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LES CHEMINS SINUEUX DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE LIBÉRALE

Gilles Dostaler

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2009/4 n° 44 | pages 42 à 64
ISSN 1293-6146
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-4-page-42.htm
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L’Economie politique
Trimestriel-octobre 2009
Le libéralisme en crise

p. 42

Les chemins sinueux


de la pensée économique
libérale [1]
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Gilles Dostaler,
département des sciences économiques,
université du Québec à Montréal.

« Plutôt donc qu’une doctrine plus ou moins cohérente, plutôt


qu’une politique poursuivant un certain nombre de buts plus
ou moins définis, je serais tenté de voir, dans le libéralisme,
une forme de réflexion critique sur la pratique gouvernemen-
tale ; cette critique peut venir de l’intérieur ou de l’extérieur ;
elle peut s’appuyer sur telle théorie économique, ou se référer
à tel système juridique sans lien nécessaire et univoque. »
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, 2004.

L
[1] Ce texte est une version ibéral » et « libéralisme » sont des mots polysémiques.
remaniée et mise à jour
de « Néolibéralisme, Ils désignent à la fois des visions du monde, en par-
keynésianisme et
traditions libérales », ticulier des rapports entre l’individu et la société,
La Pensée, n° 323, juillet- des positions idéologiques, des programmes et des
septembre 2000, p. 71-86.
Je remercie partis, des politiques et des théories économiques. Sur le plan
les responsables de
la revue pour nous avoir
politique, il y a des libéraux de droite et de gauche, des modé-
permis de reprendre cet rés et des radicaux. Certains, tel John Maynard Keynes, se sont
article. Je remercie aussi
Christian Chavagneux déclarés partisans d’un libéralisme social et même d’un socia-
et Robert Nadeau pour lisme libéral. Un courant de pensée désigné comme « nouveau
leur lecture attentive
et leurs suggestions. libéralisme » est né en Grande-Bretagne, à la fin du XIXe siècle,
Je suis évidemment seul
responsable des défauts
dans la mouvance du radicalisme philosophique de Bentham et
du produit final. des Mill, père et fils, prônant une intervention active de l’Etat

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
pour corriger les maux engendrés par le laisser-faire et le libéra- p. 43
lisme « manchestérien » [2]. Dans les années 1930, l’expression
« néolibéralisme » a commencé à être utilisée, aussi bien comme
synonyme de nouveau libéralisme que, sous l’influence de Mises
et de Hayek, comme son exact opposé, c’est-à-dire comme
affirmation de la supériorité des mécanismes de marché et de
concurrence sur l’intervention étatique.

Pour compliquer les choses, le mot libéral change radicalement


de sens selon qu’on se trouve sur un rivage ou sur l’autre de l’Atlan-
tique. Le libéral en France est un adversaire résolu de l’intervention
étatique dans l’économie, un apôtre de la flexibilité des marchés,
en particulier du marché du travail, un partisan de la déréglemen-
tation. Aux Etats-Unis, c’est exactement le contraire : c’est un
keynésien, voire un social-démocrate. John Kenneth Galbraith est
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ainsi un liberal, alors que son meilleur ennemi Milton Friedman est
défini comme un conservateur. Nous écrivons « défini comme » car
Friedman se considère quant à lui comme un authentique libéral,
estimant que les interventionnistes ont procédé à un véritable acte
de piratage linguistique. C’est aussi l’avis de Hayek, qui a publié en
1960 un texte intitulé « Pourquoi je ne suis pas un conservateur ».
Le contenu de ces expressions varie donc pour les uns et les autres.
Il en est toujours ainsi dans le domaine des idées sociales, où les
mots ont aussi une charge polémique.

Le mot libéralisme apparaît dans la langue française en 1818, [2] C’est ainsi qu’on
désignait au XIXe siècle les
donc bien après l’émergence de ce qu’il désigne. Maine de Biran partisans inconditionnels
l’aurait utilisé pour la première fois pour définir la doctrine des libé- du laisser-faire
et du libre-échange.
raux français. Le mot « libéral », dérivé du latin liber, « libre », est
d’un usage beaucoup plus ancien, puisqu’on en trouve la trace dès la [3] Dictionnaire historique
de la langue française,
fin du XIIe siècle, alors qu’il signifie « digne d’un homme libre ». Son Paris, Le Robert, 1994,
vol. 1, p. 1123-1124.
utilisation comme terme politique apparaît en 1750, sous la plume
d’Argenson, et se répand après la Révolution française pour carac-
tériser les partisans des libertés politiques [3]. En anglais, l’usage du
mot liberal, au sens de « partisan de la liberté et de la démocratie »,
naît au début du XIXe siècle sous l’influence du terme français, et
le plus souvent par ceux qui s’y opposent. C’est en Espagne que
« libéral » apparaît pour la première fois comme nom désignant les
opposants au pouvoir absolu de la monarchie, les « Liberales ».

Le libéralisme découle donc de la conviction selon laquelle


l’homme est libre et s’oppose aux contraintes brimant cette
liberté. L’homme doit être libre d’agir selon sa volonté, à ›››

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L’Economie politique

Le libéralisme en crise
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p. 44 c­ ondition que son action ne s’oppose pas à la liberté des autres.


Cela peut toutefois être interprété de diverses ­manières et s’ap-
pliquer à des contextes très variés. On distingue ­souvent dans
le libéralisme un premier sens qu’on peut qualifier d’individuel,
de moral ou de culturel. Il est alors synonyme de tolérance
face aux opinions, mais aussi aux
manières d’agir, aux habitudes,
Le libéralisme économique aux modes de vie des autres. Le
peut se passer du libéralisme politique deuxième sens est le sens poli-
comme du libéralisme moral. tique  [4]. Il émerge en opposition
La montée du néolibéralisme aux régimes ­autoritaires et en par-
aux Etats-Unis est allée de pair ticulier aux monarchies de droit
avec celle du conservatisme divin. S’appuyant sur la liberté de
religieux et moral. conscience, de parole, de ­réunion,
il est étroitement associé à la nais-
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sance de la démocratie parlemen-
taire. Dans un troisième sens, le libéralisme économique
apparaît au premier abord comme une application à un domaine
particulier de l’activité humaine du libéralisme au premier
sens. Fondé sur le droit de propriété, il met en avant la liberté
d’entreprendre, ­d’embaucher, d’échanger, à l’intérieur des
frontières nationales comme à l’échelle internationale. Le libé-
ralisme économique accompagne donc la naissance du marché
moderne. Il s’identifie au libre-échange et au laisser-faire. Non
seulement rien ne garantit l’équivalence entre ces sens, mais
on peut avoir des contradictions et des conflits entre eux. Le
libéralisme économique peut se passer du libéralisme ­politique
comme du libéralisme moral. La montée du néolibéralisme
[4] Pour John Rawls,
« le libéralisme politique aux Etats-Unis est allée de pair avec celle du conservatisme
part de l’hypothèse que, religieux et moral.
d’un point de vue politique,
l’existence d’une pluralité
de doctrines raisonnables,
mais incompatibles entre
Dans son manifeste de philosophie politique, Capitalisme et
elles, est le résultat normal liberté [1962], Friedman, avançant en cela une idée largement
de l’exercice de la raison
humaine dans le cadre répandue, affirme que la liberté économique est une condition
des institutions libres nécessaire de la liberté politique. C’est selon lui une erreur des
d’un régime démocratique
constitutionnel » [1993, socialistes, interventionnistes keynésiens et autres ennemis de la
p. 4]. C’est la Réforme
protestante qui est
liberté, de croire qu’on peut associer économie dirigée et liberté
à l’origine de la liberté politique : « L’histoire témoigne sans équivoque de la relation qui
politique, « de ce que  
les Modernes entendent   unit liberté politique et marché libre. Je ne connais, dans le temps
par la liberté de conscience ou dans l’espace, aucun exemple de société qui, caractérisée par
et la liberté de pensée »,
bien que cela « n’était une large mesure de liberté politique, n’ait pas aussi recouru,
certes pas l’intention  
ni de Luther ni de Calvin »
pour organiser son activité économique, à quelque chose de
[1993, p. 13). comparable au marché libre » [Friedman, 1962, p. 9].

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
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L’histoire montre au contraire que la liberté économique sans p. 45
cadre éthique, sans contrainte politique, peut mener à un monde
intolérable, dans lequel la liberté du plus petit nombre, des puis-
sants et des riches, s’apparente à celle du renard dans le pou-
lailler. Cela a inspiré à Lacordaire son célèbre aphorisme : « Entre
le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, […] c’est la liberté qui
opprime et la loi qui affranchit ». C’est au milieu du XIXe siècle
que se distend le lien entre libéralisme politique et libéralisme
économique et que, avec la montée des mouvements de révolte [5] Hayek a déploré
cette dérive de Mill, fruit
ouvrière et les progrès du mouvement socialiste, le libéralisme de la mauvaise influence
économique devient conservateur, fait appel à la répression de de la compagne
de ce dernier, Harriet Taylor.
l’Etat pour contrer les menaces qui pèsent sur le nouvel ordre Mill écrit en effet que sa
femme a eu une influence
social, se prend même à supporter l’intégrisme religieux et à prô- dans son évolution vers
ner un ordre moral qu’il avait, au départ, rejeté. Et c’est alors que un « socialisme tempéré »
[Mill, 1873, p. 167].
d’authentiques libéraux politiques, tels que John Stuart Mill, se
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sont éloignés du libéralisme économique pour se rapprocher du [6] Voir aussi l’article
de Catherine Audard dans
socialisme [5]. La fin du siècle a vu alors se développer en Angle- ce numéro [NDLR].
terre ce qu’on a appelé un « nouveau libéralisme », libéralisme [7] Comme Hayek
social préoccupé de justice et d’égalité, prônant l’intervention l’a du reste reconnu,
c’est une thèse qui a été
de l’Etat, dont Thomas Hill Green, John A. Hobson et Leonard énoncée dès le XIXe siècle
Hobhouse sont les principaux théoriciens, et auquel Keynes se par Tocqueville.

référera dans les années 1920 [Freeden, 1978] [6]. [8] Hayek a accordé deux


entrevues à ce quotidien,
rééditées en 2005
Pour Hayek, l’un des plus importants apôtres du libéralisme par l’Institut Hayek
(www.fahayek.org).
économique au XXe siècle, la démocratie n’est pas nécessaire-
ment le régime le plus apte à garantir les libertés individuelles [9] Après un séjour
au Chili en 1976, Friedman,
dans la société. Elle peut se traduire en effet par une dictature dans une lettre au général
de la majorité sur la minorité [7]. Inversement, on peut concilier Pinochet, a conseillé
une thérapie économique
selon lui régime autoritaire et liberté économique. Un régime de choc, susceptible
de créer du chômage, pour
politique autoritaire peut être nécessaire pour rétablir les condi- guérir l’économie chilienne
tions essentielles au libre déploiement des forces du marché. d’une inflation provoquée
par les politiques
Dans une entrevue accordée au quotidien de Santiago du Chili du gouvernement socialiste
El Mercurio en avril 1981, Hayek déclare ainsi qu’il « préfère un d’Allende. Voir à ce sujet
M. et R. D. Friedman
dictateur libéral à un gouvernement démocratique manquant de [1998], p. 399-408.
libéralisme » [8].

Dans une série de conférences publiées sous le titre Contre


Galbraith [1977], Friedman a expliqué à ses auditeurs anglais
que le traitement de choc appliqué par les nouvelles autorités
chiliennes s’était révélé très efficace et que l’Angleterre pouvait
s’en inspirer [9]. C’est justement une mise au pas radicale des
syndicats, entre autres mesures « libérales radicales », que le
gouvernement de Margaret Thatcher mettra en œuvre à partir ›››

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L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler

p. 46 de 1979. La Chine est aujourd’hui l’illustration la plus frappante


de la possibilité de concilier dictature politique et libéralisme
économique. La flexibilité d’un marché du travail dans lequel
n’existent ni liberté syndicale ni droit de grève fait l’envie des
dirigeants d’entreprise à travers le monde. Cela s’accompagne
d’un discours politique schizophrénique dans lequel on continue
de se référer au communisme.

Nous proposons, dans les pages qui suivent, quelques


clarifications sur l’évolution du libéralisme économique et de
ses avatars, sous la forme d’une brève histoire de la pensée.
Nous montrerons en particulier que c’est dans la physiocratie
plutôt que chez Adam Smith qu’on trouve les racines intellec-
tuelles du néolibéralisme contemporain, alors que Keynes et
son nouveau libéralisme sont plutôt les héritiers de Smith et
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de John Stuart Mill.

L’émergence du libéralisme économique :


la physiocratie
Dans les histoires de la pensée économique, le libéralisme
apparaît généralement comme le successeur et le fossoyeur du
mercantilisme [10]. Puisque cette histoire est parallèle à l’émer-
gence de la démocratie dans la lutte contre l’autoritarisme poli-
tique, le libéralisme économique se présente, ainsi que nous
l’avons vu, comme une application au domaine de l’activité
économique des principes généraux du libéralisme politique.
[10] Comme Marx
puis Keynes ont nommé Une étude attentive de l’émergence de l’économie politique
« classiques » la plupart
de leurs prédécesseurs, montre que les choses ne sont pas aussi simples. Plusieurs,
lesquels n’ont jamais parmi ceux qui ont apporté des contributions majeures à la
revendiqué une telle
étiquette et ne se croyaient pensée économique, tels que Jean Bodin, Dudley North, John
sans doute pas membres
d’une même école,
Locke ou William Petty, avaient un pied dans l’un et l’autre
c’est Adam Smith qui, camp. L’adhésion au laisser-faire à l’intérieur des frontières
dans La Richesse des
nations [1776], a nommé nationales pouvait aller de pair avec l’approbation du pro-
« mercantilistes » la plupart tectionnisme. Surtout, plusieurs des partisans du libéralisme
de ses prédécesseurs,
dont il distinguait toutefois économique et du libre-échange, aux XVIIe et XVIIIe siècles,
les physiocrates qui furent
les premiers à se définir
étaient aussi des apôtres de l’absolutisme, alors qu’on trou-
comme école. vait chez les mercantilistes, partisans d’une intervention
[11] Voir à ce sujet active des pouvoirs publics dans l’économie, des adversaires
Pesante [1996], qui montre démocrates de la monarchie de droit divin [11].
qu’au XVIIe siècle autant
qu’aujourd’hui, libéralisme
économique et autoritarisme
politique pouvaient
Le libéralisme économique s’appuie sur une vision parti-
faire bon ménage. culière du fonctionnement de l’économie, des rapports entre

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
l­ ’économie et la société, et de la place de l’individu dans p. 47
l’économie. Cette vision naît entre la fin du XVIIe siècle et la fin
du XVIIIe siècle, et elle triomphe au XIXe siècle. Il y a, au point
de départ du libéralisme économique classique, une idée fon-
damentale, en vertu de laquelle l’économie fonctionne selon
des lois naturelles [12]. Les fondateurs de l’économie politique
moderne, au XVIII e siècle, étaient
fascinés par la théorie de Newton
et aspiraient à construire une phy- Quesnay racontait qu’un jour
sique sociale sur le modèle de la le Dauphin lui avait demandé
mécanique classique. Newton était ce qu’il devrait faire pour l’économie
parvenu à expliquer non seulement lorsqu’il serait roi. Il lui aurait
le mouvement des planètes, mais répondu : « C’est très simple, vous ne
encore celui de tous les corps dans faites rien. » Gouverner, c’est respecter
l’univers par une loi unique, uni- les lois naturelles, dans le domaine
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verselle : la loi de la gravitation, de l’économie comme ailleurs.
exprimée par une équation très
simple. De la même manière, on
prétend expliquer le fonctionnement de l’économie, la circula-
tion des marchandises et de l’argent par une loi universelle : la
rationalité de l’agent économique, de l’homo oeconomicus, mû
par son égoïsme, son intérêt personnel.

Ceux qui ont popularisé pour la première fois l’expression de [12] Voir à ce sujet
Dostaler [2009], où nous
« science économique » faisaient partie d’une école de pensée, décrivons entre autres les
la physiocratie, qui a régné en France pendant une période très critiques que les thèses
physiocratiques ont
brève, avant la Révolution, mais dont l’influence sur l’évolution provoquées en leur temps.
ultérieure de la pensée économique est déterminante. Le fon- [13] Selon le témoignage
dateur et chef de file de ce mouvement, François Quesnay, était du physiocrate Mirabeau,
cette expression aurait
médecin. Plutôt qu’au système solaire, il préférait comparer été utilisée pour la première
l’économie au corps humain. Pour lui, la circulation des mar- fois par l’intendant
Vincent de Gournay
chandises et de l’argent dans le corps social obéissait à des lois (1712-1759), partisan de la
analogues à la circulation du sang dans le corps humain. Comme libéralisation du commerce
et de l’industrie et de la
les abus ou les vies dissolues sont sanctionnés par la maladie suppression des règlements
et monopoles. Mais
en vertu de la loi naturelle, les abus dans le domaine écono­ il s’agirait d’une tradition
mique, tels que la prodigalité et la paresse, sont sanctionnés orale, puisqu’on n’en trouve
pas la trace dans ses écrits.
par la pauvreté et la misère. A l’échelle de la nation, la viola- Voir à ce sujet
tion par le gouvernement de la règle du « laissez faire, laissez Pitavy-Simoni [1997].

­passer » [13], popularisée par les physiocrates, est sanctionnée


par le marasme de l’économie.

Quesnay, qui était médecin de la marquise de Pompadour et


occasionnellement de Louis XV, racontait qu’un jour le Dauphin ›››

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p. 48 lui avait demandé ce qu’il devrait faire pour l’économie lors-


qu’il serait roi. Il lui aurait répondu : « C’est très simple, vous
ne faites rien. » Gouverner, c’est respecter les lois naturelles,
dans le domaine de l’économie comme ailleurs. Propagateurs
de l’expression « laisser-faire », les physiocrates peuvent être
considérés comme les véritables ancêtres du néolibéralisme
contemporain [14] . Il faut par ailleurs distinguer, ici comme
ailleurs, dans cette première véritable école de pensée en éco-
nomie, le dogmatisme des disciples de la pensée plus subtile du
maître. Ainsi, pour Dupont de Nemours, Quesnay est-il un nou-
veau Newton qui a saisi l’ensemble des lois qui régissent la vie
économique, lois aussi sûres que celles qui s’appliquent dans
le monde physique, de telle sorte que la science ­économique
« est devenue une science exacte, dont tous les points sont
susceptibles de démonstrations aussi sévères et aussi incontes-
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tables que celles de la géométrie et de l’algèbre » [in Oncken,
1888, p. 442]. On ne peut violer impunément ces lois naturelles,
établies par le Créateur. On voit ici encore que libéralisme éco-
nomique et théisme ne sont pas incompatibles, pas plus que le
premier n’est incompatible avec le système monarchique dont
les physiocrates étaient défenseurs.

Les méandres des filiations : de Smith à Pigou


Adam Smith est souvent considéré comme le fondateur de l’éco-
nomie politique classique, le principal théoricien du libéralisme
économique, selon lequel le marché est un mécanisme qui
assure spontanément la coordination des activités ­économiques.
Poursuivant ses intérêts matériels personnels sans égard pour
ceux de ses semblables, chaque individu serait amené, comme
par une main invisible, « à remplir une fin qui n’entre nullement
dans ses intentions […]. Tout en ne cherchant que son intérêt
personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace
pour l’intérêt de la société que s’il avait réellement pour but d’y
travailler » [Smith, 1776, p. 256].
[14] Il faut toutefois
noter que Hayek était
hostile aux physiocrates Smith a voyagé en France entre 1764 et 1766, où il a séjourné
et considérait que
son libéralisme n’avait rien
à Toulouse et à Paris, et s’est longuement entretenu avec les
à voir avec le laisser-faire physiocrates. Il a même songé à dédier La Richesse des nations à
des XVIIIe et XIXe siècles.
­Quesnay. On considère généralement que grande a été l’influence
[15] Voir en particulier de Quesnay dans l’élaboration par Smith de sa théorie économi-
son roman L’Homme  
aux quarante écus, que. Mais Smith était aussi un admirateur et un ami de Voltaire,
dans lequel il met
en scène un physiocrate
qui fut l’un des critiques les plus virulents du dogmatisme écono-
qu’il ridiculise. mique des physiocrates [15]. Une lecture attentive de l’ensemble

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
de son œuvre révèle que sa vision du monde, sa philosophie p. 49
politique, sa Weltanschauung, élaborées très tôt dans sa carrière,
sont loin de coïncider avec celles du libéralisme classique le plus
radical et surtout du néolibéralisme qui se réclame pourtant de lui.
Avant d’écrire La Richesse des nations, Smith a publié la ­Théorie
des sentiments moraux, qu’il a continué à remanier après la paru-
tion de La Richesse et qu’il considérait comme son ouvrage le plus
[16] On a appelé das Adam
important. Les titres des deux livres figurent, avec des caractères Smith Problem l’apparente
d’égale importance, sur sa tombe à Edimbourg [16]. contradiction entre
les thèses développées
dans les deux œuvres
principales de l’auteur.
C’est seulement dans la troisième des cinq parties de La L’année 2009, qui marque
Richesse des nations, consacrée au « cours naturel de l’opu- le 250e anniversaire de
la publication de la Théorie
lence dans les différentes nations », que se trouve affirmée des sentiments moraux,
l’existence de lois naturelles dans l’économie. Partout ailleurs, a donné lieu à plusieurs
publications et conférences
Smith ne cesse de mettre en avant une vision historique, relati- sur la question.
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viste, descriptive plutôt que logico-
déductive. Smith était d’ailleurs loin
de considérer l’économie politique Aux yeux de Smith, le progrès
comme la science première, ou de des nations était un processus
se considérer d’abord comme éco- dans lequel de multiples dimensions
nomiste. La Richesse des nations – culturelle, sociale, politique,
n’était pour lui qu’une étape dans religieuse, juridique et institutionnelle –
un projet beaucoup plus global, étaient en interrelations. Il n’y avait
qu’il a décrit dans une lettre au duc donc pas pour lui de lois économiques
de La Rochefoucauld, le 1er novem- universelles qui transcendaient et
bre 1785, comme une histoire philo- déterminaient ces diverses dimensions.
sophique des diverses branches de
la littérature, de la philosophie, de
la poésie et de la rhétorique [Smith, 1977, p. 286-287]. Le ­progrès
des nations était selon lui un processus dans lequel de multiples
dimensions – culturelle, sociale, politique, religieuse, juridique
et institutionnelle – étaient en interrelations. Il n’y avait donc pas
pour lui de lois économiques universelles qui transcendaient et
déterminaient ces diverses dimensions.

Le libéralisme de Smith a donc peu de chose à voir avec ce


qu’on en présente le plus souvent. Les lecteurs attentifs du pen-
seur écossais l’ont d’ailleurs souvent remarqué. Dans un article
publié en 1927, Jacob Viner, professeur de Friedman, considéré
comme l’un des fondateurs de l’école de Chicago, concluait au
terme d’une minutieuse étude que « Adam Smith n’était pas
un avocat doctrinaire du laisser-faire », laissant beaucoup de
place à l’intervention gouvernementale, tenant compte des ›››

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L’Economie politique

Le libéralisme en crise
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p. 50 circons­tances pour décider si une politique libérale est bonne


ou mauvaise [Viner, 1927, p. 231-232]. Il soulignait, ce qui peut
apparaître comme un avertissement à ses disciples de Chicago :
« Les avocats modernes du laisser-faire qui ­s’objectent à la parti-
cipation du gouvernement dans les affaires parce qu’elle consti-
tuerait un empiètement sur un champ réservé par la nature à
l’entreprise privée ne peuvent trouver d’appui à cet argument
dans La Richesse des nations » [Viner, 1927, p. 227].

Dans sa biographie, Ross [1995] nous présente aussi une


image très différente de Smith, comme Pack [1991] et Fitzgib-
bons [1995]. Smith y apparaît comme un critique, souvent ­virulent,
de la vision du monde aujourd’hui mise en avant par ceux qui se
disent ses disciples. Pour Fitzgibbons, c’était un homme de
gauche, et même un révolutionnaire, préoccupé d’éthique et de
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morale autant sinon plus que d’efficacité économique. Depuis le
début de sa carrière, Smith a ainsi développé un système inté-
grant économie, politique et morale,
dans lequel la morale occupe la pre-
Smith préparerait ainsi la voie mière place. Il a cherché à donner
au libéralisme keynésien, au libéralisme économique un fon-
lui-même étroitement imbriqué dement éthique, en montrant le lien
dans un système éthique et politique. étroit entre l’efficacité économique,
le système juridique et le climat
moral d’une société. Inspirée de la
littérature stoïcienne, élaborée longtemps avant la publication
de la La Richesse des nations, l’idée de la main invisible est
elle-même plus subtile que l’interprétation qu’en donnent les
successeurs de Smith [17]. Pour Fitzgibbons, c’est Hume plutôt
que Smith qui serait le véritable apologiste d’un libéralisme
fondé exclusivement sur l’intérêt personnel [18]. Smith serait donc
le promoteur d’un nouveau libéralisme moral, qui sera battu en
brèche par Ricardo et ses disciples radicaux, tel Nassau Senior.
Smith préparerait ainsi la voie au libéralisme keynésien, lui-même
étroitement imbriqué dans un système éthique et politique.

[17] Voir à ce sujet


l’article de Jean Dellemotte Dans l’élaboration de ce libéralisme, John Stuart Mill et
dans ce numéro [NDLR]. Alfred Marshall jouent un rôle important et constituent une tran-
[18] Friedman et Hayek sition entre Smith et Keynes. Au début de sa Théorie générale,
se réfèrent d’ailleurs
fréquemment à Hume
faisant le portrait de l’économie classique qu’il prétend renver-
en appui à leurs thèses. ser, Keynes y range certes Mill et Marshall au même titre que
Hume est considéré par
certains comme le véritable Ricardo, mais par la suite il attaque surtout Ricardo. Mill, comme
fondateur du monétarisme. Marshall et Keynes, s’intéresse à la philosophie, en particulier

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
à l’épistémologie et à l’éthique, avant d’aborder l’économie, p. 51
qu’il considère comme une discipline secondaire par rapport
à elles. Il fut l’un des premiers à se préoccuper de ­l’inégalité
entre les hommes et les femmes, ainsi que des questions qu’on
appelle aujourd’hui écologiques. Alors que Ricardo se déso-
lait de la perspective – dont il avait développé l’explication
théorique – d’un état stationnaire
dans lequel serait interrompue l’ac-
cumulation du capital, Mill s’en Mill s’intéresse à la philosophie,
réjouissait au contraire en souli- en particulier à l’épistémologie
gnant que le monde cesserait alors et à l’éthique, avant d’aborder
d’être le champ clos d’une course l’économie, qu’il considère comme
folle dans laquelle, comme on le une discipline secondaire par rapport
voit aux Etats-Unis, « la vie de tout à elles. Il fut l’un des premiers
un sexe est employée à courir après à se préoccuper de l’inégalité
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les dollars, et la vie de l’autre à éle- entre les hommes et les femmes,
ver des chasseurs de dollars » [Mill, ainsi que des questions écologiques.
1848, p. 298], course qui détruit
par ailleurs l’harmonie naturelle
de la planète. Mill pourrait aujourd’hui redire : « J’avoue que
je ne suis pas enchanté de l’idéal de vie que nous présentent
ceux qui croient que l’état normal de l’homme est de lutter sans
fin pour se tirer d’affaire, que cette mêlée où l’on se foule aux
pieds, où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se marche
sur les talons et qui est le type de la société actuelle, soit la
destinée la plus désirable pour l’humanité, au lieu d’être sim-
plement une des phases désagréables du progrès industriel »
[Mill, 1848, p. 297].

De l’œuvre de Marshall et des études qui lui sont consa-


crées émerge aussi l’image d’un personnage différente de celle
du défenseur des valeurs victoriennes, créateur de la ­théorie
néoclassique et apologiste du laisser-faire, bien que son che-
minement ait été l’inverse de celui de Mill, du radicalisme au
conservatisme [cf. Groenewegen, 1995]. Sa position sur la
question des femmes fut ainsi à l’origine de tensions très vives
avec les Keynes, père et fils. Mais Marshall est lui aussi partisan
d’un libéralisme moral, dans lequel les fins éthiques sont les
premières. A ses yeux, la Cité doit assurer les conditions maté-
rielles essentielles pour le bien-être et l’élévation intellectuelle
et morale de ses membres. Il n’était donc pas un théoricien
dogmatique considérant que le libre fonctionnement du marché
était la réponse à tous les problèmes. Préoccupé du sort des ›››

Octobre-novembre-décembre 2009
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler

p. 52 plus démunis, il consacrait une partie de ses vacances à explorer


les quartiers pauvres des villes anglaises et étrangères.

Cette conscience des limites de l’économie pure, des caren-


ces d’une politique de laisser-faire intégral, on la retrouve chez
Arthur Pigou, successeur de Marshall à la chaire d’économie
politique de Cambridge, cible de Keynes dans la Théorie géné-
rale. On la trouve aussi chez les fondateurs du marginalisme,
Jevons, Walras et même Menger
et ses successeurs immédiats [19].
Les initiateurs Auteur d’Eléments d’économie
de la révolution marginaliste politique pure, Walras l’était aussi
et de la théorie néoclassique d’Etudes d’économie sociale. S’il
ne sont donc pas tous des partisans ne put faire carrière en France, en
inconditionnels du laisser-faire. butte à l’hostilité de l’orthodoxie
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économique, c’est autant à cause
de ses prises de position en faveur
du coopératisme et du socialisme que de sa tentative de donner
à l’économie un langage mathématique. Cela dit, Walras est
bien l’auteur du modèle d’équilibre général qui s’imposera, au
XXe siècle, comme le noyau dur de la théorie néoclassique et
qui sert en particulier de fondement aux modèles de la nouvelle
macroéconomie classique. Mais, pour certains disciples de
Walras, ce modèle était autant, sinon plus facilement applicable
dans le cadre d’une économie planifiée.

Les initiateurs de la révolution marginaliste et de la théorie


néoclassique ne sont donc pas tous des partisans incondi-
tionnels du laisser-faire [cf. Lagueux, 1989]. On pourrait aussi
avancer l’hypothèse que c’est la montée du marxisme et les
[19] Ce n’est qu’à la premiers succès électoraux des partis socialistes qui ont mené,
troisième génération, avec
Mises et Hayek, que l’école
après la naissance de ce que d’aucuns ont appelé un nouveau
autrichienne s’oriente paradigme, à un durcissement de ce dernier, à un repli sur l’exal-
vers un libéralisme radical.
tation des vertus du marché.
[20] « Le capitalisme
international, et cependant
individualiste, aujourd’hui Le nouveau libéralisme de Keynes
en décadence, aux mains
duquel nous nous sommes
Pour Keynes, seules de profondes transformations d’un système
trouvés après la guerre, qu’il considère comme non seulement injuste et immoral, mais
n’est pas une réussite.  
Il est dénué d’intelligence, inefficace [20], sont de nature à éloigner la menace bolchevique
de beauté, de justice,   comme à conjurer le danger fasciste. Bolchevisme et fascisme
de vertu, et il ne tient pas
ses promesses. En bref, représentent en effet pour lui les deux principales menaces
il nous déplaît et nous
commençons à le mépriser »
contre la liberté politique, laquelle constitue, avec l’efficacité
[Keynes, 1933, p. 203]. économique et la justice sociale, le contenu du « nouveau

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
libéralisme » qu’il prône tout au long de sa carrière. Ce qui p. 53
l’amène aussi à œuvrer, de ses années étudiantes jusqu’à la fin
de sa vie, au sein d’un Parti libéral dont il déplore néanmoins
les insuffisances, rêvant d’une coalition entre travaillistes et
libéraux, déclarant que « la république de mon imagination se
situe à l’extrême gauche de l’espace céleste » [Keynes, 1926b,
p. 309] [21].

Des différents volets du libéralisme, Keynes, comme Mill,


plaçait au premier rang la liberté individuelle, la liberté des
mœurs, celle de pouvoir vivre selon ses penchants. Il estimait
que le libéralisme classique avait
remporté la victoire contre l’abso-
lutisme, mais que la société victo- Des différents volets du libéralisme,
rienne en était restée, sur le plan Keynes, comme Mill, plaçait au premier
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des mœurs, à l’époque médiévale. rang la liberté individuelle, la liberté
Le nouveau libéralisme qu’il prônait des mœurs. Le libéralisme de Keynes
devait se préoccuper, entre autres, s’accompagnait d’une condamnation
des questions relatives à la paix, sans appel du laisser-faire.
de la diffusion de l’information (y
compris économique) auprès de
toute la population, mais aussi d’un ensemble de questions qu’il [21] Sur la vision
politique de Keynes,
appelait sexuelles (entre autres, les rapports hommes-femmes, voir Dostaler [2002] et
mais aussi le sort réservé aux « anomalies sexuelles ») .
 [22] Dostaler [2005, chap. 3].

[22] Le premier tome


de la biographie de
Le libéralisme de Keynes s’accompagne d’une condamnation Skidelsky [1983] a provoqué
sans appel du laisser-faire. Loin d’être le résultat de son analyse la publication d’articles
associant les errements
de l’impuissance des économies de marché à assurer le plein- du keynésianisme
emploi et une répartition équitable des revenus – idée centrale à la sexualité « déviante »
de Keynes. Hayek s’est
de la Théorie générale –, cette condamnation du laisser-faire lui-même laissé aller à des
propos de cette nature,
la précède. Elle constitue entre autres le thème d’un petit livre associant homosexualité,
publié en 1926, The End of Laissez-Faire : « Tirons tout à fait au « immoralisme »
autoproclamé de Keynes
clair les principes métaphysiques ou généraux sur lesquels on a et perversion d’une vision
parfois fondé le laissez-faire. Il n’est pas vrai que les individus économique qui, rejetant la
vertu de l’épargne, prépare
possèdent à titre prescriptif une “liberté naturelle” dans leurs la fin d’une civilisation
fondée sur des traditions
activités économiques. Il n’existe pas de “contrat” conférant des morales [Hayek, 1978,
droits perpétuels à ceux qui possèdent et à ceux qui acquièrent. p. 16 ; voir aussi
Hayek, 1988].
Le monde n’est pas gouverné d’en haut de sorte que l’intérêt
privé et l’intérêt social coïncident toujours. Il n’est pas dirigé
ici-bas de sorte qu’ils coïncident dans la pratique. Il n’est pas
correct de déduire des principes de l’économie que l’intérêt
personnel éclairé œuvre toujours à l’intérêt public » [Keynes,
1926a, p. 78]. ›››

Octobre-novembre-décembre 2009
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler

p. 54 Fondé sur une illusion naturaliste, le laisser-faire est devenu


un dogme conservateur responsable du maintien de niveaux de
chômage qui permettent de peser sur des salaires qu’on juge
trop élevés. L’absence d’intervention qu’il implique « porte au
sommet ceux qui réalisent les plus gros profits par une lutte
impitoyable pour la survie, qui sélectionne les plus efficaces en
ruinant ceux qui le sont moins » [Keynes, 1926a, p. 72]. On ne se
soucie pas du coût en termes humains de cette lutte. De même
que, dans le règne animal, « le but de la vie étant de cueillir
les feuilles situées sur les branches les plus hautes possible,
le meilleur moyen d’y parvenir est de laisser les girafes qui ont
le cou le plus long affamer celles qui l’ont plus court » [Keynes,
1926a, p. 72].

La critique du laisser-faire par Keynes est en fait bien anté-


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rieure à ce texte. Contrairement à ce qu’affirment plusieurs
commentateurs, selon qui sa révolte contre le laisser-faire
et l’orthodoxie économique serait
postérieure à la Première Guerre
Fondé sur une illusion naturaliste, mondiale, celle-ci est au contraire
le laisser-faire est devenu un dogme présente dans ses tout premiers
conservateur responsable du maintien écrits, au tournant du siècle, et
de niveaux de chômage qui permettent s’appuie sur les principes ­éthiques
de peser sur des salaires et philosophiques auxquels il
qu’on juge trop élevés. adhère à cette époque, avec ses
amis de la Société de conversa-
tion de Cambridge et du groupe de
Bloomsbury. Il ne les reniera jamais, comme en témoigne le texte
« My early beliefs » [1938], lu en 1938 devant le Bloomsbury
Memoir Club et publié, à sa demande, à titre posthume.

Dans un texte sur la pensée politique d’Edmund Burke écrit


en 1904, toujours inédit [Keynes, 1904] [23], Keynes présente
une critique élaborée du laisser-faire dont Burke, ami de Smith,
s’était fait l’avocat au Parlement anglais. Déjà Keynes souligne
que l’Etat a la responsabilité de corriger inégalités et pauvreté
qui sont les effets du laisser-faire. Bien sûr, c’est beaucoup plus
tard que Keynes développe la vision théorique permettant de
rationaliser l’intervention de l’Etat dans l’économie. Mais cette
[23] Voir la présentation construction théorique s’appuie sur les conceptions ­éthiques
détaillée que nous en
faisons, ainsi que d’autres et épistémologiques présentes avant la Première Guerre mon-
textes inédits de Keynes,
dans Dostaler [2005,
diale. Cette guerre, suivie de la stagnation économique de
chap. 3]. l’Angleterre dans les années 1920, puis de la crise à laquelle

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
succède la montée du nazisme en Allemagne, crée une situation p. 55
d’urgence politique à laquelle la Théorie générale est en partie
une réponse.

L’un des principaux messages de l’ouvrage est qu’il n’existe


aucun mécanisme qui assure spontanément le plein-emploi dans
les économies capitalistes. C’est en particulier une dangereuse
illusion que de concevoir salaires et emploi comme déterminés
par la loi de l’offre et de la demande sur un marché et d’en
déduire que la solution au chômage passe par la baisse des
salaires et, plus généralement, par une plus grande flexibilité du
marché du travail. La persistance
du chômage et celle d’écarts inac-
ceptables dans les revenus et les La persistance du chômage
fortunes sont des caractéristiques et celle d’écarts inacceptables
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structurelles des économies capita- dans les revenus et les fortunes
listes, qui ne peuvent être corrigées sont des caractéristiques
que par une intervention active de structurelles des économies
l’Etat. Cela dit, ce qu’on appelle capitalistes, qui ne peuvent être
l’interventionnisme keynésien va corrigées que par une intervention
bien au-delà des politiques fiscales active de l’Etat.
et monétaires, de la gestion fine de
la conjoncture, du « stop and go »
auquel s’est identifié, dans l’après-guerre, le keynésianisme
modéré, celui de la synthèse néoclassique. Keynes évoque ainsi,
dans les dernières pages de la Théorie générale, l’« euthanasie
du rentier » et une « large socialisation de l’investissement ».
Ses positions se radicalisent dans les dix années qui séparent
la publication de la Théorie générale de sa mort. Les accords
de Bretton Woods, négociés par Keynes au nom de l’Angleterre,
sont très éloignés de ses plans initiaux, qui prévoyaient, entre
autres, un contrôle strict des mouvements internationaux de
capitaux.

Le néolibéralisme, résurgence
du libéralisme classique ?
Après la mort de Keynes, le keynésianisme triomphe, dans
sa variante modérée. Il accompagne ce que Jean Fourastié a
appelé les « Trente Glorieuses », les années 1946 à 1975. Mais
le ralentissement de la croissance, la montée simultanée de
l’inflation et du chômage auxquels on assiste à partir de la
fin des années 1960 le font vaciller, puis toucher le tapis. Les
politiques keynésiennes cèdent le pas au monétarisme. C’est ›››

Octobre-novembre-décembre 2009
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler

p. 56 en 1968 que ce terme voit le jour, sous la plume de Karl Brun-


ner [24]. Comme d’habitude, le courant de pensée qu’il exprime
est né bien avant. Le monétarisme est souvent considéré
comme la première forme du néolibéralisme.

La naissance du mot « néolibéralisme » est en réalité bien


antérieure à celle de « monétarisme ». Il aurait vu officiellement
le jour à l’occasion d’un colloque convoqué par le philosophe
Louis Rougier et qui a rassemblé
vingt-six intellectuels, dont plu-
Pour Hayek et Mises, il faut réduire sieurs économistes, à Paris, entre
au minimum l’intervention économique le 26 et le 30 août 1938, pour dis-
de l’Etat, qui n’a pas à se préoccuper cuter de l’avenir du libéralisme,
d’une justice sociale dont Hayek écrira menacé par diverses formes de
plus tard qu’elle est un mirage. totalitarisme [25]. Cette rencontre
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est connue sous l’appellation de
« colloque Lippmann » — la publi-
cation française de The Good Society, La Cité libre, du journaliste
américain Walter Lippmann, en constituant le prétexte immédiat,
avec la présence de son auteur à Paris.

Dans la foulée du livre de Lippmann, tous les participants


s’entendent sur le fait qu’il ne faut pas revenir au laisser-faire
prôné par ce qu’on appelle le « libéralisme de Manchester ». Le
marché et la concurrence sont les mécanismes irremplaçables
[24] Milton Friedman, qui de toute activité économique efficace, mais ce ne sont pas des
est le principal représentant
du monétarisme, a dit
dons de Dieu. Il faut un encadrement juridique et un Etat pour
ne pas aimer ce terme. en assurer et en garantir le fonctionnement efficace. A partir de
Il lui aurait préféré celui
d’« école de Chicago ». là, toutefois, deux tendances assez divergentes sont manifes-
tées. La première, majoritaire, menée par Rougier et Lippmann,
[25] Voir Audier [2008]
qui, en plus d’une longue est ouverte à l’intervention de l’Etat dans l’économie ; il faut
introduction, reproduit
les textes présentés
assurer, en particulier, une justice sociale sans laquelle les
au colloque. Parmi démunis sont susceptibles de se révolter et d’être entraînés par
les participants, outre
Lippmann et Rougier, le totalitarisme. Pour la seconde, menée par Hayek et Mises  [26],
on comptait Raymond il faut réduire au minimum l’intervention économique de l’Etat,
Aron, Friedrich Hayek,
Etienne Mantoux, Ludwig qui n’a pas à se préoccuper d’une justice sociale dont Hayek
von Mises, Michael Polanyi,
Wilhelm Röpke et
écrira plus tard qu’elle est un mirage.
Jacques Rueff.

[26] Toutefois, alors que Alors que la première tendance donnera naissance à ce qu’on
l’intervention de Mises va appeler, en Allemagne, l’« ordolibéralisme » et l’« économie
a été conservée, il n’en est
pas de même de celle sociale de marché », la seconde débouchera sur le néolibéra-
de Hayek. Sur les différents
volets de la pensée de
lisme dans son sens actuel. Elle se consolide dix ans après le
Hayek, voir Dostaler [2001]. colloque Lippmann au mont Pèlerin, en Suisse. En 1947, année

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
qui suit le décès de Keynes, Hayek convoque dans ce charmant p. 57
village qui surplombe Vevey, en Suisse, une cinquantaine d’intel-
lectuels, économistes, juristes, journalistes – dont 36 ­répondent
à l’appel – pour réfléchir aux menaces que les éta­tismes tant
keynésien que socialiste et communiste font peser sur le libé-
ralisme, et pour préparer la riposte de ce dernier. Créée à la
clôture de la rencontre, le 10 avril, la Société du Mont-Pèlerin
compte dans ses rangs plusieurs des principaux penseurs du
néolibéralisme, ceux qui deviendront, dans les années 1970 et
1980, les oracles les plus écoutés des gouvernements convertis
au néolibéralisme. Une dizaine de
ses membres ont reçu le prix de
la Banque de Suède en sciences Le néolibéralisme est une idéologie
économiques en mémoire d’Alfred privilégiant les relations marchandes,
Nobel, erronément appelé « prix la concurrence et l’entreprise
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Nobel d’économie ». comme les seuls modes efficaces
et même possibles d’organisation,
Comme le keynésianisme, non seulement de l’économie,
le néolibéralisme est une vaste mais de l’Etat et de l’ensemble
galaxie à l’intérieur de laquelle des relations humaines.
coexistent plusieurs courants. On
ne peut le définir comme une théo-
rie, encore moins comme une théorie économique. Il faut le voir [27] « La thèse que défend
cet ouvrage est précisément
comme une idéologie privilégiant les relations marchandes, la que le néolibéralisme,  
concurrence et l’entreprise comme les seuls modes efficaces avant d’être une idéologie  
ou une politique
et même possibles d’organisation, non seulement de l’écono- économique, est d’abord  
mie, mais de l’Etat et de l’ensemble des relations humaines. et fondamentalement  
une rationalité,  
En ce sens, et pour reprendre le titre d’une étude récente, très et qu’à ce titre il tend  
à structurer et organiser
fouillée, c’est une « nouvelle raison du monde » [Dardot et Laval, non seulement l’action
2009] [27]. des gouvernements, mais
jusqu’à la conduite des
gouvernés eux-mêmes »
Les atours théoriques dont se revêt cette vision sont très [Dardot et Laval, 2009,
p. 13]. L’analyse présentée
variés, et même contradictoires : le monétarisme de Friedman dans ce livre s’appuie sur
les thèses développées par
n’est pas le même que celui de Brunner, de Meltzer ou de Michel Foucault dans ses
­L aidler. Proches des monétaristes sur le plan politique, les cours donnés au Collège
de France en 1978-1979
économistes rattachés à l’école autrichienne, très critiques face [Foucault, 2004].
à la macroéconomie, à l’économétrie et plus généralement à
l’utilisation des mathématiques dans l’économie, en sont donc
théoriquement assez éloignés. Hayek, en particulier, s’opposait
radicalement à ce qu’il appelait le « scientisme naturaliste »,
l’imitation servile des techniques des sciences naturelles dans
le domaine des sciences humaines, ce qui le met en porte-à-faux
vis-à-vis de nombre de ses alliés politiques. En ce qui concerne ›››

Octobre-novembre-décembre 2009
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler

p. 58 l’analyse de la monnaie, les positions de Friedman et de Hayek


sont très différentes. Elles les amènent même, sur ce point, à
diverger sur le plan de la politique économique, puisque Hayek,
à partir des années 1960, prône la dénationalisation de la mon-
naie, alors que Friedman réserve à l’Etat le pouvoir de création
monétaire, pouvoir qui doit être encadré légalement plutôt que
laissé à la discrétion d’autorités monétaires non élues.

La nouvelle macroéconomie classique a succédé au monéta-


risme comme courant théorique dominant à l’intérieur du néo-
libéralisme. Son maître à penser, Robert Lucas, a vu son apport
récompensé par le prix de la Banque de Suède. La nouvelle
économie classique s’appuie sur deux idées. Premièrement,
tous les marchés s’équilibrent instantanément, en particulier
le marché du travail, de sorte qu’il
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n’y a pas de chômage involontaire :
Alors que les monétaristes les chômeurs le sont par choix, en
reconnaissent une certaine efficacité vertu de leur préférence intertem-
aux politiques économiques à court porelle. Deuxièmement, tous les
terme, les nouveaux macroéconomistes agents dans l’économie utilisent
classiques les considèrent rationnellement l’information. C’est
comme inutiles à moins qu’elles l’hypothèse dite des anticipations
ne prennent les agents par surprise, ce rationnelles. En conséquence, les
qui ne peut être renouvelé indéfiniment. agents prévoient les conséquences
des politiques économiques et en
intègrent les résultats dans leurs
décisions, ce qui en annule les effets. C’est ce qu’on appelle le
postulat de l’inefficacité des politiques économiques. Alors que
les monétaristes reconnaissent une certaine efficacité aux poli-
tiques économiques à court terme, les nouveaux macroécono-
mistes classiques les considèrent comme inutiles même à court
terme, à moins qu’elles ne prennent les agents par surprise, ce
qui ne peut être renouvelé indéfiniment.

Parfois présentée comme une révolution de palais au sein


du monétarisme, la nouvelle macroéconomie classique est effec-
tivement critique par rapport à Friedman, considéré comme un
économiste peu sophistiqué, et perverti jusqu’à un certain point
par le keynésianisme contre lequel il a trop lutté. Lucas a écrit
que son projet est de réhabiliter le programme de ­recherche
que Hayek avait déjà mis en avant contre celui de Keynes dans
les années 1920 et 1930. Mais il affirme aussi que l’objectif
ultime de la nouvelle macroéconomie classique est de donner

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
des fondements rationnels plus sophistiqués aux propositions p. 59
minimalistes de politique économique que, dès 1948, Friedman
avançait contre celles de Keynes et des keynésiens.

Les économistes de l’offre et les anarcho-capitalistes – qu’on


appelle aussi libertariens – constituent des courants plus
radicaux, sinon extrémistes. Les premiers ont eu une cer-
taine influence sur les conseillers
économiques de Reagan, de sorte
qu’on a aussi appelé cette école la Les économistes de l’offre
« reaganomique ». Ils ont réhabilité et les anarcho-capitalistes
la loi de Say – ou loi des débou- – qu’on appelle aussi libertariens –
chés –, formulée en 1803, en vertu constituent des courants plus radicaux,
de laquelle l’offre crée sa demande. sinon extrémistes. Les premiers
Ainsi, toute épargne trouve-t-elle ont eu une certaine influence sur
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automatiquement son chemin les conseillers économiques de Reagan.
dans l’investissement. Or, comme
ce sont les riches qui ­épargnent,
il faut réviser la fiscalité de manière à cesser de pénaliser les [28] Le romancier Daniel
Defoe, penseur social
hauts revenus. George Gilder, l’un des chefs de file de ce cou- à ses heures, est ainsi
rant de pensée, a publié un livre intitulé Richesse et pauvreté l’auteur d’un pamphlet
intitulé Faire l’aumône  
[1981], dont on dit que c’était le livre de chevet de Reagan. On n’est pas la charité (1704).
Malthus fut, au tournant
y trouve, entre autres, l’idée selon laquelle, pour réformer la du XIXe siècle, un des plus
fiscalité, il faut abolir les transferts sociaux qui servent à entre- farouches adversaires
des lois sur les pauvres.
tenir déviants et prodigues. C’est la remise à jour des thèses Dans un passage supprimé
des adversaires des lois sur les pauvres en Angleterre qui, au après la 2e édition de son
Essai sur le principe de
e e
XVIII et au début du XIX  siècle, insistaient sur l’importance population, il écrit : « Un
homme qui est né dans  
de l’aiguillon de la faim pour stimuler les paresseux [28]. Gilder un monde déjà occupé,
appelle, par ailleurs, à un retour aux valeurs familiales tradition- s’il ne peut obtenir de ses
parents la subsistance,  
nelles fondées sur la supériorité de l’homme et le retour de la et si la société n’a pas
femme au foyer. L’économie de l’offre illustre bien la coexistence besoin de son travail,  
n’a aucun droit de réclamer
entre le libéralisme économique et le conservatisme moral. la plus petite portion de
nourriture, et en fait, il est
de trop. Au grand banquet
Le courant anarcho-capitaliste compte parmi ses propa- de la nature, il n’y a pas
de couvert mis pour lui.
gandistes Murray Rothbard et le fils de Milton Friedman, David Elle lui commande de s’en
Friedman. Ce dernier dédie son livre Vers une société sans aller, et elle met elle-même
promptement ses ordres
Etat [1973] à son père et à Hayek, auxquels il reproche toute- à exécution, s’il ne peut
fois leur modération dans leur condamnation de l’étatisme ! recourir à la compassion  
de quelques-uns  
Smith laissait l’armée, la police et la justice à l’Etat. David des convives du banquet »
[1798, p. 225-226].
Friedman propose la privatisation de ces fonctions régaliennes,
par ­exemple avec la création de milices. La justice, privatisée,
pourra prévoir la peine de mort par pendaison ici et par injection
là-bas, le marché se chargeant de trancher ! Rothbard est plus ›››

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L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler

p. 60 extrémiste encore dans sa condamnation sans appel de l’Etat. Il


est issu de l’école autrichienne, mais Hayek a pris ses distances
par rapport à cet anarchisme de droite.

Il y a une importante convergence idéologique, en dépit de


divergences théoriques parfois profondes, entre les différentes
composantes de ce vaste courant de pensée qu’on appelle le
néolibéralisme. L’unité se fait dans une opposition résolue à l’in-
terventionnisme keynésien, sous sa forme modérée autant que
radicale, et dans une croyance dans l’efficacité des mécanismes
de marché et de la concurrence. En ce sens, le néolibéralisme
renoue avec le libéralisme classique. Mais il ne s’agit pas du libé-
ralisme modéré, celui de Smith, de Mill ou de Marshall. Il s’agit
plutôt du libéralisme économique radical prôné entre autres par
les physiocrates. Il voit l’économie comme un jeu [29], dans lequel
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il y a nécessairement des gagnants et des perdants, les perdants
ne devant pas réclamer protection, réparation ou compensation.
Ce courant de pensée se présente donc comme un support idéo-
logique au courant de déstructuration de l’Etat-providence. En
même temps, il peut s’accommoder d’un Etat autoritaire et de
conservatisme moral. En ce sens, il rompt avec les sources du
libéralisme politique. Qui plus est, en acceptant la domination
de l’économie mondiale par quelques entreprises géantes, la
spéculation et les mouvements incontrôlés de capitaux à travers
le monde, il se transforme finalement en négation du véritable
libéralisme économique. Plutôt que d’une résurgence, c’est donc
[29] Mises et Hayek le
d’une perversion du libéralisme, tel que Keynes – et plusieurs
nomment « catallaxie ». autres – avait tenté de le renouveler, dont il s’agit.

Il ne faut pas surestimer l’influence des théories sur les


politiques économiques. Le lien n’est pas à sens unique et, très
souvent, les idées servent à justifier et à rationaliser ex post
des politiques qui ont été imposées par les événements. Et
lorsque l’on considère les œuvres des penseurs sociaux qui
ont eu le plus d’influence, on constate que leur vision sociale,
leur philosophie et leurs choix politiques précèdent souvent de
plusieurs années l’élaboration des théories qui leur permettront
de justifier ces choix. C’est le cas de Marx comme de Hayek, de
Keynes comme de Friedman.

Les thèses ultralibérales qui se sont imposées à partir des


années 1980 et les théories économiques qui leur sont asso-

L’Economie politique n° 44
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Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
ciées ont ainsi servi à soutenir intellectuellement des choix p. 61
politiques et à appuyer la mise en œuvre d’un programme
de démantèlement de l’Etat-providence, de mise au pas des
syndicats, de flexibilisation du
marché du travail, d’accroisse-
ment des écarts de revenu par la La crise mondiale qui s’est déclenchée
réforme fiscale, de privatisation en 2008 a un effet en retour
et de déréglementation, en par- sur les idées, puisqu’elle provoque
ticulier sur le plan financier. La une remise en cause des thèses
déréglementation financière inter- néolibérales. La théorie des marchés
nationale initiée par l’abandon efficients, en vertu de laquelle
du système de Bretton Woods a les prix des titres reflètent leur valeur
constitué l’un des facteurs déter- intrinsèque, a été sérieusement
minants des crises financières à mise à mal par les krachs et les bulles.
répétition, de la succession de
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bulles et de leur éclatement, qui
ont culminé dans la crise mondiale sans précédent qui s’est
déclenchée en 2008, entraînant dans son sillage la plus grande
récession depuis celle des années 1930.

Cette crise a un effet en retour sur les idées, puisqu’elle [30] Voir à ce
sujet Christian
provoque une remise en cause des thèses néolibérales [30]. Chavagneux [2009],
Le statut des prix comme supports d’informations parfaites qui montre que la remise
en question des thèses
a été mis à mal. On a constaté que les raisonnements effec- libérales radicales, de la
croyance dans les vertus de
tués sur la base d’un « agent représentatif », individu unique la libéralisation financière,
tenant lieu de tout un secteur (les banques, les entreprises, y compris chez les
économistes, a d’ailleurs
etc.), masquent l’hétérogénéité des acteurs (par exemple les commencé bien avant
la crise actuelle.
banques qui ont des dépôts et celles qui s’endettent sur les
marchés) et n’analysent pas leurs interconnexions, qui ont été [31] L’auteur de cette
théorie avancée en 1965,
au cœur de la crise [voir à ce sujet Colander et alii, 2008]. La Eugene Fama, soutenait
en 2007 que le marché
théorie des marchés efficients, en vertu de laquelle les prix immobilier aux Etats-Unis
des titres reflètent leur valeur intrinsèque, a été sérieusement était parfaitement sain !

mise à mal par les krachs et les bulles [31].

Cela ne signifie pas que la remise en question de la foi


dans l’autorégulation des marchés se soit généralisée dans la
profession des économistes, praticiens d’une discipline dont
le caractère scientifique est pour le moins problématique. La
crise actuelle leur fait d’ailleurs perdre un prestige qui était à
son zénith à la fin du siècle dernier. Ce qu’illustre la visite effec-
tuée par Elisabeth II, à la fin de 2008, à la prestigieuse London
School of Economics. La reine, qui avait déjà manifesté ses réti-
cences face aux politiques économiques et sociales menées par ›››

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L’Economie politique

Le libéralisme en crise
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p. 62 Mme Thatcher, a demandé poliment à son auditoire distingué, à


propos de la crise financière et économique : « Comment se fait-
[32] Pour Paul il que personne ne l’ait prévue ? » Il a fallu six mois à un groupe
Krugman [2009], l’échec
des économistes à voir d’économistes pour faire parvenir une réponse à la souveraine
venir le vent découle du
fait qu’ils confondent « la en juillet 2009, réponse mettant l’accent sur l’incapacité des
beauté, habillée dans des économistes à comprendre les risques systémiques associés
mathématiques d’apparence
impressionnante, avec au fonctionnement de la finance internationale.
la vérité ». Dans ce long
article publié dans le New
York Times du 2 septembre En réalité, alors qu’une grande partie des économistes
2009, Krugman rappelle
que Lucas a déclaré, dansfont preuve d’une belle naïveté dans leur analyse de la réa-
son discours présidentiellité [32], les décideurs, y compris ceux qui adhèrent totalement
de 2003 à l’American
Economic Association, queà l’idéologie néolibérale, savent pertinemment que le capi-
talisme ne peut et n’a jamais pu se passer d’un Etat fort et
le problème de la prévention
des dépressions était
désormais résolu ! interventionniste. Ce sont les modalités de l’intervention,
les ­groupes qu’elle favorise, qui
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varient. Comme James Galbraith
Alors qu’une grande partie l’a exposé de manière lumineuse,
des économistes font preuve l’intervention économique se fait,
d’une belle naïveté dans leur analyse aux Etats-Unis, depuis la prési-
de la réalité, les décideurs, y compris dence de Reagan, en faveur des
ceux qui adhèrent totalement riches. La crise actuelle force
à l’idéologie néolibérale, une intervention de nature diffé-
savent pertinemment que le capitalisme rente, tout simplement pour évi-
ne peut et n’a jamais pu se passer ter l’écroulement du système. Il
d’un Etat fort. n’est pas du tout certain que cela
signifie à moyen terme le retour à
un capitalisme plus moral et éga-
litaire, si tant est qu’il ne s’agisse pas d’un oxymoron. Pour
le moment en tout cas, ce sont les banquiers qui ont récolté
la manne des distributions d’argent public. La question en
définitive est celle de la nature du pouvoir politique et de ses
détenteurs. Il n’y a pas lieu d’être exagérément optimiste. ■

L’Economie politique n° 44
L’Economie politique

Le libéralisme en crise
Gilles Dostaler
Bibliographie p. 63
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Octobre-novembre-décembre 2009
L’Economie politique

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L’Economie politique n° 44