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Avant-propos

p. 11-14

TESTO
TESTO INTEGRALE
1Parce que le « discours sur les besoins » prend chaque jour plus
d’ampleur et qu’un nombre croissant de politiques ou d’intellectuels
ont fait de cette notion leur cheval de bataille, il était tentant de faire
le point et d’instruire l’enquête en laissant s’exprimer toutes les
parties.
2Mais ce Cahier  ne prétend nullement à l’impartialité ; à bien des
égards, il constitue un sévère réquisitoire contre la manière dont les
organisations internationales conçoivent — et cherchent à satisfaire —
les « besoins fondamentaux » des populations du Tiers Monde. L’unité
des divers textes présentés tient à leur commune critique de la
position aujourd’hui dominante, laquelle feint de s’intéresser aux plus
pauvres pour renforcer les privilèges — déjà exorbitants — des
nantis : voilà pourquoi il était urgent de dénoncer la perspective
réductrice et dangereuse de cette « nouvelle » manière de prétendre
résoudre les problèmes du « développement ».
3Cela dit, entre les auteurs qui se côtoient dans ce Cahier,  le débat
n’en est pas moins vif. Car s’il est relativement facile de s’accorder
pour mettre en question la politique des organisations internationales
et leur interprétation des « besoins fondamentaux », il est autrement
plus malaisé de faire l’unanimité sur la notion de besoin  en tant que
telle. Or tel est bien, en dernière analyse, l’enjeu qu’il convenait de
faire apparaître : par-delà la manière (ou : les manières) utilisée(s)
pour déterminer les « besoins humains », se cache un problème plus
grave qui est d’ordre épistémologique. Ce qui est en cause, c’est la
possibilité de bâtir une théorie sociale, ou une théorie du
développement, sur une série de caractéristiques propres à l’être
humain considéré dans sa généralité ; c’est la légitimité d’un postulat
d’isomorphisme entre les nécessités de l’existence humaine
individuelle et les formes sociales de cette existence ; c’est,
finalement, l’autonomie de la culture considérée comme l’ensemble
des pratiques sociales significatives d’un groupe donné.
4Certes, pour reprendre le titre de ce Cahier,  personne ne niera qu’il
faille manger pour vivre ; mais si l’existence physique des hommes
constitue une condition absolument nécessaire de la culture, elle n’en
est pas moins une condition absolument insuffisante. D’où cette
interrogation : le « développement de l’homme » peut-il être conçu en
dehors du système culturel (symbolique) qui forme la trame
essentielle de toute société ? Bien entendu, tous les participants à
ce Cahier  prétendent respecter les « facteurs culturels », mais leur
division subsiste lorsqu’il s’agit de répondre à la question suivante : la
notion de besoin est-elle ou non capable de rendre compte de la
diversité des pratiques sociales ? Autrement dit, la société est-elle
déterminée, et expliquée, par la manière dont s’organise l’existence
de ceux qui la composent ? Au détour de cette controverse, on
retrouve la linguistique. D’une part, on cherche à établir une sorte de
continuité — ou de parallélisme — entre le comportement individuel
et les motivations sociales, et l’on postule un lien — même indirect —
entre le signe et le signifié, entre le phonème et le sens. Alors que la
thèse opposée s’appuie sur la loi saussurienne de l’arbitraire du signe,
laquelle justifie, et explique, l’irréductibilité de la culture comme
système symbolique à la simple manifestation de la « nature
humaine ». Ainsi, là où les uns parlent de « satisfaction des besoins
fondamentaux », les autres s’attachent aux conditions dans lesquelles
une logique sociale peut être productrice de sens. L’opposition, on le
voit, est fondamentale et l’intérêt de ce débat relègue à l’arrière-plan
l’accord que l’on pensait apercevoir, à première vue, entre des auteurs
unanimes à critiquer les stratégies proposées par les multinationales
du développement.
5Le Cahier  s’ouvre sur un texte de Pierre Spitz qui rappelle, avec
autant d’ironie que d’érudition historique, que les diverses tentatives
faites jusqu’ici pour déterminer l’importance des « besoins »
individuels se sont inscrites le plus souvent dans une perspective de
contrôle social. Cette réflexion est ensuite prolongée par quelques
textes rassemblés par l’équipe des Cahiers  :  du XVII  siècle à nos
e

jours, le discours sur les « besoins » est lié au développement du


système productiviste et cela quelles que puissent être ses résonances
humanistes.
6Des rappels historiques, on passe aux aspects théoriques. Johan
Galtung, tout d’abord, se fait le champion de la théorie des « besoins
humains fondamentaux » ; pour lui, la réflexion sur le développement
ne peut pas négliger les divers facteurs nécessaires à la survie de
l’individu, à savoir le bien-être, l’identité, la sécurité et la liberté qui
constituent les véritables « besoins de base ». La seconde partie de
son texte tend à montrer que l’interprétation (notamment occidentale)
que l’on peut donner de ces besoins risque de pervertir la conception
du développement sans toutefois que cela ne puisse être imputé à la
théorie des besoins, dont la validité subsisterait. Dans la foulée, Roy
Preiswerk examine les liens entre besoins fondamentaux, identité
culturelle et self-reliance  et, à l’instar de Galtung, conclut à
l’existence d’une sorte de noyau central de la théorie du
développement qui serait comme la combinaison — ou le lieu de
confluence — de ces trois concepts.
7Les trois articles qui suivent se situent dans une perspective
diamétralement opposée : en parlant du « piège des besoins », Gérald
Berthoud dénonce tout d’abord l’impuissance explicative de la « pré-
notion » de « besoin », laquelle a partie liée avec l’idéologie
capitaliste, puis il fait la critique des « nouveaux stratèges » qui, dans
une optique gestionnaire, recourent à la théorie des « besoins » pour
légitimer l’expansion du code de la marchandise et réduire la diversité
culturelle. Marc Guillaume s’attache à la critique de la notion de
« besoin », fondamentale en science économique : à la question de
savoir comment a pu s’imposer cette fantastique réduction de
l’homme désirant à un simple « sujet de besoins », il répond en
soulignant la fascinante efficacité d’une discipline devenue « la
matrice de la société tout entière » ; une lueur d’espoir pourtant se
dessine : la crise des économies occidentales pourrait, peut-être,
sonner le glas des mythologies de la croissance et, partant, du dogme
des « besoins ». Le texte de Gilbert Rist fait écho aux deux
contributions précédentes et tente de montrer, pour l’essentiel,
qu’une théorie du « développement » basée sur une hypothétique
identification des « besoins » ne peut conduire qu’à la reproduction
du modèle occidental ; il indique aussi la proximité de la démarche
construite sur les besoins et les présupposés de la sociobiologie, ce
qui ne fait que redoubler la critique.
8Viennent ensuite deux contributions consacrées principalement à la
façon dont le thème des besoins est aujourd’hui utilisé dans
l’élaboration des stratégies de développement : Annelies Allain fait
donc l’analyse des discours du Président de la Banque mondiale, à qui
revient l’honneur d’avoir relancé cette perspective au sein des
organisations internationales : en décortiquant les textes, elle fait
apparaître les motivations profondes d’une pensée, obsédée par la
rentabilité, qui se préoccupe autant, sinon plus, de défendre
l’Occident que les pauvres (absolus ou relatifs) du Tiers Monde. Quant
à Jean-Paul Bärfuss, il réussit à présenter en quelques pages le
modèle élaboré par la Fondation Bariloche, en Argentine, qui constitue
sans doute la manière la plus cohérente — et la mieux quantifiée —
dont on pourrait envisager une planification de la gestion des
ressources à partir du concept de « besoin ».
9Restait à montrer ce que donne, dans la pratique, un type de
développement centré sur la notion de « besoin » : à la suite de
plusieurs séjours en Inde, Gilbert Etienne s’élève contre l’idée qu’il
régnerait, dans les campagnes de ce pays, une sorte de « pauvreté
absolue généralisée » et s’appuie sur ses études de terrain pour
critiquer, à sa manière, aussi bien l’idéologie de la Banque mondiale
que la rhétorique des « développeurs en chambre ». Mais le
« développement » ne concerne pas que le Tiers Monde : chez nous
aussi, le recours aux « besoins sociaux » sert à justifier toutes sortes
de mesures censées concourir au bien public ; d’où l’idée qu’a eue
Léo Kanemann de montrer, à partir d’un fait divers genevois, les
présupposés et les conséquences de ce type de politique, liée à la
déstructuration du tissu urbain et à la normalisation de l’habitat et
des habitants.
10Ce numéro s’achève par deux brefs « papiers d’humeur » rédigés
par deux membres de l’équipe des Cahiers  qui font ressortir, sur le
mode ironique, les enjeux du débat. Disons simplement que, pour
mieux les savourer, il est préférable d’avoir parcouru, auparavant,
l’ensemble des diverses contributions : derrière la similitude du ton et
l’enchainement des textes, on verra mieux apparaître les divergences
d’opinion et l’antagonisme des thèses en présence.
11L’équipe des Cahiers
© Graduate Institute Publications, 1980

l faut manger pour vivre ...et


voler pour manger
Pierre Spitz
p. 15-27

TESTO NOTE AUTOREILLUSTRAZIONI
TESTO INTEGRALE
1A l’auberge des besoins de base, en 1979, on peut apporter son
manger, son boire et sa musique. Quelles qu’aient été les louables
intentions des fondateurs, la clientèle, tout en restant, pour
l’essentiel, originaire du premier monde, ou liée à des institutions
qu’il domine, est devenue fort mélangée. Seuls les obscurantistes de
la croissance pour la croissance et les illuminés de la révolution pour
la révolution ne sont pas au rendez-vous.
2Et nous autres, qui n’avons jamais pensé que la croissance des
importations d’armements, de whisky et de conditionneurs d’air
nourrissait ceux qui ont faim, et qui, d’autre part, estimons que la
révolution ne tombe pas du ciel pour résoudre tous les problèmes,
sommes bien forcés de reconnaitre qu’il y a du vrai dans la stratégie
des besoins de base.
 1 Voir à ce sujet, p. Spitz, « Violence silencieuse : famine et
inégalités », Revue internationale de (...)

3L’unanimité qui se réalise autour des besoins de base contre la


« croissance à tout prix » ne rend pas cependant une exacte justice au
discours des partisans de cette doctrine. Ceux-ci prennent en effet
argument de l’effet de percolation (trickle down)  que produirait la
croissance au bénéfice des pauvres. L’économie utilise bien souvent
des analogies tirées des sciences physiques et naturelles. La théorie
de la percolation me semble excellente à partir du moment où son
champ analogique est exploré dans toute son étendue. Parler de
percolation de l’eau dans le sol signifie simplement que l’eau passe
d’une couche du sol à une couche inférieure à proportion inverse de la
capacité de rétention de la couche supérieure. L’histoire du monde
montre que les groupes sociaux dominants ont une forte capacité de
rétention. Il ne faut pas s’étonner dès lors que les groupes sociaux
dominés ne reçoivent qu’une fraction très faible, ou même nulle de ce
que l’on appelle par une autre analogie naturelle « les fruits de la
croissance ». Il faudrait certes replacer dans un cadre plus général ces
analogies de ce-qui-percole (à insérer dans un cycle de l’eau ou du
profit), en faisant remarquer que ce ne sont pas ceux qui travaillent
directement la terre qui en recueillent les fruits 1.
 2 La notion de participation en est un autre exemple.

4Les besoins de base forment le dénominateur commun, le plus petit


certainement que l’on puisse trouver, entre ceux qui pensent que si
les pauvres ne sont pas nourris ils peuvent menacer l’ordre social et
qu’il vaut mieux leur donner leurs calories avant qu’ils ne les
arrachent, ceux qui espèrent émouvoir les nantis en mesurant la
pauvreté et en comptant les vrais pauvres, ceux qui enfin souhaitent
un profond changement social mais, divisés sur les moyens, trouvent
commode d’utiliser un langage commun entre eux et avec les
précédents. Langage minimum de base qui permet de prendre langue
dans l’ambiguïté2, et à travers colloques, conférences et séminaires de
garder le contact avec les représentants des forces que l’on veut
combattre. En se donnant l’illusion qu’elles vont entendre raison.
5Et, dans cette harmonie provisoire, chacun de définir la liste des
besoins qui nous semblent essentiels pour les autres. Besoins du
règne animal, puisque nous ne sommes pas des végétaux. Il nous faut
donc manger des végétaux ou des animaux mangeant des végétaux
ou des animaux mangeant des animaux.
 3 ...” ” ” Cet article n’ayant, d’évidence, aucune prétention scientifique,
ces guillemets (et points (...)

6Bref, pour vivre, les hommes doivent manger si possible tous les
jours et suffisamment. Il a fallu pour écrire les mots précédents une
longue histoire de deux à trois milliards d’années, l’invention de
l’écriture, la formation du français moderne, une suite également fort
longue de vies individuelles, de copulations fécondes, de grossesses
menées à terme jusqu’à l’individu qui écrit ces lignes. Il a lui-même
dû acquérir avec courage et obstination des fragments de
connaissances dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation.
Aussi, fut-il invité à écrire ses pensées sur les besoins alimentaires de
base par un membre de l’équipe de rédaction de ces honorables
Cahiers, rencontré dans un escalier3.
7A ce point du hasard et de la nécessité, il faut donc maintenant poser
la question qu’il m’a été demandé de traiter, et tenter d’y répondre :
comment fixer une ration alimentaire journalière minimum ? Vieux
casse-tête des intendants des armées du monde, et en particulier des
intendants de marine (car le pillage en plein océan est difficile), des
directeurs de prison et des pensionnats de jeunes filles pauvres.
8Les prisonniers de toujours doivent être capables de survivre sans
coûter trop cher à l’Etat, les marins du XVIII  siècle de tirer sur leurs
e

cordages, les jeunes filles de l’aristocratie pauvre du siècle suivant de


lire Racine sans maux de tête et de jouer la Marche Turque  sans
s’évanouir sur leur piano.
 4 Sous le second Empire, l’administration des hôpitaux de Paris accordait
8 centilitres de vin aux en (...)

9L’intendant a une fonction spécialisée dans une institution spécifique


bien délimitée. Le nombre prévisible de consommateurs rend la
planification aisée. L’intendant rationneur-des-besoins-de-base-au-
moindre-coût contrôle le contenu de chaque assiette (ou d’une
gamelle collective en autogestion, ce qui accroît la participation, et
donc le conflit, la louche à la main). Mais il doit veiller aussi à s’écarter
du strict « nécessaire » pour, en termes militaires, améliorer
l’ordinaire : à l’occasion de fêtes prévues par la coutume, pour
maintenir le moral, l’améliorer. Dessert du dimanche, dinde de Noël
(la suppression des repas de Noël dans une prison française a
récemment provoqué une mutinerie), repas d’après-distribution des
prix, litre de vin pour mieux tuer l’autre ou pour stimuler la création 4.

10Les patrons des mines de charbon du XIX  siècle européen ne


e

distribuaient pas des rations alimentaires et des vêtements : ils


devaient payer des salaires qui permettaient aux travailleurs d’acheter
leurs « besoins de base ». Fixer un salaire minimum pour un grand
nombre de travailleurs était une tâche nouvelle et difficile. Car, avec le
nombre de travailleurs, augmentait la distance entre patrons et
travailleurs, et par conséquent, les risques d’erreur. Fixer le salaire
trop bas, c’était risquer la révolte. Pour définir le coût minimal de la
reproduction de la force de travail dans l’ordre et la discipline, les
patrons appelèrent à la rescousse des spécialistes qui ont contribué,
avec les intendants de l’armée prussienne, au développement de la
nutrition moderne. Dans les limites de ses revenus, à chaque famille
de mineur de décider (entre hommes, femmes, enfants, salariés, non-
salariés) du manger, du boire et de la musique, du quotidien, du
dimanche et des fêtes. Prix du pain et taux de salaire étaient à l’ordre
du jour. Et les cités minières d’Angleterre, de Belgique et de France
sont ainsi devenues les monuments, peu visités, de la stratégie
patronale des besoins de base en matière de logement, d’eau potable,
de chauffage, d’éclairage, de lavage, d’instruction publique minimale,
de formation ménagère, pour que les femmes des mineurs ne restent
pas une minute sans travailler, et de santé, pour que les mineurs
silicosés puissent continuer de travailler jusqu’à épuisement.
11A l’échelle de tout un pays, la tâche de définir des besoins de base
est plus difficile encore. Et plus étrange. Car, qui sont-ils ces
pauvres ? Ce sont des consommateurs, piètres consommateurs,
mangeant la misère et mangés par elle, mais consommateurs avant
tout, ne nourrissant que les paupérologues. Socialement
indifférenciés, groupés en magmas indistincts sous leurs lignes de
pauvreté, ils n’ont même plus les préférences individuelles que
l’économie néo-classique du XIX  accordait au consommateur-roi.
e

Consommateurs sans préférences, ni désirs, ni droits.


12Face à ces économistes justifiant l’exploitation des ouvriers du
siècle dernier, un mouvement socialiste syndicaliste est né,
proclamant des droits : droits à l’alimentation, au logement, à
l’éducation ; droits à la vie. Et pour cela, droit à l’association,
nécessité de la lutte.
13Etrange progrès vraiment que de définir, un siècle plus tard, pour
les pauvres des pays pauvres des besoins plutôt que des droits. Les
besoins, les experts les déterminent ; les droits ne s’octroient pas, ils
sont toujours l’objet d’une lutte et ils posent le problème de leur
violation. Qui viole le droit à la vie des pauvres des pays dominés ?
14Question embarrassante pour les dîneurs des besoins de base
réunis autour de leur soupe éclectique. Car, s’il y a, selon M.
McNamara, une ligne émouvante de la pauvreté et de la destitution,
n’y aurait-il pas une ligne révoltante de l’accaparement et de
l’opulence ? Et les représentants de l’accaparement et de l’opulence,
insolemment debout sur leur ligne, ne sont-ils pas ceux qui dictent
les politiques économiques et violent les droits à la vie des exploités,
des sans-travail, des sans-pouvoir ?
15Etrange progrès que de parler des besoins de base sans parler des
besoins du sommet. Les représentants du pouvoir parlent souvent
plus clair, comme ce Chef d’Etat d’un pays pauvre qui, depuis le début
de son règne, dit qu’il faut enrichir les pauvres sans appauvrir les
riches (ce qui n’exclut pas d’enrichir ces derniers).
16Etrange progrès lorsqu’on remonte le cours des siècles des
civilisations qui nous ont laissé des documents écrits : à toutes les
époques, des voix se sont élevées contre les abus et les excès des
puissants, et ont opposé la pauvreté des uns et la richesse des autres.
17Les lettrés de Chine de l’an 81 avant Jésus-Christ n’ont pas fait
silence sur les besoins du sommet lorsque, dans la grande salle
d’audience du Palais de l’Ouest de Tchang’an, ils s’adressaient au
Grand Secrétaire Sang Hongyang :
18« Tandis que le peuple n’a même pas une chemise à se mettre sur le
dos, les chiens et les chevaux des riches sont recouverts d’habits
brodés. Le peuple à la noire chevelure n’a même pas la balle du riz
pour se nourrir, mais les oiseaux et les animaux des grands se gavent
de sorgho et de viandes. »
19Un peu plus tard, le Grand Secrétaire leur répondra :
 5 Dispute sur le sel et le fer, J. Lanzmann et Seghers éditeurs, Paris,
1978.

20« Le gouvernement instruit le peuple par ses édits, il le réprime par


ses lois. Quand les premiers sont sévères, la nation est industrieuse ;
quand les seconds sont fermes, l’ordre public est assuré. »5
21Si l’on reconnaît qu’il y a oppression et exploitation, alors il faut le
crier plutôt que d’accepter le consensus minimum, dérisoire et
trompeur des besoins de base. Plutôt que de tomber dans le piège de
l’Homme Universel, ou de l’Homo Tropicalus, variété Pauper dont un
scientisme du siècle passé définit les besoins en calories et protéines.
22Ceux qui traitent les pauvres comme une masse anonyme de
consommateurs sans classes, sans appartenances sociales ni
culturelles, ceux qui leur dénient désirs, pouvoir et voix ont la parole,
le pouvoir et un désir, celui de garder ce pouvoir et de le renforcer. Ils
sont les représentants des comités de gestion du capitalisme national
et international qui, de l’auberge de la croissance pure, c’est-à-dire
de la tour de contrôle du maintien et de la croissance de leur pouvoir,
envoient leurs esprits les plus éclairés converser sur les besoins de
base avec ceux qui, sincères et émus, croient pouvoir convaincre le
capital de n’être plus tout à fait le capital, ou qui se demandent
comment faire la révolution sans faire la révolution.
 6 « L’ouvrier continue à suivre et satisfaire des appétits organiques plus
que l’homme des hautes cla (...)

23Le discours sur les besoins de base et sur la définition des pauvres
a été en Europe un discours majeur du XIX  siècle. De la fin e

du XVIII  siècle avec Bentham (qui proposait de faire porter aux vrais
e

pauvres un badge, à la manière de l’étoile jaune) et jusqu’à la


Première Guerre mondiale, avec Halbwachs (dont « La classe ouvrière
et ses niveaux de vie » paru en 1913 porte en sous-titre « Recherches
sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles
contemporaines »6), une immense littérature a été produite où
s’enracine la sociologie moderne. Classes laborieuses, classes
dangereuses, les inspecteurs de la Loi sur les Pauvres visitent les
ouvriers anglais des années 1840, les enquêteurs des Boards of
Charity  des années 1860 cherchent à distinguer les pauvres
méritants. Au début du XIX  siècle, Gérando passe des sauvages
e

(« Considérations sur les diverses méthodes à suivre dans


l’observation des peuples sauvages », 1800) aux pauvres (« Le visiteur
du pauvre », 1824), tandis qu’au début du XX  siècle, H. H. Mann,
e

après avoir appliqué les méthodes de Booth et Rowntree à un village


anglais en 1904 (premier déplacement de la ville vers la campagne),
définit quelques années plus tard besoins de base et ligne de pauvreté
en Inde. Il choisit d’abord pour cet exercice — le premier à ma
connaissance hors des pays industrialisés — une situation qui se
rapproche le plus d’une usine ou d’une mine : une plantation de thé
en Assam où se pose le même problème de reproduction de la force
de travail et de contrôle social.
24Chacun à sa façon, ces observateurs et les Villermé, Mayhew, Buret,
Levasseur, Chadwick, Le Play, Quételet, parlaient (cela va sans dire
pour d’autres) de besoins de base et de lignes de pauvreté
de producteurs,  d’ouvriers travaillant ou en chômage.
25Mais l’extraordinaire progrès des sciences économiques et sociales
a permis de ressusciter les besoins de base dans les années 1970 en
mettant l’accent sur des consommateurs, plutôt que sur des
producteurs. Au-dessous de la ligne de pauvreté, quelle que soit sa
définition, les besoins de base ne sont pas satisfaits. Pourquoi ? Je ne
vois, de manière un peu schématique je l’avoue, que deux
hypothèses : ou ces consommateurs participent à la production, qu’ils
soient rémunérés ou non (travail des femmes), ou ils n’y participent
pas. Lorsque la rémunération du travail est telle que ces producteurs
ne peuvent assurer leur minimum vital et celui de leur famille, cela a
un nom, cela est l’objet d’une lutte. Cela nécessite une organisation et
cela a une histoire : celle de la répression politique et syndicale. Il
reste aux chômeurs à attendre les distributions de soupe populaire, à
mendier, voler ou mourir. La première solution est la pire car elle
encourage la paresse et diminue l’esprit d’entreprise. C’est pourquoi
des centaines de milliers d’hommes et de femmes ont cassé des
cailloux pendant les famines de l’Inde pour mériter de survivre avec
une ration calorique journalière inférieure à celle des prisons de leur
propre pays.
26La dernière solution est la meilleure du point de vue du produit
national brut per capita.  Une mendicité modeste est l’occasion, par
une aumône discrète à un pauvre méritant, de produire un puissant
sentiment de bien-être et de délicate satisfaction chez une personne
charitable. Mais c’est une solution à n’employer qu’avec discernement
afin de ne pas favoriser un laisser-aller collectif. Il est difficile dès lors
d’en faire l’axe d’une politique de développement.
27Pour pouvoir manger, puisqu’il le faut pour vivre, reste au chômeur,
le vol. Ce crime est condamné car, comme le rappelle Anatole France,
« la loi dans son égalité majestueuse interdit aux riches aussi bien
qu’aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans les rues
et de voler du pain ». La stratégie des besoins de base, qui a, semble-
t-il, remplacé celle de l’emploi et de l’organisation des travailleurs,
devrait pourtant conduire logiquement à recommander
l’accroissement de ce moyen qui non seulement permet de satisfaire
ces besoins de base, mais permet également de stimuler la
croissance.
28Du point de vue moral, il faut en effet noter que ce n’est pas la
paresse qui est récompensée, mais l’habileté, le travail, l’imagination,
la maîtrise de soi et l’esprit d’entreprise, qualités que les voleurs
partagent avec les usuriers et les marchands de céréales en périodes
de famine. Avec des effets différents toutefois, puisque les voleurs ne
nourrissent qu’eux-mêmes et leurs familles en retranchant aux riches
leur superflu, alors que les spéculateurs ne nourrissent que les riches
en retranchant aux pauvres leur nécessaire.
 7 Premier prix : une photo dédicacée par le Président de lui-même
signant un projet de développement (...)

29Héros de l’entreprise privée dans les pays pauvres, ces


entrepreneurs dynamiques, voleurs, usuriers et accapareurs devraient
être récompensés, les plus efficaces d’entre eux, par la Banque
Mondiale7.
30Du point de vue économique, le vol, ce crime contre la propriété
privée, ne constitue pas une simple redistribution de richesses comme
une analyse superficielle pourrait le laisser croire. Il faut en effet
replacer ce crime particulier au sein de la division sociale du travail :
un philosophe produit des idées, un poète des poèmes, un prêtre des
sermons, un professeur des traités, etc. Un criminel produit des
crimes. Si l’on regarde de plus près le rapport de cette dernière
branche de la production au tout de la société, on reviendra de bien
des préjugés. Le criminel ne produit pas seulement des crimes, mais
aussi le droit criminel, et par suite, le professeur qui fait des cours de
droit criminel, et l’inévitable traité grâce auquel le dit professeur jette
comme « marchandise » ses conférences sur le marché général. Il se
produit de la sorte une augmentation de la richesse nationale,
abstraction faite du plaisir que le manuscrit confère à son auteur.
31Le criminel produit, d’autre part, toute la police et la justice
criminelle, les juges, bourreaux, jurés, etc. ; et tous ces différents
métiers, qui constituent autant de catégories de la division sociale du
travail, développent des capacités différentes de l’esprit humain,
créent de nouveaux besoins et, respectivement, de nouveaux modes
de satisfaction. Ainsi la torture a donné lieu aux inventions
mécaniques les plus fécondes, et elle a occupé quantité d’honnêtes
artisans à la production de ses instruments.
32Le criminel produit un effet tantôt moral, tantôt tragique, c’est
selon ; il ne produit point uniquement des traités de droit criminel et
le Code pénal, partant, des législateurs de droit criminel, mais encore
de l’art, de la littérature, des romans et même des tragédies. Le
criminel rompt la monotonie et la sécurité quotidienne, banale, de la
vie bourgeoise. Il empêche la stagnation et suscite cette tension et
cette mobilité inquiètes, sans lesquelles l’aiguillon de la concurrence
lui-même s’émousserait.
33Les répercussions du crime sur le développement des forces
productives peuvent être établies jusque dans les détails. L’industrie
des serrures aurait-elle jamais été aussi florissante s’il n’y avait point
de voleurs ? La fabrication des billets de banque aurait-elle atteint son
degré de perfectionnement actuel s’il n’y avait pas de faussaires ? La
chimie pratique ne doit-elle pas autant à la falsification des produits
et à l’effort pour la détecter qu’à l’honnête zèle du producteur ? Le
crime, par ses moyens toujours nouveaux d’attaquer la propriété, fait
continuellement surgir de nouveaux moyens de défense, et agit ainsi
d’une façon tout aussi productive sur l’invention des machines que les
grèves. Et si nous quittons la sphère du crime privé, est-ce que le
marché mondial aurait jamais vu le jour sans crimes nationaux ? Et les
nations mêmes se seraient-elles formées ?
 8 Les riches étudient les pauvres, éternellement. Un magnifique champ
de recherche à peu près vierge (...)

34Si le vol entre nations ne se punit pas d’emprisonnement (cela pose


un problème technique presque insurmontable pour les pays pauvres),
le vol des pauvres peut les conduire en prison. Ils peuvent y
rencontrer ceux qui se battent pour des droits 8. Et comprendre,
comme George Jackson, qu’ils sont eux-mêmes des prisonniers
politiques, puisque victimes d’une politique qui leur dénie leurs droits
à la vie. C’est pourquoi, si, dans l’ensemble, les besoins alimentaires
de base sont satisfaits dans les prisons du monde, on y meurt parfois
de faim, au nom d’un besoin de base plus fort que la vie qui se
nomme justice sociale.
35Au nom d’un besoin de base plus fort que la vie qui se nomme
liberté.
Ingrandisci Originale (jpeg, 356k)

NOTE
1 Voir à ce sujet, p. Spitz, « Violence silencieuse : famine et
inégalités », Revue internationale des sciences sociales, Vol. XXX (1978),
N° 4.

2 La notion de participation en est un autre exemple.


3 ...” ” ” Cet article n’ayant, d’évidence, aucune prétention scientifique, ces
guillemets (et points de suspension) sont à la disposition du lecteur qui
peut les placer autour (et à la suite) d’expressions et de fragments extraits
d’un auteur démodé du XIX  siècle. Cherchez et trouvez les références et
e

envoyez-les à l’auteur, aux bons soins des Cahiers de l’IUED. Récompense


aux gagnants.

4 Sous le second Empire, l’administration des hôpitaux de Paris accordait 8


centilitres de vin aux enfants, l’Ecole Normale Supérieure 80 centilitres à
ses professeurs, 25 centilitres à ses élèves. Les élèves polytechniciens
recevaient 38 centilitres, mais leurs professeurs 50 centilitres seulement,
soit la quantité que la Maison de la Maternité accordait en 1806 à ses
nourrices à deux enfants. Jean Paul Aron (Le Mangeur
du  XIX   siècle,  Denoël, Paris, 1973) qui rapporte ces chiffres s’étonne des
e

différences entre professeurs et élèves : « Serait-ce que l’intelligence


spéculative est mûrie par l’alcool ? » et évoque l’ambiguïté du statut du vin
en France, besoin de luxe, signe de raffinement et de virilité, et besoin de
base des pauvres, refuge du désespoir et horizon de l’opprobre (p. 222).
Mais quel abîme entre un Clos-Vougeot et la piquette des hôpitaux !

5 Dispute sur le sel et le fer,  J. Lanzmann et Seghers éditeurs, Paris, 1978.

6 « L’ouvrier continue à suivre et satisfaire des appétits organiques plus


que l’homme des hautes classes. Celui-ci réfléchit bien plus quand il
mange et se défie bien plus de ses goûts. »

7 Premier prix : une photo dédicacée par le Président de lui-même signant


un projet de développement agricole. Deuxième prix : la même, plus une
photo d’un secrétaire à la Défense ordonnant des bombardements de
rizières. Troisième prix : les mêmes, plus une photo d’un Président d’une
grande entreprise automobile lisant le Capital pour mieux saisir les
rapports entre celui-ci et le Travail.

8 Les riches étudient les pauvres, éternellement. Un magnifique champ de


recherche à peu près vierge est ouvert par un léger changement d’optique :
se demander comment et au nom de quels principes les diverses sociétés
humaines punissent ceux qui volent des vivres pour éviter de mourir de
faim. Signalons un ouvrage qui va dans ce sens mais qui ne concerne ni
les « favelas », ni les « bidonvilles », ni les « slums » d’aujourd’hui : le
livre d’Annette Farge, Le vol d’aliments à Paris au  XVIII   siècle,  Plon, 1974.
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INDICE DELLE ILLUSTRAZIONI

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http://books.openedition.org/iheid/docannexe/image/3603/img-1.jpg
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File image/jpeg, 356k

AUTORE
Pierre Spitz
© Graduate Institute Publications, 1980

Collages
p. 29-47

TESTOILLUSTRAZIONI
TESTO INTEGRALE
Un Père indigne, un beau jour, fut expédié en Europe.
On voulut l’éblouir. On lui exhiba Paris, Rome. Il
revint changé, « pourri d’orgueil » ; n’ayant vu du
Vieux Monde, exclusivement, que ses tares ou ses
mesquineries : la mendicité, par exemple, lui avait
donné de la France une déplorable opinion. Il était
devenu ingouvernable. On le déporta à Sydney.
Victor Segalen,
Journal des Iles, Editions du Pacifique,
Tahiti, 1978, p. 58.
1En se passionnant pour les débats à la mode, on court le risque de
négliger la nécessité du recul historique. Or il serait bien naïf
d’imaginer que la « satisfaction des besoins fondamentaux » constitue
une nouveauté. Et puisque tant de voix se sont élevées, au cours des
siècles, pour dénoncer successivement le scandale de l’esclavage, de
la condition ouvrière ou de la pauvreté absolue, il faut tenter de saisir
l’enjeu de ces protestations, trop souvent voilé par un humanisme
généreux. Ce qui est en cause, finalement, c’est la possibilité de
reproduction de la force de travail : affamer les pauvres, c’est tuer la
poule aux œufs d’or ; se désintéresser des besoins des plus
misérables, c’est mettre en danger la richesse — et la sécurité — des
nantis. Voilà pourquoi la pauvreté dérange, bien plus que la richesse.
2Le simple fait de rapprocher deux textes, écrits à des siècles de
distance, est un acte arbitraire. Le procédé multiplie les interférences
et les parasitages. En tirant de leur contexte un certain nombre de
passages choisis à l’aide d’une grille toujours subjective et en les
mettant côte à côte, on biaise parfois leur intention fondamentale, on
risque même de leur faire dire autre chose que ce que leur auteur
avait à l’esprit. Ainsi, on ne fait pas que reproduire des discours
anciens, on produit un discours nouveau. Mais, du même coup,
l’éclairage qu’un texte porte sur un autre permet aussi de dévoiler
leur non-dit respectif : en faisant violence aux textes, on fait ressortir
la violence des textes.
« Comme ils n’ont que les plaisirs des animaux, ils paroissent n’avoir aussi
que des peines semblables aux leurs. En sont-ils moins heureux ? (...) Leurs
désirs sont bornés, leurs besoins sont en petit nombre, ils sont facilement
satisfaits. Ils n’ont que le nécessaire, & ne connoissent pas le superflu. (...)
Leurs yeux stupides sont le vrai miroir de leur ame ; elle paroît sans
fonctions, leur indolence est extrême. »
Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon  : 1763  : 51
« Ceux qui, pendant des siècles, ont vécu dans la pauvreté et dans le relatif
isolement de leur village, finissent par s’accommoder de cette existence. Il
serait surprenant qu’il en fût autrement. Les gens ne luttent pas, de
génération en génération ou de siècle en siècle, contre des circonstances
ainsi faites qu’elles l’emportent toujours : ils acceptent. »
John Kenneth Galbraith  : 1979  : 62
« Une cinquième preuve que nous sommes destinés à vivre en société ce
sont les besoins physiques & essentiels auxquels notre existence nous
assujettit uniformément : nous ne pouvons exister sans consommer ; notre
existence est une consommation perpétuelle ; & la nécessité physique des
subsistances établit la nécessité physique de la société. »
Pierre-François Lemercier de la Rivière  : 1767  : 8
« Les besoins essentiels (...) se composent de deux éléments. Ils
comprennent en premier lieu le minimum de ce qui est nécessaire à une
famille au titre de la consommation individuelle, une alimentation, un
logement et un habillement convenables, de même que certains articles
ménagers et du mobilier. En second lieu, ils portent sur les services de base
fournis et utilisés par la collectivité dans son ensemble, par exemple l’eau
potable, un système sanitaire, les moyens de transport publics, des services
de santé et des possibilités d’instruction et d’activité culturelle. »
BIT  : 1976  : 4
« Par toutes les recherches que j’ay pû faire, depuis plusieurs années que je
m’y applique, j’ay fort bien remarqué que dans ces derniers temps, prés de
la dixième partie du Peuple est réduite à la mandicité, & mandie
effectivement ; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en
état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’eux-mêmes sont reduits, à trés-
peu de chose prés, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres
parties qui restent, les trois sont fort mal-aisées, & embarassées de dettes
& de procès ; et que dans la dixième, où je mets tous les Gens d’Epée, de
Robe, Ecclesiastiques & Laïques, toute la Noblesse haute, la Noblesse
distinguée, & les Gens en Charge militaire & civile, les bons Marchands, les
Bourgeois rentez & les plus accommodez, on ne peut pas compter sur cent
mille Familles. »
Maréchal de Vauban  : 1707  : 4
« Environ 900 millions d’entre eux subsistent avec un revenu inférieure 75
dollars par an, n’ayant pour tout horizon que la crasse, la faim et le
désespoir. Ceux-là vivent dans la pauvreté absolue, si dénués de tout qu’ils
échappent à toute définition rationnelle de la dignité humaine. La pauvreté
absolue confine ses victimes dans l’analphabétisme, la malnutrition, la
maladie, une mortalité infantile élevée et une espérance de vie réduite au
point de scléroser chez ces malheureux le potentiel génétique dont chacun
hérite à sa naissance. En fait, ils mènent une vie que l’on ose à peine
qualifier d’humaine.
Je me souviens d’avoir fait une distinction entre pauvreté absolue et
pauvreté relative. Celle-ci caractérise les familles dont les revenus sont un
peu moins bas, mais encore bien loin de la moyenne nationale de leur
pays. »
Robert McNamara  : 1975  : 15
« Il est certain que ce mal est poussé à l’excés, & que si on n’y remedie, le
menu Peuple tombera dans une extrêmité dont il ne se relèvera jamais ; les
grands chemins de la Campagne & les rues des Villes & des Bourgs étans
pleins de Mandians, que la faim & la nudité chassent de chez eux. »
Maréchal de Vauban  : 1707  : 3-4
« Si nous nous sommes attaqués tout d’abord au paupérisme en milieu
rural, c’est que ce milieu est celui où le paupérisme est actuellement le plus
répandu. Cependant les villes du tiers monde abritent, elles aussi, leur
contingent de pauvres — environ 200 millions actuellement. D’autres
encore ne vont pas tarder à y affluer. »
Robert McNamara  : 1975  : 22-23
« L’histoire de tous les peuples leur démontreroit, que pour rendre
l’esclavage utile, il faut au moins le rendre doux, que la force ne prévient
point les révoltes de l’ame ; qu’il est de l’intérêt du maître, que l’esclave
aime à vivre ; & qu’il n’en faut plus rien attendre, dès qu’il ne craint plus de
mourir. »
Guillaume-Thomas Raynal  : 1775  : t. II  : 402
« Les politiques qui ont pour effet d’enrichir les riches — sans améliorer
parallèlement la condition des pauvres — n’enrichissent pas en fin de
compte la nation. Au contraire, elles entraînent inévitablement le
déséquilibre économique et l’instabilité sociale. »
Robert McNamara  : 1972  : 20
« N’oublions jamais que le seul moyen de prévenir les malheurs dont
l’introduction des esclaves menace cette colonie, est d’être juste et
bienfaisant envers ces malheureux (...). Des esclaves bien traités serviront
toujours bien leurs maîtres et pendant la paix et pendant la guerre. »
Pierre Poivre  : 1797  : 223
« La première tâche des pays développés est d’assurer la subsistance des
plus pauvres qui, en 1975, ont eu un déficit de 12 millions de tonnes de
produits alimentaires, mais risquent d’en avoir un de 70 à 85 millions de
tonnes en 1990. Ce déséquilibre est générateur de conflits régionaux de
plus en plus dangereux en raison de la prolifération des armes modernes. »
Cyrus Vance, Le Monde, 26 septembre 1979, p.  6
« Ce trait de lumière puisé dans le sentiment, méneroit à beaucoup de
réformes. On se rendroit à la nécessité de loger, de vêtir, de nourrir
convenablement, des êtres condamnés à la plus pénible servitude qui ait
existé (...) Par degrés, on arriveroit à cette modération politique, qui
consiste à épargner les travaux, à mitiger les peines, à rendre à l’homme
une partie de ses droits, pour en retirer plus surement le tribut des devoirs
qu’on lui impose. »
Guillaume-Thomas Raynal  : 1775  : t. II  : 402
« Cette stratégie peut fort bien réussir. Elle appelle de la part des
gouvernements la volonté d’aboutir, l’adoption de nouvelles politiques et le
redéploiement des ressources. Au demeurant, elle peut produire des
dividendes considérables. »
Robert McNamara  : 1975  : 22
« XVIII. Voulons que les Officiers de notre Conseil supérieur de la Louisiane,
envoyent leurs avis sur la quantité de vivres & la qualité de l’habillement
qu’il convient que les Maîtres fournissent à leurs Esclaves ; lesquels vivres
doivent leur être fournis par chacune semaine, & l’habillement par chacune
année, pour y être statué par Nous (...) XX. Les Esclaves qui ne seront point
nourris, vêtus & entretenus par leurs Maîtres, pourront en donner avis au
Procureur Général dudit Conseil ou aux Officiers des Justices inférieures, &
mettre leurs mémoires entre leurs mains ; sur lesquels, & même d’office,
les Maîtres seront poursuivis à la requête dudit Procureur Général & sans
fraix, ce que nous voulons être observé pour les crimes et traitemens
barbares & inhumains des Maîtres envers leurs Esclaves. »
Code noir  : 1685
« Il incombe, par conséquent, aux gouvernements des pays en voie de
développement de réorienter leurs politiques de développement afin
d’attaquer de front la pauvreté des éléments les plus démunis de leur
population. Ils n’ont pas besoin de renoncer pour cela à promouvoir une
croissance économique dynamique. Il faut cependant qu’ils se préoccupent
davantage des besoins humains plus essentiels, c’est-à-dire améliorer la
nutrition, le logement, la santé, l’éducation et l’emploi de leurs populations
(...)
Il incombe, d’autre part, aux dirigeants des pays riches de soutenir cette
détermination et ce courage en s’efforçant davantage de faire régner plus
de justice au sein de la communauté internationale. »
Robert McNamara  : 1972  : 23
« Par la raison qu’un homme n’apporte dans ce monde que des besoins ;
qu’il doit y trouver des choses nécessaires à sa subsistance, & qu’il ne peut
exister sans consommer, il est évident que les hommes ne peuvent se
multiplier, qu’en proportion des productions qui doivent entrer dans leurs
consommations. L’objet immédiat de l’institution des sociétés particulières
est donc la multiplication des productions. »
Pierre-François Lemercier de la Rivière  : 1768  : 26
« Dans l’ensemble du tiers monde, dans les campagnes comme dans les
villes, il existe en fait un immense arsenal de possibilités, encore largement
inexploitées, qui permettraient de réduire la pauvreté absolue et la pauvreté
relative et d’accélérer la croissance économique en aidant directement les
pauvres à devenir plus productifs. (...) le problème du paupérisme dans les
campagnes résulte principalement de la faible productivité des millions de
petits cultivateurs du secteur de subsistance. »
Robert McNamara  : 1975  : 16
« S’il est trop rapide, l’accroissement démographique se traduit, dans tous
les secteurs, par l’effritement et la perte des bénéfices résultant du
développement : l’épargne tend à disparaître, les pénuries se multiplient et
les ressources ne peuvent plus suffire à satisfaire les besoins essentiels. »
Robert McNamara  : 1972  : 3
« On a souvent tendance à confondre pauvreté et naïveté. En vérité, des
millions de petits agriculteurs pourraient — même sans utiliser de facteurs
de production compliqués — améliorer sensiblement leur productivité s’ils
pouvaient seulement être assurés qu’au moment de la récolte ils seraient
en mesure d’écouler leur excédent de production à un prix rémunérateur. »
Robert McNamara  : 1975  : 20-21
« VII. Les solemnités prescrites par l’Ordonnance de Blois, & par
la Déclaration de 1639 pour les mariages, seront observées, tant à l’égard
des personnes libres que des Esclaves ; sans néanmoins que le
consentement du pére et de la mère de l’Esclave y soit nécessaire, mais
celui du Maître seulement.
VIII. Défendons très expressément aux Curés de procéder aux mariages des
Esclaves, s’ils ne font apparoir du consentement de leurs Maîtres. »
Code noir  : 1685
« Cependant cette multiplication de subsistances ne peut s’opérer que par
la culture, & la culture n’est possible que dans la société ; car il est évident
que personne ne cultiveroit si personne n’avoit la certitude morale de jouir
de la récolte, & que ce n’est que dans la société que cette certitude morale
peut s’établir, parce qu’elle suppose des droits qui (...) ne peuvent avoir lieu
qu’en société. »
Pierre-François Lemercier de la Rivière  : 1768  : 8-9
« Nous pourrions sur cela proposer aux physiciens et aux cultivateurs
d’Europe, plusieurs questions relatives à la culture et aux productions de
nos Isles ; leur décision éclaireroit les habitans de nos Colonies, ou les
encourageroit à des essais. (...) Quoi qu’il en soit, il seroit difficile de
changer les méthodes généralement adoptées dans nos Colonies. Par-tout
les hommes dans leurs raisonne-mens conviendront du mieux qu’il y auroit
à faire ; s’agit-il d’exécuter, ils ne le font pas. C’est l’esprit qui raisonne,
c’est le caractère qui emporte & qui agit. D’ailleurs jamais peut-être aucune
espece d’hommes n’a été plus opiniâtrément attachée que les Negres aux
usages établis. »
Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon  : 1763  : 125, 131
« La Commission a recommandé la création dans les pays en voie de
développement de centres internationaux de recherche scientifique et
technologique dont les travaux soient directement applicables à la solution
des problèmes les plus aigus que connaissent ces pays. Le cas de
l’agriculture est particulièrement important (...) Pour atteindre ce résultat, il
ne suffit pas d’améliorer progressivement les méthodes culturales ; il faut
trouver des technologies entièrement nouvelles, adaptables à la situation
propre aux pays en voie de développement. »
Robert McNamara  : 1970  : 6
« ...selon moi, ces gens devraient être autorisés à vivre en famille dans des
colonies industrielles qui seraient établies là où le terrain et les matériaux
de construction sont bon marché ; ils seraient bien logés, bien nourris et
bien chauffés. On les instruirait, formerait et emploierait du matin au soir à
des travaux qu’ils accompliraient dedans ou dehors soit pour eux-mêmes,
soit pour le compte de l’Etat. (...) En échange de leur travail, l’Etat devrait
leur fournir les matériaux et autres choses dont ils pourraient avoir
besoin. »
Charles Booth  : 1892  : 167
« Par ailleurs, comme une communauté ne se satisfait pas uniquement de
logements, les projets de trames d’accueil prévoient la construction
d’écoles, de dispensaires, de salles communautaires, de garderies
d’enfants ; elles offrent même quelques possibilités d’emplois, une partie
du terrain pouvant être, par exemple, réservée à l’implantation de petites
industries.
Les projets de trames d’accueil stimulent donc l’effort personnel ; ils
permettent aux pauvres de se loger et de former une communauté viable et
cohérente pour une dépense publique minimale. »
Robert McNamara  : 1975  : 39
« Les maîtres, sensibles au cri tendre et puissant de l’humanité outragée,
goûteront le plaisir délicieux d’adoucir le sort de leurs malheureux
esclaves, n’oublieront jamais qu’ils sont des hommes semblables à eux.
L’esclave dédommagé suivant l’esprit de la loi, de la perte de sa liberté (...)
servira son maître avec joie et fidélité. Il se croira libre et heureux, même
dans l’esclavage. »
Pierre Poivre  : 1797  : 251
« Pourtant, à mon avis, c’est surtout par des considérations d’ordre moral
que se justifie l’aide au développement. De tout temps, l’humanité a
reconnu — au moins dans l’abstrait— le principe selon lequel les riches et
les puissants de ce monde ont l’obligation morale d’aider les pauvres et les
faibles. Ce principe répond à la définition même du sens de communauté,
qu’il s’agisse de la communauté de la famille, du village, de la nation ou de
la communauté internationale. »
Robert McNamara  : 1973  : 9
« Quelle situation plus délicieuse que celle d’un maître bienfaisant, qui vit
sur sa terre au milieu de ses esclaves, comme au milieu de ses enfans ! qui
les voit autour de lui, deviner ses volontés et prévenir sa parole, pour les
exécuter avec ardeur (...)
De tels esclaves vaudront des hommes libres. Loin d’être dangereux à leurs
maîtres, dans le cas d’une invasion de la part de l’ennemi, ils seront au
contraire de très-bons défenseurs de la colonie ; et je suis persuadé que
tous les bons maîtres de l’île compteraient en pareil cas sur l’attachement
de leurs esclaves. »
Pierre Poivre  : 1797  : 224-225
« Une conséquence encore plus sombre découle de ces chiffres lorsque
nous essayons de calculer quel sera le prix à payer si cette tendance n’est
pas enrayée. De tout temps, la violence et les désordres civils ont embrasé
plus souvent les villes que les campagnes. Les frustrations que ressassent
les citoyens pauvres sont immédiatement exploitées par les extrémistes
politiques. Par conséquent, si les villes ne s’attaquent pas sans tarder et de
façon plus constructive au problème du paupérisme en milieu urbain, c’est
ce dernier qui, finalement, les anéantira. »
Robert McNamara  : 1975  : 24

3Les textes utilisés pour les « collages » sont tirés des ouvrages
suivants :
4BIT - Déclaration de principes et Programme d’action adoptés par la
Conférence mondiale tripartite sur l’emploi, la répartition du revenu
et la division internationale du travail  Genève, 1-17 juin 1976,
Document WEC/CW/F.1.
5Charles Booth, Life and Labour of the People in London , Macmillan &
Co., London and New York, 1892, vol. I.

6Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon, Voyage


à la Martinique,
contenant diverses observations sur la physique, l’histoire naturelle,
l’agriculture, les mœurs, & les usages de cette isle, faites en 1751 &
dans les années suivantes, chez Cl. J. B. Bauche, Paris, 1763.
7« Code noir », article publié dans le Dictionnaire universel de
commerce d’histoire naturelle et des arts et métiers , Estienne, Paris,
1750, vol. I, col. 1011 et ss.

8John Kenneth Galbraith, TheNature of Mass Poverty, Harvard


University Press, Cambridge, Massachusetts and London, England,
1979.
9Pierre-François Lemercier de la Rivière, L’ordre naturel et essentiel
des sociétés politiques, Jean Nourse, Londres et Desaint, Paris, 1767.
10Robert S. McNamara, Discours prononcé devant le Conseil des
Gouverneurs, Washington D. C. (annuel).
11Pierre Poivre, Oeuvres complettes de P. Poivre,  Intendant des Isles de
France et de Bourbon, correspondant de l’académie des sciences,
etc. ; Fuchs, Paris, 1797.
12Guillaume-Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique des
établissements & du commerce des Européens dans les deux Indes ,
Genève, Les libraires associés, 1775, 3 vol.
13Sébastien Le Prestre (maréchal) de Vauban, Projet d’une dixme
royale (sans lieu d’édition), 1707.
14Nous avons scrupuleusement respecté l’orthographe originale. Les
deux citations de Charles Booth et John Kenneth Galbraith ont été
traduites par nos soins.
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Ingrandisci Originale (jpeg, 1,3M)

INDICE DELLE ILLUSTRAZIONI

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© Graduate Institute Publications, 1980

Le développement dans la
perspective des besoins
fondamentaux
Introduction
Johan Galtung
p. 51-52

TESTO AUTORE
TESTO INTEGRALE
1Ce travail a été présenté lors d’un colloque sur le thème des besoins
organisé à Berlin du 26 au 28 mai 1978 par l’ Internationales
Institut  für Umwelt und Gesellschaft  /  Wissenschaftszentrum
Berlin,  en collaboration avec le Projet de l’Université des Nations unies
intitulé : « Objectifs, processus et indicateurs du développement ».
2La présente traduction française constitue une version abrégée, avec
l’accord de l’auteur, du texte anglais original lequel doit paraître
dans : Human  Needs  : A Contribution to the
Current
Debate,  edited by Katrin Lederer, in
cooperation with Johan Galtung and David Antal, copublished by
Oelgeschlager, Gunn & Hain, Publishers, Inc. and Verlagsgruppe
Athenaum, Hain, Scriptor & Hanstein, 1980.
AUTORE
Johan Galtung
Institut universitaire d’études du développement, Genève.
Université des Nations unies, projet « Objectifs, processus et indicateurs du
Notes critiques : culture et
impérialisme
Johan Galtung
p. 97-101

TESTO AUTORE
TESTO INTEGRALE
1Lorsque l’on écrira l’histoire de la théorie du développement au cours
des années soixante-dix, Roy Preiswerk en émergera comme l’un des
très rares auteurs qui ont accordé tout leur poids aux relations
interculturelles en tant qu’élément important d’une théorie générale.
Tout au long de l’approche de Preiswerk on perçoit une quête de la
vision globale, d’une vision qui ne transcende pas seulement les
insuffisances manifestes des diverses écoles de la croissance plus ou
moins dans la ligne de Rostow, mais aussi le matérialisme de
n’importe quelle approche économiste que nous connaissions
aujourd’hui, conservatrice, libérale ou radicale, et qui reconnaît
pleinement l’homme comme un être possédant une culture. Et
Preiswerk va encore plus loin : il place les relations culturelles au sein
d’un cadre de théories générales de domination, de dépendance et
d’impérialisme, et il analyse la manière dont ces relations culturelles
sont utilisées pour frayer le chemin à des relations économiques d’une
nature éminemment asymétrique. Mais je ne pense pas que Preiswerk
tombe dans l’erreur si souvent commise par les marxistes
dogmatiques qui veut que seules les relations économiques soient
fondamentales, l’impérialisme culturel n’ayant, par voie de
conséquence, aucun statut séparé mais n’étant significatif qu’en tant
que catégorie empirique et analytique et pour autant qu’il puisse être
envisagé comme élément de soutien de l’impérialisme économique.
L’impérialisme culturel apparaît à Preiswerk comme ayant sa nature
propre.  Priver de sa culture une population est analogue à la
déposséder de ses matières premières ou de son autonomie ; cette
attitude constitue de son propre fait l’impérialisme et non parce
qu’elle peut conduire à ce dernier — comme cela a souvent été le cas
par le passé.
2Je suis entièrement d’accord avec cette conception et je trouve
particulièrement stimulante l’analyse de l’auto-colonisation donnée
par Preiswerk. Il en va comme des normes fictives de la psychologie
sociale : une personne pense qu’on attend d’elle qu’elle agisse de telle
ou telle façon, mais il n’y a pas d’émetteur de la norme, il n’y a qu’un
receveur. L’auto-colonisation est l’auto-application de la soumission.
D’un autre côté, pour que ceci se produise il y a sans doute
généralement eu une forme quelconque de préhistoire accoutumante.
Mao Tsé-toung rapporte quelques histoires intéressantes sur ce point
à propos des relations chinoises avec l’Union soviétique (Smart
Schram, Mao Tse-tung Unrehearsed)  :  durant trois ans il n’a pu
manger de soupe de poulet aux nouilles et aux oeufs parce que les
Russes désapprouvaient ce genre de nourriture. Qui a été client
restera client — c’est une des raisons pour lesquelles les nations et les
pays qui, une fois, ont été colonisés, « périphérisés », « clientélisés »,
peuvent l’être à nouveau sans difficulté, même par l’implacable
ennemi de l’ancien colonisateur. (Ceci, par parenthèse, est un des
arguments pour lesquels les pays d’Europe non-alignés pourraient
être militairement les plus forts du fait que leur volonté de résister —
et pas seulement militairement — n’a pas été affaiblie par le
« clientélisme » sous l’hégémonie d’une super puissance, ce qui est
tacitement inclus dans les formules de l’OTAN et du Pacte de
Varsovie). Il ne fait aucun doute que Preiswerk pourrait se saisir de
cette excellente idée d’auto-colonisation et la développer plus avant
en une théorie plus générale de la soumission, ainsi que de son refus :
le respect de soi, la confiance en soi, l’autonomie qui, de plus en plus,
deviennent les termes nouveaux pour développement.
3Et ceci sert d’entrée en matière pour un point de divergence avec
Preiswerk : je pense que son analyse est encore trop liée à des notions
paternalistes telles que « les experts de l’assistance technique »,
« l’aide au développement » et les réorientations de la Banque
Mondiale. Bien que j’admette que l’image nouvelle de la Banque
Mondiale soit meilleure que l’ancienne on y retrouve encore beaucoup
trop l’idée que « nous » le faisons pour « eux » : « nous » reformulons
même « leurs » notions du développement. Je pense qu’à tout
prendre, l’ère des experts de l’assistance technique touchera bientôt à
son terme et qu’on devrait la regarder comme un reliquat du schéma
général de l’hégémonie occidentale. La tâche ne consiste pas à
améliorer l’expert d’assistance technique en le rendant plus sensible
aux différences culturelles et au message culturel inhérent à son
propre transfert de technologie. En fait cet expert pourrait même
devenir par là encore plus dangereux, car, en plus d’une certaine
supériorité technologique, il pourrait posséder une intuition culturelle
que les gens du cru n’ont pas et être encore plus apte à les manipuler.
Même s’il ne le fait pas, son rôle tout entier est antithétique quant à
l’idée d’indépendance : il retire des mains autochtones quelques-uns
des aspects les plus importants de la pratique du développement.
C’est pourquoi il y a beaucoup plus de développement dans l’effort
sincère que fait un village pour progresser, même par des méthodes
très conventionnelles, que dans une nouvelle approche théorique,
conceptuelle et même pratique venant de quelque organisation ou
institut occidental.
4En conséquence, je ne suis pas si certain que l’accent mis par la
Banque Mondiale sur les frontières de la pauvreté soit tellement
incompatible avec la théorie de la dépendance : tout d’abord, le Tiers
Monde a le droit de viser à beaucoup plus que le « socialisme de la
pauvreté », le minimum devrait être situé bien au-dessus de la limite
de pauvreté. En second lieu, comme le fait remarquer Preiswerk : si
rien n’arrive au reste du système, amener la périphérie de la
périphérie au-dessus de la limite de pauvreté et lui donner un plus
grand « pouvoir d’achat » (ceci eut dû réveiller les soupçons de
Preiswerk !) peut très bien n’être qu’une stratégie visant à créer des
clients mieux capables de participer, et par conséquent d’entretenir le
capitalisme mondial.
5Les mêmes remarques s’appliquent dans une grande mesure, à
l’analyse que donne Preiswerk du Second Rapport Mesarovic-Pestel au
Club de Rome, Stratégie pour demain.  Est-il vraiment possible
aujourd’hui d’écrire une analyse de la « problématique mondiale »,
pour reprendre l’expression favorite du Club de Rome, sans faire
appel à un instrument très simplement analytique qui est le concept
de « capitalisme » ? Le Club de Rome suit ce qui semble encore être le
jeu des Nations Unies : on fait entrer la plupart des aspects du
capitalisme dans l’analyse sans jamais désigner la bête noire  par son
nom exact. Ceci peut être bienvenu — conduisant facilement à une
fabrication de slogans à bon marché — mais dans une recherche
d’une vision plus totale la catégorisation du capitalisme ne peut être
évitée. Néanmoins, comme Preiswerk le dit maintes fois : il y a
plusieurs sortes de capitalisme, privé et d’Etat — alors, pourquoi ne
pas établir dans le détail ce qu’ils ont en commun ? A la base même
du capitalisme se trouve très précisément semble-t-il, le gradient
centre-périphérie par lequel la périphérie est saignée de ses
ressources — naturelles, humaines et en capitaux — et rendue
dépendante du centre. Jamais Mesarovic et Pestel ne semblent
s’approcher le moins du monde de cette notion, et ce pour la bonne
raison que leur division du monde en dix « régions » devient un vain
outil de description et non un instrument de pénétration plus
profonde qui pourrait conduire à la fois au développement du Tiers
Monde sous-développé et à celui des Premier et Second sur-
développés. Il ne s’agit pas seulement de la différence  entre le Japon
et le Sud-Est asiatique, entre l’Europe occidentale et l’Afrique, entre
les USA et l’Amérique latine, mais encore de la relation  entre ces
régions ; mais Mesarovic et Pestel ne franchissent pas ce pas
important et dans l’ensemble tombent encore dans le piège mental
qui consiste à imputer à la « pénurie » la plupart des maux du monde.
Il est certain que Preiswerk ne suit pas cette démarche mais il aurait
gagné à aller plus loin dans l’analyse de la nature du capitalisme.
6Le point important à propos du capitalisme — privé et d’Etat — me
paraît résider exactement là où se situe également le centre de gravité
des préoccupations de Preiswerk : dans la culture occidentale, qui a
précédé d’au moins deux millénaires le capitalisme industriel — cela
est déjà très clairement exprimé par Homère. Ce n’est pas seulement
que le capitalisme, en tant que formation socio-économique, conduit
à de pénétrants gradients centre-périphérie à travers tous ses modes
d’exploitation ; mais c’est encore que l’image du monde occidental,
ou l’image de l’espace en général, semble être mono-centrique, avec
un centre qui est regardé comme la cause de toutes les conséquences
apparaissant dans la périphérie.
7Il n’est que de jeter un regard sur une ville occidentale et de la
comparer avec la géographie urbaine rencontrée, disons en Extrême-
Orient, pour voir la façon dont les concepts occidentaux de l’espace
modèlent même l’habitat de l’homme : un centre nettement marqué
dont partent des avenues, comme à Paris (schéma qui se répète dans
la géographie routière de la France). On pourrait alors ajouter à ceci ce
que mentionne Preiswerk : le concept accumulatif, unilinéaire que
l’Occident a du temps, et une grande partie de la cosmologie sociale
qui est à la base du capitalisme vu en tant que formation sociale, est
déjà là.
8En bref, ce qui fait un peu défaut à l’analyse de Preiswerk c’est
l’effort d’aller plus avant dans le détail lorsqu’elle en vient aux
concepts fondamentaux qui sont transmis par l’intermédiaire du
contact entre l’Occident et le Tiers Monde, s’écoulant en partie le long
des gradients déjà créés, et créant en partie ces gradients en allant
jusqu’à faire que les peuples de la périphérie se sentent constituer
une périphérie, qu’ils le croient et l’acceptent — ce qui est
éminemment compatible avec le syndrome d’auto-colonisation décrit
par Preiswerk. Je suis convaincu qu’en poussant dans cette voie,
Preiswerk en arriverait aussi à la conclusion que le faisceau des
assomptions fondamentales constitue la plus grande partie de la
matière première culturelle dont est fait le capitalisme. Il se crée ainsi
un pont vers une analyse des défauts du développement de sociétés
riches et pauvres dans le monde actuel, sans tomber dans
l’économisme de doctrines essentiellement occidentales et
appartenant essentiellement au XIX  siècle telles que le marxisme et le
e

libéralisme, car non seulement cette cosmologie sociale a précédé le


capitalisme mais encore elle pourrait bien lui survivre. Ce faisant,
Preiswerk pourrait se rapprocher de son but qui est de développer une
vision globale, plus étendue, moins sectorielle, géographiquement
moins fragmentée de cette riche classe de phénomènes que nous
rassemblons aujourd’hui sous le titre d’« études du développement »,
et il élèverait les relations interculturelles au rang éminent qu’elles
méritent réellement dans le domaine général des études
internationales.
AUTORE
Johan Galtung
Institut d'Etudes du Développement, Genève et Université d'Oslo.
Dello stesso autore
 Introduction à « Développement, environnement et technologie, quelques aspects non-
économiques » in La fin des outils, Graduate Institute Publications, 1977
 Chapitre V. Besoins et occidentalisation : dix dimensions du problème in Il faut manger pour
vivre…, Graduate Institute Publications, 1980
 Chapitre VI. Les besoins fondamentaux  : forces et faiblesses in Il faut manger pour vivre…,
Graduate Institute Publications, 1980
 Tutti i testi

© Graduate Institute Publications, 1975


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Chapitre I. Pourquoi partir des


besoins fondamentaux ?
Johan Galtung
p. 53-59
TESTO NOTE AUTORE
TESTO INTEGRALE
 1 Un effort international et interdisciplinaire se déploie actuellement dans
le cadre du Projet GPID (...)

1Il faut préciser d’emblée qu’une approche fondée sur les besoins
fondamentaux ne constitue pas la seule perspective possible pour les
sciences sociales en général et pour les études du développement en
particulier. Il en existe de nombreuses. Certaines centrent leurs
analyses sur les structures  (en particulier celles des modèles de
production/consommation), d’autres sur les processus  (par exemple
l’évolution des structures dans le temps), d’autres encore sur la
manière dont la culture  et la nature  conditionnent les structures et les
processus — pour ne mentionner que quelques exemples 1. Les
approches les plus classiques mettent surtout en évidence les acteurs,
leurs jeux stratégiques dans des situations de coopération et de
conflit, leurs motivations  et leurs capacités.  Nous ne pensons pas
qu’on puisse choisir impunément parmi ces approches : elles sont
probablement toutes indispensables pour donner une image globale
de la condition humaine. La seule hypothèse qui sous-tend ce travail
est la suivante : sans être suffisante, une approche partant des
besoins fondamentaux (abrégée dorénavant : ABF) est en tout cas
nécessaire ; partir des besoins fondamentaux — ou de leur équivalent
dans d’autres terminologies — constitue un élément indispensable
des études du développement.
2Voici deux arguments — l’un négatif, l’autre positif — pour justifier
cette position :
 2 On trouve une analyse de ce point dans Johan Galtung, « Social
Cosmology and Western Civilization » (...)

3Lorsqu’elles apparaissent comme uniques ou dominantes, les autres


approches s’avèrent superficielles, car elles occultent la dimension
humaine du développement. En effet, les « études du
développement » sont censées déborder l’étude des processus
sociaux ; elles devraient faire ressortir une finalité, pouvoir s’exprimer
en utilisant les termes de « meilleur » et de « pire », ou même de
« bien » et de « mal » — pour ne pas dire de « bien absolu » et de
« mal absolu » — puisqu’il ne s’agit pas de l’étude de processus
aveugles, mais de celle d’un « développement ». Il n’y a pas de doute
que cela renvoie à l’idée de progrès2. Il se peut que cette idée soit
abandonnée un jour, que les générations futures parviennent à la
conclusion que rien ne peut être qualifié de progrès — ni de
régression d’ailleurs — et qu’elles ne feront que constater la simple
existence d’un processus. Ce serait alors l’épanouissement de soi, la
libération de l’individu qui compteraient et non plus les processus
externes.
 3 De façon plus précise, la pensée de l’école libérale/capitaliste envisage
le développement comme un (...)

 4 C’est la thèse de l’automaticité, thèse qui associe étroitement, d’une


part, le processus interne d (...)

4Aussi longtemps que le développement constitue l’objet d’étude, il


importe de connaître son unité de base. Et c’est ici que l’argument
négatif intervient : on peut définir comme étant meilleures ou moins
bonnes des structures (par exemple selon le degré de participation,
d’autonomie), des institutions (par exemple selon le degré de
puissance ou de faiblesse d’un Etat-Nation), des systèmes de
production (par exemple selon le degré de rendement et de taux de
rendement/consommation), des modèles de distribution (par exemple
plus ou moins égalitaires, plus ou moins équitables socialement), des
cultures (par exemple plus ou moins endogènes), voire des systèmes
naturels (par exemple plus ou moins équilibrés écologiquement).
Mais, considérés comme buts du développement, ces critères tendent
à devenir bene per se. Ils sont réifiés, et l’on exige d’innombrables
sacrifices en leur nom3. On considère alors qu’un processus de
développement est fondé sur une seule variable ; ainsi la promesse
libérale selon laquelle seul l’accroissement de la production finira par
assurer l’égalité sociale, ou la promesse marxiste selon laquelle les
transformations structurelles, en particulier la transition du
capitalisme vers le socialisme, finiront par avoir le même effet 4. Au
nom de théories qui ignorent l’homme, on peut commettre contre
l’homme des crimes très graves.
 5 La thèse de l’homo mensura (Protagoras) peut donner lieu à deux
interprétations : selon la première (...)

5Face à cette conception, on trouve l’idée simple et claire selon


laquelle le développement est le développement des êtres humains,
parce que «  les êtres humains sont la mesure de toutes choses  »5.
Cela ne signifie pas que l’on ne puisse parler que du développement
des êtres humains, mais il faut montrer alors que le développement
de ces autres « choses » constitue une série de moyens liés au
développement humain. Sinon un processus de réification
transformera le moyen en but. Ainsi, nous pouvons avoir l’intuition
que la démocratie est meilleure que la dictature, que le socialisme est
meilleur que le capitalisme et que le socialisme démocratique (à ne
pas confondre avec la social-démocratie) est le meilleur de tous ; mais
comment en être certain ? Chacun de ces termes se réfère à des
formes de société et non pas à des êtres humains. Emettre des
hypothèses sur le développement  des hommes  à partir des structures
sociales revient à supposer que les habitants d’une belle maison sont
nécessairement beaux. Or, aujourd’hui, nous savons bien qu’il peut y
avoir des gens pauvres dans un pays riche, des relations très souvent
autoritaires dans un pays démocratique, des procédés très capitalistes
dans un pays socialiste, etc. Bref, ces autres approches sont stériles
non seulement parce qu’elles rendent les études du développement
trop faciles en esquivant les vrais problèmes, mais aussi parce qu’elles
peuvent mener aux pratiques de développement les plus dangereuses,
qui, finalement, ne servent que les intérêts de ceux qui gèrent les
« choses », définies comme l’objet du développement : les directeurs
de la production, les bureaucrates de la distribution, les chefs
révolutionnaires, les créateurs d’institutions, les défenseurs de
l’environnement ou les conservateurs de la culture.
 6 Jusqu’ici le slogan de l’ABF officielle a été : « Satisfaction minimale des
besoins humains/matérie (...)

6En partant des besoins fondamentaux, on apporte une réponse à ce


genre de dilemme, et c’est ici que commence
l’argument positif.  L’expression « un être humain entièrement
développé » peut ne rien signifier de précis. Nous pouvons toutefois
savoir ce que signifie ne pas  être un être humain développé ; une des
manières de l’exprimer consisterait à dire : « C’est lorsque les besoins
fondamentaux ne sont pas satisfaits. » Le développement pourrait
alors être conçu comme un processus qui satisferait progressivement
les besoins humains fondamentaux  ;  le mot « progressivement »
signifierait à la fois « une diversité toujours plus grande de besoins »
et « à des niveaux de plus en plus élevés ». Cela ne veut pas dire qu’il
n’y a pas de limite supérieure à la diversité des besoins fondamentaux
ou à leur niveau de satisfaction ; au contraire, on considère ces deux
notions comme finies, ayant des maximums très flexibles et variables.
Mais la diversité des besoins et le niveau de leur satisfaction
connaissent aussi des minimums et ce ne sont que ces minimums qui
constituent l’objet principal des perspectives actuelles6.
 7 Cf. Dorothy Lee « Are Basic Needs Ultimate », Ed. Freedom and
Culture, Spectrum, Englewood Cliffs, (...)

7Nous pensons que cette ABF pourrait être élargie et recourir à


d’autres disciplines, et notamment la psychologie 7. Les approches
dont nous avons besoin doivent englober une vision de l’homme qui
soit riche, composite, multidimensionnelle, allant des aspects les plus
matériels aux moins matériels. A notre avis, la seule approche capable
de mouler dans un ensemble conceptuel tous ces aspects est celle qui
part des besoins fondamentaux.
NOTE
1 Un effort international et interdisciplinaire se déploie actuellement dans le
cadre du Projet GPID (Goals, Processes and Indicators of Development ,
Université des Nations unies), pour tenter une approche de
la problématique  du développement conciliant tous ces points de vue à la
fois. On pourrait la résumer ainsi : « Le développement est un processus
qui transforme les structures — en particulier celles de la
production/consommation et des institutions les plus importantes — afin
que les besoins humains fondamentaux soient satisfaits pour un nombre
toujours plus grand d’individus à un niveau toujours croissant » (M.
Markovic), à l’intérieur d’un cadre de significations déterminé par la culture
et des limites extérieures déterminées par la nature. Des exigences telles
qu’un « développement autonome » (self-reliance),  un « développement
endogène » et un « équilibre écologique » sont compatibles avec cette
formulation. Les « besoins fondamentaux » y occupent une position
éminente en raison de leur relation étroite avec le but  du développement
qui « ne devrait pas être de développer des choses mais les hommes »
(Déclaration de Cocoyoc). Cela ne signifie cependant pas qu’on leur attribue
une position épistémologique centrale, ni d’un point de vue descriptif, ni
d’un point de vue théorique. Ce n’est pas non plus une perspective unique.

2 On trouve une analyse de ce point dans Johan Galtung, « Social


Cosmology and Western Civilization  », Papers,  CCPR, Oslo, 1979. C’est,
sans aucun doute, un des concepts clés de la cosmologie sociale
occidentale. Cependant, on observe d’importantes variations selon ce qui
est censé « progresser », qu’il s’agisse, par exemple, de l’« économie »
mesurée par le PNB, du niveau de conscience du cosmos, du bonheur ou de
la satisfaction des besoins fondamentaux des plus nécessiteux. On peut
dire que toute culture a une idée implicite du progrès : le progrès consiste à
mettre en œuvre, à réaliser les aspects fondamentaux de la culture, par
exemple à se rapprocher de l’Unique, du transcendantal. Ce qui semble
typiquement occidental, c’est l’importance illimitée que l’on accorde au
progrès matériel qui, étant donné la rareté des ressources physiques, mène
tôt ou tard à la concurrence, à la compétition. Cette attitude compétitive
peut facilement déborder sur des domaines non matériels du genre
« regardez à quel point je suis sauvé ! ».

3 De façon plus précise, la pensée de l’école libérale/capitaliste envisage le


développement comme un accroissement de l’ampleur et de l’étendue des
cycles économiques ; la pensée/vision sociale-démocrate envisage le
développement comme une distribution plus égalitaire des (de l’accès aux)
biens et services ; la vision marxiste/socialiste envisage le développement
comme un genre particulier de transformations structurelles conformément
au schéma marxiste de Stufengang  ;  la vision culturaliste envisage le
développement comme tout ce qui est bon selon la culture à un point
donné de l’espace et du temps, et la vision écologiste envisage le
développement comme tout ce qui contribue à maintenir et même à créer
des équilibres écologiques. Pour plus de détails voir: Johan Galtung et
Anders Wirak, « Human Needs, Human Rights and the Theory of
Development », Papers  No. 37, CCPR, Oslo, 1976, publié également par
l’UNESCO dans Reports and Papers in the Social Sciences,  N° 37, 1977.

4 C’est la thèse de l’automaticité, thèse qui associe étroitement, d’une part,


le processus interne de la structure et, d’autre part, la satisfaction des
besoins humains. Il faut avoir une grande foi pour pouvoir ignorer toutes
les données qui contredisent les thèses automatistes libérales et marxistes
(par exemple celles qui concernent l’effet de percolation, l’effet du
multiplicateur ou la libération de la créativité), exception faite des cas ne
concernant que des groupes limités ou de courtes périodes.

5 La thèse de l’homo mensura  (Protagoras) peut donner lieu à deux


interprétations : selon la première, ce qui importe en dernière analyse, c’est
l’impact exercé sur l’homme ; selon la seconde, chaque homme/femme (ou
chaque groupe d’hommes/femmes) peut avoir sa propre mesure. La
première interprétation se heurterait aux réifications déjà mentionnées, la
seconde à l’universalisme. Cette étude tient compte des deux
interprétations.

6 Jusqu’ici le slogan de l’ABF officielle a été : « Satisfaction minimale des


besoins humains/matériels/fondamentaux ». Ce slogan a été parfois
écourté de façon à effacer la distinction fondamentale existant entre les
besoins et les moyens de satisfaction des « besoins minimaux ». Les efforts
les plus importants déployés jusqu’ici pour définir, analyser et esquisser
une recommandation de politique à l’intérieur du système de l’ONU l’ont
été par l’OIT (Employment, Growth and Basic Needs  : A One-World
Problem,  Praeger, New York, 1977) qui se base dans une large mesure sur
le travail de pionnier effectué par le groupe de Bariloche (Herrera, Amilcar
O. et al., Catastrophy or New Society  ?  A Latin American World
Model,  IDRC, Ottawa, 1976) par l’UNEP (McHale, John et Magda, Basic
Human Needs. A Framework for Action,  Transaction Books, New Brunswick,
1977, introduction de Harland Cleveland, de l’Institut Aspen, et préface de
Mostafa Tolba, directeur exécutif de l’UNEP), fondé essentiellement sur le
travail effectué par le Center for Integrative Studies  (se trouvant à l’époque
à Binghamton et à présent à Houston) pour le Aspen Institute for
Humanistic Studies (McHale, John et Magda, Human Requirements, Supply
Levels and Outer Bonds: A Framework for Thinking about the Planetary
Bargain,  introduction de Harland Cleveland, Aspen, Colorado, 1975). La
conception de Bariloche se concentre sur les besoins en nourriture,
habitation, services médicaux et écoles ; l’OIT ajoute à ceci, bien entendu,
un « besoin » d’emploi (certes plus difficile à démontrer, mais pas plus que
le besoin d’instruction ; l’un et l’autre représentent un besoin de quelque
chose auquel l’instruction et l’emploi peuvent constituer des réponses dans
certaines conditions). N’étant pas soumis aux contraintes de l’information,
des stimulations, de l’élaboration des modèles, les McHales parviennent à
proposer un ensemble conceptuel plus large ; ils mettent l’accent sur la
nourriture, les services médicaux, l’éducation, l’habitat, les vêtements
(op.  cit., p. 22), mais y ajoutent également des remarques sur les « besoins
socioculturels », les droits de l’homme, l’emploi, la sécurité, la détente et la
protection de l’environnement.
La série d’études du World Employment Programme de l’OIT  est fidèle à
cette tradition, par exemple, M. J. D. Hopkins et O. D. K. Norbye, Meeting
Basic Needs  : Some Global Estimates,  OIT, Genève, 1978 ; des études sur
les besoins fondamentaux en Guvane (par Guy Standing, 1977) et en
Somalie (par Michael J. Hopkins, 1978) ; mentionnons aussi Sheepan et
Hopkins, Basic Needs Performance  : An Analysis of Some International
Data,  1978, The Basic Needs Approach to Development  : Some Issues
Regarding Concepts and Methodology,  1977, et Michael Hopkins, Basic
Needs Approach to Development Planning  : A View,  1977. Dans ce dernier
texte, on trouve une comparaison entre l’ABF (le niveau matériel minimum)
et l’approche de la Banque mondiale, explicitée dans Chenery, H. et
al., Redistribution with Growth,  Oxford University Press, 1974, on y trouve
un résumé des différences dans ces termes : « La différence principale
réside, bien entendu, dans l’importance qu’on accorde à la satisfaction des
besoins fondamentaux et pas seulement à la production de revenu pour les
plus pauvres : en effet, les besoins fondamentaux ne supposent pas
seulement qu’on produise du revenu par l’emploi, qu’on puisse acheter des
biens fondamentaux produits de façon privée, mais également que les
biens et services fondamentaux assurés au niveau public, par exemple le
logement, les prestation médicales et l’éducation, soient accessibles aux
groupes les plus pauvres de la société » (p. 22). Et Hopkins de poursuivre :
« Enfin, la différence essentielle entre la théorie des besoins fondamentaux
et la thèse d’une redistribution grâce à la croissance se situe au niveau des
processus par lesquels les besoins fondamentaux peuvent être satisfaits.
Les besoins fondamentaux sont plus qu’une série d’éléments de
consommation à assurer ; ils doivent également comporter une série de
besoins non matériels, constituant à la fois des buts en eux-mêmes et des
moyens (participation, indépendance, justice sociale, égalité) pour satisfaire
les besoins fondamentaux. Ainsi, toute discussion sur les buts de la
satisfaction des besoins fondamentaux doit se centrer sur ces questions :
que doit-on faire entrer dans le groupe des besoins fondamentaux, qui doit
déterminer quels besoins sont fondamentaux et de quelle manière peut-on
les déterminer ? » (loc. cit.). Cette dernière question résume assez bien
l’approche du GPID, voir également Lee, E., Non-material Needs,  OIT
(ronéotypé, 1976). Cependant l’approche de l’OIT met certainement l’accent
sur les besoins matériels bien que Hopkins dise en commentant Lee : « ...Je
recommanderais avec vigueur que toute tentative pour déterminer un
« noyau » de série de besoins considère à la fois les besoins
matériels et  non matériels ».
Conformément à ce qu’on pourrait attendre et même exiger de la part de
l’UNESCO, celle-ci s’efforce d’élargir cette approche, dans UNESCO Policy
Relevant Quality of Life Program,  présenté au IX  Congrès mondial de
e
sociologie, Uppsala, 14-19 août 1978. L’UNESCO a également exprimé
quelques doutes au sujet d’une concurrence possible de l’ABF avec le NOEI,
voir le document UNESCO 105 EX/7, 22 septembre 1978.
Outre les Nations unies, il faut mentionner le Overseas Development
Council  à Washington, par exemple, Sewell, John W., The United States and
World Development, Agenda 1977,  Praeger, New York/Londres, 1977, où
l’on trouve également une présentation du Physical Quality of Life
Index  (PQLI) (pp. 147-54) ; cet indice basé sur l’espérance de vie, la
mortalité infantile et l’alphabétisation donne des résultats tels qu’ils
effraient ceux qui croyaient naïvement que le PNB avait un rapport avec de
tels facteurs ; bien entendu, le PNB classe les pays d’une façon tout autre.
On pourrait citer nombre d’autres exemples, mais la conclusion est
évidente : l’étude des besoins fondamentaux s’est concentrée jusqu’ici sur
un petit nombre de besoins matériels, et sur un niveau de satisfaction
minimale. C’est ce que l’approche Aspen appelle le premier niveau  :  ce
premier niveau correspondrait aux besoins humains minimaux, comme la
nourriture, la santé et l’éducation auxquels toute personne devrait avoir
droit par sa naissance dans un monde que nous appelons civilisé. Le
deuxième niveau correspondrait à d’autres besoins fondamentaux  que
chaque Etat-Nation  définit et redéfinit pour son peuple (McHales, Basic
Human Needs, p. 15). Personne ne saurait contester l’importance d’une
telle percée dans la pensée sur le développement dans un monde où
approximativement 67 % de la population des pays en voie de
développement à économies de marché peut être considéré comme
sérieusement pauvre, 37 % de ce 67 % étant indigent (OIT, Employment
Growth and Basic Needs,  pp. 21-22). Mais cette approche comporte le
risque de reléguer certains groupes de la population mondiale au statut de
citoyen de deuxième catégorie — expression fréquemment employée dans
le débat indien sur la question — pour qui la satisfaction minimale se
limiterait à une poignée de besoins. Elle comporte en outre le risque de
paralyser le développement à un très bas niveau, précisément là où la
pensée sur le développement devrait nous ouvrir de nouveaux horizons,
vers la perspective d’un nombre croissant de besoins à des niveaux
croissants pour un nombre croissant de personnes.
7 Cf. Dorothy Lee « Are Basic Needs Ultimate », Ed. Freedom and
Culture,  Spectrum, Englewood Cliffs, 1959. Lorsque D. Lee soutient « qu’à
la base du comportement humain il y a des valeurs et non pas une série de
besoins » (ibid.),  elle fait abstraction de l’importante différence qui existe
entre des valeurs en général et des valeurs si fondamentales que la tension
résultant de leur non-accomplissement devient destructrice. Les besoins
appartiennent à cette dernière catégorie et ne forment pas une catégorie
bien délimitée. Nous pouvons transformer les valeurs en besoins ; la
question est de savoir quelles  sont les valeurs qui doivent être
transformées en besoins. D’autre part, Erich Fromm donne une liste de
caractéristiques de « l’homme nouveau » dans son stimulant volume
intitulé To Have or to Be  ?  (p. 170 ss), « La fonction de la nouvelle société
est d’encourager l’émergence d’un Homme nouveau, d’un être dont la
structure psychique aurait des qualités telles que la volonté de renoncer à
toute forme d’avoir pour être plus totalement ». J’aime cette liste pleine
d’exhortations morales — au fond, pourquoi pas ? Dans un sens, cette liste
définit ce que c’est d’être bon, avec les autres et avec soi-même. Ainsi, on
peut dire qu’un besoin est une valeur profondément intériorisée,  ce qui
pose la question de savoir quelles valeurs doivent être intériorisées.

AUTORE
Johan Galtung
Institut universitaire d’études du développement, Genève.
Université des Nations unies, projet « Objectifs, processus et indicateurs du développement ».

Chapitre II. Qu’appelle-t-on un


besoin humain fondamental ?
Johan Galtung
p. 61-66

TESTO NOTE AUTORE
TESTO INTEGRALE
1Les remarques suivantes sont essentiellement d’ordre sémantique.
Or, le langage n’est pas innocent ; il implique toujours des problèmes
de fond. Il faut distinguer un besoin, une nécessité, un souhait, un
désir, une demande. Ces derniers peuvent être ressentis et exprimés
de façon subjective ; ils peuvent — mais pas nécessairement - -
exprimer des besoins ou encore ne pas exprimer des besoins pourtant
existants. On ne peut pas supposer que les gens soient conscients de
tous leurs besoins ; mais notre hypothèse -peut-être gratuite — est
cependant qu’on peut probablement les en rendre conscients, par
exemple par la psychanalyse et d’autres procédés semblables, par le
dialogue avec les autres ou par la pratique. On peut très bien parler
d’un besoin de liberté pour une personne née dans la servitude même
si celle-ci ne connaît rien d’autre, de même qu’on peut très bien
parler d’un besoin de créativité en songeant à une personne qui ne
connaît que le travail routinier de la société moderne. Nous savons
également qu’on peut vouloir, souhaiter, demander quelque chose
sans en avoir réellement besoin, c’est-à-dire sans qu’il ne s’agisse
d’une chose nécessaire. Nécessaire à quoi ? A rendre la
personne humaine,  et c’est ici, comme on l’imagine, que commencent
les difficultés.
2On voit qu’un aspect du « besoin » est lié à la notion de nécessité. En
d’autres termes, nous avons une idée de ce qui est nécessaire pour
être humain, ou, du moins, de ce que c’est qu’être non-humain. Nous
affirmons, en outre, que cette idée a quelque chose d’universel.  Cela
ne signifie pas pour autant qu’on puisse dresser une liste exhaustive
des besoins, qui indiquerait les besoins minimaux et maximaux de
chacun en tout point du temps et de l’espace social, et qui
serait la  liste universelle des besoins humains fondamentaux. Notre
prétention est bien plus modeste : elle consiste à affirmer qu’il existe
certaines classes de besoins telles que les « besoins de sécurité », les
« besoins de bien-être », les « besoins d’identité » et les « besoins de
liberté » — pour recourir à une classification dont nous ferons usage
ici — en partant de l’idée que les hommes ont toujours tendu vers
quelque chose de ce genre bien que de façons très différentes. Pour
déterminer ces besoins, il serait même utile de chercher le plus petit
dénominateur commun des aspirations des hommes ; si l’on
parvenait, à partir de mots et d’actes, à partir de désirs conscients et
inconscients, à dresser la liste des aspirations de tout homme en tous
temps — et ces catalogues devraient être nombreux — on constaterait
un certain recoupement. Ce recoupement pourrait nous fournir des
indications sur les besoins (fondamentaux) en dépit du danger qu’il y
a à négliger les particularités propres à des listes spécifiques de
besoins. Mais un tel danger est inhérent à tout processus
d’abstraction. En disant que ces besoins ont « quelque chose
d’universel » nous nous référons aux besoins eux-mêmes et non pas
aux moyens de leur satisfaction ; ces derniers sont susceptibles de
variations encore plus importantes que les besoins. De plus, rien ne
nous permet de penser qu’on peut satisfaire les besoins de façon
universelle. On sait qu’il existe des besoins qui ne peuvent être
satisfaits en raison de la rareté des ressources. D’autres besoins
comme l’éventuel « besoin de domination », ou le « besoin d’être
dominé », le « besoin d’être plus instruit » ou « en meilleure forme
que le voisin », le « besoin d’occuper une position supérieure » ne
peuvent être satisfaits pour tout le monde pour des raisons logiques.
Néanmoins, le langage utilisé pour parler des besoins devrait pouvoir
aussi exprimer ces besoins relationnels et relatifs et non seulement
les besoins absolus qui déterminent le niveau de satisfaction chez un
individu sans référence aux autres ; il devrait même pouvoir englober
les besoins désapprouvés pour des raisons morales, comme le
« besoin de domination ». Ainsi, que se passerait-il si quelqu’un
disait, et prouvait, qu’il se « désintégrerait » à défaut de pouvoir
dominer quelqu’un d’autre ? De tels cas existent, mais ils nous forcent
à poser de sérieuses questions à la culture qui se trouve à la source
d’une telle valeur.
 8 A. Sicinski dans « The Concepts of Need and Value in the Light of the
Systems Approach » in Social (...)

 9 Et d’ici nous retournons directement à l’argument négatif en faveur de


l’ABF. Une phrase telle que (...)
3Passons maintenant au deuxième terme de l’expression « besoins
humains fondamentaux » : humain. Quand nous parlons de besoins
humains, nous entendons des besoins situés à l’intérieur de chaque
être humain pris individuellement, même s’ils ne sont pas toujours
perçus comme tels. Le sujet du besoin est l’individu, mais cela ne
signifie pas que le moyen de satisfaction — les « choses » nécessaires
à la satisfaction des besoins en question — se trouve au niveau de
l’individu ni qu’il puisse être mis en œuvre par l’individu isolé,
indépendamment de son contexte social 8. Mais le terme « besoin » est
également appliqué à des non-sujets, et c’est là le problème. En effet,
on parle de « besoins nationaux » (s’agissant du besoin de prestige
d’un pays), de « besoins sociaux » (s’agissant par exemple du besoin
d’un système adéquat pour l’épuration des eaux), de « besoins de
groupe » (s’agissant par exemple du besoin d’un lieu de rencontre).
Nous ne voulons pas dire qu’il n’existe pas de conditions nécessaires
au fonctionnement de ces acteurs ou entités sociales, mais
simplement le mot « besoin », tel que nous l’utiliserons ici, ne se
référera qu’à des sujets  — et nous ne connaissons comme sujets des
affaires humaines que les individus.  En effet, il n’y a que l’individu qui
puisse faire l’expérience d’une « correspondance intime » entre besoin
et moyen de satisfaction. Certes, l’individu prend conscience de ses
besoins dans un contexte social donné et la plupart des hommes
trouvent une satisfaction à la plus grande partie de leurs besoins dans
un contexte social ; mais cela n’enlève rien au fait qu’un groupe, une
ville ou un pays ne sont pas pourvus d’un esprit capable de refléter et
d’exprimer leurs besoins. Bien au contraire, l’expérience montre en
général — et cela nous ramène à l’argument négatif de la section
précédente — que les prétendus « besoins collectifs » dissimulent le
plus souvent, de façon plus ou moins bien déguisée, les
souhaits/volontés/désirs/demandes des élites dirigeantes des
collectivités en question9.
 10 Sicinski, op. cit., p. 73 ss., parle d’une « hiérarchie logique des
besoins, à savoir :
4Venons-en au terme « fondamental ». Ce terme précise que la notion
de besoin doit être comprise comme une condition nécessaire , comme
quelque chose qui doit être satisfait au moins jusqu’à un certain point
pour que le sujet du besoin puisse fonctionner comme un être
humain. Une fois de plus, il faut éviter les images trop précises qui
définissent de manière positive ce qu’est un être humain, non
seulement pour échapper à la tentation arrogante de se considérer
comme « développé », mais aussi parce que ces images risquent de
donner une notion trop ponctuelle du développement. Par
conséquent, si un besoin humain fondamental  reste insatisfait, on
assiste à une sorte de désintégration fondamentale10.
5Il ne s’agit pas de définir un terme obscur par quelque chose de plus
obscur encore, car nous avons au moins quelques connaissances des
formes fondamentales de la désintégration actuelle. Au niveau
individuel, la désintégration se manifeste sous la forme de mortalité et
de morbidité, cette dernière étant subdivisée en deux catégories
interdépendantes, les maladies somatiques et mentales. Cependant,
même si les besoins sont considérés comme individuels, la
désintégration résultant d’une satisfaction insuffisante des besoins
peut se manifester ou être reconnue à d’autres niveaux qu’au niveau
individuel. Qu’on pense par exemple à la désintégration sociale. Après
tout, rien ne prouve que le contexte social ne soit pas la source
principale de la satisfaction des besoins et il ne serait donc pas
étonnant qu’une désintégration s’observe tout d’abord au niveau
social. On peut dès lors distinguer deux types de désintégration
sociale en recourant aux métaphores du gel et de l’ébullition : la
société peut souffrir, d’une part, de manque de participation,
d’apathie, de démission ou alors d’hyperactivité, d’agitation, de
révolte. On peut exploiter la désintégration de façon positive en la
transformant en force sociale, par exemple en force révolutionnaire —
possibilité jamais expliquée par les fonctionnalistes classiques — de
même qu’on peut trouver une source de renouvellement personnel
dans la maladie. La désintégration d’une société — comme la mort
biologique d’un individu — ne sont pas nécessairement des maux ;
elles peuvent mettre fin à une situation qui n’est plus viable. Elles n’en
sont pas moins des signes de désintégration. Or, de notre point de
vue, la désintégration sociale implique — par opposition à « cause »
ou « effet » — une satisfaction insuffisante des besoins humains
fondamentaux dans des situations historiques concrètes.
 11 A moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse par exemple d’une grève de
la faim allant jusqu’à la mort, (...)

6On peut résumer tout ce qui précède de la manière suivante : si une


personne menace de « se désintégrer à moins de pouvoir tuer les
salauds de l’autre côté » on ne peut pas nécessairement accepter cela
comme l’expression d’un besoin. La satisfaction d’un tel désir ne
rendrait pas la personne plus humaine, tout comme son
inassouvissement ne la rendrait pas nécessairement non humaine. On
pourrait plutôt dire qu’un tel désir exprime une sorte de pathologie
profonde, due à son tour à l’insatisfaction de quelque besoin
fondamental. La psychologie a beaucoup à dire à ce sujet et cela
constituera un chapitre indispensable de la théorie des besoins. De
même, si une personne prétend « se désintégrer à moins de pouvoir
faire la grève de la faim », on peut concevoir que se priver de
nourriture soit un moyen de satisfaire d’autres besoins (donner un
sens à sa vie, se prouver sa propre endurance), mais si elle veut
« mourir de faim » on ne peut pas considérer que cela la rendra plus
humaine11. Cela soulève sans aucun doute un problème très
important. Qui détermine les critères des besoins humains
fondamentaux lorsque l’individu lui-même est considéré comme
incapable de le faire ? Nous reviendrons plus tard sur ce point.
NOTE
8 A. Sicinski dans « The Concepts of Need and Value in the Light of the
Systems Approach » in Social Sciences Information,  1978, utilise le terme
plus large « d’environnement » — dont le contexte social serait une partie.
L’insistance sur le contexte social permet de montrer qu’il n’est pas
contradictoire de dire que les besoins se trouvent dans les êtres humains
individuels en tant que sujets de besoins, et qu’un grand nombre de ces
besoins ont un caractère social. En d’autres termes, il n’y a aucune raison
logique pour supposer que « la localisation des besoins à l’intérieur des
individus » implique la satisfaction de ces besoins par les individus en état
d’isolement, selon l’image de l’ermite dans sa grotte, du Norvégien solitaire
dans sa hutte (le lieutenant avec son chien, dans Pan  de Hamsun) ou de la
masturbation. On ne distingue pas assez les sujets de besoins des objets
de besoins/moyens de satisfaction et c’est probablement pour cela qu’on
trouve de si nombreux malentendus à ce sujet dans la littérature peu
sérieuse.

9 Et d’ici nous retournons directement à l’argument négatif en faveur de


l’ABF. Une phrase telle que « la nation/société a besoin de
production/consommation, de révolution, de préservation/changement de
la culture, de préservation ou d’utilisation de la nature » est incorrectement
formulée  et démagogique pour faire croire que les programmes politiques
sont nécessaires à la survie et au développement humains, idée implicite
dans la notion de besoin. Attaquer la notion de besoin sur la base des
utilisations démagogiques qu’on peut en faire constitue une démarche
également démagogique.

10 Sicinski, op.  cit., p. 73 ss., parle d’une « hiérarchie logique des besoins,
à savoir :

1. les besoins dont la non-satisfaction entraine l’annihilation du


système (et qu’on pourrait appeler besoins fondamentaux  selon la
terminologie traditionnelle) ;

2. les besoins dont la non-satisfaction entraîne l’incapacité du


système  à remplir certaines de ses fonctions  ;

3. les besoins dont la non-satisfaction entraîne des perturbations  dans


l’accomplissement de certaines des fonctions  du système ;
4. les besoins dont la non-satisfaction entraîne la perturbation
du développement  du système (ceci s’applique en particulier à des
systèmes auto-organisés) ».

En d’autres termes, c’est un exemple de hiérarchie basée sur le degré de


destruction entrainé par la non-satisfaction.

11 A moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse par exemple d’une grève de la
faim allant jusqu’à la mort, utilisée comme arme dans une lutte pour la
liberté et pour l’identité. De telles choses se produisent et montrent
clairement qu’on n’accorde pas nécessairement la priorité à la survie
physique dans toutes les situations.

Chapitre III. Vers une


typologie des besoins humains
fondamentaux
Johan Galtung
p. 67-74

TESTO NOTE NOTE DI FINE AUTOREILLUSTRAZIONI
TESTO INTEGRALE
 1 En anglais, le terme immatériels a pour deuxième sens « sans
importance » (NdT).

1Nous distinguons entre les besoins humains matériels  et non


matériels  (nous avons préféré le terme « non matériel » au terme
« immatériel »1). On peut clarifier cette distinction d’au moins deux
façons : en traitant des sujets des besoins ou en traitant des moyens
de satisfaction.
2Il existe une tradition qui, sans être occidentale en général ni
cartésienne en particulier, distingue le corps de l’esprit et, à partir de
là, les besoins somatiques des besoins psychiques (spirituels). Cela
pose bien entendu des problèmes, le corps et l’esprit étant en étroite
interdépendance. Le processus digestif peut certainement être qualifié
de purement somatique mais le sentiment d’apaisement de la faim, de
satiété croissante, sans être d’ordre spirituel, est du moins d’ordre
psychique (quelle que soit la frontière exacte entre ces deux termes).
Et le sexe serait-il purement « somatique » ? On emploie souvent le
mot « physique » en parlant de 1’« amour » qui se trouve
probablement à l’autre bout de l’échelle
somatique/psychique/spirituel. Ou considérons-nous le sexe comme
somatique et l’amour comme psychique et spirituel parce que nous
n’opérons et ne voulons classer les choses que selon cette
dichotomie ?
3Inversement, peut-on dire que le plaisir d’être avec d’autres, qu’une
expérience esthétique sont purement psychiques ou exerceraient-ils
sur notre corps un effet qui, sans qu’on puisse le nommer, serait
aussi bienfaisant que l’effet de la nourriture et du sexe sur notre
esprit ? En résumé, la distinction corps/esprit se révèle ici peu
opératoire.
4La distinction fondée sur les moyens de satisfaction ne va pas non
plus sans problèmes. Nous connaissons bien quels sont les moyens
de satisfaction matériels : équipements militaires ou policiers,
nourriture, vêtements, abri, médicaments, écoles, moyens de
transport et de communication. Ces choses sont des objets
économiques dans la mesure où l’économie est la discipline qui,
parmi les sciences humaines, étudie la manière dont les hommes
produisent, distribuent et consomment des objets rares (ou à base de
composants rares) qui obéissent donc au principe « plus tu en as,
moins j’en ai ».
 2 Dans la terminologie de J. Galtung, une structure « bêta » est petite,
horizontale, non hiérarchiqu (...)

5Quant aux moyens de satisfaction non matériels, les structures ou


organisations sociales en sont les meilleurs exemples. Mais cela n’est
pas aussi simple qu’il y paraît. Le plaisir d’être ensemble exige que les
distances soient petites, à moins qu’elles puissent être réduites grâce
aux télécommunications ; en revanche, s’il n’est pas indispensable
pour jouir de la solitude, l’éloignement géographique est du moins
utile et en tout cas suffisant. Si le cas envisagé dans notre premier
exemple ne requiert pas beaucoup d’espace, le deuxième en requiert
beaucoup. Or, étant donné la nature finie du globe, l’espace est rare.
Si, en tant que Norvégien, je profite d’un certain isolement
géographique, quelqu’un d’autre vivant dans un lieu fortement peuplé
comme les Pays-Bas ou Hong-Kong en bénéficiera nécessairement
moins (même si cette personne ne considère peut-être pas cela
comme un mal parce qu’elle peut avoir d’autres préférences). De
même, des structures sociales verticales ou horizontales constituent
des formes d’organisation sociale et sont donc non matérielles mais,
étant donné que les êtres humains sont eux-mêmes matériels, les
structures elles aussi doivent s’incarner. Ainsi, même si une structure
bêta ne comporte que peu de gens, son horizontalité n’a de sens que
si les individus peuvent se rencontrer assez fréquemment, par
exemple en organisant des réunions2. Mais, pour ce faire, il faut un
espace physique, une maison, une chambre, un peu de place sous un
arbre. Cet espace peut également être utilisé à d’autres fins. Il y a
toujours quelque part une contrainte matérielle et des choix à faire.
6Comment peut-on classifier les êtres humains ? On pourrait dire que
ce n’est pas ma femme qui constitue pour moi un « moyen de
satisfaction » mais son amour, sa capacité d’aimer et d’être aimée et
que cela n’est pas sans rapport avec l’expression de ses yeux, le son
de sa voix, le sentiment d’intimité que nous éprouvons en regardant
ensemble une pleine lune de Pâques. Il est difficile de considérer que
tout cela est matériel bien qu’obéissant au principe « si j’en ai plus,
quelqu’un d’autre en a moins ». On pourrait objecter que si j’ai plus
de capacité  à aimer ou à être aimé, cela ne signifie pas que quelqu’un
d’autre aimera moins ou sera moins aimé ; c’est très vrai et très
important — encore que je puisse être plus intéressé par un amour en
particulier que par l’amour en général. La rareté est donc également
impliquée dans ce domaine comme l’expérience humaine et de
nombreuses œuvres littéraires en témoignent. Le principe de rareté
est aussi présent dans la sphère non matérielle.
 12 Pour de plus amples détails sur cette distinction, voir Johan
Galtung, The True Worlds : A Transnat (...)

 13 Se référer à l’excellent article de Pierre Spitz, « Silent Violence :


Famine and Inequality », Genè (...)

7Faut-il en conclure que cette distinction entre les deux sphères doit
être abolie ? Nullement. Cette distinction nous sert de rappel et nous
ne devons pas mettre en question sa validité à cause de notre
incapacité à l’éclaircir ici et maintenant. Il n’est d’ailleurs pas très
important qu’elle soit très claire. Une formule comme la suivante par
exemple nous paraît tout à fait acceptable : « pour être matériel, un
besoin doit être satisfait par des moyens de satisfaction purement
matériels ; si les moyens de sa satisfaction ne sont pas matériels ou
ne le sont que partiellement, on pourra considérer que le besoin est
non matériel ». Mais il ne faut pas perdre de vue que ces deux
catégories sont largement interdépendantes sans quoi on ne
parviendra pas à une connaissance approfondie de la relation existant
entre besoins et moyens de satisfaction. Revenons au contexte social.
Les moyens de satisfaction — tout comme les besoins — sont produits
par un contexte social et dépendent d’un contexte social. On peut le
considérer soit comme un ensemble d’acteurs, soit comme une
structure. Ainsi, on peut distinguer entre des besoins qui dépendent
de l’acteur et des besoins qui dépendent de la structure 12. On parle
de besoin dépendant de l’acteur  lorsque la satisfaction du besoin
dépend de la motivation et de la capacité de l’acteur d’assurer ou
d’empêcher cette satisfaction ; le degré de satisfaction d’un
besoin dépendant de la structure  est au contraire fonction de la
structure sociale. On pourrait ajouter à ces deux catégories de besoins
celle des besoins dépendant de la nature  que nous considérerons
comme allant de soi dans le cadre d’une analyse sociale. Aussi nous
intéresserons-nous plutôt à la manière dont les acteurs et les
structures — c’est-à-dire le contexte social — parviennent à satisfaire
ou empêcher la satisfaction des besoins. Un tremblement de terre fait
des morts et des blessés mais particulièrement dans les classes
inférieures qui vivent dans les conditions les plus pauvres ; une
inondation cause des pertes humaines et matérielles mais surtout
parmi ceux qui vivent à proximité de fleuves dépourvus de barrages
adéquats. Ces deux exemples illustrent bien la manière dont
fonctionnent les structures13.
Tableau 1. Une typologie des besoins humains fondamentaux

Ingrandisci Originale (jpeg, 190k)

 14 Je voudrais exprimer ma gratitude à mes collègues du World Order


Models Project pour les discussion (...)

8A partir de la distinction faite ci-dessus, nous avons tenté d’établir


une typologie dans laquelle les besoins se subdivisent en quatre 14.
9On découvre aisément que l’opposition entre besoins dépendants de
l’acteur et besoins dépendants de la structure pose de nombreux
problèmes. Prenons par exemple le cas de la sécurité : elle n’est pas
sans rapport avec l’équipement militaire et policier, ce qui nous
permet de la classer parmi les besoins matériels. Nous savons
également que l’insécurité peut provenir des intentions destructrices
d’acteurs disposant d’un certain pouvoir. Mais la sécurité peut aussi
largement dépendre de la structure, laquelle donnerait à ses membres
une force qui les rende capables de résister à une attaque de façon
violente ou non violente. Ainsi, la résistance de type gandhien comme
la guérilla sont basées sur de nombreuses unités fortement
décentralisées et autonomes de manière que la société ne puisse être
frappée à un point central ou être dominée à partir de ce point.
L’insécurité peut également provenir des structures, par exemple des
relations d’exploitation entre groupes en général et entre sociétés en
particulier. Les deux facteurs peuvent en outre agir ensemble — et
c’est ce qui arrive le plus souvent : les structures produisent de
« méchants » acteurs et les acteurs utilisent de mauvaises structures.
10Ainsi les quatre classes du tableau 1 représentent des classes  de
besoins. Elles constituent une tentative d’exprimer une série de
besoins particulièrement importants dans les pays riches et
industrialisés (voir tableau 2). La répartition en quatre classes  de
besoins n’est en aucune façon absolue, bien qu’elle revête un certain
caractère d’universalité. Cette liste n’est donc nullement universelle.
En étudiant d’autres sujets, on aurait d’autres classes, et même à
l’intérieur des seuls « pays riches et industrialisés » on trouverait de
très importantes variations. Ainsi notre catalogue, sans
être le  catalogue, est un  catalogue possible ; il nous servira
d’hypothèse de travail. Les moyens de satisfaction figurant dans la
colonne de droite ne peuvent pas être considérés comme satisfaisant
réellement les besoins, bien qu’ils remplissent leur rôle d’une certaine
façon et jusqu’à un certain point. Selon notre hypothèse, les moyens
de satisfaction sont censés satisfaire les besoins et les besoins à leur
tour sont censés être réels ; ces derniers ne se fondent pas sur une
recherche empirique systématique. Leur fonction consiste à rendre
plus simple la discussion en énonçant un ensemble de besoins. De
plus, ce classement se réfère à une  série donnée  de besoins que nous
avons postulée de l’extérieur, il n’a donc pas de prétention
universelle, mais peut servir de base à une discussion des problèmes
des sociétés occidentales, quitte à imaginer aussi la procédure inverse
consistant à explorer la société occidentale à travers un catalogue de
besoins non occidentaux.
11Tableau 2. Une liste des besoins humains fondamentaux en guise
d’hypothèse de travail
12Moyens de satisfaction pertinents dans certaines sociétés
13BESOINS DE SÉCURITÉ (besoins de survie) — pour éviter la violence
14— pour combattre la violence individuelle (agression, torture)
POLICE
15— pour combattre la violence collective (guerres externes, internes)
ARMÉE
16BESOINS DE BIEN-ÊTRE (d’avoir assez de...) — pour éviter la
pauvreté matérielle
17— pour assurer la nourriture, l’eau, l’air, le sommeil NOURRITURE,
EAU, AIR
18— pour assurer le mouvement, l’excrétion
19— pour assurer la protection contre le climat, l’environnement
VÊTEMENTS, ABRI
20— pour assurer la protection contre les maladies TRAITEMENTS
MÉDICAUX
21— pour assurer la protection contre le surmenage MOYENS DE
REMPLACEMENT DU TRAVAIL HUMAIN
22— pour assurer l’expression de soi, le dialogue, l’enseignement
INSTRUCTION
23BESOINS D’IDENTITÉ (besoins de proximité) — pour éviter
l’aliénation
24—  pour assurer l’expression de soi, la créativité, la praxis, le travail
EMPLOIS
25— pour la réalisation de soi, de ses potentialités EMPLOI+LOISIRS
26— pour assurer le bien-être, la joie, le bonheur DÉTENTE, FAMILLE
27— pour être sujet actif et non pas client, objet passif DÉTENTE,
FAMILLE
28— pour pouvoir faire face à de nouvelles expériences DÉTENTE
29— pour assurer l’affection, l’amour, le sexe : amis, conjoints,
descendance GOUPES PRIMAIRES
30— pour assurer des racines, une appartenance, le soutien, l’estime :
se retrouver avec ses semblables GOUPES SECONDAIRES
31— pour assurer la compréhension des forces sociales pour une
transparence sociale ACTIVITÉS POLITIQUES
32— pour vivre avec la nature PARCS NATURELS
33— pour donner un sens à la vie, pour connaître la dimension
transcendantale, transpersonnelle de la vie RELIGION, IDÉOLOGIE
34BESOINS DE LIBERTÉ (liberté de ; choix, options) — pour éviter la
répression
35— choix des informations et opinions COMMUNICATION
36— choix de déplacements et de rencontres TRANSPORTS
37— choix de former sa conscience RÉUNIONS, MEDIA
38— choix de l’engagement ORGANISATIONS, PARTIS
39— choix des confrontations ÉLECTIONS
40— choix de profession ÉCOLES PROFESSIONNELLES
41— choix de l’emplacement de l’habitat MARCHÉ DU TRAVAIL
42— choix du conjoint MARCHÉ MATRIMONIAL
43— choix des biens/services (SUPER) MARCHÉ
44— choix du mode de vie ?
NOTE
12 Pour de plus amples détails sur cette distinction, voir Johan
Galtung, The True Worlds  : A Transnational Perspective,  The Free Press,
MacMillan, New York, 1978, chapitre 2.
13 Se référer à l’excellent article de Pierre Spitz, « Silent Violence : Famine
and Inequality », Genève, UNSRID/78/c.7, préparé pour UNESCO, Division of
Human Rights and Peace, publié dans International Social Sciences Journal,
décembre 1978.

14 Je voudrais exprimer ma gratitude à mes collègues du World Order


Models Project  pour les discussions stimulantes sur ce sujet,
particulièrement pendant la réunion à New Brunswick, août 1976.

NOTE DI FINE
1 En anglais, le terme immatériels  a pour deuxième sens « sans
importance » (NdT).

2 Dans la terminologie de J. Galtung, une structure « bêta » est petite,


horizontale, non hiérarchique, en un mot conviviale ; elle s’oppose à la
structure « alpha », grande, verticale, hiérarchique, propre aux grands
ensembles bureaucratiques ou militaires. Cf. La fin des outils.  Cahiers de
l’IUED, N°5, IUED-PUF, Genève-Paris, 1977, p. 219 (NdT).

INDICE DELLE ILLUSTRAZIONI

Titolo Tableau 1. Une typologie des besoins humains fondamentaux

URL http://books.openedition.org/iheid/docannexe/image/3613/img-1.jpg

File image/jpeg, 190k

Chapitre IV. Y a-t-il une


hiérarchie des besoins ?
Johan Galtung
p. 75-80

TESTO NOTE AUTORE
TESTO INTEGRALE
 15 L’auteur le plus connu et dont l’œuvre mérite le plus de discussions
est bien entendu Abraham H. Ma (...)
1La plupart des études sur les besoins supposent — explicitement ou
implicitement — l’existence d’une hiérarchie des besoins. En général,
on trouve les besoins « physiologiques » ou « animaux » —
somatiques ou matériels — au bas de cette hiérarchie, tandis que les
besoins psychiques ou spirituels - - que nous appelons ici besoins
d’identité et de liberté — occupent le haut de l’échelle 15. Les théories
impliquant une hiérarchie des besoins peuvent être considérées
comme axiologiques  (par exemple lorsque les besoins sont
considérés comme plus « élevés » dans la mesure où ils ne sont pas
partagés par le monde animal), comme empiriques  (la satisfaction des
besoins plus élevés est subordonnée à la satisfaction antérieure des
besoins plus bas) ou comme normatives  (il faut accorder la priorité à
la satisfaction des besoins plus bas).
 16 On se rappelle dans ce domaine le texte classique
de Eugen Kogon : Der SS-Staat, Europäische Verlag (...)

2Le danger de ces théories réside dans la limitation qu’elles imposent


au champ d’étude des théories des besoins. De telles positions
représentent également une menace non seulement pour la diversité
culturelle, mais aussi pour la diversité humaine à l’intérieur des
cultures, et à l’intérieur du cycle de vie des individus. La conception
(axiologique) plaçant les besoins non matériels au-dessus des besoins
matériels peut servir de moyen pour légitimer la position qu’occupent
dans de nombreuses sociétés les intellectuels et dans d’autres les
ascètes. Etant donné que ce sont en général les intellectuels qui
produisent les théories et donc aussi la théorie des besoins, ce point
mérite notre attention. Ces mises en garde concernent moins les
théories basées sur une hiérarchie des besoins fondée
empiriquement. Dans les faits, si les individus accordent la priorité
aux besoins matériels sans qu’ils y soient forcés, cela constitue
certainement un acquis considérable. Néanmoins, ce qui est
fondamental dans les thèses empiriques, c’est qu’elles ne constituent
pas une règle générale, valable pour tous les comportements
humains. L’homme est prêt à accepter la violence et la misère
matérielle. Il est même prêt à sacrifier sa vie pour son identité et sa
liberté. La thèse empirique serait valable à un niveau très bas de
satisfaction matérielle ; en effet, en cas de privation extrême (famine,
soif, souffrance d’origine sociale ou naturelle, absence de conditions
hygiéniques, impossibilité de déplacement, suffocation, frustration
sexuelle extrême) les priorités semblent évidentes. C’est dans ces cas
que l’on parle de comportement « animal » en se référant à des
comportements extrêmes comme ceux que l’on observe dans les
camps de concentration16.
3On ne peut nier l’existence d’une physiologie fondamentale et
élémentaire qui — dans des conditions que nous considérons
d’habitude comme extrêmes - semble exercer une influence exclusive
sur le comportement humain. Mais ce n’est pas la même chose que de
dire  :
1. que tous  les êtres humains tendent en priorité à la
satisfaction maximale,  ou du moins très large, de ces besoins
matériels avant de satisfaire tout autre besoin ; et cela en toute
circonstance ;
2. que l’on ne peut prêter une attention immédiate aux autres
besoins « non matériels », du moins tant qu’on n’a pas surmonté la
privation matérielle extrême ; ou que ces besoins n’existent pas
toujours, étant souvent éclipsés par les efforts déployés pour
surmonter la privation matérielle ;
3.
 17 En partant de l’hypothèse que le seuil occidental est plus élevé,
dans le sens que les Occidentaux (...)

que tous les êtres humains connaissent les mêmes besoins


minimaux et supportent les mêmes seuils inférieurs dans la
privation. Nous considérons qu’il y a des cultures et des individus
qui supportent mieux la privation physiologique que d’autres, en
d’autres termes que leurs seuils sont différents — que ce soit le
résultat d’une habitude acquise de façon consciente ou non 17.
4Si l’on cherche à maintenir la diversité, le plus grand danger vient de
la théorie normative qui élève une fréquence empirique présumée au
rang de norme. Une telle position ne va pas sans implications
politiques considérables. Selon cette thèse, les actions politiques et
stratégiques — individuelles et collectives — devraient satisfaire en
priorité les besoins matériels, et ne considérer qu’ensuite  les besoins
non matériels. En d’autres termes, la thèse normative justifie
l’ignorance délibérée des besoins non matériels, en prétendant que
« les temps ne sont pas encore mûrs ». Une telle position peut servir
de prétexte à des ajournements infinis, que ce soit sur un plan
individuel ou collectif, car l’individu pourra toujours considérer
que certains  de ses besoins matériels n’ont pas encore été
suffisamment satisfaits ; il y aura toujours quelques  individus, à
l’intérieur de la collectivité, qui n’auront pas été suffisamment
satisfaits. Nous soulignons une fois encore qu’en cas de dénuement
extrême on peut accepter cette thèse pour déterminer des priorités à
court terme ; la difficulté apparaît lorsqu’on envisage des plans à long
terme. On rencontre alors deux problèmes : d’une part, l’importance
du nombre de besoins matériels qu’on pourrait enregistrer, d’autre
part, l’importance du nombre des membres des collectivités (pays ou
nations) : il faudrait donc un bien long temps avant de parvenir à la
pleine satisfaction de tous les besoins matériels ; et, pendant toute la
période envisagée, on devrait ainsi faire abstraction des besoins non
matériels.
5Une telle conception pourrait donner carte blanche à des politiques
qui garantiraient la sécurité et la prospérité économiques, mais qui,
en contrepartie, entraîneraient la répression et provoqueraient
l’aliénation. Les opérations de secours d’urgence, les distributions de
soupes populaires après les catastrophes naturelles ou sociales sont
des exemples d’actions qui, à long terme, deviennent très aliénantes :
on nourrit les gens, au sens propre du terme, et, par là, on les place
au bout d’une chaîne de décisions et d’actions dans lesquelles ils ne
sont plus les sujets de la satisfaction de leurs propres besoins
(certains comportements - - très semblables au comportement des
écoliers : ruses et supercheries — constatés lors d’interventions
caritatives expriment un effort pour quitter l’état de récipiendaire, de
client pour recouvrer l’état de sujet actif, conscient, moins aliéné par
la structure). Les thèses impliquant une hiérarchie des besoins
peuvent servir de prétexte à l’élaboration de sociétés qui seraient de
facto  des jardins zoologiques à grande échelle.
 18 Les contributions de la tradition des droits de l’homme ont été
importantes dans le domaine de la l (...)

6Cela ne signifie pas pour autant que la stratégie opposée, qui place
les besoins non matériels — les besoins de liberté et d’identité - en
haut de la liste des priorités soit meilleure. Traduite en un programme
politique, cette thèse impliquerait que ceux pour lesquels les besoins
matériels sont déjà satisfaits y ajouteraient de plus en plus de
« besoins » matériels et tendraient à des niveaux de satisfaction de
plus en plus élevés. Une telle politique trouve sa justification dans des
formules telles que « liberté » (de choisir les biens de consommation,
par exemple) et « identité » (signifiée par les biens de consommation).
On peut objecter à cette thèse que ce type de comportement ne vise
pas en réalité à la satisfaction de besoins non matériels, mais s’efforce
d’élargir le domaine de l’« avoir » au détriment de l’« être »18.
7Si la théorie des besoins doit avoir un but ou une fonction politique
positive dans la société contemporaine, elle doit permettre de révéler
les cas de mauvaises constructions sociales ou de mal-
développement, et d’indiquer d’autres possibilités. Une société qui est
incapable de respecter les besoins non matériels ou les besoins
matériels de sa population peut  être conforme aux théories libérales
ou marxistes par exemple, qui définissent les processus historiques
comme des étapes inévitables et nécessaires du développement. Au
nom de telles théories, on peut défendre n’importe quels crimes et
légitimer n’importe quels privilèges.
8Ainsi notre argument ne va pas contre l’existence de priorités
définies dans des situations concrètes — nous en avons tous — mais
contre les théories des besoins qui voudraient universaliser ces
priorités, les ériger en une loi générale, mettant ainsi en cause la
diversité. En outre, une théorie des besoins pourrait être un moyen de
contrôle et une mise en garde au cas où l’organisation des priorités
impliquerait que l’on relègue à l’arrière-plan d’importantes classes de
besoins de larges couches de la population pendant des périodes de
temps considérables.
 19 Si on traitait des problèmes délicats, « philosophiques », relatifs à
l’identité et à la liberté au (...)

9Enfin, nous voudrions expliquer en quelques mots pourquoi la thèse


impliquant une hiérarchie des besoins est si populaire : il est
certainement plus facile de faire face à un large éventail de besoins si
ces besoins sont classés hiérarchiquement, en fonction de certaines
priorités. De nos jours, les besoins qui se trouvent placés en haut de
l’échelle, et donc auxquels on donne la priorité — généralement les
besoins matériels — sont ceux qui se prêtent le mieux à
l’administration et à la gestion par les élites au pouvoir. Ainsi, la thèse
de la hiérarchie des besoins peut servir les intérêts des tenants
du statu quo, entendu au sens structurel. En revanche, on ne saurait
nier que la thèse hiérarchique peut aussi attirer l’attention sur la
misère matérielle si répandue dans le monde, et qu’elle a servi à
établir un certain consensus parmi des individus et des groupes qui,
sans cela, seraient restés inactifs à cause de leurs désaccords sur les
besoins non matériels et sur les moyens de leur satisfaction 19.
10Il faut donc éviter toute hiérarchisation implicite des besoins. Les
individus et les groupes ont tous leurs priorités et leur propre
conception de leurs besoins. Le but d’une théorie des besoins serait
de leur permettre une prise de conscience, et non pas de les diriger
vers des séries de besoins bien structurés. Bien entendu, nous ne
voulons pas dire que chacun peut tout faire à tout moment. Etre
sceptique face aux théories qui restreignent le champ de
« l’historiquement possible » ne veut pas dire que l’on considère que
tout soit possible ; simplement, on relativise ainsi la position du
déterminisme historique. Les individus devraient définir eux-mêmes
leurs propres priorités ; ceux d’entre eux qui sont suffisamment
indépendants (self-reliant)  auront toujours le courage de définir ces
priorités dans un dialogue avec les autres.
NOTE
15 L’auteur le plus connu et dont l’œuvre mérite le plus de discussions est
bien entendu Abraham H. Maslow. Sa célèbre hiérarchie parut dans « A
Theory of Human Motivation », Psychological Review,  1943, pp. 370-96;
voir aussi ses livres, New Knowledge in Human Values,  Harper and Row,
New York, 1959; Toward a Psychology of Being,  Van Nostrand, New York,
1968; Motivation and Personality,  Harper and Row, New York,
1970; Farther Reaches of Human Nature,  Viking Press, New York,
1971. Cette hiérarchie qui date de 1943 se subdivise en cinq niveaux : au
bas de la hiérarchie on trouve les besoins physiologiques  et les besoins de
sécurité  ;  au milieu on trouve les besoins d’appartenance et d’amour  ;  en
haut on trouve les besoins d’estime  et le besoin de réalisation de soi.  Nous
les avons groupés dans ces trois catégories — axiologiques, empiriques et
normatives — qui semblent bien correspondre à ce qu’on associe dans nos
sociétés verticales aux classes inférieures, moyennes et supérieures. Tout
classement vertical des besoins risque de se refléter d’une façon ou d’une
autre dans la stratification sociale ; ainsi les théories formulées en termes
de hiérarchies des besoins peuvent facilement devenir la justification de
hiérarchies sociales.

16 On se rappelle dans ce domaine le texte classique de Eugen Kogon : Der


SS-Staat,  Europäische Verlagsanstalt, Frankfurt, 1961.

17 En partant de l’hypothèse que le seuil occidental est plus élevé, dans le
sens que les Occidentaux ont besoin d’atteindre un niveau de satisfaction
matérielle plus élevé avant qu’ils ne puissent accorder leur attention aux
besoins non matériels, il faut s’attendre à ce que les Occidentaux, compte
tenu de leur tendance à l’universalisation, supposeront que ces seuils sont
universels. Ainsi les Occidentaux ne cesseront de s’étonner de la volonté
des autres peuples de lutter pour la liberté et l’identité, même dans des
conditions de privation matérielle qui rendraient totalement inactif un
Occidental moyen. Il est bien connu que certains hommes bien nourris et
bien vêtus sont prêts à sacrifier leurs vies pour la liberté et l’identité, ce qui
rend douteuse l’hypothèse selon laquelle les besoins de sécurité et de
survie physique ont la priorité absolue.

18 Les contributions de la tradition des droits de l’homme ont été


importantes dans le domaine de la liberté et, tout récemment, dans les
domaines de la sécurité et du bien-être : en revanche, elles restent
relativement faibles dans le domaine de l’identité. Pour une analyse, voir
Johan Galtung et Anders Wirak, « On the Relationship Between Human
Rights and Human Needs », Papers  N° 71, Chair in Conflict and Peace
Research, Université d’Oslo.

19 Si on traitait des problèmes délicats, « philosophiques », relatifs à


l’identité et à la liberté au sein de l’ONU, un éventuel consensus au sujet
des besoins matériels s’effondrerait très rapidement ; le Premier Monde
accuserait le Deuxième Monde de répression, le Second Monde accuserait le
Premier d’aliénation (le Premier Monde rétorquerait par un tu quoque) —
tandis que le Tiers Monde n’obtiendrait rien faute d’un consensus. La
pauvreté spirituelle du libéralisme et du marxisme (comparés par exemple à
la pensée orientale) a peut-être été nécessaire à la réalisation de ce
consensus — pour le meilleur et pour le pire.

AUTORE

Chapitre V. Besoins et
occidentalisation : dix
dimensions du problème
Johan Galtung
p. 81-118

TESTO NOTE AUTOREILLUSTRAZIONI
TESTO INTEGRALE
1Etant donné que nous parlons d’« êtres humains », notre hypothèse
peut être considérée comme universellement valable. Toutefois, cette
expression ne signifie pas grand-chose : les besoins ne sont pas
spécifiés et l’on ne dit rien de précis des points critiques à partir
desquels apparaissent les pathologies entraînées par leur non-
satisfaction. Cependant, les êtres humains ne sont pas malléables à
l’infini. L’homme a des objectifs dont quelques-uns sont ressentis
(plus ou moins consciemment) comme des besoins humains
fondamentaux. Ces besoins humains fondamentaux diffèrent selon les
individus et les groupes, ils varient dans le temps, ils sont malléables
— jusqu’à un certain point — mais une fois ces besoins intériorisés,
l’être humain ne peut plus être soumis à des changements sans que
cela n’implique pour lui des risques considérables. Consciemment ou
inconsciemment, il fait une sorte de calcul qui correspond à ce que
nous désignons par les termes de satisfaction/insatisfaction. Ainsi,
la théorie de la socialisation  joue un rôle fondamental dans toute
théorie des besoins à moins qu’on ne réduise le concept de besoin à
une fonction physiologique indépendante de la socialisation — et
donc de la culture. Nous rencontrons ici le problème soulevé par
certaines formes de socialisation qui poussent les individus à
satisfaire certains de leurs besoins d’une manière qui gêne la
satisfaction des autres besoins, ou la satisfaction de besoins d’autres
personnes — que ces personnes appartiennent aux générations
présentes ou futures. Par conséquent, toute théorie des besoins
implique une théorie des conflits,  surtout si l’on recherche des
modèles de développement (c’est-à-dire des modèles satisfaisant les
besoins humains fondamentaux) voulant concilier les besoins des
divers membres ou groupes.
 20 Pour plus de détails, voir Johan Galtung, Tore Heiestad et Erik
Rudeng « On the last 2500 Years in (...)

2Essayons de développer quelques idées sur la relation entre cette


conception très large des besoins et ce qu’on appelle
1’« occidentalisation ». L’occidentalisation est un code social qui
laisse son empreinte sur tout ce qu’il rencontre, et rend tout conforme
à ses propres exigences. Ainsi, il admettra et produira certains types
de technologie et en rejettera d’autres comme étant incompatibles
avec son système. Le problème est de savoir ce qui arrive ou peut
arriver à la notion de besoin lorsqu’elle est soumise à l’influence
occidentale. Il faut donc définir le « code occidental »20.
 21 Cette méthode est également utilisée dans la critique que fait l’auteur
de la technologie occidenta (...)

3Nous supposons que ce code est fondé partiellement sur quelques


hypothèses globales concernant l’organisation et l’évolution du
monde en général et des relations humaines en particulier — ce que
nous appelons la cosmologie sociale  — et partiellement sur quelques
idées plus spécifiques concernant la structure sociale.  Pour décrire ce
code nous aurons recours à deux petites listes qui s’articulent en cinq
points chacune21 :
4Traits caractéristiques de la cosmologie sociale occidentale  :
51) Conception occidentale de l’espace, centriste et universaliste
62) Conception du temps linéaire, centrée sur le présent
73) Conception plutôt analytique que holistique de l’épistémologie
84) Conception des relations humaines en termes de domination
95) Conception des relations à la nature en termes de domination
10Traits caractéristiques de la structure sociale occidentale  :
116) Division du travail verticale et centralisée
127) Conditionnement de la périphérie par le centre
138) Marginalisation : division sociale entre le dehors et le dedans
149) Fragmentation : atomisation des individus à l’intérieur des
groupes
1510) Segmentation : division à l’intérieur des individus
 22 C’est également une réponse à la critique de la notion de besoin de
mon collègue Gilbert Rist. Je p (...)

16Soulignons encore une fois qu’il s’agit là d’une tentative pour


marquer la différence entre une théorie générale des besoins et des
« perversions » occidentales susceptibles d’orienter le concept de
besoin, ainsi que sa critique, vers des directions spécifiques,
compatibles avec le code occidental22. Cela dit, l’essentiel des travaux
consacrés au domaine des besoins, aussi bien sur le plan théorique
que pratique, porte une empreinte occidentale évidente ; cependant,
nous ne pensons pas que la notion même de besoin soit une notion
occidentale. Le champ de ce que nous appelons d’un terme générique
« besoin » couvre à la fois une acception générale des besoins et une
acception plus spécifiquement occidentale. L’importance croissante
des recherches sur les besoins n’est pas sans relation avec le déclin
du pouvoir exercé par l’Occident - ce pouvoir occidental n’étant pas la
même chose que le code occidental qui peut être appliqué par des
centres autres que les centres occidentaux traditionnels. Pour mieux
comprendre la réalité, il faut utiliser la catégorie — abstraite —
« d’occidentalisme » (Westernness).  Il se peut que le pouvoir de
l’Occident soit en train de décliner, alors que l’occidentalisme est
peut-être sur une pente ascendante en dépit ou à cause de cela. Pour
distinguer les traits occidentaux des traits généraux, il nous faudra
examiner successivement les dix points de la liste ci-dessus.

1. La conception occidentale,
centriste et universaliste de
l’espace
17Le monde occidental a une forte tendance à se considérer comme
un modèle universellement valable qui doit être imité. Il n’est donc
pas difficile de prévoir l’utilisation que l’Occident pourra faire d’une
approche fondée sur l’étude des besoins humains fondamentaux. Il
commencera par établir une liste des besoins susceptibles de servir de
base à une conception universelle  de l’homme sans se demander si
une telle liste peut avoir un sens quelconque. Que ce soit pour des
raisons conscientes ou non conscientes, quelques-uns de ces besoins
— voire beaucoup d’entre eux — ne seront en fait que des besoins
occidentaux investis de prétentions universalistes. Il ne s’agit pas là
d’un problème abstrait, mais d’une réalité politique ; en effet,
l’Occident ne manque pas de moyens pour mettre en œuvre ses
conceptions et les incarner dans des institutions, sans compter que,
dans ce domaine, le rôle des organisations intergouvernementales et
internationales n’est pas des moindres. Ainsi, l’Occident pourrait
utiliser ces listes dont les prétentions universelles auront été
légitimées par des résolutions de l’ONU ou d’institutions liées à l’ONU
pour exercer une pression sur d’autres pays en les poussant à se
conformer davantage aux modèles occidentaux. On pourrait même
dire que telle est bien la fonction de l’ONU d’un point de vue
occidental.
 23 Ce qui n’est pas sans difficulté. Dans une étude de Brigitte Janik,
« Die Befriedigung der existent (...)

18La première réponse à ce problème est relativement simple : au lieu


de listes universelles de besoins, il faut constituer des listes
particulières de besoins. Le comble du particularisme serait de
fabriquer une liste individuelle, valable ici et maintenant. Cependant,
on suppose généralement que les besoins des individus se recoupent
suffisamment dans une période et un lieu donnés pour qu’il ne soit
pas nécessaire d’en arriver à une subdivision aussi poussée. En effet,
en supposant que les besoins humains ont, d’une part, des racines
physiologiques et, d’autre part, des racines culturelles — ces deux
aspects étant en étroite interaction — il serait fructueux de réfléchir
en termes de groupes se trouvant grosso modo  dans une même
situation physiologique (sous-consommation, consommation
adéquate, ou surconsommation) et appartenant à une même
culture23. En effet, ni l’aspect physiologique ni l’aspect culturel ne
permettent de considérer une nation ou un pays comme un groupe
suffisamment homogène pour pouvoir définir pour tous des besoins
semblables. Ni l’un ni l’autre ne sauraient refléter les différences de
classes qui se traduisent généralement par des écarts considérables
sur le plan de la satisfaction physiologique alors que les cultures
peuvent unir des classes et même des nations et des pays qui
appartiennent à une même aire culturelle. Il se pourrait fort bien
qu’un groupe ayant des besoins homogènes soit largement dispersé ;
il ne constitue donc pas nécessairement un acteur politique.
 24 Les listes données par Laszlo, Erwin et al., dans Goals for Mankind, E.
P. Dutton, New York, 1977, (...)

19Imaginons alors que nous disposons d’un certain nombre de ces


listes de besoins, d’un éventail de séries de besoins qui seraient la
meilleure expression possible des buts de l’humanité exprimée de
cette manière24. Quelle serait alors notre position ?
20Nous supposons tout d’abord que ces listes sont différentes les
unes des autres et que quelques-unes seulement sont occidentales.
Cela fournirait un point de départ utile pour distinguer ce qui est
« universel » de ce qui est « universel de façon occidentalo-centriste ».
Le fait de rejeter cette dernière formule comme indésirable, voire
impossible, n’entraîne pas nécessairement le rejet de la première. Cet
universalisme non occidental pourrait se développer au moins en trois
directions à partir de listes de besoins données, qui peuvent être
décrites selon les méthodes suivantes : l’intersection, l’addition et
l’abstraction.

La méthode par intersection


21La première question est celle de savoir si les listes considérées se
recoupent dans une certaine mesure. En augmentant le nombre des
listes, les recoupements risquent tout au plus de ne pas augmenter,
mais ils seront toujours supérieurs à zéro. Puisque les êtres humains
se ressemblent jusqu’à un certain point sur le plan physiologique, et
que les sociétés humaines présentent également certaines similitudes
entre elles, on peut supposer qu’il existe un minimum universel  dans
ce domaine. On pourrait objecter qu’il s’agit là d’une « trivialité »,
mais ce qui est trivial sur le plan intellectuel ne l’est pas sur le plan
humain, surtout pour ceux dont les besoins en question ne sont pas
encore satisfaits. Précisons à ce propos que le recoupement — ou
intersection — peut également concerner des besoins non matériels. Il
serait étonnant qu’on exclue du champ de ce minimum des besoins
tels que celui « d’être aimé/estimé » ou « de donner une signification
à sa vie ». Il est également possible que des besoins classés comme
matériels dans un certain contexte — parce que leurs moyens de
satisfaction sont essentiellement matériels — ne soient pas inclus
dans ce minimum. Cependant, de telles spéculations sur ce qui
constitue ce minimum restent futiles sans l’appui de recherches
empiriques.

La méthode par addition


 25 Un élément fondamental de la pensée hindoue semble être l’idée
selon laquelle chacun a quelque chos (...)

22Cette procédure est l’inverse de la précédente ; elle rassemble


toutes les listes de besoins et considère l’ensemble qui en résulte
comme une expression des besoins humains dans la mesure où ces
listes reflètent des besoins ressentis d’une façon déterminée par des
êtres humains quelque part (et à un certain moment). Au fur et à
mesure que le nombre des listes augmente, la somme des besoins ne
peut que croître, mais les nouvelles listes ajoutent de moins en moins
de nouveaux besoins au fonds commun, vérifiant pour ainsi dire la loi
des rendements décroissants ; en d’autres termes, on assisterait à une
convergence vers un maximum universel.  Universel dans quel sens ?
Qu’est-ce que cela peut me faire, à moi, Norvégien, qu’un Rwandais
indique sur une liste son « besoin de mourir avec dignité, en laissant
une progéniture » ? Cela ne revêt une importance qu’à condition de
supposer une certaine similitude entre les êtres humains. Il se peut
qu’en tant que Norvégien je n’aie jamais pensé qu’il puisse être
important de mourir dignement en laissant une progéniture, et, même
après qu’on m’y aura rendu attentif, je placerai ce besoin très bas
dans ma liste des priorités. Mais il se peut aussi que je me rende
compte de l’importance de ces préoccupations et cela peut m’aider à
mieux comprendre mes problèmes personnels et ceux de ma société.
Autrement dit, mon hypothèse est qu’ il  y a quelque chose de
rwandais même chez un Norvégien 25 et vice versa, et qu’à travers un
processus conscient de compréhension croissante nous pouvons
apprendre beaucoup les uns des autres. Nous ne considérons donc
pas les cultures comme fixes et immuables — personne ne
soutiendrait une thèse pareille - mais nous pensons qu’elles peuvent
s’inspirer les unes les autres. Encore que, les séries de besoins étant
considérées dans leur ensemble, il est évident que les groupes
différeraient énormément entre eux selon l’importance — à ne pas
confondre avec les priorités — qu’ils accorderaient à chaque besoin.
L’approche fondée sur l’addition a ceci de nouveau qu’elle permettrait
de rendre conscient un tel processus, lequel ne doit pas être confondu
avec une pondération limitée à des valeurs de zéro ou de un (nous
concerne, ne nous concerne pas) établies selon de vieilles habitudes
liées à un faible niveau de conscience.

La méthode par abstraction


23Imaginons qu’en comparant deux séries de besoins nous trouvions
quelque chose qui peut être traduit, d’une part, en un « besoin
minimum de 2600 calories par jour » et, de l’autre, en un « besoin
minimum de 1600 calories par jour ». Est-ce à dire qu’il s’agit de
besoins différents qui ne se recoupent pas ? Est-ce à dire que tous
deux sont des expressions de besoins humains dont aucun
n’appartiendrait à un minimum universel (intersection), tandis que
tous les deux appartiendraient à un maximum universel (addition) ?
Nous répondons non  à la première hypothèse et oui  à la dernière. Les
besoins minimaux définis respectivement comme 1600 et 2600
calories nous permettent en tout cas de déduire qu’il s’agit d’un
besoin dont le moyen de satisfaction serait la nourriture (les calories).
Ainsi formulé, notre exemple peut entrer dans un minimum universel
(intersection). Mais lorsque ces deux besoins sont formulés non plus
en termes généraux de besoin de nourriture mais sous leur forme plus
particulière et concrète de « besoins de x calories par jour », ils
peuvent faire l’objet de diverses considérations concernant l’éventuel
sur- ou sous-consommation des groupes concernés.
24Prenons un autre exemple : le « besoin de se déplacer au moins
deux fois par année », qui pourrait être émis par un groupe nomade,
le « besoin de rester au même endroit pendant au moins deux
générations », qui pourrait être émis par un groupe plus sédentaire.
Ces deux exemples suggèrent l’importance que peut avoir le lieu de
résidence et la liberté de choix à laquelle aspirent les individus. Les
êtres humains peuvent choisir de se déplacer ou de rester sur place,
mais ne veulent pas qu’on leur impose l’une ou l’autre décision. Ainsi
le besoin de « liberté dans le choix du lieu d’habitation » exprimé
dans une liste et le besoin de « liberté dans le choix d’un époux »
exprimé dans une autre liste peuvent être ramenés à un besoin
général d’une sorte de liberté de choix fondamental.
25Ces exemples ont permis de définir deux niveaux d’abstraction : le
premier consiste à partir des besoins exprimés en termes de moyens
de satisfaction pour arriver aux dimensions  des besoins — et c’est là
le vrai sens du terme besoin (la quantité des moyens de satisfaction
constituant un autre problème). Le deuxième niveau -et c’est le plus
intéressant — consiste à définir des classes  de besoins en partant de
ces (dimensions des) besoins, ces classes pouvant être plus ou moins
inclusives les unes par rapport aux autres. Le fait de regrouper les
besoins en quatre classes (sécurité, bien-être, identité et liberté)
constitue une tentative dans ce sens, partant de l’hypothèse que ces
classes de besoins, raisonnablement interprétées, se révéleront non
vides dans toute liste bien conçue, malgré les variations importantes
des contenus spécifiques. Ainsi, si l’intersection (le recoupement) ne
révèle pas de traits universels dans la qualité ou la quantité des
moyens de satisfaction — et peut-être ne trouvera-t-on pas
davantage au niveau des dimensions des besoins - on pourra
constater des traits universels au niveau des classes de besoins.
Certes, plus les termes utilisés pour définir ces classes sont abstraits,
moins l’affirmation que nous venons de faire est intéressante. Elle finit
par se réduire à la généralité : « il y a des besoins humains », et
certaines personnes iront peut-être jusqu’à nier la validité universelle
de cette dernière affirmation. Il faut donc formuler ces classes de
besoins de façon qu’elles présentent un intérêt malgré leur caractère
général ; c’est pourquoi nous préférons la division en quatre
catégories à des distinctions telles que « physiologique/culturel »,
« biophysique/psychosocial/spirituel » ou
« psychosomatique/psychosocial/environnemental ». Ces catégories
sont peut-être utiles pour définir les origines ou les « racines » des
besoins mais non à l’analyse d’une politique des besoins  laquelle
constitue notre préoccupation fondamentale.
***
 26 Pour plus de détails, voir Johan Galtung, Tore Heiestad, Erik Rudeng,
« On the Decline and Fall of (...)

26Ces trois approches universalisantes ne s’excluent pas entre elles.


Pour atteindre certains buts, et en particulier pour lutter contre un
type particulier d’impérialisme culturel que l’on pourrait
appeler impérialisme des besoins,  on pourrait utiliser l’approche par
le minimum universel sans recourir à la méthode par abstraction ; ce
serait un moyen de souligner la diversité.  Mais un « besoin de
dominer d’autres peuples » émis par un groupe occidental ou un
« besoin de suttee » (rituel voulant qu’on brûle les veuves) postulé par
un groupe hindou ne devrait pas être accepté simplement parce qu’il
est émis en référence à une culture censée avoir donné naissance à de
tels besoins. D’où la nécessité d’un dialogue des civilisations  qui
puisse suggérer de modifier ou d’abandonner certains éléments
culturels. On pourrait prétendre que, pour les Occidentaux,
l’expansion aboutissant à la domination va au-delà d’un désir, d’une
envie ou d’un souhait et que c’est un besoin  dans la mesure où
l’Occident se désintégrerait faute de pouvoir poursuivre son
expansion26. Ces exemples sont là pour démontrer que ni les besoins
ni les cultures ne sont sacrés. Il faut les tester, les mettre à l’épreuve,
pour savoir si leur satisfaction conduit vraiment à l’épanouissement
de la personne sans, pour autant, porter préjudice aux autres.
27Reste la méthode par abstraction. On peut l’utiliser pour montrer la
similitude à un « niveau plus élevé », c’est-à-dire au niveau des
classes de besoins. On peut également s’en servir pour formuler des
théories plus générales sur la satisfaction des besoins, sa dynamique
et sa politique, mais il faut le faire avec beaucoup de prudence car un
raisonnement général et hautement abstrait ne reste pas
nécessairement valable une fois traduit à un niveau plus concret. Au
mieux, cette méthode a une valeur heuristique  ;  ainsi la théorie
fondée sur les classes de besoins (plutôt que celle qui repose sur les
dimensions des besoins) parvient à des hypothèses — et non pas à
des conclusions — valables pour de nombreuses sociétés à partir des
relations régissant une société donnée. La recherche sociale n’aurait
d’ailleurs pas de sens si elle ne procédait pas de cette façon. C’est
d’ailleurs bien ce qu’elle fait le plus souvent, par exemple lorsqu’elle
considère qu’un phénomène se produisant avec régularité dans une
société donnée à un moment donné, se reproduirait de la même façon
le jour/l’année/la décennie/la génération/le siècle suivant.

2. Une conception du temps


linéaire, centrée sur le présent
28Deux problèmes se posent ici. Le premier rappelle celui que nous
venons de traiter : il s’agit d’une sorte d’impérialisme occidental
temporel à l’instar de l’impérialisme spatial dont il était question dans
le chapitre précédent. La logique est la même : on postule une liste de
besoins reflétant l’état actuel de la société occidentale comme étant
valable en tout temps. L’histoire apparaît alors comme la réalisation
graduelle de cette liste. Celle-ci est conçue de telle manière que
l’imitation graduelle du modèle occidental soit équivalente au
développement du progrès, ces deux notions étant étroitement liées.
L’histoire devient alors une sorte d’ordre du jour circulaire sur lequel
on trouve en première place la prospérité et on suppose que c’est
l’Occident qui se charge en premier des points prioritaires.
29Il s’agit donc d’un phénomène semblable au précédent mais auquel
on ne peut proposer le même type de solution : nos prédécesseurs
sont morts et donc incapables de se défendre contre un impérialisme
temporel des besoins. Mais ils nous ont souvent laissé des traces, des
« sources ». Des historiens compétents pourraient donc faire connaitre
leurs points de vue et auraient ainsi le même rôle dans le temps que
les anthropologues dans l’espace : plaider en faveur de la spécificité
et, par conséquent, de la diversité — du moins par rapport au présent.
Ainsi, en anthropologie et en histoire, les courants idéographiques
sont indispensables, ce qui ne signifie pas que les approches
« nomothétiques » n’ont aucun rôle à jouer. Le terme linéaire  pose un
autre problème, car il reflète une conception non dialectique voire
antidialectique des processus. La plupart des termes employés dans
les listes de besoins sont étonnamment unilatéraux. On parle
beaucoup du besoin de sécurité et très peu du besoin d’insécurité. On
mentionne surtout le besoin de nourriture, mais qu’en est-il du
besoin de faim ? Et s’il y a un besoin de convivialité, qu’en est-il du
besoin de séparation, voire d’isolement ? Où est le besoin de haine qui
correspond au besoin d’amour, et que dire du besoin d’être détesté —
ou du moins de ne pas être aimé — s’il y a un besoin d’être aimé ?
 27 Imaginons un sujet apparemment « satisfait » : j’ai vu, une fois,
dans un zoo, un orang-outan bien (...)

30Mais on ne peut prétendre compléter les listes de besoins en jouant


simplement le jeu des contraires : le procédé serait trop mécanique. Il
faudrait plutôt s’efforcer de saisir les besoins et leur satisfaction de
façon plus dialectique. Les affamés éprouvent le besoin de nourriture,
mais ceux qui sont rassasiés, satisfaits, peuvent éprouver le besoin
d’avoir de nouveau faim : en effet, le besoin de nourriture et — si
cette nourriture est disponible — le moyen de satisfaction du besoin
en question sont liés au plaisir de sa satisfaction. En d’autres termes,
la satisfaction d’un besoin est censée être quelque chose
d’intrinsèquement agréable — et cet aspect est peut-être à retenir
lorsqu’on cherche à cerner ce concept insaisissable qu’est le vrai
« besoin ». Si cela est vrai, alors chaque besoin doit être suivi du
besoin d’éprouver à nouveau le besoin en question. On doit pouvoir
se réjouir à l’idée qu’il y aura une prochaine fois.  C’est pour cette
raison que des termes tels que « satisfaire/moyen de
satisfaction/satisfaction » ne sont pas très bons ; ils décrivent un
processus unidirectionnel (mécanique)27.
31On pourrait objecter que la vision dialectique est implicitement
incluse dans la vision mécanique. C’est peut-être vrai, mais la vision
dialectique doit être rendue explicite. Ce n’est pas la même chose de
rechercher la sécurité que d’être en sécurité : être en sécurité peut
devenir une habitude, un état de fait dont on n’est pas
nécessairement conscient ; alors que sa recherche constitue un
processus. Nous ne voulons pas dire que les individus préfèrent un de
ces états à l’autre mais nous pensons qu’il faut choisir les concepts de
façon qu’ils ne fassent pas obstacle à la réalisation d’options
opposées. Pour y parvenir, il faut exprimer tous les besoins par des
couples sémantiques (où chaque terme est accompagné de son
contraire) ou bien — et c’est la méthode que nous préférons — il faut
interpréter les termes positifs desdits couples sémantiques.
32Ainsi nous considérons le besoin de nourriture comme un
processus de satisfaction et d’insatisfaction, sans début ni fin,
traversant le temps à des rythmes parfois lents, parfois rapides, sans
point de repos, plein de contradictions à chaque moment. Il faut
considérer le « besoin de nourriture » comme l’expression condensée
d’un besoin plus complexe. Selon notre thèse, tout besoin contient un
élément du besoin opposé.
33Tout cela est riche d’implications politiques. Cette perspective
permet de mieux comprendre des phénomènes comme, par exemple,
le Unbehagen in der Kultur  que nous interprétons comme un
sentiment généralisé d’insatisfaction à l’intérieur des Etats-Providence
modernes et industrialisés. L’agitation ou, plus précisément, une
certaine forme d’agitation, que l’on constate dans ces Etats n’est
peut-être due ni au fait que certains besoins sont restés insatisfaits ni
à leur excès de satisfaction ; elle tient peut-être à une satisfaction
trop parfaite de certains besoins fondamentaux ; celle-ci empêche la
réapparition du besoin, lequel éveillerait un désir de satisfaction qui
pousserait l’individu à apprécier davantage son environnement social
— qui lui fournit les moyens de satisfaction — et à s’apprécier lui-
même. Quelle joie pourrait-on tirer des « moyens de remplacement du
travail humain » s’il y en avait en si grand nombre qu’on ne connaitrait
pas la fatigue ? Néanmoins, en imposant à cette dialectique des
formes mécaniques et tronquées, on provoque des conséquences
négatives dont on ne sait probablement pas grand-chose.

3. Une conception analytique


plutôt que holistique de
l’épistémologie
34L’épistémologie occidentale est analytique ; fidèle à l’esprit
cartésien, elle tend à subdiviser les problèmes en multiples parcelles
qu’elle examine l’une après l’autre en commençant par la plus simple.
Mais peut-on subdiviser un problème — ou quoi que ce soit d’autre —
sans le modifier pour autant ? Un éléphant ne peut être subdivisé et
rester le même. Une liste de besoins ressemble à une telle liste
d’éléments, d’où la question : quelle était l’entité qu’on a subdivisée
pour obtenir cette liste et a-t-on éventuellement perdu quelque chose
dans ce processus ? Mais nous n’excluons pas la possibilité qu’on
n’ait rien perdu du tout : en démontant les divers éléments qui
composent une boite de jeu « Lego », on peut dire qu’on n’a rien
perdu (car il ne s’agissait que d’un tas de pièces sans prétentions
particulières mais riches de possibilités de synthèse insoupçonnées).
 28 Les enquêtes parlent également de satisfaction générale — concept
qui peut paraître naïf, mais il n (...)

 29 Selon l’enquête que nous venons de mentionner (note 28), ce serait


un cas exceptionnel. En général (...)

35En un certain sens, c’est la personne  humaine qu’on a subdivisée en


divers éléments. D’où un double problème : celui de la globalité de
l’être humain et celui de la globalité de notre image de l’être humain.
Il faut remarquer tout d’abord qu’en général les gens n’envisagent pas
leur situation en termes de listes de besoins et en termes de moyens
de satisfaction — si ce n’est par (dé-) formation professionnelle. Une
expression comme celle « d’état de bien-être » — qui fait partie de la
définition que l’OMS donne de la santé — semble être aussi adéquate
qu’une autre pour décrire le sentiment qu’on a de son état 28. Les
gens peuvent  également réagir à une situation globale : ils peuvent
être mal nourris, mal vêtus, mal logés et en mauvaise santé sans que
cela ne les empêche de prendre plaisir à être en société, à éprouver un
sentiment « d’éducation » (à distinguer de l’instruction) et de respirer
le bien-être29. Comment est-ce possible ? Ce n’est probablement pas
grâce à un calcul d’utilité, en attribuant des plus et des moins à une
liste type de besoins, en multipliant leurs valeurs et en calculant le
produit total, qu’ils décident d’adopter une certaine expression du
visage. Le problème est de savoir ce qui se passe lorsque de
puissantes analyses permettent de décomposer une expérience
holistique réunissant bien-être et malaise en des composantes
appelées « dimensions de besoins », à partir desquelles on construit
des images de l’homme en termes de séries de besoins, images qu’on
imposera par la suite aux individus dont l’observation a permis
d’établir ces images ! Il faut ajouter que les images analytiques et
holistiques ne devraient pas être considérées de façon dichotomique,
comme s’il s’agissait des deux termes d’une alternative ; car les deux
perspectives sont complémentaires, faisant appel aux deux moitiés du
cerveau. Il ne s’agit donc pas d’étouffer la pensée analytique mais de
trouver les moyens de promouvoir la pensée holistique.
36Comment y parvenir ? Comment le chercheur pourrait-il construire
des images moins exclusivement analytiques de l’homme ? La
meilleure façon est probablement d’essayer de comprendre par le
dialogue comment les gens envisagent leur propre situation. Parfois
on rencontrera des expressions non verbales qui peuvent totalement
échapper à la méthode analytique. Tout cela doit être pris au sérieux,
comme une approche différente de la vie, comme quelque chose
qu’on doit comprendre non pas en termes analytiques mais en soi et
par soi. Ainsi, on pourrait proposer qu’on utilise deux langages
parallèles qui traiteraient des mêmes sujets sans être nécessairement
traduisibles l’un dans l’autre.
 30 En d’autres termes, après avoir découvert dans une culture donnée la
présence d’éléments fondamenta (...)

37Finalement, pourquoi considère-t-on le développement ou la


croissance humaine d’une façon linéaire ? N’est-ce pas en soi une
expression de la cosmologie temporelle occidentale ? Pourquoi pense-
t-on que la maturité augmente avec l’âge ? N’est-ce pas une tentative
faite pour compenser le peu de temps qui reste à vivre aux personnes
âgées en leur conférant davantage de prestige ? S’il s’avère que le
degré de socialisation qu’une culture (qui, par ailleurs, manifeste des
signes d’antihumanisme lorsqu’on la compare à d’autres cultures)
reconnaît à ses membres est proportionnel (ou entretient une relation
monotone) au temps vécu, est-on vraiment fondé à considérer la
durée vécue dans cette culture comme un indicateur de
maturité/sagesse30 ? Et cette linéarité ne conduit-elle pas à des
extrapolations qui, à partir des courbes de maturation allant de
l’enfance à l’âge adulte en passant par l’adolescence, aboutissent à
une sorte d’âge super-adulte auquel ne peuvent accéder pour l’instant
que des personnes moralement et intellectuellement surdouées, des
sages et des saints, qui étudient les conditions dans lesquelles ce type
de développement/croissance pourrait devenir normal, accessible à la
plupart des hommes ? Autrement dit, à supposer que ce potentiel
existe en chacun de nous, dans quelles conditions pourrait-on
l’actualiser ?
38Beaucoup de questions — aucune réponse. La théorie des besoins
se prête probablement  mieux à définir les exigences minimales de
l’existence humaine que les buts du développement qui vont au-delà
de ce minimum. Cela ne constitue pas nécessairement une objection
car cette approche peut se révéler moins élitiste que d’autres —
surtout si l’on rejette la thèse hiérarchique. L’image qu’elle propose
est loin d’être complète ; elle est trop atomistique, elle fait penser à
une théorie de chimie qui se contenterait de décrire les atomes mais
qui serait incapable de décrire et d’expliquer les molécules, leurs
structures et propriétés.

4. Une conception des relations


humaines en termes de
domination
39Une des dimensions de la cosmologie occidentale est constituée par
la conception verticale et individualiste de la société. Cette dernière
est considérée comme une espèce de jungle où les conflits se
résolvent à travers des processus qui désignent des gagnants et des
perdants plutôt qu’à travers des consensus et des processus basés sur
la solidarité. Il en résulte une société dont les membres, indifférents
les uns aux autres, sont rangés selon une structure verticale. Etant
donné que ces processus s’enracinent dans le code social, ils assurent
non seulement la production mais aussi la reproduction de ce type de
structures. La question est de savoir comment un code de ce genre
affecterait la théorie des besoins. D’une manière générale, on peut
dire qu’il l’affecte dans la mesure où il souligne certains aspects des
besoins qui mettent en relief les trois caractéristiques mentionnées :
le conflit, la verticalité et l’individualisme.

Le conflit
40Les théories occidentales des besoins mettent l’accent sur les
besoins ou les théories des besoins qui, une fois traduits dans une
pratique politique, engendrent le conflit plutôt que la coopération.
C’est ainsi, par exemple, qu’elles accordent la priorité aux besoins
matériels, c’est-à-dire aux besoins qui réclament des moyens de
satisfaction riches en composantes matérielles, donc rares par
définition (au moins lorsqu’on cherche à les satisfaire ad libitum, étant
donné le caractère fini du globe) ; c’est la logique du « si j’en ai plus,
quelqu’un d’autre en aura moins ». Il y a là peut-être un élément
d’explication de la tendance occidentale à privilégier les besoins
matériels. Cette attitude engendre le conflit dont la société se servira
ensuite pour structurer une organisation sociale verticale et
individualiste.

La verticalité
 31 Une des différences importantes entre la théorie des instincts et la
théorie des besoins est que le (...)

41Nous avons parlé de la tendance à encourager certaines images des


êtres humains et de leurs besoins qui favorisent la compétition et le
conflit et mènent en dernière analyse à une organisation sociale
verticale. Il faudrait cependant remarquer qu’on peut parvenir au
même résultat par d’autres voies. En effet, on peut utiliser les
dimensions de besoins pour construire une organisation verticale
même lorsque les agents de satisfaction sont non compétitifs.
Détourner son attention d’un objet comme la voiture pour se
consacrer par exemple à un moment de joie n’est pas une attitude
incompatible avec le code occidental basé sur la compétition (les
générations précédentes auraient parlé d’instinct de compétition) 31 ;
en effet, dire : « Regarde combien je suis plus heureux que n’importe
qui dans cette rue » n’est pas très différent de dire : « Regarde
combien ma voiture est plus élégante que n’importe quelle autre
voiture dans cette rue » ou « regarde combien je suis plus instruit
que... ».
 32 L’Occident ne serait donc pas amené à rejeter l’Etre en l’opposant à
l’Avoir plus matériel ; il pou (...)

42Cela ne signifie-t-il pas que nous devrions parler d’un besoin


humain fondamental — en tout cas dans le contexte occidental — qui
ne s’exprimerait pas en termes d’avoir et d’être mais aussi en termes
d’avoir plus  et d’être plus32 ? Autrement dit, ce n’est pas seulement le
niveau absolu de la satisfaction des besoins qui compte, mais
également le niveau relatif — et peut-être même davantage que le
niveau absolu. Il est évident que le code occidental a tendance à
favoriser ce genre de définition des besoins.
 33 Tout en admettant que les besoins de domination et d’agressivité —
éléments psychologiques à la bas (...)

43Une des approches possibles serait de considérer que les besoins


qui ne peuvent être satisfaits pour chacun ne seraient pas des
« besoins » ou du moins ne seraient que des « faux » besoins. Car si je
dois avoir ou si je dois être plus  que quiconque d’autre, les autres ne
peuvent pas être dans la même situation — ce serait une contradiction
logique. Eliminer cette contradiction par une simple définition serait
cependant une solution par trop expéditive, un peu comme si l’on
voulait se débarrasser du péché en le mettant hors la loi. Il n’en reste
pas moins que ces valeurs persistent — et certainement pas
seulement dans le code occidental. Souvent elles semblent si
profondément intériorisées qu’on devrait les considérer comme des
besoins, en spécifiant chez qui on les rencontre, à supposer qu’on
puisse démontrer que leur insatisfaction conduirait à une sorte de
désintégration du sujet. Ensuite, au cours d’un dialogue, il faudrait
interroger ceux qui les éprouvent, ce qui reviendrait, en dernière
analyse, à mettre en question la culture où ils ont pris naissance 33.
44Quel que soit le point de vue que nous adoptions, ni le conflit ni la
verticalité ne peuvent être considérés comme enracinés dans le
concept de besoin en tant que tel.

L’individualisme
45Il n’y a pas de doute qu’il y a quelque chose d’individualiste dans un
concept de besoin qui stipule que les seuls sujets possibles des
besoins sont les êtres humains en tant qu’individus. Ainsi, on
considère que le besoin de convivialité ne peut être ressenti nulle part
ailleurs que dans l’être humain, et que, s’il peut être satisfait, c’est
dans l’être humain et nulle part ailleurs que le sentiment de bien-être
se produit.
46Toute autre position doit être considérée comme obscurantiste,
manquant de fondement empirique et politiquement dangereuse. Le
besoin d’appartenir à une société dont on peut être fier se trouve
également chez les membres de cette société ; un pays qui en
dépasse d’autres sur les plans militaire ou économique constitue un
moyen de satisfaire ces besoins, mais tant le besoin que sa
satisfaction sont d’ordre individuel (contrairement à l’agent de
satisfaction !). Ce point trivial ne suffit cependant pas pour taxer la
théorie des besoins d’individualiste dans son ensemble.
 34 L’article sur « Needs Human » dans Hunter et Whitten, Encyclopedia
of Anthropo-logy, Harper, New Yo (...)

47Une théorie des besoins vraiment individualiste irait plus loin et


exigerait que la satisfaction puisse être localisée non pas seulement
dans l’individu mais dans l’individu en état d’isolement : autrement
dit, elle exigerait qu’on fasse abstraction du contexte social. Il est
certain que la théorie des besoins peut être détournée dans ce sens.
Mais un tel détournement n’est nullement inhérent au concept en tant
que tel. Ce que nous proposons doit être compris comme un effort
pour se défaire du concept de « besoins sociaux »34.

5. Les rapports de l’homme et de


la nature pensés en termes de
domination
 35 C’est la faculté de réfléchir et de transcender qui rend l’homme
différent des animaux. Selon ce po (...)

48Dire que les seuls sujets de besoins sont les êtres humains en tant
qu’individus, c’est exclure non seulement comme sujets légitimes de
besoins les diverses collectivités humaines mais également la nature.
La nature — animaux, plantes et autres manifestations de la nature
n’est pas considérée comme un sujet éprouvant des besoins. Il ne fait
aucun doute qu’une telle conception est dans la droite ligne de la
tradition occidentale pour laquelle la nature est dépourvue d’âme
alors que l’homme — et l’homme seulement — en a une ; on voit que
c’est un élément de l’occidentalisme qui se reflète dans cette
conception35.
49Remarquons toutefois que le fait de contester le statut de sujet de
besoins à la nature n’empêche pas de reconnaître que certaines
conditions sont nécessaires à la survie d’un écosystème, par exemple.
Le concept d’une condition sine qua non  est plus large que le concept
de besoin ou, pour être plus précis, que le concept de satisfaction de
besoin. De même que le fait de reconnaître des collectivités comme
sujets de besoins peut aboutir à réifier un développement non humain
(à travers le productionnisme, le distributionnisme, le révolutionnisme
et le modernisme, la création d’institutions) qui peut facilement
devenir antihumain, de même la reconnaissance de la nature comme
sujet de besoins peut aboutir à un écologisme qui pourrait à son tour
devenir antihumain, ou, du moins, ignorer l’homme. C’est sans doute
une sorte d’humanisme que nous adoptons ici dans la mesure où
nous considérons que les préoccupations relatives à l’équilibre
écologique sont ancrées dans l’intérêt bien compris de l’homme ; en
effet si « les besoins de la nature » ne sont pas satisfaits, les êtres
humains finiront par en souffrir. C’est pourquoi le terme « bien
compris » se réfère davantage à une conscience écologique qu’à des
sujets existants dans la nature non humaine, qui pourraient être
considérés comme sujets de besoins mais avec lesquels nous ne
semblons pas — jusqu’à présent — être capables de communiquer.

6. Une division du travail


verticale et centralisée
50Le fonctionnement de cette division verticale du travail est évident :
un groupe se trouvant au centre définit les besoins du reste de la
population. Nous avons déjà traité de l’occidentalisme en termes
géopolitiques. Ici, la question est la suivante : de quelle façon cette
même structure se retrouve-t-elle à l’intérieur des sociétés ? Une
catégorie de personnes établit des listes de besoins et des moyens de
satisfaction, contribuant ainsi à programmer les autres. On trouve ce
système aussi bien dans les pays capitalistes que dans les pays
socialistes. Dans les pays capitalistes, ce sont les entreprises privées
qui jouent le rôle le plus important, dans les pays socialistes ce sont
les bureaucraties d’Etat (et le parti) qui prédominent. Notons que ce
système va généralement au-delà d’un simple programme politique
stipulant des priorités. Le problème n’est pas seulement que les
organisations les plus importantes et ceux qui les gèrent prennent la
direction de la politique sociale mais aussi qu’ils ont tendance à nier
l’importance de tout ce qui ne figure pas dans leur programme
d’action.
 36 Mais sans parvenir toujours à les satisfaire d’une manière humaine,
comme le souligne Anders Wirak (...)

51Comme nous l’avons montré ci-dessus, il y a de nombreuses


raisons pour privilégier les besoins matériels (que ce soit dans les
pays capitalistes qui nient la réalité d’une partie des besoins
d’identité, ou dans les pays socialistes qui les nient également et
étouffent en outre un grand nombre de besoins de liberté) ; les deux
systèmes sont partisans de « l’ajournement ». C’est précisément ce
principe du « temps pas encore mûr » qui sert à légitimer presque
toutes les formes de répression. Nous avons choisi ces exemples pour
montrer le plus clairement possible la nature profondément politique
du problème des besoins et de leur satisfaction. Que les gens au
pouvoir puissent récupérer l’idée de besoin, cela découle
naturellement de la nature du pouvoir. Cependant, on ne peut pas
faire disparaître les besoins humains en abusant de l’idée de besoin,
ni faire changer la réalité en changeant de terminologie. Lorsque l’on
considère le développement comme un processus visant à satisfaire
les besoins humains36, le problème ne concerne pas le concept de
besoins — quelle que soit la définition qu’on en donne - mais le
pouvoir de définir les besoins, surtout ceux des autres. S’il y a une
chose qui devrait être considérée comme besoin d’identité, c’est
précisément le besoin de pouvoir définir sa propre situation, y
compris, bien sûr, ses propres besoins. Quel que soit le niveau auquel
le choix s’opère (l’individu, le groupe, le pays ou la région)
la participation  devrait être incluse dans la définition du besoin et
constituer la norme générale. Cela est fondamental pour toute
perspective d’autodéveloppement (self-reliance)  ; en effet, tout
groupe qui maîtrise sa situation définit aussi ses propres buts avec la
participation de ses membres, y compris les buts formulés en termes
de besoins humains. L’expérience (humaine) a montré que ces buts ne
sont jamais définis par consensus. Si un tel consensus avait été
possible, l’humanité y serait déjà parvenue. Mais un tel consensus
serait-il désirable ? Ne conduirait-il pas à un monde uniforme dont
chaque partie serait la réplique d’une autre à travers l’espace et le
temps — à la manière dont nous imaginons les sociétés de termites ?
Ce n’est pas à un consensus qu’il faut arriver mais à un processus de
dialogue qui permettrait de formuler des solutions et un
questionnement mutuel, processus pour lequel nous avons plaidé
dans le chapitre I, traitant des maximums universels. Les
bureaucrates, les capitalistes et les intellectuels — que ce soit au
niveau national ou international — devraient également participer à
ces dialogues, car ils sont aussi des êtres humains.  Mais, dans la
structure actuelle, leur poids est trop important. La division verticale
du travail les encourage à utiliser ce que d’autres disent ou expriment
de diverses façons comme une matière brute qu’ils distilleront,
élaboreront et transformeront en des modes d’agir normalisés censés
servir de modèles aux sociétés futures.
52Cela signifie-t-il que les gens disposant d’une forme de pouvoir —
quelle qu’elle soit - devraient s’abstenir de postuler des besoins ? Pas
du tout. Tout d’abord, ils peuvent le faire pour eux-mêmes ;
deuxièmement, ils peuvent participer à des dialogues sur les besoins ;
troisièmement, ils devraient aider à déterminer les éléments — y
compris eux-mêmes — qui, dans la structure du pouvoir, font
obstacle à ce que les gens puissent satisfaire les besoins qu’ils ont
eux-mêmes formulés. Autrement dit, il faudrait moins s’attacher à
administrer les autres et s’efforcer plutôt de chercher à contrecarrer
les causes du mal-développement chez soi, dans son propre
environnement social immédiat.
7. Le conditionnement de la
périphérie par le centre
 37 Voici ce qu’écrit Denis Goulet dans Strateies for Meeting Human
Needs (préparé pour le « Bread for (...)

 38 Johan Galtung, « The New International Fxonomic Order and the


Basic Needs Approaches. Comptability (...)

53Ce conditionnement ne concerne pas seulement le « cultorocide »


effectif ou virtuel et la dépersonnalisation auxquels il faut s’attendre
lorsqu’une élite propage les structures occidentales de besoins à
travers le monde comme des normes universelles, traduisant ainsi une
volonté de rendre les gens dépendants des moyens de satisfaction qui
découlent de la propagation des structures de besoins 37. Il est difficile
de montrer ici en détail toutes les possibilités du conditionnement de
la périphérie au moyen de stratégies basées sur les besoins. A une
autre occasion38, nous en avons énuméré six :
 l’effort fait pour esquiver le problème soulevé par le Nouvel ordre
économique international,
 le nouveau mode de légitimation de l’intervention,
 l’instrument d’élargissement du marché,
 le moyen de ralentir la croissance du Tiers Monde,
 l’effort pour diminuer l’assistance technique,
 l’arme de défense contre les pauvres.
 39 Pour une bonne analyse représentant le point de vue du Tiers Monde,
voir Firouz Vakil, Basic Human (...)

54Que ces conséquences soient intentionnelles ou non est d’une


importance secondaire. Le fait est qu’une stratégie orientée vers les
besoins fondamentaux et mise en œuvre à partir du centre — y
compris des centres du Tiers Monde — peut aller dans une telle
direction39.
55En un sens, il faut s’attendre à ce genre de déviations. Développés à
l’intérieur d’une certaine structure, façonnés par un certain code, les
besoins s’accorderont nécessairement avec cette structure et ce code.
Cependant, cet accord ne peut se réaliser qu’à condition de travailler
avec des séries de besoins très réduites, sélectionnées à partir de
séries plus complètes ; on pourra ainsi exclure d’autres besoins (tels
que le besoin de se réaliser, de s’exprimer, d’être actif et d’être sujet,
le besoin de se dépasser soi-même, de créativité, etc.). On peut donc
dire que la théorie des besoins inclut un garde-fou : du point de vue
de l’analyse, il faut déployer de grands efforts pour arriver à pervertir
des listes de besoins de façon qu’elles laissent dans l’ombre des
besoins aussi importants.

8. Marginalisation : division
sociale entre le dehors et le
dedans
 40 On trouve cette approche gestionnaire dans le modèle de Bariloche
où tout est transformé en prix de (...)

56Rien n’est plus adéquat pour assurer la reproduction de la


marginalisation des masses de nos sociétés qu’une hiérarchie des
besoins au bas de laquelle on trouverait les individus dont la
préoccupation principale est de bien satisfaire leurs besoins matériels
(les besoins physiologiques et de sécurité selon les termes de Maslow)
avant de pouvoir/devoir (la facilité avec laquelle on passe ici des
affirmations descriptives aux affirmations normatives fait partie du
mécanisme) songer à la satisfaction des besoins non matériels.
L’isomorphisme entre les hiérarchies de besoins et les hiérarchies
sociales permet leur renforcement mutuel. Les élites seront les
premières à propager, sous des apparences humanitaires, l’idée qu’il
faut satisfaire les « besoins matériels d’abord ». Ce faisant, elles
assurent la marginalisation des générations à venir, vu l’ampleur de la
tâche qui consiste à « satisfaire les besoins fondamentaux des plus
nécessiteux » surtout lorsque cela est entrepris de façon gestionnaire
conformément au projet des élites 40. Satisfaire ces besoins peut
même constituer un prix bien modique pour s’arroger le monopole de
la gestion sociale — comme on peut le voir dans les Etats-providence
sociaux-démocrates.
57Cela devient encore plus significatif lorsqu’on regarde le tableau 3
qui offre probablement un bon aperçu de la situation réelle dans le
domaine de la satisfaction des besoins :
Tableau 3. Le niveau de satisfaction des besoins  : une conjecture

Ingrandisci Originale (jpeg, 268k)

 41 Pour une tentative d’interprétation d’une partie de la recherche dans


ce domaine, voir Johan Galtun (...)

58Aujourd’hui, les besoins matériels fondamentaux des élites sont


certainement satisfaits aussi bien dans les pays pauvres que dans les
pays riches : ces élites disposent en outre de nombreux moyens de
satisfaction matériels (souvent appelés « gadgets ») qui vont au-delà
des besoins fondamentaux. Les masses connaissent beaucoup moins
ces derniers moyens de satisfaction et c’est là que se dessine en
réalité la frontière entre les élites et les masses. Quant aux besoins
non matériels, notre hypothèse est que, dans une société moderne,
gérée globalement par les bureaucrates, les capitalistes et les
intellectuels, il est impossible de satisfaire une large catégorie de
besoins non matériels, d’où, entre autres, l’importance des maladies
psychiques41. La situation des masses des pays pauvres est
foncièrement différente : sur le plan matériel, elle est déplorable à
presque tous les points de vue ; quant aux besoins non matériels, il
n’en va pas nécessairement de même. S’il est vrai que l’identité passe
par la convivialité, c’est ici qu’on peut encore la trouver. Les élites
doivent sentir à quel point certains besoins non matériels
indispensables à une « qualité de vie » totale sont satisfaits dans les
classes pauvres. Consciemment et surtout inconsciemment, elles font
déferler sur ces gens une série de mesures susceptibles de leur retirer
même cette « convivialité » en échange de vagues promesses d’une
vie matérielle meilleure. Ainsi, étant donné que les masses ne peuvent
élever leur niveau de satisfaction matérielle (et c’est ici qu’entre en jeu
le concept de satisfaction minimale, du niveau de pauvreté mieux
répartie) et qu’elles sont victimes de mesures qui les rendent
conformes à la thèse hiérarchique, leur marginalisation pourrait se
perpétuer indéfiniment (ainsi la dernière ligne du tableau 3 devrait
alors comporter les réponses suivantes : oui, non, non).
 42 Il faut noter que la hiérarchie de Maslow ne s’applique pas seulement
à un ordre social stratifié d (...)

 43 « Ce n’est pas pour les gens du commun, c’est pour les gens haut
placés » — je n’oublierai jamais c (...)

59Mais il existe un autre grand moyen de renforcer la marginalisation


à l’intérieur d’une société, c’est la possibilité d’élaborer une hiérarchie
des besoins  qui conduise à instituer une frontière (souvent
hermétique)42 entre ceux qui peuvent tendre à la satisfaction de
besoins humains respectivement « plus bas » et « plus élevés ». On
peut également créer une hiérarchie de moyens de satisfaction  pour
chaque dimension d’un besoin avec une variante de deuxième classe
pour les gens du peuple, pour les masses, et une variante de première
classe pour les gens placés en haut de la hiérarchie, les élites 43.
 44 Cela s’applique également à ce qu’on pourrait appeler le marché
social, les lieux de marché d’inter (...)

60En jetant un coup d’œil sur la colonne de droite du tableau 2 on voit


immédiatement que cette stratification existe pour chaque moyen de
satisfaction (biens/services). On offre sur le marché un éventail de
moyens de satisfaction, tant pour les besoins fondamentaux que pour
les « besoins non fondamentaux » (en réalité ces derniers ne
constituent pas des besoins, mais ce terme est cependant utile
comme manière de s’exprimer), mais ils sont stratifiés de telle façon
que certains d’entre eux ne sont accessibles qu’à une minorité 44.
Ainsi, même si les gens étaient égaux sur le plan de la satisfaction
matérielle (quantitative), les effectives ou prétendues différences de
qualité des moyens de satisfaction « stratificateurs » pourraient
toujours assurer la fonction de marginalisation. Bien entendu, cet
aspect concerne moins la théorie des besoins que la hiérarchie des
besoins.
 45 Sur cette question, lire le célèbre article de Talcott Parsons traitant
du système médical, The Soc (...)

61La notion de hiérarchie ne serait-elle toutefois pas inhérente à la


notion de besoins humains fondamentaux ? Toute théorie des besoins
n’implique-t-elle pas une marginalisation même si on rejette la
distinction entre besoins plus bas et plus élevés ? Compte tenu des
spécificités de chaque société, il ne fait pas de doute qu’une théorie
des besoins départage les individus dont les besoins humains
fondamentaux sont satisfaits et les autres. C’est cela que reflète
d’ailleurs toute la tradition des soins aux malades : on assiste à une
marginalisation résultant de la prise en charge institutionnalisée des
malades, de leur retrait (temporaire) de la société, de leur séparation
de leur entourage habituel45. Une bonne théorie des besoins devrait
cependant jouer un rôle correcteur et nous rappeler sans cesse que
même si une dimension des besoins d’une personne n’est pas
satisfaite, sa satisfaction ne peut résulter d’une compensation (trade
off)  qui sacrifierait à son tour d’autres dimensions des besoins pour
compenser ce manque. Ainsi, il n’y a guère de différence entre un
hôpital et un jardin zoologique : la liberté comme l’identité y sont
extrêmement réduites ; l’accent est mis sur les classes de besoins de
sécurité et de bien-être. Par conséquent, on peut s’attendre à ce
qu’un traitement hospitalier provoque une désintégration dans
d’autres domaines, à moins qu’il ne s’agisse, bien entendu, d’un
séjour de courte durée. Si une théorie des besoins a une quelconque
utilité, ce serait précisément pour rappeler les besoins de l’être
humain dans son ensemble,  également dans des situations comme
celle que nous venons de mentionner.
 46 Tel est le point de départ d’une discussion du phénomène de
surdéveloppement. Un moyen de satisfact (...)

62Même en supposant que la présente théorie puisse parvenir à


réduire ces distinctions, l’écart subsistera entre ceux qui éprouvent un
grand manque sur le plan de la satisfaction de leurs besoins et les
autres. On pourrait répondre à cela que les besoins fondamentaux,
selon nos définitions, n’étant pas nécessairement des besoins
matériels, les individus ayant un déficit ne se recruteraient pas
nécessairement parmi les pauvres sur le plan matériel (voir le tableau
3 pour quelques indications). Certes, on pourrait trouver dans toutes
les couches de la société actuelle des gens souffrant d’un déficit ; le
concept de « déficit » serait alors plus « démocratique ». Mais cela ne
peut être, au mieux, qu’une réponse provisoire ; en effet, étant donné
que toutes les sociétés ont une tendance à la stratification (la
caractéristique occidentale étant de stratifier les individus), on
pourrait imaginer le développement d’un nouveau type de
marginalisation : celle qui s’instaurerait entre ceux qui souffrent d’une
moindre insuffisance de besoins et ceux qui souffrent d’une
insuffisance plus importante et doivent par conséquent être pris en
charge par les individus de la première catégorie. Une telle évolution
irait à l’encontre d’une théorie des besoins qui accorde une grande
importance au besoin d’être le sujet de sa propre situation.
Cependant, on trouve des éléments valables dans l’objection que nous
venons de présenter. On pourrait y répondre en insistant sur la
diversité des classes de besoins ; cependant on constate que la
marginalisation peut se reproduire même à l’intérieur de groupes
réduits et homogènes. En d’autres termes, on pourrait utiliser
l’insuffisance de la satisfaction des besoins comme une arme : « Votre
besoin X n’est pas satisfait, alors comment osez-vous... » Cela
s’observe très clairement aujourd’hui dans le domaine de
l’instruction : « Vous n’avez suivi l’école que jusqu’à tel degré, votre
besoin d’éducation n’a pas été satisfait, donc vous n’êtes pas un
individu compétent. » Cet exemple illustre bien la confusion très
répandue entre moyens de satisfaction (instruction) et besoin
(éducation, dans un sens très large) 46.
63Il est plus facile de résoudre la deuxième question, celle d’une
hiérarchie des besoins fondée sur l’importance du dommage causé
par la non-satisfaction. Notre société actuelle rend visibles les
manques d’ordre matériel : on peut voir la pauvreté, tout comme la
maladie. Les manques non matériels sont moins apparents :
l’aliénation, l’incapacité d’être aimé et d’aimer sont mieux tolérés que
la pauvreté, autant par les sujets des besoins en question que par les
autres. Pourquoi ? A cause du parti pris matérialiste de nos sociétés :
d’une part, on considère les problèmes matériels comme pouvant
trouver une solution à l’intérieur de la société (dès lors on évacue ou
ignore délibérément les autres problèmes) et, d’autre part, le
consensus requis par l’action se crée autour de « faits » matériels et
non pas autour de « valeurs » non matérielles. Dans une autre culture,
on insisterait davantage sur les dimensions non matérielles. Mais c’est
cela la culture : les besoins sont biosociaux,  ils sont physiologico-
culturels,  et cela se reflète dans toute hiérarchie des besoins. On peut
le déplorer, mais telle est bien la réalité socioculturelle.
64On peut donc considérer la hiérarchie de Maslow comme une
transposition précise et circonstanciée de la culture occidentale dans
la théorie des besoins. Il en découle une double faille. Tout d’abord,
cette hiérarchie est souvent présentée comme pouvant prétendre à
l’universalité, comme si elle se situait au-delà des partis pris culturels
occidentaux. Deuxièmement, cette hiérarchie renforce la stratification
sociale de type occidental, et même la formation des classes. C’est
pourquoi la critique de ce type de hiérarchie renvoie partiellement à la
contradiction entre l’Occident et une partie importante du monde non
occidental et partiellement à des contradictions internes à l’Occident.
Nos préférences personnelles iraient dans le sens d’une société qui
s’appuierait sur une théorie et une politique de satisfaction des
besoins qui placeraient à égalité le matériel et le non-matériel. Dans
ce cas, une hiérarchie délimitant le matériel du non-matériel serait
impossible ; on ne pourrait établir aucune marginalisation sur cette
base. Tel est le type de lutte que doit poursuivre à sa manière chaque
culture/société.

9. Fragmentation : atomisation
des individus à l’intérieur des
groupes
 47 La tradition de l’ermite hindou est légendaire. Elle correspond peut-
être à l’histoire de Robinson (...)

65Si les seuls sujets de besoins sont les individus, pourquoi ne pas
pousser cette individualisation plus loin ? Le problème a été
mentionné plus haut : « La satisfaction se réaliserait non seulement
chez l’individu, mais chez l’individu en état d’isolement ; autrement
dit elle (la théorie des besoins) exigerait qu’on fasse abstraction du
contexte social. Il est certain que la théorie des besoins peut être
détournée dans ce sens. » En fait, cela peut prendre deux directions,
toutes deux significatives de la tradition occidentale de
l’individualisme et de la fragmentation, mais très différentes quant à
leurs conséquences : selon la première, le sujet du besoin pourvoit
seul à la production des moyens de sa satisfaction. Selon la deuxième,
la satisfaction du besoin se déroule dans l’isolement social. Nous
faisons l’hypothèse que la tradition occidentale reprend ces deux
possibilités et oriente la théorie des besoins dans ces deux directions.
La première interprétation pourrait être illustrée par l’image d’un
ermite ou, pour prendre une image plus contemporaine, par ceux qui
sont non seulement autonomes (self-reliant)  mais également
autosuffisants. Pareille perspective ne devrait pas être confondue avec
une théorie générale du développement autonome (self-reliance)  qui
met l’accent sur les petits groupes, les communautés bêta, qui visent
à la self-reliance  locale plutôt qu’à la self-reliance  individuelle. La
pensée occidentale — mais d’autres aussi, pensons à la pensée
hindoue par exemple — a toujours accordé un grand respect 47 — et
non sans raison — à ceux qui subvenaient à leurs propres besoins.
Mais la théorie des besoins n’entraîne pas (même implicitement) une
telle perspective. Pour elle, l’important est que le sujet du besoin
individuel soit également un sujet participant aux décisions qui
concernent la satisfaction de ses besoins ; cela n’implique ni un
monopole sur les prises de décision, ni sur la production des moyens
de satisfaction du besoin, ni sur la distribution jusqu’au moment de la
consommation, ni sur les systèmes d’élimination des résidus. La
théorie des besoins ne conteste pas que la société soit nécessaire à la
satisfaction des besoins.
66La seconde interprétation est plus importante car elle concerne les
tendances principales de la société contemporaine : la satisfaction du
besoin en situation d’isolement. On consomme la nourriture préparée
sur plateaux-TV, on se nourrit de boîtes de conserves et l’on mange
dans des self-services  ;  on habite dans des maisons ou des
appartements séparés les uns des autres — ce qui entraîne la
formation d’un tissu social bien différent de celui qu’on trouve dans
un village — les pilules et autres formes de médicaments permettent à
l’individu de se soigner lui-même mais le privent en même temps
d’une certaine forme de contact social ; l’activité politique est réduite
à l’acte solitaire du vote dans un isoloir etc. ; le protestantisme,
comme d’autres courants religieux, définit la dimension religieuse
comme une relation individuelle de l’homme à Dieu (sans la médiation
d’une assemblée ou de prêtres). Nous n’avons fait qu’évoquer
quelques problèmes connus de chacun — qui figurent dans la colonne
de droite du tableau 2 — pour montrer la fragmentation de notre
société. On peut être pour ou contre ou partiellement contre, la
question n’est pas là. L’essentiel est qu’il n’y a rien, et qu’il ne devrait
rien avoir, dans la théorie des besoins, qui soit susceptible de faire de
ce genre de formation sociale un prolongement logique de la théorie
elle-même. Au contraire, il serait étrange que les listes de besoins ne
contiennent pas sous la classe des « besoins d’identité » des éléments
qui se référeraient d’une manière ou d’une autre au besoin de
convivialité. Une société qui neutraliserait systématiquement ce besoin
en ferait les frais tôt ou tard, quels que soient ses efforts pour
transformer ses vices en vertus en les qualifiant de « naturels ».

10. Segmentation : division à


l’intérieur des individus
67Au cours de la discussion sur la marginalisation, nous avons montré
comment les hiérarchies de besoins  peuvent servir à renforcer les
hiérarchies sociales, et, lors de la discussion sur la fragmentation,
nous avons expliqué comment l’individualisation
du sujet de
besoins  peut s’étendre à la production d’objets de besoin, ou du
moins à leur consommation. Ici nous nous efforcerons de montrer
comment des listes de besoins  peuvent servir à renforcer des
tendances à la segmentation, ou plutôt à renforcer des tendances à
un mode segmenté de satisfaction du besoin,  par opposition à
un mode intégré de satisfaction du besoin.
 48 Voir à ce sujet Johan Galtung, « The Dynamics of Rank
Conflicts, Peace and Social Structure, Essays (...)

68Jusqu’ici nous avons examiné pourquoi  des objets/moyens de


satisfaction de besoins sont consommés/appréciés (pour satisfaire les
besoins), mais nous n’avons pas vu comment.  Ce « comment » peut
être divisé en trois parties : où, quand  et avec qui,  qui se réfèrent
respectivement à l’espace, au temps et à ce que nous appellerions
l’espace social. Cette division est très importante bien qu’elle soit
simple. Les trois parties constituent ensemble un espace/action où
chaque point indique où dans l’espace, quand dans le temps et avec
qui dans l’espace social48. Par souci de simplicité, nous allons réduire
cet espace/action à un espace bidimensionnel, en superposant l’axe
de l’espace et l’axe de l’espace social, que nous appellerons E+ES.
Figure 1. Mode segmenté et mode intégré de la satisfaction des besoins

Ingrandisci Originale (jpeg, 88k)

69Avec la progression du temps, c’est-à-dire du matin à l’après-midi


puis du soir à la nuit, la ligne d’action d’une personne traverse de
nouveaux points de l’espace et de l’espace social : par exemple celui
de la famille le matin, des collègues l’après-midi, des amis le soir et
de nouveau la famille la nuit. Ce serait le mode segmenté ; dans le
mode intégré, le temps progresse, mais les activités se déroulent avec
les mêmes personnes, plus ou moins au même endroit (E+ES étant
constant, nous avons une ligne droite dans le mode intégré). La
continuité de l’espace et des personnes permet de ménager les
transitions et entraîne une continuité sociale d’une activité à l’autre.
On considère souvent le mode segmenté comme un mode
« compartimentalisé » parce que la transition d’une activité à une
autre implique un changement de lieu et de partenaires sociaux, un
nouveau compartiment dans l’espace. Comme nous le le savons tous,
la pratique est beaucoup plus dramatique que ne le suggère la figure
1 : l’espace est divisé en régions très précises correspondant à des
activités distinctes (« ne mange pas au salon ! ») ; le temps est divisé
en intervalles tous réservés à des activités également bien distinctes
(« ne mange pas entre les repas ! ») et l’espace social est divisé en
« régions » appelées « partenaires situationnels » par les spécialistes
de l’espace social que sont les sociologues (« ne mangez pas avec vos
supérieurs ni avec vos subalternes ! »). Il y a des budgets-espace, des
budgets-temps et des budgets-espace social qui, avec quelque
chance, s’additionnent les uns aux autres ; c’est-à-dire que si l’on
parvient à les respecter, on devrait aboutir à un état d’équilibre,
interprété comme la satisfaction du besoin.
 49 « ...sans jamais devenir ni chasseur, ni pêcheur, ni berger, ni
critique », disent les derniers mot (...)

70On peut être pour ou contre l’un ou l’autre modèle. Le mode


segmenté est saccadé, mais il permet de faire de nouvelles
expériences ; le mode intégré assure la stabilité, mais peut-être de
façon excessive. Cependant la question n’est pas là. L’essentiel est
qu’on peut utiliser la théorie des besoins pour renforcer le mode
segmenté, en assignant à chacun des points de l’espace de la figure 1
un type de satisfaction de besoin, une dimension de besoin ou du
moins une classe de besoins. Dans le mode intégré, toute l’existence
se passerait au même endroit avec les mêmes personnes. En revanche,
Marx proposait de rompre la monotonie du travail en allouant quatre
différents types de travail à ces quatre zones de temps : chasser le
matin, pêcher l’après-midi, pratiquer l’élevage le soir et écrire la
critique sociale la nuit49. Il ne dit ni où  ni avec qui  ;  en d’autres
termes il ne dit pas où l’on trouverait la stabilité et la continuité.
71Le développement de la bureaucratie au cours des siècles derniers
et son ascension vertigineuse — au niveau intergouvernemental — au
cours de notre siècle, a favorisé l’apparition d’un nouveau type de
partenaire situationnel à distance : les ministères gouvernementaux,
les institutions intergouvernementales. La liste des moyens de
satisfaction (biens et services) du tableau 2 permet de faire ressortir
facilement nombre de ces ministères et institutions. Il ne faut pas
beaucoup d’imagination pour en ajouter d’autres : le ministère de
l’Amour et de l’Amitié, l’Organisation matrimoniale internationale, etc.
Plus une société est segmentée (et fragmentée, marginalisée), moins
les gens sont capables de maîtriser leur propre intégration intra- et
interpersonnelle (pensons à l’amour, à l’amitié, au mariage) ; puisque
ces besoins persistent, de nouveaux moyens de satisfaction devront
être créés ; à l’étape actuelle de l’histoire occidentale (et par
implication également d’une grande partie du monde non occidental),
c’est le ministère/l’institution qui fournit le modèle de la solution des
problèmes. Toute liste de besoins constitue un encouragement à la
croissance et à la différenciation bureaucratiques au niveau
gouvernemental, à la spécialisation professionnelle et à la division et
subdivision du travail en général. Ces formes étant profondément
enracinées dans nos sociétés, le processus pourra également
fonctionner à rebours : les listes de besoins seront de plus en plus
raffinées, elles s’étendront à des sous-besoins et à des sous-sous-
besoins, et ainsi de suite, pour correspondre à la production de plus
en plus spécialisée de moyens de satisfaction.
Figure 2. Mode intégré et mode segmenté de la satisfaction des besoins II
Ingrandisci Originale (jpeg, 95k)

B : besoin
o : non-pertinence
S : moyen de satisfaction
x : satisfaction

72Comme on pourra le constater immédiatement, cela n’est guère


implicite dans la théorie des besoins. Le problème se situe moins au
niveau de la sous-division des besoins qu’au niveau de la spécificité
des agents de satisfaction. Les agents de satisfaction spécifiques,
prévus pour la satisfaction d’un seul besoin, donnent la matrice à
gauche de la figure 2 et les agents de satisfaction diffus, prévus pour
satisfaire plusieurs besoins à la fois, donnent la matrice de droite.
 50 Que l’on songe par exemple aux repas de l’Antiquité dont on trouve
une description dans Le Banquet (...)

73La possibilité d’effets négatifs ne figure pas dans cette présentation.


La colonne de gauche reflète une correspondance de un à un,
ordonnée et nettement délimitée, conséquence directe de la
planification et de la spécialisation. Dans la colonne de droite, on
trouve un modèle complexe où l’on peut encore trouver quelques
moyens de satisfaction très spécifiques, mais la plupart d’entre eux
sont diffus et satisfont l’ensemble des besoins sans distinction. Ce
sont des contextes  de moyens de satisfaction (adaptés à) des
complexes de besoins : un bon repas préparé ensemble puis
consommé dans un cadre sympathique, en agréable compagnie,
accompagné d’une bonne conversation, peut-être de musique, et de
beaucoup d’amitié et d’amour50. Bien entendu, les esprits analytiques
pourront discerner des composantes à la fois du côté des besoins et
du côté des moyens de satisfaction et les fractionner jusqu’à obtenir
une matrice de type segmenté. C’est ce que fera tout intellectuel de
formation analytique ; mais il s’agit de savoir comment ce problème
se présente aux gens, et non pas comment il se présente aux
analystes.
74Ainsi, pour le sujet du besoin, il s’agit d’un tout. En d’autres termes,
il existe une relation étroite entre segmentation et intégration comme
en témoignent la figure 1 et la figure 2 : la séparation en termes de
localisation et en termes d’acteurs sociaux dans la figure 1 est
quasiment nécessaire pour obtenir le type de spécificité donné dans la
figure 2. En éliminant cette séparation, on élimine les changements de
lieu, de gens, de toutes les composantes de l’environnement, ce qui
assurera une continuité d’un moyen de satisfaction à l’autre, et d’un
besoin à l’autre. Ainsi, l’intégration du moyen de satisfaction et du
contexte social peut constituer une manière de pallier le manque de
globalité dans la perspective fondée sur l’étude des besoins
fondamentaux.
 51 Ainsi, les partisans d’un nouveau style de vie ne demandent pas aux
autorités de l’aide, des consei (...)

75Le phénomène de la segmentation peut aussi permettre de repérer


une des raisons du manque de sentiment fondamental de satisfaction.
Une perspective atomisée ne traitant qu’un besoin à la fois peut très
bien ne pas mener à la même satisfaction qu’une approche plus
moléculaire envisageant le complexe entier des besoins. On a cru
peut-être que la satisfaction était proportionnelle à la quantité des
moyens de satisfaction utilisés et l’on n’a pas tenu compte de
l’importance de la richesse du contexte et de la complexité de
l’ensemble des besoins. S’il y a du vrai dans cette hypothèse, on peut
prévoir que la satisfaction de besoins d’un genre spécifique
provoquera une non-satisfaction croissante d’un genre diffus de
besoins. C’est un paradoxe que les protagonistes de l’actuelle
structure sociale départementalisée ne sont pas prêts à affronter : il
est trop menaçant51.
***
76Nous avons donc présenté un aperçu des perversions possibles
(dues à l’occidentalisation) d’une théorie générale des besoins. Mais
ces perversions n’ont rien à voir avec la théorie des besoins, ni même
avec la théorie occidentale des besoins, car toute théorie peut être
déformée. Or, ceux qui la déforment n’en sont pas nécessairement
conscients, et peuvent — à tort ou à raison — prétendre que d’autres
la déforment encore davantage qu’eux. Dans ce cas, il faut distinguer
entre une théorie générale des besoins et une forme particulière de
celle-ci adaptée à des conditions occidentales selon les dix variantes
que nous avons explicitées. Le but poursuivi, c’est l’élaboration de
nombreuses formes différentes dont aucune ne devrait prétendre
constituer la  vérité universelle.
NOTE
20 Pour plus de détails, voir Johan Galtung, Tore Heiestad et Erik Rudeng
« On the last 2500 Years in Western History, and Some Reflections on the
Coming 500 », The New Cambridge Modern History, Vol. XIII, Ch. XII,
pp. 318-61, Cambridge, 1978; et aussi: Johan Galtung, « Social Cosmology
and Western Civilization », Papers,  Chair in Conflict and Peace Research,
Université d’Oslo, 1979.

21 Cette méthode est également utilisée dans la critique que fait l’auteur de
la technologie occidentale dans La fin des outils,  Cahiers de l’IUED, N° 5,
IUED-PUF, Genève-Paris, 1977, pp. 207-244.

22 C’est également une réponse à la critique de la notion de besoin de mon


collègue Gilbert Rist. Je perçois ses critiques comme dirigées non pas
contre la théorie des besoins elle-même, mais contre les perversions
occidentales de la théorie des besoins — ou contre certaines de ses
perversions. Pour une critique plus constructive de ce genre de théorie des
besoins, on devrait disposer d’un tableau de la cosmologie sociale et de la
structure sociale occidentales afin de formuler de nouvelles hypothèses sur
leurs orientations futures.

23 Ce qui n’est pas sans difficulté. Dans une étude de Brigitte Janik,
« Die Befriedigung der existentiellen Grundbedürfnisse des Menschen als
Faktor der Entwicklung und der
Entwicklungsplannung », Viertelsjabresberichte  —  Probleme der
Entwicklungsländer,  N° 47, mars 1972, Friedrich Ebert Stiftung, pp. 77-94,
on détermine les besoins en calories et en protéines, selon le sexe, l’âge et
les régions (information provenant de la FAO) (p. 83). A poids et taille
égaux, c’est chez les hommes de la catégorie 18-35 ans qu’on enregistre le
plus grand besoin de calories (2900 calories), tandis que c’est chez les
femmes de la catégorie 55-75 ans qu’on enregistre le moins grand besoin
(1600 calories) ; cela vaut pour l’Europe et pour les Etats-Unis. Quant aux
régions : selon la FAO, ce sont les Nord-Américains qui ont le plus grand
besoin de calories (2710 calories — mais ils en consomment 3090, donc
14 % de sur-consommation) et ce sont les populations d’Asie et d’Extrême-
Orient qui ont le moins besoin de calories (2210 calories — mais ils n’en
ont que 1990, donc 10 % de sous-consommation). L’argument selon lequel
ils doivent recevoir moins parce qu’ils sont plus petits constitue un cercle
vicieux ou une self fulfilling prophecy  :  en réalité c’est parce qu’ils
reçoivent moins qu’ils sont plus petits.

24 Les listes données par Laszlo, Erwin et al., dans Goals for  Mankind, E. P.
Dutton, New York, 1977, ne sont pas de ce type ; elles ne se réfèrent qu’en
partie aux besoins — à l’enrichissement, au pouvoir (définis en divers
termes), etc. 11 serait intéressant que plusieurs groupes examinent si ces
buts reflètent dans une quelconque mesure des besoins humains
fondamentaux.

25 Un élément fondamental de la pensée hindoue semble être l’idée selon


laquelle chacun a quelque chose d’hindou en lui, la question est de savoir
s’il en est conscient. Pour le chrétien, il y a un chrétien potentiel dans
chacun mais qui ne peut pas devenir effectif sans un acte de conversion,
sans la foi.
26 Pour plus de détails, voir Johan Galtung, Tore Heiestad, Erik Rudeng,
« On the Decline and Fall of Empires: The Roman Empire and Western
Imperialism Compared », Papers  N° 75, Chair in Conflict and Peace
Research, Université d’Oslo, 1978.

27 Imaginons un sujet apparemment « satisfait » : j’ai vu, une fois, dans un


zoo, un orang-outan bien gras, rassasié à tous points de vue, mais qui
semblait profondément triste et apathique. Il donnait l’image d’une
satisfaction qui serait un Endzustand,  un point d’arrivée, et non pas un lieu
d’où l’on pourrait repartir vers un nouvel état de conscience du besoin
allant de pair avec un nouveau processus de satisfaction du besoin.

28 Les enquêtes parlent également de satisfaction générale — concept qui


peut paraître naïf, mais il n’est pas exclu que ce soit là l’approche la plus
pertinente ; en effet, le holisme, par opposition au « scientifisme », au sens
cartésien du terme, a peut-être quelque chose de naïf. Ainsi, au cours de la
très importante enquête générale (60 pays, 10.000 personnes) menée par
les Gallup International Research Institutes  pour la Fondation Charles F.
Kettering (Human Needs and Satisfactions  : A Global Survey,  Summary
Volume, juin 1977) dans laquelle on a posé à des personnes des USA,
d’Europe Occidentale, d’Amérique latine, d’Afrique et d’Extrême-Orient la
question suivante : « Diriez-vous d’une manière générale que vous êtes
heureux ? » Les résultats montrent bien que les raisons pour lesquelles les
gens s’estiment heureux n’ont pas nécessairement un lien direct avec leur
aisance matérielle, même si 80-90 % des Occidentaux se considèrent
comme « très heureux » ou « assez heureux », alors que 50 % des habitants
de l’Extrême-Orient se disent « pas trop heureux ».

29 Selon l’enquête que nous venons de mentionner (note 28), ce serait un


cas exceptionnel. En général le bien-être matériel semble être en
corrélation avec des sentiments généraux de satisfaction (corrélation ne
signifie cependant pas causalité : des tiers facteurs peuvent intervenir).

30 En d’autres termes, après avoir découvert dans une culture donnée la
présence d’éléments fondamentalement erronés, comme ceux par exemple
qui déclenchent des phénomènes comme le nazisme, le stalinisme et la
guerre au Vietnam, continuera-t-on à croire que les adultes sont plus mûrs
que les enfants ?

31 Une des différences importantes entre la théorie des instincts et la


théorie des besoins est que les besoins, déterminés non seulement de
façon biophysiologique, mais aussi de façon socioculturelle, présentent une
grande variété, alors que les instincts perçus comme biophysiologiques et
spécifiques à l’espèce, sont universels. Ainsi, la transition d’une théorie à
l’autre permet davantage de flexibilité et de variation en général.

32 L’Occident ne serait donc pas amené à rejeter l’Etre en l’opposant à


l’Avoir plus matériel ; il pourrait tirer parti de l’être aussi longtemps qu’il
pourrait le faire dans le cadre d’une logique de concurrence et de jeux à
somme nulle !

33 Tout en admettant que les besoins de domination et d’agressivité —


éléments psychologiques à la base de la violence structurelle et directe —
puissent être de véritables besoins à l’intérieur d’une culture donnée, nous
dirions que ces cultures sont sous-développées précisément parce qu’elles
donnent naissance à de tels besoins. Dans cette perspective, une culture
développée serait une culture qui favorise des valeurs qui, intériorisées au
point de devenir des besoins, suscitent un comportement qui n’entrave ni la
satisfaction des besoins des individus se trouvant à l’extérieur ni celle des
individus se trouvant à l’intérieur de cette culture. Renoncer à explorer les
besoins humains et attendre que la culture arrange tout, accepter le
suttee  et l’excision du clitoris parce qu’ils seraient justifiés par la culture et
donc sacro-saints, est une attitude d’un extrême cynisme et qui correspond
précisément au « culturalisme » que nous avons évoqué ci-dessus.

34 L’article sur « Needs Human » dans Hunter et Whitten, Encyclopedia of


Anthropo-logy,  Harper, New York, 1976, p. 283 ss., se divise en trois
parties : les besoins individuels, les besoins sociaux  qui semblent
correspondre à la « structure sociale minimale nécessaire à la réalisation
d’activités ordonnées, supposant la coopération, ou en d’autres termes les
conditions dans lesquelles une société ne se désintègre pas », et la
canalisation  (« le processus qui satisfait/les besoins individuels/de manière
unique et spécifique conformément aux particularités et croyances de
chaque société »). La notion de besoins sociaux n’ajoute rien si ce n’est un
vague fonctionnalisme.

35 C’est la faculté de réfléchir et de transcender qui rend l’homme différent


des animaux. Selon ce point de vue, les animaux n’auraient pas de besoins,
mais seulement des instincts, car les besoins présupposent la réflexion. Ce
qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas de conditions préalables nécessaires
au développement de toute forme de vie. Je sais que cette vision trace une
frontière trop nette entre les homo sapiens  et les primates. Tout ce que
nous savons de l’homo sapiens neanderthalensis  indique que nous
devrions le mettre dans la même catégorie que nous, les homo sapiens
sapiens,  mais qu’en est-il des primates et des espèces intermédiaires ? Y
aurait-il un continuum plutôt qu’une dichotomie ? De telles distinctions ne
proviendraient-elles que de notre méconnaissance des animaux, non parce
que nous ne parvenons pas bien à communiquer avec eux, mais parce
qu’ils n’ont même pas envie de communiquer avec nous ?

36 Mais sans parvenir toujours à les satisfaire d’une manière humaine,


comme le souligne Anders Wirak dans « Human Needs as Basis for
Indicators Formation », Papers,  CCPR, Université d’Oslo. On pourrait
formuler ceci dans les termes suivants : le développement n’est pas
seulement la satisfaction des besoins du sujet de besoin, il comprend
également le contrôle du sujet sur les objets de besoins, son pouvoir de
décision sur eux. C’est également une définition de la self-reliance,  comme
le tzu li keng sheng  chinois (la régénération par ses propres efforts). On en
trouve un exemple très intéressant dans The Basic Human Needs and Their
Satisfaction,  Sarvodaya Development Education Institute, Moratuwa, Sri
Lanka, préfacé par le président du Mouvement Sarvodaya Shramadana du
Sri Lanka, A. T. Ariyaratne. Les besoins y sont répartis en dix classes :
l’environnement, l’eau, l’habillement, la nourriture, le logement, les services
médicaux, les soins, la communication, l’énergie, l’éducation et les besoins
spirituels/culturels. On voit que c’est sur les besoins matériels qu’on a mis
l’accent.

37 Voici ce qu’écrit Denis Goulet dans Strateies for Meeting Human


Needs  (préparé pour le « Bread for the World Education Fund », 1978) : « Le
plus intrigant des théoriciens contemporains des besoins est probablement
Ivan Illich il affirme l’existence d’une « loi d’airain » de la monopolisation
des besoins selon lui, les fabricants qui ont un intérêt particulier à la
fourniture de certains biens parviennent à inculquer l’idée de leur
apparente nécessité : en utilisant la légitimation sociale qui entoure certains
besoins génétiques, ils les redéfinissent de façon à les ajouter aux biens
« spécifiques » qu’ils produisent. Selon Illich, les écoles auraient cette
fonction dans la satisfaction de la faim de savoir ; les hôpitaux et les
médecins profiteraient du désir de chacun de jouir d’une bonne santé et les
fabricants d’automobiles traduiraient les besoins de locomotion en besoins
de voitures. Bien entendu, ce n’est pas la même chose de critiquer les
moyens de satisfaction et de critiquer les besoins.

38 Johan Galtung, « The New International Fxonomic Order and the Basic
Needs Approaches. Comptability Contradiction and/or Conflict », University
of Oslo, Papers  N° 80, 19 p.+annexes.

39 Pour une bonne analyse représentant le point de vue du Tiers Monde,


voir Firouz Vakil, Basic Human Needs and the Crowth Process  : The
Dimension of Conflict,  Atelier Aspen-Gajareh, Iran, juin 1977.

40 On trouve cette approche gestionnaire dans le modèle de Bariloche où


tout est transformé en prix de marché ; l’impératif est de produire un
revenu suffisant pour que les gens puissent acheter de la nourriture et
payer leur logement ; de même, il faut que l’Etat dispose d’un revenu
suffisant pour leur assurer les services médicaux et l’éducation. Cette
même approche se retrouve dans le Blue Book,  de l’OIT, un document
préparatoire pour l’importante conférence de 1976, et dans Hopkins,
Norbye, 1978, par exemple aux pp. 41 ss. — bien que Hopkins s’en
défende (voir note 6). On trouve cette approche sous une forme moins
orientée sur le plan économique dans Soedjatmoko, « National Policy
Implications of the Basic Needs Model », Prisma, Indian Journal of Social
and Economic Affairs,  N° 9, mars 1978, pp. 3-25. Il est vrai que l’article
traite d’un « cadre de politique nationale pour le développement par le
modèle des besoins fondamentaux », (p. 4) et de ses implications
internationales. Mais, comme l’expérience chinoise l’a montré, cela doit
être relié à la self-reliance  au niveau local. En effet, le danger existe,
comme dit l’auteur, « qu’après tant de détours et de compromis on perde
son chemin, son âme » (p. 25).

41 Pour une tentative d’interprétation d’une partie de la recherche dans ce


domaine, voir Johan Galtung, « Culture, Structure and Mental
Disorder », Papers  N°42, Chair in Conflict and Peace Research, Université
d’Oslo, 1976.

42 Il faut noter que la hiérarchie de Maslow ne s’applique pas seulement à


un ordre social stratifié de façon homogène, mais aussi à un ordre social
plus dichotomique qui est implicite dans l’idée d’une société de classes en
raison de la différence tranchée entre les deux niveaux inférieurs et les
deux-trois niveaux supérieurs.

43 « Ce n’est pas pour les gens du commun, c’est pour les gens haut
placés » — je n’oublierai jamais ce commentaire en réponse aux
compliments que je faisais sur le décor lors d’un mariage en Inde du Sud où
il y avait six cents invités autour des tentes, et des tables sur lesquelles se
trouvait, magnifiquement disposée, la nourriture la plus délectable.

44 Cela s’applique également à ce qu’on pourrait appeler le marché social,


les lieux de marché d’interaction sociale : groupes politiques fermés,
groupes sociaux et religieux, qui n’excluent pas nécessairement les masses
(certains groupes, au contraire, rejettent les élites), mais qui reflètent très
bien la formation des classes sociales.

45 Sur cette question, lire le célèbre article de Talcott Parsons traitant du


système médical, The Social System,  Free Press, Glencoe, 1951, auquel se
réfère Illich dans : Némesis médicale, l’expropriation de la santé,  Le Seuil,
Paris 1975.

46 Tel est le point de départ d’une discussion du phénomène de


surdéveloppement. Un moyen de satisfaction peut avoir un effet positif
jusqu’à un certain point, au-delà duquel on constatera des rendements
décroissants et même des effets contre-productifs. Voir Johan Galtung et
Monica Wemegah, Overdevelopment and Atlernative Ways of Life in the Rich
Countries,  Society for International Development, en collaboration avec
l’UNU, Projet GPID, Genève, mai 1979.

47 La tradition de l’ermite hindou est légendaire. Elle correspond peut-être


à l’histoire de Robinson Crusoé, personnage qui prouve, outre sa capacité
d’indépendance, une complète autosuffisance dans des conditions hostiles.
Mais il faut noter la différence : on admire l’ermite hindou parce qu’il
cherche à s’approcher de la transcendance ; Robinson Crusoé est un nain
spirituel, mais un héros de la débrouillardise matérielle.

48 Voir à ce sujet Johan Galtung, « The Dynamics of Rank Conflicts, Peace


and Social Structure, Essays in Peace Research , Vol. II, Ejlers, Copenhague,
1978, pp. 182-196.

49 « ...sans jamais devenir ni chasseur, ni pêcheur, ni berger, ni critique »,


disent les derniers mots de la célèbre citation de Marx ( The German
Ideology  que nous citons ici de : Marx and Engels, Basic Writing on Politics
and Philosophy,  I. S. Feuer, Editeur, Fontana Classics of History and
Thought, Londres, 1969, p. 295).

50 Que l’on songe par exemple aux repas de l’Antiquité dont on trouve une
description dans Le Banquet  de Platon : quelle riche combinaison de
moyens de satisfaction matériels et non matériels ! Etait-ce l’économie
d’esclavage qui rendait de tels repas possibles ? Et qu’en était-il du sexe ?
Les générations précédentes ainsi que d’autres cultures semblent lier les
relations sexuelles à des moments privilégiés d’expériences sociales ; son
expression n’est pas le sexe de groupe mais des manifestations
d’expériences particulièrement émouvantes comme les danses « tribales »,
se terminant avec la dispersion des couples dans les bois et les champs. On
devrait peut-être considérer le prétendu relâchement des mœurs sexuelles
des années soixante et soixante-dix comme une tentative de ressaisir des
modèles perdus à un moment donné de l’histoire.

51 Ainsi, les partisans d’un nouveau style de vie ne demandent pas  aux


autorités de l’aide, des conseils et la direction du processus ; ils veulent
précisément faire tout cela eux-mêmes et ne demandent aux autorités que
de ne pas les empêcher.
INDICE DELLE ILLUSTRAZIONI

Titolo Tableau 3. Le niveau de satisfaction des besoins : une conjecture

URL http://books.openedition.org/iheid/docannexe/image/3615/img-1.jpg

File image/jpeg, 268k

Titolo Figure 1. Mode segmenté et mode intégré de la satisfaction des besoins

URL http://books.openedition.org/iheid/docannexe/image/3615/img-2.jpg

File image/jpeg, 88k

Titolo Figure 2. Mode intégré et mode segmenté de la satisfaction des besoins


II

Legenda B : besoino : non-pertinenceS : moyen de satisfactionx : satisfaction

URL http://books.openedition.org/iheid/docannexe/image/3615/img-3.jpg

File image/jpeg, 95k

AUTORE
Johan Galtung
Institut universitaire d’études du développement, Genève.
Université des Nations unies, projet « Objectifs, processus et indicateurs du développement ».

Chapitre VI. Les besoins


fondamentaux : forces et
faiblesses
Johan Galtung
p. 119-127

TESTO NOTE AUTOREILLUSTRAZIONI
TESTO INTEGRALE
 52 Voir l’important ouvrage de Agnès Heller, La théorie des besoins chez
Marx, Coll. 10-18, Union géné (...)

 53 « Les gens qui avaient faim dans le monde voulaient du pain et on


leur a donné des statistiques. Il (...)

1L’étude des besoins fondamentaux n’est certainement pas nouvelle.


Pour ne mentionner que deux traditions, le « donne-nous aujourd’hui
notre pain de ce jour » occidental/chrétien et indien/hindou est une
prière visant à la satisfaction minimale des besoins matériels
fondamentaux (et qui ne concerne certainement pas que le pain).
Toute la théorie de Marx se fonde sur une réflexion sur les
besoins52 et, dans l’histoire des Nations unies, on pourrait citer le
célèbre discours de Québec de lord Boyd Orr lors de la fondation de la
FAO, en 1945, qui va certainement dans le même sens53.
2Gandhi, profondément inspiré par le christianisme, accordait
toujours la priorité aux problèmes posés par les plus nécessiteux,
aussi bien sur le plan théorique que pratique.
 54 La déclaration de Houston de juin 1977 est l’une des déclarations les
plus primitives de ces derniè (...)

3La volonté de se concentrer sur ce qui est fondamental et sur ceux


qui n’ont pas accès à ce fondamental, sont deux idées jumelles qui
parcourent l’histoire54 mais ne parviennent pas à constituer un
courant dominant : si elles y étaient parvenues, il y aurait peut-être
encore de l’inégalité, voire de l’exploitation, mais non pas une misère
aussi effroyable que celle que nous connaissons. Et cela nous conduit
directement à la force et à la faiblesse principales de l’ABF.

La force principale de l’ABF : permettre


d’établir des priorités
 55 Cela signifie qu’il faut accorder moins d’attention aux besoins non
matériels des élites ; par cons (...)

4L’ABF constitue un effort pour couper court à toute rhétorique et se


concentrer sur l’essentiel, le fondamental : fournir aux individus et
aux sociétés un étalon de mesure qui puisse diriger l’attention de la
société vers le bas, en disant : « Dites-moi combien de misère
matérielle et spirituelle vous avez au bas de la société, je vous dirai
quel genre de société vous avez. » On ne fait pas alors de distinction
entre les spirituellement pauvres et les matériellement pauvres ; on
considère qu’une société doit être jugée sur la base de la misère
qu’elle produit, de quelque nature qu’elle soit, et non pas sur la base
de ses richesses. Ce seront la souffrance humaine, la misère
(aliénation) qui compteront et serviront à réajuster les priorités 55.

La faiblesse principale de l’ABF : elle ne dit


rien de la façon dont la misère est produite ;
elle n’est pas une théorie sociale
5Ainsi, elle ne dit rien de l’iniquité, car celle-ci est du domaine des
relations, et même des relations abstraites, et il serait difficile
d’émettre l’hypothèse qu’il y a un besoin de ne pas être exploité, ou
de ne pas vivre dans une société trop inégale. L’équité et l’égalité sont
des valeurs sociales, de même que la justice sociale. Comme telles,
elles peuvent être si profondément intériorisées qu’elles revêtent le
caractère d’un besoin, mais on peut supposer que de tels cas sont
exceptionnels. Ce qu’une personne ressent dans son for intérieur est
une privation concrète, menant à une tension concrète, ou même à la
souffrance : la théorie des besoins traite de cela et non pas de
l’analyse sociale. On voit que l’ABF n’inclut pas automatiquement
toutes les bonnes valeurs sociales, ce serait élargir trop la notion de
besoin. Il y a là un danger majeur : il est tout à fait possible, même
lorsqu’on attribue une importance égale aux besoins matériels et non
matériels, de combiner l’ABF avec de nombreux processus
d’exploitation, en dirigeant la plupart des ressources vers les riches
aussi longtemps que les pauvres se trouvent au-dessus du minimum.
On peut imposer un maximum social, un plafond — mais entre le
plafond et le sol il peut y avoir encore inégalité et iniquité, il peut y
avoir satisfaction de besoins aux dépens de la satisfaction de besoins
d’autrui. La théorie des besoins ne prémunit pas automatiquement
contre ce danger, si ce n’est en postulant le besoin d’être un sujet.
 56 Ainsi, l’Etat-providence devrait éliminer autant que possible tout test
susceptible de montrer si l (...)

6Il ne faut donc pas prétendre que l’ABF peut offrir ce qui est hors de
son paradigme, elle doit au contraire stimuler des perspectives, des
théories, des paradigmes, des approches supplémentaires. Les
perspectives les plus importantes seraient celles qui étudieraient la
manière dont la misère est produite et reproduite ; de telles théories
existent, elles sont indispensables pour atteindre les racines du
phénomène. Et c’est ici qu’apparaissent les limites des termes
« moyen de satisfaction » et « objet du besoin » : ils donnent
l’impression de quelque chose qui est donné au sujet du besoin ou
qui est obtenu par lui, comme par exemple la nourriture ou les
médicaments. Mais cela pourrait se passer aussi de façon plus
automatique, en étant fourni directement par la structure, à condition
que la structure soit bien réglée56. Il est en outre indispensable de
tenir compte de la perspective supplémentaire que peut offrir une
théorie du conflit : les agents de satisfaction étant souvent rares, il
peut y avoir des compensations et des choix à faire.

Deuxième argument en faveur de l’ABF : la


richesse de l’image qu’elle donne des êtres
humains lorsqu’on ne l’interprète pas d’une
façon trop rigide
 57 La liste la plus proche de ce tableau que nous ayons réussi à trouver
est celle de David Krech, Ric (...)
7On peut facilement subdiviser une liste de besoins comme celle du
tableau 257 parmi les sciences sociales et les centres d’intérêts que
pourraient y trouver le psychologue, le psychologue social, le
sociologue et le politologue seraient assez évidents, partant
de l’homo psychologicus  pour arriver à l’homo œconomicus.  L’ABF
transcende de telles tendances à la compartimentalisation et vise à
élaborer de riches images biosociales et physiologico-culturelles.

Autre faiblesse majeure : les processus


permettant l’élaboration empirique de ces
images sont loin d’être clairs
8Une enquête sociale peut permettre de définir des valeurs ; par des
interviews approfondies, on peut sonder les motivations des gens.
Mais pour ce qui est des besoins, la chose est plus compliquée : on ne
peut pas toujours prendre pour de l’argent comptant les déclarations
des gens, même si ces gens sont vraiment sujets. Pour reprendre les
deux distinctions utilisées dans cette étude, on
opposera conscient  à inconscient  (ou manifeste  à latent)
et vrais  besoins à faux  besoins ; on peut dire alors que le sujet n’est
pas nécessairement conscient de ses besoins et certains besoins qu’il
considère comme tels peuvent s’avérer moins importants qu’il ne le
pense et donc n’être que de faux besoins.
9Des méthodes empiriques existent mais elles ne devraient pas se
limiter à la conduite d’interrogatoires sur les besoins. Le dialogue
devrait permettre une approche beaucoup plus fructueuse, centrée sur
la question : « Qu’y a-t-il de si important dont nous ne puissions
nous passer ? » Un processus de sondage mutuel peut révéler à quel
point la non-satisfaction du besoin est cruciale, et quel effort ou
sacrifice on serait disposé à faire pour satisfaire ce besoin. Certes, le
dialogue se passerait au niveau des mots mais il devrait être assez
intense pour pouvoir explorer les profondeurs de l’esprit.
 58 Paul A. Baran, dans son The Political Economy of Growth, distingue
quatre types de surplus économiq (...)

10Une autre approche passerait par la pratique,  toujours avec la


même subdivision. Là où les agents de satisfaction généralement
présents disparaissent totalement ou partiellement, des
situations effectives  de privation peuvent se produire58 ; une
désintégration s’ensuivra-t-elle ou non ? Et, dans une situation
concrète, qu’est-ce que les gens sacrifient en fait  pour pouvoir
satisfaire un besoin donné ? Pour parler en termes plus précis, sont-
ils prêts à sacrifier d’autres dimensions de besoins, car si c’est le cas,
cela peut fournir une indication quant à la priorité relative qu’ils
établissent. On sait par exemple que certaines personnes sont prêts à
sacrifier leur vie pour la liberté et/ou l’identité ; elles ne considèrent
donc pas la survie physique de façon inconditionnelle comme le
besoin le plus fondamental. Mais d’autres personnes sont également
prêtes à renoncer à la liberté et/ou à leur identité pour obtenir la
sécurité et/ou la prospérité ; ce serait donc une entreprise futile que
d’essayer d’établir des hiérarchies linéaires et universelles. A partir de
considérations comme les nôtres, on arrive en général à définir des
régions de besoins plus homogènes.
11Ainsi, pour explorer les besoins, nous avons essentiellement quatre
approches empiriques :
Tableau 4. Approches empiriques pour l’exploration des besoins

Ingrandisci Originale (jpeg, 168k)


12On peut considérer ce tableau comme un exercice de méthode et
chercher à savoir laquelle serait la plus valable et la plus sûre. On
parviendra probablement à la conclusion que les méthodes non
verbales sont plus valables mais moins sûres, entre autres parce qu’il
est difficile de répéter les expériences, et que la méthode verbale est
plus sûre, mais moins valable. C’est certainement l’approche la plus
facile à manier.
13Mais on peut également considérer ces quatre approches comme
une sorte d’exercice pratique. Grâce au dialogue, les gens s’aident
mutuellement à prendre conscience de leurs vrais  besoins, qu’ils
soient manifestes et conscients ou latents et inconscients, à
comprendre ce dont ils peuvent vraiment se passer. On passerait
ensuite de la prise de conscience à la pratique : en s’efforçant de
dépouiller son existence de ses faux besoins, en se concentrant
davantage sur ses vrais besoins (pour ne pas dire sur les véritables
moyens de satisfaction de ses véritables besoins), en cherchant à
savoir ce qu’on veut bien sacrifier en pratique. Une bonne société est
une société qui rend largement possibles de telles expériences, car
elles constituent l’un des moyens de construire une société meilleure.

Troisième argument en faveur de l’ABF : elle


indique un programme riche et ouvert pour
le développement futur
 59 Le livre de Bloomfield et al. sur la méditation transcendantale TM :
Discovering Inner Energy and O (...)

14Il ne s’agit pas simplement d’établir une liste des priorités ni de


définir un plan d’action. Une ABF bien comprise va au-delà des
discussions sur le niveau minimal de satisfaction et cela de trois
façons au moins. Tout d’abord, elle ouvre la voie à l’exploration des
besoins réels par opposition aux faux besoins,  offrant ainsi un
instrument susceptible d’enrichir l’existence humaine. Pour cela, il ne
faut pas se contenter de dépouiller sa série de besoins des faux
besoins, mais il faut encore l’enrichir également des besoins latents
mais réels. En ce domaine il y a beaucoup à apprendre des autres,
d’où l’importance que prend la perspective universaliste par addition.
Deuxièmement, l’ABF permet de passer en revue les divers moyens de
satisfaction pour pouvoir distinguer les vrais des faux.  Précisément
parce qu’elle est une construction théorique, elle remet en question
toutes les relations du tableau 2 (et notamment la pertinence des
prétendus moyens de satisfaction). En effet, elle constitue un
ensemble abstrait qui sert à définir une classe  de moyens de
satisfaction parmi lesquels on choisit les meilleurs en fonction des
besoins et des ressources à disposition. Troisièmement, l’ABF ouvre la
voie à une exploration globale des relations plus riches entre besoins
et moyens de satisfaction  ;  entre autres, elle permet de concevoir de
nouveaux contextes de moyens de satisfaction par rapport à des
complexes entiers de besoins. Ainsi, il se pourrait que la méditation
transcendantale soit un moyen de satisfaire à la fois le besoin de
repos, de santé et d’identité59.
15Il reste cependant une faiblesse principale en relation à cette
force : il y a une différence entre le relâchement d’une tension et le
développement humain et ainsi l’image qu’offre l’ABF n’est pas
suffisamment globale.  Néanmoins, une théorie des besoins ne
suppose jamais que les besoins restent au même niveau comme s’ils
constituaient les fondations d’un bâtiment dont les valeurs
constitueraient les étages supérieurs. Les besoins peuvent se
développer précisément parce qu’ils sont bio-sociaux par nature.
Nous avons tenté d’expliquer le processus à travers l’intériorisation
des valeurs  :  on peut vouloir faire à un tel point ce qui est juste et
bon que cela en devient un besoin.

Conclusion
 60 Et c’est une raison majeure pour que cette approche soit rejetée par
des gens qui ont des droits ac (...)
16Partir de l’étude des besoins fondamentaux est indispensable à
toute théorie du développement qui considère le développement
comme le développement des êtres humains ; pour les autres théories
(et notamment celle du conditionnement culturel) l’ABF devient inutile
et même gênante60. L’ABF peut se présenter sous diverses formes et
même sous divers noms. Mais on n’échappe pas à l’idée
d’une conditio sine qua non.  Aucune théorie du développement digne
de ce nom ne peut se passer d’une anthropologie et, quelle que soit
l’importance des variations, le concept d’une condition nécessaire
demeure. Il est évident que cette approche ne va pas sans de
nombreux problèmes qui sont autant de défis lancés à la recherche
future. Mais le problème essentiel tient à l’attitude des personnes qui,
qu’elles soient pour ou contre l’ABF, veulent voir en elle une
approche unique  et attendent d’elle des réponses à des questions qui
ne peuvent même pas être formulées à l’intérieur de ce paradigme ; ils
l’attaquent alors en imaginant des réponses qu’elle ne peut ni ne doit
donner.
17Nous souhaitons que se constitue un large éventail de perspectives
dont l’ABF serait une composante ; de même, il faudrait élaborer une
riche théorie des besoins fondamentaux, ce qui serait très complexe.
Certes, celle-ci ne saurait égaler ni la complexité de la vie humaine ni
celle de la réalité sociale, toutes deux infiniment variées. Et ce qui
semble à certains un vice intrinsèque de l’étude des besoins
fondamentaux peut devenir une vertu : elle n’est pas seulement
complexe, elle est chaotique. Et pourquoi pas ? Peut-être devrait-elle
rester chaotique pour servir de garde-fou contre une simplicité qui
pourrait devenir trop facilement la base de manipulations
bureaucratiques/capitalistes/intellectuelles ! Il y a beaucoup de
sagesse dans un conte raconté par Kinhide Mushakoji qui fait l’éloge
de cette « alternative » qu’est le chaos : lorsque les rois des mers du
Nord et du Sud donnent des yeux, des oreilles et une bouche au roi
Chaos pour le « structurer », le roi meurt. C’est pour cela que nous
avons considéré cette étude comme une approche,  et non pas un
« modèle » ou une « stratégie » tout en sachant qu’il existe des forces
puissantes qui cherchent à orienter les besoins fondamentaux dans
un tel sens. Certains points restent à éclaircir, mais pas trop. Quant à
savoir si notre effort a atteint son but, nous laissons à d’autres le soin
d’en décider.
NOTE
52 Voir l’important ouvrage de Agnès Heller, La théorie des besoins chez
Marx,  Coll. 10-18, Union générale d’éditions, Paris, 1978. L’auteur
mentionne au début de son étude que ce que Marx a apporté de nouveau a
été l’idée que les ouvriers vendent au capitaliste non pas leur travail mais
leur force de travail, l’idée de surplus et l’idée de valeur d’usage. Et l’auteur
d’ajouter : « Si l’on examine maintenant ces trois découvertes que Marx met
à son propre compte, il n’est pas difficile de démontrer que, d’une façon ou
d’une autre, elles sont toutes trois bâties sur le concept de besoin » (p. 37).
Le premier chapitre, « Remarques préliminaires : à propos du concept de
besoin chez Marx », constitue une excellente introduction et montre la
modernité de Marx dans le domaine des besoins ; en effet, la théorie des
besoins s’est développée indépendamment de la tradition marxiste qui
témoigne d’un certain scepticisme à l’égard des études sur les besoins (un
des arguments à la base de ce scepticisme est la première objection à la
théorie des besoins cité au chapitre VI).

53 « Les gens qui avaient faim dans le monde voulaient du pain et on leur a
donné des statistiques. Il n’y avait guère besoin de recherches pour
découvrir que la moitié de la population mondiale manquait de nourriture
suffisante pour être en bonne santé. » L’article 25 (1) de la Déclaration
universelle des droits de l’homme, du 10 décembre 1948, est clairement
orienté vers les besoins fondamentaux. De plus, il existe l’important
rapport sur International Definition and Measurement of Standards
and  Levels  of Living,  Nations unies, 1954, qui établit la liste des catégories
de besoins matériels, et y ajoute à la fin les « libertés humaines ». Ainsi,
cette idée a été présente à l’ONU depuis ses débuts, mais elle était formulée
dans une terminologie différente. Des débats très importants ont lieu à
l’ONU sur la place des besoins fondamentaux dans la stratégie du
développement et on devrait plutôt rendre hommage à ces progrès que de
les décrier.

54 La déclaration de Houston de juin 1977 est l’une des déclarations les
plus primitives de ces dernières années d’un point de vue intellectuel ; elle
est restée très loin du niveau élevé du rapport dont les participants étaient
censés discuter (McHale, John et Magda, Basic  Human  Needs  : A
Framework for Action,  1977). La déclaration se limite aux seuls besoins
matériels et s’achève par cette phrase qui ne manque pas de piquant :
« Une large acceptation de la responsabilité pour la satisfaction des
« besoins humains » permettra aux nations industrielles et à celles en voie
de développement d’aller au-delà du « dialogue » vers une réalisation
effective basée sur un nouvel ordre économique international. » Ce qui
servira précisément les intérêts du marketing  des moyens de satisfaction
matériels !

55 Cela signifie qu’il faut accorder moins d’attention aux besoins non
matériels des élites ; par conséquent il n’est pas étonnant que ces élites
soient sceptiques ou même opposées à l’ABF. Mais considérer les besoins
fondamentaux comme menant à un jeu à somme nulle entre les élites et les
masses, c’est négliger la possibilité de créer de nouveaux moyens de
satisfaction grâce à la self-reliance.

56 Ainsi, l’Etat-providence devrait éliminer autant que possible tout test


susceptible de montrer si les gens sont réellement dans le besoin, en
rendant le lait gratuit dans les cantines scolaires aussi naturel que l’est
l’eau en été dans une crique des montagnes norvégiennes.

57 La liste la plus proche de ce tableau que nous ayons réussi à trouver est
celle de David Krech, Richard S. Crutchfield et Norman Livson, Elements of
Psychology,  Knopf, New York, 1969, p. 498. Plus tristement célèbre dans
l’histoire de la notion des besoins (ou d’autres notions en rapport avec
ceux-ci) est la liste des « besoins psychogéniques » distincts des besoins
« viscérogéniques », ou « physiologiques », développée par J. Edward
Murray dans Motivations and Emotion  (cité ici par Hilgard,
Atkinson, Introduction to Psychology,  4  édition, 1967). Les 28 besoins
e

constituent un guide de la société capitaliste américaine, ainsi par


exemple : besoin d’obtenir des biens et d’être propriétaire, besoin d’être
ordonné et propre, d’être précis, besoin d’amasser, d’être frugal, économe
et avare, besoin d’organiser et construire, besoin d’exceller, besoin
d’exercer le pouvoir, de lutter, besoin de provoquer louanges et
approbation, besoin d’influencer ou de contrôler les autres, besoin
d’admirer et de suivre volontairement un supérieur et ainsi de suite. Notons
encore le dernier point de cette liste, une justification des
intellectuels/chercheurs/professeurs : besoin de publier et de démontrer ;
de donner des informations, de discourir.

58 Paul A. Baran, dans son The Political Economy of Growth,  distingue


quatre types de surplus économique potentiel (défini comme la différence
entre la production potentielle et ce qu’on pourrait considérer comme une
consommation essentielle). « Une consommation excessive de la part de la
société — avant tout au sein des groupes à revenu plus élevé, mais dans
certains pays comme les Etats-Unis également au sein des soi-disantes
classes moyennes — une perte de production pour la société à cause
d’ouvriers improductifs, une perte de production à cause de l’organisation
irrationnelle et gaspilleuse de l’appareil productif existant, et une perte de
production à cause du chômage dû essentiellement à l’anarchie de la
production capitaliste et au déficit de la demande effective » (p. 134). Dans
des situations de crise, ce surplus potentiel est introduit dans l’effort de
guerre, et la société peut récupérer les quatre types de surplus si elle est
bien organisée. Le type le plus important est celui qui montre que ce genre
de surplus n’est pas réellement utilisé pour satisfaire les besoins
fondamentaux mais sert à la satisfaction de besoins non fondamentaux. Il y
a ainsi un lien intime entre la théorie des besoins et la théorie du surplus.

59 Le livre de Bloomfield et al. sur la méditation transcendantale TM  :


Discovering Inner Energy and Overcoming Stress,  Dell, New York, 1975,
contient une collection impressionnante d’indications sur l’impact positif
que la méditation transcendantale peut avoir dans de nombreux domaines
(taux de métabolisme, taux de respiration, résistance de la peau,
concentration des acides lactiques dans le sang, synchronisme des ondes
du cerveau, réponses épithéliales galvaniques, pouls, pression sanguine,
« inventaire d’orientation personnelle », anxiété, « santé psychologique »,
autoréalisation, capacité de perception, temps de réaction, capacité de
mémoire, utilisation de médicaments, consommation d’alcool et de
cigarettes, performances académiques ( !), productivité, performance au
travail (voir les diagrammes 1-27 à la fin du livre).

60 Et c’est une raison majeure pour que cette approche soit rejetée par des
gens qui ont des droits acquis académiques, intellectuels, politiques,
idéologiques dans une autre théorie : cela devient gênant à partir du
moment où le développement, défini par ces théories, s’avère non
seulement a-humain mais anti-humain.

INDICE DELLE ILLUSTRAZIONI

Titolo Tableau 4. Approches empiriques pour l’exploration des besoins

URL http://books.openedition.org/iheid/docannexe/image/3616/img-1.jpg

File image/jpeg, 168k

AUTORE
Johan Galtung
Institut universitaire d’études du développement, Genève.
Université des Nations unies, projet « Objectifs, processus et indicateurs du
développement ».
Dello stesso autore
 Introduction à « Développement, environnement et technologie, quelques aspects non-
économiques » in La fin des outils, Graduate Institute Publications, 1977
 Chapitre V. Besoins et occidentalisation : dix dimensions du problème in Il faut manger
pour vivre…, Graduate Institute Publications, 1980
 Chapitre II. Des hypothèses au concret in La fin des outils, Graduate Institute Publications,
1977
 Tutti i testi
© Graduate Institute Publications, 1980
Creative Commons - Attribuzione - Non commerciale - Non opere derivate 3.0 Unported - CC BY-
NC-ND 3.0
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Chapitre V. Besoins et occidentalisation : dix dimensions du problème
 
Identité culturelle, self-reliance et besoins fondamentaux
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