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"IL MANQUE À L'EUROPE UN ÉDIFICE RÉELLEMENT FÉDÉRAL ET

DÉMOCRATIQUE"

Entretien avec Salais Robert, propos recueillis par Gilles Raveaud

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2014/1 n° 61 | pages 68 à 79
ISSN 1293-6146
ISBN 9782352400936
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L’Economie politique
Trimestriel - janvier 2014

européenne ?
Où va l’Union

p. 68

« Il manque à l’Europe


un édifice réellement
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fédéral et démocratique »
Entretien avec Robert Salais, chercheur associé au laboratoire
Institutions et dynamiques historiques de l’économie (IDHE), Ecole
normale supérieure de Cachan, ainsi qu’au centre franco-allemand
de recherches en sciences sociales Marc Bloch, à Berlin.

Gilles Raveaud : En quoi le congrès de La Haye, en mai 1948, est-


il un moment important de la construction européenne ? Est-ce
pour vous le moment où l’idée fédérale est rejetée ?
Robert Salais : C’est un moment doublement important. D’une
part, c’est la première fois que la question de l’Europe comme
projet politique a été débattue. Mais cette question a disparu
très tôt ; deux ou trois tentatives ultérieures ont avorté, comme
le projet de Communauté politique européenne en 1952, celui
d’Altiero Spinelli en 1984 ou la Convention de 2004. Ce congrès
de La Haye, dans lequel les mouvements européens se sont
fédérés, a réuni plusieurs centaines de personnalités de tous
les pays européens, y compris de la Suisse et des pays de
l’Est (qui n’étaient pas encore tombés sous la domination de
l’URSS), et de tous bords et organisations (à l’exception des
[1] Desquels les dirigeants communistes). D’autre part, ce fut la première et dernière fois
européens tirèrent la où les peuples de l’Europe ont eu la parole, en dehors des deux
conclusion de ne plus
demander ainsi leur référendums pour les traités de Maastricht (1992) et d’Amster-
avis aux peuples, vu
l’inclination « populiste »
dam (2005) [1]. Ces personnalités voyaient dans l’idée d’Europe
de ces derniers. la voie pour sortir des crises périodiques sanglantes du conti-

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Robert Salais
nent et pour s’engager vers un horizon de paix, de prospérité, p. 69
de démocratie et d’autonomie dans le monde.

Ce congrès ne fut pas conclusif. Et peu après, avec la mon-


tée de la guerre froide et la reconstitution des jeux politiques
nationaux, ce sont, d’une part, les Etats-Unis et les organi-
sations internationales issues de l’ordre mondial de l’après-
guerre (Fonds monétaire international, Gatt, Otan) et, d’autre
part, les gouvernements qui eurent la main ; les européistes
furent marginalisés et le sont toujours. Il est impressionnant
de constater au terme de cette histoire qu’à l’exception de
La Haye en 1948, jamais la construction européenne n’a été
considérée comme un projet autonome et démocratique. Elle
a toujours été évaluée par les élites politiques nationales et
leurs gouvernements à l’aune de leurs stratégies et intérêts,
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dans un jeu de rivalités avec les autres pays. Les autorités
européennes ont été conçues comme devant résoudre des
questions que l’on pourrait qualifier de techniques (alors
qu’elles étaient et sont avant tout politiques) et édifiées « hors
sol », en quelque sorte, sans légitimité démocratique.

De leur côté, les autorités européennes sont installées


dans une stratégie de long terme de grignotage des pouvoirs
nationaux. Elles utilisent de plus en plus les ressources
et compétences qui leur ont été données par les traités,
non pas directement pour le bien du projet européen, mais
pour les gains d’influence qu’elles leur procurent. Je parle
dans le livre  [2] de « révolution de palais » pour qualifier une [2] Robert Salais
est l’auteur de Le viol
configuration où les gouvernements affaiblis, à l’exception d’Europe. Enquête
du gouvernement allemand, se sont livrés pieds et poings sur la disparition d’une
idée (PUF, 2013), dans
liés (on pourrait presque parler de servitude volontaire) et lequel il revient de manière
abandonnés aux orientations néolibérales des autorités approfondie sur l’histoire
du processus européen
européennes. Celles-ci appuient leur pouvoir sur le chantage depuis 1945 afin
de comprendre la nature
qu’exercent les marchés financiers sur le financement des de sa crise et de repérer
dettes nationales. Bruxelles use et abuse des armes qui lui de possibles solutions.

ont été données par la mise en place de l’Union économique


et monétaire (UEM) dans les années 1980 : ses compétences
exclusives en matière monétaire, financière et de police du
marché unique. Une gouvernance autoritaire fondée sur des
critères macroéconomiques et financiers se met en place à
Bruxelles avec l’assentiment des gouvernements, et assure la
permanence du néolibéralisme financier, l’affaiblissement des
Etats et l’assujettissement consécutif des peuples. ›››

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européenne ?
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p. 70 L’idée fédérale n’a pas été rejetée dès le congrès de La Haye.


Elle y fait au contraire sa première apparition dans le processus
européen, pour y demeurer souterrainement comme la solution à
laquelle tout le monde pense mais fait en même temps tout son
possible afin d’empêcher qu’elle soit débattue sur le fond et dans
sa vérité. A La Haye, en 1948, les trois traditions constitution-
nelles existantes en Europe ont exprimé leur conception de l’Eu-
rope politique : la tradition républicaine française qui donnait la
priorité à l’élection au suffrage universel d’une assemblée euro-
péenne ; la tradition fédéraliste qui entendait fonder l’Europe sur
la liberté d’autonomie donnée aux collectifs intermédiaires de
divers niveaux et sur le principe de subsidiarité (à l’exemple de
la République fédérale d’Allemagne) ; la tradition souverainiste
britannique qui concevait l’Europe sur le modèle d’un abandon
de souveraineté nationale à des autorités extranationales.
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Ce fut cette dernière conception qui l’emporta. Elle donna dès
le début du processus une connotation négative à la construction
européenne, vue et pratiquée comme une succession d’abandons
de souveraineté et non comme une union rassemblant, pour les
multiplier, les potentialités des peuples et des économies dans
leur diversité.

De quand date l’orientation libérale donnée à l’Union euro-


péenne ?
R. S. : L’orientation libérale de la construction européenne est
le fait des gouvernements européens et de leurs experts. Le
moment déterminant est le processus qui, de 1952 à 1956, a
préparé entre les Six le marché commun ; la clé de compréhen-
sion se trouve dans le rapport Spaak et sa préparation. Dès 1956,
les experts de ce comité envisagent à un horizon de douze ans
la possibilité de la liberté de circulation des capitaux, chose
que les accords de Bretton Woods n’avaient pas acceptée. Les
arguments sont ceux employés par les banquiers de Wall Street
au lendemain de la guerre : hostiles aux contrôles, ils voyaient
dans la liberté de mouvement des capitaux spéculatifs un moyen
d’obliger les gouvernements à mener des politiques orthodoxes.
Seuls le gouvernement Guy Mollet et, surtout, la haute admi-
nistration française tentèrent de s’y opposer, en invoquant la
nécessité d’une période transitoire pour rapprocher les niveaux
de protection sociale, donc les « charges », avant de s’engager,
après vérification, dans la création d’un marché commun. Ils
n’eurent pas gain de cause.

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Le traité de Rome de 1957 ne reprit pas ces « avancées », p. 71
néolibérales avant l’heure ; celles-ci ne réapparurent que dans
la seconde moitié des années 1980 dans les arguments vantant
la liberté de circulation des capitaux dans le cadre de l’Union
économique et monétaire. L’avenir parut en effet s’ouvrir dans
les années 1970 jusqu’au début des années 1980, avant la
présidence Delors de 1985. L’Europe fit des progrès avec la
directive Vredeling sur l’information et la consultation des tra-
vailleurs, par exemple ; le rapport Werner de 1970 préconisait
une monnaie commune (et non unique) entre les Six pour les
protéger des fluctuations du dollar et recommandait la res-
ponsabilité de la future banque centrale européenne auprès
du Parlement. Enfin et surtout, le projet de traité européen du
groupe d’Altiero Spinelli, voté à l’unanimité en 1984 par le pre-
mier Parlement européen élu au suffrage universel, proposait
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une démocratisation des institutions européennes. Ce projet ne
sera pas mis en œuvre par la présidence Delors.

La libéralisation financière a été décidée en Europe pour l’es-


sentiel avant 1989 et la chute du mur de Berlin, sous l’impulsion
de la présidence Delors, avec les priorités données au marché
unique et à la liberté de circulation des capitaux. Le projet de
directive sur la liberté de circulation des capitaux fut approuvé
par les gouvernements, à la demande de Jacques Delors, avant
même la mise en place en juin 1988 du Comité des gouverneurs
des banques centrales (le Comité Delors), chargé de décider des
contours institutionnels de la future monnaie unique (l’Union
économique et monétaire). L’effondrement du système sovié-
tique a été, en réalité, la divine surprise pour les néolibéraux,
libérant l’espace mondial pour leurs entreprises. Là encore, les
dirigeants politiques nationaux et européens, conservateurs et
socialistes, ont été à l’initiative de plonger toute l’Europe dans
la libéralisation de tous les marchés.

En quoi consiste cette politique ?


R. S. : La libéralisation des marchés consiste à tenter par
tous les moyens de supprimer les barrières tarifaires et non
tarifaires à une parfaite circulation des biens, des services,
des travailleurs et des capitaux. Il n’y a aucune limite à la
définition de ce qu’est une barrière non tarifaire. Un seul
exemple : l’arrêt Schmidberger, en 2000, de la Cour de justice
des Communautés européennes (CJCE). Dans cet arrêt, face
au blocage d’un pont par une manifestation d’associations ›››

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p. 72 autrichiennes de défense de l’environnement autorisée


par les autorités, une entreprise hollandaise de transport
international a invoqué auprès de la Cour une restriction au
principe de libre mouvement des biens. L’abstention des
autorités autrichiennes a été assimilée par la Cour à une
mesure équivalant à une restriction quantitative incompatible
avec le principe de libre mouvement des biens. La Cour était
parfaitement au fait du conflit posé avec la protection des
droits fondamentaux que sont les libertés d’expression et
de réunion, garantis par les articles 10 et 11 de la Convention
européenne des droits de l’homme (inclus depuis dans la
Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne).
Mais au lieu de poser cette protection comme une priorité
devant s’imposer à l’exercice des libertés économiques, elle
les considère au même niveau ; en pratique, sauf exception,
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elle tranche en faveur des libertés économiques, et ceci s’est
aggravé au fil du temps. Ainsi les droits fondamentaux font-ils
partie des barrières au marché unique !

L’objectif ultime est un marché parfait d’où toute interven-


tion des Etats est bannie, autrement dit la constitution, selon
les termes européens, d’« un espace sans frontières » qu’il
faut pour cela vider de toutes ses idiosyncrasies internes, de
ses identités collectives et de leurs protections. La libéralisa-
tion vise donc à instaurer la concurrence par les prix de tous
contre tous selon la croyance en l’efficience des marchés
dans l’allocation optimale des ressources ; le consommateur
type visé est un consommateur indifférencié sans racines, ni
histoire. Sous couvert d’égalité, elle organise la domination
des puissants en empêchant les faibles de protéger leur éco-
nomie, toute protection étant qualifiée d’anticoncurrentielle.
Le modèle type de marché privilégié pour tous les autres est le
marché financier, précisément celui des capitaux flottants à la
recherche de gains spéculatifs instantanés qui prive les Etats
de toute marge d’autonomie et de la possibilité de mener des
politiques dans la durée.

La libération de l’échange, c’est tout autre chose. D’une


part, elle vise à ce que les acteurs économiques puissent com-
mercer librement, c’est-à-dire s’entendre bilatéralement sur
les justes termes de l’échange, acheter et vendre autant qu’ils
veulent à leur convenance de part et d’autre des frontières.
Est alors juste un prix qui donne des ressources suffisantes à

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chaque pays pour financer un développement autonome. Sont p. 73
justes des échanges dont les conditions institutionnelles favo-
risent une égalité réelle entre les contractants.

La libération de l’échange justifie l’intervention, raisonnée,


des Etats pour fixer les taux de change, contrôler les mouve-
ments de capitaux spéculatifs et mener des politiques indus-
trielles et commerciales. Cette intervention est raisonnée au
sens où elle doit être justifiée par des raisons générales que les
autres pays peuvent accepter, car ils les utilisent de leur côté à
des fins identiques. C’est ce dont aurait besoin, dans la phase
de sortie de crise, une Europe inventant un nouveau modèle de
développement.

Vous regrettez que n’ait pas été instauré un « euror » (en réfé-
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rence au « bancor » proposé par Keynes lors de la conférence de
Bretton Woods), qui aurait permis le rééquilibrage entre pays
connaissant un déficit de leurs échanges et ceux en excédent.
R. S. : Tout le monde a oublié que, de 1950 à 1958, une Union
européenne des paiements  (UEP) a fonctionné entre les
pays de l’Organisation européenne de coopération écono-
mique (OECE) et que cette Europe à dix-sept bénéficiait d’une
monnaie de compte commune, l’écu, avec des parités fixées
pour les monnaies nationales. Je le rappelle dans le livre. Elle
permettait de construire les soldes nets des paiements (expor-
tations moins importations en valeur) entre les dix-sept pays
de manière à limiter, dans un contexte de pénurie de devises,
les flux de sortie et d’entrée de monnaie nationale (et d’or).
Tous les six mois, si je me souviens bien, les comptes centraux
par pays étaient soldés. Cette union fonctionnait comme le
bancor proposé par Keynes mais non accepté par les Améri-
cains à Bretton Woods, à une différence près qui change tout.
Le bancor était chez Keynes – ce qu’on a aussi oublié – la clé
de voûte d’une organisation des échanges mondiaux complè-
tement différente de celle qui fut retenue.

Dans l’organisation qui a prévalu et qui a servi de base à


l’UEM, le retour à l’équilibre est à la charge exclusive du débi-
teur. Dans le système de Keynes, pays créditeur et pays débiteur
devaient coopérer pour remettre leur balance des paiements à
l’équilibre. Des pénalités étaient prévues pour les deux si le
déséquilibre s’accentuait. Il faut aussi rappeler que ce système
s’accompagnait pour Keynes d’un contrôle par chaque pays, ›››

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p. 74 et si possible coopératif entre les pays, des mouvements de


capitaux spéculatifs. Keynes avait retenu, à juste titre, de la
crise des années 1930 que mettre la charge du retour à l’équi-
libre sur le dos du pays débiteur l’entraînait dans une spirale
d’austérité, de dépression qui, de proche en proche, tirait tout
le monde vers le bas (suivez mon regard vers la crise actuelle
de l’Europe). Pour notre malheur, Keynes est décédé dès 1946
et ses idées ont été totalement évacuées (aucune mention dans
l’histoire de la construction européenne).

Un « euror », conçu selon le système institutionnel prévu


par Keynes, aurait pu exister dès 1958 et peu à peu évoluer
vers une monnaie commune, en parallèle avec les monnaies
nationales. L’UEP fonctionnait bien, à l’exception, précisé-
ment, du fait que l’Allemagne accumulait les excédents sur
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d’autres pays pour lesquels la situation devenait intenable
sans dévaluation (ou réévaluation du deutsche Mark). Cette
solution est toujours disponible pour rénover l’UEM, c’est-à-
dire pour faire de l’euro une vraie monnaie destinée à l’écono-
mie européenne et non aux marchés financiers mondiaux. Elle
suppose une refonte de l’UEM sur la base, notamment, d’un
contrôle sévère des mouvements de capitaux spéculatifs en
n’accordant la liberté de circulation qu’aux investissements
productifs, d’un système de responsabilité conjointe des
balances des paiements à la Keynes entre pays créditeurs et
débiteurs, et d’une structure de pilotage d’investissements
coopératifs entre pays européens destinés à rétablir les équi-
libres des balances commerciales. Une telle structure pourrait
être pilotée par un comité des régions qui servirait enfin à
quelque chose de concret.

Ce n’est pas vraiment ce à quoi pense la Commission


européenne dans son mécanisme d’alerte, dont les buts
principaux sont la police des équilibres budgétaires et la
surveillance autoritaire des gouvernements récalcitrants pour
les ramener dans le droit chemin de l’orthodoxie financière.
Mais la Commission ne peut ignorer totalement le problème de
l’impossible fonctionnement de l’UEM et on pourrait l’aider à
le poser correctement. Car ce problème est aussi un problème
allemand, qui voit la domination de l’Allemagne, malgré elle
en un sens, se rétablir à nouveau. C’est donc aussi un pro-
blème collectif à l’échelle européenne, économique, financier
et politique.

L’Economie politique n° 61
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Au principe du marché s’ajoute, selon vous, un « déni de démo- p. 75
cratie ». Mais la construction européenne n’est-elle pas l’occa-
sion d’étendre l’espace de la démocratie, en particulier au sein
du Parlement européen ?
R. S. : Soyons sérieux ! S’il y a une constante dans l’histoire
de la construction européenne, c’est bien le déni de démo-
cratie. Il est présent dès l’origine, où l’on a choisi, bien avant
l’Europe « officielle », de bâtir des institutions européennes
extraterritoriales n’ayant pas à rendre compte de leurs poli-
tiques et de leurs résultats aux peuples européens. Chaque
fois que la question de ces responsabilités face aux citoyens
européens a été posée, on a tergiversé ou botté en touche. Il
a bien fallu créer un Parlement européen, puis accepter son
élection au suffrage universel, lui donner quelques menues
tâches, mais une fois que le cadre institutionnel, si rigide et
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si autoritaire, de l’UEM a été mis en place et fermement tenu
par la Banque centrale européenne (BCE) et l’Ecofin – réunion
des ministres des Finances de l’Union européenne. Ceci étant,
je crois que les députés européens pourraient faire preuve
de bien plus de courage, d’indépendance et de prémonition,
en secouant cet édifice, fragile finalement, en demandant de
vraies réformes, en écoutant les revendications qui montent
d’une autre Europe, en appelant au débat public et en l’orga-
nisant, non pas en catimini à Strasbourg ou Bruxelles, mais
dans leurs pays. Les élections européennes seraient une vraie
opportunité, à condition de la saisir.

Pour cela, il manque à l’Europe un édifice réellement fédé-


ral et démocratique. Il faudrait un large débat. On ose qualifier
à Bruxelles de fédérale une gouvernance autoritaire fondée
sur la surveillance, la menace et la punition, la mise en cause
des protections sociales et juridiques nationales, hors de tout
contrôle démocratique. C’est une de ces inversions du sens,
pourtant bien établi, de concepts économiques et politiques
de base dont la novlangue européenne est coutumière. La
subsidiarité est devenue, à Bruxelles, le fait de gouverner au
plus près des citoyens, alors qu’en philosophie sociale, son
vrai sens est l’inverse : donner la priorité à l’autonomie collec-
tive dans un mouvement, à la fois horizontal et remontant, de
constitution de la communauté politique. Le fédéralisme est
devenu à Bruxelles une dépossession continue des souverai-
netés nationales, non vraiment démocratiquement débattue,
en faveur d’un centre éloigné, autoritaire et dépourvu de légi- ›››

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p. 76 timité politique, un masque dissimulant mal une centralisation


croissante et un éloignement du pouvoir au plus loin de nous.
Comme l’illustre l’exemple allemand, un système fédéral et
démocratique serait apte à gérer – démocratiquement – la
tension entre nations et Europe, tout comme il gère la tension
entre Länder et Etat fédéral. Car – et c’est un des enseigne-
ments de la vraie subsidiarité – il est plus efficient, plus juste
et plus démocratique de laisser prendre, sur un problème
donné, la décision collective au niveau le plus bas possible
de la communauté politique qui en a la connaissance et la
capacité. Le partage des compétences entre centre et niveaux
inférieurs est décisif, car de lui dépend la possibilité de faire
prendre la décision politique à des niveaux favorisant le débat
public et démocratique.
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Un fédéralisme démocratique européen supposerait un
système bicaméral, le Parlement et une chambre des nations
à l’image du Bundesrat allemand. Les parlements nationaux
choisiraient leurs représentants à cette chambre, et non les
gouvernements, ce qui obligerait à un débat public au sein de
chaque pays sur la construction européenne. Toute modification
du partage des compétences entre Bruxelles et le niveau natio-
nal exigerait un vote à la majorité absolue de cette chambre. La
Commission perdrait ses prérogatives et deviendrait une simple
administration sans pouvoir politique au service d’un exécutif
européen responsable devant le Parlement et la chambre des
nations. Ce sont là des conditions nécessaires, bien que non
suffisantes, à un renouveau de la pratique démocratique.

Vous estimez que, concernant les politiques sociales, les auto-


rités européennes « ne devraient avoir qu’une obsession », celle
de « laisser aux niveaux nationaux la responsabilité ». Est-ce à
dire qu’il faut renoncer à toute idée d’Europe sociale ?
R. S. : La priorité était et demeure clairement une Europe du
travail, et non une Europe sociale. L’Allemagne l’a bien com-
pris, qui a constitutionnalisé les droits du travail. Et c’est en
partie pour cette raison qu’elle dispose encore d’une industrie
puissante. Les droits du travail faisaient partie, à la demande
des représentants des organisations syndicales (non contrô-
lées par un parti communiste, répétons-le) au congrès de
La Haye en 1948, du projet d’Europe d’avant la guerre froide.
Les années 1970 ont offert la possibilité d’une avancée, timide
mais réelle, au niveau européen sur le comité d’entreprise et

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les droits d’information et de consultation, et sur la partici- p. 77
pation des travailleurs à l’entreprise. On peut y ranger la série
de directives sur la santé et la sécurité au travail que Jacques
Delors a pu faire acter lors du lancement de l’Europe sociale.

Cela s’est gâté avec la mise en place de l’Union économique


et monétaire qui a donné la priorité aux libertés économiques
(les quatre libertés de circulation, dont celle des capitaux) sur
les droits fondamentaux individuels et collectifs, qu’ils soient
sociaux, économiques ou politiques. On l’a illustré plus haut par
un exemple de la jurisprudence de la CJCE. Le droit économique
européen a percuté et perforé peu à peu les droits du travail et
sociaux nationaux, en les qualifiant d’entraves aux libertés de
circulation. La réforme de la gouvernance européenne, dans le
prolongement des critères financiers de Maastricht (1992), a
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conduit à un pilotage macroéconomique des politiques natio-
nales reposant sur une batterie d’indicateurs globaux. Bien
que le niveau européen n’ait aucune compétence reconnue
dans ce domaine, la BCE et l’Ecofin ont pu, au nom du pacte de
stabilité et de croissance, mettre sous surveillance les dépenses
sociales nationales et, ainsi, exercer dès la fin des années 1990
une pression à la baisse de ces dépenses, déstabilisant les
systèmes de protection sociale nationaux. Un exemple en est la
réforme des systèmes de pension. Il faut ajouter l’alignement,
plus ou moins contraint, des systèmes d’assurance santé et des
mutuelles sur le droit des assurances privées. Avec la crise, ces
instruments européens se sont avérés, avec le soutien des gou-
vernements nationaux, il faut le souligner, dévastateurs pour
les droits du travail et sociaux nationaux. La perte à ces niveaux
n’a pas été compensée par des gains au niveau européen. Les
efforts sociaux consentis pour la monnaie unique ont abouti à
un jeu de dupes perdant-perdant.

A Rome, en 1957, les négociateurs n’avaient pas jugé utile de


créer une Europe sociale, donnant la priorité au niveau national
en la matière. Il avait été néanmoins acté, grâce à la pression
française, un principe d’harmonisation vers le haut des systèmes
sociaux nationaux. On se rend compte aujourd’hui qu’il aurait
fallu pour cela sanctuariser les droits nationaux hors des pres-
sions à la libéralisation générale. Seule une réforme drastique
de l’Union économique et monétaire et une affirmation claire du
primat des droits fondamentaux sur les libertés de circulation
seraient de nature à redresser la barre. ›››

Janvier-février-mars 2014
L’Economie politique

européenne ?
Où va l’Union
Robert Salais

p. 78 Dans quels domaines estimez-vous que l’action de l’Union euro-


péenne a été bénéfique ?
R. S. : C’est très difficile à dire, car on ne dispose pas d’éva-
luations contrefactuelles : que serait-il advenu s’il n’y avait
pas eu d’Union européenne ou, à l’autre extrême, si l’on avait
réalisé l’idée d’Europe ? L’impression qui ressort de l’histoire
de la construction européenne, une fois celle-ci dégagée de
la gangue du grand récit officiel, est que les progrès espérés
de l’idée d’Europe soit ne sont pas advenus (la croissance de
l’économie européenne est durablement affaiblie depuis plus
de vingt ans), soit ont été entrepris mais au bout du compte
bien souvent instrumentalisés et retournés en leur contraire. La
majorité de nos concitoyens sont déçus et n’en attendent plus
rien. Il faut dire que nos gouvernants et les dirigeants de l’Eu-
rope ont fait et font tout ce qu’il faut pour entretenir le dégoût.
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Une telle impression est très décourageante et fait craindre que
le projet européen aille dans le mur à plus ou moins longue
échéance. Mais peut-être suis-je trop pessimiste…

Quelles pistes proposez-vous pour sortir de la crise actuelle ?


Que serait une politique européenne permettant un réel déve-
loppement économique ?
R. S. : La crise est profonde. Pour l’Europe, l’impact des pro-
blèmes mondiaux se double d’un malaise proprement euro-
péen, engendré par les contradictions internes à l’Union éco-
nomique et monétaire. Comme beaucoup, j’estime qu’on n’en
sortira qu’en réussissant à faire émerger un nouveau modèle
de développement qui soit humain, écologique et durable.
Humain, car reposant sur un cercle vertueux entre développe-
ment des capacités et accomplissement de la personne ; écolo-
gique, car allant au-delà de la préservation de l’environnement
pour envisager le développement de la nature ; durable, car
les investissements nécessaires pour implanter ce nouveau
modèle devront avoir comme critère de base la durabilité,
le renouvellement des ressources et l’efficience sociale. Il
s’agit d’inventer collectivement de nouvelles manières d’être
et de faire. L’Europe a les ressources et les compétences
nécessaires, davantage qu’elle n’en avait au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale. Si elle s’engageait dans cette voie,
elle pourrait trouver, enfin, son autonomie, être un exemple
pour les autres régions du monde qui ont, longtemps, espéré
d’elle, et esquisser les linéaments de ce que devrait être le
nouvel ordre mondial adapté à un développement de ce type.

L’Economie politique n° 61
L’Economie politique

européenne ?
Où va l’Union
Robert Salais
J’ai cherché tout au long de l’histoire que j’ai faite du p. 79
processus européen à repérer les moments de bifurcation,
quand différents possibles s’ouvraient, mais qui n’ont pas été
empruntés : des lucioles qui, tout en brillant parfois faiblement
et fugitivement, n’en éclairaient pas moins d’autres Europe
possibles. Ces lucioles peuvent s’allumer à nouveau mainte-
nant, car du moment qu’elles ont fait l’objet de débats, d’écrits
dans le passé, elles font partie de la mémoire collective du pro-
cessus européen, de son patrimoine pourrais-je dire. Ma tâche
de chercheur dans le cas présent, aussi imparfaite soit-elle, a
été de restituer et de porter à la connaissance du débat public
toute la richesse des idées débattues et des autres possibles
apparus au cours de cette histoire. Je me rends compte, aux
réactions des lecteurs, que cette histoire et les possibilités
qu’elle a fait surgir sont pratiquement totalement ignorées. Or,
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elles sont des ressources nécessaires aujourd’hui. J’ai listé et
commenté en conclusion quatre de ces lucioles de manière à
en suggérer les implications institutionnelles et politiques :
substituer à la libéralisation des marchés ce que j’ai appelé
précédemment la libération de l’échange ; mettre l’euro au
service de la solidarité économique entre les pays (une actua-
lisation des idées de Keynes sur la coopération dans l’équi-
libre des balances des paiements) ; démocratiser les choix
d’investissement vers un nouveau développement (critères et
procédures de délibération des parties prenantes) ; aller vers
une Europe fédérale et démocratique (aux fins de placer les
lieux et procédures de décisions collectives au plus près des
niveaux qui en ont le savoir et la capacité). La réflexion montre
que la mise en œuvre de ces quatre orientations et leurs inte-
ractions conduiraient à une réforme fondamentale de l’Union
économique et monétaire et de l’euro, qui libérerait l’Europe
du carcan dans laquelle l’UEM l’a enfermée.

La réflexion sur une issue à la crise de l’Europe ne peut être


que collective. La solution ne sortira pas de la tête du chercheur,
ni de celles de l’expert ou du politicien. Elle ne pourra émerger
que de la multiplication de mouvements citoyens et sociaux
luttant pour une autre Europe et montrant qu’elle est possible. ■

PROPOS RECUEILLIS PAR GILLES RAVEAUD

Janvier-février-mars 2014

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