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QU'EST-CE QU'UN BON ÉCONOMISTE ?

Christian Chavagneux

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2011/3 n° 51 | pages 5 à 6
ISSN 1293-6146
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-3-page-5.htm
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Editorial
par Christian Chavagneux

p. 5 rédacteur en chef
de L'Economie politique

Qu’est-ce qu’un bon


économiste ?

P
our les tenants actuels de l’orthodoxie, un bon écono-
miste est quelqu’un qui publie des articles en anglais
dans des revues jugées de prestige et montre une capa-
cité à bâtir des modèles abstraits, à l’élégance mathé-
matique reconnue, où il est fait l’hypothèse que les marchés
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obéissent en permanence à des forces équilibrantes. Si vous
avez le malheur de penser que les mathématiques ne sont qu’un
simple outil, qu’il faut tenir compte des rapports de force présents
dans toute activité économique, ou bien si vous voulez mobiliser
l’histoire, la science politique ou la sociologie pour expliquer les
phénomènes économiques et que vous êtes prompt à souligner
la tendance des marchés à déraper, alors allez chercher du travail
ailleurs !
La vision dominante l’est d’autant plus qu’elle tient les
institutions clés de la reproduction des économistes (revues,
agrégations, financements…) et empêche d’autres voix de se
faire entendre, au détriment du débat démocratique sur les
[1] Voir le dossier de
questions économiques et au prix d’une perte de légitimité des L’Economie politique
« Malaise chez les
économistes, qui ressortent éreintés par les crises financières, économistes français »,
économiques et sociales actuelles dont leurs théories disaient n° 50, avril 2001
qu’elles n’étaient plus possibles [1] !
Ce comportement semble être une constante du champ éco-
nomique. A la fin du XIXe siècle, le débat était dominé en France
par une école issue des travaux de Jean-Baptiste Say qui, de la
même façon, contrôlait tout : revues, enseignements, postes de
prestige, sociétés savantes, etc. La victime principale en a alors
été Léon Walras. Aujourd’hui considéré comme l’un des pères
fondateurs de la « science » économique actuelle, ses mathé-
matiques et son socialisme l’avaient alors conduit à être rejeté
comme un vil hétérodoxe qui ne méritait pas le débat.
Et puis, les mathématiques ont gagné leur place, tandis que
Keynes démontrait l’utilité de l’intervention de l’Etat dans l’éco-
nomie. Cette année 2011 fête les 75 ans d’une Théorie générale ›››

Juillet-août-septembre 2011
L’Economie politique
Trimestriel-juillet 2011
Qu’est-ce qu’un bon
économiste ?

p. 6 qui a fourni une autre vision du monde, une autre façon de


penser l’économie, à un monde en crise, celui des années 1930.
Les problèmes actuels auront-ils le même effet salutaire en
débouchant, enfin, sur une interrogation quant aux méthodes
et en ouvrant la voie à une nouvelle façon d’appréhender l’éco-
nomie ? Des choses changent, ici et là, mais le résultat final
reste incertain. Ainsi, le contenu de ce qui est enseigné dans
les facultés d’économie semble évoluer, si l’on en croit une
enquête récente  [2]. Les mécanismes de dérapage de la finance
sont désormais davantage enseignés. On utilise un peu moins
les maths et un peu plus l’analyse statistique, et surtout, l’his-
toire économique et l’étude de phénomènes macroéconomiques
concrets sont en forte progression.
Pour autant, on ne voit pas arriver de nouveaux paradigmes
qui porteraient une vision moins abstraite, plus ouverte sur
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les autres sciences sociales et répondant aux questions écolo-
giques, aux inégalités, à l’instabilité financière, etc. De brillants
auteurs progressistes en pointe comme Paul Krugman ou Joseph
Stiglitz ont préféré devenir des commentateurs éclairés des
débats économiques mondiaux plutôt que les architectes d’une
alternative. Lorsqu’ils publient encore un article scientifique,
ils tiennent à le maintenir dans les canons de la science écono-
mique abstraite et formalisée dans laquelle ils ont grandi.
Il ne s’agit pas ici d’attendre un quelconque « progrès de la
science » économique, qui, comme l’écrivait encore récemment
[2] Manfred Gärtner,
Björn Griesbach et Krugman, reste un champ où les intérêts et les préjugés exercent
Florian Jung, « Teaching une influence importante sur le travail des chercheurs  [3]. Mais
macroeconomics after
the crisis : a survey seulement d’en revenir à Keynes qui, quelques lignes avant la
among undergraduate
instructors in Europe and
fin de la Théorie générale, attirait l’attention sur le fait qu’avec
the US », University of St. la crise des années 1930, « le monde se trouve aujourd’hui dans
Gallen discussion paper,
n° 2011/20, mai 2011.
une impatience extraordinaire d’un diagnostic mieux fondé ;
plus que jamais il est prêt à l’accepter et désireux de l’éprouver,
[3] Paul Krugman,
« Mr Keynes and the même s’il n’est que plausible ». On ne voit malheureusement
moderns », 21 juin
(www.voxeu.org/index.
pas encore qui serait capable aujourd’hui de répondre à cette
php?q=node/6668). impatience. ■

L’Economie politique n° 51