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LE DISCOURS LITTÉRAIRE GOURMAND 

:
CONTEXTE – PROBLÉMATIQUE - MÉTHODE

Emanuela CIOLACU

Les plats se lisent et les livres se mangent.


Marcel Proust

Introduction
La littérature nous régale la pensée avec ce que l’imagination humaine a de mieux dès
l’aube des civilisations. Elle nourrit nos esprits et nos âmes, nous rapproche et nous ouvre vers
d’autres mondes. Elle nous apporte du bonheur et pique notre curiosité, nous vivons beaucoup plus
que nos vies à nous tout en voyageant au bout des mondes que les écrivains inventent pour leur
plaisir… et le nôtre ! Notre gourmandise pour de nouvelles aventures, voyages, découvertes,
amours, drames, joies, émotions sans quitter le confort de chez soi n’a pas vraiment de limite, car
elle s’apaise et se réveille tour à tour, cherchant encore et encore de nouveaux plats spirituels pour
nous rendre heureux. Et dans toute cette littérature il n’y a pas beaucoup de livres sans une boisson
ou une miette de quelque chose à manger qui accompagne les personnages. Et peu à peu ces petites
choses tournent en plus d’un mot, plus d’une phrase, plus d’un paragraphe ou de quelques pages. Et
la nourriture occupe de plus en plus de place jusqu’à ce qu’elle devienne personnage. Et voilà ce qui
nous mène à essayer cet ouvrage de découverte. La recherche d’un pourquoi, d’un comment. C’est
un voyage, car toute relation humaine a nécessairement besoin de communication pour se réaliser.
Et quelle communication plus complexe que le langage ? La toile des interactions humaines est
tissée par les mots et tous les sens qu’ils peuvent prendre et transmettre. Mais en comprenant les
mots est-on sûr de comprendre aussi le discours ? Ancré dans le contexte socio-historique, le
discours est compris ou interprété par l’intermédiaire des connaissances qu’un individu possède sur
les manières d’articulation, celles de dérivation, mais aussi sur les intentions situationnelles et
contextuelles.
Il y a une multitude de champs de savoirs à traverser pour arriver à réfléchir en termes de
discours, comme le soulignait Foucault dans Archéologie du savoir. Il faudra maintenir le cap pour
naviguer entre sociologie, histoire, psychologie, avec un ancrage fort dans les sciences du langage,
où l’ordre social se construit à travers la communication. Et on pourrait dire qu’une manière très
personnelle de communiquer se construit par l’intermédiaire de l’alimentation. C’est peut-être
encore une raison pour laquelle la nourriture fait partie intégrante de la littérature, car cela
représente encore une manière de décrire un personnage, une société ou une civilisation entière, tout

1
comme elle traverse l’histoire, la sociologie ou la psychologie. Il y a donc une relation subtile qui
s’établit entre l’usage commun de la langue, le discours littéraire et les pratiques alimentaires dans
le rituel de la communication. Et c’est précisément ce rituel qui fait l’objet de cette recherche.

1. Pourquoi le discours littéraire gourmand ? Choix du thème


De cette sphère aride part tout discours et tout poème
et chaque voyage à travers forets, batailles, trésors, banquets, alcôves nous ramène ici  :
au centre vide de tout horizon.
Le château des destins croisés - Italo Calvino

C’est simple et compliqué à la fois.


Tout d’abord, parce que depuis les commencements des écrits, littéraires ou non-littéraires,
la nourriture apparaît comme compagnon fidèle des héros des livres ou… des écrivains. Dans les
pyramides, la Bible, les écrits des auteurs grecs et ensuite romains et cela continue tout au long de
l’histoire de l’humanité. En France on retrouve ces écrits imprégnés des arômes de « e pain e carn e

vin  » comme dans La Vie de Saint Alexis vers le milieu du XIe siècle jusqu’aux délices
contemporaines telles « culotte de veau de lait… cassate pistache… tranche de baudroie en
scampi… gallinette de palangre… au naturel… la gelée ambrée aux aubergines… assaisonnées de
moutarde cramone… confit d’échalotes… marinière de bar poché… sabayon glacé… au moult de
raisin… homard bleu… coffre de canard Pékin... » (p. 150) comme on lit dans Une Gourmandise de
Muriel Barbéry, roman qui a reçu le prix du Meilleur Livre de la Littérature gourmande 2000 et a
été traduit en 11 langues… Comme Jean-Jacques Boutaud1 remarquait :
Dans sa première édition de 1938, le Larousse gastronomique propose « une bibliographie
culinaire et gastronomique, ancienne et moderne », où figurent près d’une centaine d’auteurs et
140 titres d’ouvrages – un corpus déjà très riche en informations. Dans son apparente unité, il
laisse apparaître une grande diversification des écrits et un éclatement des genres dans la
catégorie générique du culinaire et du gastronomique.

Ensuite, parce que c’est un cas particulier, celui du discours littéraire, où l’écrivain peut
transgresser à sa guise les normes discursives, car écrivain et lecteur acceptent cet écart des
exigences normatives du discours comme point de départ dans le décodage ultérieur à la lecture. De
cette manière on peut concevoir les typologies différentes en ce qui concerne les types de discours
littéraires. Celui qui nous intéresse est le discours littéraire gourmand. Selon L’Institut européen
d'histoire et des cultures de l'alimentation2, le repas gastronomique des Français est une pratique
sociale coutumière destinée à célébrer les moments les plus importants de la vie, c’est une pratique
sociale qui célèbre le bien-être ensemble, l’attention à l’autre, le partage autour du plaisir du goût,

1
Boutaud, Jean-Jacques. 2008. « L’Art de concocter des titres en cuisine » in Protée, vol.36, no3, p. 23
2
« Le repas gastronomique des Français : patrimoine de l’humanité », http://iehca.eu/fr/patrimoines-alimentaires/le-
repas-gastronomique-des-francais-patrimoine-de-l-humanite
2
l’équilibre entre l’être humain et les productions de la nature, constituant un repère identitaire
important et procure un sentiment de continuité et d’appartenance.
De plus, ce lexique est d’une richesse infinie, on peut dire, car la nourriture existe depuis
toujours, on a toujours préparé des plats, des plus simples aux plus complexes et raffinés et le
contact des cultures apporte à chaque instant de nouvelles matières, techniques, ustensiles, goûts,
textures… et mots à côté de tous ces mets, ainsi que la cuisine devient une sorte de perpetuum
mobile, de même que les mots qui s’y rattache. Gourmandise des sens, gourmandise des mots, les
écrivains ont depuis toujours fait place dans leurs œuvres aux «  instants » gastronomiques. Cela
représente une chance et un défi à la fois pour le chercheur qui devra décider la direction de sa
recherche, la quantité et qualité des œuvres littéraires choisies pour constituer le corpus, ainsi que le
type d’analyse à mener.
Et finalement, parce que cet univers de la gastronomie en littérature peut toujours constituer
un corpus complexe, d’une étendue extraordinaire. Pourtant, le corpus visé, encore en construction,
se propose un nombre fini de romans et recueils de nouvelles de la littérature française
contemporaine (une quinzaine environ), qui, à part la gastronomie qui est au centre, sont très
différents : romans noirs, polars, romans historiques, nouvelles, voyage, fiction… Ce qu’ils ont en
commun à part la gastronomie, c’est d’une part le choix des auteurs : français et contemporains, et
d’autre part la période de parution : entre 1986 et 2016, il s’agit donc d’une écriture actuelle et d’un
lexique ancré dans les réalités de nos jours, où la gastronomie est présente partout – dans nos
cuisines, dans la rue, dans les librairies, sur internet (blogs culinaires, pages sur les réseaux de
socialisation, émissions, vidéos, photos, etc.), dans les journaux, à la télévision, dans les salles de
cinéma, etc.

2. Contexte de la recherche sur le discours littéraire gourmand. États des lieux


Il faut que tout discours soit composé comme un être vivant.
Phèdre de Platon

Selon Eugen Coşeriu, « la langue est une technique historique de l’activité langagière, en
partie réalisée, en partie non réalisée, virtuelle, réalisable »3. Elle se trouve à chaque moment dans
un développement typologique. C’est pourquoi les variations linguistiques se trouvent dans un
mouvement continuel, car « les principes qui régissent la langue à un moment donné peuvent être
contradictoires et certains nouveaux principes en train de s’affirmer »4.

3
Coşeriu, Eugen. 1997. « Typologie des langues romanes », dans Variations linguistiques et enseignement des langues.
Langue parlée. Langue écrite , éd. par L. Rabassa et M. Roché dans Cahiers d’études romanes, CERCLID 9, p.225
4
Coşeriu, Eugen. 1997. « Typologie des langues romanes », dans Variations linguistiques et enseignement des langues.
Langue parlée. Langue écrite , éd. par L. Rabassa et M. Roché dans Cahiers d’études romanes, CERCLID 9, p. 245.
3
Le contexte de la recherche portant sur le discours littéraire est vaste et en continuelle
expansion et dans cet ouvrage on mènera une analyse sur plusieurs paliers : la sémio-pragmatique,
l’analyse du discours dans son contexte socio-sémiologique, l’analyse lexicométrique, l’analyse de
la rhétorique du discours littéraire. Voilà comment
« plus l’étude de la variation linguistique est approfondie, plus on s’aperçoit que chacune des
variantes considérées (qu’elles soient valorisées ou non- valorisées – donc auparavant exclues
des analyses) a sa place dans le système linguistique, ce dernier étant lui-même hétérogène »,

comme le remarque Gudrun Ledegen et Isabelle Léglise dans leur article « Variations et
changements linguistiques»5.
Mais comme cette variation touche à la langue comme système et le travail supposé est non
seulement impossible à réaliser de manière exhaustive, mais aussi d’une étendue touchant à
plusieurs disciplines, il faut concentrer le champ de recherche.

2.1. Discours : un peu d’histoire et de controverses


Il y a d’abord à choisir parmi les multiples définitions du discours, pour arriver à établir
dans quel contexte situer la présente recherche. Et Anne Reboul et Jacques Moeschler font une
délimitation très claire entre ce qu’ils appellent « discours » et « DISCOURS » :
Le DISCOURS, entité théorique qui reste en tout état de cause mystérieuse, se superpose,
donc, au discours, notion du langage quotidien qui ne désigne rien d’autre qu’une suite de
phrases dont les bornes sont posées, plus ou moins explicitement, par ceux qui les ont
produites. Si le discours n’a aucune propriété particulière, le DISCOURS, en revanche,
est supposé pouvoir expliquer des phénomènes divers, anaphores inter-phrastiques, usage
des connecteurs, choix des temps verbaux, etc. 6

Dans le Nouveau Dictionnaire des sciences du langage, Ducrot et Schaeffer considèrent que
Benveniste7 est celui qui « a particulièrement développe l’idée que la langue projette sur le monde
une grille temporelle fondée sur l’activité même de parole. »8 Le discours d’après Benveniste est
donc une « énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l’intention
d’influencer l’autre »9. Et ce discours peut être analysé, de ce fait l’analyse du discours vise « à
définir des procédés mécaniques, ou mécanisables, permettant de découvrir l’organisation
sémantique de textes relativement larges, ce qui exige que l’on sache reconnaître les diverses
occurrences d’une même idée sous des formes différentes. »10

5
Ledegen, Gudrun et Léglise, Isabelle. 2013. « Variations et changements linguistiques », ES Editions 2013N, p.316
6
Reboul, Anne et Moeschler, Jacques. 1998. Pragmatique du discours, Paris, Armand Colin, p. 7
7
Benveniste, Émile. 1966. Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard
8
Ducrot, Oswald et Schaeffer, Jean-Marie. 1995. Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage,
Paris, Seuil, 2e édition, p. 685
9
Benveniste, Émile. 1966. Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, apud Ducrot, Oswald et Schaeffer,
Jean-Marie. 1995. Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Seuil, 2e édition, p. 686
10
Ducrot, Oswald et Schaeffer, Jean-Marie. 1995. Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage,
Paris, Seuil, 2e édition, p. 484
4
Pourtant, même s’ils ne veulent pas considérer l’analyse du discours que seulement comme
« une sorte de sous-discipline » qui occupe depuis une trentaine d’années une grande partie du
« terrain linguistique », Anne Reboul et Jacques Moeschler réussissent à mener une excellente
analyse portant sur la pragmatique du discours, sujet qui nous intéresse au plus haut degré. Pourquoi
sont-ils arrivés pourtant à accepter ce terme ?
La difficulté à interpréter les phrases en isolation et la difficulté à réduire l’interprétation
d’un discours à celle des phrases qui le composent ont conduit certains linguistes à
postuler l’existence d’une unité linguistique supérieure à la phrase, le DISCOURS. 11

Cette analyse du discours dans sa considération de « nouvelle unité linguistique » supérieure


à la phrase, qui « irritait » tellement Reboul et Moeschler par la démarche insistante des analystes
du discours à la constituer comme une discipline cognitive, en dépit de l’absence de toute une série
d’éléments que cette démarche supposerait  (description de l’interaction de données hétérogènes,
connaissances encyclopédiques, données perceptuelles, données linguistiques, etc.), est un terme
introduit en 1952 par Z. H. Harris 12 dans son article « Discourse Analysis » et qui définissait cette
unité intitulée « Discourse » dans « une perspective structuraliste » comme une « unité linguistique
qui était constituée de phrases »13. Cependant Maingueneau14 remarque le fait que ce n’est pas
Harris qu’on puisse nommer fondateur de ce type d’analyse, parce que pour lui cela signifiait au
juste une décomposition d’un texte à analyser pour y trouver des renseignements sur des
récurrences de termes et des corrélations entre la langue et les composants sociaux et des réalités
socio-historiques.
C’est pour cela que Maingueneau15 parle en fait des écoles américaine, française et anglaise
de recherches linguistiques à partir des années 1960, mais arrivant aux années 1980 on voit une
mondialisation du savoir, notamment par les efforts de T. van Dijk de réunir dans un ouvrage
collectif les recherches intégrant courants théoriques émergés dans des multiples disciplines et des
pays divers, dans les quatre volumes de Handbook of Discourse Analysis16. D’après Angermüller,
on assiste à un phénomène où « des traditions théoriques autrefois séparées donnent naissance à des
cultures scientifiques hybrides »17, car il s’agit d’une réflexion sur le discours qui bénéficie de
multiples apports, notamment ceux de la philosophie et de la linguistique, tout au long du XX e

11
Reboul, Anne et Moeschler, Jacques. 1998. Pragmatique du discours, Paris, Armand Colin, p.14
12
Harris, Zellig Sabbettai, Dubois-Charlier Françoise trad. 1969. « Analyse du discours ». In: Langages, 4ᵉ année,
n°13, 1969. L'analyse du discours. pp. 8-45;Cet article est paru en anglais dans Language, vol. 28, 1952, pp. 1-30.
13
Harris, Zellig Sabbettai, Dubois-Charlier Françoise trad. 1969. « Analyse du discours ». In: Langages, 4ᵉ année,
n°13, 1969. L'analyse du discours. pp. 8-45 apud. Maingueneau Dominique. 2014. Discours et analyse du discours,
Paris, Armand Colin, p. 10
14
Maingueneau, Dominique. 2014. Discours et analyse du discours, Paris, Armand Colin, p. 10
15
Maingueneau, Dominique. 2014. Discours et analyse du discours, Paris, Armand Colin, p. 11
16
van Dijk, Teun A., Handbook of Discourse Analysis, London, Academic Press, 1985
17
Angermüller Johannes. 2013. Analyse du discours poststructuraliste. Les voix du sujet dans le langage chez Lacan,
Althusser, Foucault, Derrida et Sollers. Limoges: Lambert Lucas, apud Maingueneau Dominique, Discours et
analyse du discours, Paris, Armand Colin, 2014, p.11-12
5
siècle, mais aussi ceux des sciences cognitives, des sciences politiques, de l’anthropologie, de
l’ethnographie, etc.
Surtout en ce qui concerne l’influence de la philosophie, il est à remarquer qu’une analyse
du langage menée préalablement au travail conceptuel de la philosophie, analyse définie comme un
« linguistic turn » par L. Wittgenstein18, dans ses travaux sur la philosophie du langage ordinaire, et
reprise ensuite et travaillée par le philosophe du langage J. L. Austin 19 sur les actes de langage, cette
influence-là est nécessairement liée au fait que l’interdisciplinarité, en ce qui concerne les différents
types d’analyses, peut expliquer d’une manière plus compréhensive les phénomènes constituants
l’objet de recherche de telle ou telle discipline cognitive.
En ce qui concerne la différenciation des termes discours et texte, Georges-Elia Sarfati 20 fait
la précision suivante :
« nous avons repris la distinction généralement admise entre « texte » et « discours », en
réservant chacun de ces termes pour désigner respectivement soit l’objet empirique (texte)
considéré indépendamment de ses conditions de production, soit l’objet empirique avec ses
conditions de production (discours). À elle seule, cette distinction justifie, en principe, la
dénomination d’« analyse du discours », appliquée à la désignation d’un domaine qui prend
pour objet d’étude une entité linguistique (le texte), étudié en fonction de paramètres qui
permettent d’en contextualiser l’interprétation. »

Les sciences politiques, par exemple, ont beaucoup apporté aux théories poststructuralistes
du discours et l’année 1966 représente un vrai repère historique : on voit la parution des Mots et les
Choses de Michel Foucault, des Écrits de Jean Lacan, de Critique et Vérité de Roland Barthes, de la
Sémantique structurale d’Algirdas Julien Greimas, des Problèmes de linguistique générale d’Émile
Benveniste21 et il faut remarquer le vaste territoire que toutes ces études couvrent, apportant à
l’analyse du discours ce qu’il lui faut pour se lancer vraiment, son année de référence étant 1969,
année où la revue Langages consacre son numéro 13, sous la direction du linguiste Jean Dubois, au
nouveau domaine appelé « L’Analyse du discours ». C’est aussi l’année de la parution de l’Analyse
automatique du discours de Michel Pêcheux et de l’Archéologie du savoir de Michel Foucault,
ayant au centre de sa réflexion précisément le discours et tout ce qu’il implique.
Ce que ce numéro spécial de la revue réussit à faire c’est de réunir des recherches
internationales dans un espace commun visant à développer les travaux linguistiques sur les
relations établies entre la langue et la société par l’analyse du discours. Cette direction est
continuée, dans les années suivantes, par les collaborateurs de Jean Dubois qui étudient le discours
politique tout en réunissant les problématiques soulevées par Michel Foucault et Michel Pêcheux et
plus tard encore on voit apparaître les travaux découlant des ouvertures aux concepts divers issus

18
Wittgenstein, Ludwig. 1921. Tractatus logico-philosophicus, Edinburgh, Edinburgh Press
19
Austin, John Langshow. 1962. How to do things with words, Oxford, Umson, Clarendon Press
20
Sarfati, Georges-Elia. 2019. Éléments d'analyse du discours, Paris, Armand Colin, 3e édition, p. 9.
21
Cf. Maingueneau Dominique. 2014. Discours et analyse du discours, Paris, Armand Colin, note 5, p. 12
6
des théories et des courants tels la pragmatique, l’énonciation, la linguistique textuelle avec des
applications extrêmement étendues vers différents domaines de corpus. On peut remarquer ici les
travaux sur le discours religieux22, mais aussi ceux sur d’analyse du discours littéraire de Dominique
Maingueneau23, ceux de Sophie Moirand sur le discours scientifique24 et sur la presse écrite25, tout
comme les travaux de Patrick Charaudeau sur les médias26.
Ainsi que le rappelle M.Gravitz27 : toutes les recherches conduites dans ce domaine
« partent néanmoins du principe que les énoncés ne se présentent pas comme des phrases ou des
suites de phrases mais comme des textes. Or le texte est un mode d’organisation spécifique qu’il
faut étudier comme tel en le rapportant aux conditions dans lesquelles il est produit. Considérer
la structuration d’un texte en le rapportant à ses conditions de production, c’est l’envisager
comme discours ».

Les lignes de force remarquées par Maingueneau dans son analyse du discours tirent leurs
origines des différentes acceptions de la notion de « discours » au carrefour des sciences du
langage, des sciences humaines et sociales, parmi lesquelles les plus importantes seraient
« la philosophie de langage ordinaire (L. Wittgenstein), la théorie des actes du langage (J. L.
Austin, J. Searle), la conception interférentielle du sens (H. P. Grice), l’interactionnisme
symbolique (G. H. Mead), l’ethnométhodologie (H. Garfinkel), l’école de Palo Alto (G.
Bateson), le dialogisme de M. Bakhtine, la psychologie de L. Vygotsky, l’archéologie et la
théorie du pouvoir de M. Foucault, lui- même intégré dans un courant identifié aux États-Unis
sous le nom de « poststructuralisme », où l’on associe des penseurs tels que J. Derrida, G.
Deleuze, J. Lacan, E. Laclau, J. Butler. »28

Ces « idées-forces », appelées ainsi par Dominique Maingueneau29, au nombre de huit, sont
les suivantes :
 le discours est une organisation au-delà de la phrase (les genres du discours sont gouvernés
par des règles autres que celles de la phrase) ;
 le discours est une forme d’action (les genres du discours sont des activités reconnues du
point de vue social qui modifient une situation par le pouvoir de la parole – acte, comme le postule
aussi la rhétorique) ;
 le discours est interactif (l’énonciation est une activité interactive par excellence, notamment
dans sa forme conversationnelle, mais aussi, même s’il paraît que dans une moindre mesure, dans sa
forme écrite) ; le discours est contextualisé (les mots retrouvent un sens complet seulement par
référence à une situation, à un contexte, et non tous seuls, hors-cadre ou référent) ;
22
Maingueneau, Dominique. 1984. Genèses du discours, Liège, Mardaga
23
Maingueneau, Dominique. 1993. Le Contexte de l’œuvre littéraire. Énonciation, écrivain, société, Paris, Dunod
24
Moirand, Sophie, 1988. Une histoire de discours… Une analyse des discours de la revue Le Français dans le
monde 1961-1981, Paris, Hachette
25
Moirand, Sophie. 2007. Les discours de la presse quotidienne, Paris, PUF
26
Charaudeau, Patrick. 1983. Langage et discours. Éléments de sémio-linguistique, Paris, Hachette ; 1997, Le
discours d’information médiatique. La construction du miroir social, Paris, Nathan
27
Gravitz, Madeleine. 1990. Méthode des sciences sociales, Paris, Dunod, p. 354.
28
Maingueneau, Dominique. 2014. Discours et analyse du discours, Paris, Armand Colin, p. 19
29
Maingueneau, Dominique. 2014. Discours et analyse du discours, Paris, Armand Colin, p. 19-25
7
 le discours est pris en charge par un sujet (le dispositif de communication domine la parole
par le sujet parlant comme source de repérages et par l’attitude du sujet en rapport à son message et
son destinataire) ;
 le discours est régi par des normes (l’exercice de la parole est soumis au respect des normes
spécifiques aux genres du discours qui justifient leur existence-même) ;
 le discours est pris dans un inter-discours (pour décider, par exemple, de quel type de
discours il s’agit à un moment ou autre, il est nécessaire de le mettre en relation avec au moins un
autre discours, dans une véritable chaîne verbale) ;
 le discours construit socialement le sens (le sens n’est pas immanent, mais se construit tour à
tour avec chaque sujet, chaque contexte, chaque échange).

2.2. Discours littéraire


Le terme de « discours littéraire » est introduit par Dominique Maingueneau dans Le
Discours littéraire : Paratopie et scène d'énonciation30, qui « prolonge et renouvelle » le Contexte
de l'œuvre littéraire31, publié par Dominique Maingueneau en 1993, et concerne principalement les
conditions d'émergence des œuvres. Maingueneau insiste sur le fait qu'il s'agit d'un « chantier »
plutôt que d'une étude aboutie, étant entendu que la notion même de « discours littéraire » est
ambiguë : un type de discours doté d'un statut particulier, mais aussi une unité instable qui regroupe
nombre de phénomènes divers.
« La production littéraire ne s’oppose pas en bloc et radicalement à l’ensemble des autres
productions, jugées « profanes » : elle se nourrit de multiples genres d’énoncés qu’elle détourne,
parasite. Elle vit d’échanges permanents avec la diversité des pratiques discursives, avec
lesquelles elle négocie des modus vivendi spécifiques. Dans ses formes dominantes la littérature
classique française, par exemple, s’appuyait sur les normes de la conversation raffinée entre
honnêtes gens ; c’est cette conversation qui servait d’univers verbal de référence, source des
normes qui régissaient toute parole de qualité, littéraire ou non »32

Le fait que ce type de discours se trouve dans un échange permanent avec d’autres formes
de discours au niveau de la société est indéniable : les écrivains, les poètes subissent les influences
de l’histoire à un moment donné, de différents styles de parler de l’époque, des conversations et des
échanges d’idées avec leurs contemporains, de leurs lectures et de leurs croyances, tout un univers
de références qui se manifestent dans leur écriture. Fanny Lorent tire une conclusion pertinente en
ce sens :
« En conséquence, l’analyse du discours revendique un décloisonnement des domaines du
savoir : les sciences du langage doivent prendre en compte la part des discours que représente le

30
Maingueneau, Dominique. 2004. Le discours littéraire : Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin
31
Maingueneau, Dominique. 1993. Le contexte de l’œuvre littéraire, Paris, Dunod
32
Maingueneau, Dominique. 2011. « Linguistique, littérature, discours littéraire », Le français aujourd'hui, vol. 175, no. 4,
pp. 75-82.
8
discours littéraire, et, en retour, les études littéraires sont forcées de reconnaître que le discours
littéraire prend place dans l’ensemble des discours existants. »33

Les communications délivrées lors du 3ème Congrès DiscourseNet34, tenu du 11 au 14


septembre 2019 à l’Université de Cergy-Pontoise et mises en ligne en février 2020 visent, selon les
organisateurs, notamment Charlotte Thevenet qui présente le panel faisant l’objet de notre intérêt,
« L’hypothèse sous-jacente à la construction de la catégorie des « discours constituants »
(Maingueneau et Cossutta 1995, Maingueneau 1999) est qu’un certain nombre de discours (en
particulier esthétique, philosophique, scientifique, juridique, religieux), qui ne peuvent
s’autoriser que d’eux-mêmes et servent de garants à l’ensemble des pratiques discursives d’une
société, possèdent des propriétés spécifiques. Les analystes du discours s’y intéressent très peu.
Ils privilégient massivement les corpus issus des interactions conversationnelles, des médias et
de quelques secteurs institutionnels où la demande sociale est importante (éducation, santé,
politique, business).  Ce panel vise à souligner l’intérêt de ces discours dont la prise en compte
met en cause un certain nombre de présupposés de l’analyse du discours, mais permet aussi
d’enrichir son appareil conceptuel et méthodologique, pour se rapprocher de ce qui devrait être
un de ses objectifs essentiels : appréhender les manifestations du discours dans toute leur
diversité. »35

Dans sa communication, Pascal Delormas nous offre de nouvelles ouvertures sur l’analyse
du discours littéraire : « Alors que l’institution littéraire opère une sélection entre œuvre et non
œuvre, consacrant certains écrits à l’exclusion d’autres, l’analyse du discours littéraire étudie le
phénomène de consécration des œuvres. Elle a pour objectif de questionner la place qui leur est
octroyée par les lecteurs, les politiques éditoriales et les disciplines académiques »36.

2.3. Sémiotique
La sémiotique étudie le processus de signification, c'est-à-dire la production, la codification
et la communication de signes. Elle est née des travaux de Charles Sanders Peirce 37 et des travaux
de Ferdinand de Saussure38. Pour Jacques Fontanille39 la sémiotique du texte littéraire la plus
représentative reste fondée sur une sémantique des discours qui analyse les articulations du discours
comme un tout significatif. Cependant, pour en déceler les significations, elle doit nécessairement
segmenter ce tout. Pour ne pas dénaturer le sens et la signification du discours en son entier, la
sémiotique suit les niveaux de signification essentiels dans sa démarche : le niveau des structures
33
Lorent, Fanny. 2016. « Discours littéraire », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius,
URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/198-discours-litteraire, page consultée le 26 juin 2020
34
Site du Groupe de recherche sur le discours philosophique (GradPhi) https://gradphi.hypotheses.org/665
35
Actualités, l’Analyse des discours constituants par Charlotte Thevenet https://gradphi.hypotheses.org/665
36
Delormas, Pascale. 2019. « Pour une approche discursive du champ littéraire : espace d’étayage et dires de soi ».
Communications délivrées lors du 3ème Congrès DiscourseNet tenu du 11 au 14 septembre 2019 à l’Université de Cergy-
Pontoise, PUBLIÉ 11/02/2020 · MIS À JOUR 12/02/2020
37
Peirce, Charles Sanders. 1900. « Logic as Semiotics: The Theory of Signs » in The Philosophy of Peirce: Selected
Writings, by Charles S. Peirce, Routlege & Kegan Paul, London 1940
38
Saussure, Ferdinand de (1916) Cours de linguistique générale, eds. Charles Bally & Alert Sechehaye, with the
assistance of Albert Riedlinger. Lausanne – Paris : Payot ; (2002) Écrits de linguistique générale. Eds. Simon Bouquet
& Rudolf Engler. Paris : Gallimard.
39
Fontanille, Jacques. 1999. Sémiotique et littérature : essais de méthode, Paris, Presses Universitaires de France, p.
1-17
9
sémantiques élémentaires, le niveau des structures actantielles et modales, le niveau des structures
narratives et thématiques et le niveau des structures figuratives. On observe que pour chaque niveau
la signification vise une progression du plus abstrait au plus concret et du plus simple au plus
complexe. Dans son évolution, la sémiotique du texte littéraire est devenue une sémiotique du
discours.
La perspective sémiotique de la littérature, d’après Marie Francoeur40, offre au discours
littéraire un statut nouveau, celui d’« unité minimale de la culture ». Cela, pourtant, ne lui confère
pas nécessairement ni valeur esthétique, ni valeur littéraire, que seulement, le cas échéant, après
interprétation.
« La sémiotique de la littérature, elle, tient chaque élément d'une œuvre pour un sous-signe et
l'ensemble délimité, cohérent, permanent que ces éléments constituent, pour un signe global,
régi par un signe-loi ou plus précisément par une hiérarchie de signes lois déterminant ses
caractéristiques. »41

En considérant le fait que tout système de signification comporte deux plans, l’un
d’expression et l’un de contenu, on voit comment le discours littéraire se prête parfaitement à une
analyse de la signification, c’est-à-dire de la relation entre ces deux plans, en prenant en compte
aussi l’aspect persuasif de la rhétorique au niveau d’une approche sémio-pragmatique de ce type de
discours.

2.4. Pragmatique
Pour ce qui est de la pragmatique que nous nous proposons comme approche dans cette
démarche scientifique, dans le Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage,
Ducrot et Schaeffer42 proposent la double acception suivante :
1. La pragmatique étudie tout ce qui, dans le sens d’un énoncé, tient à la situation dans
laquelle l’énoncé est employé, et non à la seule structure linguistique de la phrase utilisée. […]
2. La pragmatique concerne non pas l’effet de la situation sur la parole, mais celui de la
parole sur la situation.
En tant que théorie de référence, la pragmatique acquiert des dimensions nouvelles en ce qui
concerne sa définition, ses acceptations, ses implications, de manière que l’on retrouve, en citant
Yves Bardière43, plusieurs acceptions d’une même notion :
« pragmatique indexicale mise en évidence par Morris (1939) et développée par Jakobson
(1963), pragmatique sémantique fondée sur la théorie des actes de langage d’Austin (1962) puis

40
Francoeur, Marie. 1989. « Sémiotique de la littérature et esthétique des signes ». Études littéraires, 21 (3), p. 91–
107
41
Francoeur, Marie. 1989. « Sémiotique de la littérature et esthétique des signes ». Études littéraires, 21 (3), p. 94
42
Ducrot, Oswald et Schaeffer, Jean-Marie. 1995. Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris,
Seuil, p.131-133
43
Bardière, Yves. 2016. « De la pragmatique à la compétence pragmatique », Recherches en didactique des langues et
des cultures [En ligne], 13-1 | 2016, mis en ligne le 25 juillet 2016, p. 2
10
de Searle (1972), pragmatique radicale étudiée, entre autres, par Grice (1975) et Sperber &
Wilson (1986), pragmatique fictionnelle initiée par Searle puis affinée par Schaeffer (1999), à
travers, notamment, le concept de contrat pragmatique, pragmatique interactionnelle
appréhendée par Roulet & al. (1985), Burger (2001), Fillietaz (2001), etc. »

Marilyn Randall remarque que le récepteur se « présuppose participant à une situation de


communication » dans laquelle le texte a pour fonctionnalité de faire circuler des messages. En ce
qui concerne la communicativité littéraire, l'approche pragmatique considère que ce sens, produit de
la compréhension et de l'interprétation du lecteur, dépend plutôt de l'interaction dynamique entre
lecteur et texte. « La communalité de connaissances impliquée par la notion théorique de contexte
pragmatique littéraire ne saurait s'installer, dans la situation littéraire, que par des moyens purement
textuels »44. C'est donc vers la définition de ces stratégies que la recherche pragmatique littéraire
devrait tendre. Selon François Latraverse, « l'ensemble du mouvement pragmatique [...] vise à sa
façon la réconciliation de la pratique du langage et de sa caractérisation formelle »45.
Et pourtant, la pragmatique comme domaine spécifique de l’étude du langage par l’analyse
des signes en rapport avec leurs utilisateurs, à côté de la syntaxe (étudiant des signes en rapports
avec d’autres signes) et de la sémantique (qui étudie les signes en rapport avec ce qu’ils désignent),
a été délimitée de cette manière par Charles Morris 46 dans ses Foundations of the Theory of Signs en
1938, philosophe et sémioticien mais non linguiste.

2.5. Rhétorique
Dans le domaine de la littérature, l’ouvrage collectif édité par R. Amossy et D. Maingueneau
à la suite d’un colloque de Cerisy, L’analyse du discours dans les études littéraires (2002), marque
la tentative de rassembler les efforts poursuivis jusque-là dans le domaine de l’analyse du discours
littéraire au sens fort du terme (à savoir, comme branche de l’AD). Il a trouvé une suite dans
Sciences du texte et analyse de discours publié en 2005 par J.-M. Adam et U. Heidmann, et dans un
numéro spécial de la revue Littérature, « Analyse du discours et sociocritique »47
La pragmatique littéraire, elle aussi, se sert des instruments développés dans le cadre de
l’étude de la rhétorique, comme le remarque Ruth Amossy.
« La rhétorique classique définie comme art de persuader – et en ce sens, synonyme
d’argumentation - considère que seuls certains genres de discours relèvent de son domaine.
Aristote mentionne le juridique, le délibératif et l’épidictique, et si Perelman étend l’empire
rhétorique à un ensemble beaucoup plus vaste qui comprend, comme il ressort de ses exemples,
aussi bien le discours philosophique que la littérature, il n’en limite pas moins l’argumentation à
la tentative de mobiliser les moyens du langage pour susciter l’adhésion des esprits à la thèse
44
Randall, Marilyn. 1992. « Contexte et cohérence. Essai de pragmatique littéraire ». Études littéraires, 25 (1-2), p.
107
45
Latraverse, François. 1987. La Pragmatique. Histoire et critique, Bruxelles, Pierre Mardaga, p.34-35
46
Morris, Charles. 1938. Foundations of the Theory of Signs, Chicago, The University of Chicago Press, apud.
Maingueneau, Dominique. 2001. Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Nathan, p.3-4
47
Revue Littérature, n°140, 2005. « Analyse du discours et sociocritique ». www.persee.fr/issue/litt_0047-
4800_2005_num_140_4
11
proposée à leur assentiment. Les théories contemporaines de l’argumentation vont dans le sens
de cette restriction en distinguant nettement des autres les discours qui ont pour but d’agir sur
l’auditoire par le moyen du raisonnement - du logos entendu comme parole et raison. »48

La rhétorique a toujours réuni deux éléments essentiels à l’expression des différences entre
les êtres humains dans leurs interactions conversationnelles : l’art de construire des discours, avec
toutes ses règles et les théories sur ces discours, constituant ainsi une des premières réflexions sur le
discours. Les parties de la rhétorique aristotélicienne ont été, d’une manière ou d’une autre,
adaptées et enseignées depuis l’antiquité. La première est la heuresis ou le quoi dire ? Cette partie,
essentielle, contient : l’état de la cause, la question qui se pose, dans quelle conjoncture apparaît-
elle, quel est le fait à juger, de quel nature est-il. On y rencontre déjà le phénomène de la convention
tacite entre l’émetteur et le récepteur en ce qui concerne le fond commun de rationalité sur lequel
repose les lieux communs ou les prémisses d’ordre général, mais aussi les lieux spécifiques. Ce qui
va faire la différence ce sont les preuves qui regroupent ethos et pathos comme preuves techniques
subjectives ou morales et le côté argumentatif soutenu par les preuves objectives. La deuxième
partie est la taxis ou la composition, la disposition du discours selon le schéma exorde – narration –
confirmation – péroraison. C’est tout un art, enseigné depuis l’antiquité jusqu’à la fin du XIX e
siècle environ et repris sous d’autres formes, redécouvert toujours pour des besoins de bien écrire
ou bien dire pour convaincre, soutenu par la troisième partie : la lexis ou l’élocution, l’art du style
qui a influencé bien d’autres domaines – la poétique, la grammaire, la musique, l’architecture. La
quatrième partie est la memoria qui vise à créer des lieux mentaux à retenir par le récepteur et
auxquels l’émetteur fait appel pendant son discours. Finalement, la cinquième partie : la hypocrisis
ou l’action qui n’est que la prononciation effective du discours avec tous ses effets visant à mettre
en valeur les autres quatre partie par cette éloquence du corps. Toutes les connaissances découlant
de la rhétorique de l’antiquité ont été reprises et intégrées par d’autres disciplines, sciences et arts.
Voilà comment les approches discursives sur la littérature en termes de linguistiques pragmatiques
font appel à la dimension rhétorique des textes littéraires.

48
Amossy, Ruth. 2008. « Argumentation et Analyse du discours: perspectives théoriques et découpages disciplinaires»,
Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 1 | 2008, mis en ligne le 06 septembre 2008, p. 2
12
3. Problème et problématique

“The biggest obstacle, surprisingly, lies in figuring out what you want to know” (Kane, 1985)

La difficulté de définir une problématique…


D’après Patrick Charaudeau49, une problématique (emploi substantif) est un ensemble
cohérent de propositions hypothétiques (ou de postulats) qui, à l’intérieur d’un champ d’étude,
déterminent à la fois un objet, un point de vue d’analyse et un questionnement par opposition à
d’autres questionnements possibles.
La problématique de cette recherche s’articule sur trois grandes questions :
3.1. Quoi ? une approche sémio-pragmatique du discours littéraire gourmand.
Le monde gastronomique n’a pas été au centre des intérêts des sciences du langage, mais ces
dernières années, avec la multiplication constante et l’abondance des articles, émissions, films,
livres, revues, interviews, podcasts, vidéos, blogs culinaires, plus ou moins spécialisés, la
linguistique trouve un champ d’analyse de plus en plus vaste, soit qu’il s’agit de sociolinguistique,
syntaxe, sémantique, linguistique textuelle, analyse du discours, soit des disciplines variées telles
que l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et leurs croisements avec la linguistique. Le corpus est
très varié et donne preuve d’une richesse construite dans le discours social qui se situe dans une
géographie et une histoire spécifiques, mais qui, depuis quelque temps, est passé dans la littérature,
avec toute sa pléiade de connaissances sur les produits et leur préparation, bonnes et mauvaises
habitudes alimentaires, clichés sur les cuisines du monde, informations médicales, plus ou moins
pertinentes, carrières et manières de devenir célèbre, etc.
Mais qu’est-ce que c’est qu’une approche sémio-pragmatique ? Roger Odin50 qui propose ce
terme explique comment il y est arrivé : « l'analyse textuelle n'est pas à rejeter mais il convient
d'expliciter ses présupposés, c'est-à-dire de la mettre dans une perspective pragmatique en indiquant
sur quelles bases le texte est construit. C'est pour cela que j'ai dénommé mon approche « sémio-
pragmatique » : son ambition est d'articuler approche sémiologique (immanentiste) et
pragmatique »51. Depuis son introduction, le terme a fait carrière, ainsi que cette approche,
applicable à bon nombre de domaines, avec une prévalence pour tout ce qui se rattache aux médias.

49
Charaudeau, Patrick. 2009. « Dis-moi quel est ton corpus, je te dirai quelle est ta problématique », Revue Corpus n°8,
Nice, p.6
50
Odin, Roger. 2000. De la fiction. Bruxelles, Belgique : De Boeck Université ; 2011. Les espaces de communication. 
Grenoble, PUG
51
Odin, Roger. 2000. « La question du public. Approche sémio-pragmatique ». In: Réseaux, volume 18, n°99, Cinéma
et réception. pp. 49-72 ; p. 52
13
De même pour ce qui est du discours gastronomique : il s’agit là de guides, de critiques
culinaires, étiquette des produits, recettes de cuisine, etc. exprimées en une multitude de types
discursifs : discours publicitaire, discours commercial, médical, expert, scientifique, scolaire,
touristique, médiatique, littéraire, etc. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en
génération, est recrée en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de
leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de
continuité, contribuant ainsi à promouvoir (www.unesco.org/culture).
La dimension socio-culturelle de l’acte de manger est intégré non seulement à l’image de
soi, mais, plus encore, à une assimilation d’une civilisation et une culture qui sont nôtres, qui nous
déterminent à leur tour et qui nous situent dans un contexte spécifique du point de vue culturel et
social distinct (par le choix des ingrédients, les plats, les manières de table, les savoir-faire, tout ce
qui nous distingue, mais qui nous identifie aussi). C’est aussi le lieu d’une rencontre entre des
cultures très diverses qui s’identifient d’une manière plus précise par la comparaison, qui se
différencient, se reconnaissent, mais ne s’excluent pas, au contraire même, c’est, surtout ces temps-
ci, un espace d’échanges et de redéfinition permanente, la gastronomie, comme « lieu d’identité
culturelle »52 et lieu du discours sur l’alimentation offre un miroir grossissant sur les problématiques
de l’identité et les logiques de sens mises en tension, de façon significante et significative, entre
identité et altérité. Selon l’historien de l’alimentation Massimo Montanari 53 —, la nourriture, plus
encore que la langue, fonctionne comme un élément de médiation entre différentes cultures, en
ouvrant les cuisines du monde à toute sorte d’inventions, intersections et contaminations. Voilà
comment l’alimentation devient symbole identitaire54.

3.2. Comment ? en analysant, sur plusieurs versants, les articulations discursives propres aux
romans gourmands, tout en explorant l’interaction complexe entre la gastronomie et la littérature
qui l’entoure. La communication littéraire se prête excellemment à l’analyse pragmatique spécifique
à ce genre de discours par l’« explicitation entre le niveau sémiotique des conventions linguistiques
et le niveau pragmatique des connaissances littéraires présupposées par le déploiement de ces
conventions »55.
Dans notre recherche portant sur la manière dont la langue et le discours littéraire se
construisent autour des pratiques gastronomiques et du monde de la cuisine en général, on
s’interrogera sur le lexique de la nourriture dans les romans gourmands français dans une
52
Ory, Pascal. 1998. Le Discours gastronomique français des origines à nos jours. Paris : Gallimard
53
Montanari, Massimo. 2004. Atlante dell'alimentazione e della gastronomia : Risorse, scambi, consumi-Cucine, pasti,
convivialità, Torino, UTET
54
Montanari, Massimo. 2004. Atlante dell'alimentazione e della gastronomia : Risorse, scambi, consumi-Cucine, pasti,
convivialità, Torino, UTET apud. Stano, Simona et Boutaud, Jean-Jacques. 2015. « L’alimentation entre identité et
altérité », Lexia. Rivista di semiotica, 19–20 Cibo e identità culturale, p. 99
55
Randall, Marilyn. 1992. « Contexte et cohérence. Essai de pragmatique littéraire ». Études littéraires, 25 (1-2), p. 113
14
perspective sémio-pragmatique, avec une attention particulière pour les phénomènes lexico-
syntaxiques et le rôle du discours gastronomique dans la construction d’un imaginaire à travers la
littérature. Le but de cette recherche est celui de mieux comprendre comment se façonnent les
imaginaires culinaires en rapport avec le savoir-vivre, la santé, l’appartenance à un groupe et même
l’identité nationale à travers les lexiques, la syntaxe, les genres littéraires.
C’est pourquoi le choix du discours littéraire gourmand est tellement intéressant et complexe, ce
discours se prêtant à une analyse complexe : il implique une question de richesse lexicale des
termes gastronomiques, en même temps que leur emploi métaphorique, changement de sens,
enrichissant le langage courant ; d’un autre côté, l’analyse des articulations discursives mènera à
une nouvelle compréhension de la manière d’agir sur autrui tout en demeurant à l’intérieur du
discours ; émergé en Grèce comme manifestation d’un grand intérêt pour tout ce qui touche à
l’efficacité du discours en situation, l’art de persuader par le discours – la rhétorique décortiquera le
discours ; finalement, les liaisons transversales entre les mots fonctionnant en réseau seront
analysées par l’intermédiaire de la lexicométrie.
Jean-Jacques Boutaud considère que l’espace figuratif de l’imaginaire culinaire est formé de
plusieurs niveaux auxquels il peut se déployer :
« […] les signes sensoriels (forme, couleurs etc.), les textes (recettes, par exemple), les objets
(aliments et cuisine), les scènes prédicatives (le faire culinaire), les stratégies globales
(dimension du plaisir, de la santé, du lien etc.) et, donc, les formes de vie (associées aux valeurs,
à l’ethos) »56.

Il observe encore que :


« Le discours de l’épicurien, du gastronome, de l’homme lettré a besoin d’espace et de liberté
pour trouver la distance avec son objet : tantôt réflexive, sur le mode de l’introspection, du
rapport intime avec la sensation alimentaire ; tantôt réfléchie, à propos de la sagesse du goût,
son humanité, son rapport vivant et profond à la vie en société. »57

3.3. Pourquoi ? pour mettre en évidence les interactions complexes et l’agencement des
éléments touchant à l’efficacité du discours en situation, ainsi que la macrostructure pragmatique
et les effets-séquences dans le discours littéraire gastronomique comme art d’utiliser la nourriture
pour créer un langage qui dévoile ce qui se cache en chacun de nous.
L’analyse du discours ne traite pas du texte, ni même de la textualité en soi, pas davantage
n’a-t-elle vocation à rendre compte du discours – totalité aussi abstraite qu’idéale – mais bien d’une
série de textes particuliers qu’il est permis, par la description, de rapporter à tel ou tel type de
discours58. Ce discours en situation peut être analysé tout en décrivant son fonctionnement, mais
aussi en analysant sa dimension argumentative, l’adhésion du lecteur aux prises de parole des
56
Boutaud, Jean-Jacques. 2008. « L’Art de concocter des titres en cuisine » in Protée, vol.36, no3, p. 25
57
Boutaud, Jean-Jacques. 2008. « L’Art de concocter des titres en cuisine » in Protée, vol.36, no3, p.26
58
Sarfati, Georges-Elia. 2019. Éléments d'analyse du discours, Paris, Armand Colin, 3e édition, p. 17
15
écrivains étant, en quelque sorte, implicite par les conventions tacites que supposent les discours
littéraires. Même si la visée argumentative n’est pas toujours évidente dans les textes littéraires, cela
ne veut pas dire qu’elle n’existe pas, la parole écrite ayant toujours un pouvoir persuasif, influant les
façons de voir les choses, le monde et même de penser.
Pour mieux situer la problématique une clarification des termes s’impose, parce que dans les
travaux menés jusque-là on rencontre une association des termes du type discours/langage,
discours/parole, discours/énoncé, etc. Dans ce but nous reprenons les distinctions proposées par
Sarfati59 :
Langage : faculté de symbolisation (représentation et expression) propre à l’espèce humaine qui
englobe d’une part le langage articulé (la langue, objet de la linguistique) et les langages (autres
systèmes de signes, mimo-gestuels par exemple, objets de la sémiotique).
Langue : mécanisme systématique, objet de la linguistique structurale, étudié du point de vue
phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique.
Parole : réalisation individuelle du système linguistique (selon Saussure). À ce titre, la
parole n’est ni l’objet de la linguistique ni celui de l’analyse du discours, ces deux-ci étant
soucieuses de délimiter et de décrire des régularités observables chez tous les locuteurs ainsi que
dans les différentes situations de communication.
Énoncé : résultat d’un acte d’énonciation, par lequel, selon Benveniste, le locuteur « s’approprie
la langue » et par là même se pose comme « sujet ».
Texte : objet empirique de l’analyse du discours, ensemble suivi (cohésif et cohérent) d’énoncés
qui constituent un propos (écrit ou oral). Compte tenu de normes culturelles et historiques,
une société reconnaît à certains textes le statut d’œuvres (notamment littéraires).

4. Méthodes et méthodologie
On ne peut se passer d’une méthode pour se mettre en quête de la vérité des choses
Discours de la méthode, René Descartes

D’après Bernard Combettes, la linguistique du texte, tout comme l'analyse du discours,


rencontre obligatoirement la typologie, dans la mesure où il s'agit pour elle, au bout du compte,
d'observer la mise en œuvre dans un cadre textuel des divers sous-systèmes offerts par les langues.
C’est aussi la conviction de Noëlle Châtelet :
« Pas plus maintenant qu’hier je ne crois à l’innocente simplicité du manger. Je demeure
toujours convaincue que cet acte engage l’individu dans une aventure complexe, parfois
contradictoire, où s’entrelacent, s’affrontent, dans un véritable « corps à corps » des
réalités différentes : d’abord le corps objectif ou organique, qui accomplit
quotidiennement son travail de « machine », ensuite le corps rêvé, né du désir, des
fantasmagories intimes de chacun où, bien sûr, l’inconscient a sa part, enfin le corps

59
Sarfati, Georges-Elia. 2019. Éléments d'analyse du discours, Paris, Armand Colin, 3e édition, p. 18
16
institué, érigé par la culture, les conventions sociales, avec leurs lois et leurs interdits. Je
demeure convaincue, toujours, que de ces rencontres forcées naît un véritable dialogue du
mangeur avec le monde, une sorte de langage privilégié et symbolique. »60

L’étude que nous nous proposons d’entreprendre suivra les différentes façons d’écrire et de
parler « gourmand », les variations pour des phénomènes littéraires diversifiés en synchronie.
Dans un contexte de surabondance d'informations (infobésité) et de diversité de ses supports,
les processus de recherche documentaire et de validation de l'information requièrent la mise en
application d'une méthodologie efficace. Heureusement il y a aussi des services auprès des
universités qui offre de l’aide pour réussir à naviguer dans cet océan d’ouvrages. Comme ce que le
chercheur vise est d’arriver à un travail alliant richesse documentaire et rigueur scientifique, Un
travail de recherche doit s’appuyer sur des informations fiables. Cela est particulièrement vrai
lorsque les recherches portent sur des sites web.

4.1. Méthode
Une méthode comporte trois éléments : une démarche, des concepts et des outils.
Ce qui nous intéresse comme méthode de travail pour arriver à répondre aux questions que
nous nous posons dans cette démarche, c’est la méthode analytique combinatoire applicable dans la
synchronie au corpus choisi et à l’aide de laquelle l’analyse de discours littéraire dans les romans
gourmands français contemporains sera menée suivant quatre directions de travail :

60
Châtelet, Noëlle. 1998. Le corps à corps culinaire, Paris, Éditions du Seuil, p.9
17
ANALYSE

Figure 1 : Directions à suivre dans le travail de recherche


sur le discours littéraire gourmand

Les directions choisies s’avèrent nécessaires vu le type d’approche envisagée, c’est-à-dire


l’approche sémio-pragmatique, entendue comme étude du langage en contexte (Maingueneau) où
étude suppose une recherche méthodique pour répondre à trois questions, dans le présent ouvrage :
Quelle est la richesse lexicale du champ sémantique de la gastronomie dans les romans
gourmands ?
Quel est le versant stylistique spécifique à ce type d’écriture romanesque ?
Quelles sont les articulations discursives propres aux romans gourmands ?

4.2. Principes discursifs


En effet, pour ce type d’analyse il faut s’appuyer sur les principes discursifs, tout en suivant
les étapes de l’analyse de discours, c’est-à-dire constitution d'un ensemble de documents, la lecture,
la classification et l'interprétation. Un des plus importants principes à suivre, d’après Charolles cité
par Anne Reboul, serait le principe cognitif de résolution des anaphores discursives, autrement dit la
cohérence.
Pier Marco Bertinetto61 distingue quatre types de cohérence : grammaticale, logico-
sémantique, thématique et structurale. Pour chaque type il y a des éléments à analyser, c’est-à-dire :
les pronoms, les descriptions définies, les SN démonstratifs qui correspondent à des anaphores
discursives ; les ellipses ; les connecteurs pragmatiques ; les temps verbaux. Sa description de la
61
Bertinetto, Pier Marco. 1979. « Can we give a unique definition of the concept "Text"? Reflections on the Status of
Text Linguistics », dans Janos Petôfi éd., Text vs Sentence, I, Hamburg, Helmut Buske Verlag, p. 143-159. apud.
Randall, Marilyn. 1992. « Contexte et cohérence. Essai de pragmatique littéraire ». Études littéraires, 25 (1-2), p.109
18
dernière, la compétence structurale, révèle chez lui le présupposé de la littérature comme cas limite,
ainsi que la projection subtile d'un présupposé de lecture sur le texte comme composante structurale
immanente :
«  A given T[ext] can be considered coherent when it constitutes a complete and self-contained
organism. If this is the only type of coherence to be found in a T then I believe that we must
conclude that such a work is a literary one »62.

Autrement dit, devant un texte supposément littéraire qui ne manifeste pourtant aucun des
aspects de la cohérence discursive, il faut :
1) présupposer sa cohérence en vertu de sa littérarité et ensuite,
2) retrouver cette cohérence à un niveau transcendante d’interprétation ; une fois la
cohérence reconstruite par le lecteur,
3) attribuer la cohérence au texte comme un élément structural immanent63.
Charolles (1978) propose, à son tour, quatre méta-règles de cohérence64 :
1. La méta-règle de répétition : « Pour qu’un texte soit […] cohérent, il faut qu’il comporte dans
son développement linéaire des éléments à récurrence stricte ».
2. La méta-règle de progression : « Pour qu’un texte soit […] cohérent, il faut que son
développement s’accompagne d’un apport sémantique constamment renouvelé ».
3. La méta-règle de non-contradiction : « Pour qu’un texte soit […] cohérent, il faut que son
développement n’introduise aucun élément sémantique contredisant un contenu posé ou présupposé
par une occurrence antérieure ou déductible de celle-ci par inférence ».
4. La méta-règle de relation : « Pour qu’une séquence ou un texte soient […] cohérents, il faut que
les faits qu’ils dénotent dans le monde représenté soient reliés » 65.
Selon Grice66 cité par Maingueneau67 le plus important principe qui régirait les énoncés à
interpréter grâce à la compétence pragmatique serait celui de la coopération, qui, dans le cadre
précis du discours littéraire suppose une convention tacite entre l’écrivain et le lecteur comme les
deux actants de la « conversation » qui a lieu au moment de la lecture. Il développe ce principe de
coopération en neuf maximes, qu’il classe en quatre catégories68 :
62
Bertinetto, Pier Marco. 1979. « Can we give a unique definition of the concept "Text"? Reflections on the Status of
Text Linguistics », dans Janos Petôfi éd., Text vs Sentence, I, Hamburg, Helmut Buske Verlag, p. 153, apud Randall,
Marilyn. 1992. « Contexte et cohérence. Essai de pragmatique littéraire ». Études littéraires, 25 (1-2), p.110
63
Randall, Marilyn. 1992. « Contexte et cohérence. Essai de pragmatique littéraire ». Études littéraires, 25 (1-2), p.110
64
Charolles, Michel. 1978. « Introduction aux problèmes de la cohérence des textes ». In: Langue française, n°38, 1978.
Enseignement du récit et cohérence du texte. pp. 7-41, apud. Reboul, Anne et Moeschler, Jacques. 1998. Pragmatique
du discours, Paris, Armand Colin, p.61
65
Charolles, Michel. 1978. « Introduction aux problèmes de la cohérence des textes ». In: Langue française, n°38, 1978.
Enseignement du récit et cohérence du texte. pp. 7-41
66
Grice, Herbert Paul. 1975. « Logic and Conversation », Syntax and Semantics, vol.3 edited by P. Cole and J. Morgan,
Academic Press ; 1981. « Presupposition and Conversational Implicature », in P. Cole (ed.), Radical Pragmatics,
Academic Press, New York, pp. 183–198 ; 1989. Studies in the Way of Words. Harvard University Press.
67
Maingueneau, Dominique. 2001. Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Nathan, p. 101-106
68
Grice, H. Paul. 1979. « Logique et conversation ». In : Communications, 30. La conversation. pp. 57-72 (cf. : p.61-
62), Traduction de "Logic and Conversation", Syntax and Semantics, vol. m, Speech Acts, éd.' par P. Cole et J. L.
19
Maximes de quantité 1. Que votre contribution soit aussi informative que nécessaire.
2. Que votre contribution ne soit pas plus informative que nécessaire.
Maximes de qualité 1. Ne dites pas ce que vous croyez être faux.
2. Ne dites pas ce que vous n’avez pas de raisons suffisantes de
considérer comme vrai.
Maxime de relation 1. Soyez pertinents.
Maximes de manière 1. Évitez de vous exprimer de manière obscure.
2. Évitez l’ambiguïté.
3. Soyez bref.
4. Soyez ordonné.
À côté de celui-ci il y a encore deux principes très généraux.
Le principe de pertinence, d’après Sperber et Wilson69, est l’axiome, le principe
fondamental de l’échange communicatif :
« … la pertinence pragmatique d’un énoncé est en proportion directe du nombre de
conséquences pragmatiques qu’il entraîne pour l’auditeur et en proportion inverse de la richesse
d’informations qu’il contient »70.

La pertinence est évaluée aussi d’après ses conséquences et il dépend des connaissances que les
destinataires ont en fonction du contexte.
Le principe de sincérité suppose que les locuteurs tiendront pour sincères leurs assertions,
même si la sincérité n’est plutôt qu’une règle du jeu et non une vraie loi à laquelle les locuteurs
doivent obéir.

4.3. Cadre méthodologique


Le cadre méthodologique des études concernant les différents types de discours, y compris
le discours littéraire, est généreusement offert par les théories de l’énonciation linguistique et les
notions de genres du discours, dont les traductions des travaux des écoles nord-américaines sont
diffusées en France. Un représentant de base jouant un rôle important dans la diffusion de ces
théories est la linguiste Catherine Kerbrat-Orecchioni71 (1990, 1992), professeure en France et aux
États-Unis et fondatrice du Groupe de Recherches sur les Interactions Conversationnelles, dont les
travaux sur la spécificité des échanges oraux comme types de « discours en interaction » pour
l’étude desquels il est nécessaire de mettre ensemble tout un éventail d’outils provenant des
Morgan, Academic Press, Inc., 1975, p. 41-58
69
Sperber, Dan et Wilson, Deirdre. 1989. La Pertinence. Communication et cognition, Paris, Minuit
70
Wilson Deirdre, Sperber Dan. 1979. « L'interprétation des énoncés ». In : Communications, 30, 1979. La conversation
p. 88
71
Kerbrat-Orecchioni, Catherine. 1990. Les interactions verbales, t. I, Paris : Armand Colin ; 1992. Les interactions
verbales, t. II, Paris : Armand Colin ; 2017. Les débats de l'entre-deux-tours des élections présidentielles françaises.
Constantes et évolutions d'un genre, Paris : L'Harmattan ; 2019. (avec la collaboration de Domitille Caillat et Hugues
Constantin de Chanay) : Le débat Le Pen/Macron : un débat “disruptif” ?, Paris : L’Harmattan.
20
différents secteurs des sciences du langage prouvent la complexité des mécanismes interprétatifs,
démontrant la nécessité d’établir en permanence des ponts entre différentes branches de la
linguistique, telles la sémantique, la rhétorique et la pragmatique, ou même entre l’analyse
conversationnelle et l’analyse du discours (2017, 2019).
Voilà comment Jean-Michel Adam voit l’histoire, en quelque sorte, de l’analyse textuelle et
son cheminement vers l’analyse de discours :
[...] en 1981, Teun A. van Dijk72 avait également parlé d’AT dans un chapitre de Théorie de la
littérature dirigé par Aaron Kibédi Varga73 : « Le texte : structures et fonctions. Introduction
élémentaire à la science du texte » . Faisant allusion au livre de Titzmann 74 (1977), van Dijk fixe
les principes généraux de l’AT. Il insiste sur le fait que l’AT est à la fois théorique (définissant
des propriétés que tout texte, en général, est censé posséder) et descriptive (procédant à partir
d’un seul texte ou d’un corpus défini de textes). Il ajoute une dimension applicative dans le
cadre de structures de formation, ouvrant ainsi sur l’Analyse critique du discours : « La science
du texte, de même que toute autre science, n’est donc pas ou du moins pas seulement un “art”
mais aussi une nécessité sociale » 75. Comme Lita Lundquist76 mettait en avant un composant
pragmatique complémentaire des composants syntaxique et sémantique, T. A. van Dijk lie
analyse textuelle et contextuelle : « Les textes sont toujours utilisés dans un contexte
particulier : l’analyse et la compréhension du texte exigent par conséquent l’analyse et la
compréhension simultanée du contexte77.

Comme nous visons d’entreprendre une analyse du discours dans une approche sémio-
pragmatique, nous avons choisi comme point de départ un premier niveau de schématisation
empruntée à Stano et Boutaud78, définie en termes sémiotiques chez Colas-Blaise79. L’identité
gastronomique apparaît ici définie selon la constance de la tradition gastronomique versus
l’innovation et la créativité gastronomique et sur un autre axe la versatilité ou manque de modèle
gastronomique contre la dynamique de créativité due à la persévérance. À part l’identité
gastronomique proprement dite, il nous intéresse aussi la manière dont celle-ci apparaît dans les
romans gourmands.

72
Van Dijk, Teun A. 1981. « Le texte : structures et fonctions. Introduction élémentaire à la science du texte », dans
Théorie de la littérature, Paris, Picard
73
Kibédi Varga, Aaron. 1981. Théorie de la littérature, Paris, Picard
74
Titzmann, Michael. 1977. Strukturelle Textanalyse, München, Fink, UTB
75
Adam, Jean-Michel. 2010. « L’analyse textuelle des discours Entre grammaires de texte et analyse du discours »,
Conférence donnée dans le cadre d’une journée d’hommage à Patrick Charaudeau L’analyse du discours dans les
sciences du langage et de la communication, Lyon II, le 4 juin 2010, p. 2-3
76
Lundquist, Lita. 1980. La cohérence textuelle : Syntaxe, Sémantique, pragmatique. Frederiksberg :
Erhvervsøkonomisk Forlag S/I ; 1983, L’Analyse textuelle : méthodes, exercices, CERCLID
77
Van Dijk, Teun A. 1981. « Le texte : structures et fonctions. Introduction élémentaire à la science du texte », Théorie
de la littérature, Paris, Picard, p.65
78
Stano, Simona et Boutaud, Jean-Jacques. 2015. « L’alimentation entre identité et altérité », Lexia. Rivista di
semiotica, 19–20 Cibo e identità culturale, p. 102
79
Colas-Blaise, Marion. 2012. « Forme de vie et formes de vie : vers une sémiotique des cultures », Nouveaux Actes
sémiotiques, No.115/2012, https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2631
21
Figure 2 : Schématisation tensive de l’identité gastronomique adapté de Colas Blaise (notes 62, 63).

Rapporté à l’identité alimentaire dans les travaux de Stano et Boutaud, ce schéma débouche
sur une analyse qui distingue
« ce qui relève de l’histoire, du passé et de la tradition maintenue, par quoi on reconnaît une
culture ou une nation gastronomique (idem) et, sur un plan dynamique cette fois, ce qui fait
marcher au quotidien un modèle alimentaire, dans son rapport raisonné ou passionné à la table
et dans toutes les formes ouvertes à l’actualisation des pratiques, à leur évolution, invention
permanente de l’agir et de l’imaginaire alimentaire ou gastronomique sur les formes ainsi
établies (ipse). L’opposition idem vs ipse, sinon leur articulation, trouve ici un plan de projection
plus large, avec des valences marquées par l’intensité pour l’innovation et l’étendue, pour la
constance, alors que la persévérance offre un point dynamique de convergence entre ces
polarités. »80

Idem et ipse se confrontent non seulement à « soi–même comme un autre »81, mais à la


figure complexe et vivante de l’altérité, dans toutes ses occurrences, entendons pour nous, les autres
culinaires, les autres pratiques alimentaires, les autres règles ou rituels gastronomiques (alter)82.

80
Stano, Simona et Boutaud, Jean-Jacques. 2015. « L’alimentation entre identité et altérité », Lexia. Rivista di
semiotica, 19–20 Cibo e identità culturale, p. 102
81
Ricoeur, Paul. 1990. Soi–même comme un autre, Seuil, Paris.
82
Stano, Simona et Boutaud, Jean-Jacques. 2015. « L’alimentation entre identité et altérité », Lexia. Rivista di
semiotica, 19–20 Cibo e identità culturale, p. 103
22
Figure 3 : Schématisation des logiques de construction de l’identité alimentaire.

4.4. La dimension argumentative du discours littéraire est souvent indirecte, cet aspect
persuasif inavoué dans les romans, surtout les romans au centre desquels il y a la cuisine,
l’alimentation, la gastronomie en général, ne manque pourtant pas. Le choix des mots, leur
enchaînement pour décrire, pour avouer, pour narrer, pour conter, témoigne cependant de l’intention
persuasive de l’écrivain qui « dialogue » avec son lecteur, en s’appuyant sur d’autres moyens que
ceux d’un discours argumentatif par excellence. Roman, nouvelle, journal intime – qui représente
notre corpus de choix – parlent au lecteur par la voix des personnages, par les descriptions, par la
mémoire des choses et la mémoire de ceux qui les racontent, qu’il s’agisse d’un plat, d’un goût,
d’une texture, d’un sentiment, d’une conversation familière, d’un drame, d’une mort, d’une vie…
L’allocutaire aura alors le regard tourné vers une nouvelle perception que le discours lui suggère,
non nécessairement par le syllogisme, l’enthymème, l’analogie, ces grandes catégories de
raisonnement décrits dans les traites d’Aristote, mais par le rythme, la métaphore, l’ambiguïté, la
répétition, la polysémie, la présupposition, l’implicite et la manière d’utiliser les connecteurs, vu
que le discours littéraire ne se déroule pas dans une situation de communication directe, orale,
concrète, ni dans l’espace de la logique pure. Et pourtant il s’agit toujours d’un échange – virtuel –
entre le locuteur écrivain et l’allocutaire lecteur. L’influence, à première vue, n’est
qu’unidirectionnelle, il y a toutefois à notre époque des manières très différentes de lecture. Il nous
paraît pertinent de mentionner l’analyse que fait Ruth Amossy sur l’argumentation dans sa
dimension historique et communicationnelle :
C’est dans l’épaisseur de la langue que se forme et se transmet l’argumentation, et c’est à travers
son usage qu’elle se met en place : l’argumentation, il ne faut pas l’oublier, n’est pas le
déploiement d’un raisonnement qui se suffit à lui-même, mais un échange actuel ou virtuel - entre
deux ou plusieurs partenaires qui entendent influer l’un sur l’autre. [...] C’est dans ce cadre
communicationnel et socio-historique qu’il faut étudier de près la façon dont l’argumentation
s’inscrit, non seulement dans la matérialité discursive (choix des termes, glissements sémantiques,
connecteurs, valeur de l’implicite, etc.) mais aussi dans l’interdiscours. La façon dont le texte
s’assimile la parole de l’autre par les nombreuses voies du discours rapporté, du discours direct ou
de la citation à l’indirect libre, est primordiale. A cela s’ajoutent les modalités selon lesquelles il
s’articule, sans nécessairement l’exhiber, sur les discours qui circulent avant ou autour de lui :
l’hétérogénéité constitutive est l’un des fondements de la parole argumentative dans la mesure où
celle-ci réagit nécessairement, que ce soit pour le reprendre, le modifier ou le réfuter, au mot de
l’autre. Il importe donc de connaître l’essentiel de ce qui se dit ou s’écrit dans une société donnée
sur le thème dont il est question. Que le locuteur ne s’y rapporte pas expressément ne signifie pas
que son discours ne s’y alimente pas : le point de vue qu’il expose se situe toujours dans une
constellation préexistante. Enfin, il faut examiner l’organisation textuelle qui détermine le

23
déploiement de l’argumentation, et la façon dont le locuteur a choisi de disposer les éléments de
son discours à l’intention de son auditoire.83

4.5. La dimension rhétorique est implicite lorsqu’on parle d’approche pragmatique et


surtout quand la dimension argumentative est présente. Il s’agit, dans ce contexte, de renouer avec
la tradition aristotélicienne et de porter l’analyse vers les pôles de la rhétorique classique : l’ethos,
dans la construction de l’image de soi, qui prend ici un double aspect – celui du personnage, mais
aussi celui de l’écrivain, le pathos, dans la construction du discours par laquelle l’écrivain vise à
provoquer l’émotion du lecteur, soit en rapport avec la trame romanesque, soit avec les
personnages, soit avec le message que le premier entend transmettre par son œuvre à son public
inconnu, et le logos, cette science de l’écriture dont fera preuve l’écrivain pour aboutir dans sa
démarche communicationnelle persuasive, même si le roman n’offre pas le cadre d’une persuasion
évidente, comme dans d’autres types de discours. Et le problème auquel nous chercherons les
réponses, sera de savoir par quels moyens le discours littéraire gourmand est persuasif, car en
rhétorique raison et sentiments sont inséparables et la réflexion linguistique est axée sur la force de
la parole, ce « seul avantage que la nature nous ait donné sur les animaux, nous rendant ainsi
supérieurs pour tout le reste », comme l’avait pensé Isocrate qui considérait la littérature une école
de style, de pensée et de vie.

4.6. L’analyse lexicale / l’analyse lexicométrique ou analyse automatique du discours est


fondée sur la statistique fréquentielle ou la redondance des traces lexicales et les proximités entre
les mots employés. Il y a bon nombre de logiciels, chacun ayant des caractéristiques spécifiques,
mais ce qu’ils ont en commun, pour ce qui est de leur fonctionnement, est tout d’abord la
« fabrication » d’un lexique des mots du texte (qui ensuite peuvent être analysés par des traitements
interactifs du type occurrence, richesse lexicale, spécificités, etc), et ensuite la réalisation d’un
découpage automatique du texte en unités pour construire finalement des matrices qui seront
analysées automatiquement pour mettre en évidence les classes de discours, les oppositions, etc.
Pour ce qui est du côté purement technique de cette méthode d’analyse des données lexicales d’un
texte, n’importe sa nature, Michel Pêcheux
« Si le sens d'une surface textuelle existe dans le jeu des rapports (d'équivalence commutation,
paraphrase...) qui s'établissent nécessairement entre elle et d'autres surfaces textuelles
spécifiques, il en résulte que l'étude des processus discursifs (inhérents à la structure sous-
jacente à étudier) suppose la référence à des ensembles de surfaces (ou «corpus discursifs») que
le dispositif aura pour effet de mettre en état d'auto-paraphrase potentielle, pour l'interroger sur
sa structure, en généralisant à des corpus ainsi repérés par leurs «conditions (socio-historiques)
de production» les procédures que Harris avait appliquées à certaines séquences particulières,

83
Amossy, Ruth. 2008. « Argumentation et Analyse du discours : perspectives théoriques et découpages disciplinaires »,
Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 1 | 2008, mis en ligne le 06 septembre 2008, consulté le 23 septembre
2019. p. 5
24
marquées par des répétitions, des stéréotypies internes, comme le fameux exemple de «Millions
can't be wrong», présenté au n° 13 de Langages »84.

« Le programme AAD69 produit deux types de résultats : une liste de domaines sémantiques
et une liste de relations de dépendance entre domaines. » 85
Pour Lita Lundquist, linguiste danoise, l’analyse textuelle prend ses racines dans le
développement des linguistiques du texte et du discours :
« Dans la zone intermédiaire entre linguistique et analyse littéraire, se développe, depuis quelques
décennies, une nouvelle discipline de la science linguistique, dite linguistique textuelle ou linguistique du
discours, qui à l’instar de l’ancienne stylistique, mais dans une optique descriptive et critique plutôt que
normative, étudie les différentes structures d’un texte, esthétique ou non, dans ses rapports avec les
structurations sociales qui l’entourent. » (1983 : 9)86

5. Conclusions
Histoire de la culture, sociologie, anthropologie, la gastronomie suscite aujourd’hui encore
un intérêt grandissant : livres, revues, films, séries télévisées, émissions culinaires de toute sorte,
blogs, sites internet, etc. La littérature a toujours trouvé des sujets d’inspiration dans la cuisine ;
pourtant, ce qui rend la littérature gourmande d’autant plus intéressante est de sa manière de
transformer la nourriture en langage, prétexte à dévoiler ce qui se cache en chacun de nous.
Du point de vue de la pragmatique comme « étude du langage en contexte » (C. Morris 87), le
discours littéraire gourmand constitue un excellent matériau pour appliquer cette « théorie générale
de l’action humaine »88. Le discours littéraire gourmand sera donc étudié dans une analyse sémio-
pragmatique, science du langage en acte, (qui étudie tout ce qui touche à l’efficacité du discours en
situation et aux effets du langage). « Chaque auteur a une intention, un dessein ou une visée qu’il
réalise à travers la réalisation de son texte et qu’il communique à son lecteur »89
Le choix de l’approche sémio-pragmatique – Envisageant le langage comme phénomène à la
fois discursif, communicatif et social, la pragmatique suppose la prise en compte de ce qu’on fait
avec les signes, au-delà du fait de communiquer. Guillemard 90 précise, « les expressions touchant à
l’alimentation ont débordé du domaine de la cuisine et de la table pour enrichir notre langage d’une

84
Pêcheux Michel, Léon Jacqueline, Bonnafous Simone, Marandin Jean-Marie.1982. « Présentation de l'analyse
automatique du discours (AAD69) : théories, procédures, résultats, perspectives ». In: Mots, n°4, mars 1982. Abus de
mots dans le discours. Désabusement dans l'analyse du discours. pp. 95-123 ; p.97
85
Pêcheux Michel, Léon Jacqueline, Bonnafous Simone, Marandin Jean-Marie.1982. « Présentation de l'analyse
automatique du discours (AAD69) : théories, procédures, résultats, perspectives ». In: Mots, n°4, mars 1982. Abus de
mots dans le discours. Désabusement dans l'analyse du discours. pp. 95-123 ; p.116
86
Lundquist, Lita. 1983. L’Analyse textuelle : méthodes, exercices, CERCLID apud. Adam, Jean-Michel. 2010.
«  L’analyse textuelle des discours : Entre grammaires de texte et analyse du discours », Conférence L’analyse du
discours dans les sciences du langage et de la communication, Lyon II, le 4 juin 2010, p.2
87
Morris, Charles. 1938. Foundations of the Theory of Signs, International encyclopedia of unified science, vol. 1, no. 2.
The University of Chicago Press, Chicago, VII + 59 pp.
88
Morris, Charles. 1938. Foundations of the Theory of Signs, The University of Chicago Press apud Maingueneau
Dominique. 2001. Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Nathan, p.3
89
Gengembre, Gérard. 1996. Les grands courants de la critique littéraire, Paris, Seuil, p. 62
90
Guillemard, Colette et Courtois, Martine. 1997. Le vin et la table, Volume III : Expressions pittoresques, Paris, Belin,
p.5
25
extraordinaire variété de mots ». D’après Michaud et Torrès91 la gastronomie « est une forme de
raffinement. Elle est à la fois un code et une méthode, elle a ses pratiques et ses lois ».
La langue et la nourriture constituent deux systèmes sémiotiques. La cuisine est un système
signifiant, d’où l’essai de prouver que le langage gastronomique représente un vrai « discours »
culturel. Le discours gastronomique peut être considéré comme une vraie stratégie du « goût »,
susceptible à une analyse sémio-pragmatique comme travail d’articulation dynamique dans sa
dimension dialogique.

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