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AUTOBIOGRAPHIE

Marie Esprit Léon Walras

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2011/3 n° 51 | pages 50 à 69
ISSN 1293-6146
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-3-page-50.htm
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L’Economie politique
Trimestriel-juillet 2011

un hétérodoxe rejeté
Léon Walras :

p. 50

Autobiographie
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Marie Esprit Léon Walras

J
E suis né LE 16 décEmbrE 1834, d’AnToinE-AugusTE WALrAs
(de Montpellier) et de Louise Aline de Sainte-Beuve
(d’Evreux), à Evreux, département de l’Eure, France [1].
Mes premières années se sont passées à Paris (1836-
1839), à Lille (1839-1840) et à Caen (1840-1850).

J’entrai au collège de Caen en 1844, puis au lycée de Douai


en 1850 et fus reçu bachelier ès lettres en 1851. Je fis une année
de mathématiques élémentaires, une année de mathématiques
spéciales et fus reçu bachelier ès sciences en 1853. La même
année, je me présentai aux examens d’admission à l’Ecole poly-
technique. J’avais négligé de suivre les exercices préparatoires
d’entraînement nommés colles et ne fus pas déclaré admissible.
Je redoublai mes mathématiques spéciales ; mais au lieu de
repasser les cours que j’avais déjà suivis, je me procurai les
cahiers du cours d’analyse et de mécanique de M. Duhamel à
l’Ecole polytechnique, je les étudiai et me plus à rechercher les
origines de la géométrie analytique, du calcul infinitésimal et
de la mécanique analytique dans les ouvrages de Descartes, de
Newton et de Lagrange. Je lus aussi pour la première fois, à cette
époque, les Recherches sur les principes mathématiques de la
[1] ce texte est libre théorie des richesses, de Cournot. Ensuite de cette préparation,
de droits. Les intertitres
sont de la rédaction. je fus refusé la seconde fois comme la première.

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Je me présentai alors à l’Ecole des Mines de Paris et y fus reçu p. 51
élève externe en 1854. Mais me trouvant dépourvu de toutes
espèces de goût pour les détails techniques de l’art de l’ingé-
nieur, j’abandonnai peu à peu les cours de l’Ecole et revins avec
ardeur aux études littéraires en vue de compléter mes connais-
sances en philosophie, en histoire, en critique de la littérature et
de l’art, en économie politique et en science sociale.

Un économiste non orthodoxe


Je résolus de suivre la carrière d’écrivain et de publiciste ; et,
conformément au désir de mon père, je me vouai spécialement
à l’économie politique et sociale. A cet égard, l’heure la plus
décisive de toute ma vie sonna par un soir de l’été de 1858 où,
pendant une promenade dans la vallée du Gave de Pau, mon
père m’affirma avec énergie qu’il y avait encore deux grandes
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tâches à accomplir pour le XIXe siècle : achever de créer l’his-
toire et commencer à créer la science sociale. Il ne soupçonnait
pas alors combien Renan devait lui donner satisfaction sur le
premier point. Le second, qui l’avait préoccupé toute sa vie, le
touchait plus sensiblement encore. Il y insistait avec une convic-
tion qu’il fit passer en moi. Et ce fut alors que, devant la porte
d’une campagne appelée Les Roseaux, je lui promis de laisser
la littérature et la critique d’art pour me consacrer entièrement
à la continuation de son œuvre.

Aidé par lui de quelques indications, je composai à Paris, en


1859, mon premier ouvrage économique, qui était ma réfutation
des doctrines de Proudhon. Ce fut en partie en l’écrivant et en
partie aussitôt après l’avoir publié que je reconnus le fait de la
plus-value de la rente foncière et de la terre au fur et à mesure
du développement de la population et de la richesse, et celui du
maximum d’utilité à obtenir par l’adoption du régime de la libre
concurrence en matière de production agricole, industrielle et
commerciale, comme étant deux faits à démontrer mathémati-
quement, et que j’eus l’intuition d’une économie politique pure
et appliquée à créer dans la forme mathématique.

En juillet 1860, je pris part au congrès international de l’impôt


réuni à Lausanne. Le compte rendu de ce congrès et l’exposition
des idées que j’y soutins forment la matière de mon second
ouvrage. J’envoyai, en outre, au concours ouvert dans le canton
de Vaud sur la question de l’impôt un mémoire dans lequel je
formulais explicitement la théorie de l’attribution de la terre et ›››

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p. 52 de la rente foncière à l’Etat que je n’émettais qu’imparfaitement


dans mes deux premiers ouvrages. Ce mémoire ne fut jugé digne
par le jury que d’une quatrième récompense ; et cela, sur le rap-
port d’A. E. Cherbuliez, auteur de Riche ou pauvre, qui avait été
partisan de la nationalisation du sol vingt ans auparavant mais
qui avait jugé à propos de se retourner contre elle depuis lors. Le
rôle, plus réservé, joué par moi dans le congrès fut, au contraire,
apprécié favorablement par le public, par la presse, et par les
autorités vaudoises ; car, à l’issue de ce congrès, une invitation
fut adressée au département par le Conseil de l’Instruction
publique pour que je fusse chargé d’enseigner l’économie
politique à l’académie de Lausanne. Cette proposition ne devait
aboutir que dix ans plus tard.

J’étais entré au Journal des économistes en 1859 ; puis à


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La Presse en 1860 grâce à la recommandation de M. Victor Bon-
net, mais les conditions scientifiques, en ce qui concernait l’éco-
nomie politique, étaient alors des plus misérables. Les situations
à ambitionner, consistant, pour toute la France, en trois chaires
de professeurs et huit fauteuils
d’académiciens, étaient accapa-
M’étant bientôt vu refuser mes articles rées par l’école orthodoxe ; c’est-
par le Journal des économistes, à-dire par cette école qui, en vertu
ayant quitté La Presse faute d’arguments variés, souvent contra-
d’avoir consenti à me plier dictoires, et toujours mauvais,
aux suggestions des propriétaires, nous donne le régime social actuel
et n’ayant pas été autorisé à fonder comme un nec plus ultra suscep-
un journal d’économie politique, tible de suffire à l’humanité jusqu’à
je dus quitter la partie. la consommation des siècles. Les
titulaires, beaucoup plus hommes
politiques qu’hommes de science,
les cumulaient les unes avec les autres et, sous prétexte de coop-
tation, se les repassaient de père en fils, de beau-père en gendre,
d’oncle en neveu et en neveu par alliance. Les plus importants
d’entre les journaux et revues dépendaient de cette coterie. Tous
étaient d’ailleurs à la merci du gouvernement qui pouvait les
supprimer par décret et duquel il fallait l’agrément pour en créer
de nouveaux. Quant aux volumes et aux brochures ils étaient
frappés d’un droit de timbre de 5 centimes par feuille, c’est-à-dire
d’une pénalité de 50 à 450 francs par 1 000 exemplaires, pour
tout ouvrage de moins de 10 feuilles d’impression. M’étant bien-
tôt vu refuser mes articles par le Journal des économistes, ayant
quitté La Presse faute d’avoir consenti à me plier aux suggestions

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des propriétaires, et n’ayant pas été autorisé à fonder un journal p. 53
d’économie politique, je dus quitter la partie et accepter en 1862,
au secrétariat du Chemin de fer du Nord, un emploi qui me fut
offert par l’intervention de M. du Ronceray, chef du contentieux,
beau-frère de M. Victor Bonnet.

Quel temps ! J’entends encore le vice-recteur de l’académie


de Paris m’expliquant qu’il ne peut même songer à appuyer
auprès du ministre de l’Instruction publique une demande que
j’ai formée en vue d’être autorisé à faire quelques conférences
sur la philosophie de la science. Je ne puis faire de la philosophie
de la science sans faire de la métaphysique ; la métaphysique
touche à la religion, etc. etc. Sans doute, si j’avais affaire à
l’archevêque ; mais un haut fonctionnaire de l’Université faisant
cette besogne ! Je me lève, je vais prendre mon chapeau sur une
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console, entre deux fenêtres donnant sur la cour de la Sorbonne ;
je salue et je sors.

Une autre fois, la scène se passe dans le cabinet d’un chef


de division, au ministère de l’Intérieur. Je sollicite l’autorisation
nécessaire pour fonder un journal hebdomadaire d’économie
politique et sociale. On a fait sur mon compte une enquête minu-
tieuse dont les résultats sont excellents. Mon père est un hono-
rable fonctionnaire du gouvernement, inspecteur d’académie
dans les Basses-Pyrénées ; je suis moi-même un honnête jeune
homme qui ne s’est jamais compromis dans aucune bagarre
politique. C’est pourquoi on me refuse mon autorisation, par la
raison qu’on est décidé à n’en accorder à personne. Cette fois,
je ne puis m’empêcher, en me retirant, de faire observer que,
si l’administration voulait bien faire connaître ce parti pris, elle
nous épargnerait beaucoup de temps perdu et des démarches
inutiles et désagréables.

Au commencement de 1865, je fis trois leçons publiques sur


les associations coopératives, je pris part à des réunions tenues
chez M. Paul Andral pour discuter les moyens de venir en aide à
ces entreprises et fus choisi comme un des administrateurs délé-
gués pour la direction de la Caisse d’escompte des Associations
populaires. Notre but était d’amener les coopérateurs à maintenir
dans leurs sociétés les principes économiques de toutes les
entreprises en se considérant comme remplissant toujours un
double rôle : par exemple dans les sociétés de consommation,
le rôle d’acheteurs et le rôle de commerçants, dans les sociétés ›››

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p. 54 de production, le rôle de travailleurs et le rôle d’industriels ; de


laisser, en conséquence, les prix des marchandises et les salaires
du travail se déterminer sur le marché général en les acceptant
tels quels ; et, quant à la différence entre le prix de vente et le
prix de revient, de la répartir au prorata du capital auquel seul
appartiennent les bénéfices par la raison que seul il peut sup-
porter les pertes. J’exposai dans une leçon publique, faite en
mars 1866, les opérations de la Caisse d’escompte ; je contribuai
à la publication et à la rédaction du journal Le Travail, Revue du
mouvement coopératif, paru pendant deux ans en 1866-1867 et
1867-1868, et j’exposai devant un public nombreux, composé
des clients de la Caisse et des lecteurs du Travail, les principes
de la morale sociale dans des leçons publiques faites durant
l’hiver de 1867-1868. En ma qualité de membre de la direction
de la Caisse d’escompte, je ne marchandai pas les avances aux
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associations coopératives de consommation, de production et de
crédit. Malheureusement, ces associations s’obstinèrent à pour-
suivre avant tout le bon marché des objets de consommation
et les gros salaires du travail et à se préoccuper médiocrement
de leur capital et moins encore de celui qu’elles empruntaient.
Aucune ne réussit ni ne remboursa ses emprunts ; et, à la fin
de 1868, la Caisse d’escompte dut liquider après avoir perdu
son capital, et en imposant, en outre, une perte sensible à
ses administrateurs personnellement, et aussi à la Banque de
France, qui l’avait aidée dans sa tentative. Je m’estimai heureux
d’être recueilli dans les bureaux de M. Hollander, banquier, qui
avait été l’un des commissaires de surveillance de la Caisse
d’escompte ; j’y entrai au commencement de 1869 et y restai
dix-neuf mois.

L’exil suisse et la théorie de l’équilibre général


Ce fut alors que les hommes au gouvernement dans le canton
de Vaud, ayant réorganisé par une loi de 1869 l’académie de
Lausanne, et voulant instituer une chaire d’économie politique
à la faculté de droit, se souvinrent de l’économiste qu’ils avaient
vu et entendu au congrès de l’impôt de 1860 et m’avertirent de
leurs intentions en m’exprimant le désir de me voir me présenter
au concours. J’y consentis. Je donnai ma démission de mes fonc-
tions pour la fin de juillet, quittai Saint-Mandé que j’habitais et
traversai Paris, sans m’y arrêter, le dimanche matin 7 août 1870,
pour aller en Normandie. Les événements qui suivirent me trou-
vèrent là, me préparant à l’enseignement de l’économie politique
qui était devenu l’ambition de ma vie, et m’y retinrent d’abord

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sous le coup d’un décret du gouvernement de la Défense natio- p. 55
nale qui mobilisait en principe les hommes mariés jusqu’à l’âge
de 40 ans. Le concours était ouvert et le jury nommé : j’avais
exposé mes titres et envoyé mes ouvrages. Ce jury se composait
de sept membres : trois personnes notables du pays et quatre
professeurs d’économie politique. Les premiers m’étaient favo-
rables ; des quatre professeurs, trois m’étaient nettement oppo-
sés. Le quatrième, qui était le professeur Dameth, de Genève,
déclara qu’il ne partageait pas plus mes idées que ses collègues,
mais que, pourtant, il jugeait de l’intérêt de la science que ces
idées, évidemment sincères et sérieuses, fussent professées,
et que, par ce motif, il me donnait sa voix. La nomination fut
faite. En même temps, le décret de
mobilisation était rapporté. Accom-
pagné de deux membres du conseil L’idée de créer l’économique
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municipal de Caen, mes anciens mathématique, que j’avais annoncée
camarades de collège, je me pré- dans ma lettre d’offre de services
sentai à la préfecture du Calvados au Conseil d’Etat de Vaud, n’avait jamais
et demandai mon passeport en cessé de m’occuper depuis 1860.
m’engageant, sous la garantie de
mes amis, à rentrer en France si
le décret reprenait vigueur. Je partis de Caen le mercredi matin
7 décembre pour me rendre à Lausanne par Le Mans, Angers,
Niort, Poitiers, Moulins et Lyon. Je montai dans ma chaire le
16 décembre ; j’étais âgé de 36 ans.

L’idée de créer l’économique mathématique, que j’avais


annoncée dans ma lettre d’offre de services au Conseil d’Etat de
Vaud, n’avait jamais cessé de m’occuper depuis 1860. Dès que
j’eus organisé provisoirement mon enseignement dans la forme
ordinaire, je me mis à l’œuvre. Une seule tentative sérieuse dans
ce sens m’était connue : celle de Cournot. J’avais reconnu déjà
que la courbe de demande de Cournot, qui donne la quantité
demandée en fonction du prix, approximative dans le cas de
l’échange de plusieurs marchandises, n’était rigoureuse que
dans le cas de l’échange de deux marchandises. Me restrei-
gnant donc à ce cas, je déduisis d’abord rationnellement de la
courbe de demande de chaque marchandise la courbe d’offre
de l’autre, les prix courants d’équilibre résultant de l’intersec-
tion des courbes d’offre et de demande. Et, ensuite, je déduisis
rationnellement la courbe de demande elle-même des quantités
possédées et des courbes d’utilité ou de besoin des deux mar-
chandises, donnant l’intensité du dernier besoin satisfait, ou ›››

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p. 56 la rareté, en fonction de la quantité consommée, et qui se trou-


vaient ainsi constituer les éléments premiers du prix et fournir la
pierre angulaire de toute l’économie politique mathématique. La
théorie, réduite à ces limites, fut communiquée en août 1873 à
l’Académie des sciences morales et politiques à Paris ; et cette
communication, ayant amené la connaissance de ce fait que
Jevons, en Angleterre, deux ans avant moi, avait résolu le second
de mes deux problèmes en posant la courbe d’utilité et en formu-
lant la condition de satisfaction maxima par l’égalité du rapport
des raretés – qu’il appelle degrés finaux d’utilité – au prix, donna
tout de suite à l’étranger un vif retentissement à la découverte.

Passant de la théorie de l’échange de deux marchandises à la


théorie de l’échange d’un nombre quelconque de marchandises,
et de la théorie de l’échange aux théories de la production, de
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la capitalisation, et de la monnaie, je constituai progressive-
ment toute la théorie de l’équilibre économique, d’abord dans
quatre mémoires : « Principes d’une théorie mathématique de
l’échange » (1873), « Equations de l’échange » (1875), « Equa-
tions de la production », « Equa-
tions de la capitalisation » (1876),
J’appelle économie sociale, bientôt traduits en italien et en
comme le fait J. S. Mill, allemand sous ces titres : Teoria
la partie de la science de la richesse matematica della richezza sociale
sociale qui traite de la répartition (1878), Mathematische Theorie de
de cette richesse entre Preisbestimmung der wirthschaft-
les individus et l’Etat et qui recourt licher Güter (1881) ; puis dans mon
au principe de la justice. ouvrage des Eléments d’économie
politique pure, dont la 1re édition
parut en 1874-1877 et la 2e en 1889.
La Théorie mathématique de la richesse sociale (1883) est
composée de sept mémoires, dont les cinq premiers, savoir les
quatre ci-dessus et un cinquième sur la « Théorie mathématique
du bimétallisme » (publié dans le Journal des économistes en
1876-1881 et 1882), sont des travaux d’économie politique pure,
mais dont les deux derniers, consacrés à la « Théorie mathéma-
tique du billet de banque » (1879) et à la « Théorie du prix des
terres et de leur rachat par l’Etat » (1880), constituent déjà des
emplois de la méthode mathématique en économie politique
appliquée et en économie sociale.

J’appelle économie sociale, comme le fait J. S. Mill, la partie


de la science de la richesse sociale qui traite de la répartition de

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cette richesse entre les individus et l’Etat et qui recourt au prin- p. 57
cipe de la justice, et non pas, comme le font l’école de Le Play et
nos facultés de droit, l’étude des institutions patronales et phi-
lanthropiques, de la coopération et de l’assurance, tous sujets
très intéressants d’économie politique appliquée dépendant du
principe de la charité, de la fraternité, de l’association libre tout
au plus, de l’utilité sociale, et dont la substitution aux questions
de la propriété et de l’impôt dans l’économie sociale, faite à un
point de vue conservateur ou radical, n’a qu’un but : rendre plus
tolérable le sort des prolétaires afin de permettre aux bourgeois
et paysans propriétaires de jouir tranquillement, au meilleur
marché possible, de leurs revenus, traitements et rentes.

La théorie appliquée de la monnaie a été l’objet de deux


mémoires – « D’une méthode de régularisation de la variation
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de valeur de la monnaie », « Contribution à l’étude des variations
des prix depuis la suspension de la frappe des écus d’argent »
(1885) – et d’un ouvrage spécial, la Théorie de la monnaie, paru
en 1886 et résumant divers travaux antérieurs. J’y développai
mon système de « monnaie d’or avec billon d’argent complé-
mentaire et régulateur ». M’avançant jusque sur le terrain de la
pratique, je proposai, en 1887, comme le premier pas à faire dans
cette direction, la suspension du libre monnayage de l’argent
dans l’Inde telle qu’elle a été décidée six ans plus tard, en 1893.
En 1891 et 1892, j’ai donné une Théorie géométrique de la
détermination des prix où j’ai réussi à résumer toute ma théorie
de l’établissement des prix en libre concurrence dans la forme
élémentaire de la géométrie analytique à deux dimensions, ce
qui permet, à la rigueur, de faire entrer la nouvelle discipline
dans l’enseignement élémentaire.

Fatigué avant l’âge, plus encore par la lutte que par le tra-
vail, je pris ma retraite en 1892. J’eus, peu après, la satisfaction
d’être nommé professeur honoraire de l’université de Lausanne.
Je me suis servi principalement, pour publier mes mémoires
successifs, de la Société vaudoise des sciences naturelles, qui
a entendu et fait imprimer mes communications parmi celles
de sa section mathématique. Les sociétés suivantes m’avaient
spontanément appelé dans leur sein : l’Institut international de
statistique, dont le siège est à Rome, comme membre associé
en 1886 et comme membre titulaire en 1887 ; la Société royale
des sciences de Liège, comme membre correspondant en 1887 ;
l’American Economic Association, comme membre honoraire ›››

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p. 58 en 1892. Comme on le voit, mes théories s’étaient répandues


et avaient été accueillies avec faveur en Suisse, en Italie, en
Belgique, en Amérique. Il n’en avait pas été de même en France.

Walras contre les mandarins


En 1879, mon ami Jules Ferry se trouvant ministre de l’Instruc-
tion publique, je fus engagé de la part du Dr Cazelles, préfet
de l’Hérault, que j’avais connu à Paris, vingt ans auparavant,
interne des Hôpitaux, d’accord avec M. Albert Dumont, recteur
de l’académie de Montpellier, à formuler une offre de mes ser-
vices en vue de l’enseignement de l’économie politique dans les
facultés de droit qui s’organisait alors, ce que je fis le 3 juillet
dans une lettre au ministre dont j’envoyai copie à MM. Cazelles
et Dumont. Etant allé en France aux vacances, je ne vis pas Ferry
qui était absent de Paris, mais j’eus, le 14 août, avec M. Dumont,
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devenu depuis peu directeur de l’enseignement supérieur au
ministère, une conversation à la suite de laquelle je lui adressai
de Chartres, le 26, une « Note sur l’organisation de l’enseigne-
ment de l’économie politique et sociale à l’Ecole pratique des
hautes études en vue d’y former des professeurs de facultés ».
Cette affaire parut d’abord vouloir aboutir ; mais elle fut bientôt
sacrifiée à des préoccupations d’un caractère plus pressant. Il ne
faut pas attendre de la France actuelle de la politique à longue
portée : elle n’en fait que de circonstance.

En dehors de cette tentative, et du premier au dernier jour de


mes vingt-deux années de professorat à Lausanne, je n’avais pas
cessé de souhaiter que le résultat de mes efforts pût être connu
et discuté dans mon pays. J’avais essayé sans succès de commu-
niquer les trois mémoires contenant les équations de l’échange,
de la production et de la capitalisation à l’Académie des sciences
morales et politiques. Depuis lors, j’avais fait encore plusieurs
tentatives pour faire pénétrer mes idées en France, mais pas
une seule sans me heurter à l’influence exorbitante, à l’hostilité
sourde mais acharnée des mandarins héréditaires préposés au
soin d’empêcher la science de se faire.

Les lois sont changées chez nous, mais combien peu les
mœurs ! En 1884, en possession du principe de ma théorie
appliquée de la monnaie, je fais inscrire cette question : « D’un
système de monnaie d’or avec billon d’argent régulateur » à
l’ordre du jour permanent de la Société d’économie politique
de Paris, dont j’étais membre depuis vingt-quatre ans. A Pâques

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de 1885, voulant profiter des vacances pour aller soutenir la p. 59
discussion de ma question, je demande sa mise à l’ordre du jour
de la séance du 5 avril. Mais alors se produit cette perpétuelle
intrusion de la politique dans la science qui est l’essence du
régime officiel. Le président de la Société, ancien ministre des
Finances qui, en cette qualité, a fait, en 1878-1879, un billon des
écus d’argent en en supprimant la frappe libre, prétend « ne pas
laisser discuter la valeur de l’encaisse de la Banque de France » et
montre un tel mauvais vouloir que je renonce à mon projet. Je me
tourne d’un autre côté et trouve quelqu’un pour présenter mon
système à la Société de statistique.
Malheureusement, le président de
la Société d’économie politique est J’en étais là à la fin de 1892,
aussi président de la Société de sta- me disant que ma carrière avait été
tistique, et la présentation tourne celle d’un homme qui s’est trompé
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en éreintement. En outre, M. Léon de patrie et a voulu faire une œuvre
Say, ancien président de la Caisse d’innovation exigeant la double culture
d’escompte, ce président universel, littéraire et mathématique,
a la main dans toutes les revues : à dans un pays de science officielle.
son instigation, le Journal des éco-
nomistes me retourne mes articles,
et la Revue scientifique, après avoir inséré avec empressement
les deux premières parties de ma « Théorie de la monnaie »,
me refusa la troisième contenant la conclusion des deux autres.
J’avais trouvé le même homme à la Société des actuaires fran-
çais, dont j’étais membre agrégé depuis 1874 et dont il m’exclut
lorsqu’il en devint président en 1880. Je l’ai retrouvé à la Société
des ingénieurs civils, lors de ma communication de 1890, pré-
parée d’accord avec MM. Contamin et Caubet, qui s’annonçait
si bien et ne reçut, grâce à lui, qu’un accueil froid et sans écho.

J’en étais là à la fin de 1892, me disant que ma carrière avait


été celle d’un homme qui s’est trompé de patrie et a voulu faire
une œuvre d’innovation exigeant la double culture littéraire et
mathématique, philosophique et économique, dans un pays
d’écoles spéciales et de science officielle ; que, né dans un
pays d’universités et de science libre, j’aurais trouvé à la faculté
de philosophie toutes les disciplines dont j’avais besoin ; que
j’aurais été docteur à 20 ou 22 ans, professeur entre 25 et 30 ;
et que j’aurais fini d’exposer, à l’heure qu’il était, le système
d’économie politique et sociale dont je n’avais pu même donner
une esquisse. Et, pourtant, je devais encore fournir une étape et
tracer cette esquisse. ›››

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L’Economie politique

un hétérodoxe rejeté
Léon Walras :
Léon Walras

p. 60 Au commencement de 1894, après un an de retraite et de


repos, je crus pouvoir entreprendre de substituer aux Eléments
d’économie sociale et d’économie politique appliquée, que
j’étais hors d’état de rédiger, deux volumes d’études relatives
à ces deux branches et formant chacun un ensemble assez
complet ; et j’y arrivai de la façon suivante.

Je publiai en 1896 les Etudes d’économie sociale, formées


de morceaux déjà publiés – parmi lesquels la Recherche de
l’Idéal social (1868) – et des trois morceaux inédits suivants :
« Méthode de conciliation ou de synthèse », « Théorie de la
propriété », « Le problème fiscal », qui parurent en 1896 dans la
Revue socialiste alors dirigée par mon collègue Georges Renard.

Et je publiai en 1898 les Etudes d’économie politique appli-


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quée, formées de même de morceaux anciens – parmi lesquels
la « Théorie de la monnaie » (1886) – et des sept morceaux
inédits suivants : « Le péril bimé-
talliste », « L’Etat et les chemins de
En mai 1901, je reçus fer », « L’économique appliquée et
une lettre de M. Albert Aupetit la défense des salaires », « Théorie
m’envoyant son adhésion à ma théorie du libre échange », « Théorie du
avec une thèse de doctorat ès sciences crédit », « La Caisse d’épargne pos-
économiques par lui soutenue. Je tenais tale de Vienne et le comptabilisme
enfin mon premier disciple français. social », « Esquisse d’une doc-
trine économique et sociale », qui
parurent le premier en 1895 dans la
Revue socialiste, le second en 1899 dans la Revue du droit public
et de la science politique, et les quatre suivants en 1897 et 1898
dans la Revue d’économie politique, fondée en 1887 pour être
l’organe des professeurs d’économie politique des facultés de
droit de France, et qui m’avait inscrit, dès le début, au nombre
de ses collaborateurs étrangers. J’ai vainement essayé de faire
accepter l’« Esquisse d’une doctrine économique et sociale »
à un recueil français, soit modéré, soit avancé. Mais la Gazette
de Lausanne, toujours libérale à mon égard, n’a pas craint d’en
publier le dernier et le plus horrifique paragraphe : « Politique
française : la prière du libre penseur », dans ses numéros des
14 et 18 juillet 1898.

En 1900, je donnai la 4e édition des Eléments d’économie


politique pure, qui contenait une théorie de la détermination
du taux de l’intérêt déduite rationnellement, pour la première

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L’Economie politique

un hétérodoxe rejeté
Léon Walras :
Léon Walras
fois, d’équations d’échange et de satisfaction maxima et qui p. 61
parut en décembre sous le titre de : « Note sur l’équation du
taux du revenu net », dans le Bulletin de l’Institut des actuaires
français, lequel m’avait élu membre correspondant en 1893 ;
et une théorie de la valeur de la monnaie déduite, elle aussi
rationnellement, pour la première fois, d’équations d’échange
et de satisfaction maxima et qui avait été communiquée en
1899 sous le titre d’« Equations de la circulation » à la Société
vaudoise des sciences naturelles, laquelle m’élut, à cette occa-
sion, membre émérite. Cette 4e édition des Eléments d’économie
politique pure, avec les deux volumes des Etudes d’économie
sociale et des Etudes d’économie politique appliquée, peut, je
crois, donner une idée suffisante de ma doctrine économique et
sociale. J’ai fait, en 1902, les dernières et définitives corrections
à ces trois volumes pour lesquels j’ai les empreintes en vue du
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clichage, de façon qu’ils puissent être publiés aisément sans moi
quand je n’y serai plus.

L’affaire Aupetit
Il semble tout d’abord que ces efforts dussent avoir un certain
résultat. En mai 1901, au moment où je m’installais à Clarens, je
reçus une lettre de M. Albert Aupetit m’envoyant son adhésion à
ma théorie avec une thèse de doctorat ès sciences économiques
par lui soutenue devant la faculté de droit de Paris et intitulée :
« Essai sur la théorie générale de la monnaie » au chapitre 1er
de laquelle les conditions mathématiques de l’équilibre éco-
nomique étaient parfaitement résumées. Je tenais enfin mon
premier disciple français. En septembre suivant, comme l’expres-
sion mathématique de l’utilité qui forme la base de ma théorie
avait été déclarée, l’année précédente, inacceptable à l’Institut
des actuaires français, je soumis la question à M. Henri Poincaré,
qui me répondit explicitement qu’une grandeur non mesurable
pouvait parfaitement devenir l’objet d’une spéculation mathéma-
tique dans certaines conditions que, selon lui, j’avais observées.

Enfin, la même année, parut, en partie dans la Revue d’éco-


nomie politique et en totalité ensuite en volume, un essai de
M. Emile Bouvier, professeur à la faculté de droit de Lyon, inti-
tulé : « La méthode mathématique en économie politique », et
dont les conclusions étaient que cette méthode pouvait « faire
sortir la science de l’ornière actuelle », et qu’on devait « observer
avec intérêt ses efforts et même les seconder ». C’était là une
adhésion très suffisante parmi les économistes. ›››

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L’Economie politique

un hétérodoxe rejeté
Léon Walras :
Léon Walras

p. 62 Encouragé par ces approbations, je proposai formellement,


en janvier 1902, à l’Institut des actuaires : 1) d’introduire une
branche spéciale d’économique et statistique mathématiques
parmi les connaissances exigées pour l’obtention du diplôme de
membre stagiaire puis agrégé, et 2) d’organiser, si cela paraissait
nécessaire, un cours ou une conférence en vue de l’acquisition
de ces connaissances. Et, par l’intermédiaire de M. le président
Guieysse, je fis savoir aux membres de l’Institut que mes Elé-
ments d’économie politique pure étaient à la disposition de ceux
d’entre eux qui les réclamaient à mon éditeur. Une vingtaine
de ces messieurs profitèrent de cette offre. En juillet, j’appris
que M. Aupetit avait été reçu membre stagiaire de l’Institut des
actuaires.

C’est dans ces conditions que, le 2 juin 1903, à 9 heures


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du soir, on me remit une lettre de lui m’annonçant que, à la
demande de M. Gide, il venait d’accepter de faire, l’hiver sui-
vant, un cours sur le principe et les applications de la méthode
mathématique en économie politique à l’Ecole des hautes
études sociales et me demandant comment, dans mes cours de
Lausanne, j’avais résolu le problème de mettre, sur ce sujet, des
notions précises à la portée d’un public insuffisamment préparé.
Ainsi, mon premier disciple français allait faire à Paris le premier
cours d’économie mathématique. Ce soir-là, devant une fenêtre
ouverte sur un clair de lune illuminant le lac et les montagnes
couronnées par la silhouette de la Dent du Midi, je crus voir enfin
toute ma théorie lancée en France. Je répondis à M. Aupetit que
j’étais arrivé au résultat désiré par lui en substituant partout les
démonstrations géométriques aux démonstrations analytiques ;
et je lui offris, quand le moment serait venu, de lui communiquer
le texte de mes leçons.

M. Gide était venu me voir en Suisse pour la première fois en


1881 et souvent depuis lors. Il accueillait toutes mes communi-
cations à la Revue d’économie politique et y annonçait lui-même
toutes mes publications. Désireux, à ce que je pensais, de contri-
buer à affranchir l’économie politique universitaire française
de la tyrannie de l’école officielle sans se mettre purement et
simplement à la remorque de l’historicisme allemand, il appré-
ciait ma méthode et ma doctrine. Il avait écrit, dans un « Rap-
port au Congrès international de l’enseignement des sciences
sociales », tenu à Paris en juillet-août 1900, cette phrase : « Une
autre grande lacune, c’est l’absence de tout enseignement sur

L’Economie politique n° 51
L’Economie politique

un hétérodoxe rejeté
Léon Walras :
Léon Walras
la méthode dans la science économique et plus particulière- p. 63
ment sur l’économie politique mathématique. Il est vraiment
honteux de penser qu’en France, dans le pays qui occupe un
rang prééminent dans les sciences mathématiques et qui, avec
Cournot, a inauguré l’économie politique mathématique, on ne
compte pas un seul enseignement sur cette matière, ni même
probablement un seul professeur qui fût en mesure de le donner !
Et, par une singulière ironie, il se trouve que cet enseignement
a été brillamment représenté à Lausanne pendant vingt ans par
un Français, mais qui est connu dans le monde entier comme un
Suisse ! M. Walras. » Enfin, M. Gide était membre du jury pour
l’agrégation des sciences économiques à laquelle M. Aupetit
s’était déjà présenté en 1901 et à laquelle je savais qu’il se
présenterait de nouveau au prochain concours.
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En raison de ces circonstances, la pensée me vint de
reprendre le texte de mon cours de Lausanne, établi d’après
les deux premières éditions des Eléments d’économie poli-
tique pure, et de le compléter d’après les troisième et qua-
trième éditions, de façon à avoir
un « Cours élémentaire d’économie
politique pure » n’exigeant, en fait La pensée me vint d’un « Cours
de connaissances mathématiques, élémentaire d’économie politique pure »
que la géométrie, l’algèbre et les susceptible d’être fait non seulement
premières notions de la géométrie dans les facultés de droit, mais un jour
analytique à deux dimensions, et ou l’autre dans tous les établissements
susceptible d’être fait non seule- d’instruction secondaire.
ment dans les facultés de droit,
mais un jour ou l’autre dans tous
les établissements d’instruction secondaire : lycées, écoles pro-
fessionnelles d’industrie, de commerce. En dépit d’une névrose
cérébrale très accentuée et très pénible, je me mis à l’œuvre et
effectuai cette opération dans les cinq mois de juin, juillet, août,
septembre et octobre 1903, en une soixantaine de séances dont
presque chacune me valut une crise de nuit. Malheureusement,
avant d’avoir terminé, j’avais reçu, en août, de M. Gide une
lettre par laquelle il m’apprenait incidemment que le concours
d’agrégation aurait lieu en 1903 et que M. Aupetit s’y présentait,
en ajoutant « je le recommanderai chaleureusement aux juges,
ayant décliné pour moi-même cette charge ». Il était aisé, dès
lors, de prévoir un insuccès. Dans ce jury d’agrégation de cinq
membres, dont un représentant de l’Institut et quatre profes-
seurs, il y avait un seul professeur d’une des douze ou quinze ›››

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Léon Walras

p. 64 facultés de droit de province et d’Algérie, et trois professeurs


de la seule faculté de Paris tout acquise à l’historicisme et à
l’économie politique nationale et méliniste, faisant, à eux seuls,
la majorité. Le remplaçant de M. Gide uni à ses deux collègues
refusa d’accorder à mon disciple, malgré de brillantes épreuves,
aucune des trois places d’agrégé disponibles. M. Gide regretta
beaucoup, m’écrivit-on, de n’avoir pas été du jury, et M. Aupetit
ne m’a jamais réclamé mon cours.

Mais laissons là définitivement ces « choses scientifiques


de France », et tâchons de nous élever à une vue plus haute et
plus sereine de la difficulté et de la lenteur du progrès humain.
Le 23 juin 1903, après-midi, je reconduisais à la porte de mon
cabinet le jeune professeur Henry L. Moore, de la Columbia Uni-
versity de New York, qui, après m’avoir expliqué les obstacles
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qu’il rencontrait lui-même en Amérique, me disait :
« Voyez-vous, mon cher M. Walras, pour une révolution
scientifique comme celle que vous voulez faire en économie, il
faut cinquante ans.
– C’est le compte exact », lui répondis-je.
Et, comme nous nous trouvions près de ma bibliothèque,
je pris sur un rayon le Précis de l’histoire de l’astronomie, de
Laplace, et, l’ouvrant à la page 130, marquée par un signet,
je lui fis lire ces lignes : « Environ cinquante ans s’écoulèrent
depuis la découverte de l’attraction universelle newtonienne sans
que l’on y ajoutât rien de remar-
quable. Il fallut tout ce temps à cette
« Voyez-vous, mon cher M. Walras, grande vérité pour être générale-
pour une révolution scientifique ment comprise », etc.
comme celle que vous voulez faire
en économie, il faut cinquante ans. Sur quoi, nous nous serrâmes
– C’est le compte exact », la main en nous souhaitant bon
lui répondis-je. courage. Et, en effet, comme il y a
trente ans seulement que j’ai publié
les quatre mémoires résumant la
théorie mathématique de la richesse sociale, je puis espérer
encore que, dans une vingtaine d’années, cette théorie sera
« généralement comprise ».

En quête du prix Nobel… de la paix


A la fin de 1904, il semble qu’un léger retour favorable se dessinât
pour moi en France. Je reçus une lettre de M. P. M. Olivier, fonda-
teur de la Revue économique internationale de Bruxelles, dirigée

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un hétérodoxe rejeté
Léon Walras :
Léon Walras
par M. Levasseur, sollicitant ma collaboration (21 octobre) et une p. 65
de M. Xavier Léon, directeur de la Revue de métaphysique et de
morale, me la demandant pour son numéro consacré à Cournot
qu’il préparait (31 octobre). Je dus répondre négativement à ces
deux demandes en raison de mon état de santé cérébral et ner-
veux. M. Aupetit fit à ma place l’article sur Cournot économiste
mathématicien et le fit très bien ; ce que je constatai dans un
article « Cournot et l’économique mathématique », que j’envoyai
à la Gazette de Lausanne qui le publia le 13 juillet 1905 [...].

Une idée m’était venue, celle de concourir pour le prix Nobel


de la paix. Depuis un certain temps déjà, j’étais frappé du fait
que la suppression de tous les impôts, directs et indirects, était
la condition absolue du libre échange, et le libre échange lui-
même la condition absolue de la paix. J’expliquai dans une note
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comment le système de rachat des
terres par l’Etat permettait seul à ce
dernier de subsister sans impôts, Une idée m’était venue,
et je remis cette note à trois de mes celle de concourir pour le prix Nobel
collègues et amis de l’université de de la paix.
Lausanne qui en firent une lettre au
Comité Nobel me recommandant
pour le prix comme l’ayant mérité par des efforts sinon pratiques,
du moins théoriques. Je dirai tout de suite que jamais depuis
lors, le Comité n’a paru comprendre qu’on pût servir la cause de
la paix de cette manière et autrement que par des efforts tels que
démonstrations politiques, pérégrinations, congrès, etc.

Aussi, dès 1906, fis-je avec ma note l’article « La paix par la


justice sociale et le libre échange » qui, offert en mars 1907 à
M. Paul Pic pour sa revue lyonnaise des Questions pratiques de
législation ouvrière et d’économie sociale, fut accueilli par lui
avec beaucoup d’empressement et parut dans les trois numéros
de juin, juillet-août, et septembre-octobre 1907 de cette revue
où, m’écrivit M. Pic, il fut très remarqué !

J’ai dit (3e partie) comment, des 3e et 4e éditions de mes


Eléments d’économie politique pure, j’avais tiré un « Abrégé »
n’exigeant, pour être lu et entendu, que des connaissances
tout à fait élémentaires de mathématiques, que j’avais mis inu-
tilement en 1903 à la disposition de M. Aupetit. J’étais encore
sans nouvelles de lui lorsque, le dimanche 25 août 1907, dans
l’après-midi, en rentrant de promenade, je reçus sa visite. Entré ›››

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Léon Walras

p. 66 à la Banque de France, à la suite de son échec à l’agrégation, il


y était arrivé très rapidement au poste de chef du service admi-
nistratif et des études économiques, et, appelé à Lausanne pour
une affaire de contrefaçon de billets de banque, il profitait de
l’occasion pour venir me voir à Clarens. Je n’aurai pas ici la place
nécessaire pour reproduire notre conversation ; qu’il me suffise
de constater que, quand nous nous séparâmes, il emportait sous
son bras mon « Abrégé des Eléments » et que j’avais, de mon
côté, sa promesse d’utiliser cet abrégé pour faire 1) un cours et
2) un traité élémentaire d’économique pure. Il devait revenir et
revint, en effet, à Lausanne pour son affaire et à Clarens pour
me revoir. Dans l’intervalle, il avait réussi à faire accepter en
principe à M. d’Ocagne un volume d’Economique rationnelle pour
la « Bibliothèque de mathématiques appliquées » de l’Encyclo-
pédie scientifique du Dr Toulouse éditée par Doin. Et, de mon
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côté, je lui avais envoyé une note mathématique intitulée « Eco-
nomique et mécanique » établissant la parfaite similitude : 1) de
notre formule de satisfaction maxima avec celle de l’équilibre de
la romaine ; 2) de nos équations d’équilibre général avec celles
de la gravitation universelle. A sa seconde visite, qui eut lieu le
21 février 1908, il m’assura qu’il comptait toujours faire le cours
élémentaire (soit à l’association philosophique, soit ailleurs) et
utiliser la note mathématique (soit comme « Introduction » au
volume d’économique rationnelle, soit autrement).

Du 6 au 12 avril 1908 eut lieu à Rome le 4e Congrès internatio-


nal des mathématiciens. Apprenant par la Gazette de Lausanne
que mon collègue le professeur de mathématiques H. Fehr, de
l’université de Genève, y avait joué un rôle important parmi les
rapporteurs, sur l’organisation de l’enseignement des mathé-
matiques et les réformes à y apporter, et avait même été chargé,
avec MM. Klein et Grumhill, de constituer une commission pour
rapporter au 5e Congrès à Cambridge, en 1912, je lui offris, le
14 mai, de lui communiquer ma note mathématique, ce qu’il
accepta en me demandant de l’autoriser à la communiquer lui-
même à M. Cailler, professeur de mécanique. En conséquence
de quoi, je lui expédiai, le 16 juin : 1) le manuscrit de ma note
« Economique et mécanique » ; 2) mon mémoire « Principe d’une
théorie mathématique de l’échange » ; et 3) la 4e édition des
Eléments d’économie politique pure.

Le 10 janvier 1906 avait paru, à Paris, le premier numéro


d’une Revue du mois, publiée par de jeunes universitaires fran-

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Léon Walras
çais, lequel contenait un article du professeur Vito Volterra, de p. 67
Turin, intitulé : « Les mathématiques dans les sciences biolo-
giques et sociales », complètement favorable à notre méthode.

J’eus, dès lors, l’idée d’entrer en relation avec le directeur


M. Emile Borel ; mais toutes réflexions faites, j’attendis, et ce fut
seulement à la fin de décembre 1907 que, M. Borel ayant exprimé
à mes amis M. et Mme Georges Renard le désir qu’il aurait de me
voir lui offrir un article, je me décidai à lui procurer la biographie
de mon père, qu’il accepta avec beaucoup d’empressement et
qui parut dans le numéro du 19 août 1908.

Mais, à ce moment, un autre succès m’était échu. Le 21 juillet,


MM. Roguin et Boninsegni, professeurs, l’un, de droit comparé,
et l’autre, d’économie politique à la faculté de droit de l’uni-
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versité de Lausanne, qui m’avaient demandé un rendez-vous,
étaient venus à Clarens m’exposer le désir qu’aurait l’université
de célébrer le cinquantenaire de ma carrière d’économiste en
me consacrant une séance solennelle, où nous échangerions
des Discours, et à la suite de laquelle remise serait faite à l’Etat
d’un médaillon à placer dans la cour de l’ancienne académie
contenant mon profil en bronze par le sculpteur Lugeon et une
inscription commémorative. Très heureusement, j’avais en
portefeuille, entre autres manuscrits prêts pour l’impression,
un morceau intitulé « Ruchonnet et le socialisme scientifique »
dans lequel je m’étais efforcé de faire voir comment la tâche que
j’avais tenté de remplir à Lausanne était bien celle que je m’étais
engagé à y entreprendre.

Je n’eus qu’à lire ce morceau à mes deux collègues, et notre


accord fut conclu. J’ai pu reconnaître depuis lors que ce qui
avait surtout porté l’université à sa résolution avait été le fait
que, dans diverses publications françaises, et notamment dans
le volume de M. Emile Picard : La Science moderne et son état
actuel (p. 45 1.9), l’application des mathématiques à l’économie
politique, telle que je la faisais dans mon cours (1870-1892) et
telle que l’ont faite après moi mes deux successeurs MM. Pareto
et Boninsegni, était désignée comme doctrine de l’« Ecole de [2] Léon Walras interrompt
Lausanne ». Or, justement, Ruchonnet, en m’installant comme là son autobiographie.
il est décédé
professeur ordinaire, avait exprimé le désir qu’une telle école le 5 janvier 1910.
pût être fondée [2]. ■

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