remises sur les bons
rails, le résultat apportera la satisfaction, la base de la sécurité et des relations stables, ainsi
qu’ainsi qu’un Danemark florissant pour tous ceux qui y vivent . »

11
des extraits en sont disponibles : voir annexe n°3 à 5
12
annexe n°6

11
. « La foi dans leur [les musulmans] religion souffre en raison d’un certain nombre de
circonstances, et avant tout le manque de reconnaissance officielle de la foi islamique .Cela a
conduit à de nombreux problèmes, en particulier l’absence d’un droit à construire des
mosquées »
. « Même si les Danois appartiennent à la religion chrétienne, la sécularisation les a
transformés, et si vous dites qu’ils sont tous infidèles, vous n’êtes pas dans l’erreur »
. « Nous [les musulmans] n’avons pas de leçon à recevoir à propos de la démocratie, mais
c’est au contraire nous qui, à travers nos actions et nos discours éduquons le monde entier à la
démocratie . »
. « Cette façon dictatoriale [celle de l’Europe] d’utiliser la démocratie est tout à fait
inacceptable . »

La demande de soutiens moyen-orientaux va alors connaître son aboutissement le plus


retentissant le 6 décembre, à l’occasion du sommet de l’Organisation de la Conférence
Islamique de La Mecque, réunissant de nombreux chefs d’Etat de pays de culture musulmane
13
, reprenant d’abord les éléments du dossier à charge 14, et dont le communiqué officiel
demandera aux Nations Unies des sanctions internationales pour le Danemark .
Ce moment constitue certainement le point de cristallisation de la tension
internationale, et donne un écho officiel de grande ampleur à l’initiative des imams danois :
mais il s’agit surtout du pas décisif vers la transformation d’une affaire de blasphème en un
problème de politique internationale, dont les partis en présence seront désormais les Etats . Il
est d’ailleurs extrêmement intéressant de s’attarder sur la réaction de l’auteur principal du
dossier, monsieur Akkari, quant au phénomène engendré par son initiative : peu de temps
après la réunion des chefs d’Etat, au cœur des très nombreuses manifestations qui vont
désormais éclater, il déclare ainsi que « les choses vont maintenant beaucoup plus loin que ce
à quoi nous nous attendions » .L’homme admet que « nous [les imams de l’organisation
Danoise] n’avions pas prévu que cela finirait ainsi, par la violence et par l’utilisation
politique. »15 .
Il ya donc bien dans cette réunion un tournant, recherché ou non par les initiateurs de
la tournée des imams Danois au Moyen-Orient .
C’est d’ailleurs à la suite de cette réunion que se multiplient les décisions politiques qui
vont émailler toute la période de la crise : le 29 décembre les ministres des affaires étrangères
13
L’OCI compte 57 pays membres, de l’Algérie à l’Ouzbékistan ou aux Maldives.
14
The Independent du 10 février 2006 .
15
The Independent du 10 février 2006.

12
des Etats de la ligue Arabe, réunis au Caire, vont faire connaître leur « surprise » et leur
« indignation » face à l’inaction du gouvernement Danois. Après qu’à l’occasion des vœux du
nouvel an, le premier ministre Rasmussen a déclaré que liberté de religion et d’expression
sont au Danemark sur un pied d’égalité, un accord semble être trouvé le 5 janvier, au cours
d’une conversation téléphonique entre le ministre Danois des affaires étrangères, monsieur
Moeller, et le secrétaire général de la Ligue Arabe, Amr Moussa16.
En réalité, l’affaire reprend dès le 10 du même mois, à l’occasion de la republication des
dessins par le magazine Norvégien à petit tirage Magazinet . Le gouvernement Saoudien
proclame le 24 janvier 2006 sa première condamnation publique des caricatures ; deux jours
plus tard, il rappelle son ambassadeur au Danemark et entame un boycott des produits Danois
17
, suivi le lendemain par le Koweit . Le 1er février, les chaînes de magasin du royaume
d’Oman boycottent à leur tour les produits Danois, alors que le chef de guerre Tchétchène
Shamil Bassaïev condamne les caricatures, et que la Syrie convoque l’ambassadeur Danois.
Dans la semaine allant du 29 janvier au 5 février, l’Egypte, la Jordanie, le royaume du
Bahreïn faisaient aussi connaître leur désaccord ; la Lybie décida purement et simplement de
fermer son ambassade au Danemark .

Cette période de mise en exergue de l’affaire au niveau international se clôt alors que
commence une autre phase de la crise : celle des manifestations. Les démonstrations de force
d’une foule parfois nombreuse vont en effet se multiplier avec le début de l’année 2006 ; plus
rarement on verra émerger une opinion opposée, manifestation d’une forme de solidarité, bien
plus d’ailleurs sur le fond supposé de l’affaire, la défense de la liberté de la Presse, que sur le
contenu des dessins lui-même, quand des journaux vont reproduire ces derniers dans leurs
colonnes .

2°) La guerre de l’opinion


Alors qu’il faut cette fois parler d’une « affaire », la lumière mise sur le rôle des médias va
de plus en plus les obliger à prendre position ; et si dès le 3 novembre 2005 deux magazines
européens, le Frankfurter Allgemeine Zeitung et le bosniaque Sloboda Bosnia publient tout ou
partie des caricatures, c’est bien à partir du mois de janvier que s’accélèrera la diffusion des
dessins, au grand dam du ministre des affaires étrangères Danois, craignant que cela ne fasse
qu’aggraver le Boycott des produits de son pays 18 . A partir du 7 janvier, des journaux
16
Le Nouvel Observateur du 8 février 2006.
17
Le Monde du 30 janvier 2006, p.7 .
18
Le Monde du 4 février 2006, p.4 .

13
suédois (Expressen, Kvällsposten et GT ), belges (le Brussels Journal) ou danois (le
Magazinet déjà évoqué) reprendront ces dessins . Le 1 er février verra, dans le contexte de
récupération politique déjà évoqué, exploser leur publication : ainsi en France (France-Soir,
puis Charlie Hebdo le 8 février), en Allemagne (Die Welt), en Italie (La Stampa), en Espagne
(El Periodico de Catalunya), en Hollande (Volkskrant, NRC Handesblad et Elsevier) sont
publiées les caricatures de Mahomet . Il faut noter aussi la publication, le lendemain, des
dessins dans le quotidien Jordanien Shihane .
L’appel à la modération lancé dans les colonnes du journal n’empêchera pas son rédacteur
en chef, Jihad Moumni, de connaître le même sort que celui de France-Soir en étant limogé
immédiatement . Le journal a lui été retiré de la vente . La publication reste rare dans le
monde musulman, mais sera systématiquement réprimé : ainsi le quotidien égyptien Akhbar
Al-Yom a vu ses 40 000 exemplaires être déchirés à la sortie de l’imprimerie, alors que la
justice ouvrait une enquête pour désigner le responsable de la décision de la reprise des
dessins ; au Yémen quatre rédacteurs en chef ont été mis en examen pour les même faits ; au
Maroc un employé du journal Annahar Al-Maghribia, et en Algérie les rédacteurs en chefs
des publications Errisala et Essafir ont eu à subir les mêmes conséquences19 .

Il est vrai que dans le même temps,et si l’on excepte ces cas isolés, l’indignation gagne la
sphère médiatique dans le monde arabe20, avant de sortir dans la rue : à partir du 3 février, les
manifestations vont secouer l’ensemble du globe :en Mauritanie, en Turquie, en Palestine, au
Liban, Irak, en Iran, au Pakistan et en Indonésie, l’on brûle des drapeaux non seulement
Danois, mais aussi souvent Norvégiens et parfois Français . Ces manifestations, largement
médiatisées, semblent avoir énormément pesé sur le traitement politique et médiatique de
l’affaire . Monsieur Al-Momani, directeur du journal Shihane , a ainsi estimé que « les
manifestations succédaient aux manifestations, l’indignation était générale, et ce climat a pesé
contre l’hebdomadaire »21 .
Les mouvements de foule, qui ont largement suscité des interrogations quant à leur
caractère spontané, vont parfois déboucher sur des violences, des destructions (d’ambassades
notamment), voire des morts . L’on peut citer la manifestation, à Djibouti, de cent cinquante
étudiants, qui débouchera sur des affrontements avec la police, entraînant cinq blessés dont un
grave . Le lendemain, à Beyrouth, 15 000 personnes, à l’appel du « Mouvement national pour
la défense du prophète Mahomet », prennent d’assaut et incendient le consulat du Danemark,
19
Le Monde du 24 mars 2006, p.3 .
20
Le Monde du 4 févier 2006, p.4 .
21
Le Monde du 24 mars 2006, p.3 .

14
et détruisent une église ainsi que des commerces du quartier Chrétien d’Achrafiyé . Sur les
180 manifestants arrêtés, les 2/3 sont d’origines syrienne et palestienne . En Afghanistan les
rassemblements prirent des formes souvent très dures , en lien avec le contexte politique
difficile : ainsi le 6 février, se produisent simultanément une manifestation à Jalalabad – dont
le slogan scandé était « mort aux Danois, mort aux Juifs » - qui débouchera sur un mort, et
une autre à Kaboul, où l’on comptera, lors d’affrontement avec les militaires de la base
américaine de Bagram, quatre morts et dix-neuf blessés .
Il faut noter que ces événements, extrêmement nombreux, puisqu’ils continuent presque
quotidiennement dans certaines villes et jusqu’à la mi-mars, mobilisent rarement plus de dix
ou vingt mille personnes : le point culminant de ces réactions populaires est atteint le 15
février, à Peshawar, lorsque 70 000 personnes descendent dans la rue . Un restaurant d’une
chaîne américaine est incendié, ainsi que deux cinémas et une dizaine de véhicules : plusieurs
dizaines de blessés seront alors à déplorer, tant parmi les manifestants que chez les policiers,
ainsi que plusieurs morts22 .
Mais ce mouvement n’est pas limité aux pays musulmans ; ainsi le premier acte de
protestation des pays Européens naît-il au Royaume-Uni, alors même que les caricatures n’y
ont jamais été publiées . A Londres, le 3 février, se réunissent plusieurs centaines de
personnes autour de la mosquée centrale de Regent’s Park, puis le lendemain à l’appel de
l’organisation Islamiste Hizbi Tahrir . Ces manifestations, comme toutes celles se déroulant
en Grande-Bretagne, se détachent par la virulence des slogans utilisés . On verra par exemple
des slogans du type « Massacrons ceux qui insultent l’Islam », ou encore « Europe, ton 11
septembre va venir »23 .
Dès le 5 février, des manifestations auront lieu en France, en Belgique puis en Hollande,
en Irlande, ou encore en Australie. Généralement, ces événements touchant le « monde
occidental » ne réunissent que quelques centaines de personnes.
La colère d’une partie des musulmans s’exprime donc durant un mois et demi contre ceux
jugés responsables de ces caricatures : la destruction de certaines ambassades, comme celle, le
4 février, de la Norvège et du Danemark à Damas, le montrent, tout comme les slogans
employés en général . Mais il reste que bien souvent, les manifestations semblent avoir été
l’occasion de dénoncer un mode de vie, une culture, voire de dénoncer la politique américaine
et Européenne au Moyen-Orient, ou encore de critiquer l’Etat d’Israël . Partout où la situation
multiconfessionnelle a été précaire, ces événements semblent d’ailleurs avoir été l’occasion
22
« Caricatures de Mahomet: troisième journée de manifestations violentes à Peshawar », communiqué de
l’agence de presse Edicom ; disponible sur http://www.edicom.ch/news/international/060215071715.we.shtml .
23
La Croix du 3 février 2006 .

15
de ranimer des volcans à peine endormis : au Nigéria, les affrontements nés de cette affaire
entre chrétiens et musulmans dans la ville d’Onitsha, dans l’Etat d’Anambra, auraient fait plus
de quatre-vintgts morts24
L’idée d’une violence qui n’attendrait qu’un élément comme celui-ci pour se réveiller
semble être valable aussi pour les actes terroristes : dès le 16 octobre 2005, un jeune homme
de dix-sept ans est arrêté dans la ville d’Aarhus (siège du journal Danois),soupçonné d’avoir
menacé de mort deux des dessinateurs ; le 29 octobre un homme et une femme étaient arrêtés
à Copenhague, soupçonnés de préparer un attentat-suicide25 ; plus tard le Jyllands-Posten ou
France-Soir26 doivent faire évacuer leurs locaux à la suite d’une fausse alerte à la bombe . La
catastrophe a parfois été frôlée : un étudiant Iranien, du nom d’Amer Cheema, a ainsi été
interpellé le 1er mai 2006 dans les locaux du journal Allemande Die Welt armé d’un couteau,
et a rapidement reconnu que la raison de sa présence étaient les caricatures ; peu de temps
après, deux valises contenant des bombes ont été découvertes près de Dortmund et
Néanmoins, et même si les menaces d’attentat revenaient très souvent dans les slogans des
manifestants, on ne compte guère d’attentat qui puisse être directement relié à cette affaire
hormis les destructions occasionnées durant les démonstrations de force.

Face à cette montée de violence, la réaction politique s’est illustrée par son indécision .
Sans doute, la crainte de stigmatiser la communauté musulmane dans son ensemble, et de
risquer de donner des arguments aux courants xénophobes, explique certainement ce flou .
Mais des considérations de politique extérieure semblent avoir là aussi largement joué dans
les prises de positions gouvernementales.

C. Réactions politiques et procès religieux : le refuge


du légalisme ?

1°) La réaction politique face à la montée des violences

Si la réaction initiale des pays arabes a été, comme nous l’avons vu, unanime à dénoncer les
caricatures, on a pu noter, dès le départ de l’affaire, la difficulté qu’avaient les gouvernements

24
La Croix du 23 février 2006 .
25
Le Monde du 1er novembre 2005, p.6
26
Le Nouvel Observateur du 8 février 2006 .

16
à prendre position . La raison première du silence des politiques semble avoir été celle
invoquée par le chef du gouvernement Danois : le monde politique n’aurait pas à se prononcer
sur les limites de la liberté d’expression, ce domaine relevant de la loi . Mais la mobilisation
de l’opinion a mis les gouvernements devant l’obligation de se prononcer . Il est alors
possible d’établir une classification générale, distinguant quatre grands types de réactions de
la part des représentants gouvernementaux . La position danoise, très critiquée à la fois par
l’opposition et par certains pays voisins comme la Norvège, restera inchangée officiellement,
mais des négociations menées avec l’Egypte vont conduire à des accords financiers qui ne
sont sans doute pas sans rapport avec un effort diplomatique envers les pays arabes 27 . Il faut
ajouter que l’ambassadeur du Danemark en Arabie Saoudite a présenté des excuses au nom du
gouvernement … il reste pourtant que l’Etat danois n’a jamais voulu prendre part à la
polémique. Il a été suivi dans sa démarche par la Belgique, qui a voté une résolution soutenant
la position Danoise .
De nombreux Etats ont utilisé un ton légèrement différent : partant d’une posture de
neutralité, les autorités vont prendre position devant la flambée de violence . C’est le cas de
l’Espagne, l’Allemagne ou encore de l’Italie . C’est alors l’idée d’une forme de solidarité avec
les pays et les ambassades touchées par les violences qui se dégage : en témoigne par exemple
le point de vue de madame Merkel expliquant que « Le Danemark ne doit pas affronter seul
ce problème »28 .
La position française, partagée par d’autres Etats européens, est au départ celle d’une défense
de la liberté de la Presse, mais assortie d’une mise en garde qui résonne comme une
condamnation . Ainsi, dès le 1er février le gouvernement français est-il rentré dans la
controverse en exprimant, par la voix du ministre des affaires étrangères, l’idée d’un soutien
de la liberté de la Presse mais « dans un esprit de tolérance et avec le respect des croyances et
des religions »29 ; par la suite les responsables français s’aligneront sur cette position.
L’interview du premier ministre, Dominique de Villepin, est l’expression nette de cette
position30 : la raison invoquée pour appeler la Presse à la « responsabilité » est d’ordre
culturel, dans la mesure où par ces dessins, l’on risque de choquer des peuples ayant une
sensibilité différente du monde occidental. Les troubles ayant éclaté en seraient la preuve .
Certains pays, comme la Suède, ont tenu un discours similaire. Mais en général, il semble
que l’ambiguïté pesant sur ce type de discours, pouvant pousser un gouvernement à agir de
27
Mist News, le 11 juillet 2006 .
28
Dépêche Reuters du 4 février 2006.
29
Porte-parole du ministère des Affaires étrangères au point de presse du 1er février 2006
30
Entretien du Premier ministre,M. Dominique de Villepin,avec "Europe 1 - Le Parisien - TV5 -Le grand
rendez-vous", le 5 février 2006 .

17
manière contradictoire31, a poussé les autres pays occidentaux a adopter une position plus
tranchée. Hormis le soutien à la liberté d’expression telle que nous l’avons déjà vu, la position
Anglo-Saxonne fait ainsi figure, à l’opposé de la psition danoise, d’engagement clair contre ce
qui fut généralement qualifié de « provocation » .

Le Royaume-Unis, à travers les déclarations de son ministre des affairs étrangères Jack
Straw, rappelle certes le point de vue des autorités Françaises : « Nous respectons tous la
liberté d’expression, mais il n’y a aucune obligation d’être insultant ou gratuitement
incendiaire. »32 . En réalité, l’on peut distinguer ce positionnement par la manière de juger les
dessins de manière très tranchée . L’intervention de Bill Clinton au Qatar synthétise, bien
qu’il ne soit plus membre de l’administration américaine, ce refus affiché de caricatures
mettant en cause la religion musulmane : « Qu’allons-nous faire maintenant ? Remplacer les
attaques antisémites par des attaques anti-musulmanes ? »33 .Les pays Anglo-saxons, à l’instar
de certains pays Européens comme la Pologne, ne dénoncent pas seulement ces caricatures
pour les conséquences qu’elles entrainent alors, mais pour ce qui leur apparaît comme une
attaque contre les croyances de chacun.
Signalons enfin les prises de positions de deux autorités internationales : l’Eglise
catholique, tout d’abord, annonce le 5 février 2006 par la voix du Vatican que le principe de
liberté d’expression « n’implique pas le droit d’offenser le sentiment religieux » . Le Saint-
Siège ajoute que les autorités nationales, qui doivent être dissociées de l’offense faite par voie
de Presse, devrait agir par le moyen du droit pour sanctionner ces abus .
L’ONU a alors semblé répondre à cet appel, en se plaçant dès le début de l’ « affaire » sur
le plan du droit .Le 13 février 2006, le rapporteur spécial de l’UNHCR pour les formes
contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et d’intolérance a ainsi
annoncé que « chaque signataire du pacte international sur les droits civils et politiques » a
l’obligation, en vertu de plusieurs de ses articles, d’avoir une législation prohibant
« l’incitation à la discrimination, l’hostilité ou la violence . »34
A cette période, tous les pays, quelque soit leur positionnement par rapport à l’usage de la
liberté d’expression ou du droit de la Presse, font état de leur préoccupation face à des
31
L’affaire de la démission du ministre Suédois des affaires étrangères, Laila Freivalds, en est une illustration
par l’absurde : ainsi, le site d’un parti nationaliste a-t-il décidé, durant le mois de février 2006, d’organiser un
concours de caricatures de Mahomet . Après plusieurs demandes officielles émanant de ce ministère afin de faire
avorter ce projet, le site fut fermé . Devant les protestations et les accusations d’entrave à la liberté de la Presse,
le ministre a alors été obligé démissionner . (L’Humanité du 22 mars 2006)
32
Le Washington Post du 6 février 2006 .
33
AFP, le 30 février 2006 .
34
rapport du HCR, disponible à l’adresse http://ap.ohchr.org/documents/dpage_e.aspx?m=92 .

18
violences qui culminent. Le 13 février, le secrétaire général des Nations Unies va ainsi parler,
sur une chaîne de télévision Danoise, de la nécessité d’une « desescalade »35 : il semble que ce
mot soit représentatif de ce que souhaitent à ce moment non seulement les pays occidentaux,
mais sans doute aussi l’ensemble des forces en présence, y compris celles dont le rôle aura été
jusqu’ici bien plus trouble . La réunion ayant lieu le même jour entre Javier Solana,
Ekmeleddin Ihsanoglu, secrétaire général turc de l'Organisation de la conférence islamique
(OCI), et Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, en est un signe . Citons encore, à
titre d’exemple, la condamnation le 18 février, par le Conseil Suprême Nigérian des Affaires
Islamiques des émeutiers ayant attaqué quelques jours plus tôt des chrétiens, et faisant alors
quinze morts . La violence du mois de février pousse alors les représentants, à la fois religieux
(le Vatican commente alors de plus en plus durement les événements) et politiques (les Etats-
Unis rappellent notamment au Pakistan ses obligations face aux manifestants) à s’engager
pour que la crise cesse ; et de plus en plus la condamnation des caricatures s’efface au profit
de celle des violences qui ont suivi .
Mais au-delà des appels au calme, il apparaît que le recours à la justice a fait figure de
voie médiane pour tous les pays occidentaux ayant officiellement désapprouvé la parution des
dessins : en effet, si pour de nombreux gouvernements la crise des caricatures de Mahomet
s’est traduite par la nécessité de se placer d’un côté ou de l’autre, voir être portés devant les
tribunaux à la fois les débordements de la rue et les journaux eux-mêmes, permet à ce moment
un désengagement efficace .
Cette période, qui commence dès la fin du mois de février, est aussi celle du bilan : à la
date du 2 mars 2006, 143 journaux dans 56 pays ont publié les caricatures de Mahomet.
Aucun grand journal américain n'a publié les caricatures, bien que 14 journaux régionaux ou
locaux l’ont fait36 .

2°) La loi, garant efficace de la paix civile ?

Après une période où le débat aura essentiellement été traité en terme de débats
internationaux, mêlant des enjeux géopolitiques à des considérations culturelles, l’attention
retombe donc sur les journaux : convoqués devant les tribunaux, parfois à l’issue d’une

35
Le Monde du 14 février 2006, p.5 .
36
Agence de Presse AKI du 2 mars 2006 ; disponible sur http://www.adnki.com/index_2Level_English.php?
cat=CultureAndMedia&loid=8.0.271406686&par=0 .

19
procédure entamée dès les prémices de la crise, ils sont le point de fixation qui permettra à ce
que l’on qualifie d’ « affaire des caricatures » de s’effacer peu à peu de la scène méditique.
Citons d’abord le cas le plus extrême : le 20 février, un tribunal Islamique de la ville de
Lucknow, dans le Nord de l’Inde, condamne à mort les auteurs des douzes caricatures, par la
proclamation d’une fatwa . Si l’on peut s’interroger sur le caractère équitable d’un « procès »
tel que celui-ci, il reste que cet événement illustre la tendance au repli de l’affaire vers les
tribunaux, et son recentrage sur le rôle de la Presse, après avoir mis le monde ocidental en
accusation . Ainsi dès le 12 février, un tribunal d’Alger mettait sous mandat de dépôt deux
journaux de cette ville por avoir publié les dessins incriminés .
Le refuge du verdict des tribunaux concerne aussi l’autre « camp » : ainsi les imams
Danois ayant effectué une tournée au Moyen-Orient seront-ils accusés d’avoir envenimé
volontairement la situation . Le tribunal les acquitte finalement à la mi-janvier 200737 .
Dans les pays occidentaux, les procédures vont se multiplier à l’encontre des rédacteurs en
chefs et des journaux : l’on peut noter, par exemple, le procès entamé contre Acton Gordon,
étudiant de l’Illinois qui avait publié dans le journal universitaire The Daily Illini les fameuses
caricatures .
Le journal Norvégien Magazinet, l’un des premiers à avoir repris les caricatures, va être
finalement disculpé le 27 avril par la commission des plaintes au nom du droit sur la Presse.
Mais les deux mises en accusation les plus retentissantes vont sans conteste avoir lieu en
France et au Danemark. C’est tout d’abord le Jyllands-Posten lui-même qui fait l’objet d’une
procédure, entamée par onze associations musulmanes. L’affaire est portée devant les
juridictions pénales et civiles. Ce journal n’a cessé d’être au centre de l’actualité, subissant la
pression de l’actualité au point que dès le 9 février, il publie dans une lettre à la Presse
Algérienne puis sur son site internet des excuses38 ; jamais pourtant il n’a renié son droit à
prendre une initiative telle que la publication de ces dessins.
Ce procès, mettant en accusation le Jyllands-Posten pour injures et blasphème, se termine
par une victoire le 10 février 2007 pour le journal, après trois passages devant les tribunaux :
le procureur général n’a en effet jugé pas que le journal ait eu l’intention d’offenser les
musulmans .
En France, les deux journaux ayant publié l’intégralité des douze dessins ont fait l’objet
d’une action en justice : France-Soir, mis en accusation par le MRAP et la Fédération
française des associations islamiques des Antilles, d'Afrique et des Comores, sans qu’il y ait

37
Le Monde du 10 février 2007, p.10 .
38
Voir annexe n°7

20
eu d’aboutissement à la procédure ; mais surtout Charlie Hebdo, accusé à deux reprises, pour
avoir publié les dessins une première fois à 160 000, puis une seconde fois le 11 février à 480
000 unités. C’est d’abord la même Fédération que dans le cas du précédent journal, renforcée
par d’autres associations, qui met en accusation l’hebdomadaire satirique .Or, le 20 septembre
2006, le tribunal estimait qu’une action pour incitation à la haine raciale ne pouvait émaner
que de la personne « injuriée ou diffamée », c’est-à-dire Mahomet, dont ces associations ne
pouvaient se revendiquer les porte-parole : parconséquent, la plainte fut rejetée39.
En revanche, une seconde procédure, lancée par l’UOIF, la Mosquée de Paris, et la Ligue
Islmaique Mondiale, aboutit à une convocation des parties devant la 17ème chambre du tribunal
de grande instance de Paris . Ce procès, se tenant les 7 et 8 février, se conclut le samedi 24
mars 2007 sur la relaxe du journal. L’accusation porte alors non seulement sur deux dessins
du Jyllands-Posten reproduit dans le journal, mais aussi sur la couverture de l’hebdomadaire
la même semaine40, ou est mis en scène accompagné du titre « Mahomet débordé par les
intégristes », un Mahomet pleurant et s’exclamant « c’est dur d’ête aimé par des cons ! ». Le
premier dessin danois incriminé représente Mahomet annonçant à des kamikazes arrivant au
ciel qu’il sont « en rupture de stock de vierges » ; le second, brandi par les manifestants
comme étant le plus injurieux, montre le prophète musulman avec une portant une bombe sur
son turban.
Le jugement, s’il écarte d’emblée la couverture et l’un des dessins danois, s’attarde en
réalité sur la caricature la plus décriée au long de l’affaire par les manifestants, et mettant en
scène un Mahomet portant une bombe sur son turban . Ainsi, le président du tribunal de
grande instance de Paris, Jean-Claude Magendie, reconnaît le « caractère choquant, voire
blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans » ; pour autant le jugement ne
considère pas que « les limites de la liberté d’expression aient été dépassées », dans la mesure
où « le dessin litigieux [participe] au débat public d'intérêt général né au sujet des dérives des
musulmans qui commettent des agissements criminels en se revendiquant de cette
religion »41 . Ce commentaire semble avoir satisfait La Grande Mosquée de Paris ; ce n’est en
revanche pas le cas de l’UOIF, qui a décidé de faire appel .

Par cette décision de la 17ème chambre, l’on peut considérer que le dernier acte de
l’ « affaire des caricatures » vient de s’achever, malgré l’appel en cours. Alors que l’intérêt
médiatique est retombé, il semble pourtant que de nombreuses questions restent sans réponse.
39
Le Point, du 21 septembre 2006.
40
Voir annexe n°8, 9 et 10.
41
Le Monde du 24 mars 2007, p.10 .

21
Si Charlie Hebdo a été acquitté, le cheminement guidant à sa mise en examen reste empreint
d’un flou servant toutes les passsions .
Si les faits qui restent à éclaircir relèvent du travail des tribunaux et des enquêtes de
terrain (comme cela a été le cas avec la disculpation des imams Danois), l’emballement qui a
marqué chaque journée jusqu’à la fin du mois de février peut faire l’objet d’une étude plus
globale, plus extérieure aux diverses prises de positions des gouvernements, des journaux et
des leaders d’opinions de toutes sortes .
C’est pourquoi nous nous interrogerons ici sur le sens d’une confrontation qui, de l’avis de
tous, n’a pas débouché sur un consensus mais plutôt sur une trêve. Néanmoins, afin de sortir
d’un conflit mettant fatalement en concurrence deux points de vue irréconciliables, nous nous
pencherons sur les facteurs qui ont pu pousser à cette opposition, et en particulier sur le rôle
de la Presse. S’agit-il d’un vecteur de violence, par des prises de positions irresponsables, ou
d’un bouc émissaire utile ?
Les facteurs politiques locaux sont évidents dans la mobilisation de l’opinion : ainsi l’on a
vu le président Iranien accuser l’Etat Juif et mettre en œuvre une exposition de dessins
antisémites ; de même, au Liban ou au Soudan, cela a été l’occasion de graves violences
interreligieuses . Les Etats-Unis ont accusé, au cœur des manifestations et des protestations, la
Syrie de tirer les ficelles de la colère populaire 42 . Mais si l’on considère effectivement que
cette crise aura été l’occasion pour le pouvoir en place dans les pays du Moyen-Orient, voire
d’ailleurs, comme avec la Tchétchénie de Kadyrov, il reste que ces pays n’auront été que le
relais de desseins plus globaux, si l’on en croit des spécialistes de l’Islamisme de Mohamed
Sifaoui, ou si l’on s’en réfère à des analyses comme celle d’Henri Tincq 43. A l’aune de ce
point de vue, nous allons donc tenter d’analyser le malaise provoqué par ces caricatures
comme étant la rencontre d’une situation, qui est celle d’une Europe pleine d’ambiguïtés
quant à la place de la liberté d’expression face au religieux, et d’une tendance de fond, qui se
définit par une volonté de mobiliser l’opinion musulmane autour de sa seule identité
religieuse .

42
Dépêche AFP du 9 février 2006.
43
Le Monde du 8 février 2007, p.9.

22
II/ Le malaise des caricatures : indignation spontanée ou
stratégie essentialiste ?

A/ Le droit comme un outil politique, ou le danger d’une évolution


contre nature de la loi de 1881

1°) Outil d’intégration ou de particularisme ?

Pourquoi le procès de Charlie Hebdo a-t-il pu avoir lieu, dans un pays où la caricature
religieuse est un privilège centenaire ? Même s’elle s’est conclu par un non-lieu, cette
accusation est un point central de notre analyse, car elle constitue la conclusion en même
temps que paroxysme de l’affrontement entre deux camps . Le journal, accusé de contrevenir
à la loi sur la Presse de 1881, se serait, d’après l’accusation, rendu coupable d’ « injures » .
Cette disposition, prévue dès la loi originelle du 29 juillet 1881, a été complétée par des
peines plus dures dans le cas des « diffamations et injures raciales » par la loi du 1er juillet
1972, dite « loi Pleven ».

23
En effet, si cette infraction stigmatise une personne ou un groupe en raison de son
appartenance ou de sa non-appartenance à « une ethnie, une nation, une race ou une religion
déterminée », elle devient passible, en plus d’une amende majorée (45 000 euros pour la
diffamation raciale et 22 500 euros pour l’injure), d’une peine de prison. Charlie Hebdo,
accusé « d’injures publiques à un groupe donné en fonction de sa religion », a donc été relaxé,
conformément à la demande du procureur.

Une spécificité française


La loi sur la Presse a jusqu’à aujourd’hui été amendée plus de quarante fois, avec des
révisions allant toujours, sauf pour de rares exceptions, dans le sens d’un durcissement ; or la
loi du 1er juillet 1972, une des révisions les plus importantes, a ouvert la voie à des
changements qui, aujourd’hui, inquiètent les journalistes, mais aussi les juristes eux-mêmes.
En effet, dès 1996, Jacques Toubon, voulant renforcer ces dispositions, remettait un projet
de loi créant un délit de « diffusion de messages racistes et xénophobes » portant atteinte « à
l’honneur, à la dignité ou à la considération » d’un ou plusieurs de ces groupes . Devant les
très nombreuses protestations qui s’élevèrent alors, y compris dans le propre camp de la
majorité, la projet fut retiré . L’académie des sciences morales et politiques fit elle-même
savoir que ce projet était une menace pour « la liberté d’opinion, de recherche scientifique,
historique, philosophique, et d’expression »44.
La loi du 30 décembre 2004, portant création de la Haute autorité de lutte contre les
discriminations et pour l’égalité, vient s’inscrire dans le continuité de la loi Pleven . En effet,
il s’agit de sanctionner la diffamation non plus à raison de la race ou de la religion, mais du
sexe, de l’orientation sexuelle ou du handicap . De la même manière que pour le texte du
1972, les associations ont le droit, si elles luttent contre les discriminations concernées et sont
constituées depuis au moins cinq ans, de se porter partie civile.
Or cela constitue, aux yeux des juristes, le premier danger de l’évolution du droit de la
Presse : ainsi ce qui peut apparaître comme une « privatisation de l’action publique »45, la
mise en mouvement des juridctions répressives serait de plus en plus dépendante de groupes
de pressions spécifiques . L’UOIF et la Mosquée de Paris n’agissent pas, bien sûr, au nom de
ces groupes puisqu’elles représentent des associations religieuses, et c’est donc à ce titre

44
Le Figaro du 18 octobre 1996, « Liberté de la Presse. Le paradoxe Français », p.10.
45
Monfort, Jean-Yves, « Les nouveaux délits de Presse introduits par la loi du 30 décembre 2004, au regard de la
liberté d’expression et des droits de l’homme », Légicom n°35, janvier 2006, p.127 .

24
qu’elles intentèrent ce procès . Néanmoins, leur action entre dans l’analyse d’un monde
judiciaire occupé de plus en plus par des groupes d’intérêts distincts.
Mais au-delà de ce fait avéré, qui est la prise en compte des intérêts des individus au plan
judiciaire par des associations, l’on peut se poser la question du sens de l’aggravation des
peines et de la qualification de nouveaux délits de Presse ces dernières années . L’avis de
Christophe Bigot, avocat au barreau de Paris, est que « la répression de l’action ne doit pas
être confondue avec la répression de l’opinion, surtout lorsqu’il s’agit de s’appuyer sur des
critères communautaristes. »46
Ce point de vue met en avant le fait que la liberté de la Presse est depuis plusieurs
décennies soumise à des restrictions qui ne laissent pas d’inquiéter les défenseurs des droits
humains en France . Le fond de cette critique, portée parfois par des organismes
gouvernementaux officiels, est le fait que de plus en plus, la loi se préoccuperait des
catégories de personnes plutôt que des individus . Ainsi la Commission Nationale
Consultative des Droits de l’Homme a-t-elle rendu le 18 novembre 2004 un avis demandant le
retrait de la loi réprimant la diffamation sur des critères d’identité sexuelle . Déclarant que
c’est « l’être humain en tant que tel, et non en raison de certains traits de sa personne, qui doit
ête protégé », l’organisation dit émettre « des réserves sur la multiplication des catégories de
personnes nécessitant une protection spécifique. » La recommandation du CNCDH concerne
certes une loi spécifique, mais reflète une préoccupation allant bien au-delà ce ce cas en
particulier .Ainsi le rapport se conclut-il par cet avis : « c’est par la libre communication des
pensées et des opinions […] et non par la répression que la société Française a progressé et
continuera à progresser vers l’acceptation des différences et le respect de la dignité de chaque
être humain. »

On le voit, la commission s’inquiète de ce qu’elle considère comme une tendance lourde ;


l’analyse générale du phénomène pouvant se résumer ainsi : du communautarisme, défini
comme la reconnaissance de droit particulier pour des minorités particulières, découle la
limitation du droit d’expression sous toutes ses formes.
L’affaire des caricatures correspond-t-elle à ce type de schéma ? Il serait bien rapide d’y
répondre affirmativement . Néanmoins, si l’on se penche de manière précise sur le rôle de la
loi sur la Presse aujourd’hui, il est possible de comprendre de manière plus claire les causes
de l’accusation du journal Charlie Hebdo, et la mise en branle d’un procès jugé « médiéval »
par le directeur de la publication.
46
Monfort, Jean-Yves, op. cit. , p.127 .

25
Si la loi sur la Presse a été changée, précisée, pour devenir non seulement une protection
de la vie privée (qui constitue l’autre grande évolution de la loi de 1881 depuis cinquante ans),
mais aussi un outil de revendication par des minorités, pourquoi les groupements religieux ne
pourraient pas y faire valoir leur spécificité ? C’est une interrogation légitime aux vues des
dernières évolutions ; la récente proposition de modification de la loi du 29 juillet 1881 faite
par le député UMP Jean-Marc Roubaud47, visant en substance à rétablir le délit de blasphème,
est l’illustration de cette tendance.
Ainsi, et même si, aux vues du tollé soulevé par cette eventualité, le projet a été retiré, la
question du retour à l’interdit religieux semble être d’actualité. La relaxe de Charlie Hebdo
confirme alors les partisans de cette solution dans le fait qu’il manque un cadre juridique à
une atteinte faite à une minorité, celle des croyants.

Le procès de Charlie Hebdo : accusation de blasphème ou d’amalgame ?


Certains observateurs non-musulmans ont pu penser et écrire que la raison essentielle de
la colère des musulmans à travers le monde était le fait de représenter le prophète, chose
interdite par le Coran. Cet argument est faux, et n’a d’ailleurs pas été soulevé, ni en Europe ni
au Moyen-orient, par ceux s’opposant à la parution des caricatures : en effet, cet interdit ne
touche pas les non-musulmans.
L’argument soulevé par les parties civiles est celui de l’amalgame que ces dessins feraient
entre Islam et terrorisme, donc entre musulman et terroriste : on serait donc bien ici en
présence d’une injure . Mais le fait qu’il s’agisse d’ une caricature enlève précisément à cette
accusation beaucoup de sa force, comme l’exprime le jugement rendu à l’occasion du procès
de Charlie Hebdo, mais aussi la jurisprudence en vigueur48 (la mise en contexte et l’intention
sont les éléments primordiaux de la légalité ou non d’une caricature). Il est donc difficile de
trancher la question de la volonté de l’accusation dans ce procès ; et les slogans des
manifestations organisées dans toute l’Europe pouvaient donner l’impression que si le délit de
blasphème existait encore, il serait ici invoqué.
Aujourd’hui, si les traditions liant l’Eglise et l’Etat sont très diverses pour chaque pays, la
législation s’est considérablement rapprochée, dans la jurisprudence sinon dans les textes de
loi, des modèles Français et Belge, pour aller vers une grande liberté vis-à-vis de la religion
en général. Ainsi, s’il reste en Angleterre, en Ecosse, en Norvège et en Grèce des Eglises

47
texte disponible à l’annexe n°11.
48
Voir l’arrêt de la cour de cassation n° N° 99-19.005 du 12 juillet 2000 - Société Automobiles Peugeot c/
société Canal Plus, pour un résumé de la jurisprudence en vigueur sur les caricatures, sous le paragraphe « la
liberté d’exercice du genre satirique et ses limites ».

26
officielles , s’il reste une législation punissant le blasphème dans de nombreux Etats
européens49, les dispositions tendant à mettre l’Eglise à l’abri des caricatures tombent
aujourd’hui largement en désuétude . Le juriste Anglais A..V. Dicey parle, dès 1959, de la loi
de son pays portant sur la « diffamation blasphématoire » comme d’une loi oubliée . Elle est
aujourd’hui considérée comme un anachronisme par les juristes50 . Cet alignement doit
beaucoup à l’influence de la Cour Européenne des droits de l’homme, qui est devenue
rapidement le meilleur garant d’une définition très large de la notion de liberté d’expression.
A l’inverse, la liberté d’expression et la liberté de la Presse se voient sanctuarisées, dans le
principe en tous cas : ainsi en France le droit à l’information a-t-il été constitutionnalisé en
198451 ; le Royaume-Uni a incorporé la Convention européenne de sauvegarde des droits de
l’homme à son droit positif en 2001 ; l’Allemagne et l’Espagne voient les droits de la Presse
inscrits dans leur constitution, datant pour ces deux pays d’après la seconde guerre mondiale ;
enfin le Canada a adopté une Charte des droits et libertés en 1982 .
L’évolution récente est donc à la proclamation de droits formels pour la Presse et la liberté
d’expression. Mais cela semble s’assortir de contradictions de la part des autorités : en même
temps que des droits au pluralisme et à la liberté de l’information sont édictés, la législation
s’alourdit en France .
Pourquoi cet empiètement permanent du politique sur les droits de la Presse ? Il semble
que dans l’hexagone la loi du 29 juillet 1881 serve d’instrument pour l’application des
politiques relatives au respect des minorités ; on l’a vu avec la création de la HALDE,
rattachée aux textes touchant à la liberté de la Presse . Il devient alors difficile pour les
pouvoirs publics de se détacher de l’application même de la loi ; il n’est d’ailleurs pas anodin
que seul le premier ministre danois ait conseillé aux associations musulmanes d’aller
directement en justice plutôt que de s’adresser aux pouvoirs publics, alors même que ce pays
est classé par Reporter sans Frontières comme l’un des plus libéraux au monde en terme de
liberté de l’information52.

49
Allemagne, § 166 du code pénal, Autriche, article 188 du code pénal, Danemark, article 140 du code
pénal (1866), Suisse, article 261 du code pénal», Grèce, article 198 du code pénal, Irlande, (Defamation act.
1961, n° 40 ), Islande, Italie, article 724 du code pénal, Luxembourg, § 144 du. code pénal, Pays-Bas,
code pénal, loi du 3 mars 1881. II. Titre 5, Ordre public, art. 147, Portugal Art, 220 du code pénal : a
Outrages aux convictions ou fonctions religieuses. Art. 233, outrage au culte religieux,
50
Oetheimer, Mario, L’harmonisation de la liberté d’expression en Europe, contribution à l’étude de l’article 10
de la Convention européenne des droits de l’Homme et de son application en Autriche et au Royaume-Uni,
édition A. Pedone, Paris, 2001, p.159-160 .
51
Décision 84-181 du Conseil constitutionnel des 10 et 11 octobre 1984 .
52
Avant les problèmes liés à la partuion des caricatures, ce pays était premier du classment RSF. Il est
aujourd’hui tombé à la 19ème place, en raison des nombreuses menaces proférées à l’encontre du journal et des
dessinateurs par des groupes islamistes. Classement 2006 disponible sur http://www.rsf.org/rubrique.php3?
id_rubrique=638

27
La loi sur la Presse du 29 juillet 1881 est donc, à travers des réformes visant à protéger des
minorités, du fait souvent d’un contexte particulier 53, un instrument du pouvoir, autant que la
frontière impartiale visant à protéger la Presse. On pourrait, en poussant ce raisonnement à
l’extrême, se demander (la notion de blasphème ayant avant tout servi à conserver intacte
l’hégémonie des autorités religieuses54) si la loi sur la Presse telle qu’elle est utilisée, n’est pas
venue remplacer l’interdit religieux, motivé par la crainte du désordre civil et du délitement de
la société, par un interdit laïc, avec les mêmes objectifs .
Dans la crise internationale provoquée par les réactions aux caricatures, on a pu percevoir
toute l’ambiguïté du pouvoir vis-à-vis de la liberté d’information .

2°) Du phénomène médiatique à la crise internationale, le paternalisme des


responsables politiques

Comme nous l’avons évoqué dans la première partie, le véritable acte fondateur de cette
crise, entraînant le début d’actes de violences en série, aura été la capacité d’un groupe de
personnes à faire dériver la responsabilité de la publication des caricatures des journaux vers
leurs pays respectifs . Ainsi, ls premières contestations médiatiques furent celles des
ambassadeurs des pays arabes au Danemark ; par la suite, le rédacteur en chef du journal
Jyllands-Posten n’eut jamais la parole, si ce n’est pour faire des excuses, sous la pression
considérable d’événements sanglants et quotidiens . La transformation de l’affaire en crise
internationale a alors été le point de départ de débordements touchant à des conflits n’ayant
rien à voir avec la publication des caricatures .
La prise en compte de l’affaire au niveau politique semble répondre, dans les diverses
prises de positions des pays occidentaux, dont la France, à cette ambiguïté fondamentale :
comme le rappelait le ministre des affaires étrangères monsieur Douste-Blazy, aucun pays
Européen n’a interdit la publication des caricatures55. Cela aurait bien sûr été un manquement

53
La loi du 14 juillet 1990, dite « Loi Gayssot », a par exemple souvent été qualifiée de « loi anti-Faurisson »
dans la mesure où elle visait à faire cesser les allégations d’un négationniste particulièrement visible à cette
époque .
54
Porteous Wood, Keith, témoignage porté à l’audition organisée par le Sénat le 18 mai 2006 .
55
Audition du ministre des affaires étrangères,M. Philippe Douste-Blazy, devant la délégation pour l’Union
européenne de l’Assemblée nationale, le 7 février 2006 .

28
grave à la liberté de la Presse . Néanmoins, à l’exclusion du Danemark, il n’est pas un
gouvernement qui n’ait déploré la publication de celles-ci.
On peut alors se demander si cette réponse en deux temps, qui est systématiquement celle
des gouvernants Européens, ne vient pas précisément du flou qui pèse sur l’idée de liberté
d’expression, cette dernière étant sous-tendue par la politique de protection des minorités.
D’où, dans ce cas, le paternalisme imprégnant les déclarations officielles quant aux
publications de Presse, et la facilité qu’a eu l’affaire des caricatures pour « monter » du simple
scandale provoqué par un journal à l’affrontement entre nations.
Ainsi la publication des caricatures, envisagée non plus dans le sens d’une injure au sens
classique (les condamnations relevant de l’injure au sens de la loi de 1881 sont légions, et
même si certaines décisions prennent en compte l’offense du sentiment religieux, ce genre de
cas est absolument banalisé quand il s’agit de la religion chrétienne ou juive) mais sous
l’angle de l’agression d’une minorité, relèverait logiquement du domaine politique. Mais de
quelle minorité parle-t-on alors ? Il semble que le risque de confusion, d’assimilation d’une
religion à une origine soit grand ici, confirmant bien des préjugés, mais aussi appuyant une
tentation essentialiste sur laquelle nous reviendrons plus tard .

Le danger du rattachement du phénomène aux gouvernements


Le contexte s’est donc trouvé être rapidement celui d’une demande d’excuses aux
gouvernements, en particulier aux gouvernements Danois et Français, par des groupes
musulmans (notamment le chef du Hesbollah Libanais, Hasan Nasrallah), mais aussi par des
pays comme l’Arabie Saoudite56, qui ont rappelé leurs ambassadeurs dès le début de la crise,
faisant porter la responsabilité au gouvernement.
Ces prises de positions, qui somment les milieux politiques de prendre la parole pour
rétablir le calme qu’aurait troublé la Presse en jetant du l’huile sur le feu, sont rejetées par des
intellectuels musulmans comme Abbas Aroua ou Soheib Bencheikh 57 : ce serait infantiliser la
Presse, donc confirmer la position d’un monde politique garant de la bonne tenue des
journaux, mais aussi faire un tort considérable à la population musulmane des pays européens.
En effet, le schéma des gouvernements des pays de religion musulmane, et le plus souvent de
culture arabe, s’adressant aux gouvernements européens aux noms des musulmans vivant au
sein des pays occidentaux incriminés, renvoie et accentue la triple contradiction faite en
56
Le Monde du 29 janvier 2006
57
Dialogue organisé par reporters sans frontières, le 9 février 2006, à Paris. Compte-rendu sur
http://www.rsf.org/IMG/pdf/Conf_RSFCaricatures.pdf

29
France (mais généralisable, dans une large mesure, aux autres pays d’Europe) à propos de
l’Islam, d’après l’universitaire Leila Babes58 :
- L’Islam est encore, en temps normal, renvoyé au phénomène migratoire,
alors que la présence des musulmans est « non seulement durable, mais
produit des effets propres » .
Or mettre en scène les pays arabes comme protecteurs de « leurs » minorités ne peut
qu’accentuer cette idée reçue.
- Seuls « les aspects extérieurs institutionnels (culte, viande Hallal,
associations, organisations de l’Islam) sont pris en compte, la dimension
culturelle et spirituelle restant ainsi largement méconnue » .
Il est certain que l’Islam ici n’est mis en scène que par le biais de ces institutions : et si
l’ « affaire des caricatures » aurait pu conduire à un meilleur dialogue culturel, le règlement
du conflit par la voie de comunication diplomatique n’a rien fait pour alléger le poids des
« aspects extérieurs » .
- L’Islam apparaît comme une religion forte, « malgré la faiblesse
(économique, culturelle et intellectuelle) de l’Islam de France ».
Cette affirmation n’est que plus vraie depuis la crise des caricatures, bien qu’elle ait
permis à des voix méconnues de l’Islam de France de se faire entendre. Il est certain qu’à
travers les manifestations et violences, la religion musulmane en général est apparue comme
puissante, voire virulente ; l’Islam de France n’a pas été séparée du reste du mouvement
mondial, et bien que la question de la représentativité des protestations, en particulier en
Europe, reste largement ouverte, cette crise aura fortement contribué à ancrer cette dernière
contradiction dans toute l’Europe, sur laquelle jouent les mouvements xénophobes.
On le voit donc, l’action de récupération de la crise au niveau des responsables politiques
comporte des dangers, risquant d’ancrer les tensions communautaires plus profondément
encore au cœur des rapports sociaux. Mais les modalités de cette « prise en main » demandée
par certains acteurs de la crise témoignent elles-mêmes du caractère artificiel et dangereux de
la posture qui fut alors prise par les autorités des pays occidentaux dans leur grande majorité .

L’appel à la responsabilité comme une nouvelle forme de censure


Si, comme nous l’avons abordé plus haut, la loi de 1881 est un moyen d’action de l’Etat, il
reste qu’elle est un bouclier qu’aucun acteur de la vie politique ne cherche à faire disparaître,
tant les différentes lois assurant la liberté de la Presse apparaissent comme des piliers de la vie
58
Leila Babes, L’islam positif, la religion des jeunes musulmans de France, Éditions de l’Atelier, Paris, 1997.

30
démocratique ; la constitutionnalisation de ces principes dans les différents pays européens
depuis cinquante ans en est la preuve.
C’est pourquoi la prise en compte des appels au règlement de la question par la voie des
nations n’a pu se faire que par le biais d’un désengagement vis-à-vis de la loi et de son action,
d’abord parce qu’elle ne pouvait être engagée que par les parties concernées par ces
caricatures, mais aussi par ce qu’une mise en cause de la Presse par les autorités devant les
tribunaux serait sans aucun doute vécue comme une atteinte grossière à la séparation des
pouvoirs.
Les pays démocratiques ont donc tous cherché à peser, à apaiser le climat d’extrême
tension qui a caractérisé cette période, en appelant les journaux à la « responsabilité », c’est-à-
dire à la non-publication des dessins. La présidence autrichienne de l’Union Européenne 59, le
chef d’Etat français60, ou encore le ministre de l’intérieur britannique, Jack Straw61, ont tous
fait usage de ce mot afin de définir quelle devait être la ligne de conduite des journaux dans
leurs pays respectifs. Cette réaction quasi-unanime nous amène une fois de plus à nous poser
la question du poids politique pris par cette affaire dans la mesure où les pouvoirs publics ont
eux-mêmes été amenés, dans un contexte lourd de tension diplomatique et d’événements
sanglants, à prendre position sur le rôle de la Presse.
Les raisons de ce placement sont évidentes, mais l’effet recherché – la non-parution des
caricatures, non par la contrainte légale, mais par volonté de ne pas envenimer encore plus la
situation – ne paraît être en fait que la concrétisation des tendances évoquées plus haut,
consistant à apporter un soin particulier au respect de l’individu en tant que membre d’une
communauté particulière. Le cas anglais illustre tout le paradoxe de la position du monde
politique occidental par rapport à la bonne entente entre communautés .

L’Angleterre : un pays à part ?


Si Jack Straw a effectivement prononcé le mot de « responsabilité » pour qualifier les
devoirs de la Presse Anglaise, cela n’était pas, comme dans le reste des pays Européens, pour
les mettre en garde contre une utilisation abusive de la liberté d’expression, mais au contraire
pour se féliciter de la « délicatesse » des médias britanniques62 pour ne pas avoir fait paraître
les dessins (à l’exception d’une brève apparition à la télévision, sur la BBC et Channel 4) .

59
Le Monde du 6 février 2006, p.1
60
Ibid.
61
Le Monde du 4 février 2006 .
62
Ibid.

31
Mais les raisons de cette non-publication, y compris par les tabloïds, pourtant réputés pour
leur absence de tabous, voire leur capacité à choquer, méritent d’être brièvement analysées .
Ainsi, si l’on s’appuie sur l’analyse du journaliste du Monde Marc Roche 63 les journaux
Anglais dans leur ensemble auraient trois bonnes raisons de ne pas faire paraître ces dessins,
et d’adopter une retenue dont ils sont peu coutumiers :
- Tout d’abord, il était important de ne pas choquer une communauté
musulmane représentant une part non négligeable de leur lectorat .Dans le
domaine de la Presse populaire, le Sun (pour les hommes) et le Daily Mail
(pour les femmes) seraient particulièrement appréciés. Des titres comme The
Independent et le Daily Telegraph seraient eux lus pour une part importante
par la bourgeoisie musulmane .
- La crainte du boycott serait le deuxième moteur de ce choix éditorial :
marqués par les mésaventures du Sun, qui à l’occasion de la tragédie du
stade Sheffeld en 1989 avait affirmé que l’état d’ivresse des supporters était
à l’origine de la bousculade, et avait par la suite été largement boycotté
durant une décennie à Liverpool, les journaux préfèreraient ne plus prendre
ce genre de risques. De plus, à une action de rejet de la part du lectorat,
aurait pu s’ajouter le mécontentement des kiosquiers, dont une majorité est
originaire du sous-continent indien et musulmans. Ces derniers auraient alors
pu refuser de distribuer un journal ayant publié les caricatures.
- Enfin, la prudence est de mise depuis que le modèle multiculturel anglais
semble être en proie à une forte crise : les attentats du 7 juillet 2005, commis
par de jeunes djihadistes britanniques, en sont l’illustration tragique. La
tendance à l’affrontement entre communautés religieuses sur fond de
blasphème a de plus incité la Presse à ne pas ajouter à la tension ambiante,
après les protestations, quelques mois plus tôt, des Sikhs conrte la pièce
Bezhti et des chrétiens fondamentalistes contre la comédie musicale Jerry
Springer (mettant en scène un Jésus gay).

Cette analyse, largement partagée par les observateurs de la société Britannique, montre
bien les freins à l’expression des opinions qui peuvent aujourd’hui exister dans des pays où la
libre pensée est pourtant assurée depuis longtemps que partout ailleurs dans le monde. Les
« Au Royaume-Uni, seul un journal d'étudiants a publié les caricatures », dans La Fabrique de l’info, Le
63

Monde du 12 février 2006.

32
trois raisons évoquées seraient donc la cause de la décision unanime des journaux Anglais,
tributaires non seulement de la sensibilité présumée de leur lectorat, mais aussi du climat
international.

La conclusion à tirer de l’ « exemple anglais » paraît alors se solder par une règle de
condutie assez révélatrice de la tendance dénoncée par Reporters sans frontières : quand la
situation est trop grave, le journalisme doit savoir rester à l’écart. En effet, l’Angleterre
fonctionne depuis le début des années 80 selon un principe multicuturel, où communautés,
ethniques et religieuses, vivant côte à côte, doivent être respectées de manière égale. Or,
l’évolution récente du climat international a entraîné une tension de plus de en plus forte au
sein de cette organisation de l’espace public, entraînant les citoyens de chaque communauté à
s’identifier de moins en moins à quelqu’un qui y serait étranger, cédant de plus en plus la
place à ce que le professeur d’Harvard Amartya Sen nomme une société « monoculturelle
plurielle »64 .
Dans ce contexte d’enfermement progressif sur les liens traditionnels, la communauté
musulmane dipose elle-même d’une place particulière : si les musulmans sont depuis
longtemps enracinés en Grande-Bretagne, les événements récents (l’arrestation du
prédicateur de lma mosquée de Finsbury, Abou Hamza, puis les attentats de Londres le 7
juillet 2004) ont conduit à un durcissement des violences racistes à leur égard ; ainsi durant
l’année suivant les attentats du métro londonien, les incidents de cette nature ont-ils augmenté
de 600% dans la capitale65. Ainsi le projet multiculturel, caractérisé par une forme
d’intégration originale, héritée de la philosophie du Commonwealth, connaît aujourd’hui des
difficultés dûes à un cloisonnement croissant des communautés, à tel point que, comme
l’explique à propos de la ville d’Oldham, dans la banlieue de Manchester, l’auteur d’un
rapport sur les émeutes raciales qui y ont eu lieu en 2001, « il est possible […] si vous êtes
pakistanais ou bengladais, de vivre sans avoir aucun contact avec des voisins blancs. Et
réciproquement. »66 .
Or cette évolution serait entérinée par les pouvoirs publics. Si l’on en croit Amarty Sen,
« les responsables britanniques ont pris l’habitude de traiter chaque groupe de
coreligionnaires comme une « communauté » à part entière devant fonctionner selon des
coutumes propres – à condition, bien sûr, que leur pratique reste « modérée ». Les porte-

64
Le Monde du 30 août 2006.
65
Le Figaro du 3 août 2005.
66
Ibid.

33
parole religieux semblent jouir de la part des autorités britanniques d’une reconnaissance
[…]d’une ampleur inédite ».
Dans un cadre où de plus en plus, l’appartenance communautaire, et tout particulièrement
la religion, est ce qui définit les citoyens anglais dans l’espace public, y compris pour les
pouvoirs officiels, l’individu est largement essentialisé, étiqueté au nom de sa culture
particulière. Quelle est alors la place du journalisme et de la critique qu’il induit ? Son rôle
semble considérablement affaibli par cette dérive consistant à sanctuariser de manière trop
exclusive les groupes ethniques ou religieux, et qui permet de moins en moins d’en critiquer
un aspect afin d’éviter l’accusation de stigmatisation d’une communauté en particulier.
Cela nous permet alors d’envisager les paroles du ministre de l’intérieur Jack Straw,
louant l’esprit de responsabilité des médias britanniques, sous un angle différent : poussée à
l’extrême, cette demande d’une ligne éditoriale responsable en appelle à la disparition de
toute enquête journalistique touchant à des sujets comme la politique, la société ou les mœurs.
Et il est difficile, à la lueur des difficultés actuelles du modèle multiculturel britannique, de ne
pas y voir un indice supplémentaire de la crispation existant autour de la question de l’identité
musulmane et de son caractère « solvable » dans cette société.
La pression exercée en Angleterre sur les médias est donc, plus qu’ailleurs, de l’ordre du
maintien de la paix civile : mais ce n’est pas un cas fondamentalement différent de la manière
dont ont pu se passer les choses en France ou dans le reste des pays européens, ou cette fois
les caricatures ont été publiées. L’intérêt bien compris des journaux, afin d’éviter un boycott,
la crainte d’être à l’origine d’attentats comme ceux de juillet 2004, ainsi que la violence des
manifestations des intégristes musulmans dans le quartier de Finsbury, auront permis à toute
la Presse britannique, jusqu’aux Tabloïds les plus racoleurs, de faire preuve de cet esprit de
responsabilité si recherché par les responsables politiques occidentaux.

L’appel à la responsabilité, si l’on s’appuie donc sur l’exemple anglais, a bien sûr pour
objectif le maintien du calme entre les communautés. Mais considérer les choses sous cet
angle, n’est-ce pas déjà s’engager dans une lecture simplificatrice, divisant de fait la société
entre des groupes prêts à saisir le moindre prétexte pour s’affronter ? Les mots employés par
les responsables politiques semblent le confirmer : ainsi Dominique de Villepin stigmatisera
les caricatures pour le « prétexte » et l’ « utilisation » que sauront en faire les « extrémistes » ;
il parlera aussi des « dangers » de « susciter nous-mêmes [les occidentaux] » des « pièges »67.

67
Entretien du Premier ministre,M. Dominique de Villepin,avec "Europe 1 - Le Parisien - TV5 -Le grand
rendez-vous", le 5 février 2006.

34
Cela caractérise bien une forme de pragmatisme, qualité de la Presse Anglaise selon Jack
Straw, volonté de ne pas laisser s’envenimer un peu plus la situation. Mais le prix à payer
d’une lecture de cette crise comme marquée par un danger immédiat – l’embrasement
intercommunautaire - est une accréditation de la volonté de ces mêmes extrémistes : il ne faut
pas traiter les sujets touchants à la religion musulmane comme les autres.
L’essentialisation de la population musulmane d’Europe, la réduction d’une partie des
citoyens des Etats à leur sensibilité religieuse semble bien être à la base de l’incompréhension
fondamentale à l’origine de la crise provoquée en occident par ces caricatures. Ainsi Amarty
Sen déplore-t-il dans le cas Anglais l’oubli du fait qu’ « il existe d’autres adhésions et
affiliations – politiques, sociales, économiques – auxquelles ils sont en droit de tenir. Sans
compter que la culture ne se réduit pas à la religion. ».

En France, les mêmes types de réduction sont à déplorer, et principalement celle qui,
comme le rappelait Leila Babes, conduit à associer arabes, musulmans et immigrés. Cette
image déformée de la réalité est alors lourde de conséquences car chargée de sous-entendus,
et conduisant là encore à opposer les uns aux autres. Ainsi les musulmans seraient pratiquants
d’une religion qui ne peut être soluble dans la laïcité Française – mais la même remarque est
faite, sous une forme légèrement différente, dans les autres pays européens. Cette religion
venue d’ailleurs ne pouvant s’adapter, elle reste alors étrangère au monde européen, même si
elle y est pratiquée. Dans ce cas, les immigrés de culture musulmane, qui se définiraient avant
tout par leur religion particulière, seraient inassimilables, ou dans le meilleur des cas
pourraient contribuer à la vie de l’espace public mais en tant que groupe distinct.

Tous ces amalgames, entretenus par le déficit de dialogue et position du monde politique
lourd d’ambiguïté qu’à la base de l’opposition, qui ne pourrait se régler que par un esprit de
« responsabilité » contribuant à isoler les communautés, entre les citoyens de culture
musulmane et les autres, se trouverait l’Islam lui-même, insoluble dans la laïcité ( ou dans les
différents régimes de séparation moderne de l’Eglise et de l’Etat). Cette position apparaît
comme absurde a bien des penseurs de la place de la religion dans l’Etat moderne, et
notamment le philosophe Henri Peña-Ruiz68, pour qui il y a dans cette assertion une forme de
paresse intellectuelle, en particulier de la part des responsables politiques. Réinstaurer le
religieux comme ciment de la société, comme « supplément d’âme d’un monde sans âme »69,

68
Henri Pena-Ruiz, Qu’est-ce que la laïcité ? , Éditions Gallimard (Folio actuel), septembre 2003.
69
Karl Marx cité par Henri Peña-Ruiz, dans un entretien au journal L’Humanité le 16 février 2005.

35
serait au contraire de l’action positive et intégrationniste le choix de « désintégrer » les
groupes pour mieux les identifier.
Cette essentialisation, facteur décisif pour la compréhension d’un phénomène tel que la
crise des caricatures, vient alors à la rencontre d’une tendance largement dénoncée par les
observateurs du monde islamique, et qui est la tentation de récupérer l’opinion musulmane
d’Europe. Le mouvement de va-et-vient observé entre le Danemark et les pays arabes avant le
déclenchement des réactions officelles et des manifestations en est l’illustration très claire : il
s’agissait, de manière affichée par les imams Danois eux-mêmes, de faire prendre positions
les responsables politiques et religieux du moyen-orient pour les musulmans d’Europe, dont la
voix serait méprisée, et rendue inaudible par le climat de racisme omniprésent.
Du point de vue de l’enchaînement des événements, cette initiative semble bien être celle
qui a mis le feu aux poudres dans le monde entier ; son objectif officiel était de « prendre fait
et cause pour le prophète ». Pourtant, les pièces du « dossier Akkari » étaient clairement mises
en place de manière à rendre la situation encore plus explosive. L’aller-et-retour opéré par les
chefs religieux Danois apparaît, de manière métaphorique, comme illustrant la tentation d’un
certain Islam intégriste : faire revenir la communauté musulmane à sa « source », en la
radicalisant. L’affaire des caricatures est apparue, à ce niveau, comme une démonstration
transparente sur bien des points de cette idée.

B/ Un débat faussé dès l’origine : les enjeux de la mobilisation


communautaire

1°) Dépassement du cadre national et « neo-oumma »

Les événements et les réactions à la mise au premier plan des caricatures danoises furent,
au delà de leur vigueur ou de leur nombre, singulièrs par leur répartition et leur vitesse :
chaque région, chaque pays du globe a vu les autorités dirigeantes et les chefs religieux
prendre position, et le plus souvent, comme nous l’avons vu, en défaveur de ces dessins. Ce
caractère à la fois universel et resserré dans le temps correspond précisément à la description
d’un concept aujourd’hui tout à fait familier du monde moderne occidental : celui de la

36
mondialisation. En effet, l’absence de temps et d’espace dans l’explosion de la crise a joué, à
la manière d’un krach boursier dans son intensité et dans la manière dont il a été ressenti par
les populations et les leaders d’opinions.
Ce phénomène, habituellement appliqué aux mécanismes économiques ou à l’information,
est plus inédit lorsqu’il s’agit d’un sentiment ; en effet, on ne peut attribuer les manifestations
et les indignations planétaires au simple fait de publier, donc d’informer : rappelons qu’un
journal egyptien avait été le premier à reprendre ces caricatures, sans pour autant provoquer le
moindre commentaire. Il s’agit donc d’une forme de mondialisation d’un sentiment, ou du
moins, à travers les démonstrations de force qui ont eu lieu à travers le monde, de la
manifestation ostensible d’une émotion. Les faits sont alors, comme l’ont rappelé de
nombreux observateurs, des signes clairs qu’il y a derrière ces réactions en chaîne une volonté
délibérée.

La globalisation d’un conflit


Le philosophe Alain Finkielkraut qualifie pour sa part de « planétarisation de la haine »70
le fait que l’embrasement mondial n’est pas le fruit d’une simple sensibilité qui serait
commune à tous les musulmans, par-delà leurs nations, leur culture ou même leur conscience
individuelle, mais au contraire la mise à exécution d’un dessein tout à fait planifié.
Pour comprendre ce que d’autres ont pu exprimer avec des mots différents, il s’agit avant
tout de nous pencher sur la réalité des faits, et en premier lieu les déclarations officielles. Il
semble que celles-ci aient effectivement fait preuve d’une volonté d’étendre les réactions à
toutes les régions du globe, afin de leur donner une ampleur maximale. Ainsi, l’Union
Mondiale des Oulémas a-t-elle, dès le 2 février, appelé les musulmans à organiser des
marches de protestations, jugeant les dessins « blasphématoires, au-delà du prophète, pour les
un milliard et demi de musulmans de la planète »71. Ces communiqués des autorités
religieuses se sont parfois doublés de la position de dirigeants politiques, soucieux avant tout
de se mettre en avant en tant que protecteurs de la communauté musulmane. Ainsi Ramzan
Kadyrov, premier ministre Tchétchène par intérim, déclare-t-il le 7 février, à la suite de
l’exclusion du territoire tchétchène des ONG danoises : « Nous ne laisserons plus entrer en
Tchétchénie les organisations danoises parce qu'elles jouent avec les sentiments de 1,5
milliard de personnes »72.

70
L’arche n° 375, mars 2006.
71
Mouna Naïm, Le Monde du 4 février 2006, p.4.
72
Le Monde, samedi 11 février 2006, p.6

37
La mondialisation du conflit va donc passer par une appropriation, de la part de certains
leaders, de l’opinion musulmane mondiale. Au cœur même de la période des manifestations,
des faits correspondant à l’idée d’une volonté nette d’enflammer la situation au-delà des
frontières et des divisions habituelles ont encore été relevés ; de nombreux musulmans du
Caire, de Gaza ou encore de Beyrouth et Damas ont ainsi reçu de manière quasi-simultanée,
un message expliquant que « le Danemark veut brûler le Coran sur la place publique pour se
venger du boycott des produits danois »73.
Les appels au calme vont eux aussi se faire à l’aune d’une attitude visant à universaliser
l’affrontement, à en faire une lecture ne prenant pas en compte les raisons premières de
l’indignation des imams et ambassadeurs danois ( un climat raciste au Danemark) mais
mettant en avant un face-à-face global. Ainsi Khaled Mechaal, chef du bureau politique du
Hamas palestinien, a-t-il déclaré à Doha (Qatar) que son mouvement était disposé à intervenir
pour un retour au calme « à condition que les pays occidentaux s'engagent à mettre fin aux
atteintes aux sentiments des musulmans »74.
Enfin, comment ne pas s’appuyer sur l’initiative qui aura été l’élément déclencheur de
toute l’affaire au niveau international, pour y lire une tentative de faire d’une affaire interne
un conflit mondial entre musulmans et occidentaux ? Il reste que la justice danoise a tranché75,
et qu’après être passés devant le tribunal de Stockholm, les imams ont été relaxés à la mi-
janvier 2007 (il faut ajouter qu’Abou Laban, l’imam le plus controversé, était mort quelques
mois plus tôt). On ne peut donc les accuser d’avoir délibérément cherché à envenimer la
situation, comme en faisait état l’acte d’accusation ; en revanche ils ont, comme pour les
exemples précédents, contribué à mondialiser le conflit, en ne retenant pour seul critère de
division idéologique la croyance musulmane à travers le monde.
Dans le cas du procès de Charlie Hebdo, la liste des plaignants fournit une preuve
évidente de la globalisation recherchée : ainsi, sur les trois associations responsables de
l’accusation, l’on trouve deux membres du Conseil Français du Culte Musulman, mais aussi
la Ligue Islamique Mondiale, fondée en Arabie, et qui promeut le wahhabisme à travers de
nombreux points d’attache dans le monde. La présence de ce dernier organisme au tribunal de
Paris semble bien démontrer de manière claire ce que les éléments soulignés plus haut
signifient de façon plus floue : des leaders religieux, ou politico-religieux dans le cas de
Kadyrov, se sont dressés en tant que protecteur des croyants à travers le monde, sans
distinction de pays ou de culture.
73
Mireille Duteil, « Comment les islamistes ont mis le feu », Le Point du 9 février 2006
74
Le Monde du samedi 11 février 2006, p.6
75
Le Monde du samedi 10 février 2007, p.10

38
Prendre la tête des « 1,5 milliards de musulmans » donne une légimité à l’action
entreprise, mais au-delà, est le moyen pour une minorité de musulmans d’aller vers un « choc
de civilisations »76 dans le sens d’une opposition irréductible ; la crise mondiale s’est éteinte
sur un appel renouvelé au dialogue, mais aussi sur un constat de blocage. Ainsi face aux
arabo-musulmans pour qui en plus de se conduire en colonisateurs, les occidentaux s’en
prendraient maintenant à leurs croyances, ces derniers ne pourraient répondre qu’en se sentant
attaqués dans leurs valeurs, en particulier la liberté d’expression.
C’est à ce constat de fracture presque impossible à combler qu’arrive l’écrivain, pourtant
peu soupçonnable de sympathie pour les thèses intégristes et essentialistes, Moncef Marzouki
77
. En plus de poser le débat en des termes qui le rende donc impossible à régler, si ce n’est
justement par l’autocensure, cette posture ne peut que radicaliser le « camp d’en face »,
amalgamant lui aussi immigration, islam et retour à la censure78.
Cette tendance, qu’ont des associations d’origine moyen-orientale à s’exprimer pour tous
les musulmans, l’ oumma79, n’est pas nouvelle, même si l’affaire des caricatures les aura
particulièrement mises en valeur.

Une stratégie identitaire


L’effort de réduction, aux yeux de l’opinion, de la multiplicité des cultures, des identités
et des opinions de la population musulmane à une position conservatrice et largement issue
de courants de pensée comme ceux que drainent les Frères Musulmans, est un objectif visant
à créer une tension nouvelle, une opposition toujours plus forte entre musulmans et non-
musulmans80, susceptibles de resserrer les liens de la communauté : une « neo-oumma »
imaginaire, réunissant des musulmans Européens méprisés par le pouvoir en place et les
croyants en terre d’Islam aujourd’hui tentés par le mode de vie et la culture des occidentaux 81.
L’Islam défendu ici a donc une portée très politique.

76
Le terme de Francis Fukuyama a été repris par de nombreux observateurs pour dénoncer cette tentative
d’essentialisation ; l’article d’Henri Tincq, dans Le Monde du 8 février 2007, se fonde particulièrement sur cette
interprétation.
77
Compte-rendu du dialogue organisé par Reporters sans Frontières, le 9 février 2006.
78
Le livre de Ralf Pittelkow et Karen Jespersen, Islamistes et naïvistes, en témoigne ; cette dernière, ancienne
ministre de l’Intérieur sociale-démocrate danoise, s’appuie avec son mari sur cette affaire pour appuyer sa
dénonciation de l’immigration, position qui l’avait amené à rendre en 2006 sa carte du parti.
79
Vient de Oum, la matrice. Avant de désigner la communauté des croyants, l’Oumma était la mère des tribus
qui se partageaient l’Arabie.
80
Voir le témoignage rapporté par Caroline Fourest dans son livre Le choc des préjugés, l’impasse des postures
sécuritaires et victimaires, Calman-Lévy, 2007, p.94.
81
Le terme « Neo-Oumma », repris plus tard par des auteurs comme Caroline Fourest, est à l’origine celui du
chercheur à l’EHESS Farhad Khosrokhavar. Voir Philosophie Magazine n°4, octobre-novembre 2006.

39
Il s’agit donc d’un Islam de réaction, qui s’apparente énormément à une réaction
identitaire face à un monde qui s’uniformise ; les apparences d’un occident triomphant, voire
triomphateur, amènerait ainsi une partie de l’Islam radical à s’appuyer sur la doctrine
occidentaliste telle que la décrivent Ian Buruma et Avishai Margalit 82. En effet, les traits que
définissent les deux auteurs de cette idéologie comportent de très nombreux points de
convergence avec la vision de l’Islam telle qu’elle est portée par le wahabbisme, expliquant
aussi les causes de la violence de la crise des caricatures. Ainsi, faisant un emprunt au
pangermanisme, l’islamisme redéfinit le concept philosophique de communauté des croyants
en une « communauté organique » largement fantasmée83.
De plus, l’occidentalisme se traduirait par une méfiance vis-à-vis du monde extérieur, : la
critique faite par l’occident du monde dans lequel vivent les penseurs occidentalistes ( ici, les
islamistes) impliquerait qu’il y manquait quelque chose avant sa transformation par
l’occident. Dans le cas d’une religion, ce sentiment est encore plus ancré : une religion
incarne la perfection. Par conséquent, et si l’on se concentre sur les caricatures, la critique
qu’incarnent ces dessins des dérives de la religion musulmane peuvent être prises comme une
attaque à cette religion elle-même, surtout quand, comme dans le cas de l’UOIF, l’on peut
légitimement être soupçonné d’avoir au minimum une certaine sympathie pour l’islamisme
« de combat » représenté par les djihadistes84.
L’occidentalisme attribue généralement deux défauts inexpugnables au monde occidental :
le « péché de rationalisme » et le « péché d’arrogance »85 qui lui est consubstanciel. A travers
sa vision mécaniste, la culture dominante se permettrait de tout expliquer et de qualifier les
religions de superstitions. Or le procès de Charlie Hebdo, s’il repose sur une accusation
d’ « injure » laisse penser à plusieurs titres que c’est avant tout la désacralisation du prophète
qui est mise en accusation. Le reproche fait au caricaturiste d’assimiler, à travers un mahomet
ridiculisé, tous les musulmans au terrorisme, fait penser avant tout à une manière de ne pas
prononcer le mot de « blasphème » ; la plaidoierie du procureur laisse clairement entendre que
c’est bien la critique d’une religion que l’on a voulu interdire86.
Des points de convergence précis nous amènent donc à penser qu’il y a là une nouvelle
forme de rejet d’un occident imaginé ; mais l’on peut alors se demander si l’Islam combattant
que l’on a vu à l’œuvre dans le cas du procès de Charlie Hebdo, mais aussi durant les

82
Ian Buruma et Avishai Margalit, L’occidentalisme, Climats, 2006.
83
Ibid., p.158.
84
Le maître à penser de l’UOIF, Youssef Al-Qaradhawi, a délivré une fatwa autorisant les attentats suicides en
Palestine. Charlie Hebdo du 31 janvier 2007, p.3.
85
Ian Buruma et Avishai Margalit, L’occidentalisme, op. cit., p.104.
86
Joan Sfar, Greffier, édition Shampoing, 2007, p.97.

40
nombreuses manifestations qui eurent lieu à travers le monde, ne partage pas une autre
caractéristique fondamentale de l’occidentalisme. En effet, ce dernier repose sur la conscience
d’une « agression » culturelle, et s’organise idéologiquement de manière défensive. Faut-il,
dans le cas de l’Islam mondialisé symbolisé par la Ligue Islamique Mondiale et par l’UOIF, y
voir le même signe d’une inquiétude face au changement du monde, y compris du berceau de
l’Islam lui-même ? Pour les auteurs de L’Occidentalisme, il y a là encore une convergence
importante.
A travers le concept de Nouvelle jahiliyya, l’idéologue de la révolution islamique
iranienne Sayyid Muhamud Taleqani avait théorisé le rejet d’Allah, la perte du sentiment
religieux parmi ses compatriotes. Mais cette stigmatisation s’accompagnait de l’idée que
l’occident était le grand responsable, l’origine de ce fourvoiement. Il y aurait donc au départ
de toute réaction occidentaliste la conscience d’une agression ; dans le cas de l’Islamisme, les
événements politiques iraniens semblent en avoir été le déclencheur.
Cette idée d’agression, dont la conséquence directe est une forme d’acculturation, appelle
alors une réaction : dans le cas spécifique de l’Iran, la réponse a vu le jour avec la mise en
branle d’un Islam politique.
Dans le cas des événements qui eurent lieu dans les pays arabes à la suite de la révélation
de la publication de caricatures, l’on peut sans doute dégager la preuve qu’un Islam « de
réaction » est à l’oeuvre. La mise en avant de la religiosité avant tout autre marqueur culturel
paraît en effet appartenir à un type de réaction connu de la sociologie moderne. Le célèbre
anthropologue et spécialiste de l’interculturalité Carmel Camilleri, définissant les différents
types d’ « identités réactionnelles »87, c’est-à-dire se contruisant non par mimétisme par
rapport au courant dominant, mais au contraire en opposition plus ou moins forte, qualifie
l’une d’elles d’ « identité polémique » en ces termes : « sur-affirmation des caractères
stigmatisés, en opposition généralement agressive contre le dominant »88.
Cette qualification s’accompagne de la mise en exergue des traits principaux que va
prendre l’action de l’individu se trouvant dans une telle situation : pour se remettre en
cohérence avec le monde qui l’entoure, ce dernier va ainsi devoir entre autres mettre en œuvre
une « articulation organique des contraires » ; il va donc se radicaliser en mettant en avant le
caractère irréductible des différences l’opposant à celui en face de qui il se construit.
Si l’on applique cette grille d’analyse à un certain islamisme des pays arabes, le concept
de « neo-oumma » tel que le définit Farhad Khosrokhavar prend alors une réalité plus
87
Costa-Lascoux, Catherine, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires, hommage à Carmel Camilleri,
L’Harmattan, 1995, p.58.
88
Voir tableau en annexe n°12

41
concrète : ce mouvement serait avant tout une réaction. Mettant en avant tous les éléments
possibles de différenciation d’avec l’occident jugé dominant ; ces mouvements cherchent à
créer une unité nouvelle entre les croyants, et en particulier avec les musulmans d’Europe, en
exploitant leur propre ressentiment vis-à-vis du monde occidental. Ainsi, l’ « image [ que se
font de l’occident ] les représentants de la petite minorité radicalisée à l’intérieur de l’espace
occidental et celle des radicaux en terre d’Islam présentent de nombreuses similitudes »89
d’après monsieur Khosrokhavar.
La neo-oumma s’appuierait donc sur un sentiment partagé par une minorité agissante à la
fois en Europe et au Moyen-Orient, et une construction en opposition par rapport à l’occident.
La volonté de radicalisation du débat entraîne alors ses promoteurs dans une forme de
bataille dont l’enjeu est une certaine conception de l’identité musulmane au sein des pays
occidentaux : le procès de Charlie Hebdo pourrait s’inscrire dans cette lutte aux armes avant
tout médiatiques.

L’application en Europe de la stratégie essentialiste


La confusion fondamentale sur laquelle s’appuie cette pensée radicale est largement
rendue possible par la difficulté pour les Etats européens de ne pas, comme nous l’avons vu
plus tôt, mélanger origine, culture et religion. Le président de l’association SOS-racisme,
Dominique Sopo, va résumer au procès de Charlie Hebdo l’objectif de celles qu’il qualifie
d’ « associations islamistes » : « La confusion entre la critique d’une religion et le racisme
constitue une tentative d’intégrer au champ de l’antiracisme des lois contre le blasphème ;
cela conduirait à faire perdre à notre combat son aspect moderniste et émancipatoire »90. Cette
assimilation est fondatrice dans la tentative de faire apparaître aux yeux de l’opinion une
nouvelle oumma, telle en tous cas que la voient les témoins appelés à la défense de Charlie
Hebdo. En effet, par un phénomène que décrit Caroline Fourest dans son livre Le choc des
préjugés, faire avaliser par les pouvoirs publics et les journalistes l’idée que seuls les
représentants religieux musulmans peuvent être considérés comme représentatifs de l’opinion
de tous les musulmans laïcs, y compris des personnes dont la culture est musulmane mais qui
ne pratiquent pas le culte, est un objectif politique fort.
Mais la dénonciation faite par Philippe Val au cours du procès est allée plus loin : des
associations religieuses, à commencer par l’UOIF, chercheraient non seulement à se faire
entendre comme la voix de musulmans de France, mais aussi à imposer, au nom de cette

89
Le Monde du 7 février 2006.
90
Joan Sfarr, Greffier, op. cit., p.60.

42
représentativité, une vision radicale, voire littéraliste, de l’Islam. C’est pourquoi le procès de
Charlie Hebdo a été vu pour les défenseurs du journal comme l’illustration d’une véritable
tentative de « hold-up » sur l’opinion musulmane. Ainsi Philippe Val explique-t-il dès le
début du procès : « en publiant ces dessins j’ai pensé que les intégristes le prendraient pour
eux et remueraient ciel et terre pour faire croire à tous les musulmans qu’ils étaient visés. »91
On comprend dès lors pourquoi la comparaison avec les caricatures antisémites des
années 1930 porte déjà l’empreinte de ce mélange : en assimilant des intégristes aux
musulmans dans leur ensemble, puis ces derniers à une « race » particulière, pour les mettre
sur le même plan que les personnes d’ascendance juive, l’on est déjà dans un raisonnement
qui essentialise l’identité musulmane. Au-delà de ce constat, cela équivaut à mettre sur le
même plan la dénonciation de la violence en tant qu’arme pour les tenants d’une guerre de
religion et des dessins haineux dirigés contre une population dans son ensemble.

Ce procès a-t-il été le révélateur des vrais enjeux de la crise des caricatures ? Il est
probable qu’il n’ait plutôt été que le nouvel avatar d’une crise touchant l’Europe, qui semble
se déchirer dans une opposition non pas naturelle, mais comme nous l’avons vu, créée et
rendue possible par la difficulté pour les gouvernements des pays concernés d’aborder le
problème. Ian Buruma décrit, dans une enquête effectuée à la suite du meurtre du réalisateur
Néerlandais Theo Van Gogh92, la position de l’ancienne députée Ayan Hirsi Ali, aux positions
très tranchées et très controversées sur la place de l’Islam et le danger qu’il peut représenter
au sein d’une société, en ces termes : « Ce qui fait de Ayan Hirsi Ali une figure aussi
fascinante et aussi controversée, c’est son rôle dans la guere civile européenne qui fait rage
[…] entre le collectivisme et l’individualisme, celle entre les idéaux des droits et valeurs
universels et les pesanteurs sociologiques tribales »93.
La description de la radicalité d’Ayan Hrsi Ali met en valeur une idée forte, qui pourrait
être au cœur de la difficulté européenne à appréhender l’Islam ; ce qui aujourd’hui serait
présenté en Europe comme étant le fruit d’une culture d’Islam, donc commun à tous les
croyants par-delà les frontières, serait en fait un modèle très marqué, défini par
l’anthropologie culturelle comme mettant en avant la cohésion du groupe, à l’exclusion donc
d’une remise en cause du pouvoir par l’esprit critique individuel.
Bien différent d’une culture religieuse, il s’agirait d’un modèle politique caractérisé par
son exclusivité de tout autre type de lien, tel que l’on peut le retrouver dans des sociétés
91
Joan Sfarr, Greffier, op. cit., p.25.
92
Buruma, Ian, On a tué Theo Van Gogh, Flammarion, 2006.
93
Op. cit., p.181

43
traditionnelles. L’oumma moderne dessinée par Khosrokhavar emprunterait alors ce biais
pour se matérialiser. L’affaire des caricatures vient alors, à la suite de la fatwa lancée contre
Salman Rushdie puis l’assassinat de Theo Van Gogh, faire office de point de cristallisation de
l’identité autour de la figure du prophète, qui ne peut être raillé sans que cela ne soit une
atteinte à la communauté musulmane, présentée alors comme un tout homogène et uni. C’est
cette logique empruntant à un esprit tribal qui aurait alors conduit à mettre les journalistes
dans un tel porte-à-faux, en les présentant comme les créateurs d’un conflit entre deux
cultures irréductiblement opposées.

2°)La mise à l’écart du journalisme et du débat


Denis Jeambar, ancien patron de l’hebdomadaire L’Express, s’est étonné à la barre du
procès de Charlie Hebdo que son jounal n’ait pas été lui aussi assigné en justice par les
associations musulmanes, dans la mesure où les caricatures y avaient été publiées
simultanément94. L’explication donnée par les accusateurs du journal satirique est que
L’Express jouait, en mettant ces dessins aux yeux du public, son rôle d’information, quand
Charlie Hebdo ne faisait que mettre de l’huile sur le feu. Cette position peut apparaître
comme cohérente, et surtout mesurée, voire libérale, aux vues des réactions internationales
condamnant la publication des dessins, y compris à des fins d’information.
Mais c’est oublier l’origine du débat : des dessins caricaturant Mahomet ont provoqué
dans le monde entier le soulèvement d’une partie de la population ; en conséquence les
gouvernements occidentaux (sauf le Danemark) ont appelé les journaux à ne pas les reprendre
dans leurs colonnes au nom du principe de responsabilité. Or, si Charlie Hebdo a publié ces
dessins, c’est précisément en raison de ces remous et surtout des interdictions, ou des appels à
la retenue, qui ont été lancés par la suite. C’est aussi par solidarité avec le rédacteur en chef
du journal France-soir, limogé après avoir publié les caricatures de mahomet parues dans le
Jyllands-Posten. Charlie Hebdo a donc été accusé d’avoir reproduit non pas tous les dessins
danois, mais les deux d’entre eux faisant clairement référence à Mahomet, ainsi que de l’avoir
caricaturé en couverture.

On peut donc se demander si ce qui est dénoncé ici n’est pas tant le problème d’avoir
caricaturé Mahomet, mais plutôt le fait de reproduire des caricatures considérées comme
incendiaires par principe – car c’est c’est bien, pour le journal satirique, d’une affaire de
94
Joan Sfarr, Greffier, op. cit., p.55.

44
principes dont il s’agit. A la lumière des analyses tendant à lier l’islamisme à une logique de
groupe niant les différences individuelles pour préserver la cohésion de l’ensemble, l’on
comprend que le journaliste puisse apparaître comme un fauteur de troubles.
Charlie Hebdo, dans sa volonté d’engagement, s’est alors différencié d’un journal au ton
plus neutre comme l’Express95 dans la mesure où il a été affirmé sans ambiguïté qu’il
s’agissait là d’un combat pour la liberté de caricaturer, en publiant notamment en première
page du numéro incriminé un texte de l’Association du Manifeste des Libertés 96. Il y a ici un
acte que l’on pourrait qualifier de militant pour un journal qui s’est toujours engagé,
notamment face aux associations catholiques, pour la liberté de blasphémer et de critiquer
sans limite les religions ou les idées qu’elles dispensent.
Il est dès lors possible, si l’on s’appuie sur le constat fait sur le rôle du journaliste en
démocratie par Géraldine Muhlmann97, de qualifier l’action du journal satirique comme étant
« décentreuse » , c’est-à-dire comme cherchant à briser par son engagement face à une
altérité. Là où un journalisme plus « classique » comme L’Express va certes, mettre au jour le
conflit, mais dans l’optique d’obtenir un centre, un point d’accord renforçant la communauté
politique, Charlie Hebdo cherche ici, par un effort presque contraire, à éviter que se forme le
consensus sur une forme de retour du religieux dans la sphère politique au nom de l’esprit de
responsabilité. Si les deux types de journalisme partagent sur le fond un même idéal de
« communauté conflictuelle »98, le journal dirigé par Philippe Val constitue le véritable
coupable envers la communauté musulmane tel que le perçoivent les accusateurs pour deux
raisons.

Tout d’abord, cette action de décentration est une façon plus agressive de faire du
journalisme ; rares sont les communautés en France qui n’en aient pas fait l’expérience ; par
la publication de ces dessins le journal dirigeait ouvertement sa critique contre les associations
se réclamant de l’identité musulmane pour imposer un respect nouveau de la religion et de
Dieu. En cela Charlie Hebdo incarne le journal le plus à l’opposé de la notion de communauté
homogène et unie, puisqu’il considère non seulement la communauté musulmane française et
occidentale, mais aussi les musulmans de l’étranger, comme des victimes de l’activisme des
ces mouvements ou des mouvances dont ils sont issus99.

95
Bien que celui-ci ait eu à subir une pression de la part de son actionnaire pour annuler la publication. Voir Joan
Sfarr, Greffier, op. Cit., p.56
96
Charlie Hebdo du 8 février 2006, p.2
97
Muhlmann, Geraldine, Du journalisme en démocratie, Payot, 2004.
98
op. cit., p.343.
99
Voir l’éditorial de Philippe Val du 8 février 2006, p.3, sous la rubrique « victimes ».

45
Mais l’on peut aussi penser qu’assigner Charlie Hebdo en justice correspond à la tentative
de radicalisation évoquée plus tôt. Si l’on s’en réfère au livre de madame Muhlmann, le
danger permanent guettant l’exercice de décentration, mettant en scène une altérite contre
laquelle lutte le journaliste, serait celui d’en arriver à instituer malgré tout une
« communauté ». Car l’exercice qu’est ce type de journalisme provoque le débat sur une
même scène, donc institue, malgré tout, un lien. L’effort des associations musulmanes semble
alors aller dans un sens précis ; en mettant en accusation devant les tribunaux Charlie Hebdo,
les associations musulmanes montrent leur opposition frontale, et se constituent en tant
qu’ « altérité absolue »100 et par conséquent s’intègrent dans l’espace commun – comme les
associations ultracatholiques assignant régulièrement le journal devant les tribunaux, à la
différence notable que ces dernières ne se présentent pas comme étant représentatives de la
communauté chrétienne dans son ensemble.
Cette action a pour objectif de se désigner en tant que cible (en mettant en accusation
Charlie Hebdo, les associations savent qu’elles en seront plus que jamais attaquées dans les
colonnes du journal), ce qui aura, si l’on a en tête la confusion fondamentale qui les conduit à
se dire représentatives des musulmans opprimés101, un double effet :
- Une institution au sein de l’espace public et médiatique ;
- Le renvoi de chaque partie vers sa propre sensibilité et ses propres
arguments, dans une opposition irréductible. D’où une radicalisation
débouchant sur l’idée majeure qui a prévalu dans cette mise en accusation,
consistant à dire qu’il faut des règles différenciées pour les Français de
religion musulmane, ou à défaut, un traitement particulier par les médias.

Cette position aurait alors pour conséquence de conduire, si elle se généralisait, à


l’exclusion du journalisme de l’espace public : dans une société où l’esprit de responsabilité et
la précaution remplacent l’idée de « communauté conflictuelle », les communautés n’ont pas
à débattre, puisque leur essentialisation a rendu irréductibles les points qui les opposent.
Le procès de Charlie Hebdo représente le point d’orgue d’une opposition dont les
journalistes font les frais ; mais il était important de rappeler, à travers ce mémoire, combien
cette opposition irréductible n’est pas le fait d’une logique culturelle, mais bien le fruit d’une
action, visant à unir une communauté autour de ses croyances, avant tout autre type
100
Muhlmann, Géraldine, Du journalisme en démocratie, op. cit., p.343
101
Les témoignages de Dominique Sopo et Caroline Fourest au Procès de Charlie Hebdo ont tous deux portés sur
le fait que le terme d’ « islamophobie » (plutôt que racisme anti-musulman, qui est le terme utilisé par SOS-
racisme) avait été institué afin d’assimiler blasphème et racisme. Ainsi les associations religieuses proclament
leur combat comme antiraciste.

46
d’appartenance. C’est pourquoi il semble que ce procès aille définitivement dans le sens d’une
tentative de faire apparaître les Français de culture musulmane comme étant unis dans la
dénonciation des caricatures du prophète – quitte à affirmer de manière caricaturale que les
plaignants représentent les « cinq millions de musulmans » de France, comme l’a fait l’avocat
des partie civiles, maître Bigot.

Ce constat nous aide par ailleurs à comprendre les raisons de la présence de la Mosquée
de Paris sur le banc des accusateurs : une grande partie des intervenants du procès ont déploré
cette position de la part d’une institution jugée généralement libérale. Il est possible que cela
corresponde à une volonté de ne pas se faire « doubler » par les courants les plus extrêmes de
l’Islam sur le plan de la reconnaissance médiatique et du poids en tant qu’institution
représentative des musulmans. Mais dire cela constitue en soi une confirmation des thèses
évoquées plus haut : le procès de Charlie Hebdo, dans lequel l’accusation n’a appelé aucun
témoin, n’avait pas pour objet de faire condamner le journal, mais de faire apparaître des
leaders d’opinions et des courants de pensées comme représentatifs de l’Islam auprès de
l’opinion.

47
Un signe nouveau du retour du religieux ?

Voir dans l’ « affaire des caricatures » un signe du retour du religieux, tel qu’ont pu le
théoriser Marcel Gauchet et Luc Ferry102 à propos de la religion chrétienne apparaît, aux vues
de notre étude, comme un écueil plus qu’une vérité. D’abord dans la définition donnée par ces
philosophes de ce nouvel âge religieux : il serait avant tout caractérisé par un dépassement de
la religiosité traditionnelle, pour aller vers une foi résolument individuelle, moderne au sens
d’une société qui s’attache à la personne avant de l’identifier à un groupe.
A l’inverse, les événements qui se sont déroulés durant l’hiver 2006 montrèrent plutôt le
visage de la pratique religieuse envisagée sous ses aspects les plus traditionnels. C’est l’image
du prophète qui aurait été attaquée et qu’il faut donc défendre ; et si la ferveur à dénoncer des
actes venant d’infidèles ou de croisés n’a pas été partout la même, il reste que c’est bien un
groupe qui s’est manifesté en tant que tel. La multiplicité des leaders d’opinion, religieux ou
politique, à prendre la défense de Mahomet face à ce qui était considéré comme une attaque
injuste, les organisations de manifestations à l’origine des procès, voire des arrestations qui
ont eu lieu dans plusieurs pays nous a montré combien nous n’étions pas ici dans une pratique
religieuse qui s’apparente à une « privatisation de la religion »103.
A l ‘opposé de l’ « identité choisie »104, il semblerait que l’effort d’essentialisation qui a
marqué les événements soit davantage une tentative de réagir contre ce phénomène, en
particulier dans les sociétés européennes. C’est d’ailleurs ainsi que le comprend Marcel
Gauchet lui-même105 : il y a donc tout lieu de penser que la crise des caricatures reflète une
crainte de la part d’une partie du monde musulman devant ce qui constituerait une atteinte
forte à son identité traditionnelle.
La tentative de réactivation du sentiment religieux n’est pourtant pas absolument dénuée
des caractères de la modernité individualisante. L’aspect transnational de l ‘emportement qui
a eu lieu nous ramène à l’idée déjà abordée dans ce mémoire : au-delà des tentatives du

102
Luc Ferry et Marcel Gauchet , Le religieux après la religion, , Grasset, 2004.
103
Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, Gallimard, 1998.
104
Ibid.
105
« Ce n’est pas à une guerre de religion que nous avons affaire, mais en fait à la déstabilisation que la sortie de
la religion occidentale entraîne pour l’ensemble des autres traditions spirituelles et civilisationnelles. » Extrait
d’une discussion sur le forum internet du Nouvel Observateur, disponible sur
http://gauchet.blogspot.com/2006/03/religion-et-politique-aujourdhui.html

48
pouvoir de détourner l’attention de la population vers l’Europe et ses méfaits, dans le cas de
certains pays moyen-orientaux et orientaux, une volonté de montrer unie la communauté
musulmane dans son ensemble à été mise en œuvre. Or, cela a correspondu dans le cas des
pays occidentaux à l’accréditation de l’idée qu’il était nécessaire pour la population de culture
musulmane – mobilisée toute entière autour de la dénonciation des caricatures – d’être
respectée en tant que telle. Mais cette demande communautaire faite aux pouvoirs publics et
médiatiques a été justifiée par le nécessaire respect de la différence face à l’intolérance : c’est
tout le sens de l’article 13-1 de la loi 1881 et de son invocation contre Charlie Hebdo.
Cet usage d’un principe de tolérance ramène donc à la modernité et aux outils qu’elles
donnent aux individus face à des atteintes touchant à leur culture, leur religion ou leur
opinion. Pour autant, il ne pourrait s’agir que d’un moyen, un passage obligé dans le contexte
de pays européens à la fois détachés de l’influence du religieux et sensibilisés aux problèmes
des minorités. Ainsi faire passer la protection d’intérêts religieux pour la défense des droits
des individus de culture musulmane serait le biais, l’utilisation d’un concept empreint de
modernité, pour ancrer le plus profondément possible l’idée qu’il faut préserver le sentiment
religieux.
L’affaire de la publication des douze caricatures dans le Jyllands-Posten danois, et tous
les événements qui en ont découlé, pourraient donc avoir été portés très largement par une
action empreintant un trait dominant de la modernité, mais ne s’inscrivant en rien dans la
place que tend à donner à la religion la société moderne. D’où alors le sentiment d’échec qui
prévaut jusqu’ici : loin d’un choc des cultures entre une religion musulmane qui ne souffrirait
pas la sécularisation et des sociétés européennes ayant perdu tout sens du sacré, c’est une
ambition identitaire très forte qui s’est introduite ici dans un paysage européen qui, en dépit
de modèles très divers, semble être en difficulté à l’idée que croyance et esprit critique
puissent être associés. Dans une telle configuration, la parole des modérés, musulmans en
particulier, ne peut être qu’inaudible.

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Bibliographie

Ouvrages généraux :

- Caroline Fourest, Le choc des préjugés, l’impasse des postures sécuritaires et victimaires,
Calman-Lévy, 2007.
- Buruma, Ian, On a tué Theo Van Gogh, Flammarion, 2006.
- Joan Sfar, Greffier, édition Shampoing, 2007

Ouvrages spécialisés :

• Sur la loi de 1881 :


- Alain Chastagnol, La loi de 1881, loi du XXIème siècle ? Actes du colloque Presse-Liberté
du 30 mai 2000, PUF, 2000.
- Oetheimer, Mario, L’harmonisation de la liberté d’expression en Europe, contribution à
l’étude de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme et de son
application en Autriche et au Royaume-Uni, édition A. Pedone, Paris, 2001.
• Sur l’interculturalité :
- Costa-Lascoux, Catherine, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires, hommage à
Carmel Camilleri, L’Harmattan, 1995
- Colette Sabatier, Identités, acculturation et altérit
- Ian Buruma et Avishai Margalit, L’occidentalisme, Climats, 2006.
• Sur la religion musulmane :
- Leila Babes, L’islam positif, la religion des jeunes musulmans de France, Éditions de
l’Atelier, Paris, 1997.
• Sur la place de la religion :
- Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, Gallimard, 1998.
- Luc Ferry et Marcel Gauchet , Le religieux après la religion, , Grasset, 2004.
- Henri Pena-Ruiz, Qu’est-ce que la laïcité ? , Éditions Gallimard (Folio actuel), septembre
2003.
• Sur le rôle du journalisme :
- Muhlmann, Geraldine, Du journalisme en démocratie, Payot, 2004

Journaux et revues :

- Le Monde du 1er novembre 2005


- Le Monde du 24 mars 2006
- Le Monde du 30 janvier 2006
- Le Monde du 4 février 2006
- Le Monde du 6 février 2006
- Le Monde du 11 février 2006
- Le Monde du 12 février 2006
- Le Monde du 14 février 2006
- Le Monde du 30 août 2006
- Le Monde du 10 février 2007
- Le Monde du 24 mars 2007
- Le Monde du 8 février 2007

50
- Le Monde du 29 janvier 2006

- Le Figaro du 18 octobre 1996


- Le Figaro du 3 août 2005

- Le Point du 9 février 2006


- Le Point, du 21 septembre 2006

- L’Humanité du 16 février 2005

- Charlie Hebdo du 8 février 2006


- Charlie Hebdo du 31 janvier 2007

- La Croix du 23 février 2006


- La Croix du 3 février 2006

- Le Nouvel Observateur du 8 février 2006

- Philosophie Magazine n°4, octobre-novembre 2006

- The Independent du 10 février 2006

- Washington Post du 6 février 2006

- L’arche n° 375, mars 2006

- Légicom n°35, janvier 2006

Arrêts de la Cour de cassation et du Conseil constitutionnel :

- Arrêt de la cour de cassation n° N° 99-19.005 du 12 juillet 2000 - Société Automobiles


Peugeot c/ société Canal Plus
- Affaire « sainte capote », citation du jugement de culpabilité, dossier n°04/00563, arrêt du
12 janvier 2005, 3ème chambre.

- Décision 84-181 du Conseil constitutionnel des 10 et 11 octobre 1984

Conférences et auditions :

- Audition organisée par le Sénat le 18 mai 2006 ( rapport d’information n°479)

- Dialogue organisé par reporters sans frontières, le 9 février 2006 à Paris.

- Audition de la délégation pour l’Union européenne de l’Assemblée nationale, le 7 février


2006.

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ANNEXES

Annexe n°1 – Jyllands-Posten du 30 septembre 2005

Annexe n°2 – Réponse du premier ministre danois aux associations musulmanes

Annexe n°3 – Dossier Akkari, p.1

Annexe n°4 – Dossier Akkari, p.35

Annexe n°5 – Dossier Akkari, p.36

Annexe n°6 – Dossier Akkari, p.34

Annexe n°7 – Excuses du Jyllands-Posten envoyées à la Presse

Annexe n°8 – Charlie Hebdo du 8 février 2006, couverture

Annexe n°9 – Charlie Hebdo du 8 février 2006, p.2

Annexe n°10 – Charlie Hebdo du 8 février 2006, p.3

Annexe n°11 – Proposition de loi du député Jean-Marc Roubaud

Annexe n°12 – Tableau de classification établi par Carmel Camilleri

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