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UNE ÉCONOMIE POLITIQUE DES CRISES FINANCIÈRES

A propos de : Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières. Des
tulipes aux subprimes, Paris, La Découverte, 2013.

François Morin

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2014/4 n° 64 | pages 109 à 112


ISSN 1293-6146
ISBN 9782352401049
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L’Economie politique

Une économie politique


Christian Chavagneux

des crises financières


p. 109

Les notes de lecture de L’Economie politique

Une économie politique


des crises financières
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François Morin,
professeur émérite, université de Toulouse.

A propos de :
Christian Chavagneux,
Une brève histoire des crises financières. Des tulipes
aux subprimes, Paris, La Découverte, 2013.

L
A NOUVELLE ÉDITION DU LIVRE DE CHRISTIAN CHAVAGNEUX,
augmentée et mise à jour, mérite de retenir toute
l’attention. L’ambition se fait plus précise avec cette
dernière livraison : participer à ce que l’auteur appelle
de ses vœux, une « économie politique des crises financières ». Les
leçons du passé sont en effet, nous dit-il, suffisamment éclairantes
pour démontrer la récurrence des logiques à l’œuvre dans le déve-
loppement de ces crises et leur résolution.

Le matériel historique est désormais abondant. La bulle


des tulipes hollandaises autour des « billets à effets » est de ce
point de vue traitée de façon remarquable en raison de la qualité
des sources recueillies par l’auteur. De même, la première crise
boursière provoquée par John Law est décortiquée avec minutie,
et l’on y découvre avec effarement qu’au début du XVIIIe siècle,
on savait déjà parfaitement spéculer à la baisse ! Avec les trois ›››
frères Heinze et la panique financière américaine de 1907 sont Notes de lecture

Octobre-novembre-décembre 2014
L’Economie politique

Une économie politique


Christian Chavagneux

des crises financières

p. 110 mis en exergue d’autres mécanismes qui sont le plus souvent


tapis dans toute crise financière, notamment les bankruns
(retraits des dépôts) et les effets dominos qui mettent à bas des
pans entiers d’un système bancaire.

La dimension des crises change avec la très grande


secousse financière de 1929 et la vague des faillites bancaires
qui s’en est suivie un peu partout dans le monde. Il est ici
rappelé opportunément que la crise trouve principalement
son origine dans l’explosion de l’endettement et que la bulle
de crédits alimente directement la hausse des cours boursiers.
Processus que l’on retrouvera d’ailleurs à l’œuvre, en 2007-
2008, dans la crise des subprimes. Mais, dans cette dernière
crise, d’autres facteurs ont joué. L’auteur souligne, à juste titre,
le rôle considérable joué par les innovations financières et plus
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particulièrement les produits dérivés.

Dans cet historique, forcément sélectif, on aurait cependant


aimé qu’à l’occasion de cette nouvelle édition, l’auteur accorde
une place plus importante à la crise des dettes souveraines.
Celle-ci est bien évoquée, mais sans doute trop rapidement.
Car une question essentielle se pose désormais aux politiques
économiques des pays les plus développés : quelle est la nature
du lien entre la crise financière de 2007 et celle des dettes
souveraines intervenue à partir de 2009 ? La crise des finances
publiques actuelle est-elle fondamentalement liée à la crise
financière ou bien est-elle le résultat d’une mauvaise gestion des
finances depuis trente ou quarante ans ? De la réponse donnée
à cette question découlent, à l’évidence, des orientations de
politique économique fondamentalement différentes.

Le recul historique donne cependant à l’auteur l’occasion


de poser les jalons de son économie politique des crises finan-
cières. Plusieurs facteurs sont avancés ; le tout premier est la
mauvaise gouvernance des risques dans les établissements
financiers sur laquelle il faut par conséquent insister ; à cela
s’ajoutent le rôle de la fraude trop souvent sous-estimé, celui des
inégalités, le poids de l’idéologie, l’importance des politiques de
déréglementation, et, récurrence toujours bien vérifiée, l’aveu-
glement au désastre. Muni de cet appareil d’analyse, l’auteur
peut alors indiquer les voies d’une sortie de crise crédible,
notamment à la lumière des échecs et des réussites passés. Par
exemple, les trois lois bancaires que Roosevelt a promulguées

L’Economie politique n° 64
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des crises financières


entre 1933 et 1935 sont à la fois révélatrices de l’âpreté du p. 111
combat qu’il a mené contre la finance et, en même temps, effet
très positif, du nouveau cadre réglementaire qui a inauguré une
longue période de stabilité financière aux Etats-Unis.

Elevant d’un cran la réflexion théorique à partir de l’histoire


des crises et de leurs causes, Christian Chavagneux se demande
alors si la recherche de stabilité financière peut être compatible
avec une rentabilité élevée des établissements bancaires d’un
côté et avec du crédit à bon marché de l’autre. Non, répond-il,
l’histoire nous montre qu’on ne peut choisir que deux de ces
biens collectifs. D’où sa proposition maîtresse d’un triangle
d’incompatibilité qui fixe ainsi le cadre de la réflexion sur la régu-
lation de la finance, cadre que l’on retrouve largement développé
dans le dernier chapitre et la conclusion de l’ouvrage. Ici, on peut
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se demander si la dimension internationale ne joue pas aussi un
rôle, de deux points de vue assez différents : d’une part, avec
le régime de changes (par exemple devenus flottants au début
des années 1970) et, d’autre part, avec le caractère systémique
– ou non – de certains acteurs à l’échelle mondiale (exemple des
29 banques systémiques du G20 de Cannes en 2011).

Finalement, après avoir souligné à juste titre l’incapacité


d’autodiscipline des financiers, l’auteur milite pour de nouveaux
schémas de régulation et surtout de gouvernance des risques.
Il propose avec force que, dans chaque établissement financier,
la supervision soit préventive, proactive, étendue et conclusive,
en estimant qu’en allant dans cette voie, les régulateurs publics
ont tous les moyens pour contrôler la finance.

On l’aura compris, l’ouvrage que nous livre Christian


­ havagneux n’est pas simplement l’œuvre d’un journaliste.
C
Certes, le style est direct, clair, alerte, et même très didactique
sur les questions les plus complexes de la finance. Mais il est
aussi beaucoup plus. Par la qualité et le nombre de ses sources,
il s’apparente à un travail de recherche de haut niveau, s’atta-
chant à conceptualiser le processus des crises financières et leur
résolution. Son apport est indéniable à ce titre. Mais on ajoutera
deux autres considérations.

›››
Les développements sur les mécanismes de spéculation sont
essentiels. Qu’il s’agisse de la spéculation à la baisse avec les
ventes à découvert ou encore de la spéculation à la hausse avec Notes de lecture

Octobre-novembre-décembre 2014
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p. 112 le financement des bulles grâce au crédit, leur descriptif est, à


chaque fois, parfaitement historicisé et techniquement analysé.
Pour chacune des crises, le rôle et la responsabilité des banques
sont, de ce fait, bien mis en exergue.

On ne saurait non plus trop souligner notre accord sur les


réflexions sur le rôle très critiquable des économistes, notam-
ment à l’occasion de la dernière crise financière. L’économie
standard telle qu’elle s’est développée dans les universités
depuis une trentaine d’années a été en effet incapable de penser
la survenue de crises systémiques, et en particulier celles qui ont
frappé l’économie mondiale depuis le milieu des années 1990.

Il demeure toutefois une question. Une supervision aussi


développée soit-elle au sein des établissements financiers
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est-elle l’arme absolue ou, à défaut, l’instrument principal pour
réguler la finance ? Ne court-elle pas vers l’impossible ? Tant
que les Etats restent enfermés dans le carcan des politiques de
libéralisation, comme cela a été malheureusement le cas à partir
des années 1970, ne reste-t-on pas dans l’impasse ? Les Etats ne
devraient-ils pas au contraire rétablir leur souveraineté sur les
deux variables fondamentales de la finance : le taux d’intérêt
et le taux de change ? Si oui, la stabilité financière tout comme
la stabilité monétaire apparaîtront nettement comme des biens
publics à préserver de toute influence prééminente des marchés.

Même si cette question difficile n’est pas abordée en soi,


l’ouvrage de Christian Chavagneux détaille cependant de façon
très utile et éclairante les rapports entre pouvoir financier et pou-
voir politique, tout comme il livre une interprétation historique,
inédite, des crises financières. A mettre donc absolument dans
sa bibliothèque. ■

L’Economie politique n° 64

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