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LES PENSÉES MONÉTAIRES ENTRE LES XVIE ET XVIIIE SIÈCLES

A propos de : Jérôme Blanc et Ludovic Desmedt (dir.), Les pensées monétaires dans
l'histoire. L'Europe, 1517-1776, Paris, coll. Bibliothèque de l'économiste, Classiques
Garnier, 2014.

Ramón Tortajada

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2014/4 n° 64 | pages 105 à 108


ISSN 1293-6146
ISBN 9782352401049
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L’Economie politique

Les pensées monétaires


J. Blanc et L. Desmedt

entre les XVIe et XVIIIe


p. 105

Les notes de lecture de L’Economie politique

Les pensées
monétaires entre
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les XVIe et XVIIIe siècles
Ramón Tortajada,
professeur émérite, Creg-université de Grenoble.

A propos de :
Jérôme Blanc et Ludovic Desmedt (dir.),
Les pensées monétaires dans l’histoire. L’Europe, 1517-1776,
Paris, coll. Bibliothèque de l’économiste, Classiques Garnier,
2014.

V
OICI UN OUVRAGE NOVATEUR DANS TOUT UN ENSEMBLE DE
directions. On peut en retenir trois principales.
D’abord, il va à l’encontre de l’air du temps. Il fait le
pari de l’intelligence du lecteur en refusant les affir-
mations au profit de démonstrations. Cela a un prix : avec plus de
1 000 pages (1 057 précisément), ce n’est pas un mince ouvrage.
Ensuite, il va à l’encontre des idées reçues et propagées qui
classent les auteurs tel que le feraient des entomologistes pour
des papillons. Il montre à l’inverse que « l’histoire de l’économie
et l’histoire économique sont entremêlées dans l’histoire de la
pensée économique ». Enfin, il ne se réduit pas aux auteurs res-
sassés par les historiens de l’économie. Le regard porte sur l’en-

›››
semble de notre continent, de l’Angleterre aux confins nordiques
et orientaux de l’Europe, en passant par la France, la péninsule
Ibérique, l’Italie, et le Saint Empire romain germanique. Notes de lecture

Octobre-novembre-décembre 2014
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Les pensées monétaires


J. Blanc et L. Desmedt

entre les XVIe et XVIIIe

p. 106 Dans un tel ouvrage, l’introduction se devait d’être très


importante. Elle l’est. Elle comporte trois composantes. L’intro-
duction, « Les pensées monétaires dans l’Europe moderne :
contexte et intentions », où Jérôme Blanc et Ludovic Desmedt
précisent les circonstances qui les ont amenés à s’engager
dans un travail de près de quinze ans : en effet, commencé en
1999, il ne s’est achevé qu’en 2014. Ce texte est suivi de deux
chapitres que l’on doit qualifier d’introductifs tant ils sont
indispensables à la lecture de l’ensemble : l’un, rédigé par
Gilles Jacoud et André Tiran, présente « Les faits monétaires
et financiers en Europe du XVIe au XVIIIe siècle », l’autre, de
Jérôme Blanc et Ludovic Desmedt, décrit « Le mouvement des
idées dans l’Europe moderne ».

Une double indexation, extrêmement rare dans les publi-


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cations en France, avec un index thématique et un index des
auteurs cités – jusqu’en 1776 –, fait de l’ouvrage un très
commode et efficace instrument de travail. Neuf chapitres
structurent le livre. Les deux premiers participent de l’intro-
duction, nous l’avons vu, et les autres regroupent les études et
contributions. Dans le troisième chapitre, quatre contributions
retracent la construction de systèmes bancaires. Le souci de
ne pas se limiter aux pays qu’abordent traditionnellement
les ouvrages d’histoire de la pensée économique, surtout en
matière de monnaie, en fait un livre original et nécessaire à
tous ceux qui portent attention aux « faits des monnaies »  [1].
L’écriture, particulièrement soignée, en facilite la lecture et la
rend accessible à un large public.

Une double caractéristique marque ce livre et appelle à une


discussion sur son contenu et sa structure : une organisation de
la présentation des pensées monétaires par zone géographique,
où se manifeste une symbiose entre les pratiques marchandes,
les conceptions en matière de monnaie et le climat économique
et politique d’ensemble. Et, aussi, sur la place et l’importance
[1] Il n’est donc pas de l’histoire de la pensée économique pour cette science sociale
surprenant que
les auteurs requis par
particulière qu’est l’économie politique.
cette vaste entreprise
appartiennent
à l’ensemble Deux phrases illustrent bien la démarche des concepteurs.
de l’espace européen La première (p. 31) : « L’histoire [toute histoire, doit-on ajouter,
(Belgique, Royaume-
Uni, France, Irlande, même l’histoire de la pensée économique] consiste à recons-
Portugal, Russie, truire. » L’histoire ne se donne jamais de façon immédiate à
Suède, Turquie),
voire des Etats-Unis. la conscience, à chaque moment il convient de la reconstruire.

L’Economie politique n° 64
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J. Blanc et L. Desmedt

entre les XVIe et XVIIIe


On déconstruit toujours des conceptions anciennes pour en p. 107
reconstruire de nouvelles. L’historien n’est pas un général des
armées mortes, surtout en matière de sciences sociales. Les
biais des histoires antérieures des théories, des doctrines ou des
pensées monétaires font partie de l’histoire elle-même, ils sont
l’expression du regard rétrospectif des historiens et de leur vision
sur leur propre temps. Orwell en a décrit le processus jusqu’à la
caricature dans 1984.

La seconde (p. 33) concerne plus spécifiquement l’histoire


de la pensée économique : « L’histoire de l’économie et l’histoire
économique sont entremêlées dans l’histoire de la pensée éco-
nomique. » L’historien de la pensée économique ne saurait se
cantonner à l’étude des « textes » économiques en eux-mêmes.
S’il veut les « entendre », en saisir le sens et la portée, il est
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nécessaire de les situer. Car, d’une part, tous les auteurs, ainsi
que les commentateurs et les analystes ultérieurs sont situés
dans une société et une époque données, et, d’autre part, s’ils
écrivaient, c’était toujours en direction de l’ensemble du corps
social (mais principalement des princes et de leur entourage)
et ils visaient des pratiques effectives. Il ne s’agit pas d’utopie
(encore que des figures de rhétorique puissent en faire usage),
mais de science des rapports sociaux.

Considérons les limites que se sont données les auteurs :


1517, la publication de l’ouvrage du Traité de la monnaie de
Copernic, et 1776, la création de la Caisse d’escompte en France
et la publication de la Recherche sur la nature et les causes de la
richesse des nations d’Adam Smith. Bien entendu, on pourrait
discuter de ces limites. Mais pourquoi pas celles-ci ? Il faut bien
qu’un livre s’ouvre et se ferme, encore que je ne pense pas que
ce soit aussi simple.

En fixant comme date limite la parution de la Richesse des


nations, les auteurs montrent implicitement dès le titre de l’ou-
vrage qu’ils entendent en découdre avec la vulgate qui regroupe
les auteurs antérieurs aux classiques sous le terme générique
de mercantilistes. Cette appellation, on le sait, est le résultat
de la qualification de « mercantiles », d’abord par Mirabeau
et Quesnay puis par Smith, des auteurs qui les ont précédés

›››
et avec lesquels ils entendaient souligner leur désaccord : la
richesse ne pouvait résulter de l’échange ni se résoudre en une
quantité de monnaie, l’or en la circonstance, et l’Etat ne devait Notes de lecture

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p. 108 pas entraver le commerce. Les auteurs qui suivirent ont fait de
cette appellation un critère homogénéisant les auteurs antérieurs
aux « classiques » : il y a les classiques et un avant où « on »
croyait aux vertus de la monnaie en soi et de l’intervention de
l’Etat dans l’économie.

Les Pensées monétaires dans l’histoire montre que cette


conception n’a pas lieu d’être. Deux cent soixante ans séparent
la publication de l’ouvrage de Copernic de celui de Smith. Ce sont
les siècles du lent déclin de la féodalité, de sa transformation, et
également de la lente affirmation d’une nouvelle classe sociale,
la bourgeoisie, celle dont la puissance ne dépend pas des vertus
guerrières mais des capacités économiques. Ce mouvement ne
pouvait pas être homogène. Il ne le fut pas. Les questions moné-
taires non plus. Le politique était partout, surtout en matière de
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monnaie (il l’est encore !). Les réponses furent on ne peut plus
hétérogènes. A une même difficulté princière, l’état déplorable
des finances, les réponses furent multiples, soit monétaires,
soit financières.

Côté monétaire, les avis étaient partagés. A l’opposé de


ceux qui défendaient l’idée d’une monnaie métallique ayant
une valeur intrinsèque – la quantité de métal –, d’autres
tenaient à ce que la monnaie ne soit que l’expression du pou-
voir du prince – un morceau de cuir traversé d’un clou pouvait
alors faire office de monnaie  [2]. Pour d’autres, encore, la dif-
ficulté tenait à l’existence d’un double compte, l’un tenu en
monnaie de compte [3], l’autre en monnaie de règlement, pièces
d’or, d’argent et de cuivre ou de bronze. Ici, on peut faire état
d’une ordonnance fameuse : celle qui fut prise en conclusion de
l’Assemblée tenue en 1577 à Saint-Germain-des-Prés, où le roi
[2] Le papier n’avait
de France abandonnait le compte en « livres, sous et deniers »
pas alors le statut pour un compte en « écus ». Cette mesure, toute monétaire
qui fut le sien aux
XVIIe et XVIIIe siècles. en première instance, semble avoir été prise essentiellement
pour des raisons d’ordre financier : donner des garanties aux
[3] Livres, sous
et deniers prêteurs qui n’entendaient pas se voir dépouiller de leurs
résultent d’une créances (au moins en partie) par un surhaussement des mon-
dématérialisation
de pièces de monnaie naies, surtout en cette période troublée de guerres de religion
réelles des siècles
antérieurs, comme en France. Ils entendaient être remboursés sur le même pied
si la monnaie que celui auxquels ils avaient prêté.
entendait toujours
se débarrasser de son
corps pesant de métal
et « courir » agilement
Somme toute, on est face à un ouvrage que l’on ne peut que
d’un compte à l’autre. conseiller et dont on encourage la lecture. ■

L’Economie politique n° 64

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