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Oser

inventer
son chemin
« Le Monde » organise
la deuxième édition d’O21
pour aider les 16-25 ans
à choisir une orientation
adaptée à la société de demain

L’INTELLIGENCE
ARTIFICIELLE,
UNE RIVALE ?
Les métiers de demain
devraient être davantage
transformés que remplacés
par des robots. Quel en sera
l’impact sur l’orientation
des lycéens ? PA G E 2

« CHOISIR
ET RECHOISIR »
Les jeunes doivent prendre
le temps de trouver leur
voie, quitte à se tromper.
ILLUSTRATIONS : MATHILDE AUBIER Entretien avec la
sociologue Cécile Van
de Velde. PA G E S 4 - 5

U
ne lycéenne qui culmi- Ils illustrent les nouvelles dynamiques à ClassRooms…), enseignants-chercheurs cialiste ? Quelles initiatives sont à suivre
nait à 4/20 en maths de- l’œuvre en matière d’orientation et la né- innovants (Ken Robinson, François Tad- dans le monde ?
venue programmeuse cessité de prendre en compte, en plus des dei, Pierre Dillenbourg…) et spécialistes en Créer : face à l’automatisation annon-
chez Microsoft. Une
élève de l’éducation prio-
critères scolaires, des évolutions propres
au XXIe siècle. L’impact de la mutation nu-
sciences humaines (Boris Cyrulnik, Cécile
Van de Velde, Pascal Picq…).
cée de nombreux métiers, la créativité
devient une compétence cardinale.
L’AVENTURE DES
ritaire dont les parents
pensaient que « Sciences Po, ce n’est pas
mérique, qui bouleverse tous les métiers
et appelle l’acquisition de méthodes et
Leurs analyses et conseils seront diffu-
sés, en vidéo, au cours de six conférences
Peut-on apprendre à être créatif ? Et
doit-on tous le devenir ? TIERS-LIEUX
Espaces de coworking,
pour des gens comme nous », aujourd’hui vocabulaires communs entre disciplines durant desquelles dialogueront avec le Oser : à l’époque actuelle, reste-t-il des
diplômée de Sciences Po. Une ingénieure jusqu’alors étanches. L’urgence du défi public des responsables d’établisse- orientations « sûres » ? D’entrepreneur à fab labs, maker spaces…,
de Centrale Lille ayant finalement réalisé environnemental, qui invite à lier destins ments, d’universités et de grandes éco- free-lance, jusqu’où prendre des risques ? ces espaces de travail
son rêve d’ado : devenir pâtissière. Un individuels et collectifs. L’émergence les, des entrepreneurs, des chefs d’entre- Se réaliser : privilégier les métiers qui collaboratifs et conviviaux
trader spécialisé en optimisation fiscale d’enjeux éthiques inédits, qui traversent prises, des jeunes diplômés, etc. donnent du sens, est-ce une utopie ? encouragent l’esprit
reconverti en professeur d’économie. tous les secteurs, du droit à la médecine, Choisir : alors que la mutation numéri- Comment se réaliser dans le monde du entrepreneurial. PA G E 1 1
De tels parcours, qui prouvent que de l’informatique au journalisme. que bouleverse des dizaines de métiers, travail tout en gagnant sa vie ?
l’orientation n’est pas une science Pour aider les 16-25 ans, leurs familles quelle voie choisir ? Comment trouver Entre les conférences, des ateliers
exacte, vous en découvrirez des dizaines, et les enseignants à se formuler les bon- une orientation qui me corresponde ? d’aide à la connaissance de soi sont pro-
comme l’an passé, en assistant aux nes questions, O21 a interrogé plus de Anticiper : dans un monde qui se trans- posés, et les professionnels du ministère Onze associations partenaires
conférences O21/s’orienter au XXIe siècle quarante acteurs et experts du monde forme à toute vitesse, quels métiers vont de l’éducation nationale, partenaire accompagnent O21 et contribuent
que Le Monde organise à Nancy (1er et qui vient : chefs d’entreprises innovan- recruter demain ? Quelles nouvelles d’O21, sont présents pour aider les jeunes à la richesse des débats : APM, Article 1,
Ashoka, Enactus, Femmes ingénieures,
2 décembre 2017), Lille (19 et 20 jan- tes (James Dyson, Frédéric Mazzella, compétences faut-il acquérir ? à décoder l’offre de formation postbac.
France Digitale, Initiative France,
vier 2018), Nantes (16 et 17 février 2018), Xavier Niel [actionnaire à titre personnel Se former : quelles formations prépa- Les inscriptions sont ouvertes ! p l’Institut de l’engagement, Les entre-
Bordeaux (2 et 3 mars 2018) et Paris (17 et du Monde]…), start-upers (Ben Rattray, rent au monde qui vient ? Faut-il plutôt laure belot tiens de l’excellence, Pépite France
18 mars 2018). de Change.org ; Pierre Dubuc, d’Open- apprendre à apprendre ou devenir spé- et emmanuel davidenkoff et Ticket for Change.

Cahier du « Monde » No 22663 daté Jeudi 23 novembre 2017 - Ne peut être vendu séparément
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Faut-il
craindre
l’intelligence
artificielle ?
A l’avenir, les métiers devraient
être davantage transformés
que remplacés par les machines

D
ans les choix d’orientation,
une question ne saurait être
éludée : les fonctions aux-
quelles on se destine ris-
quent-elles d’être dans cinq
ou dix ans assumées par des
algorithmes ? Dit autrement, cela vaut-il
encore le coup d’investir cinq années d’une vie
pour maîtriser une discipline qui sera mieux
exercée par un robot, peut-être moins cher,
moins sujet aux sautes d’humeur, plus assidu
et presque infaillible, capable de travailler nuit
et jour en temps réel, sans exiger de coûteuses
compensations ? La question est si urgente que
la ministre du travail, Muriel Pénicaud, a com-
mandé un exercice d’anticipation à France Dans tous les secteurs, les très grandes orga- marketing numérique, sont en train d’être trai-
Stratégie pour identifier les risques que l’intel- nisations investissent massivement dans des
Le taux tées par l’IA, qui profile mieux que personne
ligence artificielle (IA) fait courir à l’emploi. systèmes automatisés pour réduire leurs les clients, suit leurs parcours on et off line,
Car il s’agit bien de remplacer l’homme non coûts, accélérer les flux, modifier la prise de dé-
de remplacement leurs humeurs sur les réseaux sociaux, analyse
seulement dans sa capacité à reconnaître et à cisions pour personnaliser leur offre à partir leurs besoins et définit les segments de mar-
analyser des données, mais aussi à évaluer une des données des clients. C’est vrai chez tous les
des emplois existants ché selon des logiques nouvelles qui, s’ap-
situation. « Il s’agit de l’intelligence artificielle gros opérateurs de services, des banques à la puyant sur du machine learning, permettent
forte, résume Salomé Benhamou, de France grande distribution, en passant par les assu-
est difficile à prévoir de faire du microciblage comme des recom-
Stratégie, par laquelle la machine peut appren- rances, les opérateurs télécoms, les énergéti- mandations de produits. Même le recrute-
dre par elle-même au fur et à mesure des nou- ciens, les logisticiens et les acteurs de l’e-com- ment a ses systèmes experts qui, pour « mat-
velles données qu’elle analyse, par le deep lear- merce, comme les services de réservation de l’éditeur de solutions SAS. Or, explique Olivier cher » offres d’emplois et candidats, scrutent
ning. » Par cette technique, l’algorithme qui train, d’avion ou d’hôtel. Ezratty dans un document publié en ligne en les profils d’individus sur LinkedIn et autres
pilote le robot peut générer des hypothèses et Ceux-là même qui, au XXe siècle, étaient les octobre et intitulé « Les usages de l’intelligence réseaux sociaux, analysent les CV et lettres de
pousser des recommandations personnalisées plus gros employeurs de diplômés du supé- artificielle », « les secteurs d’activité qui exploi- motivation, gèrent parfois même les entre-
et circonstanciées. Ainsi l’apprentissage artifi- rieur. « Cette fois, ce sont toutes les tâches qui tent le plus l’intelligence artificielle sont ceux qui tiens par vidéo, en faisant analyser par la
ciel vise-t-il les démarches cognitives. Des ca- étaient assumées par des cols blancs qui se génèrent le plus de données ». machine les visages et personnalités.
pacités telles que le chirurgien-urologue Lau- voient menacées, car la machine est plus forte C’est très net dans la banque où, depuis cinq Pour autant, le taux de remplacement des
rent Alexandre (chroniqueur au supplément que l’homme dans sa capacité à digérer des ans, les chatbots gèrent une partie des rela- emplois existants est difficile à prévoir. « Nom-
« Science & médecine ») prédit que « quasiment informations », reconnaît Mouloud Dey, spé- tions avec les clients de la banque de détail, y bre d’annonces de start-up en IA portent sur les
aucune activité humaine ne résistera à l’IA ». cialiste des transformations numériques chez compris pour le conseil en patrimoine sur des proof of concepts et pas forcément sur les solu-
produits financiers standards. Comme dans tions déployées à grande échelle », reconnaît
l’assurance, la connaissance du client a basculé Olivier Ezratty. D’autant que beaucoup de pro-
dans la machine, qui propose des investisse- messes n’ont pas été tenues. Dans la santé par
ments adaptés à chacun. Dans les salles de exemple, où le fameux Watson d’IBM devait
marché, les automates de trading remplacent remplacer l’oncologue, on recherche plutôt
de plus en plus les traders, en raison de leur l’aide au diagnostic à partir d’interprétation
Ils l’ont dit à O21 capacité d’arbitrage à la nanoseconde, et ce sur d’imagerie médicale et d’analyse de traite-
les places du monde entier. ments issues d’une multitude de cabinets de
Monir Morouche, président de Suricate Concept, à Lille, les 6 et 7 janvier 2017. Même les analystes financiers commencent praticiens que le remplacement. Et dans ce
« Me demander de raconter mon parcours, c’est LA question piège. J’ai réussi à être remplacés par les algorithmes. Et désor- domaine, il y a aussi beaucoup de fantasmes
à valider une seule année sur les six que j’ai tentées après le bac : on peut au moins mais, ce sont les « fonctions support » des ban- de conjuration. Comme dans la presse, où,
dire que j’ai un bac + 1 ! Je me suis fait virer de l’université de Lille pour “piratage ques qui touchent au contrôle, à l’analyse des explique Olivier Ezratty, « la création de conte-
informatique”. Sauf que j’avais simplement averti d’une faille de sécurité. Les risques, au marketing des produits financiers, nus consiste surtout à réutiliser des contenus
portes du monde du travail se sont violemment refermées devant moi, on m’avait mais aussi à la rédaction des contrats comme existants créés par de vraies gens ».
collé une étiquette de pirate. A l’époque, le hacking, même éthique, était tabou. au reporting, à la détection des fraudes comme Aussi, nombre d’experts pronostiquent que
J’ai dû apprendre à me débrouiller, d’événement en événement, pour prouver à l’optimisation fiscale, qui sont en passe d’être les métiers vont être davantage transformés
que la sécurité en informatique ne peut être exclusivement représentée par adossées à, voire assumées par des systèmes que remplacés, et qu’ils vont plutôt modifier
des profils seniors venant du monde académique. Aujourd’hui, je suis président intelligents. Les opérations de commerce inter- les organisations que les supprimer. Comme
et cofondateur d’une entreprise spécialisée dans la cybersécurité : il est rare national et de clearing sont peu à peu gérées dans les métiers juridiques où l’aide de l’IA a,
que l’on recrute des gens avec un profil classique. Nous cherchons au contraire par la technologie Blockchain, qui assure tou- pour l’instant, surtout facilité la consultation
des personnalités qui sortent du lot, des passionnés qui n’ont pas été sclérosés tes les opérations… C’est dire si l’impact sur des lois et de la jurisprudence, comme la
dans leur apprentissage. Malgré tout, mon conseil à la jeunesse, c’est d’aller le plus l’emploi dans les banques et assurances s’an- rédaction de contrats standards, tandis que
loin possible dans les études. Mais le soir, en rentrant, plutôt que d’aller sur nonce massif, même si à ce jour personne n’a l’optimisation des contrats comme l’analyse
Netflix, continuez à vous former ! » p osé l’évaluer pour ne pas alarmer les syndicats. prédictive de l’issue des procès n’en sont qu’à
propos recueillis par léa iribarnegaray Partout, les fonctions marketing, tirées par le leurs balbutiements. p
valérie segond

Le « data scientist », un métier qui ne craint pas la crise


Ce scientifique de la donnée est devenu l’une des nouvelles coqueluches des entreprises

D
ata scientist, growth hacker, sa base de quatorze millions d’utilisateurs communications sur leurs prévisions de diants, qui postulait pour un stage de fin service notamment dans les start-up,
designer UX, les intitulés des en mai, a constaté que les entreprises, recrutement. « Le métier est en tension d’année, m’a demandé si c’était possible mais pour cela il doit aussi connaître fine-
nouveaux métiers liés au tous secteurs confondus, recherchent ces partout, de la banque-assurance à l’audit- de le faire en CDI !, se souvient Erwan ment les techniques de marketing. Quant
numérique se multiplient à un compétences à l’intersection de celles des conseil en passant par les grands groupes Le Pennec, responsable du parcours au designer UX (UX pour User Experience),
rythme soutenu jusqu’à créer, parfois, mathématiciens, des informaticiens et industriels », confirme Bertrand Bonte, le « data sciences » du M2 en mathémati- qui réfléchit à l’expérience des utilisa-
une novlangue réservée aux initiés des des statisticiens. directeur des formations de l’IMT. ques et applications de l’université Paris- teurs de services sur Internet, son profil
nouvelles technologies. Pour les entrepri- « C’est une tendance de fond qui existe Saclay. Il est difficile de prévoir quand le est à la croisée de la psychologie cognitive,
ses qui ont entamé leur transformation depuis trois ans et qui a vocation à perdu- « Enorme potentiel » marché se resserrera. Pour l’instant, le du design et des outils informatiques.
numérique, ces nouveaux profils sont en rer. Le secteur pharmaceutique et la La rareté de ces profils fait aussi mon- potentiel d’emploi est énorme. » Tous les métiers en tension ne sont évi-
revanche hautement désirables. finance de marché étaient les premiers à ter leur salaire. Les data scientists peu- En plus de ces têtes formées aux scien- demment pas numériques et à haute
C’est le cas du data scientist, « scientifi- exprimer une forte demande. Désormais, vent gagner, en début de carrière, entre ces dures, les entreprises sont aussi en valeur ajoutée et les métiers de demain
que de la donnée ». Décrété « métier le plus tous les secteurs industriels sont concer- 45 000 et 55 000 euros annuels, bien quête de candidats polyvalents ouverts sont aussi ceux d’hier. Les services à
sexy » du XXIe siècle par la Harvard Busi- nés », assure Fabienne Arata, directrice au-dessus de la rémunération moyenne aux sciences humaines. Le growth hacker, la personne, l’hôtellerie-restauration, les
ness Review en 2012, le data scientist est générale de LinkedIn France. Cet emballe- des ingénieurs en sortie d’école (environ littéralement « pirate de la croissance », métiers du bâtiment, du transport et de la
en 2017 l’un des profils de jeunes diplô- ment est confirmé par l’Institut Mines- 35 000 euros). A peine formés, les jeunes est un bon connaisseur du Web, son logistique sont aussi des métiers qui
més les plus recherchés sur LinkedIn. Le Télécom (IMT), qui interroge chaque diplômés sont rapidement « chassés » métier consiste à augmenter le nombre recruteront, rappelle Pôle emploi. p
réseau social professionnel, qui a ausculté année 80 entreprises du secteur des télé- par les entreprises. « Un de mes étu- d’utilisateurs d’une application ou d’un marine miller
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L’art d’enseigner au XXIe siècle


Des pédagogies visent à rapprocher les étudiants du monde du travail et à développer leur autonomie

S
i les cours magistraux gardent Face à des étudiants de plus en plus actifs tout en acquérant des compétences liées à la
leur utilité pour transmettre des
Apprendre en faisant : dans leur formation, le rôle de l’enseignant gestion de projet.
connaissances, ils ne suffisent change, jusqu’à parfois devenir avant tout un Dans la même perspective, l’apprentissage
pas à une époque où l’enseignant
tel est le principe accompagnateur : les pédagogies inversées par les pairs se développe lui aussi de plus en
n’est plus le seul dépositaire du font travailler les élèves en amont pour qu’ils plus. Quand elle était encore étudiante à l’EM
savoir : avec la révolution numéri-
du « learning by doing », assimilent chez eux les connaissances théori- Lyon, Dianne Lenne a mis au point une mé-
que, celui-ci est accessible à tous et à tout ques, tandis que les séances de cours sont thodologie fondée sur le partage des savoirs
moment. L’enjeu, désormais, est d’apprendre
qui trouve de multiples consacrées aux questions, approfondisse- et l’intelligence collective. Baptisée WAP, acro-
à apprendre. Pour y répondre, d’autres péda- ments et cas pratiques. nyme de « We Are the Projects », cette appro-
gogies se développent. Plus actives, elles
déclinaisons dans che consiste à faire animer des ateliers parti-
placent les étudiants au cœur de la formation « Classe renversée » cipatifs par les étudiants eux-mêmes, qui
et leur permettent d’acquérir les savoirs et
les écoles et universités Professeur de biologie cellulaire et creusent ainsi ensemble un sujet donné.
savoir-faire du XXIe siècle. vice-président innovation et développe- Poussé à l’extrême, ce type de pédagogie
Apprendre en faisant : tel est le principe du ment à l’Université catholique de Lille, peut donner lieu à la création d’une « école
learning by doing, qui trouve de multiples tions mettent l’accent sur la créativité qui, Jean-Charles Cailliez a expérimenté et sans prof » : c’est le cas de 42, lancée en 2013
déclinaisons dans les écoles et universités. contrairement à certaines idées reçues, est théorisé une étape supplémentaire, qu’il a par Xavier Niel (actionnaire à titre personnel
Dans le cadre de pédagogies par projets, les loin d’être innée ! Venu de l’université cali- baptisée la « classe renversée ». Par du Monde). Ici, les étudiants travaillent seuls
étudiants travaillent en groupe, comme ils fornienne Stanford, le design thinking fait petits groupes, les élèves construisent ou en groupe, ils doivent s’entraider pour
seront amenés à le faire dans leur vie profes- partie des méthodes pour apprendre à inno- eux-mêmes le plan du cours, en définissent mener à bien leurs projets et leur scolarité
sionnelle. Cette approche peut prendre la ver. Des écoles comme les Mines d’Alès font le contenu et vont jusqu’à rédiger les est gérée par un logiciel qui leur recom-
forme de challenges, au cours desquels les travailler leurs élèves sur des cas concrets, de évaluations. L’enseignant devient alors le mande de valider telle ou telle compétence.
étudiants ont quelques jours ou semaines manière à susciter d’abord des associations « directeur d’une micro-entreprise qui pro- Pour l’école, l’objectif est de former des déve-
pour plancher par équipes sur des probléma- d’idées lors d’une phase de divergence, avant duit de la connaissance ». D’après Jean-Char- loppeurs autonomes, une qualité largement
tiques réelles d’entreprises. d’échanger et de converger pour faire émer- les Cailliez, cette pédagogie permet aux étu- appréciée des recruteurs. p
Parallèlement, l’accent est désormais mis ger de nouvelles idées. diants de davantage s’approprier des savoirs sophie blitman
sur les compétences, ce qui permet de rendre
les formations plus lisibles sur le marché de
l’emploi : au lieu de se focaliser sur l’appren-
tissage de phénomènes physiques ou clima-
tologiques, l’université Grenoble-Alpes indi-
que par exemple que les diplômés de licence
de géographie et aménagement sont capa-
bles de « rédiger un article scientifique sur
un dossier d’actualité, réaliser une cartogra-
phie, évaluer l’activité des collaborateurs et
réaliser des supports de communication ».
Dans le cadre de l’approche-programme, la
faculté des sciences de l’université de Nantes
a été jusqu’à revoir totalement ses cursus en
partant des compétences attendues d’un
diplômé en mathématiques, biologie ou
chimie, pour ensuite définir les pédagogies
permettant de les acquérir.

Mélange des filières


Pour mieux appréhender la diversité du
monde professionnel, l’heure est aussi au
mélange des filières : les étudiants apprennent
à collaborer avec des personnes venues d’hori-
zons variés, qui n’ont ni la même culture ni le
même langage. C’est ainsi que de nombreux
projets rassemblent désormais des élèves ingé-
nieurs, manageurs et designeurs. Etablisse-
ment hybride, la Web School Factory a, quant à
elle, pris le parti de mêler ces différentes disci-
plines au sein d’un seul cursus. Son credo : for-
mer des « manageurs du Web », capables aussi
bien de programmer que de développer une
stratégie de marketing digital.
Cette ouverture pluridisciplinaire va de pair
avec la capacité à s’adapter à un contexte
technique et économique en pleine évolu-
tion. C’est pourquoi de plus en plus de forma-

Ils l’ont dit à O21


Eléonore Blondeau, fondatrice de la start-up
Clean Cup, à Lyon, les 15 et 17 février 2017.
« Dès l’âge de 15 ans, j’ai travaillé chaque été pour
financer un voyage en Australie. J’étais nulle
à l’école, j’ai opté pour un bac STG puis un BTS
assistante de gestion PME-PMI. Au même moment,
dans mon lycée, s’est créé un double cursus donnant
accès à une licence éco-gestion et une prépa école
de commerce. Pour pouvoir y entrer, il fallait que
je progresse en anglais : moment propice pour
l’Australie ! En rentrant, j’ai intégré ce double cursus
et j’ai travaillé d’arrache-pied pour réussir le
concours de l’EM Lyon.
Dans ma classe, beaucoup ont décidé qu’ils ne
feraient pas d’école de commerce parce que ça coûte
trop cher. Moi, je me suis toujours dit que l’argent
n’était pas une limite. Et, puisque personne n’en avait
autour de moi, il fallait se mettre au boulot, trouver
des aides, négocier avec les banques… Après l’EM Lyon,
j’aurais pu faire du conseil et très bien gagner ma vie.
J’ai choisi d’être entrepreneuse, je mange plutôt
des pâtes. Je suis mille fois plus épanouie en défen-
dant des valeurs qui me sont chères que dans un
grand groupe à la Défense. Je sais que je viens de loin
et j’ai d’autant plus la niaque. » p
propos recueillis par l. ir.
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tension entre son besoin de sens et les


pressions de la compétition. Entre
« vivre sa vie » et « gagner sa vie », on
leur demande désormais de choisir.
Ceci crée des déviations, des tensions
voire de la colère. Cette adversité de-
vient un enjeu social et démocratique
majeur. J’observe que même chez ceux
qui suivent encore l’ascenseur social,
beaucoup n’y croient plus et critiquent
les règles du jeu. Et de plus en plus de
jeunes choisissent désormais les che-
mins de traverse, construisent leur pro-
pre « case », ou sortent du « système ».

Irina Bokova, l’ex-directrice


de l’Unesco, va jusqu’à parler
de changement de civilisation.
Le percevez-vous dans les
agissements des jeunes ?
Oui ! Je pense que nous sommes à une
fin de cycle, à un moment charnière. Les
jeunes portent déjà un nouveau monde,
un nouveau rapport au temps, une
forme d’accélération de la société. C’est
une génération du décalage : du déca-
lage entre le monde dont elle hérite
– un monde qui se vit en crise et en
déclin –, et le monde qu’elle va porter, le
monde de l’ouverture, de la connexion.
D’ailleurs, je suis frappée par la forte
différence entre la génération des
20 ans, qui commence à jouer sa pro-
pre carte, et celle des 30 ans, qui a cru
en la promesse sociale et se sent
davantage trahie.
J’ai la chance dans mes enquêtes de
rencontrer ces jeunes adultes, ces
« enfants du siècle », à différents endroits
de la planète, comme à Montréal, Paris,
Madrid, Hongkong… Je constate qu’ils
ont une énergie très particulière. Bien
sûr, il y a de très fortes inégalités inter-
nes, mais certains traits communs émer-
gent. C’est une génération éduquée et
très critique, qui peut marquer son his-
toire. Face à l’adversité, elle cherche un
nouveau sens et défend une forme
d’existentialisme, elle a envie de vivre ce
présent, de redonner du sens, sans peur
de la mobilité. Si on lui laisse les clés, elle
aura des choses à changer.

Comment expliquez-vous cette


revendication si affirmée d’être
« acteur de sa vie » ?
C’est ce qu’on leur a appris dès l’en-

« Il faut oser le temps long


fance ! Les jeunes portent aujourd’hui à
l’extrême cette revendication parce
qu’ils ont été « socialisés » à cela : être soi-
même, se trouver, cette idée que notre
vie serait comme de l’argile et qu’il faut

pour se trouver » en quelque sorte la sculpter. Cette


injonction à « choisir ses expériences »
est accentuée par les réseaux sociaux où
il y a beaucoup d’ostentation sur ce
qu’on réussit à vivre. De plus, ils portent
entretien Dans un monde en pleine mutation, les jeunes ne doivent pas hésiter à réfléchir une volonté de « ne pas subir, ne plus
subir » car ils ont vu leurs aînés souffrir
sur leur choix et à changer d’orientation plus tard, analyse la sociologue Cécile Van de Velde de la crise. « Je suis maître de mon destin
et capitaine de mon âme », disait Nelson
Mandela en prison.
On observe d’ailleurs une politisation

C
écile Van de Velde est pro- chemin. Avancer par tâtonnement, par Parmi les enfants entrant en accrue des vies. Des petits actes quoti-
fesseure de sociologie à refus, par addition successive d’expé- primaire, 65 % travailleront dans des diens – consommer, manger bio, aider
l’université de Montréal, riences, tout au long de sa vie, c’est un emplois qui n’existent pas encore. la voisine âgée, choisir sa vie, quitter un
où elle dirige une chaire processus qui dure jusqu’à la retraite. On Dans ce monde qui se complexifie, travail salarié qui ne plaît pas… – sont
de recherche du Canada l’oublie ou on le nie. La société française les parents semblent encore plus souvent associés à un discours très
sur les inégalités sociales a peu pensé ce temps long de la cons- angoissés que la jeune génération… réflexif contre la société. Ils deviennent
et les parcours de vie. Egalement mem- truction de soi. Oui. Il y a encore plus d’angoisse chez codés comme des actes politiques. Ça
bre de l’Ecole des hautes études en les parents qui subissent la crise. La veut dire qu’on a conscience de changer
sciences sociales (EHESS) à Paris, elle Cela peut-il expliquer le pessimisme génération qui vient est une génération le système, à petits pas : « à défaut de
a publié Sociologie des âges de la vie des jeunes Français face à l’avenir ? charnière, en tension entre deux mon- changer les vies, je change ma vie » ; « le
(Armand Colin, 2015). En France, effectivement, les jeunes des, comme celle de Mai 68. Dans mes changement c’est maintenant et c’est
sont très angoissés et pessimistes, mais enquêtes, j’ai pu constater que par ses moi ! » L’ancien monde, on est obligé de
Dans un monde en pleine mutation, les Japonais et les Coréens aussi ! Ce qui valeurs et ses aspirations, c’est cette se mouler dedans, mais par des petites
qu’observez-vous chez les jeunes nous donne une piste pour mieux com- génération qui détient aujourd’hui les brèches, on va casser les murs.
Cécile Van de Velde. qui cherchent à s’orienter ? prendre. Dans ces sociétés qui ont tout clés de sortie de crise. La question qui se
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL Ce qui est difficile à vivre aujourd’hui, fait jouer sur le diplôme, qui envoient le pose est celle-ci : va-t-on enfin oser, en Cette nouvelle génération affiche
c’est le double discours qui entoure message qu’un adulte c’est avant tout un tant que société, lui faire confiance et lui une nouvelle approche du travail.
l’orientation. On dit aux jeunes : « Vas-y, diplômé – davantage qu’un sujet –, les ouvrir les portes ? En France, la proportion d’étudiants
choisis ta voie, sois toi-même ! », et en jeunes vont être atteints dans leur con- Son problème est qu’elle hérite d’un voulant rentrer dans de grandes
même temps : « Tout est bouché, sois fiance parce qu’il faut aller vite, choisir modèle très empreint du passé, le entreprises ne cesse de baisser…
stratégique et dépêche-toi ! » Ce discours vite. Et ce encore plus en temps de crise, modèle du métier à vie. Le modèle Ce n’est pas étonnant. Il y a une
paradoxal est porté également par les quand il faut gagner la compétition sco- d’une éducation qui se faisait pendant défiance de plus en plus forte à l’égard
parents. Il crée un vertige du choix, alors laire pour avoir des chances de se placer le temps de la jeunesse. Or, la jeune du travail salarié. Dans mes enquêtes,
même qu’il y a peu de perspectives. sur le marché du travail. Ces modèles génération est aujourd’hui portée par j’observe les rêves et les aspirations qui
Comme si trouver sa voie pouvait être forcent le choix précoce et créent un une grande quête de « sens », mais se sont en train d’émerger. A Montréal,
une révélation. enjeu autour de l’« orientation », comme heurte à ce modèle et à un monde qui c’est par exemple d’ouvrir sa micro-
Tout récemment, une jeune Montréa- on le voit en ce moment en France. ne fait plus envie. Elle se retrouve en brasserie de bière ou, dans les milieux
laise me disait : « J’ai trop de choix, je n’y Dans les sociétés où on dit : « Tu as le plus populaires, de créer son petit
arrive plus. » Alors qu’il existe une multi- temps, le temps de choisir et le temps de te commerce d’informatique. A Paris, on
tude d’endroits pour trouver de l’infor- tromper », là, l’optimisme et la confiance parle de créer sa start-up, son entreprise
mation, le choix peut être anxiogène. sont plus forts. A l’université de Mon-
« Le droit à l’échec individuelle ou son association. Ces
Source de liberté, il peut se révéler aussi tréal, dans mes séminaires, on trouve aspirations répondent à la dureté du
source d’angoisse, de vertige, voire de des personnes de 30, 40 ou 50 ans, qui
est aujourd’hui marché du travail salarié, où ils se
solitude, même chez les gens très entou- reviennent aux études pour changer de sentent souvent « bradés » ou « gâ-
rés, avec des parents qui conseillent, des vie. Le droit à l’échec est aujourd’hui
essentiel. chés », alors qu’ils ont une vraie envie
amis qui cherchent aussi leur voie… essentiel. Cela n’enlève pas toutes les dif- de participer.
Nous sommes dans une culture de l’im- ficultés bien sûr, mais cela crée de la
Il faut instituer La confrontation avec le marché du
médiat et on entretient l’idée que ce confiance, du bien-être collectif. La possi- travail, la recherche d’emploi, la pre-
choix pourra se faire rapidement. bilité de se tromper allège ce sceau d’an-
la possibilité mière expérience professionnelle dans
Ce qui manque, c’est du temps, du goisse et de pression que l’on trouve chez des emplois de services (être serveur
temps pour soi. Du temps pour faire le les jeunes Français… Il faut reconnaître le
de rebondir ou par exemple pour payer ses études) sont
point. Il faut oser le temps long pour se temps du choix, instituer la possibilité de souvent perçues comme difficiles voire
trouver, s’ajuster, choisir et rechoisir son rebondir ou de se réinventer.
de se réinventer » violentes. Ce n’est pas l’autorité en soi
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JEUDI 23 NOVEMBRE 2017 s’orienter au xxie siècle | 5

qui est remise en cause : quand elle est Observez-vous une modification territoires qui ne leur donnent pas les Vous travaillez actuellement On la voit particulièrement chez les
pensée comme légitime, elle est accep- du rapport à l’autorité ? ressources pour survivre sur un marché sur la colère des jeunes. Pourquoi ? enfants de migrants, qui ont vécu cette
tée. Ce qui est rejeté, c’est l’idée d’une On voit clairement une évolution du du travail mondial. Ces franges-là se Le sujet de la colère sociale n’était pas souffrance parentale du déclassement
pression absurde, la perte de sens, la rapport à l’autorité. Pour résumer, on retrouvent de plus en plus dans des tra- présent au départ, il s’est imposé à moi face à la migration. Quand on a vu ses
sensation d’être réduit dans son être et passe du « chef », celui qui donne des jectoires d’impasse. Ce qui est très tou- au cours de mes enquêtes comparatives. propres parents souffrir de leur situa-
sa valeur, d’être « marchandisé ». ordres indiscutables, à « l’accompa- chant quand on les interroge est de voir J’ai été très frappée par le niveau de tion, on commence à douter, on ne croit
La valeur travail n’a pas baissé au gnant », le leader, celui qui va permettre combien leurs vies se sont refermées colère, par le niveau de critique « antisys- plus aux promesses sociales. Témoin
cours des générations, on voit au de faire éclore la créativité, l’autonomie, comme des pièges face à l’absence de tème », y compris de ceux qui étaient à impuissant pendant l’enfance, on se dit
contraire qu’elle a presque augmenté l’être. Je le sens à l’échelle de ma profes- diplôme. Le diplôme devient, dans la l’intérieur même de ce système et qui ont « moi, je vais agir, je vais jouer ». Je
sur certaines dimensions. Elle va de pair sion : la façon de donner des cours, de compétition sur le marché du travail, un réussi. Cette colère dérive directement du retrouve cette transmission intergéné-
avec l’envie de pouvoir s’exprimer, suivre les étudiants qui font leur maî- attribut minimum qui va discriminer monde qu’ils reçoivent et qui ne répond rationnelle de la colère à différents
d’exister pour soi et pour les autres trise par exemple, a changé en l’espace ceux qui en sont dépourvus. pas à leurs aspirations. Mais elle est aussi endroits dans le monde. C’est une
dans le travail, d’avoir une place qui d’une dizaine d’années. Je rencontre des jeunes dans des for- liée à ce qu’ils ont compris de la vie de colère sourde, une colère larvée, mais
répond aux aspirations. Cette approche Aujourd’hui, je me considère beaucoup mes de retrait social, de sentiment leurs parents. La colère envers la société, une colère qui peut avoir des impacts
affective et créative passe aujourd’hui plus comme quelqu’un qui va accompa- d’abandon par la société, et à qui l’on envers le marché, envers les modes de sociaux majeurs si on l’étouffe ou si on
par le modèle du free-lance, de l’artiste, gner l’étudiant dans l’élaboration de son demande encore de formuler un « pro- gouvernement est d’autant plus forte ne parvient pas à la transformer en
ou de l’indépendant, beaucoup plus que propre projet, que comme un « sachant » jet »… Quand on a été refusé dix, quinze chez ceux, et ils sont nombreux, qui ont énergie sociale positive. p
du travailleur salarié. qui aurait à donner des ordres ou à impo- fois, quand on a écrit parfois des centai- été témoins de sacrifices parentaux. propos recueillis par laure belot
ser une hiérarchie. On est davantage dans nes de lettres de candidature et que
Ceux qui ont commencé à travailler une relation symétrique et c’est assez jamais il n’y a eu une seule réponse, on
peuvent émettre des réserves. symptomatique de ce refus d’une auto- perd ce qu’on a de plus précieux :
Comment l’expliquez-vous ? rité considérée comme non nécessaire. l’estime de soi.
On voit en effet apparaître ceux que
j’appelle les « loyaux critiques » : ils ont Vous décrivez une jeunesse très Mondialement, le clivage entre diplô-
un travail salarié, mais ils n’y croient connectée. Certains ont aussi plus més et non diplômés se creuse-t-il ?
plus. Ils observent, travaillent, mais ne se de mal. Peut-on parler de plusieurs Oui, et cette fracture se joue au niveau
sentent pas considérés à leur juste jeunesses ? mondial. La frange diplômée se sent
valeur, surtout pendant les premières Oui, on peut parler de plusieurs jeunes- appartenir à une jeune génération glo- Ils l’ont dit à O21
années. On voit alors monter le rêve ses. Cette génération est soumise tout à bale et a les ressources pour critiquer
d’aller plus loin, ce qui passe souvent par la fois à l’ouverture et à la crise, avec l’effet de la crise sur leurs parcours. Chez Rébecca Soulcié, ingénieure-pâtissière,
l’indépendance professionnelle. toutes ses tensions. Et je sens partout les jeunes qui décrochent, on observe à Lille, les 6 et 7 janvier 2017.
Cette tension augmente parmi les jeu- qu’une fracture est en train de se créer une forme d’intériorisation de l’échec et « J’ai toujours su que je voulais être pâtissière et je ne l’ai jamais
nes diplômés qui ont suivi la voie royale, au sein des jeunes. Il y a cette frange de responsabilisation individuelle, qui a vraiment assumé. Parce que j’avais des bonnes notes à l’école, j’ai suivi
qui ont répondu aux attentes, qui ont majoritaire, diplômée, mobile, connec- été soulignée dans de nombreux tra- une formation générale au lycée. Tout le monde m’a poussée à continuer :
« gagné la course ». Ils se savent plutôt tée, et qui se sent dans le monde. Mais il vaux. Cela se traduit différemment prépa scientifique d’abord, école d’ingénieurs ensuite. Bien sûr, j’avais
chanceux – ils ne se plaignent pas – mais y a aussi celle qu’on oublie parfois selon les sociétés – des problématiques réussi mes concours. Sauf que je n’étais pas heureuse à Centrale Lille !
ils développent un discours radicale- parce qu’elle est plus invisible, plus de « sans-abrisme » précoce au Canada, On m’a permis de faire une année de césure pour passer le CAP pâtisserie
ment critique contre le « système ». Ils di- silencieuse. Cette frange des moins d’enfermement durable chez les en apprentissage.
sent qu’ils « achètent du temps », trois ou diplômés, touchés de plein fouet par la parents au Japon, d’enclavement territo- Mon père était agriculteur, il faisait des fromages. Je ne me voyais pas
quatre ans, et qu’ensuite, quand ils crise, et qui se retrouvent atteints jusque rial en France… Mais il faut désormais faire autre chose qu’un métier manuel. J’aime la satisfaction de voir
auront remboursé leurs crédits ou leurs dans leur confiance en soi. On la penser en termes de classes sociales au ce qu’on fabrique du début à la fin, j’aime aussi la relation avec le client.
dettes, quand ils auront la force ou les retrouve en France, mais aussi dans niveau mondial. En dernière année d’école d’ingénieurs, j’ai fait des business plans, de la
réseaux nécessaires à la construction de nombre de pays voisins. Cette fracture se voit d’ailleurs égale- comptabilité… Cela me servira forcément le jour où je lancerai ma propre
leur projet personnel, ils se construiront ment au niveau politique. Cette fran- affaire. Ma formation me permet d’appréhender les choses différemment,
leur propre place. L’absence de diplôme est-elle ge-là va réagir très fortement soit par le d’avoir un regard plus extérieur à la profession.
Les dispositifs tels que les autoentre- une des causes ? retrait du vote et l’abstention massive, On nous demande très tôt de choisir. A 17 ou 18 ans, il n’est pas facile
preneurs alimentent cette idée de libérer Cette frange qui décroche, en quelque soit parfois par une sensibilité aux de savoir ce que l’on veut. Moi, je n’étais pas du tout sûre de moi. On peut
les possibilités, de sortir de ce qui est sorte les « perdants des perdants », n’est populismes, aux discours du type « on se tromper, ce n’est pas grave. Il faut oser se faire confiance plus tôt et,
considéré comme le carcan d’une hiérar- pas exactement la même selon les socié- vous a compris, on va vous aider ». Cette si ça ne plaît pas, on change. » p
chie salariée, même si cela crée aussi des tés. Mais on y retrouve en effet les peu tendance est un enjeu politique majeur propos recueillis par léa iribarnegaray
illusions et de la précarité. diplômés et les jeunes enclavés dans des pour la décennie à venir.

1 concours d’admission post-Bac


9 Grandes Ecoles de Management
Pour des Bachelors en Grande Ecole

• Caen • Evry
• Le Havre • Dublin (Irlande)

ICN
• Paris • Pforzheim (Allemagne)
• Dublin (Irlande)

BUSINESS
• Oxford (Angleterre)

EM Normandie
• Metz

SCHOOL
Nancy
• Nuremberg (Allemagne)

• Nantes

EM Strasbourg
• Beijing (Chine)

Audencia ITM-Télécom
BUSINESS SCHOOL Ecole de Burgundy
Management School of Business
LA ROCHELLE
BUSINESS SCHOOL
• Dijon
• Lyon

GROUPE Grenoble
ESC Clermont
• Angoulême

Ecole de Management
• La Rochelle

• Grenoble
• Paris

Ouverture des inscriptions


4 décembre 2017 www.concours-atoutplus3.com
6 | s’orienter au xxi e
siècle 0123
JEUDI 23 NOVEMBRE 2017

12 PERSONNALITÉS,

Se réaliser
« En sortant de Polytechnique,
j’ai travaillé quelques mois dans
le conseil en stratégie et en
fusion-acquisition. Je n’ai pas
tenu le choc très longtemps.
Pendant un stage à l’école, j’avais
étudié le mouvement des coopé-
ratives autogérées en Argentine,

Choisir
c’est là-bas que je suis tombé
dans la marmite de l’économie
sociale et solidaire. J’y ai décou-
vert tout un mouvement d’entre-
Charles-Edouard Vincent prises qui testent des modèles
alternatifs. Je ne pouvais pas
continuer à me lever chaque
Fondateur de Lulu dans ma rue matin avec la boule au ventre,
j’étais frappé par l’absence
totale de sens dans cette entre-
Boris Cyrulnik
Se former prise de conseil.
J’ai alors décidé de lancer Hello-

CLAUDE STEFAN /OUEST-FRANCE


Asso, une plate-forme de
Neuropsychiatre collecte de fonds pour les asso-
ciations. Ce n’est pas simple de
concilier le sens et la rentabilité
dans son travail, mais cela n’a
Arthur Zang rien d’utopique non plus. De
plus en plus d’entreprises socia-
les et d’associations réussissent
FESTIVAL DELLA SCIENZA

Ingénieur camerounais, à trouver des modèles pérennes.


PDG d’Himore Medical « J’ai passé dix ans dans le Il s’agit de creuser en soi le sens
Equipements monde de l’informatique et du que l’on cherche à donner à sa
high-tech. J’y ai pris beaucoup de vie professionnelle. L’école ne
« Je viens d’un lycée de Lorraine plaisir mais il me manquait quel- prépare pas suffisamment à
en zone d’éducation prioritaire. que chose, mon travail était cette introspection, en revanche
Dès la seconde, en voyant mes déconnecté de mes aspirations chacun peut en soi-même
« Le problème est que l’on fait notes, mes profs m’ont conseillé profondes. J’ai toujours été sensi- y faire face. Internet reste un
sprinter nos jeunes, et ces de me renseigner sur Sciences ble à la question de la grande formidable outil de recherche et
jeunes, en sprintant, se cassent Po. Au début, j’étais réfractaire, exclusion et des personnes qui de prise de contacts. Je conseille
souvent la figure. Après le bac, ils je pensais aller à la fac comme vivent dans la rue. Suite à une à tous les jeunes d’utiliser
TIM P. WHITBY/AFP

s’orientent trop vite, alors qu’ils tout le monde. Mes parents rencontre avec Martin Hirsch, ce terrain de jeu, extrêmement
ne sont pas encore motivés. Ils n’avaient jamais entendu parler alors président d’Emmaüs favorable dès lors que l’on s’en
s’inscrivent dans n’importe de Sciences Po : quand je leur ai France, j’ai décidé de prendre un donne les moyens. » p
quelle fac, et la moitié d’entre expliqué qu’il s’agissait d’une grand virage. J’ai mis ma carrière
eux vont échouer. Ils vont alors grande école parisienne, ça a été en pause le temps d’une année
être humiliés, malheureux, à la panique à bord. Ils avaient « En 2009, alors étudiant à sabbatique et je me suis lancé Ismaël Le Mouël
l’âge où l’on apprend neurologi- peur que je me plante et que ça l’Ecole polytechnique au Came- dans une mission pour Emmaüs.
quement et psychologiquement devienne catastrophique. Ils se roun, je fais un stage à l’hôpital Finalement, je ne suis jamais
à travailler. Le risque est, alors, disaient que ce n’était pas “pour de Yaoundé avec un professeur revenu à l’informatique. Fondateur de HelloAsso
qu’ils se désengagent, surtout les des gens comme nous” parce de cardiologie. A l’époque, le Aujourd’hui, j’ai fondé et je dirige
garçons, qui décrochent plus que que je n’étais jamais montée à la pays compte 40 cardiologues Lulu dans ma rue, un concept de
les filles. Or, ce qui peut aider un capitale et que je risquais de ne pour 19 millions d’habitants. Les conciergerie de quartier dont
jeune à trouver sa voie, c’est son pas m’acclimater. J’ai tenu bon. patients doivent se déplacer cha- l’ambition est de créer de l’acti-
pouvoir de rêve. Il faut ensuite se J’ai eu la chance d’avoir des que semaine jusqu’à Yaoundé vité économique pour tous à
réveiller, bien sûr. Le rêve mène professeurs exceptionnels qui pour faire des examens et l’échelle locale, grâce à des servi-
au réveil. Mais si un jeune arrive m’ont encouragée à y croire, recueillir l’interprétation du mé- ces de proximité qui facilitent le
à rêver et à se mettre au travail, il ça a été le déclic. Je suis une decin spécialiste. C’est très long, quotidien des gens, et à remettre
pourra prendre une direction de vraie partisane de la mérito- très pénible et très coûteux. de l’humain dans le quotidien.
vie. L’espérance de vie a folle- cratie. Les grandes écoles ne Je me lance alors dans l’inven- On ne peut pas tout anticiper,
TWITTER

ment augmenté. Une petite fille sont pas réservées à une élite, tion du CardioPad, qui permet tout calculer. Sans faire n’im-
qui arrive au monde aujourd’hui elles sont simplement réservées d’effectuer un examen complet porte quoi, il faut savoir se jeter à
a de forte chance d’être cente- à ceux qui ont les moyens du cœur et d’en transmettre les l’eau. Trouver du sens dans son
naire. Alors si, après son bac, elle intellectuels de réussir et qui se résultats sur le téléphone porta- travail n’a rien d’une utopie, c’est
perd un an ou deux, qu’est-ce surpassent pour y arriver. ble d’un cardiologue. Celui-ci fondamental. Il faut être capable
que ça peut faire ? » p Mon master culturel à Sciences enverra son diagnostic à l’infir- d’écouter la petite voix intérieure
Po ne m’a pas plu du tout, mier qui a fait l’examen depuis qui est au fond de nous, on a par-
le cadre rigide et institutionnel le village du patient. fois du mal à l’entendre. Le che-
ne me convenait pas. J’ai décidé Pour arriver au CardioPad, cela min peut être long mais, c’est
de faire une pause et de me diri- n’a pas été facile. Avant de cher- essentiel, on n’a qu’une vie ! » p
ger vers un service civique au cher de l’argent, la première
Labo des histoires. J’avais envie étape a été l’acquisition du
d’être proche des gens, de servir savoir : je suis ingénieur en
à quelque chose, j’avais fini par informatique et, pour concevoir
me demander quelle était ma un appareil électronique, j’ai dû Paul Duan
place dans la société… J’ai choisi apprendre l’électronique. Je me
la voie de l’économie sociale suis formé en ligne grâce à des
et culturelle : j’ai adoré ! » p vidéos gratuites, un Fondateur de Bayes Impact
programme proposé par
un ensemble d’instituts de « A l’école, on m’a souvent dit : “Paul, tu gâches ton
Amélie Edoin technologie en Inde. potentiel !” C’est effrayant alors que l’on grandit et que
Si j’étais à l’origine ingénieur et l’on tente de définir sa propre identité. Il y aurait un par-
souhaitais faire de la recherche, cours royal tout tracé – être excellent en maths, avoir un
CHRISTIAN HARTMANN / REUTERS

Directrice du Labo j’ai basculé par nécessité dans bac S mention très bien, faire la meilleure prépa, entrer
des histoires l’entrepreneuriat. Pour acquérir à Polytechnique. Une fois le summum de l’aristocratie
Ile-de-France Ouest des compétences en manage- éducative française atteint, tu auras peut-être le droit
ment, je me suis également de faire autre chose. Et si tu décroches, ta vie est foutue !
formé en ligne, en téléchargeant Je n’entrais pas dans ce moule, je me suis beaucoup
des PDF, puis à l’université de cherché. Après le bac, j’ai commencé deux semaines de
Cambridge grâce au soutien de prépa avant de me rendre compte, un peu par rébellion,
certaines entreprises. que je ne voulais pas passer ma vie à ne faire que des
Pour moi, les MOOC représentent maths et de la physique. Je suis donc entré à Science Po Paris en imaginant bénéficier d’une
Propos recueillis par l’avenir de l’enseignement dans certaine liberté d’esprit. J’ai de nouveau déchanté parce que j’avais aussi envie de continuer
Laure Belot, Emmanuel le monde. En 2050, en Afrique, les maths, alors je me suis inscrit en parallèle dans une faculté de maths.
Davidenkoff nous serons 2 milliards Ce système où on ne peut suivre qu’une voie, ou une autre, ne me convenait pas. Je suis
et Léa Iribarnegaray, d’habitants et les infrastructures parti aux Etats-Unis étudier à Berkeley et là j’ai pu faire des maths, de l’économie, de
CACP

extraits des 41 entretiens éducatives ne pourront pas ré- l’informatique, mais aussi des sciences politiques, de la psychologie. C’est hyperimportant
vidéo diffusés au cours d’O21 pondre à une telle demande. » p la transversalité, c’est tout ce qui permet d’être créatif et d’inventer des choses. » p
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12 VOIX INSPIRANTES Oser


« Cinq ans avant ma naissance,
Ory Okolloh mes parents ont quitté Hong-
kong pour s’installer en Austra-
lie. Ils se sont séparés alors que
Cyberactiviste kényane, j’avais un mois et ma mère nous
fondatrice a élevés seuls, mon frère et moi.

Anticiper
d’Omidyar Network Elle travaillait dur pour que nous
puissions faire de bonnes études.
Elle m’a fait aller à la bibliothè-
que, prendre des cours de piano,
de batterie, de natation, de bas-
ket-ball. Après le lycée, ma mère
m’a conseillé de prendre le large.
Je suis donc allée étudier à Mel-
Luc Julia

EVAN AGOSTINI /AP


vin, la meilleure université d’Aus-
tralie. J’y ai rencontré des person-
nes adorables et cultivées. C’est là
Vice-président que j’ai décidé de créer mon en-
innovation treprise et me voilà aujourd’hui

Créer
de Samsung à la tête d’une start-up de roboti-
« Si vous pensez que votre que. Nous concevons des robots
premier emploi sera celui de vos de télé-présence qui permet-
rêves, sachez que cela ne se tent de se trouver à plusieurs
« Le bouleversement numé- passe pas comme ça. Il vous fau- endroits en même temps.
rique représente une rupture dra trois, peut-être quatre postes La société n’encourage pas
sans précédent de notre avant de trouver celui qui vous les filles à travailler dans la tech.
THOMAS PADILLA/MAXPPP

métier d’avocat. Légalement, Ken Robinson convient vraiment. Voyez-y une Pendant des années, ma mère
la profession d’avocat est occasion d’apprendre, d’expéri- m’a dit : “C’est un métier sale,
réservée aux avocats. Le droit menter. C’est une utopie de un métier d’hommes”. Pourtant,
était un secteur assez sacré, Universitaire anglais, croire que ça peut se produire en nous, les femmes, représentons
peut-être même réservé auteur de Changer l’école ! un claquement de doigts. Il faut la moitié de la population. Si
à certaines élites. Aujourd’hui, (PlayBac, 464 p. 22,90 €) provoquer le destin ! nous voulons vivre dans un
nous voyons deux fondateurs Moi-même, jeune Africaine et monde conçu aussi pour nous,
« On vit en ce moment dans d’une “legal start-up” avec noire, j’ai dû briser le plafond de nous devons contribuer à la
l’espoir extraordinaire de décou- une formation commerciale verre. D’un point de vue profes- conception de ce monde.
vrir de nouvelles méthodes pour proposer une mise en relation sionnel, beaucoup de femmes, Je conseille aux jeunes de tester
LUCAS BARIOULET POUR « LE MONDE »

révolutionner les technologies. d’avocats à laquelle les avocats tant qu’elles ne se sentent pas plusieurs voies avant de trouver
L’intelligence artificielle en est eux-mêmes n’ont pas pensé. parfaitement qualifiées, ont ten- la leur. Si vous êtes passionné par
aujourd’hui au stade de la préhis- Nous avons traversé les siècles dance à se dissuader d’agir au les fleurs et que vous consacrez
toire : on est au niveau de la en conservant notre pré carré, lieu de s’en persuader. Appren- votre vie aux fleurs, à créer les
connaissance artificielle, et non notre pouvoir de conseil, notre dre à prendre des risques a été meilleurs bouquets, à sélection-
pas de l’intelligence artificielle. valeur ajoutée, et aujourd’hui un travail de longue haleine ner les plus belles espèces, il y
Pour moi, les technologies doi- d’autres acteurs viennent pour moi. Plus jeune, je suis aura un métier pour vous dans
vent d’abord servir à aider les remettre tout cela en question. passée à côté d’opportunités ce monde ! » p
gens, à les “assister ” pour que Ni la première révolution pour lesquelles j’étais la candi-
leur vie soit plus simple. On cher- industrielle ni la seconde n’ont « L’être humain est unique date idéale, simplement parce
che à créer des “assistants” qui transformé le droit comme parce qu’il est le seul à créer le que je n’ai pas osé.
vont faire les tâches désagréables la révolution numérique est monde dans lequel il vit. La créa- J’aimerais dire à la jeunesse Marita Cheng
à notre place pour que nous puis- en train de le faire. tivité représente la caractéristi- qu’elle arrête de se mettre la
sions nous concentrer sur ce que Le droit est plus que jamais que la plus distinctive de l’intel- pression, qu’elle a tout le temps
nous avons vraiment envie de un secteur d’avenir. Le conseil ligence humaine. Au cœur de d’accumuler les expériences ! Ingénieure australienne,
faire – le grand défi étant de créer que je donnerais aujourd’hui nos pouvoirs combinés, nous Malgré l’incertitude, malgré les fondatrice de Robogals
ces services et ces applications est de suivre une formation avons d’abord le pouvoir de mauvaises nouvelles dans les
sans céder à la facilité, sans juridique, mais pas seule- l’imagination, la capacité de journaux, le monde me semble
s’abandonner à la technologie. ment. Le droit, ce n’est plus créer mentalement des élé- plus fluide, plus ouvert, plus

BRENDON THORNE / GETTY IMAGES/AFP


Dans ce monde “meilleur” à uniquement du droit, c’est ments qui n’existent pas. Avec connecté. Et puis, nous vivons
venir, il existe en effet des aussi une compréhension de l’imagination, nous anticipons, aussi plus longtemps qu’hier,
risques de sécurité et d’intrusion l’environnement économique nous élaborons, nous spéculons. n’est-ce pas ? » p
dans la vie privée. Il va falloir y dans lequel on évolue. Il Sans imagination, nous vivrions
faire vraiment attention. Avec n’existe plus de voie prédesti- toujours dans des grottes !
Facebook par exemple, certains née pour les juristes, un très De nombreux mythes subsis-
ont déjà perdu une partie de leur bon juriste sera aussi un très tent autour de la créativité. François Taddéi
intimité. Quand on installe une bon économiste, peut-être Beaucoup de gens estiment
application sur son téléphone, aussi un très bon technicien qu’ils ne sont pas créatifs et
apparaissent au début les CGU ou un très bon codeur. » p qu’ils ne le seront jamais. Pour- Chercheur à l’Inserm, fonda-
(conditions générales d’utilisa- tant nous possédons tous un teur du Centre de recherches
tion) : personne ne les lit jamais ! potentiel créatif et nous som- interdisciplinaires (CRI)
Les gens doivent prendre leurs mes tous en mesure de le
responsabilités et comprendre Lise Damelet cultiver dans l’art, la technolo- « Une légende indienne raconte l’histoire d’un éléphant
que ces mentions légales sont gie, le monde académique, la et de six aveugles. Chacun des aveugles touche une partie
extrêmement importantes, gestion d’une entreprise… de l’éléphant. L’un attrape les défenses, persuadé qu’il s’agit
qu’elles vont l’être de plus en Avocate chez Orrick, Toute idée nouvelle et originale d’une lance. L’autre saisit la trompe, certain qu’il est face
plus. Cela passe par l’éducation. Herrington & Sutcliffe, passe par un long processus à un serpent. Un autre frôle une oreille et s’imagine devant
Une société non éduquée est une cofondatrice de l’Incuba- de spéculation, de tentatives un éventail… Ils ne parviennent pas à se mettre d’accord
société en danger. » p teur du barreau de Paris et de ratés. Albert Einstein n’a sur l’objet qu’ils examinent. Un sage passe et leur dit qu’ils
pas développé la théorie de la devraient apprendre à se parler et intégrer les morceaux
DIDIER GOUPY

relativité un matin au petit de vérité de chacun. La réalité est toujours multidimension-


déjeuner ! » p nelle et complexe. On a besoin de regards systémiques,
intégrateurs, qui observent cette réalité sous différents
angles pour pouvoir la comprendre.
Le CRI, dont je suis le directeur, est un centre de recherche interdisciplinaire, mais aussi
GITTINGS PHOTOGRAPHY

un carrefour de rencontres intéressantes. On a la chance d’accueillir des vilains petits canards


qui ne pouvaient pas faire ce qu’ils voulaient dans des contextes disciplinaires classiques
et plus cloisonnés. On leur donne la possibilité de travailler ensemble pour qu’ils réussissent
à développer des projets qui les surprennent eux-mêmes. Certains pensent qu’on peut
apprendre la créativité. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a plein de façons de la détruire. En particulier
si on impose trop de rigidité et qu’on ne laisse pas le droit à l’erreur. » p

AU PROGRAMME D’
Où et quand ? A Paris, les samedi 17 et diman- 11 h 30 - 13 heures : Anticiper. Deuxième jour 14 h 30 - 16 heures : Se réaliser. 3- Des ateliers (sur inscription)
A Nancy, les vendredi 1er che 18 mars, à la Cité des sciences Dans un monde qui se trans- 9 heures - 10 h 30 : Créer. La jeune génération annonce pri- afin d’aider lycéens et étudiants
et samedi 2 décembre, et de l’industrie. forme à toute vitesse, quels Face à l’automatisation annoncée vilégier les métiers qui donnent à mieux se connaître.
au Centre Prouvé. métiers vont recruter demain ? de nombreux métiers, la créati- du sens. Est-ce une utopie ? Com-
A Lille, les vendredi 19 et 1- Des conférences interactives Quelles nouvelles compétences vité devient une compétence car- ment se réaliser dans le monde L’entrée est gratuite, la
samedi 20 janvier 2018, au Lilliad Premier jour faut-il acquérir ? dinale. Peut-on apprendre à être du travail tout en gagnant sa vie ? préinscription recommandée :
Learning Center Innovation. 9 heures - 10 h 30 : Choisir. 14 h 30 - 16 heures : Se former. créatif ? Doit-on tous le devenir ? inscriptions.o21.fr
A Nantes, les vendredi 16 Alors que la mutation numéri- Quelles formations préparent 11 h 30 - 13 heures : Oser. 2- Des rencontres : à l’issue de
et samedi 17 février, à la Cité que bouleverse des dizaines au monde qui vient ? Faut-il Il n’y a plus grand-chose de chaque conférence, les interve- Pour les classes, il est
des congrès. de métiers, quelle voie choisir ? plutôt apprendre à apprendre « safe ». Cela vaut tout autant nants consacrent un temps possible d’effectuer des
A Cenon (Gironde, près de Bor- A qui me fier pour trouver ou devenir spécialiste ? Quelles pour les études que pour la suite. d’échange avec le public. Lycéens, inscriptions groupées en
deaux), les vendredi 2 et samedi une orientation qui me initiatives sont à suivre dans D’entrepreneur à free-lance, étudiants et parents peuvent envoyant un mail à
3 mars, au Rocher de Palmer. corresponde ? le monde ? jusqu’où prendre des risques ? alors les interroger directement. education-O21@lemonde.fr
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Lycéens cherchent créativité


montrer créatifs », analyse Riad Ressik, profes- Au lycée, cette démarche reste encore large-
Travail collaboratif, apprentissage par projet, seur de SES (sciences économiques et sociales) ment cantonnée à quelques activités considé-
au lycée Michelet à Vanves (Hauts-de-Seine). rées comme secondaires. Pourtant, « la créati-
esprit critique… Il est bon que les élèves sortent du cadre Les enseignants jouissent également d’une vité peut se déployer à tous les niveaux et dans
réelle marge de manœuvre dans les enseigne- toute discipline », assure François Taddei, direc-
habituel et fassent preuve d’initiative et d’inventivité ments d’exploration en seconde et en aide per- teur du Centre de recherches interdisciplinai-
sonnalisée (AP). Les programmes et l’évalua- res (CRI). Les programmes très lourds et la
tion y étant nettement moins contraignants perspective du bac ne seraient donc pas anti-

L
es programmes très chargés, le bac tout quelques espaces de liberté où les élèves que dans les autres cours, ils s’autorisent plus nomiques avec une pédagogie basée sur la
qu’il faut préparer et les dossiers peuvent s’affranchir d’une logique de répéti- facilement à mettre leurs élèves en situation coopération et la créativité.
pour l’enseignement supérieur dont tion des exercices et faire preuve d’initiatives d’expérimentation et à les inciter à prendre Jean-Michel Le Baut, professeur de français
il faut soigner les notes… Au lycée, et d’inventivité. des initiatives. Sophie Gaujal, professeur au lycée de l’Iroise à Brest (Finistère), en est
rien ne pousse les enseignants et les Les travaux personnels encadrés (TPE), en ed’histoire-géographie au lycée Jacques-Pré- convaincu : « On peut préparer des candidats au
élèves à sortir des schémas de pen- classe de première générale, en font partie. Là, vert à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), bac en les mettant en activité. Cette forme d’ap-
sée habituels et à exprimer un point de vue origi- ce n’est pas l’enseignant qui transmet les profite de ces interstices « pour faire de la péda- prentissage permet de développer des compéten-
nal, regrette Olivier Rey, responsable de l’unité connaissances, mais les élèves qui vont cher- gogie par projet en interdisciplinarité, à travers ces essentielles telles que l’autonomie et l’esprit
Veille et Analyses de l’Institut français de l’édu- cher l’information pour réaliser, à trois ou qua- notamment l’élaboration d’un webdocumen- critique, et n’est nullement contradictoire avec un
cation (IFE). L’imagination et l’inventivité ne sont tre, un exposé à la fois écrit et oral, sur un sujet taire dans lequel les élèves racontent leur ville ». enseignement traditionnel plus frontal. » Pour
clairement pas rentables. » qu’ils ont choisi. Les lycéens sont aux comman- Une démarche qu’elle adopte également preuve, dans le cadre de l’étude de L’Etranger, de
La collaboration, l’apprentissage par projet, le des, et les enseignants les accompagnent. « Le dans ses cours de géographie. « Une discipline Camus, en classe de première, l’enseignant a
droit à l’erreur, l’esprit critique n’auraient-ils format même de l’exercice pousse les jeunes à qui autorise beaucoup de liberté », souligne demandé à ses élèves de se mettre dans la peau
vraiment aucune place dans un lycée plombé sortir du cadre habituel. Ils peuvent se montrer l’enseignante, qui a embarqué ses élèves de de Meursault, le héros, et de réécrire le roman
par la pesanteur des examens et des notes ? imaginatifs aussi bien dans le choix du sujet que 1re ES dans la réalisation d’une carte sensible sous la forme de photos légendées et postées
Pas si simple. Dans cet environnement très dans la manière de mener et de rendre compte de de leur lycée. « Cela permet de travailler de sur Instagram. « Un projet collectif et créatif qui
contraint, largement dominé par le cours leurs travaux. La vocation des TPE est bien de manière collaborative à l’expérience d’un terri- permet d’aller beaucoup plus loin dans l’analyse
« magistralo-dialogué », où les matières artisti- former les lycéens à la recherche scientifique. toire qui leur est familier et de créer un outil de du livre », souligne Jean-Michel Le Baut.
ques (arts plastiques, théâtre, musique) sont Comme tout chercheur, ils doivent être capables communication dont la réalisation fait appel à En philosophie également, la créativité peut
reléguées au rang d’option, il existe malgré d’improvisation et d’anticipation et donc se la créativité », explique Sophie Gaujal. être travaillée. « Les élèves ne le perçoivent pas
toujours mais la dissertation de philosophie
consiste en un travail de remise en question des
opinions à partir duquel peut émerger une idée

BERLIN
Les programmes très
LONDON
MADRID
lourds et la perspective
PARIS
TURIN du bac ne seraient
WARSAW
donc pas antinomiques
avec une pédagogie
basée sur la coopération
et la créativité

nouvelle. Ils jugent l’exercice trop contraint,


et aimeraient pouvoir laisser libre cours à
leurs opinions, alors que c’est en général à
ce moment-là qu’ils sont le moins créatifs »,

Bachelor in
souligne Florence Benamou, professeure de
philosophie au lycée Jacques-Prévert à Boulo-
gne-Billancourt.

Management
Etre critique et inventif, élaborer une pensée
originale, prendre des risques, ne pas avoir
peur de se tromper, peut donc s’apprendre

(BSc)
au lycée aussi. Mais « il faut que les ensei-
gnants soient eux-mêmes créatifs – ce qui se
travaille – et qu’ils s’autorisent l’expérimenta-
tion. La créativité est avant tout un état d’es-
prit », assure François Taddei. p
isabelle dautresme
DESIGNING TOMORROW

3 ans • 3 pays • 3 langues


100% en anglais dès la première année
Diplôme visé Bac+3 Ils l’ont dit à O21

Un Bachelor of Science d’excellence Solenne Mutez, responsable des partenariats


et des relations publiques de La Ruche
Management qui dit oui !, à Lille, les 6 et 7 janvier 2017.
Matières quantitatives « A l’école, j’étais bonne élève, je ne me suis
jamais vraiment demandé ce que j’aimais.
Sciences sociales Après une prépa littéraire, je me suis retrouvée
Travaux en groupes multinationaux en apprentissage dans la culture : j’avais
l’impression d’entrer dans un domaine noble
escpeurope.eu/bachelor-paris et que les gens allaient m’admirer ! En réalité,
j’ai lutté chaque matin pour sortir de mon lit…
J’ai fini par faire un grand voyage, loin de la
pression sociale imposée par mes proches.
Jusqu’à 12 semaines de stage par an Qu’est-ce qui nous anime et nous passionne ?
C’était pour moi la question la plus intimi-
dante au monde.
J’ai eu besoin de revenir à l’essentiel : la nourri-
JOURNÉE SAMEDI ture, notre premier besoin vital. J’ai fait des petits
PORTES 10 février boulots, dans des fermes et dans la restauration.

OUVERTES 2018 J’ai pris conscience de l’ampleur du gaspillage


alimentaire, de ce système où l’on mange
n’importe quoi tout en exploitant les petits pro-
ducteurs. En rentrant en France, j’ai pris le temps
pour chercher dans l’innovation et l’entrepreneu-
riat. J’avais envie qu’on me donne la chance
d’essayer, de me tromper, de créer. J’ai trouvé
à La Ruche qui dit oui !, une plate-forme Internet
qui met en relation les petits producteurs locaux
et les consommateurs. Dans le climat angoissant
de la précarisation, il faut s’accrocher à ses rêves :
Seulement 1 % des Business Schools on trouve toujours une manière de faire ce dont
au monde ont la triple accréditation. on a envie. Il s’agit de ne pas être trop pressé,
ESCP Europe en fait partie. et surtout très déterminé. » p
propos recueillis par léa iribarnegaray
s’orienter au xxie siècle | 9
0123
JEUDI 23 NOVEMBRE 2017

« J’aime l’enthousiasme naïf, c’est une qualité importante »


entretien L’inventeur britannique James Dyson a créé sa propre université, afin que les étudiants puissent travailler avec les
ingénieurs de son entreprise durant leurs années d’études. Une nouvelle façon d’apprendre et d’appréhender le monde professionnel

F
ondateur de l’entreprise qui porte de jeunes ingénieurs. Comme nous ne seulement eu deux fois et demie plus de des choses. Tout en sachant bien qu’on ne
son nom, l’inventeur britannique voulons pas, dans notre entreprise, faire ce temps d’enseignement [qu’ils n’en auraient peut pas les forcer à rester !
James Dyson, 70 ans, emploie qui a été fait auparavant, et que nous sou- eu à l’université], j’espère qu’ils seront de Nous avons un réel avantage, me semble-
9 000 salariés dans 75 pays. Selon haitons éviter toute idée préconçue, il est vrais ingénieurs avec un niveau bien plus t-il, nous ne sommes pas une entreprise
lui, la créativité est une qualité primor- préférable de travailler avec des jeunes qui élevé que celui qu’ils auraient obtenu à cotée en Bourse avec des exigences de ren-
diale, qui doit être encouragée. n’ont aucune expérience. L’expérience l’université. Je suis très ambitieux, mais tabilité dictées par des actionnaires. L’en-
peut être une entrave… et j’aime l’enthou- c’est ce que j’espère ! treprise m’appartient, et mon fils travaille
Vous avez créé les aspirateurs sans sac, siasme naïf. Il n’y a rien de mal à être naïf, maintenant avec moi. Nous sommes tous
les ventilateurs sans pale, vous voulez les gens s’en inquiètent, mais je pense que Qu’est-ce qui manque dans la façon deux passionnés par les nouvelles techno-
réinventer, d’ici à 2020, la voiture c’est une qualité très importante dans le dont nous éduquons la jeune logies et les nouveaux produits. Nous pas-
électrique. La créativité, cela s’apprend ? monde de demain. génération ? sons la plupart de nos journées à discuter
La créativité n’est pas nécessairement Je pense que les écoles manquent à leur avec les personnes des idées qu’elles ont.
innée, et je pense qu’elle peut être ensei- Vous venez de créer une « université raison d’être en n’apprenant pas à être Nous les encourageons à construire des
gnée. Il s’agit avant tout d’avoir un esprit Dyson », accessible après le lycée. créatif et à penser par soi-même. Nous prototypes, à les tester. Nous avons, je
curieux, d’avoir la capacité de ne pas faire la Pourquoi vous lancer dans une telle James Dyson. HARUKA TAKAHASHI/AP enseignons aux gens à se souvenir des crois, créé un type d’entreprise différent.
« bonne chose » tout le temps, et même par- aventure ? faits, et ce n’est qu’une toute petite partie D’ailleurs, les jeunes ne veulent pas de
fois de faire la « mauvaise chose », juste pour Nous avons toujours recruté beaucoup de la vie. Une fois que l’on quitte l’école ou bureau et préfèrent être totalement mobi-
voir ce qu’il se passe. Parce que cela vous de diplômés, et ils sont très bons, mais l’université, dans la plupart des emplois, il les. Nous sommes ici sur un grand campus
place sur un chemin différent. Bien sûr, tout nous n’en avons jamais assez. D’où la créa- ne s’agit pas de se souvenir des faits mais où nous avons de plus en plus de cafés,
le monde n’est pas à même de faire cela, tion de cette université qui propose un de créer quelque chose. Qu’on soit journa- petits et grands, pour que les gens puissent
mais je pense que vous pouvez créer un modèle différent. L’âge moyen ici est de liste ou responsable marketing. Qu’on tra- discuter. Ils ne s’envoient pas des mails
environnement pour encourager les gens à 26 ans. Et nous recrutons tout autant des vaille dans le domaine du droit ou celui de pour communiquer, ils ont de vrais dialo-
être différents, à devenir créatifs et à ne pas diplômés de 21 et 22 ans que des jeunes qui
« Il est la comptabilité. Passer les examens n’est gues, et c’est ça, la façon de créer de l’en-
vouloir toujours faire ce qu’on leur a dit sortent du lycée à 17 ans. C’est la première pas si important. Ce qui l’est plus, c’est la thousiasme et… des inventions.
« être la bonne chose à faire ». du genre depuis l’adoption par le gouver-
préférable capacité de penser, de réagir, de communi-
nement britannique du Higher Education quer avec les gens, de trouver de bonnes Si vous aviez un enfant de 16 ans,
Qu’entendez-vous par environnement and Research Act, en avril.
de travailler idées et de les faire fonctionner. quel conseil lui donneriez-vous pour
créatif ? Ces étudiants ne travaillent pas avec des trouver sa voie ?
Si on donne à chacun du courage, si on ne chercheurs à l’université, mais avec de vrais
avec des jeunes Vous employez 9 000 salariés. Qu’avez- Je ne donne jamais de conseils, parce
critique pas systématiquement les idées ingénieurs et scientifiques de l’entreprise. vous mis concrètement en place pour que je n’ai jamais suivi les conseils des
des autres, si on n’est pas cruel quand quel- Pendant quatre ans, ils vont avoir chaque
qui n’ont rester agile et conserver cette jeune autres ! La vérité est que le monde de
qu’un fait une suggestion étrange, on crée semaine un ou deux jours de travail acadé- génération ? Il paraît que, deux fois demain sera très différent, les change-
un environnement où presque tout le mique, puis trois ou quatre jours de travail
aucune par semaine, toute personne ayant ments vont être très rapides. Ce n’est pas
monde peut être créatif. J’espère que certai- réel, pour inventer, développer des produits, une idée peut vous la soumettre… vraiment un monde très sûr, ce n’est pas
nes personnes qui viennent travailler ici faire de la technologie et de la recherche. Ils
expérience. Le défi est en effet d’attirer des gens un monde dans lequel on peut adopter
[chez Dyson] et qui ne pensent peut-être pas sont payés, salariés, ils ont un contrat. Nous brillants et intelligents qui peuvent penser une attitude suffisante. Je donnerai donc
être des innovateurs finissent par innover. leur construisons des logements, et la for-
L’expérience très différemment et de façon créative. un non-conseil : n’attendez rien de l’ave-
mation est gratuite. A la fin des quatre ans, Pour ce faire, on doit leur montrer qu’on nir. Soyez curieux, et ne vous inquiétez
Pourquoi embauchez-vous un grand ils peuvent rester avec nous ou partir.
peut être les apprécie, non par des déclarations, pas de choisir un domaine très limité et
nombre de jeunes diplômés ? Comme ils n’ont pas les vacances univer- mais par des actions quotidiennes. Ces per- d’en devenir un expert, vous n’avez pas
J’ai toujours embauché de jeunes diplô- sitaires et sont ici quarante-sept semaines
une entrave… » sonnes doivent aimer travailler avec nous, besoin d’être généraliste. p
més, mes quatre premiers salariés étaient par an, je pense qu’à la fin, ils n’auront pas sentir qu’elles se réalisent, qu’elles créent propos recueillis par laure belot

Concours d’ admission
à 13 Grandes Écoles de Management
après un Bac+2, Bac+3, Bac+4

’essentie
* I’essentiel : trouver sa voie

passerelle-esc.com
10 | s’orienter au xxi e
siècle 0123
JEUDI 23 NOVEMBRE 2017

La génération Y révolutionne le travail


Nés entre 1980 et 1995, ils ont grandi avec les réseaux sociaux et ont conservé le goût des échanges constants.
Aux carrières balisées, ils préfèrent la pratique de leurs savoir-faire et en acquérir de nouveaux, pour éviter l’ennui

S
i toute génération apporte ses rup- qui me donne déjà une vision complète de l’en- pour moi. On nous a formés à nous projeter à appelle aussi les millennials : ce qu’ils veulent,
tures, c’est dans son rapport au treprise. » De cette agilité dans les réseaux cinq ou dix ans. Mais c’est aujourd’hui que je ne c’est exercer leurs savoir-faire, et en acquérir
travail que se distingue la généra- sociaux, les « Y » ont aussi conservé le goût du veux pas m’ennuyer. » de nouveaux. La sous-utilisation de leurs
tion Y (née entre 1980 et 1995). Née travail en groupe, cette tribu avec laquelle ils Aymeric A., 27 ans, diplômé d’HEC il y a quatre compétences est un leitmotiv que l’on
à l’ère du numérique et des réseaux échangent constamment. « J’ai toute la liberté ans, ne dit pas autre chose, lui qui a préféré aux retrouve dans nombre de critiques postées
sociaux, elle manifeste le besoin pour prendre l’information où elle se trouve, et carrières balisées dans la finance ou le marke- sur Glassdoor, le site de notation des
de se tester sur tout et le reste avant de com- ne suis pas limitée à mon supérieur hiérarchi- ting une succession de stages et de CDD dans employeurs. Pauline B., 27 ans, normalienne
prendre ce qui la porte. que, poursuit Juliette. On soumet toujours aux des start-up musicales, pour se construire une en géographie et diplômée de Sciences Po,
Comme Juliette G., 27 ans, diplômée de autres nos idées. » compétence numérique. « Je n’avais pas de com- a voulu tenter le grand monde industriel. Elle
Neoma Business School, qui s’est formée seule pétence suffisante dans le numérique pour a passé un an à effectuer des études stratégi-
au marketing digital dans plusieurs start-up, « Une vision éthique » décrocher un job intéressant dans un grand ques pour un grand groupe de BTP français.
avant d’intégrer il y a quatre ans une jeune Moins à la recherche d’un CDI que d’un poste groupe », dit-il. Mais quand, expérience acquise, « On m’avait vendu un projet sur trois ans, mais
pousse du secteur énergétique. « Rien n’y est stimulant, eux n’acceptent pas de s’ennuyer. on lui propose un poste de développeur en CDI, très vite la mission m’a ennuyée, et je me
cloisonné, j’ai pu tester plein de fonctions, com- En témoigne Arthur M., 24 ans, qui, après qua- il préfère rester libre, et monter sa microentre- sentais sous-utilisée, dit-elle. Ce qui
prendre ce qui m’attirait vraiment sans être limi- tre ans de droit public, a intégré l’EM Lyon. En prise pour choisir ses challenges. « Ce statut, m’intéressait c’était de travailler sur la ville de
tée par des structures préexistantes », dit-elle. stage au service juridique d’un grand groupe je l’ai choisi, dit Aymeric. Je ne veux pas de bou- demain, avec une vision éthique, tournée vers
Promue chef de produit, puis responsable mar- industriel depuis cinq mois, il déchante : « Je lot répétitif mais des projets stimulants, et l’utilisateur final. Pour cela, il fallait rejoindre
keting, elle vient d’être nommée product pensais entrer dans un groupe industriel tech- quand j’ai fait le tour de la question, je préfère une start-up, car ces idées commençaient tout
owner. « Aujourd’hui, je suis à la frontière des nologique et dynamique, je découvre un monde passer à autre chose. » juste à émerger. Je l’ai trouvée en regardant
services et de la technique. Je dois comprendre où les salariés, certes bien payés, étouffent sous Ce qu’expriment Arthur et Aymeric est un les acteurs qui avaient gagné l’appel à projet
les implications techniques de chaque projet, ce les process. Ces grands groupes, ce n’est pas sentiment très partagé chez ceux que l’on innovant Réinventer Paris. »

« Réinventer les règles du jeu »


Un an après son arrivée, elle quitte son CDI
pour rejoindre une jeune entreprise qui lance
des programmes immobiliers conçus en fonc-
tion des desiderata des futurs habitants.
Immédiatement propulsée responsable de
programme immobilier, chargée du respect
du planning et du budget, elle doit aussi faire
la promotion de ce concept innovant auprès
des promoteurs. « C’est passionnant d’arriver
dans un secteur dont on veut réinventer les

Bienvenue dans la règles du jeu, de tester un mode opératoire que


l’on adapte au fur et à mesure de ce que l’on
observe sur le terrain. La clé de la start-up, c’est

créativité augmentée ! que l’on est forcément polyvalent et plus écouté


que dans une entreprise classique où, le métier
étant maîtrisé depuis toujours, tout vient du
sommet. » Sans compter qu’elle entend tra-
depuis 1905 vailler en cohérence avec ses valeurs, comme
Nancy-Metz-Nuremberg Aymeric, à qui il fut aussi proposé un poste
Shanghai-chengdu d’optimisation des publicités sur Google
AdWords : « Cela aurait pu être techniquement
intéressant, et j’aurais eu un bon salaire, mais
cela n’avait pas de sens pour moi. »
« Les grands groupes construits sur un empile-
ment de strates hiérarchiques et des silos her-
métiques ont du souci à se faire », annonçait
Sophie Guieysse (Le Monde du 28 septem-
Programme ICN Grande École - grade de master bre 2016), DRH de Canal+ pendant dix ans.
« J’ai trop vu mes parents devoir composer sans
Accès via concours BCE ou Passerelle cesse avec des supérieurs qui étaient là par
hasard », confirme Aymeric.
Accréditations EQUIS et AMBA Avis aux DRH ! Il y a cinq ans, la société
d’audit Mazars, dont la moitié des effectifs
/ Campus et pédagogie ARTEM : 97 000 m² et 20 % de cours sont des millennials, envoie un questionnaire
et d’ateliers communs avec l’école d’ingénieurs Mines Nancy à ses salariés, pour lequel elle reçoit 3 500 ré-
ponses. Elle décide alors de changer son orga-
et l’ENSAD (École nationale supérieure d’Art et du Design) nisation, de faire partager les bureaux jusqu’à
/ Nancy - Metz à seulement 1h25 de Paris la direction pour favoriser la communication
/ Ouverture prochaine de sites à Berlin et Luxembourg horizontale : « Le problème n’est plus de trans-
mettre mais de permettre, en laissant des espa-
/ 155 universités partenaires dans le monde ces de jeu pour que les jeunes créent leur code,
/ 38 % d’étudiants étrangers et puissent travailler quand ils le souhaitent,
explique Laurent Choain, DRH de Mazars. Plus
/ 1 professeur pour 33 élèves que l’équilibre entre la vie personnelle et la
vie privée, ils veulent du fun et continuer à
apprendre. Construire une politique de ressour-
ces humaines autour de l’éducation est une
réponse à la demande des “Y”. »
La leçon n’est peut-être pas totalement pas-
sée, si l’on en croit certains commentaires d’an-
ciens employés de Mazars sur le site d’évalua-
tion des entreprises Glassdoor, où la société est
tout de même très bien notée : « Préparez votre
apprentissage des photocopieuses, ce sera plus
utile que les normes comptables d’IFRS », dit l’un
d’eux. Autre trait distinctif de la génération : un
humour marqué par le recul vis-à-vis des insti-
tutions. Et un sens aigu de la dérision. p
valérie segond
C’est qui Maurice ? - 2017

0123
Siège social : 80, bd Auguste-Blanqui - 75707 PARIS CEDEX 13
Tél. : +33 (0)1-57-28-20-00 - Fax : +33 (0)1-57-28-21-21 - Télex : 206 806 F
Edité par la Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication : Louis Dreyfus
Directeur du « Monde » : Jérôme Fenoglio
La reproduction de tout article est interdite sans l’accord de l’administration.
Commission paritaire des journaux et publications n° 0722 C 81975.
ISSN : 0395-2037
Pré-presse Le Monde

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Printed in France

Origine du papier : France. Taux de ibres recyclées : 100 %. Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts
gérées durablement,porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier.
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JEUDI 23 NOVEMBRE 2017 s’orienter au xxie siècle | 11

Ces lieux où l’on apprend à entreprendre


Rompant avec les espaces traditionnels d’apprentissage, les tiers-lieux offrent un cadre propice au développement
de l’esprit entrepreneurial. Le travail collaboratif, le droit à l’erreur et la diversité y sont encouragés

E
spaces de coworking, fab labs, maker avant cette idée de partage : les utilisateurs castrateurs que l’environnement d’apprentis- Ce principe est au cœur du concept de la
spaces… A mi-chemin entre les sphères sont invités à documenter leurs projets, à sage traditionnel. » Station F : lancé en juillet 2017 par Xavier Niel
personnelle et professionnelle, les aider les autres, voire à organiser de petites (actionnaire à titre individuel du Monde), cet
tiers-lieux se multiplient depuis quel- formations, comme c’est le cas au FacLab de Ambiance décontractée incubateur géant réunit de grandes entrepri-
ques années en France, générant avec eux une l’université de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), Venez essayer ! Telle est la philosophie des ses du Web et de l’industrie (Facebook, Vente-
myriade d’événements participatifs, tels les premier fab lab d’une université française. start-up week-ends qui réunissent des entre- privee, Thales…), des centaines de start-up
hackathons et les start-up week-ends. Qu’ils Habitants du quartier et étudiants y sont preneurs en herbe mais aussi de nombreux ainsi que des étudiants-entrepreneurs venus
fassent partie intégrante des campus ou qu’ils accueillis gratuitement. En contrepartie, cha- curieux, tous mus par « l’envie de transformer d’HEC, de l’Edhec ou des Arts et Métiers.
se situent à proximité des écoles et universités, cun doit contribuer à la vie du lieu, en fonc- une idée en projet et surtout de vivre un En outre, contrairement aux écoles et entre-
ces espaces trouvent un large écho auprès des tion de ses capacités. condensé d’aventure entrepreneuriale », souli- prises traditionnelles, où l’on demande aux
étudiants, de plus en plus attirés par l’esprit Qu’il soit inscrit dans une charte, un règle- gne Damien Gromier, 30 ans, qui a organisé élèves et salariés de laisser leur vie person-
entrepreneurial. Si l’effet de mode est indénia- ment intérieur, sur les murs, ou rappelé orale- 75 événements de ce type depuis sept ans et qui, nelle à la porte, les tiers-lieux mettent en
ble, il n’en reste pas moins que les tiers-lieux ment, ce discours est un élément constitutif comme beaucoup d’autres participants, a lui- avant non seulement les compétences de cha-
transforment profondément la manière d’ap- des tiers-lieux. Il est incarné par les concier- même eu l’« étincelle » à l’issue d’un start-up cun, mais aussi leurs passions et hobbies, qui
prendre et incitent à se lancer. ges, super-connecteurs ou fab manageurs qui week-end en 2010. Un déclic dû, selon lui, à la peuvent servir de point d’accroche et favoriser
sont les garants de l’état d’esprit général de fois « à l’ambiance générale, décontractée et les échanges. Ce décloisonnement fait partie
Convivialité ces espaces et s’attachent à fédérer une com- motivante, au travail d’équipe et à l’horizon tem- de l’esprit général et est aussi considéré
Cette volonté de rupture passe tout d’abord munauté autour de valeurs liées à la collabora- porel court qui rend l’expérience très intense. La comme une « source de richesse », indique
par une organisation différente de l’espace. A tion, l’expérimentation, la créativité, le droit plus grande valeur de ces événements, estime- David Vallat : « Comme on ne sait pas sur quoi
l’opposé de la disposition frontale de la salle de à l’erreur… « Les tiers-lieux postulent un dis- t-il, n’est pas le projet vainqueur, mais les 50 en- est basée la créativité, plus il y a de profils et
classe traditionnelle, les tiers-lieux sont en cours entrepreneurial, productif et bienveillant, trepreneurs potentiels qui en sortent ». d’envies différentes, plus la capacité à innover
général dotés de tables et de chaises sur roulet- notamment par rapport au fait de se tromper, L’émulation naît aussi des rencontres et de la est potentiellement grande. » p
tes qui peuvent facilement être rassemblées observe David Vallat. En cela, ils sont moins diversité des profils réunis dans les tiers-lieux. sophie blitman
pour former des îlots modulables. En outre,
canapés, poufs et tables basses viennent enri-
chir le mobilier classique, apportant une tou-
che de convivialité loin d’être anodine : « L’es-
pace n’est pas uniquement fonctionnel, ce qui
change fondamentalement le rapport au
savoir. S’amuser n’est pas perçu comme négatif.

Les tiers-lieux
transforment
profondément
la manière d’apprendre
et incitent à se lancer

Dès lors, l’apprentissage se fait de manière non


violente, sur la base de la motivation intrinsè-
que », relève David Vallat, maître de conféren-
ces en sciences de gestion à l’université
Claude-Bernard-Lyon-I, qui travaille notam-
ment sur les nouveaux espaces collaboratifs.
Car c’est bien la vision d’un apprentissage
non pas individuel mais collectif qui sous-
tend ces aménagements. « Le modèle n’est pas
celui, vertical, d’un expert qui transmet des
connaissances, mais celui d’une coconstruction
du savoir », poursuit le chercheur, qui y voit
une rupture avec le schéma traditionnel,
dans lequel « les élèves sont formatés pour
restituer un savoir acquis, dans une logique de
réussite individuelle ».
Hérités du mouvement alternatif des
makers, les fab labs mettent explicitement en

Ils l’ont dit à O21


Oumou Barry, diplômée de l’EM Lyon et consultante
chez Accenture, à Lyon, les 15 et 17 février 2017. Venez nous {rencontrer}
lors des salons 021 du Monde
« Je suis arrivée en France il y a huit ans pour faire
des études supérieures. J’ai grandi dans un village reculé
de Guinée. Sans électricité, ni télévision, ni smartphone,
la vie y est authentique, presque poétique. Le divertisse-
ment différent. Dans ce ciel si noir, j’adorais le spectacle - Les 1er et 2 décembre à Nancy
de la lune et des étoiles, ça me faisait rêver. Autour de moi,
je voyais toutes ces femmes dont la vie se réduisait - Les 19 et 20 janvier à Lille
- Les 16 et 17 février à Nantes
aux tâches ménagères. J’ai compris très vite que je voulais
autre chose. A l’école, j’ai commencé à pouvoir lire et
comprendre le français, ça a été ma porte de sortie. Le jour
où j’ai appris que quelqu’un avait pu marcher sur la Lune,
toutes les barrières sont tombées ! Rien n’est impossible. - Les 2 et 3 mars à Bordeaux Cenon
- Les 17 et 18 mars à Paris
En explorant, en imaginant, en scrutant les outils, on finit
toujours par y arriver.
Ça coûte très cher d’intégrer une école de commerce :
après un volontariat en service civique, j’ai obtenu des aides
et des bourses pour entrer à l’EM Lyon, j’ai même complété
avec un emprunt. Le parcours a été semé d’embûches,
mais aujourd’hui je suis en mission pour Total dans un www.epitech.eu
cabinet de conseil. Arrêtez l’autocensure. Travaillez chaque
jour pour cultiver la meilleure version de vous-même.
Par étapes. Cherchez, et vous trouverez. » p Titre d’ Expert (e) en Technologies de l’Information, code NSF 326n, Certiication Professionnelle de niveau I
propos recueillis par léa iribarnegaray (Fr) et de niveau 7 (Eu) enregistrée au RNCP par arrêté du 12 août 2013 publié au J.O. le 27/08/2013

Établissement d’enseignement supérieur technique privé. Cette école est membre de


12 | s’orienter au xxi e
siècle 0123
JEUDI 23 NOVEMBRE 2017

« Le CAP,
nouveau HEC »
entretien Jean-Laurent Cassely analyse
les choix de ces jeunes diplômés qui se
« déclassent » pour donner du sens à leur vie

J
ean-Laurent Cassely, journa- un bac + 6, mais est (ou était) vécu
liste, s’est intéressé à décryp- comme une forme de régression sco-
ter les choix d’une minorité laire, voire une transgression.
de jeunes surdiplômés en
rupture avec les codes de Ces jeunes diplômés en réorienta-
l’entreprise et mus par l’en- tion sont un épiphénomène
vie de faire quelque chose de mais, selon vous, ils ouvrent
leurs mains et en dehors des open la voie à un engouement plus
spaces. Un épiphénomène qui révèle massif. Quels sont les indices ?
le malaise d’une génération et dont il L’exode des open spaces vers ces
a tiré un livre, La Révolte des premiers métiers est une tendance difficile à
de la classe (Arkhé, collection Vox, chiffrer, même si on a l’impression
182 pages, 17,50 euros). de tous connaître quelqu’un qui a
suivi un tel parcours ! En plus du
Quand avez-vous perçu les pre- « manuel » stricto sensu, de l’artisa-
miers signaux de cette « révolte nat et du petit commerce alimen-
des premiers de la classe » ? taire, il y a aussi les métiers du bien-
Ce qui m’intéressait était ce qui être, de l’enseignement, du soin
semblait être un début d’inversion (yoga, coaching…), qui attirent les
des critères de prestige scolaire et jeunes diplômés en quête de sens.
professionnel. J’ai grandi avec l’idée L’Association pour l’emploi des ca-
que plus on était fort à l’école, plus dres (APEC), dans son étude de 2015,
on s’éloignait des métiers manuels avait montré que 14 % des jeunes di-
pour aller vers des fonctions dans plômés étaient en reconversion, sans
lesquelles l’abstraction était reine. préciser de quel type de métiers il que ceux qui n’ont qu’un CAP en for- La start-up et le food truck sont deux font d’ailleurs système, car l’écono-
Or, avec ces diplômés, on avait af- s’agissait. Le paradoxe n’est qu’appa- mation initiale. Ils ont le réseau d’une voies alternatives qui prennent racine mie de proximité a besoin de ces tra-
faire à des gens qui possédaient tous rent : on produit tant de diplômés école de commerce et des compéten- à un même tronc commun d’insatis- vailleurs de l’économie globale, qui
les titres de la réussite scolaire tradi- qu’il suffit qu’un petit nombre décide ces qu’ils vont pouvoir valoriser. faction. D’un côté, la Silicon Valley constituent leur première clientèle.
tionnelle et qui décidaient de se réo- de bifurquer pour que le phénomène D’ailleurs ils ne sont pas vraiment continue de faire rêver, même si c’est
rienter et de se « déclasser », puisque prenne de l’ampleur avec le temps. en concurrence avec tous les arti- une économie inégalitaire très peu Vous dites que ces jeunes diplô-
dans notre système éducatif, avoir un Enfin, je pense que l’épiphénomène sans, parce qu’ils se positionnent la accueillante pour ceux qui ne sont pas més réinventent les codes de la
bac + 5 puis un CAP n’équivaut pas à peut attirer de nouvelles vocations et plupart du temps sur des offres et les plus performants de leur domaine réussite sociale. Même dans leur
se massifier car cette population très des services haut de gamme, desti- ou qui ne sont pas du bon côté de la révolte, les premiers de la classe
diplômée est une avant-garde cultu- nés à une clientèle avide de trouver « disruption ». Le néoartisan, à l’in- restent des premiers de la classe ?
relle qui défriche les innovations, que du sens dans sa consommation. verse, ne se retrouve pas forcément Oui, c’est une rébellion intégrée au
ce soit dans la consommation (ali- dans tous les aspects de la transition système, qui vise à rénover et à réfor-
Ils l’ont dit à O21 mentation bio, végétarienne) ou dans Ce phénomène est-il limité à numérique. Il valorise également son mer l’économie de marché, car les
les modes de travail (le travail collabo- une certaine catégorie sociale qui ancrage local, là où le start-upeur a un intéressés sont moins radicaux que
Philippe Liger-Belair, professeur agrégé de ratif, le coworking). Le phénomène a les moyens de se reconvertir ? projet qui est d’emblée global. les précédentes vagues de néoarti-
sciences économiques et sociales à Sciences Po peut donc se diffuser horizontale- Il est certain que bénéficier d’une Reste qu’entre le data scientist dans sans (les soixante-huitards), même
Lille, à Paris, les 4 et mars 2017. ment, depuis les grandes villes et les sécurité financière, de love money de une start-up en train de se monter et s’il existe en leur sein des membres
« Des études de commerce et de fiscalité quartiers branchés et gentrifiés vers ses proches pour lancer son activité, le fromager qui ouvre dans un quar- qui se reconnaissent dans un projet
m’ont conduit vers la “voie en or” en m’offrant l’ensemble du territoire et, verticale- etc., donne un certain avantage. Mais tier parisien en pleine gentrification, de décroissance et de rejet de la
un métier rémunérateur, une carrière profession- ment, depuis l’élite scolaire vers l’en- économiquement, des dispositifs de il existe des similitudes culturelles : société de consommation. p
nelle sûre, de grands voyages, etc. Après huit semble des diplômés de l’enseigne- financement et de formation exis- études suivies, modes de vie, valeurs propos recueillis par
ans entre les banques d’affaires et les cabinets ment supérieur. tent qui peuvent combler en partie postmatérialistes… Les deux aspects marine miller
de conseil, j’ai été frappé, à Londres, par une ces inégalités de départ.
de ces pancartes typiques, écrites au feutre noir : Vous écrivez que « le CAP est le nou- Le plus important, selon moi, c’est
il manquait 120 millions de livres pour la veau HEC ». Comment réagissent l’inégalité culturelle vis-à-vis du
construction d’un hôpital. Il y a eu rupture. les grandes écoles à cette tendance ? monde du travail. Etre diplômé est
D’autant qu’en période de crise financière, on Ajouter un diplôme professionnali- une assurance contre le chômage :
se demande s’il est normal que sa propre part sant, effectué en apprentissage, à un ça procure une confiance en soi.
continue de grossir alors que celle des autres cursus scolaire bien rempli peut être On peut se permettre d’innover,
baisse inexorablement. Aujourd’hui, j’enseigne perçu comme un signe de distinction d’échouer, et être en capacité de pro-
l’économie à Sciences Po Lille et je fais de la de la « masse » des diplômés du supé- jection car on sait que le marché du
recherche sur le partage des richesses en le liant rieur. Ce phénomène recrée de facto travail change très rapidement.
à la fiscalité. Si vous êtes mal à l’aise quelque part, des hiérarchies scolaires, dans une
ne mettez pas cette sensation sous le tapis. société qui en raffole : les gens qui ont Ce retour à l’artisanat incarne-t-il
Au contraire, affrontez-la. » p fait HEC et obtiennent un CAP ne le rejet de la nouvelle économie
propos recueillis par léa iribarnegaray
jouent pas dans la même catégorie numérique ?

Sous le haut
patronage du

« Il y a beaucoup de place pour le rêve »


entretien Pour le pédopsychiatre Patrice Huerre, les trajectoires de vie ont évolué
Avec le soutien de

P
atrice Huerre est pédopsychiatre, Dans ce contexte mouvant, mais aussi que qu’il y ait conflit. Désormais, les parents
coauteur de La France adolescente de chômage important, y a-t-il une place sont à l’écoute, en disant « tu fais ce qui te
(JC Lattès, 2013) et de La Prépa pour le rêve ? convient ». Ce sont alors les enfants qui s’im-
sans stress (Hachette Littératures, Oui, il y a même beaucoup de place pour posent à eux-mêmes l’injonction à la qualifi-
2009), écrit avec son fils Thomas. le rêve. Parce que les trajectoires de vie sont cation, même si celle-ci n’est plus soutenue
moins formatées par l’origine sociale et les explicitement par les parents, pour les rassu-
Comment le contexte de l’orientation études que par le passé. Parce que bien rer. Beaucoup de jeunes s’infligent un
des jeunes vers les études supérieures a- malin qui peut dire ce que seront le monde diplôme, d’aller au bout d’un cursus qui ne
t-il changé ces vingt dernières années ? et les emplois dans vingt ans. On voit des leur plaît pas ou plus, et perdent du temps,
Il y a certains éléments constants du côté jeunes qui créent des start-up, des jeux avant de s’autoriser à soutenir leur intérêt.
des doutes et des questions liés à l’âge, vidéo, des petites entreprises artisanales,
mais aussi d’importants changements : des fabriques de yaourts, des brasseries… Il L’autocensure est-elle toujours plus
l’avènement d’Internet, la mondialisation, y a plus d’espace pour cela que par le passé. marquée chez les filles ?
la comparaison qui se fait de plus en plus Non seulement sur la scène nationale, mais J’ai l’impression que l’on arrive à la fin
entre les cursus d’un pays à l’autre, l’évolu- aussi, désormais, sur la scène internatio- d’une époque, et qu’elles s’autorisent de
tion des critères d’appréciation des qualités nale, qui est à portée de clic. plus en plus à prendre la place qui les inté-
professionnelles… resse. Ce qui faisait obstacle, avant, entre
On constate aussi une accélération des L’autocensure dans les choix autres, était le projet prioritaire de mater-
mutations qui affectent le monde, dans d’orientation vous paraît-elle diminuer ? nité, autant pour les jeunes femmes que
tous les domaines, de l’industrie aux tech- Les changements à l’œuvre sont trop ré- pour la société. Or, ce projet est désormais
nologies, qui font que la capacité d’anticipa- cents pour qu’ils jouent vraiment sur l’auto- remis à beaucoup plus tard. Qu’il s’agisse
tion se réduit considérablement. On ne censure. Celle-ci concerne de nombreux jeu- de la créativité, de la prise de risque, on les
peut plus rester dans le calcul qui a long- nes, alors que, par le passé, c’étaient les voit réussir désormais au même rang que
temps prévalu : avec ces études-là, je ferai ce parents qui disaient « passe ton bac les jeunes hommes. p
métier-là, pour les trente années à venir. d’abord », « va au bout de ta licence », au ris- propos recueillis par claire ané