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LES GRANDS DÉBATS ÉCONOMIQUES DE 1914 : PROTECTION SOCIALE

ET IMPÔT PROGRESSIF

Denis Clerc

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2014/3 n° 63 | pages 97 à 105


ISSN 1293-6146
ISBN 9782352400981
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L’Economie politique

économiques de 1914
Les grands débats
Denis Clerc
p. 97

Les grands débats


économiques de 1914 :
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protection sociale
et impôt progressif
Denis Clerc,
fondateur d’Alternatives Economiques.

A
LA VEILLE DE LA GRANDE GUERRE, LA FRANCE SE CROIT
encore une grande puissance. Elle est fière de ses
colonies, sa langue est celle des diplomates, mais,
sur le plan économique, elle reste une nation plus
agricole qu’industrielle. La vigne et le vin occupent plus de monde
sans doute que la mécanique. Les ouvriers sont moins nombreux
que les commerçants et les artisans, et l’épargne de la petite et
grande bourgeoisie sert à acheter des bons russes plus qu’à inves-
tir dans l’outil de production. En 1913, Ford inaugure le travail à la
chaîne et les centaines de milliers de Ford T qui vont avec, tandis
que Renault sort péniblement de son usine un millier de voitures.
La France, en 1850, était aux trois quarts rurale. En 1913, elle l’est
encore aux deux tiers, soit une proportion double de celle qui pré-
vaut en Angleterre, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Cette même
année, Fernand Braudel, sur le mode de la confidence, écrit qu’il
voit « son premier avion au-dessus de Paris ». Et il poursuit : « vers
cette même époque, je m’approche, presque terrorisé, du premier
appareil de téléphone de ma vie […] et mes parents me racontent,
l’un puis l’autre, leur sortie nocturne à bord de l’automobile de l’un ›››

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p. 98 de nos voisins qui tient le magasin de nouveautés du bourg » où il


habitait alors, dans la Meuse [1].

[1] L’identité de
Les prémices d’une protection sociale
la France, tome II, par Dans son numéro de juin 1914, Le journal des économistes
Fernand Braudel, Arthaud-
Flammarion, 1986. commente, sous la plume d’Yves Guyot, son rédacteur en
chef [2], le bilan des quatre années qui se sont écoulées depuis
[2] Il a succédé en 1910
à Gustave de Molinari, les dernières élections législatives (1910) et avant les sui-
un ultralibéral dont
les thèses annoncent celles
vantes (mai 1914), que, « selon l’usage antique et solennel »,
d’un Milton Friedman. le président de la République (Paul Deschanel) présente à la
Yves Guyot est par ailleurs
président de la Société
Chambre (des députés) le 4 avril au matin. Le journal se plaint
d’économie politique. de ce que le président n’ait pas souligné que « la Chambre ne se
fût préoccupée à aucun moment d’économies. C’est cependant
le sujet le plus intéressant pour les contribuables. » Pour Yves
Guyot, les « nombreuses lois sociales qui sont venues s’ajouter
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aux 23 votées par la législature précédente […] ont pour résultat
de mettre obstacle au travail, d’augmenter le prix de revient des
objets et soumettent ceux qui veulent donner et ceux qui veulent
recevoir du travail à une tyrannie policière. » Ces lois, pour lui,
« sont des orties qui envahissent tout, auxquelles on ne peut
toucher sans en recevoir des piqûres empoisonnées, et qui ne
peuvent être rendues utiles et justes quel que soit le système
qu’on essaye d’y appliquer. » La seule solution est donc leur
« abrogation ».

A vrai dire, le débat est déjà ancien puisque c’est en 1898


qu’est votée la loi sur les accidents du travail : pour la première
fois, cette loi établissait une « responsabilité sans faute » des
employeurs au cas où l’un de leurs salariés serait victime d’un
accident du travail, quand bien même l’accident en question
proviendrait d’une imprudence du salarié. Cette loi est fondatrice
de la protection sociale en France [3], mais il aura fallu dix-huit ans
pour que l’idée initiale, due à Martin Nadaud, se concrétise, tant
fut forte l’opposition des milieux libéraux à la taxation obligatoire
que cette responsabilité sans faute impliquait pour mutualiser
[3] Pierre Rosanvallon, les risques. Puis, un « ministère du Travail et de la Prévoyance
dans L’Etat en France de sociale » est créé en 1906, sous l’influence de Georges Paulet, et,
1789 à nos jours (Le Seuil,
1990), estime qu’il s’agit en 1910, la loi sur les retraites ouvrières et paysannes est votée,
de « la première loi sociale
française moderne » ouvrant droit, pour les cotisants, à un abondement par l’Etat au
(page 174). profit des cotisants les plus modestes lors de la liquidation de
[4] Nom alors donné leur retraite, sous l’influence de Léon Bourgeois, ancien pré-
au chef du gouvernement
qu’est aujourd’hui
sident du Conseil (1895) [4], futur prix Nobel de la paix (1920) et
e Premier ministre. principal théoricien du « solidarisme ».

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L’année même où est votée la loi sur les retraites, Léon p. 99
Bourgeois (qui, deux ans plus tard, sera ministre du Travail et
de la Prévoyance sociale) devient directeur de l’Association
française de lutte contre le chômage qu’il a contribué à créer et
qui milite en faveur d’une assurance chômage financée par tous [5] Rapport à la Conférence
internationale du chômage
les employeurs et par tous les salariés. A ses yeux, la prévoyance (1910) cité par Serge Audier
dans son livre La pensée
– c’est-à-dire l’épargne personnelle destinée à se prémunir solidariste (PUF, 2010),
contre le risque social qu’est le chômage – est « un remède [qui] où figurent les textes
essentiels de ce courant
n’agit guère ou du moins n’agit pas suffisamment, et cela pour la de pensée se réclamant
raison décisive que, pour les travailleurs dont les salaires sont les essentiellement
du radicalisme d’alors
moins élevés, elle est presque toujours impossible » [5]. (centre gauche).

Cela ne signifie cependant pas que tout doit passer par


l’Etat. Bourgeois, s’il n’utilise pas le terme de « subsidiarité »,
s’en inspire étroitement. Que la société civile se prenne en
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main, notamment par le biais de mutuelles, pour organiser la
protection sociale. Mais lorsque
cette même société civile est défail- Bref, par petites touches se met en place
lante, il est du devoir de l’Etat de une partie des éléments constitutifs
s’y substituer. Pour Bourgeois, « là de ce qu’on appellera par la suite
où nous trouvons des initiatives, la protection sociale.
nous les respectons toujours, nous
tâchons de les développer ; mais nous trouvons ailleurs des maux
que l’initiative privée n’a pas prévenus, qu’elle est impuissante
à guérir. Ici, une lacune existe : il faut qu’elle disparaisse pour
le bien de tous. Nous nous adressons aux pouvoirs publics » [6]. [6] La politique
de la prévoyance sociale,
Pierre Rosanvallon [7] souligne que « Léon Bourgeois formule tout Léon Bourgeois, Fasquelle,
un programme de prévention du risque social qui visait à prendre 1914, cité par Serge Audier
dans Léon Bourgeois.
en charge l’individu de sa naissance à sa mort, à son domicile Fonder la solidarité,
Michalon, 2007, page 75.
comme à son atelier ». Bref, par petites touches se met en place
une partie des éléments constitutifs de ce qu’on appellera par [7] Op. cit., page 176.
la suite la protection sociale. Mais la question du financement
collectif obligatoire n’est pas tranchée, puisque les gouvernants
tablent d’abord sur l’organisation mutuelle et ne préconisent
l’intervention publique qu’en dernier ressort. Les « solidaristes »
ne sont pas pour autant des « socialistes ». D’ailleurs, parmi les
députés socialistes, Jaurès est l’un des rares qui ne votera pas
contre la loi sur les retraites ouvrières et paysannes de 1910.

Il n’empêche. Même cette version mutualiste de la pré-


voyance fait hurler les libéraux. Le plus éminent d’entre eux,
Paul Leroy-Beaulieu, professeur au Collège de France et membre
de l’Académie des sciences morales et politiques, écrit ainsi, à ›››

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p. 100 propos du projet de loi sur les retraites ouvrières et paysannes :


« S’il existe un système d’assurances sociales, l’individu n’aura
plus à prendre souci de lui-même, ni la famille d’elle-même. […]
Nous considérons ce projet comme détestable, propre à trans-
former en perpétuels enfants, en êtres engourdis et somnolents
[8] Cité par Pierre les membres des nations civilisées.  [8] » Il enfonce le clou dans
Rosanvallon, op. cit.,
page 178. son volumineux Traité  [9] : « Les sociétés modernes admettent
cette contradiction de considérer le peuple comme majeur en
[9] Traité théorique
et pratique d’économie matière politique et comme mineur pour la gestion de nombre de
politique, Paul Leroy- ses intérêts économiques. » Ce qui est susceptible de produire
Beaulieu, Guillaumin,
1896, page 350 du tome IV. des effets pervers dramatiques : « En traitant ainsi l’homme en
mineur, on lui inculque des sentiments de minorité ; on étouffe ou
l’on amortit chez tous l’énergie spontanée ; on affaiblit le ressort
principal de tout progrès, qui est l’effort propre de l’homme. On
achète la disparition de quelques infortunes par un abaissement
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général de la prévoyance. »

En 1908, Eugène d ­ ’Eichtal, directeur de l’Ecole libre des


sciences politiques, publie La liberté individuelle du travail et
les menaces du législateur, dans lequel il dénonce avec viru-
lence l’idée selon laquelle l’Etat
La discussion autour du projet devrait intervenir dans les rela-
de loi instaurant le principe d’un impôt tions entre salariés et employeurs.
progressif sur le revenu cristallise A quoi Charles Gide, qui approuve
l’opposition entre ceux qui pensent les grandes lignes de cette réforme,
que l’Etat a un rôle essentiel à jouer rétorque : « J’écrivais, il y a vingt-
en matière de justice sociale et ceux sept ans déjà, dans la première
qui le contestent. édition de mes Principes d’écono-
mie politique  [10] que “la détresse
des vieillards indigents en France était une honte pour notre
pays” et je n’ai rien à en retirer aujourd’hui. C’est un des cas où
l’impuissance du laisser-faire et de la charité privée a été le mieux
démontrée. […] A partir de 50 ans, un ouvrier, s’il a le malheur de
perdre sa place, a déjà beaucoup de peine à en trouver une autre,
et à partir de 55 ans, il a déjà beaucoup de peine à garder celle
qu’il a, et que de fois alors est-il remercié avec la dérisoire indem-
[10] NDLR : cette première
nité de “huitaine” ! Voilà pourquoi l’ouvrier le plus laborieux est
édition date de 1883 et exposé à se retrouver sans ressources avant même que ses che-
Gide écrit ce commentaire
en 1910 dans La revue veux aient commencé à grisonner. » Que l’Etat, les travailleurs et
du christianisme social. les employeurs mettent la main à la poche pour mettre fin à cette
Le texte est reproduit dans
le septième volume « honte » n’est pas pour déplaire à Gide, même s’il fait valoir
de ses Œuvres, édité chez
L’Harmattan et annoté
aussi quelques critiques sur certaines dispositions de la loi. Il
par Patrice Devillers. n’est pas anormal que la solidarité joue en faveur des plus mal

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lotis, surtout si c’est grâce à leurs efforts que l’ensemble de la p. 101
société se porte mieux. Gide n’est pas socialiste, mais il estime
que l’Etat a le devoir d’intervenir lorsque les relations sociales
deviennent à ce point déséquilibrées. Il croit surtout à l’organi-
sation des travailleurs et des consommateurs pour rééquilibrer
en leur faveur un rapport de force qui privilégie le capital plus
que le travail, les entreprises plus que les travailleurs. Mais la
voix des libéraux porte davantage que celle de Gide, isolé dans
ce petit monde des économistes qui croit dur comme fer que le
marché est le souverain et impartial juge en matière de prix et
de revenus.

Les libéraux contre l’impôt progressif


La discussion autour du projet de loi instaurant le principe d’un
impôt progressif sur le revenu [11] cristallise cette opposition entre [11] Le principe
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seulement, car la Chambre
ceux qui pensent que l’Etat a un rôle essentiel à jouer en matière des députés n’a pas eu
de justice sociale et ceux qui le contestent, car l’Etat, avec ses le temps de voter le budget
1914 avant la fin
gros sabots, fait forcément plus de dégâts que d’avancées posi- de son mandat, et donc
tives. Paul Leroy-Beaulieu fait évidemment partie de ces derniers. d’y incorporer l’impôt sur
le revenu.
Il avance que l’impôt progressif est « une inquisition fiscale »
dont « personne ne veut » et que « tout le monde redoute ». Pour [12] Op. cit., tome IV,
page 760.
lui  [12], « l’impôt progressif constitue une véritable spoliation. Il
viole de plus la règle, établie par toute la civilisation, que l’impôt
doit être librement consenti par le contribuable : car il est bien
clair que, dans ce cas, c’est la masse des contribuables qui rejette
le gros poids de l’impôt sur quelques-uns, et que ceux-ci ne
consentent pas, même tacitement, à la surcharge dont on veut les
grever. » C’est le vieil argument, souvent utilisé, de la « tyrannie
de la majorité », largement évoqué au début du XIXe siècle par
Benjamin Constant, puis par Alexis de Tocqueville et, enfin, John
Stuart Mill, car, pour reprendre l’expression de ce dernier dans
De la liberté (1859), « le peuple peut désirer opprimer une partie
de lui-même ».

Leroy-Beaulieu estime que « l’impôt progressif, qui déchar-


gerait les électeurs les plus nombreux pour faire porter le poids
principal des taxes sur une fraction seulement du corps électoral,
aboutirait à diviser la nation en deux classes : ceux qui voteraient
l’impôt, en profiteraient le plus et ne le paieraient pas ; ceux qui
ne voteraient pas l’impôt, en profiteraient le moins et le paie-
raient. » Sans compter que le peuple, insatiable, ne se conten-
tera pas de quelques plumes, il finira par plumer la volaille tout
entière : « L’impôt progressif contient en lui un germe d’arbitraire ›››

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p. 102 illimité qui, à la longue, étouffe tous les désirs de modération. »


Un argument repris par Yves Guyot qui, dans Le journal des
économistes de janvier 1914, conclut ainsi une longue étude
des méfaits de ce type d’impôt dans l’histoire : « L’impôt pro-
gressif n’a d’autre limite que la passion des maîtres du pouvoir.
[…] La majorité vote l’impôt que paiera la minorité et dispose,
sans y contribuer, des ressources qu’il procurera. […] L’impôt
personnel sur le revenu implique la sujétion du contribuable au
taxateur, et non seulement au taxateur, mais aux délateurs qui
renseignent le taxateur. » Sans compter, selon Leroy-Beaulieu,
les nombreux effets pervers de ce type d’impôt : « dissimulation
des fortunes, émigration des capitaux, diminution de l’épargne,
alanguissement de l’esprit d’entreprise », si bien que l’« on ne
peut contester les effets dépressifs d’un pareil système d’impôts
sur la formation des revenus et des fortunes ».
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Le journal des économistes se fait d’ailleurs complaisamment
l’écho de la position du Parti républicain démocratique (un parti
de centre droit), pour lequel cet impôt est en fait une « enquête
vexatoire sur les fortunes privées dont les collectivistes auraient
tôt fait de préparer l’expropriation et le nivellement ». Conclu-
sion : « Jamais on n’a vu gouvernement et Parlement travaillant
avec plus d’inconscience à la ruine du pays. » Les économistes
libéraux disposaient à l’époque d’une forte influence dans la
presse, l’opinion et les institutions publiques, et leur point de
vue – ne rien faire qui puisse inquiéter ou pénaliser les riches –
était repris à satiété par nombre de journaux influents, comme
Le journal des économistes.

Pour ceux qui, au contraire, estiment indispensable que


ce type d’impôt se substitue aux impôts classiques sur la
consommation ou l’activité, il est urgent de le mettre en place,
pour des raisons qui relèvent autant de la justice sociale que
de l’efficacité économique. Ainsi, Charles Gide écrit que « le
nouveau régime fiscal qui résulterait de ce projet de loi serait
certainement supérieur au régime actuel, au point de vue de la
justice ». Il faut dire que, dans ce camp, voici longtemps que
l’on cherche à instaurer un tel impôt.

Dès 1895, Léon Bourgeois, alors président du Conseil, avait


proposé un ensemble important de réformes sociales qu’il sou-
haitait financer par un impôt progressif sur le revenu. C’est une
question d’équité : ceux qui ont reçu beaucoup de la société

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et qui, de ce fait, bénéficient de revenus élevés doivent rem- p. 103
bourser par l’impôt une partie au moins de ce qu’ils ont reçu,
tandis que ceux qui n’ont pas ces avantages doivent en être
dispensés : « Celui qui, sans avances et sans instruction préa-
lablement acquise, réduit à la seule force de ses bras, se met au
travail et tente la fortune, est dans une condition bien inférieure,
pour bénéficier de l’outillage social, à celle de l’homme qui
possède déjà un capital intellectuel et matériel considérable.
Il y a comme une progression dans le profit que nous tirons
de l’outillage social, à mesure que nous disposons de moyens
d’action plus forts et plus variés. Il est donc équitable de trouver
un système de contributions qui tienne compte de cette pro-
gression en y proportionnant la charge de chacun. Il est néces-
saire, d’une part, que beaucoup
d’hommes, réduits au minimum Joseph Caillaux devient ministre
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des moyens d’action pour l’em- des Finances en 1899 et élabore
ploi et le développement de leur une proposition de loi visant
activité, soient déchargés de  la à instaurer un impôt progressif
contribution générale et, d’autre sur le revenu.
part, que d’autres soient appelés
à supporter une charge plus lourde par l’application d’une
progression à déterminer [13]. » Dans un discours à l’Assemblée
nationale, Léon Say (le petit-fils de Jean-Baptiste, membre de
l’Académie française et plusieurs fois ministre des Finances
dans des gouvernements de la IIIe République et ancien pré-
sident du Sénat) opposait à ce propos en matière de fiscalité
« deux politiques générales : celle qui a pour objet de mieux
répartir les impôts et celle qui a pour objet de répartir autrement
[13] Texte de 1901, cité
la richesse ». La seconde, estimait-il, est « la méthode la plus dans La pensée solidariste,
sûre pour arriver dans un délai plus ou moins rapproché à la op. cit.

nationalisation du sol, du capital et des instruments de travail. [14] Contre le socialisme,


Cette méthode, c’est l’art de détruire, petit à petit, les capitaux par Léon Say, Calmann-
Lévy, 1896, respectivement
appropriés, par l’impôt progressif [14] ». pages 8 et 2.

En 1897, Joseph Caillaux, alors inspecteur des finances,


passe de la théorie à la pratique, imaginant un impôt progres-
sif sur le revenu venant se substituer à la plupart des impôts
existants. Son livre (Les impôts en France), malgré son caractère
très technique, connut un grand retentissement, au point que
son auteur fut propulsé sur la scène politique. Elu député de
la Sarthe en 1898, il devient ministre des Finances en 1899
(cabinet Waldeck-Rousseau) et élabore une proposition de
loi visant à instaurer cet impôt progressif sur le revenu. Sans ›››

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p. 104 lendemain, devant la levée de boucliers. Quelques années plus


tard (1907), Caillaux, redevenu ministre des Finances (dans le
cabinet Clemenceau), revient à la charge dans une nouvelle
proposition de loi détaillée que la Chambre des députés
adopta à une large majorité en 1909. Mais c’était sans comp-
ter avec le Sénat, chambre dominée depuis toujours par des
conservateurs ruraux, qui fit de la résistance. Ce n’est qu’en
mars 1914, après une violente campagne d’opinion  [15], qu’il
vota en faveur de la proposition de loi Caillaux, mais en la
dénaturant, puisqu’il en éliminait
L’« impôt général sur le revenu » (IGR) l’impôt sur le revenu. Le 15 juil-
ne fut effectivement mis en place let 1914 – deux semaines avant
qu’en 1916 et selon des barèmes l’assassinat de Jaurès et un mois
particulièrement doux, puisque le taux après des élections législatives qui
marginal de la dernière tranche était avaient conforté à la Chambre des
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de 2 %. députés une majorité radicale –, le
Sénat rendit les armes, si l’on peut
dire, en incluant dans la loi de finances la partie de la proposi-
tion de loi Caillaux qu’il avait refusée quatre mois auparavant.
Le souci de trouver des fonds pour la défense nationale avait
fini par l’emporter sur le désir de ne pas toucher aux revenus de
[15] Menée notamment la partie la plus aisée de la population. La guerre contraignait
par Le Figaro, qui prend ainsi la France à rentrer de plain-pied dans la modernité.
entre autres pour cible
la conduite « dissolue »
de Caillaux en publiant L’« impôt général sur le revenu » (IGR), comme il était
des lettres que ce dernier
adressait en 1901 dénommé, ne fut effectivement mis en place qu’en 1916 (sur
à sa maîtresse, Henriette
Raynouard (qu’il épousa
les revenus de 1915) et selon des barèmes particulièrement
en 1911 après avoir divorcé doux, puisque le taux marginal de la dernière tranche (pour les
de sa première épouse).
Epuisée revenus supérieurs à 25 000 francs – 70 000 euros actuels – par
par cette campagne foyer fiscal  [16]) était de 2 %. C’était une des conditions mises
de presse – « 138 articles
en 95 jours » dans par le Sénat pour qu’il vote la loi, dont le texte initial prévoyait
Le Figaro, écrit Jean-
Denis Bredin dans sa
un taux marginal de 5 %. En outre, et toujours à la demande
biographie consacrée à de la majorité sénatoriale conservatrice, ce revenu imposable
Caillaux (Hachette, 1985) –,
Henriette assassine était réduit sensiblement par rapport au revenu effectif, grâce
le directeur du quotidien, à des systèmes d’abattement : aux 5 000 francs d’abattement
Gaston Calmette.
par foyer fiscal prévus initialement par le projet de loi, il ajouta
[16] Selon Thomas 2 000 francs par couple marié, plus 1 000 francs par enfant à
Piketty (Les hauts revenus
en France au XXe siècle, charge. Si bien que, au total, seuls un peu moins de 2 % des
Grasset, 2001, qui est
la principale source dont foyers fiscaux étaient alors redevables de l’IGR, soit moitié
ces informations sont moins que prévu. Résultat : l’IGR n’a prélevé en 1916 que 1 % du
issues), le revenu moyen
par foyer fiscal était alors revenu du centième le plus riche des contribuables, alors même
de l’ordre de 1 500 francs
par an, soit à peine
que ce centième (environ 400 000 personnes) percevait 21 %
4 300 euros actuels. des revenus des ménages. En d’autres termes, la contribution

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de l’IGR à la réduction des inégalités initiales de revenus était p. 105
quasi inexistante. Certes, cela changera assez vite par la suite,
notamment du fait du coût de la guerre : le taux marginal de cet
impôt grimpera jusqu’à 90 % en 1924 [17], soit une multiplication [17] Taux marginal
également atteint entre
par 45 en une petite dizaine d’années. 1941 et 1944. En 1994,
ce taux marginal était
encore de 56,8 %, contre
La bataille de l’impôt progressif ne fut donc gagnée que de 42 % actuellement.
justesse, et largement sans doute en raison de la conjoncture [18] Le capital au
politique et des nécessités de la guerre. Avec quels effets ? XXIe siècle, Le Seuil, 2013.
Selon Thomas Piketty  [18], le dixième le plus riche en France
captait 47 % du revenu national en 1910, et 33 % en 1940 (tout
comme aujourd’hui), et possédait 89 % du total des patri-
moines, contre 76 % en 1940 (et 61 % actuellement). Même si
l’impôt progressif n’est pas seul responsable de cette évolution
(l’inflation et les deux guerres ont joué un rôle important éga-
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lement), il n’y est pas étranger. Cela n’a pas empêché l’activité
économique de progresser en moyenne plus vite entre 1910 et
2010 (en moyenne, près de 2 % par an) qu’entre 1850 et 1910
(en moyenne 1,2 %). Leroy-Beaulieu, comme tous les libéraux,
surestimait l’effet de « ruissellement » (trickledown) que les
revenus élevés des riches sont censés provoquer au bénéfice
des pauvres : des riches (un peu) moins riches ne sont pas
forcément un frein à l’activité économique.

Mais, on le voit, à l’orée du XXe siècle, alors que se jouait


l’orientation sociale du pays tout entier, la quasi-totalité des
­économistes trouvaient normal, voire bénéfique, l’ampleur
des inégalités qui existaient dans la société. Les rares qui
faisaient de la résistance pensaient davantage à changer de
système économique qu’à améliorer celui qui existait : les uns
pariaient sur l’association coopérative et la mutualité (Charles
Gide), les autres sur le socialisme (Jaurès). Un siècle après, les
choses ont-elles changé ? La croyance en une alternative à l’éco-
nomie de marché de type capitaliste a beaucoup reculé, mais,
inversement, les économistes critiques sont proportionnellement
plus nombreux et plus influents. Reste cependant que la majo-
rité de la profession continue de croire, comme il y a un siècle,
aux vertus de la « main invisible » et à contester l’idée que la
cohésion sociale soit un objectif essentiel pour relever les défis
auxquels notre société est confrontée, qu’il s’agisse du chômage
ou de l’environnement. Comme il y a un siècle, cette majorité est
en retard d’une guerre. ■

Juillet-août-septembre 2014

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