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QUE

SAIS-JE ?


La rhétorique


MICHEL MEYER

Professeur à l’Université libre de Bruxelles

Président du Centre européen pour l’étude de l’argumentation

Troisième édition

11e mille


Du même auteur
Découverte et justification en science, Klincksieck, 1979.

Logique, langage et argumentation, Hachette, 1982, 2e éd., 1985.

Science et métaphysique chez Kant, PUF, 1988 ; 2e éd., PUF, coll. « Quadrige »,
1995.

Le philosophe et les passions. Esquisse d’une histoire de la nature humaine,


Hachette, Le Livre de Poche, coll. « Biblio-Essais », 1991.

Langage et littérature, PUF, 1992, 2e éd., coll. « Quadrige », 2001.

Questions de rhétorique, Hachette, Le Livre de Poche, coll. « Biblio-Essais »,


1993.

Rhetoric, Language and Reason, Pennsylvania State Press, 1994.

De l’insolence : essai sur la morale et le politique, Grasset, 1995, 2e éd., Le


Livre de Poche, coll. « Biblio-Essais », 1998.

Qu’est-ce que la philosophie ?, Hachette, coll. « Biblio-Essais », 1997.

Les passions ne sont plus ce qu’elles étaient, Bruxelles, Labor, 1998.

Histoire de la Rhétorique des Grecs à nos jours (et al.), Hachette, Le Livre de
Poche, coll. « Biblio-Essais », 1999.

Pour une histoire de l’ontologie, PUF, coll. « Quadrige », 1999.

Petite métaphysique de la différence, Hachette, Le Livre de Poche, coll.


« Biblio-Essais », 2000.

Questionnement et historicité, PUF, 2000.

Le comique et le tragique. Penser le théâtre et son histoire, PUF, 2003.


Éric-Emmanuel Schmitt ou les identités bouleversées, Albin Michel, 2004.

Qu’est-ce que l’argumentation ?, Vrin, 2005.

Comment penser la réalité ?, PUF, coll. « Quadrige », 2005.

Rome et la naissance de l’art européen, Arléa, 2007.

De la problématologie, PUF, 1984, 2e éd., coll. « Quadrige », 2008.

Principia rhetorica, Fayard, 2008, 2e éd., PUF, coll. « Quadrige », 2010.

La problématologie, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2010.


978-2-13-061214-8

Dépôt légal – 1re édition : 2004

3e édition : 2011, juin

© Presses Universitaires de France, 2004


6, avenue Reille, 75014 Paris
Sommaire
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Du même auteur
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Chapitre I – Qu’est-ce que la rhétorique ?
I. – Ancienne et nouvelle rhétorique : de la science du confus à la science de
la réponse multiple
II. – Les grandes définitions de la rhétorique
III. – Une nouvelle définition de la rhétorique
IV. – Rhétorique et argumentation
V. – Les genres rhétoriques
VI. – Les moments charnières de l’histoire de la rhétorique
Chapitre II – L’unité de la rhétorique et ses composantes : ethos, pathos, logos
I. – L’ethos ou le soi incarné
II. – Le pathos
III. – Le logos
IV. – L’articulation ethos-pathos-logos comme fondement des parties de la
rhétorique
Chapitre III – Les grandes stratégies rhétoriques
I. – Rhétorique de l’interaction : le jeu de l’ad rem et de l’ad hominem
II. – La congruence, la rupture et l’écart entre ethos projectif et ethos
effectif et leur impact sur le logos
III. – Tableau du cycle rhétorique : décalages et ajustements de l’ethos et du
pathos
IV. – Les réponses qui maintiennent les réponses en dépit de l’opposition, ou
comment avoir toujours raison
Chapitre IV – Rhétorique et argumentation : la loi fondamentale d’unification
des champs
I. – Structure générale de la relation rhétorique
II. – Questions externes et internes, directes et indirectes
III. – En quoi la rhétorique est-elle argumentative, et l’argumentation,
rhétorique ?
IV. – La logique argumentative
V. – Le raisonnement argumentatif (ou enthymème) et le raisonnement
logique : deux formes différentes et complémentaires de rationalité
VI. – Induction et exemplification
VII. – La forme du problématique en rhétorique
Chapitre V – Tropes et figures : du catalogue infini à la compréhension de leur
principe
I. – Structure générale de la figure de rhétorique
II. – La genèse des formes rhétoriques (ou figures) ou quand le langage
figuratif donne lieu à des tropes
III. – La métaphore
IV. – La métonymie et la synecdoque
V. – Ironie, métaphore, synecdoque et métonymie
VI. – Les autres figures
Chapitre VI – Usages de la rhétorique en sciences humaines : l’ethos en action
I. – Pourquoi l’ethos ?
II. – Psychanalyse : l’inconscient comme rhétorique du corps
III. – L’Histoire comme métaphorisation
IV. – La société comme rhétorisation de l’ethos
V. – Rhétorique et philosophie
VI. – Rhétorique et politique : la logique de l’idéologie
Chapitre VII – La rhétorique littéraire ou le logos en œuvres
I. – La littérarité comme autocontextualisation de la différence
problématologique
II. – La loi de complémentarité problématologique du littéral et du figuré
III. – L’historicité de la loi fondamentale de la rhétorique littéraire
IV. – Le figuratif et le prosaïque
V. – L’évolution des genres littéraires
Chapitre VIII – Le pathos ou le règne de l’image : propagande et publicité
I. – Publicité et propagande
II. – La loi de problématicité du genre publicitaire
III. – La rhétorique de la séduction : entre publicité et politique
Bibliographie
Notes
Chapitre I

Qu’est-ce que la rhétorique ?


I. – Ancienne et nouvelle rhétorique : de la science du confus à la
science de la réponse multiple
Pour beaucoup, et depuis ses origines, la rhétorique a mauvaise presse. On la
voit comme « science du confus ». Son terreau est l’incertain et le vague, le
douteux et le conflictuel. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle est apparue en Sicile, la
tyrannie une fois effondrée, quand il s’est agi de permettre aux propriétaires
spoliés de défendre leur cause pour récupérer leur bien. Les premiers avocats
furent ces intellectuels qu’on a appelés Sophistes car ils professaient la sagesse
pour plaider le sort des victimes abusées. Très vite, ils se vendirent à toutes les
causes, ce que Platon leur reprocha. Il n’eut de cesse d’opposer la rhétorique,
fausse sagesse ou sophistique, à la philosophie qui, elle, se refuse à sacrifier aux
apparences de la vérité pour dire tout et son contraire, ce qui est condamnable,
même si c’est rentable. De là est née l’idée qu’un sophisme est un raisonnement
fallacieux et trompeur mais qui n’apparaît pas tel. Il a tous les traits de la vérité,
sauf un, celui qui compte : il est erroné. Le sophiste est l’antithèse du
philosophe, comme la rhétorique est le contraire de la pensée juste.

La condamnation de Platon a été déterminante dans l’histoire de la rhétorique.


Tantôt assimilée à de la propagande, tantôt à de la séduction, la rhétorique est
souvent ramenée, depuis, à la manipulation des esprits par le discours et les
idées, alors que la philosophie, elle, les libère, comme les prisonniers de la
Caverne. Cela dit, la rhétorique aurait pu surmonter le handicap de cet opprobre
si elle s’était dotée de contours clairs et d’une définition précise, ce qui n’a pas
été le cas, même chez Aristote, encore trop sous l’emprise de Platon. Aristote,
pourtant, la prend au sérieux et lui reconnaît un rôle positif, voire une dignité
certaine. Pour lui, la rhétorique est l’envers nécessaire de la science : celle-ci
confère la certitude à ses conclusions, mais bon nombre de questions de la vie
quotidienne comme de la vie intellectuelle n’offrent aucune certitude. Doivent-
elles pour autant sortir du champ de la raison ? Les opinions s’affrontent, les
points de vue se combattent et, en politique comme en morale, les individus ont
des avis divergents et légitimes. On peut certes manipuler et tromper, mais on
peut aussi adhérer de bonne foi et avec conviction à des propositions que les
autres ne partagent pas forcément. On n’a pas tous les mêmes intérêts, les
mêmes conceptions, les mêmes points de vue, mais il faut bien que l’on vive
ensemble et que l’on débatte de ce qui fait problème pour arriver à une ébauche
de bien commun dans la Cité. La rhétorique est alors peut-être un mal, mais un
mal nécessaire, qui s’apparente plus à un faire-savoir qu’à un faire-faire. De la
politique au droit et à ses plaidoiries contradictoires, du discours littéraire à celui
de la vie quotidienne, le discours et la communication sont indissociables de la
rhétorique. Si celle-ci piège, elle offre aussi la possibilité du décodage et de la
démystification. Le meilleur antidote à la rhétorique demeure alors la rhétorique
elle-même.

Si tous les domaines où elle s’applique sont disparates, et même se


multiplient, cela tient à l’effondrement des vieilles certitudes et des réponses les
mieux établies que l’Histoire qui s’accélère a tendance à rendre caduques, les
unes après les autres. Tout devient plus problématique, plus discutable, et ce que
l’on prenait au pied de la lettre s’impose comme plus métaphorique. Il y a autre
chose à voir derrière, qui est à rechercher, car on ne peut plus se cramponner aux
vieilles réponses avec la même innocence. L’Histoire, on le sait, est synonyme
de paradis perdu, donc de conflits, mais, plus simplement, de différence : les
choses ne sont plus tout à fait ce qu’elles étaient, elles ne le sont plus que
métaphoriquement, non littéralement. La rhétorique s’inscrit alors dans ce creux
du littéral et du métaphorique, de la présence immédiate et de ce qu’il y a
derrière, d’où sans doute la prédilection des esprits religieux pour la rhétorique
mais aussi des créateurs de littérature qui jouent avec le langage figuré, en poésie
comme dans le roman.
II. – Les grandes définitions de la rhétorique
On peut ranger les différentes définitions de la rhétorique en trois grandes
catégories :

la rhétorique est une manipulation de l’auditoire (Platon) ;


la rhétorique est l’art de bien parler (ars bene dicendi de Quintilien) ;
la rhétorique est l’exposé d’arguments ou de discours qui doivent ou qui
visent à persuader (Aristote).

De la première définition découlent toutes les conceptions de la rhétorique


centrées sur l’émotion, le rôle de l’interlocuteur, ses réactions, et cela implique
aujourd’hui la propagande et la publicité. De la seconde, tout ce qui a trait à
l’orateur, à l’expression, au soi, à l’intention et au vouloir-dire. Quant à la
troisième définition, elle a trait à ce que l’on a pu dire sur les rapports entre
l’explicite et l’implicite, le littéral et le figuré, les inférences et le littéraire. Et
c’est le mélange, ou l’addition, de tout cela qui a fait de la rhétorique une
discipline aux contours mal définis, qui traite de tellement de questions qu’elle
semble elle-même confuse et sans objet propre.

Si l’on y regarde bien, chacun de ces trois types d’approche se focalise sur une
des trois dimensions de la relation rhétorique. Quelles sont les trois composantes
de base qui font qu’il y a rhétorique ? Il faut un orateur, un auditoire auquel il
s’adresse et un « média » par l’intermédiaire duquel ils se retrouvent pour
communiquer ce qu’ils pensent et échanger leurs points de vue. Ce « média » est
toujours un langage, qui peut être parlé ou écrit, mais aussi être pictural ou
visuel. La télévision et le cinéma combinent les effets rhétoriques en jouant sur
l’image, la musique et le langage parlé, d’où leur puissance.

Si l’on se reporte aux trois définitions rappelées plus haut, que l’on retrouve
tout au long de l’histoire de la rhétorique, sous une forme ou sous une autre, on
voit clairement que la première privilégie le rôle de l’auditoire, la seconde,
l’importance de l’orateur, et la troisième, le poids des propositions et du langage
qui les véhicule, ce qui donne l’apparence de rendre la rhétorique plus objective
et rationnelle.

Mais peut-on privilégier une des trois dimensions de la relation rhétorique et


ignorer les deux autres ? Ce n’est pas possible, ce qui fait que ces définitions ont
dû évoluer avec le temps pour intégrer les deux dimensions négligées, quitte à
leur garder un statut subordonné par rapport à celle que l’on avait choisi
d’adopter.

Prenons Aristote. Pour lui, la rhétorique est affaire de discours, de rationalité,


de langage. Un mot pour définir ces trois dimensions : logos. Le logos
subordonne à ses règles propres l’orateur et l’auditoire : il persuade un auditoire
par la force de ses arguments ou il plaît à ce même auditoire par la beauté du
style, qui émeut ceux auxquels il s’adresse. Un mot pour qualifier l’auditoire que
l’on veut séduire, convaincre ou charmer : pathos. L’auditoire est passif, il subit
l’orateur comme il subit ses propres passions, terme dont l’étymologie est
précisément pathos en grec. Mais c’est le logos qui fait la différence entre le
discours rationnel et celui qui agite des passions, créant l’émotion et allant
jusqu’à faire oublier la raison. La rhétorique, pour Aristote, est un discours que
tient un orateur et qui est propre à persuader un auditoire, ou à l’émouvoir. Les
trois dimensions sont bien présentes, mais intégrées à la puissance du verbe.
C’est lui qui crée de l’effet sur l’auditoire et c’est cette puissance que vise
l’orateur.

Pour Platon, c’était l’inverse. Le pathos, et non la vérité, commande le jeu de


langage, mais aussi la démarche de l’orateur, qui ne se soucie que des effets, et
parfois change de camp, ne s’embarrassant pas de défendre des avis opposés,
comme de rechercher des effets contradictoires. La raison est étrangère à la
rhétorique car elle se veut univoque et, par conséquent, relève de la seule
philosophie.

Après le logos et le pathos, reste l’ethos ou la dimension de l’orateur. Cette


approche est typiquement romaine. L’éloquence n’a de sens que si elle met en
avant la vertu (ethos) de l’orateur, ses mœurs exemplaires qui valent pour tous,
quelle que soit la profession, quelle que soit l’origine sociale. Ethos, d’où le mot
« éthique » est sorti, mais aussi mores–« mœurs » en latin. L’éloquence, le bien-
parler, est la vérité de cette rhétorique où celui qui parle possède la légitimité et
l’autorité morale à le faire. Mais cette rhétorique fondée sur l’éloquence doit,
elle aussi, intégrer les deux autres dimensions – en l’occurrence, le logos et le
pathos –, même si c’est pour les subordonner. Pour Quintilien, « la rhétorique est
la science du bien-dire, car cela embrasse à la fois toutes les perfections du
discours et la moralité même de l’orateur, puisqu’on ne peut véritablement parler
sans être un homme de bien »1. Même en intégrant implicitement et le pathos et
le logos dans la valeur oratoire de l’ethos, ceux-ci apparaissent comme
secondaires. L’éloquence débouche alors tant sur les effets de style (logos) que
sur l’émotion, ou le plaisant (pathos), un vouloir-plaire typique des sociétés de
cour. La rhétorique romaine est la première à développer une théorie des figures
de style comme à mettre l’accent sur l’émotion dans le langage littéraire,
poétique et romanesque. Une rhétorique de l’éloquence ne pouvait pas plus
ignorer l’auditoire et la forme, qu’une rhétorique réduite à la manipulation des
passions ne pouvait négliger les aspects sophistiques du langage mis en œuvre et
les intentions du rhéteur. Avec le pathos, centré sur la domination, on retrouve
donc un logos et un ethos taillés sur mesure.

Quant au logos, on l’a bien vite réinséré dans un cadre où il y avait quelqu’un
qui s’adressait à quelqu’un d’autre. Pour Aristote, la rhétorique était seulement
l’étude des techniques propres à persuader. Pour Perelman, en 1958, deux mille
cinq cents ans plus tard, la rhétorique demeure l’étude qui consiste à « provoquer
ou [à] accroître l’adhésion des esprits aux thèses que l’on présente à leur
assentiment »2. Quelqu’un agit, ce faisant, et vise à rencontrer l’accord de
l’auditoire. Les justes arguments permettent d’y arriver : il faut simplement que
l’orateur s’y plie et l’auditoire suivra. On est dans le cadre d’une rationalité
immanente du logos, mais l’orateur comme l’auditoire sont cette fois
explicitement présents dans la définition, encore que contraints par la raison du
raisonnable et du vraisemblable. Point de passion comme chez Aristote, parce
que, chez Perelman, le logos n’est plus qu’argumentatif et l’aspect formel du
style plaisant ou émotionnel est évacué ou, plutôt, enrégimenté, alors que, chez
Aristote, il était encore prégnant, sans doute en raison de la condamnation
platonicienne qu’Aristote voulait circonscrire.

Tout ce flou a fait que les définitions de la rhétorique ont dérivé au fil du
temps, se sont scindées et même opposées, car la rhétorique qui vise à plaire ou à
agiter des passions, ce n’est pas la même chose qu’une argumentation qui
s’efforce de convaincre par des raisons. On a ainsi retrouvé la rhétorique dans le
jeu des passions, en littérature, en politique, au tribunal, dans le langage naturel,
dans le raisonnement non scientifique, dans l’opinion, dans le bien parler, dans
l’implicite, dans l’intention qui se cache derrière l’implicite, dans le figuratif,
donc dans l’inconscient qui code son langage ; bref, la rhétorique, loin de se
restreindre, s’est métastasée au prix d’une unité de champ perdue. Le défi actuel
consiste à essayer de lui redonner une définition, englobante mais spécifique, qui
permette de faire place aussi bien à la plaidoirie judiciaire qu’au discours
publicitaire, au raisonnement probable aussi bien qu’au langage littéraire et à ses
figures de style, à la rhétorique de l’inconscient aussi bien qu’aux règles du
débat public où les opinions s’affrontent ou s’évacuent par l’idéologie.

D’où la question : où trouver une telle vision unifiée de la rhétorique ? N’est-


ce pas une véritable gageure, après deux millénaires d’éclatement ?
III. – Une nouvelle définition de la rhétorique
Il découle de tout ce qui vient d’être dit que l’ethos, le pathos et le logos sont
à mettre sur pied d’égalité, si l’on ne veut pas retomber dans une conception qui
exclue les dimensions constitutives de la relation rhétorique. L’orateur,
l’auditoire et le langage sont aussi essentiels les uns que les autres. Cela signifie
que l’orateur et l’auditoire négocient leur différence, ou leur distance si l’on
préfère, en se la communiquant. Ce qui fait l’objet de leur différence, voire de
leur différend, est bien sûr multiple, et peut être social, politique, éthique,
idéologique, intellectuel, que sais-je encore, mais une chose est sûre : s’il n’y
avait pas un problème, une question qui les sépare, il n’y aurait pas de débat
entre eux, pas même de discussion. Le langage, le logos a pour vocation de
traduire ce qui fait problème. Si rien ne faisait question, ils ne s’adresseraient
même pas l’un à l’autre, et si tout faisait problème, ils ne pourraient pas le faire.
Dès lors, la rhétorique est la négociation de la différence entre des individus sur
une question donnée.

Cette question est même la mesure de cette différence, de ce qui sépare, voire
oppose les protagonistes, une mesure de la distance symbolique qui traduit leur
différence. Sans question, disait déjà Aristote, il n’y aurait pas deux choix
contraires, tout le monde aurait le même avis et ne consulterait seulement que
lui-même pour tirer les choses au clair. Dès lors, la rhétorique, c’est l’analyse
des questions qui se posent dans la communication interpersonnelle et qui la
suscitent ou s’y retrouvent.

Que négocie-t-on par la rhétorique ? L’identité et la différence, la sienne, celle


des autres, le social qui les fige, le politique qui les légitime et parfois les
bouscule, le psychologique et le moral où elles sont fluctuantes. Remarquons
que la distance symbolique, que consacre le statut social, s’affirme
rhétoriquement par l’exclusion de toute mise en question possible, ce qui exige
des formes qui consacrent la distance. À la limite, c’est l’uniforme spécifique du
gradé dans l’armée, de l’évêque dans l’Église, du patron au travail, avec son
costume et son décorum propre. La différence est négociée par de tels symboles
qui la perpétuent, et c’est une rhétorique : elle résout à sa façon le problème
d’une distance qui ainsi s’affirme et se confirme.

Négocier la distance n’est pas réglé d’avance dans la plupart des cas et le
rapport interpersonnel est alors marqué par une problématicité qui n’est pas
évacuable d’autorité. La négociation de la distance ne consiste pas forcément à
la réduire. L’insulte, par exemple, est un procédé rhétorique qui a pour fonction
de signifier à l’Autre que le fossé qui le sépare du locuteur est désormais non
négociable. Cela explique sans doute pourquoi on utilise des noms d’animaux à
cet effet : ils soulignent une distance infranchissable ou, en tout cas, que l’on ne
souhaite pas voir abolie. Mais la négociation habituelle a heureusement d’autres
objectifs. Certes, il s’agit d’obtenir une réponse, mais celle-ci est synonyme
d’accord ; d’où l’idée d’adhésion ou de persuasion par laquelle, d’Aristote à
Perelman, on a singularisé l’argumentation.

Pour conclure, la rhétorique opère sur l’identité et la différence entre


individus, et c’est de cette question-là qu’elle traite au travers de questions
particulières, ponctuelles, qui concrétisent leur distance. Lorsqu’on négocie
celle-ci à partir de la question, de ce qui fait question, on est dans l’ad rem (res =
« chose », en latin, donc la cause, ce qui est en cause), et lorsqu’on le fait à partir
de l’intersubjectivité des protagonistes, on est dans l’ad hominem, car on
s’adresse aux hommes, à ce qu’ils sont, à ce que l’on croit qu’ils sont, à ce que
l’on voudrait croire qu’ils sont ou ce que l’on refuse qu’ils soient. Il ne peut
toutefois y avoir de réelle séparation entre l’ad rem et l’ad hominem ; d’ailleurs,
on vexe souvent les gens en n’adhérant pas à ce qu’ils disent ou proposent,
preuve qu’ils s’identifient à ce qu’ils disent. Dès lors, une bonne rhétorique
passe souvent d’un plan à l’autre, de l’ad rem à l’ad hominem, surtout si les
arguments viennent à manquer.
IV. – Rhétorique et argumentation
Aristote opposait la dialectique, qui relève de la joute oratoire, à la rhétorique.
Aujourd’hui, on parle d’argumentation et non plus de dialectique. Il les voit
comme les deux facettes d’une même pièce, mais il ne précise jamais en quoi
consiste leur complémentarité. Le logos peut plaire, émouvoir, instruire, mais
aussi convaincre par des arguments. Comment rendre compte de toutes ces
différences ?

Là encore, le renvoi au questionnement est essentiel. Il définit l’originalité de


la conception intégrée de la rhétorique que nous défendons.

La grande différence entre la rhétorique et l’argumentation tient au fait que la


première aborde la question par le biais de la réponse, la présentant comme
disparue, donc résolue, tandis que l’argumentation part de la question même,
qu’elle explicite pour arriver à ce qui résout la différence, le différend, entre les
individus. Au fond, il n’y a pas trente-six manières de procéder, mais seulement
deux : soit on part de la question, soit on part de la réponse, et l’on fait comme si
la question avalée en elle ne se posait donc plus, étant résolue par ce procédé,
qui s’apparente à un coup de baguette magique, à une fiction, à du wishful
thinking. Cela explique le côté manipulatoire de la rhétorique. Affronter une
question par le biais de ce qui y répond peut être illusoire. Car le simple fait
d’offrir la réponse à propos de ce qui est problématique, comme si la question
avait disparu de ce seul fait, relève parfois du coup de force : la solution n’en est
pas une, on n’a pas argumenté mais on a seulement usé d’un beau style pour
anesthésier ou captiver le lecteur ou le client. La question est-elle résolue par le
seul fait qu’on l’a abordée sous l’angle de la réponse ? Ce serait trop beau, mais
ça marche. La forme, le style remplissent la fonction d’enrober le problématique
comme s’il s’était évanoui. D’où le rôle de la forme et du bien-dire en
rhétorique, qui jouent moins en argumentation. La vraisemblance de la réponse
peut d’ailleurs être un excellent procédé rhétorique : un roman policier captive le
lecteur en développant la résolution d’une énigme au fur et à mesure (c’est
l’enquête), alors même que toute l’histoire est fictive.

On comprend dès lors que la rhétorique se soit identifiée, au fil des siècles, à
ce que l’on appelle le genre épidictique. De quoi s’agit-il au juste ?
V. – Les genres rhétoriques
Aristote a distingué trois grands genres en rhétorique, comparables à ceux que
l’on trouve en littérature, tels le roman ou la poésie. En rhétorique, il s’agit du
genre épidictique, centré sur le style plaisant et agréable, où l’auditoire joue un
rôle précis, en ce qu’il commande la louange ou le blâme. On a le genre
judiciaire, où l’on détermine si une action est juste ou non ; et le genre
délibératif, où l’on doit se décider d’agir en fonction de l’utile ou du nuisible.

Ces trois genres ont tous une composante d’ethos, de pathos et de logos.
L’auditoire juge si c’est beau (épidictique), juste (judiciaire) ou utile
(délibératif). On a là le pathos, c’est-à-dire des réactions de l’âme, voire des
passions, qui sont mises en branle. L’orateur, ou ethos, intervient dans ces trois
genres également, de façon distincte puisqu’il plaide, agrémente ou délibère.
Quant au logos, il repose sur le possible dans les trois cas : ce qui aurait été
possible, ce qui l’est et ce qui le sera. Mais le vrai problème ici n’est pas de
distinguer l’ethos, le pathos et le logos dans ces trois genres, mais de
comprendre pourquoi ceux-ci se réduisent à trois, ce qui limite la rhétorique à
seulement trois types de problématiques, puisque les genres, en rhétorique
comme en littérature, définissent a priori les questions qui sont traitées, donc
posées par l’auditoire ou les lecteurs, et leur permettent de savoir a priori ce
dont il est question et, partant, ce à quoi ils doivent s’attendre comme forme de
réponses.

Les trois grands genres rhétoriques correspondent à une gradation dans le


traitement des réponses. On a une question, donc une alternative, voire plusieurs,
et aucun moyen de trancher, le débat fait rage, le pathos est très fort, on peut
même parler de passions qui se déchaînent : c’est le genre délibératif ou
politique. La problématicité diminue, mais on a les moyens de la résoudre : c’est
le droit. Et, enfin, le problème consiste à faire en sorte qu’il n’y a pas de
problème : c’est le genre épidictique que l’on retrouve dans l’éloge funèbre ou la
conversation quotidienne. On s’arrange pour ne pas remettre en question l’image
du défunt, quoi qu’il ait pu faire dans sa vie, on gomme les aspérités et les
problèmes, le discours est lisse et il ne peut donc être que beau et éloquent. Dans
la vie de tous les jours, quand on demande à quelqu’un : « Ça va ? » et que
l’autre répond : « Et vous, ça va ? », on fait mine de s’intéresser au sort de
l’autre, ce qu’il fait également pour éviter toute mise en question possible sur un
sujet plus sensible, afin de gommer l’aspect agressif qui peut découler du fait
qu’on s’adresse à lui de but en blanc et qu’on s’impose à lui parfois par la seule
présence corporelle. On est toujours une question pour l’autre, et en la refoulant
dans une formule de politesse on cherche à lui être agréable et à minimiser
l’agressivité potentielle qu’implique toute différence3. Là encore, c’est la
distance entre les individus qui doit être négociée, et l’épidictique, parce qu’il
vise à l’annuler, remplit parfaitement sa fonction.

En réalité, et Aristote le dit lui-même, ces trois genres se recouvrent bien


souvent. On invoque le juste en politique, ou ce qui est utile au bien commun en
droit, ce qui rend peu défendable cette typologie des questions rhétoriques.
Quelle est alors notre solution à cette question des genres rhétoriques ? Il
faudrait plutôt parler d’ethos, de logos et de pathos comme sources de réponses,
qui peuvent être des arguments ou des lieux pour argumenter, plutôt que de les
isoler en genres distincts, l’ethos pour le droit, le pathos pour la politique, et le
logos pour le raisonnement argumentatif ou les figures rhétoriques. C’est cela
qui a fait éclater la rhétorique puisqu’on isole encore une fois une dimension
rhétorique des deux autres, voire à leur détriment, en jouant à terme sur
l’autonomisation de la dimension privilégiée pour en faire la rhétorique à part
entière. Avec l’ethos, le pathos et le logos, on est renvoyé aux trois problèmes
ultimes et inséparables que se pose l’homme depuis toujours : le soi avec l’ethos,
le monde avec le logos, et autrui avec le pathos. Avec la rhétorique, soi, autrui et
le monde sont impliqués dans une interrogation où l’Autre est sollicité comme
auditoire, comme juge et comme interlocuteur, puisque sommé de répondre et de
négocier. Avec la science, objectivité oblige, il ne devrait pas y avoir cette triple
dimension, mais la vie en société est ainsi faite que les opinions sont multiples,
qu’elles sont problématiques, et que c’est cette problématicité que la rhétorique
s’efforce d’affronter.
VI. – Les moments charnières de l’histoire de la rhétorique
La rhétorique, à peine née, s’est disloquée. L’opposition de la rhétorique et de
l’argumentation comme l’éclatement des genres ont vite brisé son unité. Pour les
Grecs, la rhétorique incarne la pluralité des voix en politique, la possibilité de la
démocratie, qui est fondée sur la discussion des moyens et des fins dans la Cité.
Platon n’aime guère cette discipline, tandis qu’Aristote y voit une utilité et veut
l’intégrer à sa philosophie, parce qu’il voit le bien commun comme le fruit d’une
élaboration progressive, qui est discuté par tous et entre tous au sein des
assemblées démocratiques. En tout cas, il n’est pas révélé d’emblée à l’esprit de
ceux que la naissance ou la fortune a privilégiés. Avec Cicéron et Quintilien, on
est encore davantage dans le règne de l’ethos, malgré le fait que le premier
incarne la république finissante, et l’autre, un siècle et demi plus tard, l’Empire
naissant. L’un chérit le droit, et la plaidoirie comme lieu privilégié du rhétorique,
là où Quintilien est davantage soucieux d’une éloquence de cour, déjà envahie
par les figures destinées à plaire.

La rhétorique renaît toujours quand un modèle dominant de pensée s’efface et


que celui qui va lui succéder se fait attendre. On comprend que, lorsque la
mythologie grecque s’impose comme une fiction et cesse d’être prise au pied de
la lettre, la rhétorique surgisse comme l’analyse et la description de ce langage
qu’on ne peut plus considérer littéralement. Mais aussi, faute de discours unique
qui soit tenu pour valable idéologiquement par tous, les hommes développent
différents points de vue sur une même question et s’affrontent sur ce qu’ils
estiment être les bonnes réponses. La Grèce des Sophistes s’achève, avec la Cité
libre et autodéterminée, dans la systématisation d’Aristote.

La rhétorique connaîtra une efflorescence comparable à la Renaissance, quand


le vieux modèle scolastico-théologique s’effondre à son tour. C’est la même
chose au XXe siècle, quand les idéologies qui l’ont tant marqué se sont évanouies
avec le mur de Berlin : Toulmin et Perelman anticipent ce renouveau. Leur
approche est centrée sur le logos, Habermas et Burke, aux États-Unis,
privilégient le rôle de l’ethos, tandis que la rhétorique américaine ou
l’herméneutique s’attachent principalement au rôle de l’auditoire, du lecteur, de
l’interlocuteur – bref, du pathos. Cet éclatement n’est pas sans rappeler ce qui
s’est passé à la Renaissance, car ethos, pathos, logos reviennent à l’avant-plan en
ordre dispersé encore une fois. À la Renaissance, l’argumentation – la
dialectique – disparaît peu à peu, avalée par le discours de la méthode et par la
science. Quant à la rhétorique qui se soucie de l’ethos ou du pathos, elle se fait
vite engloutir par la morale, par la religion. La passion n’est-elle pas péché avant
tout ? La cupidité, la luxure, la vanité relèvent du péché originel. Comme tous
les intérêts sensibles, elles sont affaire de théologie, du rapport de Dieu (qui est
pur intellect) à la nature humaine, qui est, elle, centrée sur ce monde-ci en raison
du péché, des passions, du sensible. Il ne reste donc de la rhétorique que le logos
des figures, du langage stylisé, qui est pur ornement, ce qui donne lieu à ce
catalogue des tropes, ou tournures de langage, qui encombrent la rhétorique
depuis Dumarsais (1730) et Fontanier (1830). La rhétorique n’est plus
qu’épidictique quand Perelman, en 1958, la révolutionne en l’identifiant à
l’argumentation, remettant celle-ci au goût du jour.

On a le sentiment, exagéré sans doute, que le modèle dominant de l’Antiquité


a été malgré tout l’ethos, avec sa rhétorique centrée sur l’orateur, malgré Aristote
et Platon. Ce mouvement s’accentue sous l’influence du monde romain, mais
déjà les Grecs privilégient la vertu. Ensuite, à partir de la Renaissance, on a droit
à la prééminence du pathos : voyons-y le rapport à Dieu, plus transcendant et
énigmatique que jamais (protestantisme, Contre-Réforme), l’émergence du
politique et de la politique (Autrui) dans les États-cités de l’Italie, mais il est
aussi discours anesthésié dans la figurativité des figures ornementales, en
conformité à ce qui est requis à la cour des monarques européens, qui se veulent
absolus. Enfin, avec l’époque contemporaine, c’est le logos qui domine. La
rhétorique devient discours sur le discours rationnel qui n’est pas pour autant
scientifique, avec ses conclusions seulement vraisemblables, et c’est ce que l’on
entend par « argumentation ».

Aujourd’hui, on ne peut plus privilégier l’argumentation à la rhétorique, ou


l’inverse, et il faut véritablement unifier la discipline.
Chapitre II

L’unité de la rhétorique et ses


composantes : ethos, pathos, logos
I. – L’ethos ou le soi incarné
Pour les Grecs, l’ethos, c’est l’image de soi, le caractère, la personnalité, les
traits du comportement, le choix de vie et des fins (d’où le mot éthique). Tous
ces termes ne semblent guère reliés, mais surtout ils soulèvent la question :
qu’ont-ils à voir avec la rhétorique ? Bref, qu’est-ce au juste que l’ethos, et
pourquoi l’identifier au rôle de l’orateur ? Mais qu’est-ce qu’un orateur ? C’est
quelqu’un qui doit être capable de répondre aux questions qui font débat et qui
sont ce sur quoi on négocie. Cette capacité est une expertise : le médecin doit
pouvoir répondre sur les questions médicales, l’avocat, sur les questions
juridiques, et ainsi de suite. On s’attend à ce qu’ils répondent bien, puisqu’ils ont
fait des études pour cela ; quand celui qui s’exprime n’est pas plus avocat que
médecin mais simplement un être humain, son « expertise » se ramène à pouvoir
bien répondre en tant qu’homme, sa vertu n’étant plus celle d’un expert mais la
vertu en général, un ethos partagé par tous, où chacun doit pouvoir se
reconnaître et auquel il peut s’identifier. L’ethos est une excellence qui n’a pas
d’objet propre, mais qui s’attache à la personne, à l’image que l’orateur donne de
lui-même, et qui le rend exemplaire aux yeux de l’auditoire, lequel est alors prêt
à l’écouter et à le suivre. Les vertus morales, la bonne conduite, la confiance
qu’elles suscitent les unes et les autres, confèrent à l’orateur une autorité.
L’ethos, c’est l’orateur comme principe (voire comme argument) d’autorité.
L’éthique de l’orateur est son « expertise » d’homme, et cet humanisme est sa
moralité, qui est source d’autorité. C’est bien sûr lié à ce qu’il est et à ce qu’il
représente. Pensons à l’enfant qui n’arrête pas de demander à son père :
« Pourquoi ? » ; en fait, il ne s’intéresse pas à la réponse. Ce qu’il veut, c’est être
rassuré sur le fait que son père peut répondre, qu’il peut se reposer sur lui, que ce
père connaît les réponses qui mettent un point final à la chaîne potentiellement
infinie d’un questionnement qui se présente, pour l’enfant, comme source
d’angoisse. L’enfant demande au fond à son père d’être ce qu’il est dans un
univers qui commence à devenir incertain pour lui, vers l’âge de 3 ans. « Sois ce
que tu es », « confirme-moi que tu es l’autorité qui sait », veut-il qu’on lui
réponde implicitement. Concluons d’autorité : l’ethos est le point d’arrêt du
questionnement.

On ne peut plus identifier purement et simplement l’ethos à l’orateur : la


dimension de la prise de parole est structurée de façon plus complexe. L’ethos
est un domaine, un niveau, une structure – bref, une dimension –, mais cela ne se
limite pas à celui qui parle physiquement à un auditoire, pas même à un auteur
qui se cache derrière un texte et dont, pour cette raison, la « présence » importe
peu finalement. L’ethos se présente de manière générale comme celui ou celle à
qui l’auditoire s’identifie, ce qui a pour effet de faire passer ses réponses sur la
question traitée. On le voit bien en publicité où l’actrice Catherine Deneuve, qui
symbolise la classe et l’élégance française, a servi d’emblème, ou plutôt de
modèle, à des parfums de luxe. L’ethos de cette publicité est l’actrice, mais on
pourrait dire aussi que c’est la marque Chanel. Il faut alors distinguer un ethos
immanent qui est la projection de l’image que doit avoir l’ethos aux yeux du
pathos, et un ethos non immanent, mais effectif. L’orateur peut jouer sur le
décalage de ces deux ethos ou, au contraire, sur leur identité, afin de manipuler
l’auditoire. La même dissociation du projectif et de l’effectif a lieu au niveau du
pathos (voir chap. III).

Il est sûr que l’orateur se masque ou se dévoile, s’efface ou s’affiche en toute


transparence selon la problématique qu’il lui faut affronter. Il est prudent ou fait
semblant. L’ethos se rapporte au pathos et au logos en faisant preuve de valeur
morale dans un rapport à autrui ou dans sa gestion des choses, mais aussi dans la
façon de conduire sa propre vie, par le choix des moyens (l’aspect social, les
mœurs, la prudence, le courage, etc.) et des fins (la justice, le bonheur, le plaisir,
etc.). On a là tout un réservoir d’arguments, de réponses, que l’orateur véhicule
implicitement ou, s’il en est besoin pour s’adresser à l’autre, explicitement. Ils
n’ont d’autre but que de lui signifier : « J’ai la réponse, tu peux me faire
confiance. »
II. – Le pathos
Après l’orateur, l’auditoire. Parler de pathos peut vouloir dire que l’auditoire
n’existe qu’en tant qu’il a des passions. Ce qui n’est pas forcément le cas. Si
l’ethos renvoie aux réponses, le pathos, lui, est la source des questions, et celles-
ci répondent à des intérêts multiples, dont témoignent les passions, les émotions
ou simplement les opinions. Mais il convient de préciser ce qu’il faut entendre
par « passion » en rhétorique.

Une question qui nous agite dessine une alternative qui recouvre au moins
deux réponses possibles, le oui et le non. C’est la base de la rhétorique. En
termes de subjectivité, cette alternative s’exprime par le couple du plaisir et du
déplaisir. L’émotion, comme la passion, transforme la question qui est posée en
réponse et par conséquent la colore de multiples tonalités : on parle de crainte,
d’espoir, de haine, d’amour, de désespoir et d’envie, et de bien d’autres passions
encore. Mais la passion commence par l’expression subjective d’une question
vue sous l’angle du plaisir et du déplaisir : en tant que réponse, elle annule cette
question en la transformant en tonalité particulière, subjective, comme celles
dont on a parlé plus haut, et qui sont « les passions ». C’est ainsi que le plaisir et
la peine entrent dans la composition de toutes les émotions comme des passions,
dont la complexité dépasse, évidemment, le schéma de l’alternative, parce qu’on
est passé de la question à une réponse, même si c’est de façon purement
rhétorique.

La passion, à l’inverse des émotions, ne fait plus la différence entre le


problème posé de l’extérieur et la réponse subjective. L’indifférenciation
engloutit l’individualité de la personne et il n’est donc pas sûr que celle-ci soit
accessible à une argumentation qui explicite en propre ce dont il est question,
alors qu’une rhétorique qui joue sur le résolutoire ira davantage dans le sens de
la passion comme effet. C’est Iago qui alimente la jalousie naturelle d’Othello et
qui la renforce par son complot. L’aveuglement passionnel indifférencie ce qui
est de l’ordre de la question et ce que l’on éprouve en réponse à cette question.
Quand on est passionnément amoureux, on ne fait plus la différence entre les
qualités de l’être aimé et tout le bien que l’on pense de lui : on le trouve
merveilleux, extraordinaire, etc., comme si les réponses subjectives dessinaient
les propriétés de l’être aimé lui-même. La passion transfère sur le plan de la
réponse la problématique ; en tout cas, il lui en donne l’apparence. Elle crée une
identité des deux, et en cela elle est rhétorique, puisque la question est traitée
comme une réponse, ce qui en annule la problématicité.

La passion, en tant que réponse, est aussi un jugement sur ce dont il est
question : le plaisir et la douleur renvoient à l’alternative de la question, tandis
que le désir, le souhait, l’amour supposent un jugement positif sur ce qui fait
question, comme la haine, le dégoût, etc., expriment le rejet du terme opposé de
l’alternative. C’est ainsi que, par la passion, la question est devenue réponse.
Mais c’est bien souvent un effet de la seule passion, donc une illusion. Plus la
passion se ramène à de la simple émotion, à de l’affect, et plus elle se caractérise
par du plus ou du moins dans le plaisir, souvent indicible. On se sent bien, on se
sent mal – la question qui en est la cause demeure distincte. À l’inverse, plus on
est dans la passion et plus on a d’ores et déjà répondu à et sur ce dont il est
question, ce qui fait que l’on peut toujours tomber dans l’illusion. La crainte est
l’idée qu’une réponse déplaisante ne se produise ; l’espoir, que la réponse
positive se réalise ; le désespoir, qu’elle ne le fasse jamais, mais chaque fois on
est dans l’alternative, ce qui en fait des passions primaires, qui se retrouveront
dans de plus complexes encore, comme Spinoza l’avait bien vu.

La passion est rhétorique en ce qu’elle enfouit les questions dans les réponses
qui font croire qu’elles sont résolues. C’est pourquoi jouer sur les passions est
toujours utile, rhétoriquement parlant, tandis que l’argumentation, qui met
explicitement les questions sur la table, fait appel à la raison plutôt qu’à la
passion. La passion est donc un puissant réservoir pour mobiliser l’auditoire en
faveur d’une thèse. Cela renforce l’identité des points de vue, ou la différence
avec la thèse que l’on cherche à bannir. La fonction de la passion consiste à faire
savoir à l’Autre la différence qui est la sienne : c’est une réponse sur un
problème qui sépare, et il y a de la passion dans la colère qui insulte, comme
dans l’amour, qui vise le rapprochement.

On n’est jamais persuadé que de ce qui répond aux questions que l’on se
pose : avec l’espoir, le désespoir et la crainte, on a toute une rhétorique possible
qui fonctionne bien, parfois jusqu’à la crédulité.

La passion, ou simplement l’émotion, est aussi une réponse à ce que le


locuteur avance lui-même comme réponse. Mais bien d’autres réponses à la
question traitée par l’orateur sont évidemment possibles. L’auditoire répond aux
questions soulevées ou traitées par le locuteur : 1/ il peut adhérer, 2/ rejeter ces
réponses, 3/ les compléter ou 4/ les modifier, 5/ rester silencieux, ce qui peut
aller dans le sens 6/ de l’approbation 7/ ou de la désapprobation, mais le silence
peut signifier seulement 8/ le désintérêt pour la question traitée. Ces huit
possibilités d’interaction, de réponse de l’auditoire, portent aussi bien sur la
question abordée que sur la réponse proposée : il peut se désintéresser d’une
question ou non et, si cette question retient l’auditoire parce qu’elle répond à ses
propres préoccupations, il peut encore approuver ou désapprouver, explicitement
ou non, la façon dont l’orateur a répondu. Le passage de la rhétorique à
l’argumentation est constant, car, en se prononçant sur la question ou en lui
déniant explicitement un intérêt quelconque, l’interlocuteur la fait émerger en
tant que telle et la discussion se mue alors en débat.

L’orateur doit tenir compte des passions de l’auditoire, car, si elles expriment
l’aspect subjectif d’un problème, elles y répondent aussi en fonction des valeurs
de la subjectivité impliquée. Le pathos, c’est l’ensemble des valeurs implicites
des réponses hors question qui nourrissent les questions qu’un individu
considère comme pertinentes. Plus ces valeurs sont mises en cause, plus la
passion vient obscurcir et noyer la problématicité qu’elles présentent. Plus
l’orateur, au contraire, les flatte, et moins elles s’expriment violemment.
L’émotion est ainsi la coloration subjective de valeurs qui peuvent être
partagées. Elles engendrent les lieux communs, les idées conventionnelles, les
opinions en vigueur dans la société. Elles font pendant à l’ethos.

Rencontrer les questions impliquées dans le pathos, c’est jouer sur les valeurs
de l’auditoire, la hiérarchie du préférable qui est la sienne. C’est ce qui le met en
colère, ce qu’il aime, qu’il hait, ce qu’il méprise ou contre quoi il est indigné, ce
qu’il désire, et ainsi de suite, qui font du pathos de l’auditoire la dimension
rhétorique de l’interlocution. Et tous ces interrogatifs renvoient à des valeurs qui
rendent compte de ce que Descartes aurait appelé des « mouvements de l’âme ».

En conclusion, le pathos est la dimension rhétorique qui comporte :

les questions de l’auditoire ;


les émotions qu’il éprouve devant ces questions et leurs réponses ;
les valeurs qui justifient à ses yeux ces réponses sur ces questions.
III. – Le logos
Le logos doit pouvoir exprimer les questions et les réponses en préservant leur
différence. Il faut cesser de considérer la proposition, le jugement, comme
l’unité de la pensée et du discours. Ce ne sont jamais que des réponses, et à ce
titre elles renvoient aux questions qu’en résolvant elles font apparemment
disparaître. Quelqu’un qui parle ou qui écrit a toujours une question en tête, mais
il ne la dit pas forcément puisque ce n’est pas le but, celui-ci étant plutôt de la
résoudre ou de dire ce qui la résout. Du même coup, toute réponse retrouve sa
liberté par rapport à la question qui l’a engendrée, et elle peut donc renvoyer à
d’autres questions. C’est pour cette raison qu’on a pu appeler une proposition un
doublet apocritico-problématologique. « Apocritique » signifie, en grec, qui
répond, qui résout ; « problématologique », qui exprime une question, mais aussi
qui en soulève. Ce ne peut être la même au même moment, sous peine de cercle
vicieux, c’est-à-dire sous peine de postuler à titre de réponse ce qui fait question.
On tourne alors en rond, puisque la réponse exprimerait la question qu’elle est
censée résoudre, un peu comme si un juge demandait à un accusé pourquoi il a
tué sa femme alors que le fait est encore à démontrer. Ce serait une pétition de
principe. La question supposée résolue est la même que celle qu’il faut résoudre,
la question du juge les indifférencie, c’est donc un cercle vicieux. En revanche,
si je dis : « Il est 1 heure » pour : « Il est temps de passer à table », la question de
l’heure qu’il est, à laquelle répond la première phrase, n’est pas celle qu’elle
soulève, qui concerne le fait d’aller déjeuner. Et, autre exemple, si je dis :
« C’est une pièce très comique parce qu’on rit beaucoup », je nage en plein
cercle vicieux dans la mesure où, affirmant cela, je suppose résolue la question
de savoir pourquoi la pièce est drôle, donc comique, ce qui est une réponse, mais
elle ne résout rien. Il faut qu’il y ait une différence entre la question résolue et la
réponse pour que la réponse fasse autre chose que dupliquer la question, car si la
pièce est comique, on y rit forcément, et cela laisse entière la question de savoir
ce qui fait qu’elle est comique, donc qu’on y rit beaucoup. La question du
pourquoi est répétée, postulée, dans la réponse qui dit pourquoi. Autant dire
qu’elle ne résout pas la question : elle l’exprime, et la question qu’elle suppose
résolue est la même que celle qu’elle traduit ce faisant. On n’a pas avancé d’un
pas dans la résolution et on a tourné en rond.

Prenons maintenant une proposition qui semble ne rien avoir à faire avec le
questionnement, et qui est la phrase déclarative type :
Napoléon est le vainqueur d’Austerlitz.

Première constatation : on n’énonce pas ce genre de phrase, pas plus que


n’importe quelle autre d’ailleurs, de but en blanc. Il faut qu’une question –
mais laquelle ? – se pose, à propos de Napoléon ou d’Austerlitz par
exemple. Et 1/ y répond par là même. Imaginons une dame qui se précipite
sur vous, et vous lance à la tête 1/, vous ne la connaissez pas et vous ne
comprenez donc pas pourquoi elle vous tient un tel propos ; ce qu’elle vous
dit est encore plus énigmatique, car pourquoi parler d’Austerlitz ? Cela n’a
pas de sens. Le sens est précisément ce qui est en question dans une
réponse, ce dont il est question dans ce que l’on dit, mais ici il n’y a pas de
réponse puisque tout fait problème, même si les mots utilisés, eux, ne font
pas question. Deuxième constatation : on ne peut comprendre la phrase 1/ si
on ne la ramène pas à des questions précises, dont chacun des termes est le
condensé des réponses qui permettent de comprendre de quoi il s’agit, de
qui il est question : on doit savoir qui est Napoléon, ce qu’est une victoire,
où est Austerlitz, ce qui suppose qu’on sache que Napoléon est celui qui a
épousé Joséphine, qu’il a fait le 18 Brumaire, lequel est…, et ainsi de suite.
Il faut bien s’arrêter quelque part si l’on ne veut pas remonter indéfiniment
la chaîne des déterminations. C’est le rôle qu’assument les termes du
langage, et c’est pour cette raison qu’on en parle comme des condensés de
réponses multiples dont on fait ainsi l’économie. Mais quelqu’un qui ne
comprendrait pas, par exemple, qui est Napoléon, ferait resurgir la question
« qui ? », et le locuteur aurait à la traiter en l’incluant expressément dans la
réponse :

Napoléon est [celui qui est] le vainqueur d’Austerlitz4.


Napoléon est celui qui a épousé Joséphine, qui est la maîtresse de Barras,
lequel est un membre du Directoire, par quoi il faut entendre, etc.

d’où :

Le mari de Joséphine est le vainqueur d’Austerlitz.

Les questions enfouies en 1/ peuvent revoir le jour et on peut les exprimer


comme résolues, ce qui donne 1' sans que cela altère aucunement le sens de 1,
qui s’en trouve spécifié puisque ce dont il est question est seulement explicité en
1'/ au lieu de demeurer implicite : ce qui est dit demeure identique. D’une façon
générale, quand on sait ce que signifie une phrase, un texte, ou un discours
quelconque, on sait du même coup ce dont il est question, car cette relation aux
questions confère une signification à ce discours. Avec 1'/, 2/ et 3/, on précise
certaines réponses à propos de Napoléon qui permettent de préciser le sens de 1/
à quelqu’un pour qui elle poserait problème et qui ne la comprendrait pas
pleinement. Cela ne veut pas dire que l’interlocuteur doive connaître toutes les
réponses sur Napoléon pour savoir qui il est, mais il doit disposer au moins de
quelques-unes pour que le terme Napoléon ne soit plus un problème pour lui.

L’ethos, c’est la capacité de mettre un terme à une interrogation


potentiellement infinie. Pour y parvenir, l’orateur doit faire preuve d’un savoir
particulier : il doit savoir que certaines des réponses qu’il connaît à propos de ce
dont il traite sont également connues de l’interlocuteur qui, à défaut, relancera
l’interrogation. Le locuteur suppose ce que l’autre sait et chacun sait qu’il le sait,
un savoir qui doit être mutuel si l’interlocuteur prend la parole à son tour. C’est
là le monde commun, mais indéterminé dans le détail, qui sous-tend la
transaction linguistique. Ce savoir partagé, qui permet l’échange, s’appelle le
contexte : le contexte est l’ensemble des réponses supposées que doivent
partager, à titre de connaissances, l’orateur et l’auditoire. S’il y a erreur
d’imputation, la possibilité d’interroger l’orateur sur ce dont il parle donnera lieu
à 2/, à 3/ et à d’autres substitutions encore qui préciseront de quoi, ou de qui, en
l’occurrence, il est question dans la réponse du locuteur. Ces questions, qui sont
alors explicitées par l’auditoire, sont reprises expressément par des clauses
interrogatives, référentielles, par l’orateur.

Une proposition est donc une réponse qui renvoie à des questions qui ne se
posent plus mais qui, si besoin s’en faisait sentir, pourraient resurgir sans altérer
le sens de la réponse puisqu’elles contribueraient à spécifier en quoi elle est
réponse. Le sens, c’est la demande de sens, disait Wittgenstein dans la
Grammaire philosophique, lequel sens fait partie de la phrase en tant que
réponse la spécifiant éventuellement comme telle. Une phrase ne dit pas son
sens, car celui-ci porte plutôt sur ce qui est en question et non sur la question. On
peut toujours exprimer assertoriquement cette question dans la clause
interrogative : « Napoléon est celui qui a fait le 18 Brumaire », où l’on voit
clairement que la réponse intègre la question « Qui est Napoléon ? » en y
apportant une réponse. Elle refoule la question en énonçant référentiellement qui
est Napoléon, c’est-à-dire ce sur quoi la question porte. On oublie la question, il
ne reste que le cela dont il est question. On ne dit pas : « Ceci est le sens » ni :
« C’est ceci qui est en question », on le dit simplement, et toute mention de
réponse et de question disparaît forcément au profit de ce qui est en question
dans la réponse. Orateur et interlocuteur se sont effacés dans cette objectivation
du ce qui, du où, du quand, etc., interrogatifs qui acquièrent un rôle référentiel,
en se rapportant à l’objet même dont on parle plutôt qu’aux actes subjectifs de
ceux qui s’adressent l’un à l’autre.

Que toute proposition soit une réponse et renvoie, à ce titre, à des questions
est encore plus clair quand on considère les phrases négatives. À quoi diraient-
elles : « Non », si une question n’était pas sous-jacente. On connaît l’exemple de
ce candidat à la présidence qui, lors d’un débat, a dit : « Mon concurrent est
honnête. » Littéralement, son affirmation semble positive, mais, s’il la profère,
c’est que la question se pose, le doute est jeté, et c’est bien le but. Allez dire à
votre chef, de but en blanc : « Chef, je sais que vous êtes un homme honnête »,
vous ne ferez pas long feu, car il sent bien que vous avez répondu à une question
que vous n’auriez jamais dû soulever, suggérant par là qu’elle peut se poser. Le
mécanisme est encore plus évident lorsqu’on compare deux phrases comme
« Jean viendra sans doute demain » et « Jean viendra demain » : la première
suggère qu’un doute est possible, puisque le locuteur en annule l’éventualité
alors que la question n’a pas été posée et cela signifie alors que « Jean viendra
peut-être », et non qu’il viendra sûrement. Le « sans doute » s’est mué en son
contraire, comme dans la dénégation freudienne. Celle-ci répond à un
mécanisme identique, mais, dans le déni, la réponse se détruit d’elle-même. « Je
n’ai rien contre vous » signifie que la question de mon hostilité ne se pose pas à
votre égard. Alors, pourquoi la poser ? C’est contradictoire, donc la question
posée a une autre réponse, celle qui reste : « J’ai de l’animosité à votre
encontre. » Chaque fois, on l’observe nettement, on a une réponse qui soulève la
question de… la question, de ce dont il est véritablement question dans la
réponse, laquelle ne veut pas dire ce qu’elle dit. Si je dis : « Il y a de bons
policiers dans la ville », c’est qu’à mon sens il y en a de mauvais : la question se
pose de par la seule réponse.

En conclusion, le logos, c’est tout ce dont il est question. Tout jugement est
une réponse à une question qui se pose et il est composé de termes qui sont
formés comme condensés à des questions qui ne se posent plus et grâce auxquels
communiquer est possible. Les réponses répondent à des questions tout en
pouvant en soulever d’autres : le sens littéral est équivalent avec la proposition
de base, le sens figuré suppose une question nouvelle, car, pour qu’il y ait sens
figuré, il faut que la phrase réponde littéralement à une question autre. Si je
demande : « Quelle heure est-il ? » et que l’on me répond : « Il est 1 heure »,
cela s’arrête là, mais si je dis soudainement : « Il est 1 heure » sans qu’on m’ait
posé la question de l’heure qu’il est, c’est qu’une autre question se pose – en
l’occurrence, on va supposer que c’est celle de savoir s’il est temps d’aller
déjeuner. La phrase « Il n’est pas malhonnête » énoncée à brûle-pourpoint, dans
un débat électoral par exemple (cela vaudrait aussi pour une phrase comme :
« Mon concurrent est honnête », bien évidemment !) veut dire le contraire pour
les mêmes raisons, sauf si l’on a posé la question de savoir s’il était malhonnête,
auquel cas la réponse signifie exactement ce qu’elle dit.
IV. – L’articulation ethos-pathos-logos comme fondement des
parties de la rhétorique
On divise habituellement l’adresse rhétorique en cinq parties :

l’invention ;
la disposition (ou narration) ;
l’élocution (le style) ;
l’action ;
la mémoire.

Mais on groupe souvent 4/ et 5/ en une seule rubrique car la mémoire de ce


qui doit être énoncé va de pair avec l’acte de le faire. Que recouvrent ces
« parties » ? De quoi au juste sont-elles des « parties » ? Du discours propre à
l’ethos, celui que tient l’orateur en fonction du pathos immanent à son action de
locuteur qui traite d’une question. Traditionnellement, l’invention consiste à
trouver les arguments, donc les réponses, au vu de la question traitée, c’est-à-
dire le type de discours que l’on va tenir. Après la découverte de ce qui compte
et qui est pertinent, il faut mettre en forme, et arranger, comme on le fait en
musique : c’est la disposition, le cœur de l’adresse rhétorique. On y trouve les
éléments essentiels qu’on étudie en rhétorique, et qui sont :

l’exorde ;
la narration ;
l’argumentation ou démonstration, avec l’exposé du pour et du contre
(confirmation du « pour » et réfutation du « contre ») ;
l’épilogue ou conclusion.

L’exorde vise à attirer l’attention de l’interlocuteur sur ce que l’on va dire, ce


qui faisait dire à l’auteur de la Rhétorique à Herennius (I, 3), longtemps
attribuée à Cicéron, que l’invention ne devait pas précéder la disposition mais
s’y exercer, car il faut trouver le discours approprié en a), b), c) et d). Pour
Aristote, l’exposition (ou disposition) devait venir avant la démonstration qui,
elle, donne des arguments en faveur de la thèse retenue. On oublie trop souvent
que, dans un procès, une démarche qui focalisait l’intérêt des théoriciens
romains de la rhétorique, on commence par dire pourquoi on est au tribunal, ce
qui fait problème. Mais pas dans la vie de tous les jours, où c’est moins formel.
Écoutons ce même auteur de la Rhétorique à Herennius (I, 3) : « L’exorde est le
début du discours : il dispose a) et prépare l’esprit de l’auditeur ou du juge à
écouter. La narration b) expose le déroulement des faits tels qu’ils se sont
produits ou peuvent s’être produits. Dans la division [des arguments], nous
mettons en lumière les points d’accord et de désaccord, et nous exposons ce dont
nous allons parler. La confirmation c) expose, preuve à l’appui, nos arguments.
La réfutation c) déduit les lieux de la conclusion adverse. La conclusion d) clôt
avec art le discours. »

Ce texte est remarquable en ce qu’il résume l’essentiel d’une bonne


argumentation. Certes, elle est identifiée ici à la rhétorique dans son ensemble,
bien que celle-ci ne soit pas forcément argumentative. Mais en laissant de côté
l’étape qui se concentre sur la division en arguments, on se limite à un discours
plaisant, ce qui est traditionnellement le propre de la rhétorique.

Pour nos auteurs romains, si une question se pose, c’est parce qu’il y a une
cause à défendre (le mot causa revient sans cesse pour dire question ; ils
identifient d’ailleurs les deux, en bons juristes). Un problème surgit d’abord, en
retour des réponses établies vacillent, la discussion s’engage et l’on en cherche
(invention) alors de nouvelles pour répondre au problème qui s’est posé. Pour
Aristote, l’exorde n’est pas, comme ce sera le cas chez les Romains, un examen
des types de causes, mais ce qui doit problématiser l’auditoire. Ainsi, dans la
Rhétorique à Herennius, il y a quatre genres de causes – à savoir, l’honorable, le
mauvais, le douteux et l’insignifiant selon le degré de problématicité que
représente la cause pour l’auditoire, donc pour les valeurs de la communauté.

Avec la narration, on rejoint le champ de l’exposition proprement dite. C’est


le lieu du vraisemblable, donc du possible. Avec la division, on est dans le
domaine proprement dit de l’argumentation, on y met à plat les thèses
contradictoires et la réfutation de ce qui sous-tend la position adverse, ses lieux,
c’est-à-dire ses principes et idées générales. On a là une démarche que l’on
retrouvera formalisée par S. Toulmin dans les Usages de l’argumentation, livre
publié la même année que le Traité de l’argumentation de Perelman et
Olbrechts-Tyteca. Enfin, la péroraison clôt le discours en reprenant ce qui a été
dit.

Remarquons que le développement de l’adresse rhétorique, de l’exorde à la


conclusion, recouvre trois grands moments : l’ethos se présente à l’auditoire et
vise à capter son attention sur une question, il expose ensuite le logos propre à
cette question, en présentant éventuellement le pour et le contre. Et l’orateur
conclut par le pathos car il s’agit cette fois de travailler l’auditoire au cœur et au
corps, en jouant si possible sur ses passions, en tout cas sur ses sentiments, voire
ses émotions.

Mais, en réalité, ce que recherche l’orateur, c’est annuler la problématisation


que peut toujours effectuer l’auditoire. Regardons bien. Que peut faire ce
dernier ? D’abord, rester silencieux sur la question, qui ne le concerne pas ou ne
l’intéresse pas. D’où l’exorde, qui doit capter son attention. Ensuite, on l’a vu, il
peut vouloir altérer les réponses ; d’où l’exposé (la narration) de celles-ci qui
doit être complet, agréable, palpitant, dramatique même, mais toujours aussi
proche que possible de la vérité partagée avec l’auditoire. Celui-ci peut
néanmoins s’opposer encore, rejeter ou désapprouver, ce qui oblige l’orateur à
procéder à l’examen du pour et du contre ; c’est la division en arguments. Cela
explique pourquoi la narration doit répondre à un ensemble de questions qui
forment ce que l’on appelle le questionnaire de Quintilien : Qui ?, Quoi ?
Pourquoi ?, Où ?, Quand ?, Comment ? Par quels moyens ? ; ce sont autant de
questions que l’auditoire se pose tout naturellement – et pas seulement quand il y
a un crime à élucider – et que l’orateur doit anticiper. D’où l’usage de termes qui
condensent toutes ces réponses et qui traitent ces questions comme ne se posant
plus. On appelle ces interrogatifs des lieux, des topoi, des lieux de rencontre de
la discussion – ou, plus exactement, de ses protagonistes. Que peut encore faire
l’auditoire ? Offrir une autre réponse s’il n’est pas convaincu ou séduit en son
for intérieur, d’où la persuasion qui doit jouer sur les affects de l’auditoire.
Toutes les modalités de défense sont ainsi épuisées et l’orateur a alors gagné la
partie.

Restent l’élocution, la mémoire, l’action, où tous les éléments précédents se


retrouvent. Que ce soit l’invention ou le style, il n’y a pas d’élocution ou
d’action qui n’y fasse appel. L’élocution et l’action doivent néanmoins être
différenciées dans certaines circonstances. Pensons à la rhétorique de Hitler. En
termes de contenu, d’arguments, elle est débile. Son succès tient pour une part
non négligeable à une oralité bien particulière : on sait que scander les phrases
en grimpant les paliers jusqu’à la vocifération permet de marteler l’auditoire en
lui donnant le sentiment de « s’envoler » avec le discours. La langue allemande,
où les phrases sont très longues, se prête fort bien à cette scansion et charger le
trait de cette façon accroît le caractère persuasif du discours.
Chapitre III

Les grandes stratégies rhétoriques


I. – Rhétorique de l’interaction : le jeu de l’ad rem et de l’ad
hominem
Dans la négociation de la différence entre individus sur une question qui
surgit, le traitement de la question (ce qui fait l’ad rem) se mêle à l’invocation
personnelle (ce qui définit l’ad hominem), puisque c’est le problématique qui est
la cause de cette distance intersubjective. Chacun est impliqué dans le point de
vue qu’il défend. Attaquer une thèse que propose A, c’est souvent, de façon
implicite, mettre A en cause. Et A sera content si ce qu’il pense triomphe, preuve
que l’ad rem et l’ad hominem se recouvrent implicitement. D’où il est tentant,
quand on ne peut avoir raison sur une question donnée, de faire porter l’attaque
sur la personne qui défend le point de vue adverse. C’est le sens de l’attaque ad
hominem : si vous défendez la morale financière dans un certain débat public par
exemple, il vaut mieux être soi-même au-dessus de tout soupçon. On accepterait
difficilement une leçon d’humanisme et de tolérance de la part de Hitler, par
exemple. Mais on peut toujours attaquer ad hominem le locuteur si on ne peut
répondre à ce qu’il dit. On met en question l’ethos en tant que source de réponse
valide. Un chef du patronat français avait, un jour, dit qu’il était contre le
paiement de 35 heures au prix de 39, ce à quoi un syndicaliste lui avait répondu :
« C’est facile, pour vous, de contester une telle mesure, vous qui recevez 100
fois le SMIC », alors que cela n’était pas la question.

L’ad hominem est une stratégie rhétorique multiple, mais dont le principe
consiste à diminuer la distance, s’attachant à ce qui sépare et rapproche les
individus eux-mêmes. Si je dis : « Vous, qui êtes un grand spécialiste, savez
que… », je valorise mon interlocuteur et son savoir, ce qui rend mon propos plus
acceptable pour lui quand j’affirme avoir raison sur le reste. Je peux aussi me
diminuer et affirmer, par exemple : « Moi qui ne suis qu’un misérable
pécheur… », ce qui est une formule qui doit en principe susciter miséricorde et
sympathie pour un acte qui a créé la distance au départ (on appelle cette
démarche du nom barbare de chleuasme). Les concessions à l’adversaire, voire
la rétractation sur un point, ont la même fonction, mais elles portent sur l’ad
rem. De même que la prolepse, où l’on résume à son avantage les propos de
l’autre pour instaurer une communauté de pensée qui rapproche les partenaires.
On minimise la problématicité comme on minimise la distance. Le plus et le
moins sont donc des instruments rhétoriques essentiels. Le recours à la quantité
joue un rôle fondamental car il permet d’accentuer les différences utiles et de
minimiser les autres.

Jouer sur la distance entre individus à propos d’une question requiert une
double stratégie à l’égard de l’auditoire. D’un côté, il s’agit d’émettre des
jugements qui diminuent la différence entre les protagonistes ou d’amplifier ce
qui les réunit ; d’un autre, il s’agit de répondre à la question soulevée, fût-ce en
la traitant comme résolue a priori par ce que l’on dit. Il faut donc combiner une
double approche : un jeu sur les valeurs et sur l’ethos, et une réponse à la
question. Il y a un ethos immanent qui est ce que projette comme image l’Autre
de la relation rhétorique. L’auditoire a donc une vision immanente de l’orateur et
réciproquement. Tant l’orateur que l’auditoire projettent sur l’Autre une image a
priori qui ne correspond pas forcément à la réalité. L’auditoire réagit de façon
immanente à des valeurs, et c’est en ces termes qu’il juge celui qui s’exprime.
En revanche, l’orateur imagine son auditoire comme persuadé, convaincu,
charmé ou, alors, comme plongé dans l’incompréhension. Le logos, lui, se prête
au mélange des deux points de vue, faisant en sorte que la compréhension
persuasive soit fictive ou réelle, mais étant neutre par lui-même, le logos ne
permet pas de faire la différence. À côté de cet ethos projectif ou immanent qui
émane de l’auditoire, à côté du pathos projectif et immanent qui naît dans
l’esprit de l’orateur, il y a le réel, avec un ethos effectif qui est l’orateur dans son
action réelle et un pathos effectif, avec un auditoire réel. L’ethos réel s’efforce
de répondre à une question sans forcément tenir compte de la différence de
valeurs, tout comme il y a un pathos immanent pour l’orateur, qui en est le
pendant et qu’il imagine (ou conçoit) en se demandant :

s’il y a compréhension de ce qu’il dit à l’auditoire (rapport de sens, à ce


dont il est question) ;
s’il y a adéquation de la question et de la réponse ;
si la réponse est persuasive, si l’auditoire est convaincu ou charmé.

Ainsi, l’orateur voit son auditoire immanent comme le reflet, la réciproque de


cette relation centrée sur l’interrogation, alors que l’auditoire, lui, opère en
termes de valeurs. C’est ce qui sépare le projectif de l’effectif. L’orateur ou ethos
effectif imagine un auditoire ou pathos, qui est une projection de cette
effectivité. Il s’adresse à une certaine question ? Il voit son auditoire comme
soucieux de la comprendre. Il propose une certaine réponse ? Il l’imagine testant
l’adéquation de la réponse. Il vise à le convaincre ou à le persuader, voire à le
charmer. Ce pathos-là, pour lui, est comme son double. Il y a adhésion, parce
qu’identité. La différence se joue ailleurs, car le pathos effectif est différent. Il
s’intéresse à qui est l’orateur, moins pour tester les réponses qu’offre l’orateur
que pour les évaluer, c’est-à-dire pour voir si ses propres valeurs sont mises en
question ou non. On peut ajouter que l’auditoire est moins mobilisable par la
persuasion que par l’émotion ou la possibilité d’abolir la distance. C’est l’ethos
imaginé, construit, projeté par le pathos sur la dimension de l’orateur, qui est en
jeu ici. L’ethos projectif est le fruit de cette construction. Il n’empêche que, pour
le pathos immanent à l’ethos, la négociation de la distance sur une question qui
sépare l’orateur et l’auditoire repose sur une construction que fait l’ethos de ce
qui constitue le pathos : 1/ une opération de construction de l’intention (ethos)
derrière la question ; 2/ une évaluation de la relation question-réponse (logos) ;
3/ une soumission de l’esprit à la réponse (pathos). L’ethos voit la relation ethos
(lui-même en l’occurrence) -logos-pathos selon le triptyque : compréhension-
adéquation-persuasion. Le pathos, lui, dans sa réalité effective, fonctionne avec
l’identification aux valeurs positives et repousse celles qui sont considérées
négativement. Il répond donc selon d’autres critères, ce qui fait qu’il a lui aussi
en tête un ethos immanent, mais construit selon d’autres termes que ceux que
s’applique l’orateur à lui-même.

Si l’orateur, pour être efficace, combine les deux modus operandi, chacun,
sachant ce qui vient d’être dit, intègre ce savoir à sa démarche. Il faut : 1/ que la
réponse plaise à l’auditoire et 2/ s’identifie à ses valeurs et/ou maximise la
distance avec celles qu’il rejette. Mais il est clair que l’ethos, lorsqu’il se
construit son pathos immanent, anticipe les formes de réponse de l’auditoire
comme des mises en question de ce qu’il lui propose. Comment ?
II. – La congruence, la rupture et l’écart entre ethos projectif et
ethos effectif et leur impact sur le logos
L’orateur, sachant que l’ethos projectif diffère en principe de l’ethos effectif,
peut construire son discours de telle sorte que l’image projetée soit maîtrisée
effectivement. Cela relève de ce qu’Aristote appelait la phronesis ou la
prudence. L’orateur se pare de la vertu qu’attend de lui l’auditoire et se sert de
cette congruence pour faire passer son message. Il apparaît tel qu’il est, du moins
est-ce ce qu’il va essayer de faire croire en adoptant cette stratégie d’adéquation,
qui est une stratégie de la sincérité, feinte ou réelle. Remarquons que l’on a ici
trois possibilités :

– la congruence de l’ethos projeté et de l’ethos effectif : l’orateur cherche à


obtenir l’assentiment de son auditoire. Ce serait le genre délibératif ;
– la rupture entre les deux ethos. Il y a un choc entre les réponses et les
valeurs. Le conflit avec l’auditoire, s’il doit être tranché, ne peut l’être que
par un juge extérieur. C’est là l’origine du genre judiciaire dont parlait
Aristote ;
– le décalage entre l’ethos projectif et l’ethos effectif peut être voulu et
positif. Il suscite alors désir et agrément dans l’auditoire. Le décalage
n’éveille pas seulement des valeurs positives chez lui : il est cette valeur
positive. On veut être la star qui incarne le produit et, ne pouvant l’être
réellement, on va l’être figurativement via le produit qui en est la
métaphore. S’il faut se reporter à Aristote pour caractériser cette démarche,
on dira qu’on a affaire au genre épidictique, qui porte sur l’agréable.
III. – Tableau du cycle rhétorique : décalages et ajustements de
l’ethos et du pathos

Ethos projectif Ethos effectif


(celui que l’auditoire imagine → (celui qui parle
s’adaptant à lui) effectivement)
Ethos Identité et itention Question

Logos La sincérité du discours Production de la réponse

Pathos Défense de valeurs Différence

↑ ↓

Pathos effectif ← Pathos projectif


Ethos Différence de points de vue Compréhension de ce dont il
est question

Logos Réponse à ses questions Adéquation de la réponse à


la question

Pathos Mise en branle des émotions et Persuasion : la réponse est-


des croyances elle la « bonne » ?

Que dit ce tableau ? L’orateur cherche à se faire comprendre de son auditoire,


afin de le persuader, en répondant de manière adéquate au problème qui lui
importe ou qui leur importe à eux deux et éventuellement les divise. C’est le
point de vue de l’orateur sur lui-même. Vu du côté de l’auditoire, l’orateur
incarne quelqu’un de bien spécifique d’un point de vue moral, qui se différencie
ou non de lui, l’auditoire, partiellement (sur une ou plusieurs questions) ou
totalement, par des valeurs que l’orateur doit rencontrer au moyen de ses
réponses. Quand un décalage se produit entre l’ethos projectif et l’ethos effectif,
cela résulte du fait que l’orateur ne prend pas en compte la différence entre ce
qu’il est pour lui-même et ce qu’il est pour l’Autre.
En fait, la clé du tableau ci-dessus réside dans le fait que l’orateur se dédouble
en projetant un auditoire qui est comme son complément. L’auditoire réel fait de
même avec l’orateur, mais rien ne prouve que le projectif de chacun coïncide
avec l’auditoire ou l’orateur réels. Pour y parvenir, il faut un ajustement, une
prise de conscience de la différence, et les protagonistes de la relation rhétorique
n’y parviennent pas toujours, même s’ils font parfois semblant.

Examinons maintenant le mouvement, la démarche, qui se joue vraiment dans


les quatre sous-tableaux, en partant de l’orateur effectif. Une question se pose et
l’orateur imagine que l’auditoire, intéressé par la question, s’efforce de la
comprendre. Il offre ensuite une réponse, à charge pour l’auditoire qu’il s’est
construit d’en éprouver la validité et l’adéquation à la question, malgré la
différence entre eux, qui éventuellement les oppose. Le résultat de la
confrontation est l’adhésion à la réponse. Ce pathos-là est, bien sûr, imaginé,
voire imaginaire. C’est un auditoire « construit sur mesure », car les
préoccupations de l’auditoire ne sont pas forcément de suivre l’orateur dans sa
pensée et ses opinions, de la compréhension à l’adhésion. L’auditoire incarne
une différence effective et pas simplement une image inversée de l’action de
l’orateur. L’auditoire a une vision de la différence des points de vue, il cherche
une réponse à ses propres questions dans le discours qui lui est proposé, et pas
seulement une vérification de l’adéquation avec la question qu’on lui soumet. Il
est mû par des émotions et des croyances bien à lui et non par le seul souci d’être
persuadé par l’autre, passivement. En tant qu’il est lui aussi acteur de cette
relation, il imagine un orateur bien distinct, dont il doit capter moins le sens de
ce qu’il dit que ses intentions véritables et les valeurs qu’il exemplifie. La
sincérité du discours est primordiale pour notre auditoire et elle passe avant
l’évaluation de la réponse, pour savoir s’il va croire l’orateur. Il voit celui-ci
comme un ensemble de valeurs qui vont agir sur lui, et non comme une
différence à annuler.

L’orateur, conscient du décalage, va alors s’efforcer de « coller » au projectif


dans sa propre effectivité, afin que la distance entre les pathos effectif et
projectif s’efface, devenant l’homme que l’auditoire croit qu’il est. L’adhésion
est le fruit de cette adhérence de l’effectif et du projectif. Et elle peut se
manipuler également. Le malentendu résulte d’un décalage entre l’ethos projectif
et l’ethos effectif non perçu par le pathos, qui, lui, est en parfaite identité avec
lui-même. Il voit une unité, la sienne, et ne perçoit plus de différence, celle de
l’Autre, alors qu’elle demeure. L’ethos projectif est l’image de l’Autre qui parle,
vue en termes de valeurs, de même que le pathos projectif peut, à la limite,
donner naissance à ce que Perelman a appelé l’auditoire universel. C’est là qu’il
faut assigner une origine et une validité à ce concept. Quant à l’ethos effectif, il
se ramène à l’individu en tant qu’exemple ou, plutôt, en tant qu’exemplification
de la fonction locutrice, d’un métier précis (comme celui d’infirmière, de
comptable, de savant, de philosophe, etc.), de l’autorité à parler d’une question
dont l’orateur est « expert » ou non. La pluralité des voix, le dialogue dans la
fiction reposent sur la scission des deux formes d’ethos. Tout ethos est un parti
pris, un point de vue sur une question. C’est ce à quoi répond le fait de la poser.

Le pathos est la cible de la persuasion. Mais peut-on persuader, ou


convaincre, quelqu’un à qui tout nous oppose ? Est-ce à dire qu’il n’y a plus
d’espoir d’arriver à une solution pour la rhétorique ? Ce serait laisser alors le
champ libre à l’incertitude du jeu de la différence devenu jeu de pouvoir. Que le
plus fort l’emporte. C’est pour cette raison que le droit a été inventé. Comment
l’expliquer ?

Dès lors que l’orateur répond en se rapprochant de valeurs positives,


communautaires, et s’écarte des autres, et qu’il le dit surtout, il peut y avoir
dissociation entre l’interlocuteur, qui continue de refuser la réponse, et
l’auditoire, qui va en juger. C’est ce dernier qu’il faut convaincre, car c’est lui
qui est juge. En droit, il y a un juge qui tranche entre les positions des parties
adverses et auquel on a recours précisément quand l’accord direct est impossible
sur une question qui lèse l’un des protagonistes. Mais on peut toujours prendre à
témoin un tiers, un public, qui va remplir le même rôle, comme dans le débat
politique. Là encore, on voit bien que la mise en avant de valeurs et l’adhésion à
celles-ci relèvent de deux instances rhétoriques distinctes : l’auditoire auquel on
s’adresse pour juger et l’auditoire auquel on se confronte, qui, faut-il le préciser,
se recouvrent en partie. Le juge, comme l’auditoire universel chez Perelman, est
une extension du pathos projectif, idéalisé, mais dissocié du pathos effectif, en
contradiction irréconciliable, une synthèse de ce pathos avec l’ethos projectif.
De toute façon, faute de juge externe, on est livré à son interlocuteur. Pas de
dédoublement possible entre les deux fonctions : on est entre ses mains, et il en
va de la sorte pour bien des questions importantes de la vie quotidienne.
IV. – Les réponses qui maintiennent les réponses en dépit de
l’opposition, ou comment avoir toujours raison
Si l’orateur ne veut pas de conflit ou, en tout cas, veut avoir le dernier mot, il
se doit de développer certaines stratégies d’évitement qui vont porter sur le
logos. La contestation porte sur la réponse, la question, ou le lien entre les deux.
Formellement, cela signifie que l’opposant opère avec des notions formelles
comme l’identité du problématique dans la réponse (le cercle vicieux), la
contradiction, qui rend la réponse inacceptable, ou la raison, qui fonde ou non le
passage d’une question à sa réponse. Les raisons peuvent d’ailleurs porter sur les
rapports des réponses entre elles également. Dès lors, l’orateur doit se défendre
en prenant à bras-le-corps ces relations formelles, ce qu’il fait en affirmant
l’évidence de la réponse, en jouant sur l’ambiguïté qui lui permet d’esquiver la
critique d’inadéquation, ou en effectuant un déplacement de la question, surtout
s’il tient absolument à sa réponse. Cette triple stratégie répond en fait à une
rationalité qui vise à sauvegarder la cohérence du propos, la pertinence de la
question et la justification des liens établis au sein du discours. Ce sont autant de
façons de souligner le fait que la différence problématologique a été respectée,
les objections formelles tendant à indiquer que l’orateur n’a pas répondu, qu’il
répète simplement la question en la masquant.
1. L’identité et la différence : le travail sur le lien question-réponse. –
L’orateur qui joue sur la question, donc sur ce qui fait question dans ce qu’il dit,
va s’appuyer sur les ambiguïtés et les polysémies des concepts utilisés et qui font
problème. Ce sont des stratégies définitionnelles, pour l’ad rem et pour l’ad
hominem, ce qui donne des formules du genre « Je n’ai pas dit ça » ou « Vous
m’avez mal compris ». On minimise ou on amplifie ce que l’on veut souligner.
C’est le définitionnel qui est en cause, ce qui permet de jouer sur les mots. Parler
de quelqu’un en disant qu’il est têtu comme un cochon, c’est souligner le rapport
à des problèmes, qui est inversé si l’on dit que cette même personne est obstinée
et qu’elle a une volonté de fer. C’est la même démarche qui est caractérisée, là
comme négative, ici, comme positive, car être un homme déterminé, c’est bien,
et être obtus, c’est mal. Clairement, c’est le lien problème-solution qui sert au
jugement. Le rapport au problème est inversé, ce qui est négatif devient positif
ou l’inverse. Si quelqu’un s’oppose à mes réponses, je peux requalifier ce
qu’elles résolvent et comment elles le font, pour caractériser ma position comme
positive. Si l’on m’objecte que je suis têtu, je peux répondre en disant que je suis
simplement déterminé. Cela permet de valider le lien question-réponse.
Schopenhauer prend l’exemple de quelqu’un qui défend la thèse qu’on perd son
honneur dans l’offense et qu’il faut se venger pour le réparer. L’objecteur refuse
l’idée, au nom d’une certaine conception de l’honneur qui interdit qu’on
s’abaisse à rechercher la vengeance, car un homme d’honneur ne doit jamais
s’abaisser. La démarche de celui qui tient à éviter la mise en question de son
point de vue consiste à minimiser le concept d’un honneur fort pour en faire une
simple propriété de l’homme de bien. Ce qui est en question est redéfini dans la
réponse – à savoir, ce qu’il en est de l’honneur.
2. La réponse comme hors question. – Une autre façon de contrer toute
contestation consiste à faire de la réponse une évidence. Elle est posée comme
réponse envers et contre tout. « Le salut de notre âme est ce que nous devons
tous rechercher », assure l’homme de foi ; et bien sûr, si un tel salut existe, qui
va contester une telle priorité ? Dans le premier cas, 1/ l’ambiguïté s’attachait au
lien question-réponse, tandis que le second 2/ affirme, par l’évidence, le
caractère résolutoire de la réponse.
3. La défense par le biais de la question : le déplacement. – Pour ne pas
avoir à traiter une question embarrassante, ou qui remet en cause les principes
fondamentaux que l’on soutient, le mieux est de déplacer la question en lui
trouvant un substitut que l’on peut résoudre. Prendre ses distances peut aussi se
marquer par le rire, ou en ne répondant pas, ou en affirmant « ce n’est pas le
problème ». Une technique plus subtile, mais perverse, consiste encore à
répondre en qualifiant la question de façon telle que la réponse s’impose. Faut-il
ou non condamner Israël qui se défend pour sa survie ? Pour emporter
l’adhésion, on déplace le problème selon le point de vue défendu et l’on dit par
exemple : « L’action d’Israël est un génocide », et là, on se doute bien que la
cause est entendue : qui défendrait un génocide ? D’autre part, l’occupation des
territoires palestiniens est souvent qualifiée comme un fait de légitime défense.
Qui contesterait un tel droit ? Là aussi, l’affaire est entendue parce que l’on a
déplacé ce qui fait problème vers ce qui ne pose absolument pas question, ce qui
crée une identité rhétorique.

Les trois opérations ci-dessus répondent à un logos centré sur la question, sur
l’adéquation de la réponse à la question et sur la force de la réponse. Ces trois
stratégies, qui intègrent l’ethos, le pathos et le logos, caractérisent en réalité la
réponse à autrui, à partir des trois points de vue : le déplacement de la question,
par exemple, est une façon de désamorcer l’argument de l’Autre à partir de ses
propres prémisses, de le mettre en cause à partir de lui-même, sans l’attaquer
explicitement. Il en va de même pour l’ethos : plutôt que dire : « J’ai raison », on
rejette le questionnement de l’Autre en soulignant la force de ce que l’on dit.
Toutes ces stratégies impliquent aussi bien l’orateur que l’auditoire, l’ad rem que
l’ad hominem. On a alors un rapport compréhension/identité qui régit le
déplacement de sens de la question (ethos), comme on a un rapport
adéquation/discours pour les jeux définitionnels (logos), et un rapport
persuasion/valeurs pour l’évidence (pathos). Le logos est clairement toujours
présent dans ces trois démarches, même si le rapport du discours aux questions
posées renforce, dans la défense, le poids de l’argumentation par rapport aux
autres procédés rhétoriques. Ces procédés, en revanche, vont dominer le logos,
lorsque l’orateur privilégiera plutôt le pathos ou plutôt l’ethos : la persuasion (et
la séduction) sera alors fondée plutôt par l’appel aux valeurs communes, ou
plutôt par la personnalité que veut mettre en avant l’orateur.
Chapitre IV

Rhétorique et argumentation : la loi


fondamentale d’unification des
champs
I. – Structure générale de la relation rhétorique
Pour qu’il y ait rhétorique, il faut qu’une question se pose et demeure en dépit
de ce qui la résout ou en raison de la réponse qui la résout. Cela implique que le
discours qui lie l’orateur à l’auditoire soit porteur d’une autre question que
celle à laquelle la réponse répond explicitement. Munis de cette exigence de
base, nous allons pouvoir déduire une loi rhétorique fondamentale ou, plutôt, la
loi fondamentale de la rhétorique. Pour la mettre en lumière, considérons
quelques exemples de phrases :

Il est une heure.


Richard est un lion au combat.
Il fait beau mais pas assez chaud.
Il fait froid. Mettez votre manteau.
Je n’ai rien contre vous.

Tous ces exemples ont ceci de commun qu’ils présentent une structure
rhétorique. Commençons avec la phrase 1/. Si quelqu’un me demande l’heure
qu’il est, et qu’il est une heure, plus aucun problème ne se pose avec 1/ et la
question est évacuée. Pas de rhétorique. L’échange linguistique s’arrête à ce
constat littéral : il est bien une heure. Maintenant, supposons que personne n’ait
posé la question durant le séminaire et que c’est moi, qui, de but en blanc, aie
proféré 1/. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’une autre question se pose, non dite,
qui est celle à laquelle répond véritablement la réponse 1/. Cette réponse est
figurée par 1/ qui veut dire autre chose : « Allons déjeuner » est cette réponse qui
est le sens figuré de 1/. En d’autres termes, on a une réponse r, pour q, mais
comme q ne se pose pas, puisque personne n’a demandé l’heure, une autre
question, soit q2, est en jeu, dont « Allons déjeuner » ou « Il est l’heure de passer
à table » est la réponse. Utilisons la flèche comme symbole de l’inférentialité et
du renvoi qui permet de passer à une affirmation autre, et le point pour signaler
que deux questions sont impliquées : on a pour 1/ la structure suivante, qui est la
forme principielle de la relation rhétorique, c’est-à-dire la loi de base de la
rhétorique :

Comme r2 → q2, r1 qui renvoie à q2 renverra aussi à r2.

Ou encore :

(α)

(β)

Ce qui s’explique de la façon suivante :

q1 · q2 → r2

donc

r2 = r1 puisque r2 → q2 · q1 comme r1, ce que l’on peut lire également de


façon inférentielle ou argumentative

r1 → r2.

Et l’on a l’équivalence de la rhétorique (β) et de l’argumentation (α) comme


rapport au problématique, même si, et c’est leur différence, elles se distinguent
par la manière de le traiter. Quant à l’équivalence, elle se lit comme suit : « Il est
une heure » renvoie à la question « Quelle heure est-il ? » et « Est-il temps de
passer à table ? ». Cette dernière réponse est positive, donc on peut conclure
qu’il est temps de passer à table et que c’est ce qu’implique ou veut dire r1.

« Dire r1, c’est dire r2 » n’implique pas que r1 = r2, sinon rhétoriquement.
Dire qu’il est une heure, c’est dire qu’il est l’heure de passer à table, mais on ne
peut affirmer que « Il est une heure » = « Il est temps de passer à table ». C’est
juste une façon de télescoper les questions en y répondant. On condense.
Rhétoriquement, on rend les deux réponses équivalentes, non pas littéralement
mais figurativement. C’est cette figurativité qui rend rhétorique l’identité entre
r1 et r2. L’identité r1 = r2 est une figure. D’une façon générale,

D’où le rôle central, en rhétorique, de l’analogie. La métaphorisation qui la


condense en identité tiendra lieu de réponse.

La question qui est posée dans toute relation rhétorique est la suivante : si dire
r1, c’est dire r2, quelle est la relation entre r1 et r2 ? L’identité du dire
n’implique évidemment pas celle du dit. La première façon de répondre consiste
à éluder le problème et à affirmer que r1 = r2, ce qui n’est vrai que
rhétoriquement. On fait « comme si », pour faire l’économie d’une réponse
littérale à trouver. La figure fait figure de réponse. Elle sert de point d’arrêt, alors
même qu’elle exprime une énigme du point de vue littéral : si je dis : « Hugo est
une grande plume » pour « un grand écrivain », je pointe une énigme dans les
termes qui doivent la résoudre, puisque la plume est l’attribut qui identifie
l’homme qui écrit. Je donne une réponse qui n’en est pas une, mais qui en a
l’apparence, et cela permet d’en rester là. La figure paraît être une réponse pour
s’épargner le fait d’avoir à la produire. C’est pour cela que l’on peut affirmer
qu’une figure est une réponse figurée qui traduit une question dont le soin est
laissé à l’auditoire de trouver ce qui la résout, mais, comme on a affaire à une
assertion, à une réponse, on ne va souvent pas plus loin. Dans l’exemple 2/,
« Richard est un lion » se présente comme une métaphore usée, parce qu’on
connaît tous la réponse, à savoir que cet homme est courageux ; une métaphore
active n’étant pas littéralisable aussi directement. Si on analyse attentivement 2/,
on peut y lire la question suivante : « Richard est un humain et un non-humain
(puisque animal) », « x et non-x ». Qu’est-ce que x, qui, dans ce cas, regroupe les
humains et les animaux ? Le courage.

Comme on ne peut prendre une contradiction « x. non-x » au pied de la lettre,


il faut bien qu’elle recèle une littéralité externe, qu’elle veuille dire y dont on ne
parle pas.
II. – Questions externes et internes, directes et indirectes
Si on compare les exemples 2/, 3/, 4/ et 5/, ils reflètent les différents rapports à
l’interrogativité qui sont possibles en rhétorique.

Le premier cas, celui de la phrase 1/ qui exclut à l’avance toute rhétorique, est
la situation dans laquelle une question se trouve soulevée, comme : « Quelle
heure est-il ? » et l’on répond : « Il est une heure. » La littéralité est la marque du
point d’arrêt. La question s’efface au profit de la réponse. Appelons celle-ci une
réponse directe externe, mais en fait c’est la question à laquelle elle répond qui
est externe, car extérieure et préalable à la réponse.

L’autre exemple, représenté en 3/, renvoie à une réponse indirecte externe : la


proposition ne répond pas directement à la question posée, elle la déplace.
Oswald Ducrot a bien étudié ce mécanisme dans une foule d’exemples, ce qui
prouve la généralité du processus. Une femme, qui est sollicitée par un
admirateur pour faire une promenade avec lui, répond : « Il fait beau mais pas
assez chaud » pour ne pas dire carrément : « Non. » Mais cela revient
évidemment au même, ce que saisit parfaitement le locuteur. Qu’a fait cette
jeune femme précisément ? Elle a déplacé la question en parlant du climat, ce
qui n’était pas l’objet de la question du locuteur. Si celui-ci a bien compris son
refus, cela tient à la loi rhétorique fondamentale qu’il a appliquée :

r1 → q1 · q2,

donc

r2 puisque q2

r1 → r2

ou r1 = r2.

« Il fait beau mais pas assez chaud » soulève la question – non posée – du
temps qu’il fait q1, ce qui signifie que r1 renvoie en réalité à q2, et, par
conséquent, r1 est un argument pour r2 (« Il fait beau mais pas assez chaud » est
un argument pour dire « non »). Mais, à la lecture argumentative, on peut
préférer la lecture rhétorique r1 = r2 ; dire : « Il fait beau mais pas assez chaud »,
c’est dire : « Non, je ne vais pas me promener avec vous. » La structure de 3/ est
très claire sur le rapport à l’interrogation – en l’occurrence, q2 : « Il fait beau »
est un argument pour aller se promener, « il ne fait pas assez chaud » est un
argument contre. L’alternative contenue dans la question est reprise dans la
réponse. Et si l’auditoire ne répond pas directement, c’est parce que l’argument
contre l’emporte sur le pour, ce qu’indique le marqueur ou connecteur « mais »5.

Les questions qui président à 1/ et à 3/ sont préalables, externes à la réponse.


Ce n’est pas le cas de 2/ et de 5/. On parlera de réponse interne, car aucune
question préalable n’a été soulevée par l’interlocuteur, et c’est le locuteur qui
suggère un problème par ce qu’il dit, lequel est précisément ce dont il y est
question :

2 / « Richard est un lion »,

5 / « Je n’ai rien contre vous »

illustrent tous deux des réponses à des questions engendrées par les réponses
elles-mêmes. En 2 /, la réponse est indirecte, c’est une métaphore, une façon de
parler, purement figurative, d’un être courageux. En 5/, la réponse est directe
mais interne. Le déni freudien fonctionne en disant : « La question de mon
hostilité ne se pose pas mais, en disant 5/, je la pose, ce qui est contradictoire. 5/
se détruit comme réponse, et comme la question est quand même posée par le
fait d’énoncer 5/, la seule réponse qui puisse être valable est celle qui reste, à
savoir que j’ai quelque chose contre vous. »

Si la personne m’avait posé la question au préalable « Avez-vous quelque


chose contre moi ? », on n’aurait pas pu parler de déni mais de réponse littérale :
« Non, je n’ai rien contre vous » aurait été une réponse qui dit absolument ce
qu’elle dit et veut dire.

Concluons. Plus une question est spécifiée au départ, moins il est probable que
la réponse veuille dire autre chose et soit rhétorique, car le problème en question
n’est pas lui-même en question.
III. – En quoi la rhétorique est-elle argumentative, et
l’argumentation, rhétorique ?
L’équivalence des deux démarches est confirmée par la loi fondamentale,
avec (α) et (β) : r1 = r2 équivaut à r1 → r2. On le voit bien dans l’exemple 4/ :
« Il fait froid » est rhétoriquement équivalent à « Mettez votre manteau », mais
on peut aussi considérer que l’un est un argument par rapport à l’autre. Il fait
froid, donc mettez un manteau. Et on peut aussi faire l’économie de tels rapports
en disant simplement : « C’est le climat pour mettre un bon manteau », par
exemple, ce qui est une figure de style, où l’on fait l’économie d’avoir à
spécifier la réponse littérale qu’il faudrait produire dans le contexte (« Il fait
froid »).

Soyons attentifs à cette équivalence. L’énonciation de r1 est un argument pour


celle de r2, donc pour son acceptation. Une énonciation n’est pas un énoncé,
assimiler les deux est rhétorique, et c’est même de la mauvaise rhétorique. C’est
de la sophistique, c’est-à-dire ce que l’on a toujours reproché à la rhétorique
d’être. Une énonciation suppose que quelqu’un s’exprime et s’adresse à
quelqu’un d’autre, par l’énoncé, qui s’autosuffit. Ethos, pathos, logos, en
somme. Cela, on le savait. D’autre part, peut-être devrait-on préciser que « r1 »
= « r2 », plutôt que r1 = r2 car ce n’est pas ce que disent r1 et r2 qui est
identique, mais le dire de r1 et de r2, ce que capture la présence des guillemets.
Un argument est un argument pour dire et penser, et non une raison objective.
Celle-ci peut, certes, être ce qui justifie une argumentation, mais ce n’est qu’une
justification parmi d’autres. La rhétorique commence lorsqu’on assimile r1 à r2,
car ce ne saurait l’être que figurativement, ce qui permet de faire l’économie
d’avoir à spécifier le lien réel qui unit r1 à r2.
IV. – La logique argumentative
Les relations argumentatives déploient les différences grâce au logos,
notamment par l’inférence, là où les concepts rhétoriques les fusionnent en
identités, notamment par les figures. Le raisonnement argumentatif consiste à
articuler ces différences, à poser des termes qui entraînent des jugements
nouveaux dont ils sont les arguments. La rhétorique est une argumentation
condensée. Si je dis : « La maladie a tué tous les habitants de cette ville », cette
figure – une métonymie, en l’occurrence – est un condensé du raisonnement
suivant : « Les germes de cette maladie ont tué les habitants », et même, si l’on
poursuit le raisonnement, on devrait dire : « Les germes de cette maladie sont
mortels. Or les habitants de cette ville ont été contaminés par eux. Donc, ils sont
morts en raison de ces germes. »

L’argumentation explicite le pourquoi d’une réponse en partant d’une


question pour laquelle les réponses possibles se superposent, s’annulent,
demeurent problématiques. Argumenter sert à faire pencher la balance, tout en
sachant que la réponse proposée peut être encore opposée par un
questionnement. C’est pourquoi la rhétorique, qui évacue a priori la question, est
une bonne technique argumentative, et vu que rhétorique et argumentation visent
la même chose, c’est-à-dire l’acceptation de la réponse, recourir à l’une plutôt
qu’à l’autre peut être plus opportun dans une situation donnée. De ce fait même,
l’argumentation apparaît parfois comme plus rationnelle qu’elle ne l’est en
réalité et elle est en ce sens plus rhétorique que sa forme ne le laisse paraître. On
le voit bien dans la critique des arguments. Comment fait-on pour réfuter une
argumentation ? On joue sur des relations question-réponse que l’on juge comme
n’ayant pas été respectées. Les grands procédés sont : 1/ l’accusation de
circularité, 2/ la contradiction, 3/ le défaut de littéralité, qui porte sur les
définitions implicites, c’est-à-dire sur les réponses préalables. Identité,
contradiction, raison qui n’en est pas, on retrouve là les trois grands principes de
la pensée et du discours : les principes de non-contradiction, d’identité et de
raison suffisante. Cela explique pourquoi l’orateur, qui anticipe ces trois
possibilités de réfutation, peut opérer lui aussi en niant toute question par le
recours à l’évidence, en la déplaçant, parce que c’est plus facile pour y répondre,
ou en entendant les termes d’une autre façon. On a d’ailleurs traité de ces
stratégies au chapitre III, qui leur est consacré.
À quoi répond l’accusation de contradiction ? La rhétorique n’est-elle pas le
lieu du contradictoire, de l’opposable ? Le principe de non-contradiction ne
semble pas permettre ce qui fait l’essence même de l’argumentation :
l’opposition raisonnée des points de vue. En réalité, ce que dit le principe de
contradiction est tout autre : on ne peut avoir A et non-A s’ils répondent à la
même question, car, une question étant une alternative, A/ non-A, la coexistence
des deux propositions signifie qu’on n’a pas progressé d’un pas, qu’on est
toujours aux prises avec la question et qu’on n’est donc pas parvenu à y
répondre. On a simplement reconduit la question. En tant que réponses, A et
non-A sont impossibles à la fois, elles s’annulent. Tant qu’on ne pense pas ce
principe en le rapportant au questionnement, on est obligé de conclure que tenir
des positions contradictoires, donc s’opposer, est impossible : mais on mélange
répondre et questionner. La rhétorique du conflit est, dans ce cas, également
impossible, ce qui est paradoxal puisque les gens ne sont pas tous d’accord entre
eux, loin de là, et qu’ils ont même souvent raison les uns comme les autres. Mais
si l’on admet que l’on peut tenir un discours problématique, rien n’empêche
d’avoir des alternatives et, j’insiste bien, seulement si on accepte de ne pas les
concevoir en termes de ce qui les résout et d’y voir donc des solutions.

Le rejet d’une réponse, d’une proposition, d’une thèse, hors du champ des
réponses, passe par la contradiction. Du même coup, la cohérence devient
essentielle dans une bonne argumentation : on tient compte des conséquences, on
veille à ce que la proposition opposée entraîne une conséquence contraire, ou on
imagine (c’est là la présomption) ce qui se passerait dans le cas contraire ; bref,
on teste r1 → r2, ce qui fait que non-r1 ne peut impliquer r2, pas plus que r1 ne
doit entraîner non-r2. De cela découle le raisonnement qu’on appelle le
raisonnement a fortiori, mais aussi toutes les dissociations et oppositions sur
lesquelles s’appuie la rhétorique. Ce sont des ruptures d’analogie, que l’on peut
expliquer à partir de notre loi fondamentale du champ rhétorique :


L’appel littéral est un argument dissociatoire, car une analogie est une fausse
identité du point de vue littéral. Prenons l’exemple d’un second mari, que
l’épouse demande aux enfants de respecter (comme leur propre père). Ceux-ci
ont beau jeu de rétorquer qu’il n’est pas leur père, que ce qu’ils auraient accepté
de l’un, ils le rejettent chez l’autre, et que « B est le mari de A » n’est qu’une
identité métaphorique, car si B est le mari de A comme le père l’était, il n’est
que le mari. La mère peut répondre par un argument a fortiori. « Si vous
respectiez votre père qui était violent, pourquoi êtes-vous si méchants avec cet
homme si gentil ? » Si r1 découlait de q1 (la question de la gentillesse à l’égard
du premier époux), a fortiori, il faudrait r2 pour q2 qui concerne l’attitude à
l’égard du second.

L’identité porte sur la définition de ce qui fait question. Ce qui fait question
est toujours surdéterminé par un ensemble de réponses implicites dont on fait
l’économie quand on argumente. On s’appuie sur des mots que l’on suppose
connus et intelligibles, et sur des choses qui ne font pas trop problème. Si l’on
parle de Napoléon pour conclure qu’il est un grand homme, on suppose connue
l’existence du 18 Brumaire, de certaines grandes batailles et de toute une série de
réformes. Pour renforcer son point de vue, on peut rappeler l’une ou l’autre de
ces réponses qui font l’identité de ce dont il est question, de qui il est question.
Pour affaiblir la position, si on ne la partage pas, on peut évidemment rendre
problématique la littéralité de ce que l’on appelle un grand homme et refuser
d’identifier « grand homme » à « grand chef ».

La circularité dans une argumentation est la troisième grande technique de


réfutation. Elle porte non plus sur ce qui fait question, comme dans le principe
d’identité, ni sur la réponse, comme dans l’accusation d’incohérence, mais sur le
lien question-réponse, sur la raison du passage de l’une à l’autre. Si quelqu’un
prétend que cette pièce est très drôle parce qu’elle est comique, on aurait beau
jeu de dire que la question, loin d’être résolue par cette réponse, la répète. Car
pourquoi est-elle comique ? Le problème reste entier. Le cercle suppose que l’on
fait passer pour réponse ce qui fait question : on a l’air de répondre, mais ce
n’est qu’illusion.

Une argumentation est fallacieuse lorsqu’elle tombe dans ce genre


d’indifférenciation entre questions et réponses. Elle ne résout rien, et r1 → r2 est
purement illusoire. Dire r1, c’est dire r2 et on ne peut en conclure que r1, c’est
r2. Si c’est ce qui se passe pourtant en rhétorique, on sait que c’est une manière
(figurative) de s’exprimer.
V. – Le raisonnement argumentatif (ou enthymème) et le
raisonnement logique : deux formes différentes et
complémentaires de rationalité
Pour Aristote, le raisonnement argumentatif, ou enthymème, est un syllogisme
imparfait, car il manque une des deux prémisses et parfois même la conclusion
n’est que suggérée. Comme il est dit dans les Premiers Analytiques (I, 24 b 18-
22), un syllogisme est un raisonnement pour lequel une chose étant posée,
quelque chose de différent en découle. L’idée de différence est cruciale ici, car
elle renvoie, sans le dire clairement, à la différence problématologique qui veut
qu’une réponse diffère de la question, mais, comme Aristote ne pense pas en
termes de questionnement, il ne parvient pas à expliquer pourquoi il postule
qu’un raisonnement doit déployer une différence. De plus, pour Aristote, le
modèle, la norme, est la logique, où toutes les prémisses sont spécifiées pour que
la conclusion en découle nécessairement, sans possibilité de mise en question, de
contestation. Comme ce n’est pas le cas en rhétorique, le raisonnement a l’air
faible. L’interlocuteur peut toujours s’opposer à ce qui est dit. En laissant dans
l’ombre la conclusion, on laisse aussi le soin à l’interlocuteur de l’inférer, et il en
sera d’autant plus convaincu qu’il aura le sentiment d’être arrivé par lui-même à
cette conclusion. De même, en ne stipulant pas toutes les prémisses, le locuteur
s’épargne le souci de voir l’attention attirée sur des prémisses souvent
contestables. Le silence a le mérite de ne pas attirer l’attention sur elles et de les
faire passer ainsi comme allant de soi. Si l’on dit : « Cet homme a tué sa femme,
parce qu’il se disputait sans cesse avec elle et qu’il voulait épouser sa
maîtresse », cela peut parfaitement être le mobile, le pourquoi de son geste, s’il
est avéré qu’il l’a commis. Il n’empêche que cet enthymème suppose comme
prémisse une affirmation des plus contestables, à savoir que les hommes qui se
disputent avec leur femme la tuent, et que ceux qui ont en plus une maîtresse
veulent l’épouser. Il n’empêche que dire cela suffit à jeter la suspicion, malgré le
caractère problématique de la généralité que cela suppose. Si je dis : « Cet
homme a bu, son faciès est tout rouge », je m’évite d’avoir à préciser que tout
homme dont le faciès est rouge est un ivrogne, ce qui est faux, puisqu’il a pu
prendre un coup de soleil. Le raisonnement argumentatif est donc plus fort que si
on l’exprimait logiquement, avec toutes ses prémisses explicites, car, ce faisant,
on en verrait immédiatement la faiblesse. Le raisonnement logique, lui, met
toutes les prémisses sur la table : « Tous les hommes sont mortels. Socrate est un
homme. Donc, Socrate est mortel. » L’explicitation de toutes les prémisses
semble renforcer le raisonnement, puisque la conclusion en devient indubitable,
mais cela le limite fortement, en raison des propositions supplémentaires qu’il
faut supposer, et cela, les logiciens veulent rarement le voir. Il faut pourtant
inverser le point de vue logiciste d’Aristote.

À quoi peut bien répondre le souci d’exprimer toutes ces prémisses, dont on
fait souvent l’économie dans la vie de tous les jours quand on se livre à des
raisonnements ? Quelle est donc la logique de la démarche logique ou, plutôt, sa
rhétorique sous-jacente ? Et si on procède comme en argumentation, a-t-on
vraiment perdu quelque chose, est-ce préjudiciable au raisonnement de ne pas
tout dire, ce que l’on ne fait d’ailleurs jamais ? Et si l’on cessait une fois pour
toutes de faire de la logique la norme sur laquelle calquer tout raisonnement et
considérer les autres comme « imparfaits », alors qu’ils sont les plus courants ?

Lorsqu’on énonce : « Il y a de bons policiers dans la ville », ou une


quelconque autre phrase, on suggère qu’une question se pose, qu’elle résout, et
l’on dit alors qu’on a « une opinion sur la question ». L’argumentativité dans le
langage tient à cette interrogativité qui peut toujours resurgir sous la forme d’une
contestation de la réponse proposée. Pour contrer cette opposition toujours
possible, il faut anticiper les questions qui peuvent faire surface. C’est le rôle des
prémisses du syllogisme logique que de raturer a priori celles-ci. Pour bien s’en
rendre compte, prenons un exemple de propos argumentable. Je me balade dans
la forêt avec un ami et, soudainement, je vois une chose bizarre au loin qui
ressemble à un serpent qui est enroulé sur lui-même en travers du chemin. Je
confie alors ma peur à mon compagnon : « Attention ! Les serpents sont
venimeux ! » Lui, sans prêter attention à mon avertissement, poursuit cependant
sa route comme si de rien n’était. En fait, il a nié le danger contre lequel je le
mettais en garde. À quoi revient cette négation, si on l’analyse de près ? À une
double mise en question possible : la première porte sur le sujet, l’autre sur le
prédicat. Mon ami peut fort bien contester le fait que ce soient des serpents
plutôt que de simples cordes enroulées, qui, de loin, font penser à des serpents.
D’autre part, il pourrait accepter l’idée que ce sont bien des serpents mais
contester le prédicat : nombre de serpents sont inoffensifs, et dans la région où
nous marchons, c’est effectivement le cas. La négation, dont est porteuse a
priori toute affirmation, tient au caractère de réponse de celle-ci, la question
renvoyant à l’alternative possible, et c’est cette négation qui fait
l’argumentativité du répondre humain. La logique, elle, prend ses précautions,
c’est sa force et sa faiblesse, car elle anticipe ces questions sur le sujet et le
prédicat, et les annule a priori par les deux prémisses qui servent à valider la
conclusion : elle les suppose résolues sous forme de prémisses, et telle est bien
la mission qu’elles ont. Voyons cela. Si l’on met en question le fait qu’on a
affaire à des serpents, on précisera : « a est un serpent », a étant l’objet qu’on
voit au loin en travers de la route. Et, pour se prémunir de toute question sur le
prédicat, on va bien spécifier que « tous les serpents sont venimeux », et le tour
est joué, on tombe sur la forme cardinale du syllogisme (logique) : « Tous les
serpents sont venimeux (tous les x sont y). Or a est un serpent (x), donc a est
venimeux (y). » Si le raisonnement logique rend sa conclusion incontestable,
c’est parce qu’il exclut toute alternative sur le sujet comme sur le prédicat, d’où
les deux prémisses. S’il est fort, c’est au prix d’un verrouillage a priori qui rend
impossible tout questionnement. Le prix est élevé pour obtenir cette force, et
c’est bien évidemment là que se situe la faiblesse de la logique. Ses conclusions
sont certaines au prix d’une absence totale de souplesse dans l’usage des
réponses externes que l’on peut invoquer, tandis que la force de l’argumentation,
malgré sa problématicité incontournable, tient à cette ouverture sur les questions
multiples qui peuvent toujours surgir à propos des réponses que l’on tient et que
l’on ne peut exclure ni même toujours prévoir.
VI. – Induction et exemplification
Pour Aristote, les deux procédures essentielles de l’argumentation sont
l’induction et l’exemple, selon que l’on remonte vers une loi générale plus ou
moins probable ou que, disposant d’elle, on prend en considération un cas
analogue. Mais, formellement, les deux démarches sont liées : l’enthymème
s’apparente à la déduction, et l’exemple à l’induction. Ici, il y a identité, analogie
même, qui jouent aussi bien pour arriver à une loi générale (« En juillet, il fait
beau en Italie », en raison de la répétition de cas similaires) que pour utiliser un
exemple (« N’accordons pas de pouvoirs spéciaux à Napoléon. Regardez César
et ce qu’il en a fait »). Le principe de l’induction et de l’exemple est le suivant :

L’induction s’appuie sur les individus et l’exemple privilégie les propriétés


des individus, mais, au total, cela revient au même. César a reçu des pouvoirs
spéciaux et il s’est comporté en tyran, Napoléon fera de même. César est un x
qui est P, or x est aussi Q, donc y qui est P sera aussi Q par induction, mais on ne
spécifie pas la loi générale qui, inductivement, identifie P et Q, et, par extension,
les P (x, y) aux Q (x, y). En revanche, si on explicitait le processus inductif, on
n’aurait affaire qu’aux individus : « Il a fait chaud en Italie tel mois de juillet, tel
autre mois de juillet, et ainsi de suite. » On en conclut que, si x est P et Q, que y
est P et Q, que z est P et Q, alors dire P, c’est dire Q ; donc P → Q.
L’exemplification fait l’économie de la loi induite : elle la postule. Et on a :

r1 → r2.

L’induction et l’exemplification portent sur le contenu r1 = r2 tandis que la


logique argumentative a trait au passage → de r1 à r2 dans « r1 → r2 ». Si « dire
A, c’est dire B », on peut en conclure que « A, donc B » et c’est ce dont
l’induction et l’exemple s’efforcent d’offrir une justification, tandis que les
figures de rhétorique font l’économie de la différence argumentative au profit de
l’identité rhétorique.

est une formule qui, par induction ou exemplification, permet de passer à « r1 →


rn » en raison de la loi rhétorique fondamentale et de sa traduction
argumentative (α).
VII. – La forme du problématique en rhétorique
La plupart des questions qui font l’objet d’un débat proviennent des réponses
multiples qui se superposent à propos de chaque question et entre lesquelles il
faut choisir. Quant à la forme qui en donne l’unité, une question sur le sujet, sur
le fait, est appelée par Cicéron question conjecturale. Il s’agit de savoir si oui ou
non tel fait s’est produit. Une question sur le prédicat a trait à la qualification du
fait. Enfin, on peut mettre en question la question même, sa légitimité, son
opportunité, sa pertinence.

Ce sont là trois démarches qui ont été associées à des genres rhétoriques
précis et distincts, mais il faut bien reconnaître qu’on retrouve chacune d’elles
dans tous les genres qu’elles sont censées singulariser. Le conjectural serait de
l’ordre du juridique, la question de la qualification relèverait du style, donc de
l’épidictique, et enfin, l’aspect légitimant, du politique. Peut-être faudrait-il
plutôt parler d’aspect dominant. Ainsi, en droit, le fait subordonnerait la
qualification et la légitimation de l’interrogation. Meurtre ou légitime défense ?
D’abord, il faut que quelqu’un ait tué quelqu’un d’autre.

Quoi qu’il en soit, l’intérêt que présente cette tripartition ne tient pas tant à la
délimitation de genres rhétoriques, aujourd’hui plus nombreux et moins
nettement séparables, qu’au type d’attitude liée à ces interrogations. Le que, le
ce que et le pourquoi nous renvoient aux trois grands principes rappelés plus
haut, et c’est en ce sens que toute réponse à une mise en question fait appel à ces
trois grandes exigences, l’identité du sujet en question, la réponse qui le
caractérise par rapport à la problématique posée, et la raison qui fait qu’on a
énoncé cette réponse plutôt qu’une autre.
Chapitre V

Tropes et figures : du catalogue infini


à la compréhension de leur principe
I. – Structure générale de la figure de rhétorique

Ce n’est pas parce que dire A, c’est dire B, que A est B. Mais quand on peut
l’affirmer, on a affaire à ce que l’on appelle une figure de rhétorique. Dire qu’il
fait froid, c’est dire qu’il faut mettre son manteau, mais cela n’implique en rien
que le jugement « Il fait froid » se rapporte à la même chose que « Il faut mettre
son manteau ». Cette dernière proposition répond au constat climatique, lequel
est un argument pour bien se couvrir. Le sens figuré est impliqué comme une
question. Et la réponse est le second jugement. Mais si l’on dit : « Le froid, c’est
un manteau », là on a une figure de style car A est B de façon impropre, et la
réponse « A est B » n’en est pas une, si ce n’est comme manière de parler. En
elle-même, la figure absorbe l’interrogativité dont elle propose une « réponse ».
Elle fait l’économie de la résolution, en se proposant comme réponse. « Richard
est un lion » est une façon de répondre, car, en réalité, Richard n’est pas un lion,
d’où le problème de ce que l’on veut dire quand on s’exprime de la sorte. La
forme de la réponse y est, mais littéralement, Richard est affirmé humain et non
humain à la fois, ce qui renvoie à une alternative, donc à une question. Le style
figuratif permet de garder l’alternative, les termes incompatibles, au sein d’une
réponse sans avoir à trancher entre eux. La figure se présente ainsi comme un
moment de conciliation du contradictoire, qui s’y abolit en disant : « Ce n’est
qu’une façon de parler. » La question traitée n’est pas résolue mais on l’envisage
comme si elle l’était. Ce côté factice, et fictif, a pu faire dire que la rhétorique
relevait du trompe-l’œil, mais le style figuré n’en demeure pas moins la
meilleure façon d’aborder une question à partir de ce qui l’évacue en un certain
sens. Le sens figuré remplit cette fonction. Il déplace le problématique en
réponse, qu’il incite à chercher, à inférer, par une image qui contient en elle la
solution qui n’est jamais dite littéralement. Pour cela, la figurativité met en
œuvre une identité fictive, qu’on ne saurait prendre au pied de la lettre : le « est »
de « A est B » traduit une identité faible, enracinée dans un élément commun
entre des individus par ailleurs différents par leurs autres attributs. Richard et le
lion sont identifiés pour leur courage mais l’identité est faible parce qu’elle
s’arrête là. Quand on ne peut passer de « dire A, c’est dire B » à « A est B », on
est obligé de recourir à un argument plutôt qu’à une figure. Celle-ci est un
raisonnement rhétorique condensé : « x est un homme courageux. Or le lion (être
un lion = y) est courageux. Donc, cet homme x est un lion y. » C’est cela qui
faisait dire à Perelman que la figure de rhétorique fait voir, dans un ensemble de
propriétés, donc de jugements possibles, la propriété qui compte. La figure
impose en faisant voir. Elle rend présent ce qui doit apparaître comme
irréfutable, comme réponse.
II. – La genèse des formes rhétoriques (ou figures) ou quand le
langage figuratif donne lieu à des tropes

En décomposant A et B pour saisir ce sur quoi ils portent, on obtient la forme


analytique de « Dire A, c’est dire B ». S’il y a figure, cela suppose que l’on
identifie les x et les y, les A et les B. Si x est A et B, et que B (y), alors x est y,
puisque, en quelque façon, les A sont B (identité faible, par propriété x). Hugo
est un grand écrivain, un écrivain se sert d’une plume essentiellement, donc
Hugo est une grande plume : x est A, A est essentiellement y, donc x est y. La
rhétorique condense par des figures des raisonnements, en sélectionnant la
propriété qui, mise en jugement, donne la « bonne » prémisse. L’identité (faible)
rassemble prémisse et conclusion dans une même formule stylistique où l’on a
ce qui est en question sous forme de réponse, laquelle question s’efface par là
même. La rhétorique se vérifie comme étant le procédé par lequel le répondre
avale les questions en faisant comme si elles étaient résolues, et c’est ce que les
figures formalisent.

Les rapports x, y, A et B permettent de définir les quatre grandes figures de la


rhétorique classique que sont la métaphore, la métonymie, la synecdoque et
l’ironie. De Vico à Kenneth Burke, elles représentent les tropes essentiels, un
trope étant classiquement défini comme une figure de style par sa seule forme.
Pour Vico, ce sont des étapes dans l’histoire de l’humanité : l’âge des dieux est
métaphorique, ce sont des images ; l’âge des héros est métonymique, si l’on
considère qu’il s’agit de mettre en avant l’incarnation de qualités exemplaires ;
l’âge des hommes est marqué par la synecdoque, car la raison qui s’impose est
abstractive, comme l’est le rapport mathématique aux classes englobantes ; et,
enfin, on a l’âge rhétorique qui est ironique, créant donc une distance, à l’égard
de toute rhétorique mystificatrice – en l’occurrence, de toutes celles qui ont
précédé. C’est l’âge de la littéralisation et du dépassement de la rhétorique qui
s’ignorait jusque-là. Pour Burke, ces quatre tropes sont des points de vue sur le
monde : la métaphore donne une perspective, la métonymie offre une réduction,
la synecdoque sert à représenter et enfin l’ironie se veut dialectique. Par trope,
je préfère entendre une tournure de langage où l’argument et ce qui en découle
ne forment qu’une seule réponse. La figurativité ne se traduit pas ici par
référence à une seconde réponse, comme lorsqu’on dit « Il fait froid » est une
expression figurative non pour parler du climat, mais pour dire qu’il faut mettre
son manteau. « Richard est un lion » dit (implique) qu’il est courageux, alors que
l’on a « Richard est x et non x » du point de vue littéral. La figurativité abolit
l’antithèse et, de ce fait, la question paraît résolue.

La rhétorique, parce qu’elle joue sur l’identité et la différence, a besoin des


figures pour accentuer et créer l’une, négligeant et refoulant l’autre.
III. – La métaphore
La métaphore est la figure par excellence de l’identité faible, et c’est pour
cette raison qu’elle occupe depuis Aristote une place centrale, presque
générique, à l’égard de toutes les autres figures, comme si elles en découlaient
toutes. Dire que Richard est un lion, c’est dire que Richard est courageux. Mais
la métaphore ne le dit pas, elle invite à le conclure, comme dans l’enthymème.
La raison pour laquelle ici A est B, « Richard est courageux », tient à la structure
de la métaphore A : x, qui est Richard, est aux humains comme y, le lion, est aux
animaux ; x et y ont en commun une propriété B qui est sous-entendue et qui sert
de base à l’identification, les différences étant refoulées, en l’occurrence.
Comme B est sous-entendu, on ne dit pas B, mais on se contente de le penser au
travers du dire de A qui est x et y : x est A, x est B comme y, donc x est y,
Richard est un lion. Avec A, B est sous-entendu, il n’est pas besoin de
l’expliciter, on ne pourrait pas dire B, si A n’était pas « x est y », puisque y est B
comme x, ce qui « fonde » leur identification. On a alors le schéma suivant qui
explique le processus métaphorique.

x est dans la même relation à A, aux humains, que y aux animaux C, en étant
tous les deux B, courageux.

La figure « dit » que Richard est courageux sans le dire vraiment, elle
l’implique, en raison du rapport x = y.
IV. – La métonymie et la synecdoque
Ce sont là deux figures fort proches et parfois difficiles à distinguer.

La synecdoque assimile le tout à la partie, ou l’inverse, comme lorsque je dis :


« Le fer a tué beaucoup d’hommes dans les batailles du passé », le fer est ici la
synecdoque des armes en fer. « Le Français aime le vin » est une autre
synecdoque, parce que le Français n’existe pas, il n’y a que des individus qui
sont français, mais c’est là une manière de s’exprimer pour généraliser le propos.

La métonymie, elle, privilégie un nom d’individu ou de chose pour spécifier


ce qu’il en est d’un autre individu ou d’une autre chose. « Napoléon fut un
César » signifie qu’il fut un autre conquérant, voire un tyran moderne. Le
problème que l’on rencontre avec la métonymie, c’est que bien souvent on
utilise un nom d’une partie contiguë pour parler de l’ensemble, et là, la
métonymie devient presque indissociable de la synecdoque. Si je dis : « J’ai vu
cent voiles flotter à l’horizon », pour indiquer que des bateaux apparaissent peu à
peu au loin (la Terre étant ronde, on voit d’abord le haut du bateau), on peut
penser que c’est une synecdoque (la partie pour le tout) ou une métonymie (le
nom d’une chose pour une autre avec laquelle il y a contact). Déjà, un
aristotélicien aurait vu dans la métonymie une forme de métaphore, car un César
est une image, un symbole de la tyrannie et de la conquête, puisque Napoléon est
aux Français ce que César fut aux Romains. De même pour la synecdoque : la
voile est emblématique (à l’époque) des bateaux, un symbole essentiel qui fait
qu’on pouvait caractériser un bateau par sa voile comme le courage par le lion.
Mais, d’une façon générale, on peut se demander ce qui différencie métonymie
et synecdoque, et pourquoi on a singularisé ces deux figures comme si
importantes.

Pour répondre à ces questions, reprenons quelques exemples des Figures du


discours de Fontanier, le classique en la matière.

La métonymie porte sur :

La cause pour celui qui en est l’agent : « Le ciel ne nous est guère
favorable. »
L’instrument pour celui qui l’utilise : « Hugo est une grande plume. »

L’effet pour la cause :

« Mon fils, ma joie. »

Le contenant pour le contenu : « Boire un verre. »

Le lieu pour ce qui s’y passe ou ce qui s’y fait : « Paris refuse de suivre
Washington sur l’Irak. »

Le signe pour le signifié : « La Cour a décidé de l’ennoblir. »

Le physique pour le moral : « Le cœur a ses raisons » pour parler des


sentiments.

Un attribut pour la chose : « Le troisième violon joue bien ce soir », pour le


musicien lui-même.

Tous ces exemples présentent la même structure : une détermination qui


devient un nom et le remplace, d’où l’effet d’identité de la figure. Les chevaux,
qui tirent le char = le char. Le cœur, qui est le symbole des sentiments = les
sentiments. Le verre, qui contient du vin = le vin. Paris, qui est le siège du
pouvoir en France = le pouvoir. Bref, P est la métonymie de Q si :

Le verre pour le vin, le cœur pour les sentiments, les chevaux pour le char.

Si l’on y regarde de plus près, on peut encore préciser que la métonymie


travaille à partir du moins dans l’échelle de l’identité et de la différence,
puisqu’elle fait de la détermination l’argument de la réponse métonymique.
Ainsi, Paris comme siège du pouvoir central français est une détermination
particulière de ce pouvoir, mais la métonymie majore la détermination pour en
faire la spécification du tout, du substrat. Et même, dans l’exemple 4 et 8 , la
métonymie opère a minima : « boire un verre » pour « boire du vin » signifie
que, parmi toutes les choses qui peuvent se trouver dans le verre, on privilégie
une détermination, comme dans le cas du char pour les chevaux. On a
l’impression que ce qui a été sélectionné, c’est le tout et non la partie, que la
métonymie est donc en réalité une synecdoque, mais ce n’est pas le cas si c’est la
détermination avec sa clause interrogative référentialisante qui prime. « Le char
a renversé le gladiateur » pourrait être une synecdoque, puisque là, on identifie
la partie au tout, ce que Fontanier reconnaît, à moins d’y voir une détermination
de ce que font les chevaux au gladiateur dans la situation où ils sont : les
chevaux qui tirent le char = le char. Et peu importe la partie ou le tout dans cette
conception des figures.

Et la synecdoque ? Là, on aura la formule suivante :

Exemple : les animaux, qui ont des têtes ® les têtes, pour les animaux en
entier.

Vérifions-le avec la liste de Fontanier :

La partie :

« Cent têtes », pour le troupeau.

« Quinze printemps », pour quinze ans.

On ne peut pas dire, ici : « Les quinze printemps des quinze ans de ce
garçon » pour justifier l’emploi de la synecdoque, pas plus qu’on ne peut
dire : « Cent têtes de bétail » pour expliquer qu’on ne parle plus du bétail,
ce serait une métonymie. Mais on peut dire « le bétail », qui compte des
têtes, etc., et le qui renvoie alors à l’ensemble et non plus à la partie, même
si celle-ci le désigne parce qu’on compte en singularisant la tête dans un
troupeau compact parce que c’est ce qui émerge de la masse.

La matière :
« Le fer est dans la plaie. »

Dire : « Le fer de l’arme qui a fait la plaie » n’expliquerait rien.

Le nombre :

« Le Français aime le vin », pour le Français qui comporte les Français.

L’abstrait pour le concret : « L’âge donne des privilèges », ou encore : « Le


sage le sait » pour spécifier celui qui a la propriété en question.

La synecdoque opère à partir du plus, c’est-à-dire a maxima : elle majore ce


qui compte pour mieux le souligner.

Si l’on prend l’exemple du courage, on a les variations suivantes : « Richard


est un lion » est une métaphore ; « les courageux viennent nous délivrer » est une
métonymie ; « le courage est aux portes de la ville » est une synecdoque ; et,
finalement, l’ironie pour sous-entendre le contraire dans « les courageux sont
là ».
V. – Ironie, métaphore, synecdoque et métonymie
Ce sont là quatre figures qui servent à ponctuer l’identité et la différence :
pour le = (flèche horizontale du graphique ci-dessous) on a la métaphore ; pour
la rupture d’identité, qui est une différence maximale, on a l’ironie (flèche
barrée) ; pour le < (ou – ; c’est la flèche descendante), la détermination
particulière donne la métonymie, et pour le > (ou + ; c’est la flèche ascendante),
on a la généralisation propre à la synecdoque.


VI. – Les autres figures
Les autres figures, dites de parole parce qu’elles reposent sur les mots et les
sons, et dites de pensée, parce qu’elles concernent ce que l’on veut dire, comme
l’amplification qui exagère ou souligne et l’euphémisme qui atténue, portent
toutes sur l’identité et la différence, mais à des niveaux différents. Elles ajoutent
ou suppriment, créent le plus ou le moins, la coordination ou la subordination
qui vaut pour l’ensemble, et malgré un catalogue souvent compliqué, avec des
noms barbares empruntés au grec, le principe qui les sous-tend est simple
comme on vient de le rappeler. De l’enallage à l’hyperbole, de la métalepse à
l’épanorthose, toutes ces catégorisations que même le spécialiste peut ignorer
n’ont d’autre but que de jouer sur le plus ou le moins, afin de souligner l’identité
au travers des différences, comme le montrent par exemple les formules de la
métonymie et de la synecdoque, mais surtout la loi fondamentale de la
rhétorique, qui aboutit à :

En conclusion, le but des figures est d’instaurer une identité qui souligne un
trait commun – pour attirer l’attention sur ce qui compte dans l’esprit de celui
qui l’utilise. Une évidence, une présence, précisait Perelman, mais en tout cas,
une substituabilité qui dit ce qui est en question, ce qui fait question, fût-ce à
titre de réponse.
Chapitre VI

Usages de la rhétorique en sciences


humaines : l’ethos en action
I. – Pourquoi l’ethos ?
La rhétorique est structurée autour de la triple dimension ethos-pathos-logos,
et ce n’est que dans l’application de la rhétorique que l’une des trois dimensions
émerge comme prédominante, puisqu’elle en est l’objet. En l’occurrence, l’ethos
renvoie à l’homme, au sujet, aux mœurs et au comportement, au caractère et à la
psychologie. Aujourd’hui, on rassemble cette étude sous le nom de sciences
humaines, et cela renvoie à la psychanalyse, au droit, à la philosophie en tant que
discours fondé en raison et persuasif. Même l’économie et l’histoire font appel à
l’argumentation et à la rhétorique.
II. – Psychanalyse : l’inconscient comme rhétorique du corps
Quand il s’agit d’expliquer ce qui se passe dans l’inconscient, le plus simple
est de dire que la forme est rhétorique, et le contenu, la corporéité. Dès lors,
l’inconscient, c’est le langage du corps. Le corps représente la différence en nous
ou, plus exactement, l’altérité pour chacun. Je suis mon corps et je ne le suis pas
car je me veux avant tout une personne, et cela ne se réduit pas aux instincts, aux
pulsions, aux besoins qui sans cesse me contraignent, même quand je parviens à
en tirer du plaisir. Qui accepterait d’être sa faim, sa soif, son désir, sa sueur, sa
maladie puis sa mort ? Or c’est aussi cela le corps, et ce qu’on appelle le plaisir
n’est jamais qu’une victoire éphémère ou ponctuelle sur une contrainte
corporelle qu’on croit avoir inversée parce qu’on a pris ses distances sur la
nécessité par le raffinement et la socialisation. On humanise la mort par
l’inhumation comme on fait du besoin de se vêtir un plaisir d’être à la mode. Et
il en va ainsi de la grande cuisine pour la faim et de l’amour pour l’instinct
sexuel. Quant aux nécessités naturelles incontournables, faute de pouvoir les
refouler par l’esthétisation, elles sont rejetées dans la sphère intime, le plus
possible à l’abri de la présence et du regard d’autrui. Le corps est bien ce qu’il
faut refouler pour être soi, la différence qu’il faut mettre à distance pour que
puisse s’instaurer et se vérifier l’identité. Le corps refoulé, c’est-à-dire
domestiqué par le plaisir, est ainsi une grande source de vanité existentielle,
puisqu’on est alors pleinement soi-même.

La victoire est, bien sûr, illusoire, et le corps finit toujours par vaincre le
vainqueur. La vieillesse et la maladie conduisent au trépas, et c’est au bout du
compte le corps qui nous emporte ou nous lâche. Le refoulement du corps est
rejet et mise à distance de l’animalité en nous. Comme on est son corps, qu’on
n’est pas pour autant, l’identité avec le corps qu’on est et qu’on n’est pas ne peut
être que figurative. La rhétorisation du corps en est la conséquence. Elle
s’appelle, depuis Freud, l’inconscient. C’est le lieu où la contradiction se résorbe
en figure rhétorique, rendant compatible ce qui ne l’est pas : je suis le corps que
je ne suis pas (aussi). Du même coup, toutes les passions qui naissent des plaisirs
du corps se rhétorisent. La passion est la rhétorique du corps, elle est le point de
fusion entre l’organique et le psychologique, le langage qui fait du problème une
victoire apparente, en tout cas une solution, toute provisoire comme on l’a vu. La
passion transforme en identité la contradiction d’un corps qu’on ne veut pas être
tout en l’étant, ramenant ainsi le soi à la maîtrise du corps, le définissant même
par là. Vivre ses passions rend cela possible. La passion me permet d’être mon
corps sans l’être, car je le suis figurativement. Sans elle, la contradiction A/non-
A qui exprime notre rapport au corps devrait être prise au pied de la lettre, mais,
comme c’est une contradiction, il faut la refouler, d’où l’inconscient. La
rhétorique de l’inconscient consiste à procéder comme si l’alternative était
résolue par des figures de déplacement (métonymie) ou d’identité figurative
(métaphore de condensation). Le corps refoulé s’exprime et se déplace de la
sorte : c’est le codage par lequel le corps se manifeste mais ne se dit pas. Il est la
différence, dont la différence sexuelle est la plus emblématique, qui empêche
l’identité. Il faut alors surcompenser le problème, en le niant (maquillage, body-
building, élégance, etc.). Le problématique est évacué dans le refoulement, ou se
trouve en tout cas détourné, mis à distance. Mais il est là, dans sa réalité. La
névrose se dissocie de la psychose précisément sur ce point. Dans la névrose, le
sujet déforme le problème : ses obsessions se disent autrement, il boit mais n’est
pas alcoolique, il bat sa femme mais n’est pas violent, le sadique n’est pas un
tortionnaire, mais il obéit aux ordres ; bref, il déplace et renomme ce qui pose
question. Dans la psychose, c’est la différence question-réponse qui s’efface : le
réel n’a plus prise, et le sujet, qui nourrit par exemple des rêves de grandeur, se
prend effectivement pour Napoléon. Plus le refoulement diminue, et plus on
glisse de la névrose à la psychose.

Dès lors que le Moi se présente comme l’instance refoulante des problèmes
issus des pulsions et des contraintes de la réalité, la négociation du corps et du
monde extérieur, autrui inclus, relève de la rhétorique. Le Moi est l’instance
rhétorique par excellence, c’est en lui et par lui que peut s’abolir l’opposition du
corps et du monde. Il y a refoulement de ces problèmes, mais aussi refoulement
du refoulement. Le Moi s’impose comme identité sans faille de soi à soi, se
confirmant a priori dans toute négociation comme un bloc et un tout par soi-
même et pour soi-même. C’est, bien sûr, de la rhétorique, car, pour se persuader
de cette identité, il faut que le refoulement tombe à l’intérieur de lui-même et
s’inclue en se faisant oublier, ce qui n’arrive que si l’historicité du Moi – sa
problématicité psychologique, sociale, subjective, historique même – ne frappe
jamais à la porte de la conscience. La conscience est l’agent de cette
rhétorisation, de cette effectuation de l’identité subjective, son gage de réalité
autonome, son gage pour toute réalité autonome. C’est pour cela que
l’inconscient finit par apparaître historiquement : la permanence de l’esprit à soi-
même dans une réflexivité sans manque est une illusion, et elle ne peut se
réaliser que dans l’illusion. L’esprit ne saurait se limiter à la conscience, pas plus
que la subjectivité ne peut être sans Histoire.

La notion de refoulement n’a d’ailleurs pas qu’une définition individuelle.


Elle est à l’œuvre dans l’Histoire et permet de saisir ce qui en fait l’historicité.
III. – L’Histoire comme métaphorisation
La mise en évidence de la structure rhétorique de l’historicité, ou de l’Histoire
comme structure rhétorique, n’est pas nouvelle, puisqu’elle remonte à
Giambattista Vico (1725). Le problème de la philosophie de l’Histoire est
qu’elle assigne à celle-ci un but. Quant à la rhétorique de l’Histoire, elle est ce
qui assure le refoulement de celle-ci pour ceux qui la vivent à chaque époque et
qui se plongent dans l’unique présent, le leur. On pourrait suivre Vico sur ce
point s’il ne découpait pas l’Histoire en quatre étapes, ponctuées par des figures
de rhétorique particulières, et s’il ne promettait pas la fin de l’occultation de
l’Histoire par une figure démystifiant toute figurativité, comme si le refoulement
de l’Histoire allait cesser parce qu’on en a compris le sens. C’est oublier qu’à
chaque époque on refoule l’Histoire, puisqu’on vit dans le présent, et que ce qui
est historique y est intégré d’une façon ou d’une autre. En réalité, le refoulement
de l’Histoire se perpétue avec elle et en fait même partie.

Par « refoulement », il faut, bien sûr, entendre mise à distance et, plus
précisément, mise à distance de ce qui fait problème. Parfois, cela veut
simplement dire qu’on laisse dans l’ombre ce qui doit rester implicite, mais,
quand ce n’est pas possible, la différence se marque autrement, c’est-à-dire
explicitement. La différence entre le problématique et le non-problématique se
fait en les dissociant au travers d’une autre différence (déplacement) mais il
arrive un moment, aujourd’hui sans doute, où l’on ne peut plus ne pas les
thématiser en propre ; le refoulement se traduit alors en posant expressément le
problématique comme tel, à la différence expresse de ce qui résout. Mais
pourquoi refouler ? Pour répondre à cette question, il faut savoir que refouler.
On refoule un « que », précisément, c’est-à-dire du problématique. La différence
que vise à maintenir le refoulement est la différence du problématique et de la
réponse – ou différence problématologique –, ce qui s’explique par le fait que la
confusion donnerait l’illusion qu’on a la réponse quand on ne l’a pas, et que le
désir qu’exprime la question coïnciderait avec sa réalisation. La tragédie, qu’elle
soit grecque, élisabéthaine, espagnole ou française, exprime ces moments de
l’Histoire où la confusion est possible, où l’on se croit maître d’un destin qui
finit par engloutir l’aveugle qui s’est cru roi6. Le sentiment de toute réalité
possible est toujours le fruit du respect de la différence problématologique. Or
nous vivons dans l’Histoire et celle-ci a pour effet de bousculer les vieilles
réponses qu’elle rend caduques en les frappant de problématicité. Il est essentiel
de pouvoir démarquer l’ancien du neuf, les réponses qui vont s’imposer
désormais de celles qui font de plus en plus question. Ce n’est d’ailleurs pas si
facile, sinon il n’y aurait pas de tragédie en littérature pour nous rappeler les
conséquences de la confusion.

Plus l’Histoire s’accélère, plus les différences se creusent, et plus les vieilles
réponses ne demeurent telles que métaphoriquement. De surcroît, on prend de
plus en plus conscience que ce sont des métaphores, et que celles-ci sont des
énigmes qui appellent d’autres réponses, une autre littéralité. Bref, dès le départ,
elles sont ce qu’elles ne sont déjà plus et, partant, elles le sont encore moins
comme façons de parler – ce qui diffère de ce qui était. Ces métaphores posent le
problème de nouvelles réponses qu’elles appellent, et même demandent, en étant
l’expression de la problématicité historique. Du coup, ou on se rend compte de
celle-ci, ou on la nie. Soit on a alors de nouvelles réponses à la place des
anciennes, soit on s’accroche à celles-ci comme si elles demeuraient valables
moyennant métaphorisation, donc rhétorisation. Cela finit par craquer. C’est
aussi la source de l’opposition entre le conservatisme et le progressisme qui
traverse toute l’Histoire, deux rhétoriques bien différentes. L’Histoire favorise
cette double réponse, dans la mesure où elle avance en se traduisant par la
métaphorisation des vieilles réponses, ne les balayant pas en une fois, ni toutes à
la fois. On peut toujours relittéraliser et coller au réel qui émerge du
changement, comme on peut s’en tenir à de l’identité faible et dire que c’est le
texte même de l’Histoire, ce qui est vrai également. La seule chose qui importe
est de bien distinguer le problématique et la réponse, ou l’apocritique si l’on
préfère ce terme. Plus le problématique s’impose expressément, plus le
refoulement se caractérise par la prise de conscience du problème comme tel
dans la métaphorisation. Celle-ci ne recouvre pas de figure particulière, comme a
pu le penser Vico, mais a trait à l’affaiblissement de l’identité, au littéral qui joue
un rôle plus restreint. La magie, la superstition, l’irrationalisme religieux sont le
propre de périodes troublées où les vieilles réponses cèdent le pas aux
associations les plus faciles en guise de réponses.

Le refoulement problématologique qui s’affaiblit laisse passer le


problématique au niveau des réponses si on ne prend garde à y voir du
problématique. Et si on s’en rend compte, alors il faut qu’il y ait un autre type de
refoulement, qui est compensatoire, pour faire face au risque de voir la
problématicité se mêler à l’apocritique. C’est pour cette raison que, plus l’être
s’affaiblit, l’Histoire s’accélère et la problématique devient explicite, plus l’être
s’affaiblit, l’Histoire s’accélère et la problématique devient explicite, plus l’être
fort des identités propres à la mathématisation doit répondre, en guise de
garantie, à l’être faible de l’identité creusée par les différences historiques.
L’histoire des sciences depuis la Renaissance vient à point nommé pour
confirmer la réalité de ce processus historique. À côté de cela, la problématicité
fait l’objet de réponses comme telles, comme la renaissance de la rhétorique
l’atteste. Cependant toutes les réponses en être faible qui ne portent pas
nécessairement sur celui-ci, mais qui tout simplement le véhiculent et l’utilisent,
comme le fait l’art par exemple, se sont développées sur le terreau de cette
évolution historique d’affaiblissement de l’être et de problématisation accrue au
sein du répondre.
IV. – La société comme rhétorisation de l’ethos
Le soi est toujours rhétorique dans la société : il se présente en se représentant.
Goffman a bien montré que cette mise en scène du soi se fait selon un double
axe7 : celui de l’évitement et celui du rapprochement dans la présentation du soi,
deux façons d’annuler la mise en question de l’Autre dans le rapport à autrui.
Pour que celui-ci s’effectue le mieux possible, il convient que le soi gomme
toute mise en question de l’Autre dans la présentation qu’il fait de soi. Javeau
montre alors qu’on a affaire à deux types d’interaction. Cela explique le rôle de
la politesse, de la banalité de la conversation quotidienne, mais aussi des gestes
destinés à inspirer la confiance, comme la poignée de main. Quant aux rituels
d’évitement, ils visent à maintenir une distance idéale (on frappe à la porte avant
d’entrer, on s’excuse, on ne parle pas trop fort, etc.). Le jeu de l’identité et de la
différence propre à la relation rhétorique est ainsi devenu la composante de base
du social. Cela ne va pas sans paradoxe. L’identité du soi n’étant plus
historiquement – ni psychologiquement – très stable, celui-ci fonctionne de plus
en plus rhétoriquement alors même que tout ce qui est rhétorique se trouve
démystifié comme tel. Les rituels qui s’effacent sont d’autant plus nécessaires
qu’ils répondent à la nécessité de préserver l’individualité. D’où la fragilisation
de celle-ci par manque d’égards.
V. – Rhétorique et philosophie
Les philosophes n’aiment guère qu’on leur dise que leur discours est
argumentatif. Depuis Platon, ils vivent avec le modèle logico-mathématique, et il
suffit d’évoquer les théorèmes et les scolies de l’Éthique de Spinoza pour
s’assurer que cet idéal dans la méthode a traversé les siècles depuis Platon.
Aujourd’hui, on observe l’inverse : l’absence de rigueur. Le philosophe dit ce
qu’il pense en tant qu’individu et dans son idée, en tout cas dans sa pratique, il
s’imagine que cela doit suffire pour convaincre, même si l’opinion avancée en
vaut bien une autre.

Philosopher, c’est pourtant argumenter, structurer un discours qui va aussi loin


que possible, du fondement aux conséquences. Le choix n’est pas entre le
logico-mathématique, avec ses certitudes indubitables, chères à Descartes, à
Platon, ou aux néopositivistes du début du XXe siècle, et le discours faible, tissé
d’associations libres, plus ou moins exprimées clairement, qui caractérisent la
pensée postmoderne. La rigueur en philosophie existe ; pour la pratiquer, il
importe de savoir en quoi elle consiste. Le but du raisonnement est d’arriver à
une conclusion – autrement dit, de veiller à pouvoir répondre aux questions qui
se posent et que l’on se pose. La science y parvient par la méthode logico-
expérimentale : elle teste les alternatives qu’elle s’invente ou découvre au fur et
à mesure qu’elle résout celles qui précèdent. Dans la vie de tous les jours, on y
répond le plus souvent en s’adressant à autrui : si je veux savoir ce que vous
faites demain, vous me répondez et la question disparaît. Mais il n’en va pas de
même en philosophie, où les questions sont radicales et se survivent par-delà les
réponses qui se succèdent dans l’Histoire. On s’interroge encore sur la liberté, le
mal, la vérité, la morale, la justice, comme les Grecs le firent. Tous ces
« objets » font question, ce qui fait de la philosophie un questionnement ;
comme il est radical, il doit porter en dernière analyse sur le questionnement
même. Cela condamne-t-il le philosophe à tourner en rond ? Évidemment non :
comme il n’a, à sa disposition, que le questionnement lui-même pour arriver aux
réponses, ce que l’on traduit habituellement en disant que le philosophe ne peut
rien présupposer d’autre que le fait de ne rien présupposer, il doit tirer les
réponses de sa seule interrogation. Il ne peut pas faire ce que nous faisons tous
dans la vie quotidienne – à savoir, s’adresser à autrui pour obtenir les
informations dont nous avons besoin.
Le philosophe doit pouvoir inférer la réponse de son propre questionnement,
puisqu’il ne peut recourir à rien d’autre : c’est ce que l’on a appelé une
déduction problématologique. On la retrouve tout au long de l’histoire de la
philosophie, du moins chez les grands philosophes comme Aristote, Descartes,
Kant ou Hegel. La déduction transcendantale des catégories chez Kant est une
déduction problématologique. Le Cogito ergo sum de Descartes en est une
autre ; la dialectique hégélienne, également. La validation du principe de non-
contradiction, chez Aristote, est une déduction problématologique. Prenons-la
d’ailleurs comme exemple pour illustrer la rigueur de l’inférence philosophique.
On ne peut démontrer le principe de non-contradiction sans le présupposer. Pour
arriver à le rendre nécessaire et vrai, Aristote imagine un questionneur qui
remettrait en cause le principe qu’il conteste, en professant la croyance : « L’un
de nous deux a raison, toi qui défends A, le principe, et moi qui le mets en
question, ce qui donne non-A. » Or, c’est précisément ce que soutient ce
principe : soit A, soit non-A. Le tour est joué, Aristote est parvenu à fonder
philosophiquement son principe en tirant du questionnement même, qu’il
interroge, la réponse qui s’impose. On pourrait étendre le raisonnement au
Cogito de Descartes (le Malin Génie joue le même rôle que le questionneur
aristotélicien), où le fait de douter (ce qui est questionner) de tout est une
affirmation qui elle-même échappe au doute et, de ce fait, engendre la réponse
qui le résout. Du doute, Descartes déduit la résolution. Mais est-ce une
démonstration, une inférence, un acte ? Tout cela à la fois, si l’on veut bien
garder à l’esprit qu’il s’agit ici d’une inférence un peu particulière, puisque c’est
de la question même, que l’on interroge, que jaillit la réponse. Le propre du
raisonnement philosophique réside dans cette caractéristique étonnante, qui
semble souvent étrange, voire ésotérique aux non-philosophes, habitués à une
autre manière de penser. En effet, le but de leurs questions est d’arriver aux
réponses qui les évacuent, et non de thématiser les questions, donc le
questionnement. Le philosophe interroge ces questions. Ses réponses visent à les
saisir, à les expliciter, à les maintenir en vie – en un mot, à les penser de la façon
la plus systématique qui soit. La philosophie demeure donc problématique dans
ses « résultats », même si elle articule les questions en réponses qui les
traduisent, là où la science, par exemple, ne se préoccupe que des réponses et de
leur accumulation. La science ainsi progresse, là où la philosophie revient sans
cesse à ses thèmes d’origine, à son originaire, car c’est l’originaire son
problème. On lit et lira toujours Platon alors qu’on a cessé depuis bien
longtemps de relire Archimède ou Newton.
VI. – Rhétorique et politique : la logique de l’idéologie
La politique est depuis toujours un des genres privilégiés de la rhétorique,
mais cela suppose un régime démocratique, où la discussion est permise, du
moins en principe. Ce n’est pourtant pas dans le débat public que l’on voit le
plus la rhétorique à l’œuvre, mais dans le souci des politiques de gagner des
voix. Pour ce faire, il y a bien d’autres techniques que le débat : le spot
publicitaire durant les campagnes officielles, la rencontre avec les électeurs, le
soin qu’on leur reconnaît à se mettre régulièrement en avant et de se faire voir,
notamment à la télévision. Le fait est qu’à la fois l’homme public ne peut
répondre à tous les problèmes et veut faire croire qu’il a une action réelle sur le
cours des choses. Il doit donc recourir aux techniques habituelles qui 1 déplacent
la question, 2 rendent générales et floues les réponses (dans le genre « la liberté
est ici en cause », ce sur quoi tout le monde est d’accord, car qui n’est pas en
faveur de la liberté ?), afin de maintenir contre vents et marées le lien entre les
questions des électeurs et les réponses apportées, ou encore 3 / rendent leur
réponse évidente.

On retrouve ces stratégies dans la logique des idéologies. On se ferme à toute


contestation, comme dans un débat où l’on veut toujours avoir raison, comme
dans l’aveuglement personnel où l’on se conforte en excluant tout ce qui pourrait
remettre en question celui qui en est le sujet. Les axiomes de base de l’idéologie
doivent donc répondre à deux idées simples : la première veut que les idéologies,
pour être englobantes comme elles prétendent toutes l’être, se doivent d’avoir
réponse à tout ; et la seconde, que rien ne puisse les remettre en question, quelle
que soit la question posée. Moyennant cette double contrainte, l’idéologie
fonctionne en circuit fermé, sans possibilité de fragilisation ou d’effraction qui la
mette en cause. Elle a toujours raison et elle est globale.

Prenons un exemple. Un sorcier d’une tribu primitive se réclame d’une


religion qui permet de faire tomber la pluie. Un Européen débarque et a tôt fait
de dire que c’est absurde. Il demande au prêtre de s’exécuter et l’on verra bien si
la pluie arrive. Aussitôt dit, aussitôt fait : rien ne se passe. Tout content, notre
ethnologue a beau jeu de souligner la prétention du prêtre. Que va répondre
celui-ci ? Que l’Européen a offensé les dieux par ses exigences, qu’il agit au
mauvais moment, que le peuple a péché, etc., ce qui explique que les dieux ne
répondent pas à son appel, ou que sais-je encore. Bref, loin d’invalider
l’idéologie religieuse, l’absence de pluie va la renforcer, la vérifier. Elle est un
postulat, rien ne la met en question ; donc, quoi qu’il arrive, tout s’explique
parfaitement par son intermédiaire.

La fermeture des idéologies repose sur le fait que leurs réponses de base,
disons r2, sont validées quoi qu’il arrive ; dans notre exemple, qu’il pleuve, r1,
ou qu’il ne pleuve pas, non-r1. Car s’il ne pleut pas, c’est la preuve que les dieux
ont été offensés par l’exigence pressante de l’ethnologue, et non que la religion
du grand prêtre de cette tribu est déficiente, inefficace ou fallacieuse. On
retrouve le schéma rhétorique classique r1 → q1 · q2, la question de la pluie
exprimant, déplaçant, la question de la validité idéologique. De plus, non-r1 →
q1 · q2 également, ce qui fait que r1 (ou non-r1) = r2 ou implique r2. La
fermeture rhétorique qui est à l’œuvre ici tient au fait que r1 et non-r1 signifient
r2, ce qui fait que l’idéologie se trouve vérifiée, que la pluie tombe ou non. Le
déplacement de la question q2 par q1 permet d’avoir r2 quoi qu’il arrive, donc
r1 ou non-r1, ce qui évite à r2 d’être directement mise en question : elle est hors
question.

Le déplacement de la question q2 en q1, l’ambiguïté souple de r2, qui


consacre la vérité incontournable de la religion, qui fait que q1 ne saurait avoir
d’autre réponse que r2, même avec non-r1 (l’absence de pluie), et l’évidence
avec laquelle le prêtre répète r2 à tous les coups, tout cela rappelle ce qui a été
dit sur les mécanismes de défense des réponses, ce que Schopenhauer appelait
« l’art d’avoir toujours raison ». La fermeture idéologique relève des
mécanismes classiques de l’aveuglement psychologique par lequel les individus
se confortent dans leurs croyances et leurs préjugés. Rien ne vient les ébranler.
Le déplacement de q2 par q1 protège l’idéologie de toute mise en cause directe.
En effet, q2 a pour réponse r2, tandis que r1 et non-r1 équivalent à r2, ce qui fait
qu’elles l’expriment et vérifient r2 en tout état de cause : r2 est même un
argument pour ces deux réponses, comme chacune d’entre elles l’est pour r2. La
boucle est bouclée. Malgré cela, l’équivalence de l’argumentation et de la
rhétorique n’est pas en cause, car, pour que l’argument soit valable, il faut que
l’on respecte ce qui en est une conséquence évidente : si non-r1 = non-r2, alors
non-r1 ne saurait impliquer r2. Lorsqu’on néglige cette contrainte de rationalité,
on arrive à une rhétorique qui peut tout dire, une chose et son contraire, ce qui
fait que l’argumentation qui correspond à cela a l’air d’être fondée en raison,
mais ce n’est qu’une illusion. C’est là que la rhétorique devient sophistique, que
l’argument se révèle une erreur de raisonnement. La question initiale n’est pas
résolue mais reconduite, toujours confirmée comme un principe, dès lors que
l’alternative à résoudre refait surface au travers de ce qui est affirmé la résoudre.
On ne va pas s’embarquer ici dans l’étude des sophismes, des fallacies comme
on les appelle depuis Hamblin8, et qu’avait déjà analysées Aristote dans ses
Réfutations sophistiques. Leur mécanisme de base est toujours le même : il
consiste à faire passer pour réponse valable une reconduction déguisée de la
question à résoudre.
Chapitre VII
La rhétorique littéraire ou le logos en
œuvres
La littérature est née avec le spectacle : on la racontait plus qu’on ne la lisait,
et l’idéal était alors de pouvoir regarder l’action elle-même plutôt que de
l’entendre narrée par le poète épique. Elle relève du pathos, de l’émotion et du
plaisant. Rhétorique et poétique sont associées depuis toujours, mais pas d’une
façon très claire. Pour Aristote, la rhétorique s’attache à ce qui est mais qui
aurait pu ne pas être, et la poétique, à ce qui n’est pas, mais qui aurait pu être, la
fiction. Au total, cela ressemble pourtant à la même chose : le « possible
vraisemblable ». Aristote poursuit en disant que la rhétorique porte sur le
discours, et la poétique, sur l’action, ce qui fait de l’épopée et de la tragédie les
genres exemplaires à ses yeux. La rhétorique, avec le genre épidictique, est fort
proche de la poétique : le discours doit être agréable sans être forcément vrai, il
doit susciter l’approbation morale de l’auditoire – et, l’on pourrait même
préciser, du spectateur ou du lecteur. Il semble bien que la frontière de la
poétique et de la rhétorique s’estompe, ce qui explique pourquoi la théorie
littéraire fait partie de la rhétorique depuis si longtemps.
I. – La littérarité comme autocontextualisation de la différence
problématologique
La grande différence entre la rhétorique littéraire et celle de la vie quotidienne,
c’est le contexte d’interlocution. Le logos concentre tous les rôles, l’ethos et le
pathos ne sont pas effectifs, vu que personne ne parle physiquement à quelqu’un
de concret. Le narrateur est construit et l’auditoire précis est inconnu bien que
parfois imaginé par l’auteur, lequel ne peut même pas être interpellé, comme
c’est le cas dans la vie réelle. L’ethos et le pathos sont construits dans le texte et
par le texte. Le questionnement effectué par l’auditoire (pathos) et le point
d’arrêt de questionnement (l’ethos) tombent à l’intérieur du texte. Ce qui relève
du contexte extérieur, dans l’usage habituel du langage, est ici un cotexte,
immanent au texte comme un horizon ou un trompe-l’œil en peinture. Ainsi, on
fera des descriptions de personnages ou de lieux dans les romans, alors que, dans
la vie de tous les jours, on voit où l’on est, ou à quoi ressemblent les gens, sans
qu’on ait à l’expliciter. Mais, faute d’un tel contexte de connaissance, il faut bien
spécifier ce qui, en d’autres circonstances, est implicitement perçu et connu de
tous. Le logos se trouve ainsi en charge d’avoir à traduire à lui seul la différence
question-réponse, c’est-à-dire ce qui est problématique et ce qui ne l’est pas.

Comment fonctionne l’articulation de la différence problématologique dans le


cadre de la fiction ?
II. – La loi de complémentarité problématologique du littéral et
du figuré
La différence question-réponse appartenant à la textualité, la constituant
même, il faut conclure que

plus un problème est spécifié littéralement, moins la forme est sollicitée pour marquer la différence
question-réponse dans le texte (logos). Du même coup, plus le lecteur (pathos) se retrouve dans une
littéralité qui tisse le monde commun qu’il partage avec le narrateur (ethos), plus les références à ce monde
sont présupposées comme allant de soi (et le texte en est d’autant plus daté par ce monde).

Exemple : le roman policier ou le roman dit « à l’eau de rose ».

Un crime est commis, le problème à résoudre est de savoir qui l’a fait ou, si
l’on sait déjà qui, pourquoi il l’a perpétré. Le livre s’achève avec la résolution du
problème, comme il commençait avec la mise en place de celui-ci. Même chose
pour le roman d’amour : deux êtres se rencontrent, ils ne peuvent s’aimer mais
ils finiront par vaincre les obstacles ou ce qui les empêche de prendre conscience
de leurs sentiments. C’est aussi ce qui se passe dans le roman d’aventures, et
l’on pourrait ajouter dans les premiers moments du roman en général, qui date
véritablement de Cervantès, avec son Don Quichotte, ou de Defoe, avec
Robinson Crusoé.

Le déploiement de la résolution est le cœur de la narration. La forme n’a rien


de problématique ; ce qui l’est, ce sont plutôt les obstacles du monde présents
dans l’enquête ou qui entravent la volonté de s’en sortir, ou qui se dressent au
cœur de l’aventure. En revanche,
moins le problème est dit littéralement, plus c’est la textualité, comme forme, qui a la charge de traduire
ce qui fait problème. Plus le texte sera figuratif (et non mimétique), plus le lecteur (pathos) doit suppléer
aux réponses du texte (logos) et la distance se creuse alors davantage avec le narrateur (ethos). Le monde
commun fait d’autant plus défaut que le langage s’y référant ne sert plus à cela. On ne parle plus d’un
lecteur sous le charme, mais d’un lecteur interpellé, mis en question, d’un langage qui n’est pas celui du
quotidien, d’une problématique qui fait elle-même question. Le langage est plus symbolique, plus
énigmatique, le fossé se creuse entre le littéral et le figuré. L’indétermination croît et elle finit par être son
propre objet, comme dans une certaine littérature contemporaine, avec Kafka, Borges, Calvino ou Joyce,
mais aussi Mallarmé, ou Peter Handke au théâtre.

Cette gradation connaît des niveaux et de littérature et de lecture, qui


coïncident en fait avec son histoire. Remarquons d’entrée de jeu que toutes ces
analyses du sens littéraire qui se sont succédé peuvent, et ont voulu, s’appliquer
à d’autres moments de l’histoire de la littérature que ceux dont ils sont issus.
à d’autres moments de l’histoire de la littérature que ceux dont ils sont issus.
Elles ont visé la généralité et, ce faisant, s’opposent. D’où la nécessaire synthèse
que s’efforce d’articuler la conception problématologique, qui intègre
l’historicité dans la possible variation du sens. Cela correspond à la loi de
complémentarité ci-dessus. Elle peut même rendre compte d’elle-même,
historiquement parlant. Voyons cela de plus près. Envisageons, par exemple, ce
qui se passe en Occident depuis le romantisme.
1. Premier stade dans la figurativité accrue : le moment herméneutique
(H. G. Gadamer). – La littérature, soumise à l’affaiblissement de l’être comme
les autres discours, se métaphorise davantage. La problématicité augmente, tout
comme l’écart se creuse entre les mots et les choses, entre le texte et le lecteur.
Celui-ci est confronté à cette problématicité : il doit répondre aux questions du
texte, mais c’est encore le texte qui est la source et le garant des réponses. La
philologie va naître de cette préoccupation, mais aussi et surtout
l’herméneutique. Le texte est plein de symboles qu’il faut déchiffrer, comme un
code ou un message secret. Le littéral est incomplet ou obscur, contradictoire, ou
même invraisemblable, comme certains épisodes de la Bible : il faut donc les
réinterpréter pour qu’ils fassent sens, surtout si c’est le message divin qui est en
cause. La transcendance de Dieu implique la transcendance du sens. À l’époque
romantique, c’est toute la littérature qui est impliquée et plus seulement celle de
la Bible ; on n’est plus au temps de Luther où l’éloignement de Dieu se marquait
par l’opacité des écritures à interpréter. Le métaphorique est présent dans la
poésie et ce que veulent dire les romans est une question qui se pose à son tour.
2. Deuxième stade : l’École de la Réception (H. R. Jauss, W. Iser). –
L’Histoire s’accélère, la figurativité augmente, le littéral se problématise encore
davantage. Il n’est plus permis de penser que le texte puisse répondre aux
questions du lecteur ; c’est donc à lui, désormais, qu’incombe la tâche de donner
du sens. C’est l’ère de la subjectivité qui étend son empire. La réception donne la
clé des œuvres, de leur sens. Les tenants de cette école de pensée vont se plonger
dans l’Histoire pour vérifier l’universalité de leur projet théorique.

Les herméneuticiens modernes, comme Gadamer, ont toujours objecté aux


partisans de la réception que les œuvres devaient bien posséder en elles les
principes de leur interprétation, sans quoi on pouvait tout en dire. Prenons un
exemple : Popper lit Platon à la lumière de la question du totalitarisme, mais
c’est un problème que ne s’est pas forcément posé notre penseur grec, alors que
la contemporanéité du fascisme et du stalinisme a induit Popper à se la poser.
Celui-ci s’est-il laissé aller à une lecture anachronique ? Ce serait le cas si rien,
dans La République de Platon, ne touchait à cette question, fût-ce par le biais de
réponses, de propos qui, indirectement sans doute, ont trait à cette
problématique. On ne peut donc tout faire dire à Platon, même si, pour ce
dernier, la question de Popper, comme telle, n’aurait guère eu de sens. Bref, tout
n’est pas à charge de l’auditoire ni, inversement, de l’œuvre. Il y a une
dialectique entre les deux qui limite les prétentions de l’herméneutique comme
celles de la théorie de la réception. Pour y voir plus clair, force est de
réintroduire le jeu question-réponse, dont Gadamer lui-même admet qu’il est
central dans l’interprétation des œuvres. Cette idée conforte notre approche
problématologique, qui se veut plus générale et intégrée, puisqu’elle s’appuie sur
une vision globale de l’esprit humain, du rapport à soi, aux autres, au monde.
Une philosophie à part entière, qui va au-delà du langage, sans le négliger. Pour
l’herméneutique, le texte livre des réponses qu’il appartient au lecteur-
herméneute de découvrir en interrogeant le texte, alors que, pour la réception, le
texte est problématique et les questions qu’il adresse au lecteur sont à sa charge,
car c’est à lui d’y répondre en interprétant le texte. La vérité est, bien sûr, dans
l’intégration de cette double approche. Le texte répond et pose question à la fois,
comme le lecteur d’ailleurs.

Une œuvre est une réponse et, en tant que telle, elle répond aux problèmes de
son temps qu’elle transcende en refoulant ce à quoi elle répond. Elle se veut un
tout autonome, subsistant par soi ; les problèmes qu’elle traite sont en elle, par
autocontextualisation. L’œuvre soulève donc des questions par elle-même, en se
détachant de celles auxquelles elle répond. Réponse et question à la fois, elle
exemplifie à sa manière la réponse problématologique, c’est-à-dire une réponse
qui ne cesse d’éveiller des questions, donc de faire appel à un auditoire, dont le
rôle est, il est vrai, historiquement variable comme il l’est pour chaque œuvre au
sein d’une même période, encore que ce soit plus limité et contraint de par
l’Histoire elle-même. Les questions du lecteur sont à la fois suscitées par
l’œuvre et par l’époque, et, de ce fait, par la subjectivité et le goût, bon ou
mauvais, qui l’incarnent. Les réponses du lecteur sont plus ou moins impliquées
par celles de l’œuvre même, un « plus ou moins » qui traduit la distance et la
liberté qu’a le lecteur par rapport au texte. Mais l’implication demeure et
exprime la relation du littéral au figuré, qui est rhétorique. La rhétorique de
l’œuvre est dans cette implication, qui se déplace, dans l’effectuation, de l’œuvre
vers le lecteur, l’auditeur, le spectateur. Cela explique que, si la réception a
raison, l’herméneutique n’en est pas moins dans le vrai, car les réponses que va
privilégier l’auditoire sont provoquées, voire limitées, par le texte : on ne peut
tout dire d’une œuvre, même si celle-ci s’autorise de plus d’une lecture, au point
même que l’on ait un « conflit des interprétations ». On aura ainsi un Hamlet
romantique, un Hamlet vengeur et méchant, un Hamlet calculateur et
dissimulateur, un Hamlet ambitieux, et ainsi de suite. À chaque époque, sa
vision, mais on ne peut pas faire de Hamlet une pièce sur la passion amoureuse
ou sur la cupidité, par exemple. L’Histoire, en matière proprement littéraire, n’en
demeure pas moins la succession des lectures possibles des œuvres comme étant
chaque fois la façon de les questionner, étant entendu que c’est d’elles
qu’émanent ces questions possibles au vu des réponses que ces œuvres
contiennent.
3. Troisième stade : la déconstruction (J. Derrida). – Mais l’Histoire
continue en s’accélérant. La subjectivité étend son empire et se fragmente dans
des individualités qui la divisent. Elle n’a plus rien d’universel, comme c’était le
cas au XVIIIe siècle. C’est ce mouvement-là, au sein du sens, que vise à capturer
la déconstruction, un mouvement qui part de Nietzsche et de Heidegger pour
culminer avec Derrida. L’œuvre déconstruit toute possibilité d’avoir un sens, et
c’est cela, pour elle, que d’avoir du sens. La déconstruction d’une seule lecture
univoque aboutit à l’idée que toute lecture en vaut une autre. La démocratisation
de toute interprétation savante fait que tout le monde peut être un savant en
laissant libre cours à son imagination, forcément créatrice. Chacun peut lire
comme il veut un texte littéraire et y mettre ce que bon lui semble, et sa lecture
ne sera pas inférieure à une autre qui est érudite, informée et étudiée. L’œuvre
elle-même contient cette ouverture. Il n’y a plus de médiocres ni de grands : il
n’y a que des lecteurs. Une lecture sous-informée, ou qui en rajoute en disant
n’importe quoi, vaudra alors la plus profonde.

La littérature déconstruit ainsi toute interprétation par avance. Cela s’explique


problématologiquement par le fait que la réponse textuelle n’est pas seulement
plaquée sur une question mais qu’elle est cette question, une identité purement
métaphorique, mais que la déconstruction ne différencie pas
problématologiquement, au point qu’il n’y a plus de réponse, ni de question,
l’une abolissant l’autre. La réponse coïncide avec la question, et celle-ci
disparaît. Il n’y a donc plus rien, que la béance du sens, lequel devient une totale
illusion. Et c’est, bien sûr, faux. Il n’empêche que la réponse textuelle est bien
devenue énigme, ce que la problématologie positivise. Pour cette raison, la
conception problématologique s’impose.
4. La conception problématologique de la littérarité. – Pour bien saisir tout
ce qui sépare la déconstruction de la problématologie, un exemple littéraire fera
l’affaire. On va le soumettre aux deux lectures.

Lorsque Kafka écrit L’Examen, il nous présente une allégorie de la littérature


contemporaine. C’est l’histoire d’un serviteur qui ne parvient pas à se faire
engager et qui, un soir, rencontre celui qui, dans le personnel, pourrait enfin
l’embaucher. Une entrevue a lieu, mais notre pauvre postulant ne comprend
même pas les questions qu’on lui pose. Le chef lui répond alors que c’est celui
qui ne répond pas à ses questions qui aura le poste. On a là une situation
typiquement « kafkaïenne ». Mais doit-on se contenter du constat d’absurdité ?
Si l’on veut bien identifier l’engagement du serviteur au sein du personnel du
château avec l’entrée en littérature, et la question sans réponse de l’employeur, à
la question du sens, la parabole s’éclaire. On a affaire à une allégorie de ce
qu’est devenue la littérature, un discours sur le sens qui acte le non-sens du
monde moderne, fragmenté, désidéalisé par les guerres et les massacres. Le sens
de la réalité et de la littérature qui s’y rapporte est désormais la perte du sens, et
à la question que pose ce sens la seule réponse est qu’il n’y a pas de réponse, ce
qui est paradoxal parce que c’en est déjà (ou encore) une. C’est cet aspect
paradoxal qui oblige la pensée à se porter au-delà de cette lecture déconstructive.
Car, qu’on le veuille ou non, on reste avec la question, et on y répond pour dire
qu’il n’y a pas d’autre réponse que cette question. Le sens, au fond, est devenu la
question que nous adresse la littérature, et il ne faut pas chercher ailleurs que
dans cette question le sens de la littérature d’avant-garde. Ce qui est bien une
réponse, même si elle consacre la problématicité de la littérature. La signification
est dans l’absence de toute signification qui évacuerait cette problématicité.
Celle-ci est désormais incontournable. La question du sens renvoie au sens
comme question. Simplement, elle n’a pas de réponse qui l’efface une fois pour
toutes : on répond comme il convient, ainsi que le fait le serviteur, quand on
rejette, en toute cohérence, la question du sens comme cessant de faire sens en
tant que question qui possède une réponse en dehors d’elle. La seule réponse qui
résiste est, alors, celle qui pose le sens comme étant l’interrogation que nous
adresse la littérature en général. Celle-ci a un sens, ce sens-là précisément. Mais,
pour le reconnaître, il faut aussi admettre la différence problématologique, et
cesser enfin d’avaler les questions dans des réponses qui rendent toute réponse
sur le sens autodestructrice, parce que se déconstruisant au fur et à mesure.
N’oublions pas que savoir ce dont il est question dans ce que dit quelqu’un, c’est
atteindre la signification de son propos. Et l’on peut évidemment avoir des
significations complexes et stratifiées, qui sont autant de questions qui
s’enchâssent ou coexistent à plusieurs niveaux, car un texte littéraire veut dire
plusieurs choses, et plus il est grand, plus il recouvre de problématiques
différentes. L’Histoire les actualisera, sans les épuiser, en fonction des
problèmes qui intéressent les lecteurs à chaque époque, ce qu’avait perçu la
théorie de la réception.
III. – L’historicité de la loi fondamentale de la rhétorique
littéraire
La loi de complémentarité que l’on vient d’analyser est la loi de base de la
théorie littéraire. La différence problématologique est soumise au jeu de
l’Histoire, bien qu’elle soit une constante à respecter, car elle est constitutive de
l’autocontextualisation propre à l’écriture de la fiction. Pour saisir l’historicité
qui les caractérise, il faut se rappeler que l’énigmaticité et le formalisme qui
s’accroissent sont typiques de la littérature contemporaine, avec Joyce, Borges,
Mallarmé ou Thomas Bernhard. Cela n’empêche pas les formes traditionnelles
de la littérature de subsister, tels que le roman d’amour et le roman policier. Pour
bien comprendre les glissements qui s’opèrent, il convient de se reporter à la
tripartition ethos, pathos, logos. Le fait est que la rhétorique du discours littéraire
comporte elle aussi quelqu’un qui parle et un « public » auquel elle s’adresse,
mais faute d’énonciation proprement dite, avec un orateur et un auditoire qui se
confrontent physiquement, ces dimensions ne peuvent s’inscrire que dans le
texte littéraire même, d’une façon ou d’une autre. Il s’agit de souligner leur
présence, en tout cas leur relation, par des marques qui les identifient, comme
questionneur et répondant. C’est le rôle des genres littéraires que de permettre
l’identification d’une littérature centrée sur le « je » qui parle ou sur le « tu » qui
s’interroge.

La différence problématologique est interne au logos. Celui-ci effectue la


différenciation en obéissant à la loi de complémentarité, dégagée plus haut. Le
propre d’une historicité plus forte, et devant être prise en compte, est
précisément le formalisme et un style destiné à traduire la problématicité accrue
qu’impose l’Histoire aux réponses en vigueur. Qu’en est-il alors du pathos et de
l’ethos ? Ils sont représentés dans et par le logos, respectivement comme autrui
et comme « je ». Le pathos, c’est le « tu », comme le logos, c’est le « il », et
l’ethos, le « je ». Cela donne lieu à différents genres de discours littéraires, selon
la prédominance de ces fonctions. Par « genres », il faut entendre des
conventions discursives qui régissent les attentes des lecteurs quant à ce qui fait
problème. Ce sont des régulateurs a priori de la différence problématologique,
des conventions quant au type de problèmes mis en œuvre.

Quand l’accent est mis sur l’ethos, c’est le « je » qui prime. On reconnaît là le
propre de la poésie lyrique où le narrateur, si l’on peut dire, exprime ses
sentiments. Il y a, dans le lyrisme de la poésie, l’évidence des réponses de
l’ethos en général. Le poète affirme ce qu’il ressent, et ce sont donc des
réponses. Où est le problème si la différence problématologique doit être
marquée ? Car la réponse traduit un problème, celui que le poète veut
communiquer, et plus ce problème est sous-jacent, plus la différence problème-
réponse s’exprime par un formalisme fort, dont on sait qu’il caractérise
davantage la poésie. Celle-ci va, sous le coup de l’Histoire, être d’ailleurs de
plus en plus problématique, et de Ronsard à Mallarmé la dissonance poétique
s’accentue bien évidemment, afin d’épouser la fragmentation et la dissolution du
Moi. Le roman, en revanche, a été de plus en plus réaliste en contrepartie.

Le logos qui est dominant nous renvoie à la narration des événements où se


vérifie un ordre des choses dont il est le renvoi constant. C’est le « il » qui parle,
le « il » de l’épopée. De Pindare on est passé à Homère, de l’ethos au logos. Si
l’ethos visait à présenter les réponses de l’orateur et, dans la fiction, à articuler
ses réponses sur ce qui fait problème pour son « je », le logos, lui, articule la
dualité question-réponse à partir de la narration, de l’exposé, du rapport au
monde et de l’extériorité. Ce logos est référentialisé et les problèmes sont dans le
monde même : Ulysse et Achille ont des problèmes, la guerre de Troie est un
problème objectif, l’auteur s’en fait seulement le témoin. Le logos intègre de
façon externe celui qui parle et ceux qui sont impliqués dans l’histoire.

Reste alors la troisième composante. Quand le pathos devient dominant, cela


signifie que l’on se trouve en présence d’un genre où le problématique, illustré
par autrui, est explicite, et le rôle est capital en ce qu’il détermine le type de
fonction développé. Ce sera la tragédie, ou plus généralement le théâtre, qui voit
les protagonistes questionner et répondre, et en l’occurrence, se différencier par
l’affrontement.

On a ainsi le tableau suivant :

Ethos Logos Pathos


Genre lyrique Genre épique Genre théâtral
(« je ») (« il ») (« tu »)

poésie épopée tragédie


IV. – Le figuratif et le prosaïque
L’opposition du style en vers et du style en prose est classique. Elle s’explique
par le fait que la métaphorisation des anciennes réponses leur fait perdre le statut
de réponses à prendre littéralement telles, en même temps que les différences qui
se creusent au cœur des réponses conduisent à une littéralité de la différence et
des correspondances entre l’ancien et le nouveau. La tension entre le réalisme et
le figurativisme, en art comme, plus particulièrement, en littérature, résulte de la
nécessité de marquer la différence problématologique lorsque celle-ci risque de
s’estomper avec l’Histoire qui s’accélère en rendant tout problématique, y
compris les nouvelles réponses qui se mélangent à celles qu’il faut dépasser. En
renonçant au métaphorique, le réalisme s’installe dans la réponse, celle qui abolit
le problématique au profit de l’évidence du monde. L’idée que l’art doit
représenter la nature n’a pas d’autre origine. D’autre part, comme nous l’avons
également montré dans Questionnement et historicité9, l’Histoire qui creuse les
différences est intégrée comme permanence et comme identité continue, en
avalant la différence dans une identité qui ne peut être que fictive, une identité
métaphorique, où l’ancien se perpétue, certes, mais le fait de plus en plus à titre
de fiction. D’où l’aspect métaphorique de l’art qui, par exemple, va de la
Renaissance au Baroque et au Rococo en passant par le maniérisme. On observe
ainsi un aspect formalisant et symbolique de l’art qui s’accroît, afin de
représenter la problématicité croissante dans ses réponses. L’art effectue la
différenciation problématologique par le biais du contraste entre le littéral et le
figuré, entre le réalisme et le symbolisme. Les genres sont à la littérature ce que
les différents arts – sculpture, peinture, architecture – sont aux arts plastiques : le
moyen de donner une contrepartie réaliste à un figurativisme qui s’accroît avec
l’accélération de l’Histoire, tout en situant le problématique là où il se creuse
historiquement. En effet, par le recours aux genres, comme on sait ce qui est en
question, on n’est pas obligé de recourir à la figurativité pour marquer la
différence problématologique des questions et des réponses.

Dans le théâtre, par exemple, les deux pôles de cette différence sont
explicitement présents. La tragédie, comme la comédie, incarnent la
confrontation du littéral et du figuré10. Le héros tragique est piégé par un excès
de métaphoricité dont il ne se rend pas compte au départ. C’est Macbeth qui
interprète l’oracle des sorcières en sa faveur, avant de découvrir à ses dépens que
ces prophéties ne le désignaient pas (littéralement) comme futur roi. C’est
Agrippine, dans Britannicus, qui va vite découvrir, dans la confrontation avec
son fils Néron, que celui-ci entend la maternité comme une réalité littérale
(mettre au monde un enfant), alors qu’elle l’entend comme une métaphore de
son pouvoir et de son droit à tout diriger, à commencer par son fils. Elle réalise,
dans la confrontation qui les oppose, que son idée, sa prétention, n’était que
métaphore, et que l’Histoire, avalée par elle dans l’identité factice d’un pouvoir
révolu, va lui éclater au visage.

À côté de cela, il y a la comédie, qui répond à une exigence inverse. Les


personnages comiques, en général, sont en retard sur ce qui change et qu’ils ne
perçoivent pas. C’est ce décalage qui fait rire. Les protagonistes de comédie
prennent tout au pied de la lettre, parfois jusqu’à l’absurde comme chez Ionesco.
Mais l’Histoire a creusé les différences, et les personnages qui, eux, en ont
épousé les rythmes et les creux vont être comme le rempart d’une réalité
nouvelle insurmontable sur laquelle vont venir buter ceux qui les font rire.

Tragédie et comédie forment ainsi l’envers et l’endroit d’une même pièce.


L’Histoire qui s’accélère autorise toutes les confusions, mais forcément aussi
tous les conflits qu’engendre la possibilité de ne pas voir ce qui demeure, ou doit
demeurer, et ce qui s’efface, ou doit s’effacer.

L’Histoire, c’est pour les Grecs un destin sans les dieux, ou avec des dieux
tellement nombreux et rivaux qu’on ne sait plus où on en est. Pour nous, ce sont
simplement les hommes qui s’affrontent. Mais formellement, c’est la même
chose : les différences se creusent au sein des réponses les mieux établies qui ne
sont plus telles que métaphoriquement, même si, au départ, on ne réalise pas
qu’il y a métaphore, d’où la tragédie et la comédie. C’est seulement avec le
temps qu’on verra que les réponses ne sont plus que des métaphores, des
énigmes de plus en plus problématiques à déchiffrer et qu’il faut donc de
nouvelles réponses et même une nouvelle manière de répondre. Quand l’Histoire
s’accélère, le refoulement problématologique diminue, du fait de la
problématisation qui gagne peu à peu l’ensemble des réponses établies. Cela les
déstabilise. La démarcation entre les réponses nouvelles, chargées de la
différenciation historique, et les anciennes, affectées par elle en ce qu’elles font
question, se fait plus ténue. Le refoulement problématologique diminue, et la
différenciation question-réponse, qui passe par la reconnaissance de la
métaphorisation comme telle, comme réponse à ne pas prendre littéralement
telle, est progressive. Entre-temps, l’être qui relie sujets et prédicats pour donner
naissance au jugement s’affaiblit dans le réel aussi, le métaphorique et le
réalisme se mélangent, avant de pouvoir se séparer, ce qui rend alors caduque
l’opposition de la tragédie et de la comédie, déplaçant celle du tragique et du
comique dans d’autres genres littéraires qui leur succèdent. L’être qui s’affaiblit,
cela veut dire que les identités sont moins fortes, que les réponses sont plus
analogiques, ce dont on finira, historiquement du moins, par prendre conscience.
Mais, du même coup, le réalisme accompagne la métaphorisation qu’engendre
l’accélération de l’Histoire sans qu’on se rende compte, dans une première étape,
que c’est un réel figuré dont il est question. Cette confusion peut être tragique, et
la tragédie vise précisément à illustrer ce qu’il en coûte de le faire. Mais c’est là
un moment transitoire, historiquement parlant. Le réalisme ne se dissocie de
façon spécifique du figurativisme qu’au moment où celui-ci est conscient de lui-
même. Une contrepartie réaliste s’impose pour donner corps à un monde réel qui
semble plus lointain. Quand, par exemple, la musique instrumentale se
développe, que la peinture se maniérise jusqu’à être baroque, il faut bien que le
pathos, c’est-à-dire le spectacle, assure le réalisme qui fait défaut, et l’on sait que
ce sera l’acte de naissance de l’opéra à Venise, en 1607, avec l’Orfeo de
Monteverdi.

Cela nous amène à repenser l’évolution des genres littéraires, en complétant le


tableau développé plus haut :


V. – L’évolution des genres littéraires
Le tableau ci-dessus laisse entrevoir les principes de cette évolution.

La poésie lyrique ouvre l’espace littéraire et se confond probablement avec


l’épopée. On peut rejoindre Hugo, lorsqu’il dit, dans sa célèbre Préface à
Cromwell, que « les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont
épiques, les temps modernes sont dramatiques », si l’on veut bien y voir plutôt
un ordre dans la succession des genres, car, après tout, les Grecs connurent « les
temps modernes » à travers le règne du théâtre. Mais, si on suit plutôt Hegel,
c’est l’épique qui est premier, en raison du sens du Tout qui s’y joue, alors que le
lyrisme évoque le sentiment, la séparation, la nostalgie. Il est certain que l’on
retrouve les mêmes personnages mythiques, voire mythologiques, dans les
chants épiques et dans la poésie, sinon même dans le théâtre et, bien sûr, la
peinture. La douleur de la séparation ne se retrouve-t-elle pas également dans
l’épopée guerrière ou dans la quête d’Ulysse ?

Quoi qu’il en soit, l’accélération de l’Histoire commence par affecter les


réponses en vigueur. Celles-ci font problème, ce que va traduire la figurativité
poétique de par sa forme. Du même coup, il faut rétablir l’harmonie et les
valeurs communes du groupe, et l’on comprend la naissance de l’épopée.
L’Histoire, qui continue son cheminement et son œuvre de différenciation, va
engendrer la tragédie : la différence, qu’incarne le héros tragique, sera châtiée
pour ses violations. Plus tard, bien plus tard, les héros tragiques connaîtront un
sort romanesque, lorsque l’aventure ne sera plus qu’une errance et des
problèmes, issus d’un monde plus opaque où tout peut arriver, même la justice
ou le bonheur, par hasard ou du fait de la Providence. C’est seulement à l’époque
moderne que le roman confrontera l’individu à ses propres possibilités de
résolution, à sa liberté de vaincre les problèmes. Le stade passif sera devenu
actif.

Si l’on regarde notre tableau, complété par le rapport au figuratif et au


réalisme des genres littéraires, il s’explique de la façon suivante. La centralité
d’un personnage est le fait de l’ethos : pour le style figuratif, c’est la poésie, et
pour le style réaliste, c’est le roman, lui-même issu du croisement d’autres
genres, comme l’épopée (le roman, c’est de l’épopée individuelle, que certains
qualifieraient de dégradée) ou la tragédie, voire la comédie (comme le Don
Quichotte).

Voyons le logos. La prépondérance du discours référentiel donne donc


l’épopée pour le style métaphorique et l’histoire, pour sa version réaliste, cette
même histoire que l’on retrouvera dans les « histoires » romanesques, puis dans
le roman historique du XIXe siècle. Quant à la troisième colonne, celle du pathos,
elle est le lieu du théâtre, de l’altérité : les problèmes sont incarnés dans un Autre
qui questionne et fait question. Cela donne lieu à de la tragédie, qui est
caractérisée par un excès de métaphoricité, et à la comédie, dont l’aspect de
surlittéralité, qui s’empare du personnage dont on rit, spécifie le réalisme et le
comique à la fois. Et si l’Histoire qui avance nous faisait passer de la première
ligne à la seconde, de gauche à droite puis de droite à gauche ?
Chapitre VIII
Le pathos ou le règne de l’image :
propagande et publicité
Face à une métaphorisation croissante, à une figurativité très forte, dans tous
les modes d’expression traditionnels, il a bien fallu que se développe une
contrepartie réaliste. Or l’Histoire du XXe siècle, c’est une accélération
vertigineuse du mouvement : les deux guerres mondiales, les totalitarismes ont
été contemporains de formes artistiques plus abstraites que jamais, voire
déroutantes. D’où le réalisme qui permet aux individus de retrouver un monde
qu’ils connaissent, sans qu’il soit d’ailleurs plus stable. Ce réalisme est assuré
par l’image. Le cinéma comme la télévision en sont les supports les plus
courants. À travers eux, on assiste à l’expression des beaux sentiments, et des
moins beaux aussi d’ailleurs, propres à émouvoir, à choquer, en tout cas à
éveiller la réaction de l’auditoire, devenu audience.

Par l’image, on se sent toujours plus proche de la réalité, comme si « on y


était » et que les différences pouvaient s’abolir du même coup. Encore que
l’image serve aussi à créer l’effet inverse, en suscitant le plaisir d’une différence,
notamment devant des malheurs dont on se sait épargné. En ce sens, la
télévision, plus que le cinéma qui divertit en racontant des histoires, sert à
marquer la différence. Elle suscite des passions, ou les distille, tout au long de
programmes qui dépeignent une multitude de situations concrètes, parfois
construites de toutes pièces comme dans la « téléréalité ». La grande différence
entre télévision et cinéma, quand ce ne sont pas des films de cinéma qu’on y
regarde, c’est que la télévision nous désimplique, crée une distance malgré son
intérêt ; on voit des stars et des scandales, des informations terribles sur un
ailleurs heureusement improbable pour la majorité d’entre nous, des situations
sociales et psychologiques qui ne nous concernent que théoriquement. Et tout
cela est plutôt rassurant. Ou alors, le spectacle est celui de gens riches, puissants
ou célèbres, qui font envie de par leur différence. La force de l’image tient à ce
phénomène d’attraction et de répulsion qu’elle éveille de manière presque
instantanée, mécanique. Un jeu sur l’identité et la différence, donc une
manipulation de ce que nous sommes, voulons et pouvons être. C’est le secret de
sa puissance rhétorique : elle influence par sa force de suggestion, elle crée ou
abolit des valeurs qui sont les nôtres ou auxquelles nous nous opposons. Mais
elle parvient aussi à nous faire agir en induisant des conclusions, comme acheter
ce que l’on veut nous vendre, croire ce que l’on veut nous induire à penser, et
ainsi de suite. Voyons cela avec la publicité.
I. – Publicité et propagande
Souvent, on assimile les deux, sans faire de différence, comme si le fait de
vouloir « vendre » un message ou un produit revenait au même. Il n’en est rien,
malgré une similitude bien réelle. Dans la propagande, on veut masquer un écart
possible entre ce que l’on défend réellement et ce qu’attend l’auditoire. Il faut
faire semblant de défendre les valeurs de ce dernier. Dans notre terminologie,
cela signifie que l’ethos effectif de l’orateur politique se coule dans le moule de
l’image et de l’espérance de l’auditoire. Ethos effectif et ethos projectif doivent
donc coïncider.

C’est le contraire dans le cas de la publicité, où il faut créer le désir et l’envie


du produit, donc une certaine distance que seul l’achat de celui-ci est censé
combler. Toujours selon notre terminologie, cela implique que l’ethos effectif et
l’ethos projectif ne peuvent être les mêmes. Si l’on fait une publicité avec une
star de cinéma emblématique pour un produit donné, cela doit suggérer qu’en
adoptant ce produit on pourra « être » (métaphoriquement) cette star et s’en
rapprocher au moins par cette propriété commune, que met en avant le produit. Il
faut que le publicitaire qui parle, c’est-à-dire le produit, avance masqué. Ce n’est
pas toujours le cas. Du même coup, ce n’est plus la marque qui parle mais un
client-utilisateur, une star, une situation identifiante, et parfois c’est même le
décalage de la marque et de son médiateur qui se trouve mis en scène dans une
publicité. Exprimer l’ethos effectif serait une façon trop directe de se vendre, de
se proposer à l’Autre, et le publicitaire joue alors sur l’ethos projectif sans
occulter la distance, puisqu’il la suscite, et c’est la même que l’on retrouve entre
l’auditoire et le produit. On peut même ajouter que c’est la loi fondamentale du
genre publicitaire : la distance de l’ethos effectif à l’ethos projectif est construite
à l’identique avec celle du produit et de l’auditoire. Le désir pour le produit est
(métaphoriquement) le désir pour celui qui défend ce produit ou pour ce qui se
passe dans la publicité qui le met en scène. L’« orateur publicitaire », c’est-à-
dire la marque ou le produit, se distancie par le discours publicitaire en
instaurant une projection désirante au travers d’un ethos imaginaire, destiné à
séduire l’auditoire. La propagande, elle, ne vise pas à créer un désir, mais à faire
passer avec la plus grande sincérité possible une idée, un message, ce qui exclut
toute distance avec l’ethos projectif. Certes, bien des hommes politiques
s’efforcent de susciter du désir à leur endroit, par exemple en se mettant eux-
mêmes en scène dans des portraits de famille, mais cela tue l’idée politique
qu’ils veulent souligner. C’est peut-être le signe qu’ils n’en ont pas. Le politique
joue sur une distance réelle qu’il fait mine d’abolir, là où le discours publicitaire
crée, tout aussi fictivement, une distance qui, en réalité, ne peut guère exister,
puisqu’il s’agit de mettre le produit à portée de main du consommateur.
II. – La loi de problématicité du genre publicitaire
Plus un problème est explicite dans une publicité, plus le langage utilisé est littéral, et plus ce monde
commun entre l’ethos et le pathos fait appel à un ethos projectif proche de l’ethos effectif.

En clair, cela signifie qu’une publicité pour une lessive, qui souligne le
caractère résolutoire du produit pour un problème spécifié dans l’annonce, fera
appel à un personnage proche du public par cette préoccupation commune. Elle
servira de modèle, d’image identificatoire. On va ainsi interviewer une mère de
famille, qui a adopté la lessive en question et qui va en vanter les mérites. On est
loin de Catherine Deneuve pour Chanel, ou des mannequins célèbres dont les
cheveux ont été lavés avec L’Oréal. Car la mère de famille illustre sans doute
bien mieux ici l’image du public qui achète et consomme de la lessive pour le
linge de tous qu’aucune autre « star » ne pourrait le faire.

Inversement,
plus la rhétorique publicitaire occulte le problème que le produit doit résoudre, plus le discours utilisé est
figuratif, et plus l’ethos effectif et l’ethos projectif sont dissociés dans une différence qui est celle que veut
souligner le message publicitaire.

Prenons le cas d’une autre publicité, celle d’un parfum. Quel est le problème
auquel prétend répondre un parfum ? Aucun en particulier, sans doute. La
séduction, le charme, la magie doivent donc être évoqués par la rhétorique du
message. Pensons à la publicité qui met en scène un joli chaperon rouge de
20 ans qui, parfumé au Chanel n° 5, séduit les loups pour partir à la conquête de
Paris. Si le chaperon rouge parvient à faire cela, cela démontre que le parfum en
question est vraiment magique. Aucun problème, aucune question, ne se
trouvent mentionnés, précisément parce qu’il s’agit de montrer que ce parfum
abolit les obstacles les plus évidents de la vie quotidienne et vous emmène là où
tout est possible : à la conquête de Paris, par exemple. Remarquons que la
publicité pour ce parfum a toujours fait appel à ce genre de rhétorique. On se
souvient de Catherine Deneuve qui faisait sortir un orchestre de la mer. Le
miracle de ce parfum est qu’il crée l’harmonie, le problème de la publicité qui le
vante est qu’il faut le présenter comme annulant toute problématicité en y
répondant par avance. Point n’est besoin de la spécifier, comme dans le cas de la
lessive, puisque, précisément, tout problème a disparu comme par enchantement.
Le fossé entre le public d’une publicité et Catherine Deneuve est évidemment
plus important que celui qui sépare ce même public de la ménagère qui teste la
lessive qu’on veut lui vendre. D’ailleurs, ni Catherine Deneuve ni le chaperon
rouge sexy ne vantent les « mérites » du produit. Ils servent de référent pour
l’identification, car l’acheteuse potentielle veut elle aussi pouvoir conquérir le
monde ou s’assurer d’une emprise magique, donc irréelle, sur le cours des
choses et, ainsi, sortir de son quotidien. Être une star, réaliser un rêve d’enfant
sans être croquée par les « loups » qui rôdent, c’est de l’ordre du merveilleux.
On veut être celle qui a accès à cet univers. En revanche, on ne veut pas être
celle qui lave le linge, car d’une certaine façon on l’est déjà, par la force des
choses, par la force du quotidien, qui ne laisse guère de choix : il faut disposer de
linge propre. C’est un problème incontournable, auquel on doit tous faire face.
Point de désir ici. La rhétorique aborde le problème en le présentant comme
résolu, ce qui l’abolit. Le parfum l’a supprimé, comme par magie, la lessive, plus
terre à terre, en illustre la solution, et la publicité qui en est faite se rapproche
donc d’une argumentation en énonçant d’entrée de jeu le problème. Et il y a des
entre-deux, comme dans la publicité pour les surgelés, mentionnée ci-après.

Ce que stipule la loi de problématicité en matière de publicité, c’est que plus


le problème est avalé rhétoriquement, plus le publicitaire a recours à un langage
figuratif, forcément indirect. Plus, aussi, l’ethos est marqué par la distance avec
l’auditoire, lequel doit pouvoir se rapprocher de l’icône mise en avant dans la
publicité et grâce à elle, alors même qu’on estime cette icône inatteignable. On
ne peut pas davantage être Catherine Deneuve que le chaperon rouge, qui
n’existe que comme personnage mythique de notre enfance passée.

Il y a bien évidemment des stratégies publicitaires qui, pour faire croire que le
problème ne se pose plus, font comme si, enfin, il s’était estompé, comme par
miracle. Pensons aux surgelés. Leur image n’est pas bonne : c’est de la cuisine
rapide mais sans raffinement. On n’en fait que lorsqu’on n’a pas le choix, par
facilité le plus souvent. Or, qu’a imaginé la marque « Cuisine de Marie », dans
une publicité assez géniale, il faut bien le dire ? Un homme habillé en smoking
surgit chez une maîtresse de maison, au moment où elle doit préparer un repas
pour plusieurs invités qui se sont annoncés à la dernière minute. Cet ange
gardien surgi de nulle part lui rappelle que les surgelés « Cuisine de Marie »
exigent une belle table, une belle robe, un décorum de fête (n’est-il pas en
smoking ?) ; bref, il lui suggère que cette marque, c’est de la grande cuisine. Le
problème auquel on associe les surgelés est ainsi évacué, parce qu’il y est
répondu de facto par le message publicitaire lui-même : non, ce n’est pas de la
« mauvaise cuisine » ; au contraire, c’est de la fête, voire de la grande classe. On
ne parle même pas du problème : on l’a fait disparaître, rhétoriquement. Le
smoking, la belle table, la belle robe, le surgelé, tout va ensemble, on se trouve
dans le même registre. Notre acteur en smoking réprimande d’ailleurs la
maîtresse de maison pour ne pas avoir pensé à mettre « les petits plats dans les
grands ». Clairement, cette publicité met en avant un ethos projectif où la valeur
essentielle est la qualité, la classe à tous égards. La marque est
(métaphoriquement) l’acteur en smoking, et ce qu’il dit. On ne peut parler ici
d’identification, car ce n’est ni un joueur de football ni une star de cinéma. C’est
une icône, un symbole, mais c’est encore une distance : celle que crée la
réponse, que l’on devrait tous adopter. La question que pose la cuisine n’est pas
spécifiée, comme dans le cas de celle de la lessive, elle n’est pas non plus
raturée, comme avec le parfum. C’est l’entre-deux : la question s’y inscrit en
filigrane.

Le mécanisme général de la rhétorique publicitaire consiste à offrir la réponse


en guise de traitement du problème. Pourquoi avoir telle ou telle marque de
voiture ? Elles sont à peu près toutes équivalentes. Comment orienter le choix ?
À quel problème s’adresser ? Le prix ? La performance ? L’espace intérieur ? Le
confort ? La sécurité ? La séduction ? Tous ces registres ont été abordés au fil du
temps par les publicitaires. Mais on observe que la publicité pour les
automobiles évolue néanmoins. Plus le temps passe, et plus on se situe dans le
métaphorique, c’est-à-dire, comme pour les parfums, dans le magique, comme
pour débanaliser l’outil voiture. Désormais, celle-ci doit faire rêver. À la limite,
elle serait écologique, reposante, pour finir par symboliser la petite maison
douillette et confortable.

Comme pour le parfum, dont la nécessité ne répond à aucune nécessité, le


discours publicitaire des marchands de voitures est tissé par des identités faibles,
problématiques si on les prend littéralement : un chaperon rouge ne peut
« séduire » de vrais loups, pas plus qu’une voiture ne fait planer. On annule la
problématicité par la métaphorisation, mais elle y est contenue, comme l’on sait.
III. – La rhétorique de la séduction : entre publicité et politique
Séduire l’auditoire est le but commun de ces trois démarches : la femme qui
provoque le désir ou l’homme qui veut réaliser le sien, le publicitaire qui veut
faire acheter, le politique qui veut être élu partagent une même volonté de
séduire. Si on a déjà pu démarquer la propagande de la publicité, que penser de
la séduction ? Là aussi, le discours est indirect, figuré, et ne dit pas de façon
littérale ce à quoi celui qui le tient veut aboutir. La séduction est en fait un
mixte : du discours politique, elle prétend à la sincérité ; du discours publicitaire,
elle a la suggestion du désir. Cet entre-deux en fait un intéressant cas de figure
pour la rhétorique. La rhétorique de la séduction opère en jouant sur une distance
mais aussi sur la possibilité non dite de son abolition. Elle métaphorise le désir
sexuel, qu’elle met à distance en disant autre chose, littéralement parlant. Mais
elle ne crée aucun écart entre l’ethos effectif et l’ethos projectif, celui ou celle
qui parle se dévoile comme tel(le) dans cette rhétorique. Il n’y a pas
d’identification à une quelconque icône à laquelle on voudrait ressembler. En
soubassement, la séduction promet l’abolition de la distance.
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Perelman C. et L. Olbrechts, Le traité de l’argumentation. La nouvelle


rhétorique, 1re éd., PUF, 1958 ; Université de Bruxelles, 5e éd., 1988.

– L’empire rhétorique, Vrin, 1977.

– Rhétoriques, Université de Bruxelles, 1989.

Quintilien, Les institutions oratoires, Garnier, 1865.

Reboul O., Introduction à la rhétorique, PUF, 1991.

Rhétorique à Herennius, Les Belles-Lettres, 1990.

Robrieux J.-J., Rhétorique et argumentation, Dunod, 1993.

Toulmin S., Les usages de l’argumentation, PUF, 1993.

Van Eemeren F. et Grootendorst R., Argumentation, Communication and


Fallacies, New Jersey, Erlbaum, 1992 .
Notes
1

Institutions oratoires, II, 15.

Traité de l’argumentation, p. 5.

Cf., sur ce point, Esther Goody, Questions and Politeness, Cambridge, 1978.

1' a le même sens que 1 : on a simplement utilisé un interrogatif qui explicite la


question résolue comme résolue, une question qu’on a pu, ou pourrait, poser.
Celle-ci doit être considérée comme effectivement résolue, même si on fait
l’économie de la clause interrogative qui spécifie en quoi 1/ répond à « Qui est le
vainqueur d’Austerlitz ? ».

Voir O. Ducrot, Le dire et le dit, Minuit, 1984.

Sur ce point, voir M. Meyer, Le comique et le tragique : penser le théâtre et son


histoire, PUF, 2003.

Voir, sur ce point, C. Javeau, Sociologie de la vie quotidienne, PUF, coll. « Que
sais-je ? », 2003, p. 69-77.

8
Fallacies, Londres, 1970.

PUF, 2000.

10

C’est la thèse que le lecteur retrouvera tout au long de notre ouvrage Le comique
et le tragique : penser le théâtre et son histoire, PUF, 2003.
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