Vous êtes sur la page 1sur 26

JEAN BEAUFRET

Holderlin

et

Sophocle

Edition revue et corrigée

GERARD MONFORT
Editeur
Saint-Pierre-de-Salerne
27800 BRIONNE
• .
H.der Vater aber liebt,
Der über allen waltet,
Am meisten, dass gepfleget werde
Der feste Buchstab ...
. t;:.
i

...mais le Père aime,


qui règne au-dessus do toua.
le plu., que soit servio
La Uttrl1 solide...

Patmos (222-225).

@ Gérard Monfort, 1983


HOLDERLIN ET SOPHOCLE

Qui donc est Hôlderlin dont Heidegger nous


dit à la fin du premier texte des Holzwege que
« faire face à son œuvre }), c'est {( la tâche dont
les Allemands ont encore à s'acquitter » ? (1).
Et en quoi sa pensée est-elle si profondément,
pour l'auteur de Sein und Zeit, pensée de l'his­
toire, comme illumination d'un présent? En
quoi enfin cette pensée culmine-t-elle poétique­
1 ment dans les traductions d'Œdipe et d'Anti­
gone et dans les Remarques qui les suivent,
1
~
.~
c'est-à-dire dans ce {{ dialogue poétique }} (2)
,~
avec Sophocle auquel il se risque avant de dis­
~
paraître aux yeux des hommes?
Le dialogue avec Sophocle met en cause l'es­
sence même de la Tragédie entendue ici comme
un des sommets les plus inaccessibles de l'art
grec - celui pourtant dont il faut dire qu'il est
vital pour l'art moderne de tenter d'accéder
(1) M. HEIDEGGER, Holzwege, p. 65.
(2) M. HEIDEGGER, Unterwegs zur Spriiche, p. 38.
10 11

jusqu'à lui. Un projet longuement porté et dire de {( mener à terme ce que la nature a été
maintes fois remis en chantier par Holderlin a incapable d'avoir œuvré ». Mais l'art n'est plei­
été en effet d'écrire une « vraie tragédie moder­ nement art que par ce que Hôlderlin nomme
ne ». Il s'agit de cet Empédocle dont nous avons insolitement vaterliindische Umkehr : le re­
au moins trois versions. Mais qu'est-ce que l'art i' tournement, la volte qui revient jasqu'à l'es­
tragique, et d'abord, qu'est-ce que l'art.? 1·
'.' sence même du natif.
Art (-rrxY't'i) est pensé par Aristote en corréla­ Ici, notre rapport au monde grec ne peut être
tion avec nature ( 'fIUfJ'/t; ). Aristote écrit: T; Tix.~'f/ précisé que comme contraste fondamental. Les
/oUp,rT<X/ 't1;" 'fIvm (3) : l'art imite la nature. Mais Grecs sont essentiellement les « fils du feu ».
un peu plus loin il précise : 't.2 I1h t"ftmÀcT .2 Yi Le panique originel de cette filiation, Nietzsche
'fI~(iI;:i~U"<XTri ,x1l'tpylil1<xu6GtI, -r<x .n l'/fUiTCl/ (4). La nuance le représentera par l'évocation de Dionysos.
ici est essentielle. cc D'un côté, l'art mène à son Hôlderlin disait au contraire : Apollon. « Apol­
i'
terme ce que la nature a été incapable d'avoir lon n'est pas pour Holderlin ce qu'il représen­
œuvré, de l'autre, il imite. » Comment com­ tera pour une conscience plus'moderne, à savoir
prendre? Est-ce qu'il fait tantôt ceci, tantôt le dieu qui préside dans la clarté à la création
cela ? Ou est-ce que son essence est de ne faire des formes plastiques. Il est pour lui tout au
ceci qu'en faisant aussi cela? L'art prendrait contraire l'élément dont la puissance provoque
ainsi des distances par rapport à la nature, au tumulte de l'éveil, le « feu du ciel ». Non
n'étant pourtant pleinement art que dans la pas un contraire absolu de Dionysos, mais bien
mesure où il retrouverait avec la nature, c'est-à­ son plus haut accomplissement comme l'extrê­
dire avec le ({ natif », une affinité plus essen­ me de la force virile. C'est à partir de là qu'il
tielle? C'est bien ainsi que Hôlderlin entendait faut comprendre ce mot du poète : « Je puis
ou aurait entendu Aristote. bien dire qu'Apollon m'a frappé » (5). »
Tout l'effort « culturel » de l'art grec va être
D'où la distinction qu'il fait entre ce qui est
de se déprendre de cette nature orageusement
natif, natal, naturel et ce qui est le terme d'un
panique qui est le fond même de la nature
effort de culture ou, dit-il encore, d'imagina­
grecque, ce qu'elle a d'oriental dira Holder­
tion. Le propre de l'effort de culture est de
lin (6), pour tenter l'accès du domaine le
s'éloigner au maximum de la nature, c'est-à­
(5) Ludwig von PIGENOT, HOiderlin (Munich, 1923).
(3) Physique, 194 a, 21-22. (6) Lettre à Wilmans du 28 septembre 1803 (Grande Edition
(4) Ibid., 199 a, 16-18. de Stuttgart, t. 6. p. 434).
12 13
,plus opposé: celui de l'institution ou du statut ce de la conceptioh, l'art du projet, échafauder
(Satzung), c'€st~à-dire 'de la différenciation et et enèlore, , mettre en place cadres et. cases,
de l'équilibre selon lesquels le tumulte aorgi­ démembrer et' remembrer, c'est cela qui les
que (7) est finalement organisé. D'où: . entraîne èomme une force naturelle» (9). C'est
Voici encore une affirmation... : l'élément pourquoi, affirme Hôlderlin en parlant des
purement natif perdra de sa prépondérance à Grecs, il, ,nous est plus facile de les surpasser
mesure que progressera la formation. C'est dans l'expression de la beauté passionnée ... que
pourquoi les Grecs ont eu de la peine à se res­ dans leur homérique présence d'esprit et leur
saisir, bien que, depuis Homère, ils aient excellé sens de l'exposition. Ce n'est nullement un
(exceller, c'est ici le propre de l'art) dans l'expo­ paradoxe. C'est dans le contraire de ce que,
sition (la composition organique par contraste nativement, nous 'sommes qu'il nous est plus
avec le tumulte aorgique dont ils étaient plus facile d'exceller. Y a-t-il là quelque écho de
originellement, plus {( orientalement » signés).
. Diderot et de son Paradoxe du Comédien?
,

t~
Cet homme extraordinaire était d'une âme Quand il dit, par exemple, ,de Mademoiselle
,
1

assez capable d'accueil pour s'emparer comme Clairon: ({ Elle est l'âme d'un grand manne­
d'un butin de la sobriété junonique de l'Occi­ quin qui l'enveloppe; ses essais l'ont fix'é sur
dent au profit de son royaume d'Apollon; s'ap­ ~ elle. » ? Toujours est-il que le mouvement de
propriant ainsi un élément étranger (8). l'art moderne, visant le contraire de la nature
moderne, vise par là même le contraire de ce
Le propre de l'art homérique est donc l'ap­ ~ que visait l'art grec. Il vise l'expression pathé­
propriation ({ culturelle» de ce qui est le plus tique. Il excelle à conquérir la dimension de
opposé à la nature orientale des Grecs. l'aorgique et du panique, ou, dit encore Hôl­
Hôlderlin ajoute aussitôt : Chez nous, c'est ir. derlin, le climat de l'enthousiasme excentrique.
l'inverse. Nous ne sommes pas en effet ces fils 1

du feu que furent nativement les Grecs. Je " Mais si l'art, selon la leçon d'Aristote ({ mène
crois que la clarté de l'exposition nous est aussi
naturelle et essentielle que la flamme céleste
r
ainsi à son terme ce que la nature a été incapa­
ble d'avoir œuvré, il n'est pleinement lui-même
est naturelle aux Grecs. La clarté de l'exposi­ que dans la mesure où plpit"!'al -rY,~ 'l'V'1I';, imitant
tion ? Les Allemands, dira Heidegger, {( la for­ ir la nature, il remonte jusqu'à une affinité plus
essentielle avec celle-ci. Toutefois cette re­
(7) Remarques sur Antigone.
(8) Lettre à Bohlendorf du 4 décembre 1801 (G. E. St. 6,
p. 426). (9) HEIDEGGER, Erliiuterungen zu HOiderlins Dichtung, p., 84.
~4 15

montée, ou plutôt ce retournement sur soi jus­ sobriété dégrisée. Le Cimetière marin serait-il
qu'au natif est si ardu que c'est généralement en ce sens un poème du retournement qui rapa­
l'échec même de l'art - en particulier de l'art trie? Donc, selon Hôlderlin, un vrai poème
grec. D'où ces vers d'un fragment tardif moderne? - Laissons la question provisoire­
ment sans réponse.
/
Leur volonté fut certes d'instituer 1

Ayant ainsi éclairé, en suivant à l~ fois Aris­


Un empire de l'art, mais là tote et Hôlderlin, la nature de l'art en général,
Le natif par eux demandons-nous maintenant ~ en quoi consiste
Fut renié et, lamentablement, l'art tragique? Qu'est-ce que la tragédie? Mais
La Grèce, beauté suprême, sombra (10). ici Hôlderlin n'engage pas seulement un dia­
logue avec les Grecs en général, mais plus
particulièrement un dialogue avec Sophocle.
Il en est de même chez nous bien que ce soit, Précisons donc la question : qu'est-ce que le
à la lettre l'inverse : Nous faire redevenir tragique de Sophocle?
sciemment ce que nous sommes nativement
pour ainsi devenir lui-même en nous rendant Le tragique de Sophocle, aux yeux de Hôl­
derlin, n'est pas en effet un tragique comme
')I~O~Tex Ti. 1I'Otp 1I'~ctb., oro<, c,/-,h o<raex. (11) celui d'Eschyle ou d'Euripide, mais un tragi­
que très singulier. Disons d'un mot qu'il est
le tragique du retrait ou de l'éloignement du
- en nous mettant en connaissance de ce qui divin. Hôlderlin dira: Gottes Fehl,: le défaut
nous est à portée du pied, c'est-à-dire du partage de Dieu (12). Tout le tragique de Sophocle, pré­
dont nous sommes. Ce vers de Pindare précède cisera Karl Reinhardt sans toutefois se référer
immédiatement ceux que cite Valéry en épi­ 1.

expressément à Hôlderlin, « weist... auf das


graphe au Cimetière marin. Tout le poème dit Ratsel der Grenze zwischen Mensch und Gott »
le contraste entre l'extase paniquement apol­
- fait signe... vers l'énigme qu'est la frontière
linienne de Midi où toute différenciation se entre homme et Dieu (13). C'est en cela qu'il
perd, et l'appel au mouvement qui est la diffé­
est si différent du tragique d'Eschyle, pour qui
rencia tion et la vie. Ici la poésie se déprend la limite n'est .nullement énigme. Les hommes
précisément du « panique» pour revenir à la
(12) Dichterberuf (G. E. st., tome 2, p. 48).
(10) Œuvres complètes de HOlderlin (G. E. St. 2, p. 228). (13) Karl REINHARDT, Sophokles (Frankfurt am Main, 1947),
(11) Troisième Pythique. p. 11.
16

ici outrepassent la limite, et bien souvent· mal­ l'effacement de toutes limites, deviennent un,
gré les avertissements des dieux. Ils l'outrepas­ dans la fureur, la puissance panique de la na- .
sent, dit Homère aÙTOI atpYi'm &TlXaalX).I~la," d'eux-mê­ ture et le tréfonds de l'homme, se conçoit par
mes, par leurs attentats à eux, et ceci ù'II'tPl-'0PO'lli ceci que le devenir-un illimité se purifie par
en allant plus loin que ce qui leur est assigné
en partage (14). Ainsi Égisthe ou Xerxès - et
une séparation illimitée. .
Quelle est donc cette séparation illimitée par
sur un autre plan, Prométhée. L'actiQ.n tragi­
que est l'histoire du retour à l'ordre que néces­ laquelle se purifie le devenir-un illi1nité du
site la violation de la limite. Avec Sophocle au dieu-et-homme? Dans le se purifie, il n'est pas
contraire, c'est la limite elle-même qui se déro­ trop difficile de percevoir l'écho de la Catharsis
be, et le héros s'aventure dangereusement dans d'Aristote. Le sujet de Hôlderlin est donc bien
la béance d'un entre-deux d'où finalement lui le sujet même d'Aristote quand il traite de la
vient sa perte. A Créon qui justifie sa décision tragédie. Mais en quoi ici la Catharsis se pro­
concernant Etéocle et Polynice par la différence duit-elle par la séparation sans réserves à l'in­
entre xftiaT6, (Étéocle) et X1XX6. (Polynice) : Té, térieur du devenir-un illimité?
')Ide. ; réplique Antigone - qui sait? (15). Qui C'est que, pour Hôlderlin interprète de So­
sait si, en bas, la sainteté est d'agir ainsi? phocle, l'affrontement du divin et de l'humain
Hôlderlin souligne ce qu'a d'llnique le langage - l'accouplement, dit-il plus hardiment - qui
tragique de Sophocle - Eigentliche Sprache est le sujet même de la tragédie, comporte la
des Sophokles, propriété incomparable de la plus énigmatique des mutations : celle qu'il
langue dans Sophocle - car, ajoute-t-il, Eschy­ nomme, par rapport au divin lui-même, le dé­
le et Euripide s'entendent mieux à objectiver tournement catégorique.
la souffrance et la colère, mais moins le sens Cette locution pour le moins insolite, peut­
de l'homme, dans sa marche sous l'impensable. être n'est-il pas excessif de l'interpréter comme
une transposition intentionnelle de l'impératif
Nous pouvons maintenant lire le début de la
troisième partie des Remarques sur Œdipe : catégorique de Kant, pour qui les sentiments
La présentation du tragique repose principale­ de Hôlderlin sont d'adoration : pour l'instant,
ment sur ceci que le formidable, comment le j'ai de nouveau cherché refuge auprès de Kant,
comme je le fais toujours quand je ne puis me
, dieu-et-homme s'accouple, et comment, dans
souffrir (16). Mais surtout: « Kant est le Moïse
(14) Odyssée I, vers 33-34.
(15) Vers 520-521. (16) Lettre à Neuffer du début décembre 1795 (G. E. St. 6,
p. 187).

2
~8 19
de notre nation; il l'a tirée de l'engourdisse­ logie morale, elle n'est plus vISion de Dieu,
ment égyptien et l'a conduite dans le libre dé­ mais retrait déjà du divin. La loi est le docu­
sert de sa spéculation, il a ramené de la mon­ ment le plus propre d'un tel retrait. Si Dieu
tagne sainte la loi qui est vigueur. Sans doute est présence, c'est à l'exclusion de toute « repré­
continuent-ils toujours à danser autour de leurs sentation intuitive )).
veaux d'or et leur pot-au-feu leur manque
beaucoup; ils devraient bien émigrer dans le L'événement le plus essentiel de l!bistoire du
plein sens du mot, gagner une solitude quel­ rapport du divin et de l'humain est, dit Hôl­
conque pour se décider à cesser d'être les ser­ derlin dans l'Élégie Pain et Vin, que
viteurs de leur ventre et à abandonner les
coutumes et opinions mortes, privées d'â'!te et Le Père a détourné des hommes son visage.
de sens, sous lesquelles gémit presque inaudi­
ble, et comme profondément incarcéré, ce que Sans doute il continue à vivre et œuvrer sans
leur nature vivante a de meilleur » (17). Ici, fin, mais par-dessus nos tête$, là-haut, dans un
tous les mots portent. La loi est bien celle de monde tout autre. La tâche la plus propre de
l'impératif catégorique. Sa révélation est un l'homme, celle qui lui est confiée en service et
appel à ce que notre nature vivante a de meil­ en souci est dès lors d'apprendre à endurer ce
leur, à savoir la sobriété native dont nous défaut de Dieu qui est la figure la plus essen­
sommes les fils. La morale kantienne dégrise tielle de sa présence. Savoir faire sienne une
l'homme d'aujourd'hui de sa prétention à « en­ telle tâche, c'est entrer dans la dimension la
tendre la langue de la raison intuitive» qui plus propre du tragique et de la tragédie
est, dit Kant, la « langue des dieux » et non (Trauer-spiel). C'est en effet à partir de ce
celle des « fils de la terre » que nous som­ détournement catégorique du divin que le deuil
mes (18). Que l'impératif catégorique au sens (das Trauern) commença de régner sur la ter­
kantien recèle en lui quelque chose du détour­ re...
nement catégorique tel que le nommera Hôl­
derlin, c'est assez clair. La morale kantienne AIs der Vater gewandt sein Angesicht von den
est exclusive de toute théophanie. Elimination [Menschen,
de la morale théologique au profit d'une théo­
Und das Trauern mit Recht über der Erde
[begann... (19).
(17) Lettre à Karl Oock du l'" janvier 1799 (O. E. St. 6, p. 304).
(18) Lettre à Johann Oeorg Hamann, 6 avril 1774 (Œuvres, Ed.
Cassirer, IX, 122). (19) Brot und Wein (O. E. St. 2, p. 94).
20 21
L'assonance en allemand de Trauern, Trauer détournement catégorique, c'est plus évident
(deuil), Trauerspiel (tragédie), nous ne trou­ que pour Antigone. Œdipe est en effet &6co.
vons en français rien qui lui corresponde, le (vers 661) dans tout la force du terme. Non pas
français n'ayant aucun mot proprement fran­ athée, mais déserté autant qu'il est possible par
çais pour dire ce que dit le grec TpCl)'~~iCl, qui le dieu qui se sépare et se détdUrne de lui.
n'évoque d'ailleurs directement que le sacri­ Même quand le « crime ancien» .dont il suit
fice d'un bouc. Il se trouve au contraire qu'ici, la piste avec tant d'acharnement est enfin dé­
la langue allemande pense par elle-même du couvert, il semble que le ciel. refuse, dira Valé­
seul fait qu'elle parle. ry, de « se déclarer ». Œdipe, au lieu d'être
foudroyé par les dieux, est au contraire voué
Pour Hôlderlin, le tragique de Sophocle est
à la solitude d'une longue déambulation ter­
ainsi le document essentiel de ce détournement
restre qui aboutira à une seconde tragédie dont
catégorique du divin, qui est à ses yeux l'es­
la première n'est que le prélude. Ce n'est en
sence même de la tragédie, et que ni Eschyle effet que b xPOY'!' l'ClXp6i qu'il, lui sera donné de
ni Euripide n'ont réussi à « objectiver» aussi
doubler enfin le cap de cette vie porteuse
pleinement. Et, dans Sophocle, ce sont plus d'épreuves - XClI'.fC1Y TOy TCI),,,é1f'!'pQY ~ioY (Œdipe à
particulièrement les deux tragédies contrastées Colonne, v. 88 à 91). Quel est, dans l'intervalle,
d'Œdipe et d'Antigone qui vont représenter ce son destin? Apprendre à assumer, c'est-à-dire
que le poète tragiqq.e tente de représenter, à à faire sien un tel abandon (v. 7: a~lp)'c,,,). '
savoir le rapport de l'homme à cette Trauer
qu'est le détou~ement catégorique. D'où : : Voilà ce que les épreuves, avec l'aide
%T;p)'CIY
ainsi se dresse Hémon dans Antigone, ainsi du temps/dans sa grandeur, m'apprennent, non
Œdipe lui-même au cœur de la tragédie d'Œdi­ moins que ma naissance, en tiers.
pe.
Cette seconde vie d'Œdipe dont la passion la
Étudions dans cette optique d'abord la struc­ plus propre est le détournement catégorique du
ture de la tragédie d'Œdipe, puis celle d'Anti­ divin, constitue la plus extrême excentricité'
gone. par rapport à ce qui, pour les Grecs, est nature,
à savoir ce tapport à l'Un-Tout dont ils sont na­
'"
"'* ./ tivement transis. Nul plus qu'Œdipe ne se dif­
férencie davantage de l'unification aorgique et
panique dont il garde si longuement et si pa­
Que l'Œdipe de Sophocle soit la tragédie du tiemment le retrait~ Aux antipodes de l'empor­
22 23

tement empédocléen qui se précipite dans la qui sort de la bouche inspirée de Tirésias soit
mort, Œdipe épargné par la mort et devant terrible, et qu'elle tue, sans qu'il y ait lieu ce­
apprendre à mener une longue vie de mort en " pendant de la rendre sensible à la manière des
sursis correspond, dans le monde grec, au plus Grecs, dans un esprit athlétique et plastique,
haut triomphe de l'Art prenant du champ par où la parole s'empare de l'être corporel dont
rapport à la Nature. La tragédie d'Œdipe est, elle effectue la mise à mort.
i dans le monde grec, le chef-d'œuvre « culturel» Ainsi Œdipe est la tragédie du détournement
par excellence. C'est pourquoi l'art de Sophocle catégorique auquel fait face de son côté le dé­
y est pour nous insurpassable. Et c'est pourquoi tournement de l'homme assumant le partage
aussi, pour nous qui sommes le contraire des d'une vie dans laquelle il s'établit à demeure,
Grecs, Œdipe constitue un modèle indispen­ répondant à l'infidélité divine par une autre
sable, si nous voulons cesser de briller dans infidélité qui, aux antipodes de l'athéisme
l'enthousiasme excentrique pour écrire enfin vulgaire, est gardienne de l'infidélité du dieu
une vraie tragédie moderne, c'est-à-dire non pas dont le défaut dès lors ne cesse d'être secours.
une tragédie de la mort violente, comme le Tel est le « moment » essentiel de la tragédie.
réclame la nature grecque, mais une tragédie A cette limite, l'homme s'oublie, lui, parce qu'il
de la mort lente, plus essentiellement conforme est tout entier à l'intérieur du moment; le dieu,
à notre nature. Car c'est là le tragique chez parce qu'il n'est plus rien que temps; et de part
nous, que nous quittions tout doucement le et d'autre, on est infidèle: le temps, parce qu'en
monde des vivants, empaquetés dans une simple un tel moment il se détourne catégoriquement,
boîte. Un tel destin n'est pas aussi imposant, et qu'en lui début et fin ne se laissent plus du
mais il est plus profond. Et ici, les Remarques tout accorder comme des rimes; l'homme, par­
sur Antigone font écho à la lettre à Bôhlendorf ce qu'à l'intérieur de ce moment, il lui faut
que nous venons de citer: une forme d'art vrai­ suivre le détournement catégorique, et qu'ainsi,
ment conforme à ce qui nous est natif, il lui par la suite, il ne peut plus en rien s'égaler à la
reviendrait d'être une parole plutôt effective­ situation initiale.
ment meurtrissante qu'effectivement meurtriè­
re; elle ne devrait pas trouver son aboutisse­ Il serait difficile de trouver· depuis que le
ment propre dans le meurtre ou la mort, mais, monde est monde un texte qui dise tant en si
puisque c'est là cependant que le tragique doit peu de mots et avec une densité si compacte.
être saisi, se déployer plutôt dans le goût On s'étonne que cette phrase ait pu être impri­
d'Œdipe à Colonne, de telle sorte que la parole mée telle quelle, comme elle le fut pourtant
25
24
dans le livre publié en 1804 à Francfort par oscillante de la mer. Il s'oublie, c'est-à-dire se
Friedrich Wilmans, et dédié à la princesse Au­ libère certes des coutumes et opinions mortes,
gusta de Hombourg. privées d'âme et de sens que nommait la lettre
du 1er janvier 1799. Mais non moins de la nos­
A cette limite, l'homme s'oublie, lui, parce talgie empédoc1éenne de brusquer ou de forcer
qu'il est tout entier à l'intérieur du. moment. le moment en prétendant s'unir d'un hond avec
Wolfgang Schadewaldt, dans sa belle introduc­ le foyer de l'Un-Tout. Un tel oubli est donc pour
tion à la réédition des Tragédies de Sophocle l'homme la naissance d'une mémoire de lui­
traduites par Holderlin écrit à ce sujet : « Cela même plus profonde que tout ce qu'il se savait
signifie que, dans une telle tribulation du être jusqu'ici. S'il Y faut la fidélité, plus essen­
temps, l'homme ne pense plus en direction ni tielle encore est l'infidélité où il se détourne
de l'arrière, ni de l'avant» (20). Ce commen­ comme un traître, assumant ainsi la différencia­
taire de Schadewaldt consonne exactement tion par laquelle, en correspondance avec le dé­
avec les derniers vers d'un poème que Scha­ tournement catégorique du divin, il est plus au­
dewaldt ne cite pas, mais qui date vraisembla­ thentiquement lui-même que par la nostalgie de
blement de la même époque que les Remar­ l'Un-Tout. En d'autres termes, si, comme le dit
ques: le poème, beaucoup est à contenir (Vieles aber
Et toujours ist zu behalten) c'est l'infidélité divine qui est,
Au chaos va une nostalgie. Mais beaucoup est comme le disent les Remarques, am besten zu
A contenir. Et il Y faut la fidélité. ~.
'" behalten, c'est elle qu'il faut apprendre à conte­
Ni en avant pourtant ni en arrière nous ne nir en soi le mieux possible. Alors seulement
[voulons le cours du monde sera sans lacune et la mé­
.'
Regarder. Nous laisser bercer comme moire du divin n'échappera pas. L'homme d'un
Dans la barque oscillante de la mer (21). tel retournement ou, si l'on veut, d'une telle ,
volte, ou mieux encore d'une telle ré-volte, n'est
C'est ainsi que l'homme s'oublie dans le mo­ donc pas un révolté au sens ordinaire du mot.
ment qui met en fuite et sa mémoire et son Car la révolte au sens du retour au natif, loin
attente en faveur de l'apparition d'un présent de précipiter les hommes dans la frénésie de
qui le contient et qui le berce comme la barque l'imprécation, comme Prométhée dans la tra­
gédie d'Eschyle, est l'apparition dans le monde
(20) Sophokles Tragedien, deutsch von Friedrich Helderlin d'une eùa/fi"'], (Antigone, vers 924), d'une piété,
(Fischer 1957), p. 39. c'est-à-dire d'une correspondance au divin sans
(21) G. E. St. 2, p. 197.
28 2'1
précédent, qui fut déjà le partage d'Œdipe, qui et Schelling, dont l'Idéalisme tentera au con­
sera la barque de l'humanité moderne et que traire d'éliminer de la philosophie la distinction
porteront à la parole les derniers poèmes de radicale que Kant y avait sinon établie, du
Hôlderlin dans lesquels, dit Beda Allemann moins fondée et maintenue, un tel Idéalisme
sont « maintenus séparés des mondes qui, au­ étant peut-être, dira Heidegger, « l'oubli crois­
trement, ne pourraient que se corromp,re en se sant de ce pour quoi Kant avait livré ba­
mélangeant » (22). taille )) (24).
On ne peut s'empêcher ici de penser à nou­ Mais revenons aux Remarques sur Œdipe.
veau à Kant et à la piété kantienne, si attentive Pourquoi, après avoir dit que l'homme renvoyé
,en son « séparatisme » (23) à maintenir la à lui-même par le détournement catégorique
distinction entre ce que le philosophe appelle du divin, s'oublie, Hôlderlin ajoute-t-il que le
phénomène et noumène, et à éliminer ce qu'il Dieu du détournement catégorique n'est plus
nomme dès 1770 sensitivœ cognitionis cum in­ rien que temps? Deux lignes plus haut, il avait
tellectuali contagium, en maintenant chez elle précisé qu'à la limite extrême' de la souffrance
la connaissance humaine, de sorte que ses prin­ ne subsiste en effet plus rien que les conditions
cipia domestica ne transgressent plus leurs du temps ou de l'espace. Ici la référence à Kant
limites (terminos suos) pour aller, dans la con­ est encore plus transparente que, tout à l'heu­
fusion, porter atteinte à l'immaculé que doit re, le rapport du détournement catégorique
rester le monde intelligible. Ce rapprochement avec l'impératif catégorique, et que, à l'instant,
peut surprendre. La méditation de Kant est celui de l'infidélité divine avec le caractère
pourtant si essentielle à la pensée de Hôlderlin inconnaissable du noumène. Les conditions du
que, comme nous l'avons rappelé plus haut, temps ou de l'espace signifient en langage kan­
« c'est auprès de lui... que toujours il cherché un tien ce par quoi le temps ou l'espace sont essen­
refuge quand il n'arrive plus à se souffrir ». tiellement eux-mêmes, abstraction faite des
Retenons simplement que Hôlderlin approfon­ « affections» qui seules leur donnent un COllte­
dit la pensée kantienne dans un tout autre sens nu. Kant nomme aussi ces « conditions» les
non seulement que Fichte, dont, en 1794, il sui­ formes pures ou vides du temps ou de l'espace.
vit les cours à Iéna, mais que ses amis Hegel Le dieu qui n'est plus rien que temps, le temps
étant lui-même réduit à ce qui en lui est pure
« condition », c'est-à-dire à sa forme pure et
(22) Beda ALLEMANN, HOlderlin et Heidegger, traduction Fran­
çois Fédier (P.U.F., 1959), p. 171.

(2l) Conflit des Facultés, édition citée, VII, p. 386.


(24) Kant et le problème de la Métaphysique, § 45.
28 29

vide, n'est-il pas dès lors le retrait même ou éclairs qui restent à leur guise la bénédiction du
le détournement du dieu tel qu'il laisse l'hom­ dieu inaccessible, le cœur demeure pourtant
me face à l'immensité vide du ciel sans fond? ferme, car il sait maintenant porter aussi le
Le dieu n'est plus dès lors ni un père, ni un vide du ciel sans fond. Nous lisons, dans le
ami, ni même un adversaire à combattre. Il poème dont nous venons de traduire. tant bien
n'est plus que ce que Baudelaire .nommera que malles premiers vers
« l'azur du ciel immense et rond» (25) et Valéry
« cette immense horloge de lumière qui mesure Dieu est-il inconnu?
ce qu'elle manifeste et manifeste ce qu'elle Est-il manifeste comme le 'ciel? Voilà
mesure )} (26), mais sous laquelle se déploie Ce que plutôt je crois.
jusqu'en ses plus extrêmes lointains la vie habi­
tante (27) des mortels. Ce plein ciel de l'infidé­ « Un tel questionnement ne renvoie, preCIse
lité divine d'où pourtant nous viennent les Beda Allemann, à aucune alternative. Etre
coups de l'heure au timbre d'or (Antigone, \: manifeste comme le ciel libre et vide, c'est bien
v. 950) est celui qui ne cesse de célébrer la plutôt la manière propre à Dieu d'être infidèle
poésie la plus tardive de Hôlderlin. aux hommes» (29). Faut-il donc s'étonner que,
vers la fin du même poème, reparaisse l'image
Dans la tendre clarté du bleu fleurit d'Œdipe? Celui dont le destin fut précisément
En un toit de métal, le clocher. Autour d'avoir à correspondre au détournement caté­
Plane l'appel des hirondelles, gorique, étant appelé, dit Hôlderlin, dans un
Le bleu l'entoure à remuer l'âme. Le soleil climat de peste, de confusion d'esprit, de pro­
Passe au-dessus, altier, et colore le zinc. phétisme universellement excité, au milieu
Mais dans le vent, là-haut, paisible, d'un temps mort, à vivre la communication ré­
Crie la girouette (28). ciproque du divin et de l'humain dans la
figure totalement oublieuse de l'infidélité, telle
Sous l'assaut de l'azur et de sa lumière qui qu'elle ouvre un désert panique du temps et de
traverse de part en part le séjour des hommes, l'espace là où jusqu'ici régnait le temps homé­
dans l'ébranlement aussi de l'orage et de ses rique, autrement dit le temps

(25) La Chevelure. où le ciel sur la terre


(26) Mauvaises pensées et autres, Corti, 53.
(27) G. E. St. 2, p. 312.
(29) Op. cil., p. 238.
(28) Ibid. 2, p. 372.
30 31

Marchait et respirait dans un pe u pie de excentrique qu'est, pour l'homme, l'accouple­


[dieux (30). ment du dieu-et-homme. Mais ce qui précède
la césure s'étend beaucoup plus longuement
Nous en arrivons maintenant à la troisième dans Antigone que dans Œdipe, si bien que la
difficulté de notre texte. Pourquoi Hôlderlin fin doit y être pour ainsi dire pro'Végée contre
dit-il enfin que le temps qui prend. naissance cette extension du début, alors que, dans Œdipe,
avec le détournement catégorique, ce temps l'équilibre s'établit selon une proportion inver­
réduit à sa « condition », c'est-à-dire à la pureté se des deux parties. Reste cep~ndant que, dans
de son vide, ne laisse plus rimer en lui début les deux tragédies, c'est l'apparition d'une telle
et fin ? Si l'on cherche à comprendre cette affir­ césure qui, selon le mot de Hôlderlin dans le
mation singulière en dehors du contexte et Fragment d'Hyperion que Schiller avait publié
comme une proposition sur le temps en général, dès 1794 dans sa revue Neue Thalia, fait éclater
le risque est grand qu'elle demeure impé­ le grand secret, celui qui donnera la vie ou la
nétrable. Il n'en est plus de même si l'on mort.
entend début et fin non pas comme des ca­
ractères d'un processus temporel en général, L'intervention du devin dans l'action tragi­
mais comme le début et la fin de la tragédie. que n'est pas propre aux tragédies de Sophocle.
Dans les premières lignes des Remarques sur Dans l'Agamemnon d'Eschyle par exemple, à
Antigone, Hôlderlin reprenant ce qu'il avait peine Agamemnon entré dans son palais, Cas­
développé à propos d'Œdipe présente les tra­ sandre voit comme à travers les murs s'accom­
gédies d'Œdipe et d'Antigone comme l'articu­ plir le crime, puis prévoit l'arrivée d'Oreste.
lation de deux parties séparées et ajointées par Mais ici la clameur de la voix prophétique n'a
une césure, de telle sorte, dit-il, que, dans le pas la signification d'une « césure ». Elle est
deuxième cas, l'équilibre s'incline davantage du bien plutôt la confirmation de ce qui était déjà
début vers la fin que de la fin vers le début. attendu. A peine la lumière de la flamme an­
D'où, entre les deux tragédies, une différence nonciatrice de la prise d'Ilion a-t-elle troué la
de rythme. Dans les deux cas, c'est l'interven­ nuit que déjà tout est dit :
tion divinatoire de Tirésias qui constitue la
césure, c'est-à-dire le moment exact à partir
C'est par où présentement c'est; tout s'accom­
duquel s'embrase et se précipite le mouvement
[plit
(30) A. de MUSSET, début de Rolla.
Selon qu'il lui est départi; ni chauffant dessous
32 33

Ni versant dessus, les offrandes dont le feu ne menace de son accouplement avec le divin, pen­
[veut pas, sé à son tour comme « catégoriquement détour­
Point n'apaiseras l'invincible colère (31). né », voilà donc le tragique de la vraie tragédie
moderne, tel qu'il s'annonce pour nous dans
l'Œdipe de Sophocle. Que cette métamorphose
Et dans le roi vainqueur qui descend de son
radicale de l'homme par la vérité moderne du
char pour fouler le tapis de pourpre. qu'étend
tragique puisse, encore une fois, éonsonner
sous ses pas Clytemnestre, nous avons déjà
d'une certaine manière avec .une pensée de
reconnu un condamné à mort. Rien de plus
Kant, c'est ce qu'il n'est peut-être pas impos­
proprement eschylien qu'une action tragique
sible d'entrevoir si l'on se réfère à ce livre tardif
qui débute par le mot TEÂrITal, «c'est fait »,
et si violemment décrié que fut, en 1793, la Re­
avant même d'avoir commencé. Tout s'enchaî­
ligion dans les limites de la simple raison.
nera ainsi d'un bout à l'autre jusqu'à l'acquit­
L'accès de l'homme à la moralité y est interpré­
tement enfin d'Oreste par le tribunal des Eumé­
té, selon l'esprit du Christianis~e, non pas com­
nides, sans « lacune » certes, mais aussi sans
me une simple « amélioration », mais comme
({ césure ». Telle est la marche du destin qui ne
une véritable « révolution» des profondeurs (33)
cesse de se transformer en lui-même jusqu'à
par laquelle « on dépouille le vieil homme pour
sa figure la plus exacte à partir d'une trans­
revêtir un homme nouveau ». Cette « métamor­
gression initiale. Quoi de plus dissemblable au
phose du cœur» - Herzeniinderung dit Kant­
contraire de la figure royale d'Œdipe au début
n'a évidemment pas dans sa pensée la significa­
de la tragédie que celle de l'exilé qui commence
tion et la portée qu'aura pour Hôlderlin ce qu'il
à travers le monde grec sa déambulation aveu­
nomme ganzliche Umkehr aller Vorstellungsar­
gle? Ici, dans l'ouverture du temps tragique
ten und Formen - le retournement total de
qui ne fait qu'un avec le détournement du dieu
tous les modes et de toutes les formes de repré­
début et fin ne riment plus ensemble. La diffé­
sentation - elle n'en est pas moins une trans­
rence entre un « jusqu'ici» et un « dorénavant»
mutation (Umwandlung) selon laquelle anté­
devient essentielle (32). Quelque chose a fon­
rieur et ultérieur, début et fin ne peuvent plus
damentalement changé. Ainsi l'exige l'inter­
rimer ensemble, et qui met en cause l'essence
vention de la « césure ».
même du temps dans son rapport aux heilige
L'homme « césuré » jusqu'à lui-même par la Geheimnisse, à la nature « saintement secrète»
CH) Agamemnon, vers 68 à 71.
(32) cr. Œdipe, vers 1525-1527, Antigone vers 1161-1165. (33) Edition citée, VI, 187.

3
34 35

de la Liberté. Un tel rapport de Hôlderlin à gone que celle d'Œdipe si bien que, dit W.
Kant, resté lui-même secret à la philosophie, est Schadewaldt « Œdipe est dans l'ensemble plus
chronologiquement antérieur au développement précis, plus saisissable, plus dramatiquement
de l'Idéalisme allemand que vont cependant tendu; Antigone au contraire est une œuvre
porter si haut les deux compagnons de jeunesse plus profonde, mais aussi plus obseure, plus
que furent, pour Hôlderlin, Hegel et Schelling. inaccessible, plus incommunicative » (35). Com­
Toutefois, écrira Heidegger, on peuf dire des ment faire face à une telle différencé? Peut­
nouveaux philosophes qu'ils « franchissent d'un être un peu de lumière sur ce .point pourra-t­
bond » (34) la pensée de Kant plus qu'ils ne la elle nous venir de l'interprétation du « célèbre»
« dépassent ». L'œuvre de Kant, dit-il encore, dialogue d'Antigone et de Créon.
« demeure comme une forteresse non conquise
à l'arrière du nouveau front ». Peut-être en Comme il arrive pour tous les hauts lieux
est-il de même pour la poésie de Hôlderlin si de la littérature grecque, qu'il s'agisse par
elle demeure la tâche à laquelle nul encore n'a exemple du Fragment 3 du poème de Parmé­
su satisfaire, tant elle est dépassante au cœur nide, qui dit le rapport de la pensée et de
de sa proximité. '"'<
l'être, ou, dans Thucydide, du § 22 du livre rr
... de la Guerre du Péloponnèse, où l'auteur définit
...... son projet d'historien, l'interprétation de ce
dialogue reste particulièrement problématique.
Elle l'est d'autant plus que le texte nous en est
Si maintenant nous passons d'Œdipe à An­ transmis d'une manière incertaine. L'interpré­
tigone, un premier paradoxe nous frappe. Selon '" tation couramment reçue consiste à montrer
la chronologie probable à laquelle se réfèrent Antigone en appelant à Zeus et à Dikè de l'in­
les historiens, la tragédie d'Antigone serait justice du décret de Créon :
d'environ dix ans antérieure à la première tra­
gédie d'Œdipe. Hôlderlin au contraire, sans CRÉON Et tu as malgré tout eu le front de
s'expliquer, renverse la probabilité chronolo­ transgresser mes lois ?
gique, et le livre que publie au printemps 1804
l'éditeur Wilmans présente Antigone à la suite ANTIGONE Oui, car ce n'est pas Zeus qui a pro­
d'Œdipe. Il semble par ailleurs que le poète ait mulgué pour moi cette défense, et
plus longuement médité la traduction d'Anti­ Dikè, celle qui habite avec les dieux

(34) Die Frage nach dem Ding (Niemeyer, 1962), p. 45. (35) Wolfgang SCHADEWALDT, op. cit., p. 11.
36 37
d'en bas, n'a pas établi parmi les N'a pu à un mortel donner licence
hommes des lois comme les tien­ de passer outre.
nes... (36). A des lois qui, non écrites, inébran­
lables, sont des dieux.
Il est, à l'extrême rigueur, théoriquement pos­ Ce n'est en vérité ni d'aujourd'hui
sible de lire ainsi le texte de Sophocle. Hol­ ni d'hier, mais de touj,purs.
derlin lui-même lit ainsi, à ceci près que Zeus Que ces lois ont vigueur, nul ne sa­
est nommé par Antigone : Mon Zeus, et ainsi chant d'où elles brillent.
opposé au Zeus de Créon. Cette lecture a paru
cependant irrecevable, aussi bien quant à la Ni claironnées d'en haut, ni établies d'en bas,
forme que quant au fond, à Karl Reinhardt (37). mais issues du centre lui-même, telles sont
Si nous lisons le texte de Sophocle en nous ins­ donc, pour Antigone, les lois.
pirant de la lecture de Reinhardt, sinon en la
reproduisant textuellement, nous entendrions Holderlin, répétons-le, né lit pas ainsi le
plutôt ainsi les paroles d'Antigone: texte de Sophocle. Mais il se pourrait que la
méditation de cette lecture contribue à éclairer
CRÉON Tu as cependant osé passer outre le sens dans lequel son interprétation déjà
à mes lois? s'aventure. Car si ce n'est ni d'en haut Zeus ni
,~
la Dikè d'en bas qui ont inspiré à Antigone
ANTIGONE Ce n'est certes pas Zeus qui m'a '1.;'._
sa conduite, de qui donc a-t-elle reçu la consi­

;,'~'.

claironné de faire ce que j'ai fait. gne ? De qui, sinon d'elle-même et de l'audace
Non plus que la Dikè, qui siège avec ,,' . avec laquelle elle prétend, transgressant les lois
les dieux d'en bas, seulement statutaires de Zeus et de Dikè, entrer
r. dans un savoir plus immédiat de lois en elles­
N'a fixé chez les hommes les lois . :~
mêmes plus divines et plus saintes, celles qui
que je fais miennes. « de toujours ont vigueur sans que nul ne sache
Pas davantage nOn plus de ta part d'où rayonne leur lumière ». Comme Œdipe sol­
un édit, licitant d'une manière « trop infinie» la parole
de l'oracle, l'hérétique Antigone s'arroge le
(36) Antigone. vers 449 sqq. partage des dieux. Elle agit dès lors dans le
(37) Telle est aussi la lecture de W. Schadewaldt dans sa récente même sens que Dieu, mais en quelque sorte
traduction d'Antigone, in : Griechisches Theater. deutsch von W.
Schadewaldt, Suhrkamp (1964). contre Dieu, réalisant en elle autant qu'il est
38 39

possible à l'homme cette figure de l'Antithéos dieux, là des hommes, et faisant paraître les
qui lui sera fatale. Car le « Père du Temps» uns comme libres, les autres comme escla­
rabroue plus décisivement jusqu'à la terre l'au­ ves. » (40) C'est donc d'une même origine
dace de l'usurpateur qu'il laisse « sans allié » que les dieux et les hommes s'écartent les
à raison de sa démesure. On voit ici combien uns des autres, mais les uns pour' les autres.
l'interprétation de Hôlderlin dépasse en _profon­ « Nous respirons d'une même mèr.e » disait
deur et en portée l'interprétation future de Pindare, mais aux deux bouts de la distance
Hegel qui ne verra dans Antigone que le conflit qui sépare du rien le ciel immuable (41). Quand
de la famille et de l'Etat, autrement dit du fé­ l'homme perd le sens d'une telle distance pour
minin et du viril, le féminin étant « l'éternelle tenter de s'accoupler au divin, c'est alors que
ironie de la communauté ». Son « zèle obstiné », s'ouvre pour lui la dimension du tragique dans
dit Hegel, « altère par l'intrigue le but universel laquelle le devenir-un illimité de l'homme et
du gouvernement en un but privé, transforme dieu ne peut se purifier que par une séparation
son activité universelle en une œuvre particu­ illimitée comme dans le cas -de ({ l'athéisme»
lière de tel ou tel individu et pervertit la pro­ d'Œdipe, renvoyé à la terre où lui est confiée,
priété universelle de l'Etat en une possession en service et souci, la garde de l'absence du
dont la famille fait parade » (38). Ce conflit, dieu, à moins que, comme dans Antigone, le
pour Hegel, ({ est le conflit moral suprême, et, dieu ne devienne immédiatement présent dans
par conséquent, la culmination du conflit tra­ la figure de la mort. Les deux dénouements sont
gique » (39). la révélation d'un Zeus plus proprement lui­
même que le Zeus statutaire, c'est-à-dire de ce­
C'est bien au-delà d'un tel conflit que Hôl­ lui dont le nom est : Père du Temps.
derlin découvre le tragique d'Antigone. Plus
essentielle que l'opposition du féminin et du L'apparition de Zeus comme Père du Temps,
viril est l'affrontement du divin et de l'humain bien que ce soit seulement dans Antigone qu'il
tel que le connaissait Pindare, tel aussi qu'Hé­ porte un tel nom, c'est peut-être encore plus
raclite l'avait fait naître directement de 1foÀcfoUJ' au tragique d'Œdipe qu'au tragique d'Antigone
qui est un autre nom pour ÀQy?ç ou ,vau; : «1fôÀcp.o, qu'il répond. Mon Zeus, dit Antigone. Mais ce
est père de tout, roi de tout, montrant ici des Zeus qu'elle s'approprie, si l'Antithéos dont elle
assume la frénésie lui arrache la révélation des
(38) HEGEL, Phiinomenologie, éd. Hoffmeister (Leipzig, 1937),
p. 340. (40) Fragment 53 (Diels-Kranz).
(39) Principes de la Philosophie du Droit, § 166. (41) VI' Némlenne.
40 41

lois, c'est dans la mort que tout aussitôt il la Et répartis les lots, toi qui, serein, as pour repos
précipite. Le Père du Temps n'est en réalité La gloire d'une souveraineté immortelle.
pleinement tel que pour ceux dont la vie de­ Cependant, dans l'abîme, au dire des Poètes,
meure le partage. De cette préfiguration d'Anti­ Le Père antique, ton propre père, tu l'as au­
gone qu'est en un sens Danaé pour qui l'accou­ [trefois
plement avec le divin se purifie dans la sépa­ Relégué; entendez gémir dans les projondeurs,
ration infinie au lieu de se perdre dans -la mort, Là où les rebelles, devant ta face, justement ont
Hôlderlin pourra donc dire : [leur lieu,
Elle comptait au Père du Temps Innocent le dieu de l'âge d'or, depuis déjà lon­
Les coups de l'heure au timbre d'or. [temps.

Libre de toute peine, il fut plus grand que toi

Mais Danaé, dans Antigone, figure peut-être, [bien qu'il


plutôt qu'Antigone et à travers elle, Œdipe. N'ait formulé aucun commandement ni
dont le destin fut en effet de si longuement Qu'aucun des mortels l'ait nommé de son nom.
compter face au Père du Temps les coups de
J'heure au timbre d'or. Mais pourquoi Zeus en Ecroule-toi! Ou n'aie pas honte de le recon­
tant que « plus proprement lui-même » est-il [naître!
nommé Père du Temps? Peut-être le compren­ Et si tu veux te maintenir, sois au service du
drons-nous par la lecture d'un poème à peine [plus antique
antérieur à la traduction des Tragédies de So­ Et permets, en grâce de lui, qu'avant tous les
phocle. C'est en effet d'après 1800 que nous pou­ [autres,
vons dater le poème intitulé Nature et Art ou Hommes et dieux, le poète le nomme.
Saturne et Jupiter (42). Nature et Art, les deux Car, comme de la nuée ton éclair, vient
mots font écho à ce contraste du « natif » et du De lui ce qui est tien. Vois! Témoin de lui
« culturel» dont le rapport chez nous contraste Est ce qui plie sous toi, et de l'antique
à son tour avec ce qu'il fut dans le monde des Joie, tout pouvoir a pris sa croissance.
Grecs:
Et chaque fois qu'est sensible à mon cœur
Tu règnes au plus haut du jour, et ta loi Une forme vivante, et que s'éclaire ce qui tient
Resplendit, tu tiens la balance, fils de Saturne [de toi sa figure,
Et qu'en son berceau s'est endormi pour moi,
(42) G. E. St. 2, pp. 37 sq. Délice, le temps toujours en marche,
.
42 43
C'est toi qu'aLors j'entends, Cronide, et que je du Temps, autrement dit du Zeus « plus propre­
[reconnais, ment lui-même » ? Le temps même de la tra­
Maître sage qui, comme nous fils gédie, celui qui· s'ouvre à l'homme s'il se
Du temps, donnes des lois, et ce qui ~
( risque jusqu'à l'accouplement du dieu-et-hom­
S'abrite dans l'ombre sainte, proclames. me, et qui dès lors se réduit au vide de sa pure
« condition » de telle sorte que Zeus, comme
Le Zeus « plus proprement lui-même» et qui Père du Temps, est bien moins apparition anti­
« donne des lois » comme le dieu qu'Antigone phanique que détournement catégorique à quoi
nomme « mon Zeus » est ainsi celui qui, se répond, de la part des hommes, la volte purifi­
remémorant sa propre lignée, redevient le fils catrice qui les ramène à leur terre où, jusqu'à
de Cronos et reconnaît que c'est de lui que pro­ la mort immédiate ou tardive, c'est tragique­
vient tout ce qui est sien. L'avènement de Zeus ment qu'ils font face au retrait du divin.
à l'énigmatique figure du Père du Temps est
donc comme la vaterliindische Umkehr de Zeus Ainsi nous pressentons, dans l'Antigone de
lui-même, son virage jusqu'à ce qui lui est Hôlderlin où apparaît la figure du Père du
essentiellement natif, son retour de l'excentri­ Temps, un approfondissement de la pensée du
cité relaUve de l'art au secret plus difficile à tragique telle qu'elle portait déjà la tragédie
conquérir de la nature, dont le contraste tout d'Œdipe. Cet approfondissement renvoie à son
puissant domine même le divin. tour à deux différences, qui, relativement à
Œdipe, vont porter Antigone au comble d'un
Enigme est tout ce qui source pure a jailli. presque insoutenable éclat.
[Même
Le poème à peine sait-il le dévoiler. Car La première de ces différences a trait à la
Tel tu pris le départ, tel tu persisteras; composition même de la tragédie comme ajoin­
Si prenante nous soit la nécessité tement l'un à l'autre des deux « principes »
Et l'œuvre du dressage, rien ne passe qu'elle met en scène, ceux que Hôlderlin nom­
Ce que peut la naissance me das UnfêYrmliche et das Allzuformliche :
Et le premier rayon du jour qui ce qui se dérobe au formel et l'excessivement
Frappe le nouveau-né (43). formel. Loin qu'ils soient seulement opposés,
comme dans Ajax, ou même dans Œdipe, Anti­
Mais quel est le temps de Zeus redevenu Père gone nous les montre posés l'un par rapport à
l'autre à égalité, si bien que les événements s'y
(43) Der Rhein, strophe 4 (G. E. St. 2, p. 143). déploient dans l'optique d'une impartialité que
44 45

Hôlderlin va jusqu'à qualifier de républicaine. successivement trois destins qui préfigurent le


Aucun des deux protagonistes n'a le moindre destin du héros tragique : celui de Danaé, celui
avantage sur l'autre. Ils ne diffèrent, dit le du fils de Dryas, celui des deux fils de Phinée.
poète, que selon le temps, comme deux coureurs Mais Danaé, qui n'avait été cachée dans une
de même force dont l'un ne perd, à bout de prison souterraine que par la prudence de son
souffle, que parce qu'il est parti le premier. Si père, change ici de nature. C'est maintenant des
l'autre gagne, c'est simplement pour- n'avoir dieux qu'elle devient la victime. Dès lors la
pris qu'ensuite le départ. Mais qui perd et qui semence de Zeus qui lui parv~ent jusque dans
,gagne? Hôlderlin ne le dit pas explicitement. sa cachette change aussi de nature. Hôlderlin
Peut-être est-il permis de penser que Créon ga­ écrira donc au lieu de : elle entretenait pour
gne, car il n'entre dans la compétition qu'après Zeus le devenir et son flux d'or :
le défi d'Antigone. Il lui reste donc plus de
souffle. Mais gagne-t-il vraiment? Et la vie qui Elle comptait, au Père du Temps
lui reste en partage n'est-elle pas encore plus Les coups de l'heure au. timbre d'or.
déplorable que le destin d'Antigone? C'est
pourquoi on peut comprendre aussi, avec W. Le lecteur reste ici perplexe, non pas tant à cau­
Schadewaldt que c'est Créon qui perd pour se de la transformation apportée que parce que
avoir, par son édit, pris les devants, et qu'An­ Sophocle semble bien plutôt parler de la se­
tigone gagne parce qu'elle n'agit que {{ réacti­ mence de Zeus que plus généralement du
vement à Créon» (44). Mais s'agit-il même de devenir. Faut-il penser ici, comme le rappellent
Créon et d'Antigone? Le grand moment de Helligrath, Reinhardt et Schadewaldt, que la
l'impartialité tragique dont parle Hôlderlin est connaissance que Hôlderlin avait du grec était
le chœur qui précède immédiatement l'arrivée limitée? D'autres « écarts de traduction» pour­
de Tirésias. Ce chœur insolite, dit Hôlderlin, raient autoriser la même conclusion. Toutefois,
s'ajointe on ne peut mieux à l'ensemble, et sa ajoute Karl Reinhardt (45), même une lecture
froide impartialité est chaleur, précisément plus rigoureuse du texte de Sophocle nous
dans la mesure où elle est si proprement de laisse dans l'embarras quant à la nature des
mise. modifications introduites par la traduction. Sur
Dans le chœur dont il est question (vers 944 ces modifications, Hôlderlin s'est cependant ex­
à 987 de la tragédie de Sophocle), sont évoqués pliqué lui-même dans une lettre de septembre
(45) HOiderlin und Sophokles, in HOiderlin (Mohr-Siebeck, Tü­
(44) W. SCHADEWALDT, op. dt., p, 59. bingen. 1961), pp. 297 sqq.
46 47
1803 à son éditeur : L'art grec qui nous est par laquelle il débute manifeste encore un excès
étranger, du fait de son adaptation à la nature de sympathie pour Antigone, comme le marque
grecque et de défauts dont il 'a toujours su s'ac­ le double et tendre vocatif du vers 949 de Sopho­
commoder, j'espère en donner une présentation cle. Mais cette tendresse est tenue en échec dans
plus vivante qu'à l'ordinaire, en en faisant res­ la traduction dès les deux derniers' vers de la
sortir davantage l'élément oriental qu'il a renié, première strophe, ceux qui, précisé:rp.ent, sont
et en corrigeant, quand il y a lieu, ses' défauts transposés ainsi :
esthétiques~ L'élément oriental, c'est ici le
climat natif des Fils du Feu que sont les Grecs, Elle comptait au Père du Temps
et qu'ils ont parfois chômé et même renié au, Les coups de l'heure, au timbre d'or.
profit de son contraire, la sobriété de l'expo­
sition. - Orientaliser la traduction de Sopho­ Dans la version musicale de l'Antigone de Hôl­
cle, sera donc rendre la tragédie grecque plus derlin que nous devons à Carl Orff, ces deux
ardente qu'elle ne peut apparaître au lecteur vers sont magistralement précédés d'un Pia­
moderne qui, au contraire des Grecs, excelle nissimo subito qui marque le changement de
culturellement dans l'enthousiasme excentri­ ton. Face au Zeus plus proprement lui-même
que. Mais, écrit aussi Hôlderlin au même Wil­ que le Zeus statutaire de Créon, à celui qui
mans quelques mois plus tard (avril 1804) : Je n'est plus que temps, face donc à la marche du
crois avoir écrit tout à l'encontre de l'enthou­ temps, Danaé fait saintement sienne la plus
siasme excentrique, et ainsi rejoint la simpli­ ferme demeurance et dès lors compatit la mar­
cité grecque. Orientaliser la traduction n'est che même du temps à laquelle elle se plie, com­
donc dépayser la tragédie grecque qu'en lui prenant ainsi la simplicité de la succession des
gardant aussi son inégalable sobriété. Les « cor­ heures, sans que l'entendement conclue du pré­
rections» de Hôlderlin sont ainsi à double sens, sent à l'avenir. Tout est prêt maintenant pour
et c'est dans cette optique complexe qu'il faut la présentation des deux autres figures, celle du
examiner tous les « écarts de traduction », car fils de Dryas, empierré pour avoir voulu mettre
si c'est comme un traître, c'est non moins de fin au délire des Bacchantes et irrité les Muses,
sainte façon que le poète moderne se comporte, amies des fiûtes, et celle des fils de Phinée,
lui aussi, relativement à l'original grec. condamnés à la nuit par la sauvagerie d'une
Nous comprenons dès lors l'élaboration du femme, car le destin aussi s'appesantit sur eux.
chœur qui constitue pour Hôlderlin le foyer de C'est ainsi qu'est par trois fois recourbé d'au­
la tragédie d'Antigone. L'évocation de Danaé tant plus décisivement vers la terre le partage
48 ~! 49

de ceux qui avaient prétendu exulter bien loin rythme n'étant plus seulement celle qui naît de
de la terre, devenue incapable de les contenir. la césure, mais apparaissant à son tour grâce à
Tel doit donc être également, en toute impar­ l'élaboration d'un chœur qui devient pour l'en­
tialité, le destin d'Antigone, pour avoir, dans semble centre privilégié de perspective; c'est
sa ~ua~ouÀiœ (vers 95), heurté trop rudement le '. aussi d'une manière encore plus secrète, et qui
seuil sublime de Dikè (vers 853-854). Cette im­
partialité est précisément ce qui manque encore
} se réfère à la différence essentielle du monde
grec et de notre monde. Antigone propose en
dans Ajax, dont la folie apparaît, dès le départ, effet un extraordinaire raccourci de ce qui dans
comme tragiquement déplorable en face de la
sagesse d'Ulysse. Elle manquera non moins
1t
rI'
Œdipe, est lenteur endurante. La mort y va plus
vite que, pour les hommes, le changement du
dans Œdipe qui s'emporte jusqu'à malmener cœur (vers 1105). C'est peut-être par cette cour­
Tirésias et pose à l'esprit fort devant la simpli­
cité trop humainement dévote des siens. Dans
ces deux drames, l'opposition des principes
1
Ir
se à la mort qu'Antigone apparut à Hôlderlin,
sans qu'il l'ait jamais expressément dit, comme
une tragédie plus typiquem~nt grecque que la
n'est pas dégagée dans son entière pureté. tragédie d'Œdipe qui, tragédie de la mort
Mais avec Antigone, le contraste de l'excès lente et « difficile », apparaît au contraire,
et du défaut fait place à un redoutable équi­
libre qui donne à l'ensemble un rythme sans
précédent. Il n'y a plus ni excès ni défaut, mais
t au sein même du monde grec, comme le
prototype de la vraie tragédie moderne. Peut­
être dirait-on, reprenant le texte d'Aristote,
balance de deux excès, de l'Unfarmliches et de
l'Allzuformliches, de la démesure aorgique et J
<t
'<'
:,;,
qu'avec Antigone, au lieu de « porter à l'achè­
vement ce que la nature a été incapable d'avoir
du respect excessif des formes, tels qu'ils nais­ œuvré », l'art de Sophocle « imite la nature ». Il
sent l'un de l'autre en une frénésie dédoublée
qui s'éclaire à son tour à partir du chœur que i~ remonte de son excentricité culturelle jusqu'au
domaine plus originellement grec qui est le
suit immédiatement la césure, c'est-à-dire l'in­ panique de l'~. a.. , celui du monde farouche
lOOc! ...

tervention de Tirésias. des morts à qui Antigone entend dès le départ


Toutefois - et nous en arrivons ici à la plaire plus qu'aux vifs. Œdipe au contraire,
seconde des différences annoncées plus haut ­ même si sa mort reste une mort grecque, est le
si le mouvement tragique d'Antigone diffère plus longuement possible délaissé par l'Un­
de celui d'Œdipe, ce n'est pas seulement, com­ Tout, si bien qu'au vers 1627 du deuxième
me Hôlderlin vient de l'établir, parce qu'il est Œdipe le
tout autrement « rythmé », cette différence de
50 51
« - Que tardons-nous? Avançons! C'est de ques et traîtres, encore que de sainte façon, sont
ta part trop de lenteur! }) dès lors, aussi bien l'un que l'autre, les personna­
ges d'Œdipe et d'Antigone, mais c'est différem­
du dieu qui enfin l'appelle et le presse, retentit, ment qu'ils gardent le détournement catégori­
insolite et voilé d'une suprême ironie. Et c'est que, c'est-à-dire la désinvolture div4ne d'où ils
pourquoi aussi la tragédie d'Œdipe est dans sa sont « ré-voltés » jusqu'à eux-mêmes. Toutefois
lenteur meurtrissante presqu'une tragédie mOM le tragique d'Antigone, selon lequel lé dieu non
deme ou hespérique, celle que Holderlin aurait médiatisé devient si vite présent dans la figure
voulu écrire, qu'il a manquée dans les versions de la mort est comme une volte plus spécifi­
successives de son Empédocle, et dont il croit quement grecque au cœur même de la « révol­
enfin entrevoir la promesse dans le Fernando te » de l'hom.me jusqu'au natif, face au détour­
de son ami Bohlendorf, et en particulier dans nement catégorique qu'est la {( volte » du
ces deux vers que la citation qu'il en fait dans dieu (47). Le défaut de dieu qui {( meurtrissait»
sa lettre de 1801 auront empêché de sombrer Œdipe en le renvoyant à ce. monde sans qu'il
dans l'oubli : lui soit permis {( avant longtemps de doubler
le cap de la vie porteuse d'épreuves », Antigone
Un chemin étroit conduit dans une sombre

vallée,
le tourne, au contraire, brusquant tout, par la
révélation d'emblée meurtrière de la férocité
C'est là que l'a poussé la trahison.

non-écrite qui est pour l'homme, comme le sera


encore le pays platonicien de la Ai9'/) , le désert
Mais quelle trahison ? Pour Holderlin, sinon
de l'inculte et de l'inhabitable. Mais la tragédie
pour l'auteur de Fernando, c'est trop clair. Nous
d'Antigone est un chef-d'œuvre exceptionnel.
lisons en effet dans les Remarques sur Œdipe
Si elle porte la course à la mort qu'exige le
qu'au détournement catégorique du dieu qui
destin au sens grec bien au-delà de la simpli­
n'est plus que temps, l'homme se doit de corres­
cité un peu fruste d'Ajax et jusqu'à rivaliser
pondre en se détournant lui-même comme un
avec l'art qui atteint son sommet dans Œdipe,
traître, et que la tragédie se déploie dès lors com­
elle reste pour ainsi dire sans suite, et tel fut
me une espèce de procès d'hérésie. Hérétique, l'échec de l'art et du monde qu'instituèrent les
dit très bien W. Schadewaldt (46) est « celui qui, Grecs.
aorgiquement et dans l'immédiat, cherche à
s'emparer de l'essence même du divin ». Héréti­ Leur volonté fut certes d'instituer
(46) Op. cit., p. 35. (47) Cf. Beda ALLEMANN, op. cit., p. 51.
52 53

Un empire de l'art, mais là manière est trop dépaysante, trop insaisissable


Le natif par eux aussi, pour qu'elle puisse avoir l'effet d'un im­
Fut renié, et lamentablement pératif, agir à la' manière d'un classicisme. »
La Grèce, beauté suprême, sombra. Cette parole de Nietzsche dans le Crépuscule
des Idoles (48) correspond déjà à l'énigme. Mais

apprendre est bien moins se soumettre à l'au­
'" '" torité d'un modèle que s'exposer au danger
d'une lumière dont l'épreuve; pour le devan­
« Que dis-tu du Sophocle de Hôlderlin ? Est­ cier, devient de plus en plus solitude. La soli­
ee que l'auteur délire ou ne fait-il que sem­ tude de Hôlderlin croît à mesure qu'il s'ap­
blant, et son Sophocle est-il une satire voilée proche davantage du monde grec. Non sans
des mauvaises traductions? L'autre soir, com­ doute pour se procurer des modèles. Encore
me je me trouvais avec Schiller chez Gœthe, moins pour tenter de les congédier. Tout ce que
je les ai régalés de ce morceau. Lis donc l'on a écrit sur l'abendUindische Wendung, le
le quatrième chœur d'Antigone. Il fallait virage vers l'Occident qui serait la courbe de
voir comme Schiller riait... » Ainsi écrivait, dès Hôlderlin demeure un peu court. L'approche
juillet 1804, un cadet de Hôlderlin à l'un de du monde grec le révèle à lui-même en lui
ses amis. Mais si « Schiller riait », Gœthe, au donnant à « devenir celui qu'il est » - enten­
contraire, a pu rester silencieux. Peut-être pen­ dons: ce devancier inapparent dont le chemi­
sait-il au jeune poète qui s'était présenté à lui nement s'écarte de plus en plus des routes que
quelques années plus tôt et qui lui apparut, suivent les autres. - Et si Heidegger, non
comme il le dit ensuite dans une lettre à Schil­ moins inapparent, ne pouvait pas ne pas ren­
ler « mit Angstlichkeit offen », anxieusement contrer Hôlderlin, c'est qu'à son tour il méditait
ouvert. Peut-être savait-il qu'une si anxieuse dès le départ l'énigme grecque de notre appar­
ouverture à ce qui est, en son essence, l'Ouvert tenance au monde, qui est celle de notre être
lui-même, devait dès lors ouvrir à un dialogue propre. L'initiation grecque n'est pas la révé­
inouï avec ces poètes de l'Ouvert que furent lation d'un paradis perdu, encore moins le
les poètes grecs - ceux dont Gœthe approcha point de départ d'une marche en avant dont
seulement le secret - le visiteur timide qu'il nous n'aurions qu'à être les athlètes en nous
sut pourtant ne pas décourager. bornant à prendre la suite des progrès déjà

« Il n'y a rien à apprendre des Grecs - leur (48) Crépuscule des Idoles. Ce que je dois aux Anciens, § 2.
54 55
accomplis. Elle est bien plutôt l'origine d'une proche des poètes modernes trouve la voix qui
mutation en laquelle peut-être se prépare le nous dit d'où nous sommes. C'est là enfin qu'il
virage de notre soir à un matin que ne nous revient à notre tour de correspondre à la
fut pas le matin grec de la pensée. Les Ma­ parole insolitement hespérique de René Char :
tinaux déjà d'un tel matin ne sont pas renou­
velés de l'Antique. Leur correspondance au
« mythe » grec ne connaît le déclin -d'aucun NOUS NE JALOUSONS PAS LES BIEUX,
classicisme. Ils lui sont d'autant plus rigoureu­ NOUS NE LES SERVONS PAS, NE LES
sement fidèles. La pensée de Heidegger, la pein­ CRAIGNONS PAS, MAIS AU PERIL DE
ture de Braque, la poésie de Char, experts, com­ NOTRE VIE, NOUS ATTESTONS LEUR
me Hôlderlin, en solitude, savent quelque chose EXISTENCE MULTIPLE, ET NOUS NOUS
de cette rigueur. La lumière qui est leur don EMOUVONS D'ETRE DE LEUR ELEVAGE
médite la fulguration d'où un jour naquit la AVENTUREUX LORSQUE CESSE LEUR
lumière, et délivre, dans ce début étincelant la SOUVENIR.
vie plus secrète de la source d'où nous risquons,
à notre tour, de trouver accès jusqu'à nous­ Jean BEAUFRET.
mêmes. Le destin des vrais Hespériens est cette
méditation qui les met à l'écart, même s'ils font
du bruit dans le monde, car leur tâche est trop
devançante pour qu'ils n'en soient pas dépas­
sés. Autrefois, écrit Hôlderlin à Bôhlendorf, je
pouvais exulter en découvrant une vérité nou­
velle, une vue meilleure de ce qui nous surpasse
en nous entourant; maintenant je redoute que
mon destin ne soit celui de l'antique Tantale à
qui advint venant des dieux, plus qu'il n'en
put digérer.
Mais le destin du devancier est fondation de
ce qui demeure. Dans le vide de l'interrègne
qu'affronta le premier Hôlderlin, c'est toute la
poésie moderne qui va se reconnattre un site.
C'est au plus proche de Hôlderlin que le plus