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les A~

Charles Taylor
et l'idéal moral de l'authenticité

/ea~-P!er?'e Cometti

Qu'est-ce que le dedans ?


Sinon un ciel plus intense
traversé d'oiseaux et pro/bnd
de tous les vents du retour.

f
R.M.RtLKE

A MODERNITÉ a favorisé deux attitudes qui rappellent les com-


portements habituels aux places financières. Sur le marché
des idées, la spéculation à la hausse alterne régulièrement avec la
spéculation à la baisse, et réciproquement. Certaines idées se prê-
tent, mieux que d'autres, à ce yo-yo idéologique la morale et les
valeurs font épisodiquement face à de fortes oscillations et aux ten-
dances les plus contradictoires. Que toutes sortes de malaises ou
de craintes y aient leur part, c'est en particulier ce que montre l'inca-
pacité où nous sommes d'adopter une position claire sur les pro-
blèmes que posent aujourd'hui les revendicationsidentitaires des
individus ou des groupes nations, minorités. face à l'impuissance
avérée de l'universalisme des Lumières.
Une telle situation présente, à vrai dire, d'innombrables
facettes morales et politiques elle possède aussi un caractère his-
torique qui devrait inciter le philosophe à en prendre la mesure,
en essayant d'en clarifier les données et les implications. Charles

Etudesa 14, rue d'/tsms 75006 Paris mai 1996 ~M45; 63 1


Taylor fait partie de ceux qui se sont donné pour tâche d'analyser
les sources de l'identité moderne, afin d'aborder raisonnablement
les problèmes qu'elle pose dans le monde d'aujourd'hui (1).

Individu et subjectivité moderne


Sous l'angle de la morale, l'originalité des travaux de Charles
Taylor tient à ce qui le distingue à la fois des pourfendeurs du sub-
jectivisme et des alliés que celui-ci a trouvés dans les rangs de la
postmodernité, en particulier auprès de ceux qui saluent en elle la
fin du Projet des Lumières. Les premiers déplorent le relativisme
auquel les individus cèdent volontiers depuis que les liens tradi-
tionnels qui fondaient nos valeurs et nos choix ont été saccagés par
la raison instrumentale ils s'opposent ainsi à l'entreprise de déni-
grement systématiquedont les nouveaux dionysiens, régulièrement
propulsés sur le devant de la scène par l'irresponsabilité ambiante,
sont désormais les spécialistes attitrés. L'idéologie de l'accomplis-
sement de soi, qui est devenue une sorte de bréviaire récité de tou-
tes parts, s'est ainsi forgé de solides adversaires. Dans son livre
L'Ame désarmée, Allan Bloom, par exemple, critiquait à ce titre les
convictions répandues chez les étudiants américains des années
quatre-vingts (2). Comme le fait observer Charles Taylor, « Le trait
principal qu'il relevait à propos de leur conception de la vie était
leur acceptation d'un relativisme facile. Chacun ou chacune pos-
sède ses propres valeurs, dont il est impossible de discuter. » On
peut être tenté de se demander jusqu'à quel point les deux attitu-
des impliquées dans ce débat constituent le seul horizon qui nous
soit intellectuellement et historiquement offert. Le seul choix que
nous ayons consiste-t-il à penser que la souveraineté moderne de
l'individu nous condamne à un naufrage qu'un rétablissement des
fondements traditionnels des valeurs nous permettrait d'éviter
idée qui ne semble plus beaucoup faire recette aujourd'hui ? Ou
bien que les vilains dessous de la raison, les méfaits avérés de l'uni-
versel et les promesses de libération qui ont commencé avec l'enter-
rement des vieilles illusions, nous autorisent à privilégier les seu-
les ressources de l'individualité et de l'accomplissement de soi ?

1. Charles Taylor est peu connu du public français. Il est Canadien et enseigne à l'Université
McGill de Montréal De son oeuvre abondante, un seul livre a été traduit en français à ce jour
Le malaise de la modernité jt.f., C. Melançon, Le Cerf, 1994, cité MM dans ce qui suit). Il est
l'auteur d'un ouvrage important sur Hegel, de nombreux articles réunis en trois volumes de
sociétés modernes ainsi que d'une impressionnante étude sur l'identité personnelle dans les
sociétés modernes Sources essentiellement de la University Press, 1989, cité que Les petit livre
tes réflexions proviennent essentiellement de la lecture de cet ouvrage, ainsi que du petit livre
sur le malaise de la modernité. Ils sont au demeurant tout à fait complémentaires. Philippe de
à
Lara, qui prépare un choix de textes de Charles Taylor en français, ses a consacré un colloque
desdiscussionsquej'ai délibérément mises entre parenthèses.Je les réserve à un second
sur des discussions que j'ai délibérément mises entre parenthèses. Je les réserve à un second
article, qui fera suite à cette brève présentation.
2. L'Ame désarmée essai sur le déclin de la culture générale, t. f., P. Alexandre, Julliard, 1987.
––––––––––––––––––––––––––––––––– CHARLES TAYLORa

L'erreur commune des « Knockers» et des « Boosters »,


selon Charles Taylor, réside dans l'idée qu'ils se font aussi bien de
la rationalité moderne que des ressources de la subjectivité. La ratio-
nalité « instrumentale ne consacre pas simplement la domination
de l'homme sur la nature, avec pour contrepartie, comme on l'a
injustement cru depuis les romantiques, un inéluctable déficit
humain et moral. La Révolution baconienne montre, entre
autres, que l'emprise de la raison instrumentale est liée à un idéal
d'amélioration de la condition de l'homme et à une promotion de
la vie ordinaire dont le sens n'a pas été correctement apprécié [Self,
p. 213]. Taylor parle à ce sujet de « transvaluation des valeurs ».
Comme il l'écrit « La transition dont je parle ici a pour effet un
renversement des hiérarchies elle déplace le lieu de la vie bonne
en le transposant d'une série particulière d'activités supérieures à
l'intérieur de la « vie s elle-même. Une vie humaine accomplie est
désormais définie en termes de travail et de production, d'un côté,
de mariage et de vie familiale, de l'autre. En même temps, les
anciennes activités « supérieures » deviennent l'objet d'une vigou-
reuse critique x [& p. 213]. Symétriquement, ce que ne parvien-
nent à voir ni les spéculateurs à la baisse, ni les spéculateurs à la
hausse, c'est qu'il existe un idéal moral inhérent à la subjectivité
moderne. Sans parler de ceux à qui cette idée fait probablement
horreur ou de ceux que leur relativisme égare, Bloom et ses parti-
sans se montrent dans l'incapacité de reconnaître « l'idéal moral
puissant » qui s'y trouve à l'oeuvre, si dégradée et si travestie qu'en
soit l'expression [MM, p. 23]. Cet idéal moral, Charles Taylor le
tient pour lié à une histoire qui commence avec les temps moder-
nes, et qui s'accomplit dans la recherche d'une « authenticité dont
les sources sont celles du sentiment moderne de l'identité
personnelle.

Les sources de l'authenticité


On a coutume d'attribuer les principaux aspects des formes
de vie modernes à une évolution dont les sciences historiques et
sociales nous ont révélé les caractéristiques majeures. Les questions
que se pose Charles Taylor à ce sujet n'ignorent pas l'éclairage dont
ces sciences ont fait bénéficier les problèmes de l'identité moderne
(3). Il pense, cependant, que la compréhension de notre héritage
historique et culturel exige une attention spécifique à un horizon
contrasté de croyances, de désirs ou d'aspirations qui appartiennent

3. Voir, par exemple, Self, p. 203, à propos de Max Weber.


à la conscience moderne, et dont on ne peut faire l'économie sans
« changer de sujet ». Car ce
qui est en question, à ses yeux, c'est
ce qui, dans notre façon de nous penser, fait de nous des individus
en un sens qui, historiquement, est sans précédent. « Nous avons
besoin d'expliquer les gens vivant leur vie », et les termes qui en
font partie « ne peuvent pas être soustraits de l'explanandum, à
moins de leur en substituer d'autres qui leur permettent de vivre
de façon plus lucide [Self, p. 58-59]. Or, pour Charles Taylor, les
difficultés et les drames de l'identité moderne, à l'échelle indivi-
duelle, nationale ou internationale, réclament des solutions qui ne
peuvent être obtenues, si elles doivent l'être, sans une meilleure
compréhension de leur dimension morale. Et « si l'on veut com-
prendre notre monde moral, il faut non seulement voir quelles sont
les idées et les images qui sous-tendent notre sens du respect pour
les autres, mais également celles qui sous-tendent l'image que nous
nous faisons d'une vie accomplie f [&y, p. 14].
Pour ces diverses raisons, la recherche des sources de l'iden-
tité personnelle passe par une étude des évolutions qui, dans la lit-
térature, l'art ou la philosophie, en ont accompagné la formation
en lui donnant le sens qu'elle a pour nous. Il est impossible d'en
montrer ici toute la richesse, ni de dénombrer les multiples aper-
çus qu'elle offre sur toutes sortes de questions d'ordre éthique,
esthétique, social et politique. Charles Taylor accorde beaucoup
d'attention au tournant qui a marqué le XVIIIe siècle avec Rousseau,
Goethe et les romantiques [Self, chap. 20-21] il y voit, à juste titre,
un moment décisif des transitions à la faveur desquelles le sujet
est devenu un pôle d'expérience privilégié. Certes, ce tournant ne
s'est pas accompli indépendamment d'un processus d'émancipa-
tion de la raison dont il étudie aussi les principaux moments [iMd.,
chap. 8). Mais le sens nouveau que donne au moi la révolution
romantique, l'« expressivisme qui y trouve ses racines [tbid.,
chap. 2l], le constituent durablement comme la référence privilé-
giée, voire exclusive, de toute morale et de toute valeur. La nature
a joué, à cet égard, un rôle capital, dont il ne faudrait pas mésinter-
préter le sens « Si nous accédons à la nature grâce à une voix inté-
rieure, nous ne pouvons connaître complètement cette nature qu'en
portant à l'expression ce que nous trouvons en nous [.] Sa réalisa-
tion en nous est une forme d'expression s [!'M<i, p. 374]. On touche
ici à un événement capital, qui marque de manière décisive le sens
de l'identité moderne, et qui s'exprime de la façon la plus claire
chez Herder. Pour celui-ci, en effet, « Chacun de nous a une façon
particulière d'être humain chaque personne possède sa propre
"mesure" » [MM, p. 37]. Si cette idée possède un sens moral, c'est
parce que cette façon propre que j'ai d'être humain, il m'appartient
de la vivre sans imiter celle des autres. Mais c'est aussi ce qui émeut
les adversaires de la modernité, à commencer par ceux qui la tien-
nent pour responsable d'un chaos moral.
CHARLES TAYLOR

Deux types de revendication


En vérité, nous sommes confrontés à deux types de reven-
dications que nous ne parvenons pas à articuler l'une fait de tout
homme un être digne de respect en tant qu'il est un homme comme
tous les autres un « être qui les vaut tous et que vaut n'importe
qui », comme l'écrivait Sartre à la fin des Mots. Sous cet aspect,
comme le montre Charles Taylor, la dignité s'est historiquement
substituée à l'honneur en abandonnant les hiérarchies qui étaient
liées à sa définition [Self, p. 152-155 et MM, p. 54]. L'autre, en revan-
che, exige que chacun soit respecté pour ce qu'il est, dans sa diffé-
rence, pour la seule raison que c'est ce qu'il est. Cette double
revendicationappartient à l'identité moderne elle fonde deux atti-
tudes, ou encore deux politiques une « politique de l'universel »
et une « politique de la différence », apparemment incompatibles.
Sur un plan social et politique, ces problèmes sont à peu près clairs
pour tout le monde ils se posent dans les pays de tradition « répu-
blicaine », avec un mode d'intégration qui privilégie la « Politique
de l'universel » ils se posent dans les régions du monde qui voient
renaître des formes extrêmes et intolérantes de nationalisme ils
se posent dans les pays de tradition multiculturaliste. L'une des
ambitions de Charles Taylor est d'apporter une contribution à la
recherche de leur solution.
L'idéologie moderne de l'accomplissement de soi tend à
accréditer la thèse selon laquelle il n'est pas de conduite ou de valeur
qui ne soit digne de respect, dès lors que l'on peut y reconnaître
la marque de l'authenticité. L'autre doit respecter mes choix parce
que ce sont mes choix inversement, je dois respecter les autres et
les choix des autres parce que ce sont les leurs. Ce type de convic-
tion s'accorde difficilement avec une « politique de l'universel »
il ne faut pas s'étonner s'il a la préférence des adversaires des Lumiè-
res, ou si les intentions les plus louables en faveur des minorités,
des exclus ou des victimes de l'injustice sociale y trouvent parfois
l'occasion de confusions ou de contradictions inextricables. Ce qui
caractérise l'idée du moi ou de l'identité moderne, c'est qu'elle tend
à situer ses sources dans les profondeurs du moi. Pour Charles
Taylor, il s'agit d'une erreur fondamentale. Pour lui, comme les
Sources of the Self tentent d'en administrer la preuve, les sources
du moi ne peuvent être situées dans le moi lui-même. Mais l'atti-
tude de ceux qui tendent à privilégier cette version, contrairement
à ce que croient les spéculateurs à la baisse, n'est pas pour autant
dépourvue de signification morale. Il existe bel et bien un idéal
moral de l'authenticité.
Authenticité et reconnaissance
Les problèmes auxquels s'attaque Charles Taylor ne sont pas
étrangers à la distinction hégélienne de l'« Etat x et de la « Société
civile ». Hegel définissait la Société civile comme le domaine où les
buts égoïstes et les intérêts privés tendent à se développer de
manière autonome, selon un principe que les sociétés modernes
n'ont cessé d'étendre en lui donnant un sens que Hegel n'avait pro-
bablement pas en vue. Là où Hegel s'en remettait à la « puissance t
de l'universel, tel qu'il s'incarnait à ses yeux dans l'« Etat moderne
nous sommes apparemment condamnés à faire coexister, tant bien
que mal, l'universel et le particulier, l'égalité et les différences, au
prix de tensions qui dépassent de beaucoup celles que Hegel jugeait
nécessaire de maintenir entre la Société civile et l'Etat (4). Pour-
tant, l'idée que l'on tend à se faire des vertus du libéralisme et de
l'accomplissement de soi mériterait parfois d'être appréciée à la
lumière des analyses hégéliennes.
Celles-ci éclairent un aspect important de la version que
Charles Taylor en propose dans son refus de consacrer les privilè-
ges exorbitants que s'attribue la subjectivité. Car, à ses yeux, les
choix personnels, y compris au sens que leur donne l'identité
moderne, ne peuvent être dissociés d'un espace moral des biens
disponibles ou possibles, sans lequel l'idée même d'un choix demeu-
rerait vide [Self, chap. IV]. Une intériorité, un langage privé, une
subjectivité qui ne communiqueraientpas avec un horizon ou un
langage commun sont proprement impensables, comme l'ont mon-
tré des penseurs aussi différents que Hegel et Wittgenstein. Il est
vrai que c'est précisément ce que tend à ignorer l'expressivisme
moderne. Pourtant, si l'on veut distinguer au cœur du souci
moderne de soi un idéal moral, il faut savoir discerner ce que cet
idéal doit à un « horizon moral et à la reconnaissance que les autres
lui apportent. Il n'y a pas, et il ne peut y avoir, d'« identité en
dehors de tout cadre et de toute dimension dialogique [MM, p. 51].
Les Sources of the Self en apportent la preuve historique. Ce que
l'individu découvre au fond de lui-même, cette profondeur de l'inti-
mité dont le roman moderne a si bien su montrer les aspects verti-
gineux et contradictoires, ne serait pas pensable sans l'épaisseur
d'une histoire déposée dans des textes et dans des événements.
Charles Taylor montre très bien comment s'articulent à notre inté-
riorité l'émancipation de la raison, le réenchantement romantique
de la nature, les paradoxes modernes de la subjectivité et les convic-
tions qui en firent un royaume souverain. Il montre aussi, ce qui
n'est pas l'aspect le moins intéressant de son livre, comment les
sources de l'identité se sont conjuguées à une promotion de la vie

4. Voir les remarques déjà anciennes de Eric Weil à ce sujet, dans son petit livre, Hegel et l'Etat,
Vrin.
CHARLES TAYLOR

ordinaire sans laquelle on n'en comprendrait pas certains aspects,


pas plus qu'on ne s'expliquerait comment un idéal moral a pu se
loger dans un monde désenchanté [ibid., chap. 14].

Des biens constitutifs


Mais les interprétations historiques que fournissent les Sour-
ces of the Self trouvent un argument supplémentaire dans l'exigence
de « biens constitutifs », à défaut desquels, pour Charles Taylor, les
biens qui qualifient notre espace moral seraient eux-mêmes privés
de ce qui les définit comme tels. Ces « biens constitutifs sont à
l'oeuvre dans le platonisme, le judaïsme et le christianisme. Pour
Platon, par exemple, le Bien est à la fois ce qui rend bonnes certai-
nes de nos actions et ce dont l'amour nous pousse à les accomplir.
En ce sens, il est constitutif il est une « source morale », au sens
de Taylor, c'est-à-dire « une chose dont l'amour nous donne le pou-
voir de faire le bien et d'être bon [tbid., p. 93]. Bien entendu, notre
histoire nous oblige à nous demander ce qui se passe lorsqu'il n'y
a plus de bien constitutif extérieur à l'homme.
La conviction de Charles Taylor consiste à faire valoir que
l'on peut encore parler d'une source morale. « Il existe une réalité
constitutive les êtres humains aux prises avec un univers désen-
chanté x {iMd.]. Ce qui reste vrai de la thèse socratique, c'est que,
dans l'expérience morale, nos appréciationsvisent ce qui est bien
parce que cela est bien, et non pas parce que nous le tenons pour
tel. Il existe un lien essentiel, selon Taylor, entre l'identité et l'exis-
tence d'un espace moral « Savoir qui l'on est, c'est disposer d'une
orientation dans un espace moral, un espace au sein duquel des
questions se posent sur ce qui est bien, sur ce qui est mal ». « On
n'est soi-même que parmi les autres. On ne peut devenir un moi
~se~ sans référence à ce qui nous entoure. Il s'agit d'une chose
d'autant plus importante à souligner que non seulement notre tra-
dition philosophique et scientifique, mais toute une aspiration
moderne puissante à la liberté et à l'individualité, se sont liguées
pour donner naissance à une identité qui semble en apporter la néga-
tion » [.Se~, p. 28]. Les « biens constitutifs qui qualifient notre
espace moral constituent pour Taylor des sources, et c'est en elles
qu'il faut chercher une possibilité d'accomplissement de l'idéal
moral de l'authenticité.
Toutefois, comme il le souligne dans la dernière partie de
son livre « Ce qui émerge du tableau de l'identité moderne, ce n'est
pas seulement la place centrale des biens constitutifs dans la vie
morale, mais aussi la diversité des biens susceptibles de répondre
à une exigence valide. Les biens peuvent entrer en conflit sans se
réfuter. La dignité qui s'attache à la raison émancipée ne perd pas
sa valeur à cause des ravages qui sont accomplis en son nom. Ce
qu'il y a de gênant dans nos croyances à ce sujet, c'est le champ
restreint de leurs sympathies. Elles se frayent un chemin aux dépens
d'une partie des biens qui sont en discussion [&Ï/, p. 503].
La position adoptée par Charles Taylor présente l'avantage
de vouloir surmonter l'incompatibilité présumée de la « politique
de l'universel et de la « politique de la différence Croire à un
idéal moral de l'authenticité, ce n'est pas épouser la cause d'une
authenticité aveugle il n'est pas vrai que les choix authentiques
soient dignes de respect par la seule vertu de leur authenticité.

Reconnaissance et multiculturalisme
Ces réflexions comportent des prolongements dont je me
contenterai de donner une rapide présentation. L'intérêt des pers-
pectives que nous venons d'entrevoir réside notamment dans les
rapports qu'elles permettent d'établir entre des questions que nous
avons ordinairement tendance à dissocier, au risque de n'en saisir
qu'obscurément les enjeux. La conception moderne du droit, par
exemple, est liée à la genèse de l'identité moderne. Les analyses
et les idées exposées par Charles Taylor dans l'étude qu'il en pro-
pose peuvent apporter un éclairage sur les questions que pose une
théorie de la justice comme celle de Rawls. Elles rendent apparem-
ment difficile, par exemple, le genre de mise entre parenthèses que
suppose, chez ce dernier, le « voile d'ignorance Mais l'un des
bénéfices que Charles Taylor en attend manifestement concerne
tout particulièrement les problèmes du multiculturalisme.
Le multiculturalisme peut être une tradition il est avant
tout une réalité qu'il serait absurde de nier ou de fuir. Non seule-
ment parce qu'une grande partie des craintes nourries ou entrete-
nues ne sont pas fondées, mais aussi parce que l'on peut y voir une
chance que les idéologies de l'authenticité ont raison d'encourager,
même si elles ne le font pas toujours de façon convaincante ou res-
ponsable. Le point de vue qu'il est permis d'avoir sur la question
est à la fois moral et politique, et il présente deux faces dans les
deux cas. Il y a, d'une part, les droits dont l'autre peut légitime-
ment se prévaloir (le respect qu'on lui doit), d'autre part, les
possibilités d'accomplissementque les individus ou les groupes peu-
vent légitimement espérer y trouver.
Les sociétés multiculturelles ne donnent certes pas toujours
le meilleur exemple des espoirs que fonde le multiculturalisme.
Dans Le malaise de la modernité, Charles Taylor dresse à juste titre
un bref tableau particulièrement sévère de la société américaine,
qualifiée de « système bancal n [MM, p. 121]. La fragmentation est
un danger qui menace les sociétés modernes plus que jamais « Une
CHARLES TAYLOR

société fragmentée est celle dont les membres éprouvent de plus


en plus de mal à s'identifier à leur collectivité politique en tant que
communauté » [ibid., p. 123]. C'est pourquoi l'authenticité, si elle
possède la valeur d'un idéal moral, peut aussi déboucher sur des
dangers dont il vaut mieux avoir une vision claire. Les guerres qui
n'ont cessé de se propager depuis que nous ne sommes plus en
guerre nous le rappellent en permanence. Sous ce rapport, la thèse
des sources de l'identité et de l'espace moral de choix prend un relief
qu'illustre la question du multiculturalisme telle qu'elle se pose au
Canada, voisin attentif et méfiant des Etats-Unis. Pour Charles Tay-
lor, « le Canada a eu de la chance », car il n'a pas évolué comme
les Etats-Unis, mais il lui reste encore à « comprendre la vraie nature
de la diversité canadienne o [fbid., p. 125], c'est-à-dire à savoir arti-
culer une diversité soucieuse de ne pas faire de l'autodétermina-
tion un absolu et une forme de consensus susceptibled'éviter l'abso-
lutisme de la politique de l'universel. Certes, comme il le suggère
« J'ai
l'air de dire que la seule façon de réussir c'est de réussir »,
mais c'est pourtant bien ainsi que les problèmes se posent, et nul
ne peut jamais dire que tout effort de clarification soit vain.

Entre « Knockers » et « Boosters »


A travers les réflexions qui précèdent, je me suis efforcé de
donner un apercu des idées de Charles Taylor, en insistant sur l'ori-
ginalité de sa contribution à l'examen des questions que pose la
notion moderne d'identité dans ses prolongements éthiques, sociaux
et politiques. Ces idées s'expriment avec une netteté particulière
dans les deux livres auxquels je me suis réfère elles animent tou-
tefois depuis longtemps ses recherches et ses préoccupations. Au
Québec, Charles Taylor est l'une des voix les plus écoutées par tous
ceux qui, au-delà des enthousiasmes militants, tentent de réfléchir
aux questions et aux difficultés du multiculturalisme. J'espère avoir
montré qu'entre les « Knockers et les « Boosters », ceux qui jouent
à la hausse et ceux qui jouent à la baisse, Charles Taylor est ferme-
ment engagé dans la recherche d'une troisième voie. Ses analyses
sur les sources de l'authenticité sont à cet égard capitales. Elles ne
vont probablement pas sans soulever diverses questions, comme
on vient de le voir.
On sent parfois, dans les deux livres que j'ai mentionnés,
un contraste entre le dispositif des preuves qui nous montrent l'iden-
tité plongée dans une histoire qui en détient les sources, et les argu-
ments destinés à fonder une position morale proprement dite. Si
l'on admet, en effet, que le moi n'est pas à lui-même sa propre
source, ce qui n'est pas difficile à imaginer, quelles raisons peu-
vent plus précisément conduire à penser que notre horizon moral
et les « biens constitutifs dont parle Charles Taylor fondent
un idéal moral qui échappe à toute forme de provincialisme. Sur
ce point, les analyses de Charles Taylor rencontrent les thèses ou
les interprétations d'auteurs qu'il ne nomme généralement pas, car
tel n'est pas son propos, mais avec qui il est implicitement en dis-
cussion. On peut y trouver matière à optimisme entre les « Knoc-
kers » et les « Boosters », il y a peut-être un peu de place pour
l'échange.

Jean-Pierre COMETTI

AMITIÉS POUCET SECTION DU G.I.A.A.


Depuis une trentaine d'années, au sein du Groupementdes IntellectuelsAveu-
gles ou Amblyopes, les Amitiés Pouget se sont donné pour objectif d'aider les prêtres,
religieux et religieuses aveugles ou déficients visuels dans leur réadaptation fonc-
tionnelle par l'apprentissage du ~raxV/e, le maniement d'équipements techniques
(magnétophones, machine à lire, !brM!a~Me..J, la circulation indépendante.
Parmi les sections du G' particulièrement utiles aux membres des Ami-
tiés Pouget, signalons La librairie sonore, qui propose de nombreux livres enre-
gistrés le GIAA-Etoile Sonore, qui est une bibliothèque d'ouvrages de
spiritualité le GIAA-Revues, qui offre sur cassettes l'enregistrementde nombreu-
ses revues de spiritualité la Boutique, qui distribue 300 articles d'appareillage
spécial adapté à la vie quotidienne des aveugles un bulletin, qui lie entre eux
les membres des Amitiés Pouget, La Lettre ~M~Mo ».

Mais sans doute le lien le plus remarquable réside dans la rencontre biennale
des Amitiés Pougct, qui aura lieu, sous /M~'M/.f:bM du Père Mortureux, du lundi
7~M<Met 1996 (14 beures) aujeudi 4 juillet (12 beures), à Issy-les-Mouti-
neaux (TY~Mf-s'-de ''c!nc'J, 22 rue de /&&g-/)e)'ry._
Amitiés POUGET G.t.A.A. 5, av. Daniel-Lesueur – 75007 Paris s' 47 34 30 00