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LA CRISE IVOIRIENNE ET L'AVENIR DE L'INTÉGRATION ÉCONOMIQUE

ET MONÉTAIRE OUEST-AFRICAINE

Kako Nubukpo

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2011/3 n° 51 | pages 97 à 112


ISSN 1293-6146
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L’Economie politique
Trimestriel-juillet 2011
La crise ivoirienne
p. 97

La crise ivoirienne
et l’avenir de l’intégration
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économique et monétaire
ouest-africaine
Kako Nubukpo,
chef du pôle « Analyse économique et recherche »
de la Commission de l’UEMOA.

 
A
vEc La résoLuTion poLiTico-miLiTairE du confLiT ET
l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, la Côte-
d’Ivoire débute une nouvelle étape de son dévelop-
pement. Les interrogations politiques et sociales sont
nombreuses mais elles ne doivent pas nous faire oublier les
questions économiques. En particulier, la question de la place
du pays dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine
(UEMOA) est posée.

En s’appuyant sur le processus historique de formation des


Etats de l’Afrique de l’Ouest et de mise en place de la monnaie
CFA, cette analyse développe la thèse de l’existence d’une
instrumentalisation de la question monétaire par les gouver-
nements successifs ivoiriens à des fins de positionnement
politique interne, et d’une collusion tacite entre Abidjan et
Paris autour notamment du binôme « cacao/franc CFA », socle
de la zone franc en Afrique de l’Ouest, dont l’affaiblissement ›››

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p. 98 progressif serait à l’origine de la crise actuelle. Cette crise, offi-


ciellement close le 11 avril 2011 suite à l’arrestation de Laurent
Gbagbo, pourrait déboucher sur l’implosion de l’UEMOA si
les dirigeants de cette zone n’en tiraient pas toutes ses impli-
cations ; au contraire, elle pourrait également constituer le
ferment d’une reprise en main des destinées de l’Union et
constituer ainsi un véritable acte de naissance.

Crises ivoiriennes et crise monétaire,


derniers soubresauts de la conférence de Berlin ?
On ne peut analyser les événements qui ont marqué la Côte-
d’Ivoire sans se replonger dans l’histoire séculaire de ce
« pays ». Les guillemets sont de rigueur car la conférence de
Berlin (15 novembre 1884-26 février 1885), qui a consacré
le partage de l’Afrique, a conduit la France, ancienne puis-
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sance coloniale, à créer la Côte-d’Ivoire, avec un peuplement
singulier que connaissent tous les Etats du Golfe de Guinée,
à savoir des populations historiquement et culturellement
réparties de façon horizontale obligées de vivre dans des
Etats « verticaux » : Nigeria, Bénin
(ex-Dahomey), Togo, Ghana, Côte-
Le boom des prix et de la production d’Ivoire. Cette situation a toujours
du café-cacao, la volonté affichée engendré des tensions, dans la
par les pouvoirs publics de construire mesure où ces nouveaux Etats
des infrastructures conséquentes, étaient tout sauf des nations.
ont permis de faire de la Côte-d’Ivoire
des années 1970 la première Dans le cas ivoirien, les popu-
économie émergente d’Afrique lations sahéliennes et musul-
de l’Ouest francophone. manes du Nord devaient ainsi
cohabiter avec celles, côtières
et chrétiennes, du Sud. Tant que
l’Empire colonial a pu exercer sa puissance tutélaire, les forces
centrifuges se sont tues, donnant même au moment des indé-
pendances, en 1960, l’apparence d’Etat-nation avec tous ses
atours : hymne national, drapeau, etc.

Le boom des prix et de la production du café-cacao, l’ouver-


ture de l’économie aux principes du marché et de la libre entre-
prise, la volonté affichée par les pouvoirs publics de construire
des infrastructures conséquentes, ont permis de faire de la
Côte-d’Ivoire des années 1970 la première économie émergente
d’Afrique de l’Ouest francophone. Parallèlement, l’aura de Félix
Houphouët-Boigny et de Léopold Sédar Senghor (ex-président

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du Sénégal), anciens députés sous la IVe République en France, p. 99
leaders incontestés de l’ex-Afrique occidentale française (AOF),
a conduit Paris à transférer les signes du pouvoir monétaire
de l’Afrique de l’Ouest, la gestion de la zone franc, à ces deux
pays à partir de 1977 : à Dakar, le siège de la Banque centrale
des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), et à la Côte-d’Ivoire,
le privilège de choisir le gouverneur de la BCEAO au sein de
son élite dirigeante. Vont donc se succéder à ce poste prisé,
Abdoulaye Fadiga, Alassane Ouattara, Charles Konan Banny,
Philippe-Henry Dacoury-Tabley et Tiémoko Meyliet Koné (depuis
le 30 mai 2011), tous de nationalité ivoirienne.

Ainsi, l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA), créée en [1] La « doctrine


d’abidjan », encore
mai 1962, a toujours fonctionné sur un trépied Paris-Dakar- appelée « doctrine
Abidjan [Nubukpo, 2007]. L’illustration la plus flagrante de Balladur », fut théorisée
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et surtout appliquée
cette hégémonie a été donnée au moment de la dévaluation à partir de 1993 lorsqu’il
du franc CFA le 11 janvier 1994 : la décision a été concoctée à fut admis qu’aucun pays
africain de la zone franc
Paris par les services du Trésor, entérinée par Abidjan  [1], qui en délicatesse avec les
conditionnalités du fonds
pleurait le décès de Félix Houphouët-Boigny sur fond de guerre monétaire international
de succession entre Henri Konan Bédié et, déjà, Alassane (fmi) ou de la Banque
mondiale ne saurait
Ouattara, et enfin exécutée à Dakar dans une atmosphère de prétendre à quelque
psychodrame comme seules les tropiques savent en procurer. appui financier que ce soit
de la part de la france.
La veille, le 10 janvier 1994, fut prise la décision de créer l’Union pour en savoir plus,
voir Hibou [1995].
économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), dont le
siège sera Ouagadougou (au Burkina Faso), afin d’assurer des [2] La Haute-volta,
dont les ressortissants
fondements économiques solides à la monnaie commune, et s’appelaient les voltaïques,
dont la présidence sera confiée au… Sénégal. est devenue Burkina faso
(le « pays des hommes
intègres ») le 4 août 1984.
Le rôle particulier joué dans cette séquence par Alassane
Ouattara mérite d’être souligné. En effet, entré au siège de la
BCEAO comme ressortissant de la Haute-Volta (futur Burkina
Faso [2]) au mois d’août 1973, et à ce titre titulaire plus tard du
portefeuille de vice-gouverneur de la BCEAO (en janvier 1983)
– poste statutairement dévolu aux ressortissants voltaïques et
nigériens –, M. Ouattara deviendra, suite au décès d’Abdou-
laye Fadiga, gouverneur de la BCEAO le 28 octobre 1988 sur
proposition de Félix Houphouët-Boigny, au courant de l’ambi-
guïté relative à la nationalité de M. Ouattara. Jusque-là, tout va
bien. Cependant, les tensions internes à la classe dirigeante
ivoirienne seront perceptibles au moment de la nomination
de M. Ouattara comme Premier ministre de la Côte-d’Ivoire le
7 novembre 1990, par un Houphouët-Boigny en délicatesse avec
les institutions de Bretton Woods dont est issu M. Ouattara, ›››

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p. 100 dans un contexte d’ajustement structurel justifié par la mau-


vaise gouvernance et la chute des cours du café-cacao.

En effet, M. Ouattara a débuté sa carrière d’économiste au


Fonds monétaire international (FMI) en avril 1968. Il retournera
d’ailleurs par deux fois dans cette institution, d’abord comme
directeur du département Afrique en novembre 1984, puis en
juillet 1994 comme directeur général adjoint. C’est dire que
l’homme que Félix Houphouët-Boigny choisit de nommer en
avril 1990 « Président du comité interministériel de coordina-
tion du programme de stabilisation et de relance économique »,
puis Premier ministre de la Côte-d’Ivoire le 7 novembre 1990,
est un familier des arcanes de la conception et de l’exécution
des programmes d’ajustement structurel.
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Se posant comme le redresseur de l’économie ivoirienne
– et à ce titre successeur putatif d’un Houphouët-Boigny
agonisant –, M. Ouattara va se retrouver en butte à un pro-
cès de « non-ivoirité » intenté par les caciques du parti au
pouvoir, le Parti démocratique de
Côte-d’Ivoire (PDCI), au premier
L’arrivée au pouvoir rang desquels il convient de citer
en Côte-d’Ivoire de Laurent Gbagbo Henri Konan Bédié, alors président
au cours de l’année 2000 de l’Assemblée nationale. Profi-
a constitué pour le FPI l’occasion rêvée tant de l’existence de l’article n° 11
de casser l’axe Abidjan-Paris, de la constitution ivoirienne, qui
vécu de manière récurrente comme prévoyait que, en cas de vacance
une rémanence de l’Empire colonial. du pouvoir, la transition devait
être assurée par le président de
l’Assemblée nationale, M. Bédié
prit littéralement le pouvoir en décembre 1993, le soir même
de l’annonce officielle du décès de Félix Houphouët-Boigny,
au nez et à la barbe de M. Ouattara, obligé de se replier sur
Washington comme directeur général adjoint du FMI.

Il semblerait que l’ambition initiale de M. Ouattara était de


retourner à la BCEAO comme gouverneur à la fin de sa mission
comme Premier ministre de la Côte-d’Ivoire. De fait, il a cumulé
durant trois ans les deux fonctions (1990-1993), se contentant
d’un gouverneur par intérim, M. Charles Konan Banny. Ce
dernier, dont la famille est une des plus importantes du clan
baoulé, aux commandes du PDCI, fut titularisé par le nouveau
président Henri Konan Bédié aux commandes de la BCEAO.

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Il sera, plus d’une décennie plus tard, le Premier ministre de p. 101
la Côte-d’Ivoire, en charge de mener à bien une transition
politique dont les figures de proue seront Henri Konan Bédié,
Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo ! Depuis avril 2011, il est
président de la commission « Vérité, justice, réconciliation »,
nommé par le Président nouvellement élu Alassane Ouattara…

Il est utile de remarquer que, dans cette saga politico-


monétaire, deux absents de marque peuvent être mention-
nés : Laurent Gbagbo et son parti, le Front populaire ivoirien
(FPI), d’une part, et d’autre part, le groupe constitué par les
sept autres pays membres de l’UEMOA, à savoir, le Bénin, le
Burkina Faso, la Guinée-Bissau (qui a rejoint l’Union en 1997),
le Mali (qui a réintégré la zone en 1984, après l’avoir boudée
dès juillet 1962), le Niger, le Sénégal et le Togo (qui l’a intégrée
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en 1963). Ces absences ne sont pas anodines : elles entérinent
une donne constante depuis l’époque coloniale, celle de
l’existence d’un couple « cacao/franc CFA », illustratif de l’axe
Abidjan-Paris, qui va se déliter dans le temps avec la perte du
pouvoir en Côte-d’Ivoire du clan PDCI (qui a toujours tiré sa
légitimité de la rente cacaoyère) ,au profit de Laurent Gbagbo
et du FPI, et avec la dévaluation du franc CFA, vécue par les
autres Etats de l’UEMOA comme une mesure destinée à sauver
la seule économie ivoirienne, exportatrice de café-cacao,
comme l’attestent les simulations d’impact de la dévaluation
effectuées dans les cénacles économiques en 1993 (Trésor
français, FMI, Banque mondiale).

L’instrumentalisation de la question monétaire


L’arrivée au pouvoir en Côte-d’Ivoire de Laurent Gbagbo au [3] ce « Gouvernement
des professeurs » s’est
cours de l’année 2000 a constitué pour le FPI l’occasion rêvée perpétué dans la mesure
de casser l’axe Abidjan-Paris, vécu de manière récurrente où le dernier premier
ministre de Laurent
comme une rémanence de l’Empire colonial. Aux manettes du Gbagbo (désigné
« Gouvernement des professeurs »  [3], surnom donné au pre- début décembre 2010,
dans un contexte
mier gouvernement de Laurent Gbagbo, dont la majeure partie de crise postélectorale
en côte-d’ivoire)
des ministres provenaient des amphithéâtres de l’université fut Gilbert-marie n’gbo
d’Abidjan-Cocody, deux personnalités émergent : Paul-Antoine aké, professeur agrégé
des facultés de sciences
Bohoun Bouabré, maître assistant en économie, ministre d’Etat économiques, président
en charge du Plan, et Mamadou Koulibaly, professeur agrégé à l’époque de l’université
d’abidjan-cocody.
d’économie, qui deviendra rapidement ministre de l’Economie
et des Finances. Ces deux hommes sont mus par une même
détestation, celle du franc CFA, par une même ambition, celle
de la création d’une monnaie ivoirienne, et se retrouveront rapi- ›››

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p. 102 dement sur une même liste, celle des Ivoiriens interdits de visa
d’entrée dans l’espace Schengen, accusés d’avoir partie liée à
l’incendie du lycée français d’Abidjan. Pour ces raisons, Paris
posera d’ailleurs son veto en 2008 lorsque Laurent Gbagbo
voudra nommer Bohoun Bouabré au poste de gouverneur de
la BCEAO.

La monnaie, enjeu de batailles politiques


Dans les faits, l’argumentaire anti-franc CFA des deux écono-
mistes est fondé sur une lecture libérale de la gestion monétaire.
Pour eux, chaque Etat doit disposer de sa propre monnaie, et
la concurrence monétaire fera émerger une monnaie « leader »
dans la sous-région ouest-africaine. Du fait de son importance
économique, il ne fait guère de doute, notamment pour Kouli-
baly, que cette monnaie « leader » sera la monnaie ivoirienne.
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Le reste de leur argumentaire, fondé sur l’exigence de la souve-
raineté monétaire comme signal fort de la rupture (post) colo-
niale, et comme moyen de sortir de la répression monétaire de
l’Afrique, emprunte beaucoup aux travaux de l’économiste came-
rounais feu Tchundjang Pouemi,
qui n’eut de cesse de dénoncer
La querelle entre les économistes cette « répression monétaire de
du FPI et l’équipe dirigeante de la BCEAO l’Afrique » [Tchundjang Pouemi,
va peu à peu quitter le plan 1979].
de la saine controverse scientifique
et sera instrumentalisée dans En effet, la BCEAO semble privi-
le cadre d’une bataille pour la prise légier l’objectif d’un taux de change
de pouvoir en Côte-d’Ivoire. fort et non compétitif, au détriment
de celui de la croissance écono-
mique. En cela, elle est une caisse
d’émission plutôt qu’une véritable banque centrale, puisqu’elle
n’a plus la maîtrise de sa politique monétaire. La question est
donc de savoir pourquoi les autorités de l’UEMOA ont fait un
tel choix. La réponse est double. D’une part, l’absence d’une
véritable gestion de la monnaie et du taux de change autorise
une inertie intellectuelle et la domination de la routine, compor-
tements bureaucratiques par excellence [cf. N’Guessan, 1996].
D’autre part, les autorités monétaires de l’UEMOA semblent avoir
largement opté pour une logique d’extraversion, en développant
un attachement quasi viscéral à l’idée d’un franc CFA « fort »,
qui signifierait la bonne santé des économies ouest-africaines
et leur conformité à l’impératif international de rigueur macro-
économique [cf. Nubukpo, 2007].

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Cette querelle entre, d’une part, les économistes du FPI, qui p. 103
remettent en cause le bien-fondé de la perpétuation du lien
monétaire entre la France et la Côte-d’Ivoire via le dispositif de
gestion monétaire de l’UMOA/UEMOA, et d’autre part, l’équipe
dirigeante de la BCEAO, avec à sa tête le gouverneur Charles
Konan Banny, partisan d’une stricte orthodoxie monétaire, va
peu à peu quitter le plan de la saine controverse scientifique et
sera instrumentalisée dans le cadre d’une bataille pour la prise
de pouvoir en Côte-d’Ivoire.

De 2000 à 2006, une véritable guérilla s’instaure entre


le gouvernement ivoirien (FPI), officiellement nationaliste et
anticolonialiste, et le gouverneur de la BCEAO, Charles Konan
Banny, sympathisant du PDCI et estampillé « homme de la
France », sur fond de polémiques autour de la suppression des
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concours au Trésor par la BCEAO, c’est-à-dire le financement
des déficits budgétaires des Etats membres par de la création
monétaire, et le maintien auprès du Trésor français des réserves
de la Banque centrale. En effet, la décision de la BCEAO d’arrê-
ter son soutien financier aux Etats de la zone UEMOA, prise
en septembre 2002, apparaît avant tout guidée par un souci
d’affichage de « modernité » en matière de gestion monétaire.
Cette dernière n’assurera donc plus le financement monétaire
du déficit budgétaire, qui était auparavant autorisé à hauteur
de 20 % des recettes fiscales de l’année précédente. La BCEAO
conseille désormais aux Etats, pour répondre à leurs besoins
de financement, d’émettre des titres sur le marché financier
de l’UEMOA.

Il paraît pour le moins curieux qu’une banque centrale de


pays en développement parmi les plus pauvres du monde s’in-
terdise de remplir sa principale fonction de banque d’Etat. Là
encore, la crédibilité extérieure, celle qui provient des satisfecit
adressés par la communauté financière internationale qui voit
le mal dans le financement des déficits publics par les banques
centrales, s’avère in fine plus importante pour les dirigeants
de la zone que la crédibilité intérieure. Mais cette critique ne
sera pas celle retenue par les économistes du FPI. En effet,
pour eux, la décision de Charles Konan Banny de supprimer
les concours au Trésor le mois même du début de la rébellion
en Côte-d’Ivoire (septembre 2002) procède d’une volonté déli-
bérée du PDCI et de ses alliés d’asphyxier le gouvernement de
Laurent Gbagbo. Pour eux, le gouverneur de la BCEAO n’a fait ›››

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p. 104 qu’instrumentaliser le discours et les pratiques de la gestion


orthodoxe de la monnaie à des fins de prise de pouvoir en
interne. Mamadou Koulibaly déclarera : « Le comportement de
Banny, c’est l’histoire de Kunta Kinte. C’est l’histoire du Noir
qui vend les Noirs. Le Noir qui met les chaînes aux Noirs » [4].

Il est intéressant de noter que cette thèse de l’instrumen-


talisation de la question monétaire à des fins de positionne-
ment interne à la Côte-d’Ivoire peut être retournée contre les
économistes du FPI, et ce d’autant plus que la lecture du fait
monétaire par Mamadou Koulibaly, ultralibéral s’il en est, paraît
en totale discordance avec le positionnement idéologique du
FPI, parti dont il est pourtant le « maître à penser » en matière
économique. En effet, membre de l’Internationale socialiste
jusqu’aux élections présidentielles du 28 novembre 2010, le
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FPI a toujours revendiqué, sur le plan économique, une action
volontariste des pouvoirs publics en matières budgétaire
[4] Jeune Afrique, n° 2 367, et monétaire, aux antipodes de l’ultralibéralisme de Mama-
21 mai 2006. En effet,
dans le célèbre ouvrage dou Koulibaly [cf. Koulibaly, 1992] ! Il y a donc pour le moins
d’alex Haley Racines, contradiction entre la nature de la critique portée par les éco-
le personnage principal,
Kunta Kinte, a été vendu nomistes du FPI, pour justifier la sortie de la Côte-d’Ivoire de
par les africains aux
marchands européens la zone franc, et le projet économico-politique du parti auquel
d’esclaves dans le Golfe ils appartiennent. Il s’agit ici clairement d’une posture, celle
de Guinée, puis déporté
vers l’amérique. ainsi du nationalisme monétaire, utilisée pour faire un procès aux
débute l’épopée d’une
famille d’esclaves au sein
adversaires politiques, qualifiés de « partis de l’étranger », en
du « nouveau monde ». particulier le PDCI.

Il faudra attendre l’année 2008, avec la nomination par


Laurent Gbagbo de Philippe-Henry Dacoury-Tabley, réputé
proche du FPI (et de la même ethnie bété que Laurent Gbagbo),
au poste de gouverneur de la BCEAO, pour voir les différends
s’aplanir entre l’Institut d’émission de la monnaie CFA en
Afrique de l’Ouest et la principale économie de la zone UEMOA
(plus de 30 % du produit intérieur brut [PIB] de la zone et
presque 60 % de la masse monétaire CFA y circulant).

Deux têtes économiques


Néanmoins, deux faits importants méritent d’être relatés,
qui contribuèrent à envenimer les relations entre la BCEAO,
l’UEMOA et le Gouvernement ivoirien. Il s’agit en premier
lieu de l’« affaire Sia Popo Prosper », du nom du braqueur de
l’agence principale de la BCEAO d’Abidjan le 27 août 2002, qui
a pu s’emparer de plus de 2 milliards de francs CFA quelques

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semaines avant le début de la rébellion armée au nord de la p. 105
Côte-d’Ivoire, puis du casse par les rebelles de l’agence de
Bouaké (centre du pays) au mois d’août 2003, en toute impu-
nité, avec la complicité avérée de soldats français (jugés plus
tard en France) censés assurer la sécurité des locaux. Pour
Koulibaly, « depuis que les rebelles ont pillé la BCEAO, Banny
n’a rien fait. Il n’a engagé aucune enquête. Pourtant, il s’agit
de l’argent de la communauté ouest-africaine tout entière. Et
c’est lui qui vient nous dire qu’il combat l’impunité, qu’il veut la
bonne gouvernance » [5]. L’« affaire Sia Popo Prosper » a enve-
nimé les relations entre la BCEAO et le Gouvernement ivoirien [5] Le Courrier d’Abidjan,
dans la mesure où, pour M. Gbagbo, le produit du braquage n° 886, 11 décembre 2006.
de l’agence de la BCEAO a servi
au financement de la rébellion du
Nord de la Côte-d’Ivoire, en parti- Pour M. Gbagbo, le produit
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culier à l’achat d’armes. du braquage de l’agence de la BCEAO
a servi au financement de la rébellion
En second lieu, il s’agit du du Nord de la Côte-d’Ivoire,
constat effectué par les autorités en particulier à l’achat d’armes.
ivoiriennes d’une prospérité des
économies de l’UEMOA sur le dos
d’une Côte-d’Ivoire en crise. Pour Koulibaly, véritable idéologue
du régime de Laurent Gbagbo, « avant la tentative de coup
d’Etat des houphouëtistes, aidés en cela par la France, contre
Laurent Gbagbo, les performances économiques des pays de
l’UEMOA suivaient, avec un retard plus ou moins marqué, les
performances de la Côte-d’Ivoire qui traçaient alors la tendance
globale de l’Union. La Côte-d’Ivoire était donc leader, mais
depuis le début de la rébellion armée, qui occupe une partie
de notre pays, les tendances sont plus contrastées. La plupart
des pays limitrophes de la Côte-d’Ivoire qu’elle influençait par
sa croissance économique ont pris leur envol en solitaire depuis
que ce pays fait de la croissance faible ou négative. Ils croissent
en PIB réel alors que la Côte-d’Ivoire décline. Ces pays ne font-
ils pas de la croissance au détriment de la Côte-d’Ivoire ? En
clair, les pays voisins de la Côte-d’Ivoire, et qui font de larges
frontières avec elle, profitent fortement de la crise ivoirienne. Il
y a déplacement d’activités et déplacement de productions des
zones occupées de la Côte-d’Ivoire par les rebelles au profit des
pays frontaliers. Nos malheurs leur profitent et leurs perspec-
tives de croissance sont basées sur des hypothèses de durabi-
lité des données actuelles de la Côte-d’Ivoire. L’UEMOA ne suit
plus aussi systématiquement, positivement ou négativement, ›››

Juillet-août-septembre 2011
L’Economie politique

La crise ivoirienne
Kako nubukpo

p. 106 la Côte-d’Ivoire. Elle suit maintenant les nouveaux leaders qui


exportent une partie de la production ivoirienne et la comptabi-
lisent à leur propre profit. La Côte-d’Ivoire fait figure de leader
détesté alors qu’elle est la plus riche, la plus ouverte et la plus
généreuse de tous les pays de l’Union » [6].

Dans ce contexte passablement brouillé, marqué en outre


par la vague de privatisations des filières agricoles menées sous
l’égide de la Banque mondiale (le cacao ivoirien est désormais
exporté par Cargill, un groupe américain), Paris n’aura de cesse
de trouver de nouveaux points
focaux au sein de la zone UEMOA,
Face à ce qu’il convient en particulier Abdoulaye Wade au
désormais d’appeler le bicéphalisme Sénégal et Blaise Compaoré au
de la zone UEMOA, c’est-à-dire d’un côté Burkina Faso. Si le second a fait de
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la BCEAO, et de l’autre, la Commission la discrétion sa marque de fabrique,
de l’UEMOA, comment la crise et de la médiation dans les conflits
postélectorale en Côte-d’Ivoire internes aux Etats de la sous-région
rebat-elle les cartes du jeu ? son cheval de bataille, le premier
est passé maître dans l’art des
déclarations intempestives. Ainsi,
[6] Fraternité Matin du très vite, dès son élection à la tête de l’Etat sénégalais, en
21 juillet 2006. il convient mars 2000, Abdoulaye Wade va invoquer la volonté d’hégémo-
cependant de relativiser
les propos de Koulibaly nie du Nigeria pour repousser aux calendes grecques l’idée de
car une analyse rigoureuse l’instauration d’une monnaie unique pour la Communauté écono-
des soldes annuels d’avoirs
extérieurs nets par pays mique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), préalablement
sur la période 1962-2009
permet de constater
prévue pour 2005 et désormais programmée pour 2020, suite à
que la côte-d’ivoire profite des reports successifs. En outre, il n’aura de cesse de s’insurger
autant de l’existence
de la zone umoa, sinon contre la passivité des gouverneurs de la BCEAO à l’égard des
plus, qu’elle ne contribue réserves de change excessives détenues par la BCEAO auprès
à la pérennité de la zone.
du Trésor français [7].
[7] Le « rapport annuel
de la zone franc 2009 »
(publication de la Le groupe constitué par les autres Etats membres de
Banque de france),
paru en octobre 2010, l’Union va se replier sur la Commission de l’UEMOA, afin de
indique en page 74 que promouvoir une véritable intégration économique de la zone.
les avoirs extérieurs nets
de la BcEao s’élevaient Sous la houlette des économies cotonnières (Burkina Faso,
fin décembre 2009 Mali, Bénin), va se mettre en place une diplomatie active
à 5 171,8 milliards de
francs cfa, soit un taux de et agressive, dont l’« initiative Coton » [pour en savoir plus,
couverture de l’émission
monétaire de 112,3 %, très cf. Pesche et Nubukpo, 2004], aboutissant au blocage de
loin des 20 % requis par la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du
les accords entre le Trésor
français et la BcEao en commerce (OMC) à Cancún en septembre 2003, constituera
contrepartie de la garantie
du taux de change fixe
le point d’orgue. En effet, fin avril 2003, le Bénin, le Burkina
entre l’euro et le franc cfa. Faso, le Mali et le Tchad déposaient une proposition de négo-

L’Economie politique n° 51
L’Economie politique

La crise ivoirienne
Kako nubukpo
ciation à l’OMC intitulée « Réduction de la pauvreté : initiative p. 107
sectorielle sur le coton ». En septembre 2003, lors de la confé-
rence ministérielle de l’OMC à Cancún, l’Afrique défrayait la
chronique sur le dossier coton. Porte-drapeaux de l’Afrique de
l’Ouest et du Centre (AOC), les quatre pays soumissionnaires
illustraient de manière emblématique les contradictions liées
aux conditions actuelles de la production de coton dans le
monde, marquées par l’octroi de subventions massives des
Américains à leurs producteurs, et, au-delà, les conditions de
l’insertion internationale des pays africains dans un monde
libéralisé. La disproportion des chiffres et l’iniquité flagrante
mise en évidence par leur comparaison ont permis au dossier
[8] La coordination
africain de bénéficier aisément d’une très large sympathie et de la politique monétaire
de nombreux soutiens lors de la conférence de Cancún. (Selon conduite par la BcEao et
des politiques budgétaires
Oxfam International, les subventions américaines ont dépassé du ressort des Etats,
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supervisées par la
4 milliards de dollars US en 2001-2002, soit deux fois plus commission de l’uEmoa
qu’en 1992. Cette somme dépasse le PIB du Burkina Faso, dans le cadre notamment
de la « surveillance
ceci pour 25 000 producteurs américains de coton – les trois multilatérale ».
quarts de ces subventions bénéficiant aux 10 % plus grands
[9] Le traité instituant
planteurs américains.) l’union monétaire
ouest-africaine (umoa)
date de mai 1962,
Cependant, les rivalités récurrentes autour de la question alors que celui instituant
l’uEmoa ne date
du leadership institutionnel dans la zone UEMOA, entre Moussa que de janvier 1994.
Touré, de nationalité sénégalaise, président de la Commission contrairement aux idées
reçues, le traité de
de l’UEMOA jusqu’en 2004, et Charles Konan Banny, de natio- l’uEmoa n’a pas remplacé
celui de l’umoa. Les deux
nalité ivoirienne, gouverneur de la BCEAO jusqu’au 4 décembre traités coexistent, et celui
2005, ne vont pas permettre de réaliser un policy mix [8] optimal de l’umoa sert encore de
base juridique aux aspects
au sein de la zone. Ainsi, les deux traités constitutifs de l’UMOA strictement monétaires.
(1962) et de l’UEMOA (1994) coexistent toujours, en dépit de cependant, dans le présent
article, nous avons choisi,
leur fusion annoncée et toujours repoussée depuis 1994 [9]. Pire sauf à de rares reprises,
encore, le traité de l’UMOA vient d’être révisé et le nouveau de ne mentionner
que l’uEmoa pour faciliter
traité, entré en vigueur le 1er avril 2010, confère désormais à la lecture, le recours
au traité de l’uEmoa
la BCEAO son indépendance vis-à-vis des Etats. Pour la petite nous permettant d’évoquer
histoire, au sein du Comité de politique monétaire désormais à la fois les aspects réels
et les aspects
créé et en charge de la définition et la conduite de la poli- monétaires et financiers.
tique monétaire de la zone, le président de la Commission de de plus, il est prévu
à terme une unification
l’UEMOA n’y a une qu’une voix consultative, alors même que la des deux traités.
France y détient une voix délibérative.

Face à ce qu’il convient désormais d’appeler le bicépha-


lisme de la zone UEMOA, c’est-à-dire d’un côté, la BCEAO, et de
l’autre, la Commission de l’UEMOA, comment la crise postélec-
torale en Côte-d’Ivoire rebat-elle les cartes du jeu ? ›››

Juillet-août-septembre 2011
L’Economie politique

La crise ivoirienne
Kako nubukpo

p. 108 Crise postélectorale en Côte-d’Ivoire


et avenir de la zone UEMOA
La crise postélectorale en Côte-d’Ivoire renferme les germes de
la disparition du franc CFA et de l’UEMOA.

En effet, les difficultés sont apparues dès la première quin-


zaine du mois de décembre 2010, lorsque le gouverneur de la
BCEAO, Philippe-Henry Dacoury-Tabley, dont la proximité avec
Laurent Gbagbo est soupçonnée, a reporté sine die le conseil
des ministres de l’UMOA prévu à Lomé le 15 décembre 2010,
au motif qu’il ne saurait choisir entre les deux délégations
ivoiriennes annoncées à Lomé pour assister au conseil. Une
telle déclaration fut jugée d’autant plus surprenante que la
communauté internationale, les Nations unies, la Cedeao et
donc de facto l’UEMOA (dans la
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mesure où tous les chefs d’Etat
L’embargo sur l’exportation de l’UEMOA siègent à la Cedeao),
des produits ivoiriens décrété avaient déclaré ne reconnaître
par Alassane Ouattara pour asphyxier comme légitime que le seul gou-
financièrement celui qui lui vernement nommé par Alassane
refusait le pouvoir s’est traduit Ouattara, Président élu de la Côte-
par une diminution drastique d’Ivoire. La levée de boucliers qui
des réserves de change de la BCEAO, s’ensuivit a trouvé son épilogue le
avec à la clé le spectre d’une nouvelle 22 janvier 2011 à Bamako, par la
dévaluation du franc CFA. destitution déguisée en démission
du gouverneur de la BCEAO, lors de
la 15e conférence des chefs d’Etat
de l’UEMOA. Il convient d’indiquer qu’entre-temps, M. Dacoury-
Tabley s’était illustré par sa faible ardeur à appliquer la décision
des autorités de l’Union, prise lors du conseil des ministres
extraordinaire du 23 décembre 2010, de ne reconnaître que
la seule signature de M. Ouattara et de ses ministres pour les
opérations impliquant le Trésor ivoirien auprès de la BCEAO.

Dès la semaine du 24 janvier 2011, le camp de Laurent


Gbagbo a annoncé comme nulle et non avenue la démission du
gouverneur de la BCEAO et a fait réquisitionner par l’armée ivoi-
rienne restée fidèle l’agence principale de la BCEAO d’Abidjan,
avec en prime la nomination d’un nouveau directeur national
de la BCEAO pour la Côte-d’Ivoire, dépendant du ministre de
l’Economie et des Finances. Ce viol inédit des statuts d’extra-
territorialité et donc d’immunité de la BCEAO par le principal
Etat membre de l’UEMOA accrédite alors la thèse d’une dégra-

L’Economie politique n° 51
L’Economie politique

La crise ivoirienne
Kako nubukpo
dation accélérée du consensus fondateur de la zone franc, à p. 109
savoir laisser la monnaie CFA à l’écart des turbulences écono-
mico-politiques des Etats de la zone.

Le transfert par le clan Gbagbo de dizaines de milliards


de francs CFA de l’agence principale de la BCEAO d’Abidjan
vers une destination inconnue, ainsi que la décision prise
fin décembre 2010 par le même Laurent Gbagbo de libérer
les protagonistes du scandale financier de la filière cacao de
Côte-d’Ivoire, en particulier celle de Lucien Tapé Do, président
de la Bourse du café-cacao, véritable gourou de la filière cacao
– qu’il a, selon certains, transformée en « vache à lait » de la
corruption du régime de Gbagbo [10] –, n’auguraient rien de bon
pour la gouvernance économique de la zone UEMOA. [10] Le 13 juin 2008,
23 responsables de
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la filière cacao ivoirienne
Par ailleurs, le Trésor ivoirien, qui n’arrivait plus à faire ont été inculpés « de
détournement de fonds,
face à ses engagements sur le marché de la dette publique de d’abus de confiance,
d’abus de biens sociaux,
l’UEMOA, a pris le risque d’une déstabilisation sans précédent d’escroquerie,
du marché monétaire et financier de l’Union. Pour l’année 2011, de faux et usage de faux
en écriture de commerce
les titres publics ivoiriens arrivant à échéance et impayés au mois et de banque », selon le
d’avril 2011 s’élèveraient à 600 milliards de francs CFA, avec un communiqué du procureur
de la république
impact dépressif sur la demande dans l’espace UEMOA, la fragi- d’alors, raymond Tchimou.
faisaient ainsi partie
lisation du secteur bancaire, le dépôt de bilan des entreprises des personnes inculpées
exposées et le blocage du marché interbancaire de l’Union. Lucien Tapé do, président
de la Bourse du café-cacao,
Henri Kassi amouzou,
De même, l’embargo sur l’exportation des produits ivoiriens président du fonds
de développement pour les
décrété par Alassane Ouattara pour asphyxier financièrement producteurs de café-cacao,
et angéline Kili, du fonds
celui qui lui refusait le pouvoir s’est traduit par une diminution de régulation du cacao.
drastique des réserves de change de la BCEAO auprès du Trésor
[11] il convient toutefois
français, avec à la clé le spectre d’une nouvelle dévaluation du de nuancer la portée
franc CFA  [11]. Enfin, les 20 millions d’euros (environ 13,5 mil- réelle de cet impact,
car si elle est une grande
liards de francs CFA) que verse chaque année l’Etat français pourvoyeuse de devises,
à la Commission de l’UEMOA au titre de l’appui budgétaire, la côte-d’ivoire est
également une grande
pourraient également subir les effets de la crise ivoirienne, importatrice de biens
et services, et à ce titre
dans la mesure où cette « aide » n’est en fait qu’un prélève- une grande consommatrice
ment sur les intérêts générés par les réserves de change de la de devises. or, du fait
de l’embargo commercial
BCEAO détenues auprès du Trésor français. A partir du moment dans les deux sens (export-
où ces réserves fondent comme neige au soleil, on ne voit import), le solde en termes
de réserves de change est
plus très bien d’où viendraient ces 20 millions d’euros versés inconnu à l’heure actuelle.
aujourd’hui sans quasiment de conditionnalités.

Cependant, les aspects économiques et monétaires qui


précèdent, ne sont rien au regard du test institutionnel des ›››

Juillet-août-septembre 2011
L’Economie politique

La crise ivoirienne
Kako nubukpo

p. 110 organes de l’UEMOA provoqué par la crise postélectorale en


Côte-d’Ivoire. C’est bien la première fois, depuis la création de
l’UMOA en 1962 et de l’UEMOA en 1994, que l’idée de création
d’une monnaie ivoirienne (la « monnaie ivoirienne de résis-
tance », MIR) a pris une telle ampleur. En effet, les deux axes
privilégiés par le clan Gbagbo pour pérenniser sa présence à
la tête de l’Etat ivoirien furent, d’une part, la mise en place
d’une économie de prédation, fon-
dée sur l’accaparement par tous
La crise postélectorale les moyens de francs  CFA et de
en Côte-d’Ivoire, pour dramatique devises pouvant permettre d’assu-
qu’elle ait été pour les habitants rer la paye des fonctionnaires, la
de ce pays, peut être analysée distribution de prébendes pour
comme une « crise de croissance » les fidèles du clan, l’importation
pour l’Union économique et monétaire de produits de première nécessité,
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ouest-africaine. et d’autre part, la création rapide
d’une monnaie ivoirienne via le
concours de pays émergents pour
lesquels l’exigence démocratique n’est pas un facteur blo-
quant pour le commerce international, notamment l’accès aux
matières premières (pétrole, café, cacao).

Il est plausible que, si d’aventure le gouvernement de Laurent


Gbagbo s’était maintenu au pouvoir, eu égard aux déclarations
réitérées de ses membres sur les ondes ivoiriennes, la zone
UEMOA aurait continué sans la Côte-d’Ivoire, avec des consé-
quences qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui.

Enfin, la fracture constatée au niveau des chefs d’Etat de


l’UEMOA, entre les « anti-Gbagbo » – au premier rang desquels
il convient de mentionner Abdoulaye Wade du Sénégal, Blaise
Compaoré du Burkina Faso, dans une moindre mesure Faure
Gnassingbé du Togo – et les « pro-Gbagbo » – dont feraient
partie Thomas Yayi Boni du Bénin et dans une moindre mesure
Amadou Toumani Touré du Mali (accusé de façon récurrente
de sympathies pour Laurent Gbagbo) –, risque d’avoir des
séquelles profondes sur l’avenir de l’Union [12].

En dépit du fait qu’Alassane Ouattara ait réussi à disposer


effectivement du pouvoir en Côte-d’Ivoire, les deux lignes de
[12] pour plus de détails
sur le positionnement démarcation exacerbées à l’occasion de cette crise laisseront
des Etats durant la crise
ivoirienne, cf. international
certainement des traces sinon irréversibles, du moins pro-
crisis Group [2011, p. 14]. fondes. D’une part, la fracture « Sud-Nord » de l’UEMOA, avec

L’Economie politique n° 51
L’Economie politique

La crise ivoirienne
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des populations « côtières » qui n’ont jamais caché leurs sym- p. 111
pathies pour leur « frère » Laurent Gbagbo (Bénin, Togo, Sud de
la Côte-d’Ivoire) et des populations « sahéliennes » très atta-
chées, de par les liens migratoires séculaires, aux populations
du Nord de la Côte-d’Ivoire et, partant, pour Alassane Ouattara
(Burkina Faso, Mali, Sénégal, Niger, Nord de la Côte-d’Ivoire).
D’autre part, la fracture religieuse entre les chrétiens du Sud,
dont les prises de position radicales furent exacerbées par une
forte présence des églises charismatiques autour du couple
Simone et Laurent Gbagbo, tendant à accroître l’idée d’une
« bataille finale » menée « au nom de Jésus », et les populations
musulmanes du Nord, dont le radicalisme se nourrit d’un sen-
timent de revanche sociale d’autant plus justifié qu’elles n’ont
occupé que les seconds rôles dans la vie politique ivoirienne,
étant les premières victimes du concept d’« ivoirité ».
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Conclusion
La crise postélectorale en Côte-d’Ivoire, pour dramatique
qu’elle ait été pour les habitants de ce pays, peut être analysée
comme une « crise de croissance » pour l’Union économique
et monétaire ouest-africaine, un véritable test de résilience
grandeur nature. En effet, c’est la première fois que l’épi-
centre de l’Union est touché de
façon aussi aiguë, et ce dans tous
ses compartiments (économique, L’UEMOA ne pourra plus éviter
monétaire, social, politique, reli- la question de ce qui fait réellement
gieux…). De fait, comme toute lien entre ses Etats membres ;
crise, les leçons tirées de celle-ci elle ne pourra plus se réfugier derrière
peuvent permettre à l’Union d’af- la monnaie CFA pour justifier son
fronter de manière adulte les vrais existence, ni derrière le Trésor français
défis d’aujourd’hui et de demain. pour expliquer son immobilisme.
En particulier, elle ne pourra plus
éviter la question politique en son
sein, la question de ce qui fait réellement lien entre ses Etats
membres ; elle ne pourra plus se réfugier derrière la monnaie
CFA pour justifier son existence, ni derrière le Trésor français
pour expliquer son immobilisme en matière de politique écono-
mique, notamment monétaire, dans un contexte international
marqué par la remise en cause du paradigme monétariste fon-
dateur des politiques d’ajustement structurel [cf. Chavagneux,
2007]. En décidant de destituer le gouverneur de la BCEAO
le 22 janvier 2011, les chefs d’Etat de l’UEMOA ont signifié la
fin de l’indépendance qu’ils venaient pourtant d’accorder à ›››

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L’Economie politique

La crise ivoirienne
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p. 112 la Banque centrale le 1er avril 2010, et par là même repris en


main la destinée de l’espace monétaire. Ils n’ont peut-être
pas encore pris conscience de cette rupture, mais il convient
désormais pour eux d’en assumer toutes ses implications. On
pourra alors dire que la crise postélectorale en Côte-d’Ivoire
aura été le véritable acte de naissance de l’UEMOA, à la veille
du 50e anniversaire de l’Union monétaire ouest-africaine. ■

Bibliographie

Chavagneux, Christian, 2007, de la zone franc ?, Paris,


Les Dernières Heures L’Harmattan, coll. « Bibliothèque
du libéralisme. du développement ».
Mort d’une idéologie, Paris, Perrin.
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Nubukpo, Kako, 2007,
Hibou, Béatrice, 1995, « politique monétaire et servitude
« politique économique de la france volontaire : la gestion
en zone franc », Politique africaine, du franc cfa par la Banque
n° 58, juin, p. 25-40. centrale des Etats de l’afrique
de l’ouest (BcEao) »,
International Crisis Group, 2011, Politique africaine, n° 105,
« côte-d’ivoire : faut-il mars, p. 70-82.
se résoudre à la guerre ? »,
rapport Afrique n° 171, 3 mars. Pesche, Denis, et Nubukpo,
Kako, 2004, « L’afrique du coton
Koulibaly, Mamadou, 1992, à cancún : les acteurs d’une
Le Libéralisme, nouveau départ négociation », Politique africaine,
pour l’Afrique noire, Paris, n° 95, oct., p. 158-168.
L’Harmattan, coll. « Afrique 2000 ».
Tchundjang Pouemi, Joseph, 1979,
N’Guessan, Tchétché, 1996, Monnaie, servitude et liberté.
Gouvernance et politique La répression monétaire
monétaire. A qui profitent de l’Afrique, Yaoundé ; 2e éd.
les banques centrales Paris, Editions Menaibuc, 2000.

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