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HISTOIRE ET ILLUSION

Eric J. Hobsbawm

Gallimard | Le Débat

1996/2 - n° 89
pages 128 à 138

ISSN 0246-2346
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Pour citer cet article :


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Hobsbawm Eric J., « Histoire et illusion »,
Le Débat, 1996/2 n° 89, p. 128-138. DOI : 10.3917/deba.089.0128
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Histoire et illusion
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Le livre de François Furet me laisse sceptique. Il me paraît donc juste de dire, de prime abord, tout ce
qui force mon admiration dans Le Passé d’une illusion, à commencer par le premier chapitre, brillant et
d’une belle écriture, sur la « passion révolutionnaire », et tout ce à quoi je souscris, pour avoir moi-même
évoqué la période d’un point de vue différent, étant, à l’instar de Furet, « nouveau venu dans l’histoire du
XXe siècle ». Il suffit de comparer les pages de mon dernier livre, The Age of Extremes, 1914-1991, qui
recoupent l’ouvrage de Furet, pour s’apercevoir que le désaccord sur les faits, voire sur les jugements – par
exemple sur l’histoire de l’Union soviétique –, est bien moindre qu’on pouvait l’imaginer. Mais, naturelle-
ment, nous ne sommes pas dans le même ton. Sur le plan historique, néanmoins. Le Passé d’une illusion
me paraît à bien des égards peu satisfaisant, mais sa critique est nécessaire, parce que le livre lui-même et
son auteur méritent d’être pris au sérieux.

Communisme, fascisme, antifascisme

Le plus simple est sans doute de commencer par les deux aspects de la thèse de Furet – la comparaison
entre fascisme et communisme, et le rôle de l’« antifascisme » dans la propagande communiste – qui ont
été le plus largement commentés.
Le premier soulève peu de problèmes, parce que Furet est bien trop bon historien – historien des idées,
surtout – pour succomber à la tentation des clichés idéologiques : son analyse du « totalitarisme » en
témoigne. En conséquence, tout en étant tenté de mettre en évidence des points communs entre le fascisme
et le communisme, voire une « parenté inavouée » ou une « complicité conflictuelle » (p. 230), et certaine-
ment le bonheur avec lequel chacun d’eux sut exploiter la réussite de l’autre, ses formulations sont trop
nuancées et obliques pour se prêter à des usages polémiques. En tout état de cause, comme Furet lui-même
l’observe, le thème n’est pas neuf. « La comparaison entre l’Union soviétique et les régimes fascistes [...]
est un thème courant dès l’entre-deux-guerres » (p. 193). De longue date, en effet, d’aucuns ont souligné
l’élément commun entre les fascismes et le bolchevisme : les uns parce qu’ils admiraient à la fois Mus-
solini ou Hitler et Lénine ou Staline, comme Sorel et Bernard Shaw ; les autres parce que, à l’instar d’Élie
Halévy (qui inspire à Furet quelques-uns de ses passages les plus intéressants), ils réprouvaient également
dans ces deux régimes une « dictature » ou une « tyrannie » antilibérale. En revanche, il est plus difficile
de découvrir des affinités idéologiques car, bien qu’on puisse trouver à l’extrême droite des éloges du
socialisme ou du bolchevisme non démocratique – Furet en cite plusieurs –, du côté communiste on aurait

Eric J. Hobsbawm vient de publier Age of Extremes. The Short Twentieth Century, 1914-1991 (Londres, Michael Joseph,
1994). L’ouvrage fait suite à L’Ère des révolutions, L’Ère du capital et L’Ère des empires, tous trois publiés en français chez
Fayard. Son dernier livre en français : Nations et nationalisme depuis 1780 (Gallimard, 1992).

Cet article est paru en mars-avril 1996 dans le n° 89 du Débat (pp. 128-138).
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du mal à épingler des aveux de sympathie équivalents ou des reconnaissances de dette. Les tentatives pour
découvrir des points communs entre les traditions du marxisme et du fascisme (« entre le socialisme et la
pensée antilibérale et même antidémocratique, [...] les complicités sont anciennes », p. 198) ne sauraient
aboutir, compte tenu de la nature de l’héritage politique et idéologique de la IIe Internationale avec son
gourou idéologique, Kautsky, dont Lénine était encore un disciple orthodoxe peu avant 1914. Quoi qu’il
en soit de la tradition antipolitique inspirée de Bakounine, la théorie kautskiste s’inscrivait pleinement dans
la « tradition progressiste » du XIXe siècle. Bref, si les similitudes entre les systèmes de Hitler et de Staline
sont indéniables, ce rapprochement s’était fait à partir de racines idéologiques foncièrement différentes et
largement séparées. La dérivation était fonctionnelle, non pas idéologique. Peut-être le stalinisme est-il
« aussi mauvais » que l’hitlérisme, et pour ceux qui ont subi de plein fouet ses horreurs, la seule différence
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pourrait bien être la nationalité, mais l’éminent historien des idées qu’est Furet sait qu’ils appartenaient à

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des familles taxonomiques structurellement convergentes, certes, mais aussi différentes que les hirondelles
et les chauves-souris.

La question de l’« antifascisme », qui est au cœur de la thèse de Furet, appelle davantage la discussion,
mais à peine plus. Sur le fond, il a très certainement raison. Si le communisme international avait continué
à réclamer, pour l’essentiel, un genre de réédition de la révolution d’Octobre (« les soviets partout »), il serait
demeuré en Europe une minorité relativement insignifiante, un peu comme les mouvements trotskistes qui
continuèrent à voir le monde dans une perspective révolutionnaire léniniste après que les événements de
1956 leur eurent donné quelque surface politique. Aurait-il eu plus de chances dans le tiers monde ? C’est
une question qu’on peut laisser de côté. La leçon des années vingt était claire. À quelques exceptions près
– l’Allemagne, la France, la Finlande et, peut-être, la Tchécoslovaquie –, les partis communistes étaient
petits, marginaux et politiquement insignifiants. La Grande Crise profita à l’extrême droite plutôt qu’à la
gauche, et détruisit le seul parti communiste européen qui avait porté les espoirs de Moscou : le K.P.D.
Inversement, du jour où le mouvement communiste se rallia à la stratégie de l’« antifascisme », le com-
munisme européen amorça une ascension qui devait hisser tous les partis (hormis les malheureux allemands)
au faîte de leur implantation et de leur influence politiques ; en Europe de l’Est, il en résulta un certain
nombre de régimes dominés par les communistes, dont quelques-uns qui reposaient sur des révolutions
intérieures (Yougoslavie, Albanie) ou, comme le prouvèrent les élections relativement libres de Tchéco-
slovaquie, sur un réel soutien populaire. Pour la première fois, les partis communistes, plutôt que sociaux-
démocrates, purent prétendre être les principaux représentants de la classe ouvrière nationale en France et
en Italie.
Que la cause essentielle en soit l’abandon par le Komintern de la stratégie « classe contre classe » au
profit de l’antifascisme paraît assez clair. Pourtant, lorsqu’il essaie de comprendre pourquoi la gauche occi-
dentale, tout particulièrement ses intellectuels, reconnut dans les communistes des adversaires irréductibles
du fascisme, ses explications sont étrangement irréelles, parce qu’elles négligent la réalité de la menace
fasciste qui, entre 1933 et 1941, obligea le capitalisme libéral et le communisme à une alliance qu’aucune
des deux parties n’aurait choisie, contre un ennemi qui les menaçait également toutes les deux. De surcroît,
il n’y avait pas d’autre moyen de vaincre cet ennemi-là. Les communistes gagnèrent en prestige et en influ-
ence pour trois grandes raisons. Après en avoir été, jusqu’en 1934, les adversaires les plus obstinés, ils se
firent les champions les plus conséquents de l’unité antifasciste ; grâce à la nature de leur mouvement, ils
en furent les défenseurs les plus efficaces ; et l’U.R.S.S. était un élément indispensable de toute alliance
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qui espérait abattre Hitler. La logique de cette situation était si peu résistible que même les deux années où
Staline revint sur sa politique antifasciste ne suffirent à l’affaiblir. Après la parenthèse de 1939-1941, l’in-
fluence communiste continua à progresser comme si l’épisode Molotov-Ribbentrop n’avait jamais eu lieu.
En fait, grâce à Hitler, elle se révéla si implacable que Staline lui-même, comme les autres gouvernements
qui depuis 1933 avaient tenté de négocier un modus vivendi avec l’Allemagne – et qui ne l’avait fait ? –,
fut obligé de la reconnaître quand Hitler se retourna contre lui.
Dans les années trente, la réalité de l’agression et la menace pour la démocratie étaient flagrantes. Il
était tout aussi clair que celle-ci venait exclusivement de la droite politique, dont Furet rejette justement
l’argument suivant lequel elle était nécessaire pour empêcher des révolutions marxistes. Entre 1919 et la
fin de la Seconde Guerre mondiale, aucun gouvernement ne fut renversé par la gauche ; tous les change-
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ments de régime antidémocratiques – via un coup d’État, une conquête ou par d’autres moyens – furent le

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fait de la droite. Furet a sans aucun doute raison de souligner que toute la droite n’était pas fasciste ou, en
l’occurrence, qu’il y avait de grandes différences entre les mouvements et les régimes fascistes. Les com-
munistes ont sans doute bénéficié, et continué à bénéficier, de ces confusions. Mais pourquoi devraient-ils,
eux-mêmes ou les non-communistes, faire de belles distinctions entre les idéologies de Franco, de José
Antonio et de la hiérarchie catholique espagnole, quand l’entreprise nationaliste tout entière se voulait une
croisade contre 1789 et 1917 (sans parler de Martin Luther ou de Voltaire) et renversa un régime légitime,
démocratiquement élu, demanda et reçut l’assistance armée de Mussolini et de Hitler, et quand Franco lui-
même voulut entrer dans la guerre aux côtés de Hitler ? Les rares personnalités publiques de droite qui
étaient disposées à résister à Hitler coûte que coûte et sans réserve étaient des « oiseaux rares » : ainsi de
Charles de Gaulle et de Winston Churchill1. Ils furent atypiques jusque dans leur consentement à mettre
en sourdine leur anticommunisme viscéral au nom de la nécessité opérationnelle d’une alliance avec
Staline et les mouvements de résistance communistes.
Dans ces conditions, il eût été bizarre de traiter les forces fascistes et communistes comme si elles
étaient également indésirables. Si la guerre devait éclater entre l’Allemagne et la Russie, à qui iraient les
préférences des Américains ? Interrogés par sondage sur cette question au début de l’année 1939, 83 %
répondirent Staline, et 17 % seulement Hitler, alors même que l’opinion publique n’était pas moins anti-
communiste qu’aujourd’hui, qu’elle se méfiait profondément de l’Union soviétique (les États-Unis ne
l’avaient reconnue qu’en 1933) et que les plus éminents intellectuels de gauche du pays demeuraient
farouchement et bruyamment antistaliniens. Hitler, c’était évident à leurs yeux, constituait un danger pour
les autres pays, probablement pour le monde ; si terrible que fût Staline pour son propre peuple, il fallait donc
soutenir en lui l’ennemi de Hitler. La propension à fermer les yeux sur les noirceurs du stalinisme n’était
pas le fait (sauf chez nombre de communistes, de compagnons de route et autres) d’un aveuglement et
d’une abdication volontaires de la raison critique, mais d’une hypothèse rationnelle : mieux vaut traiter en
allié l’ennemi de mon ennemi. Le gouvernement britannique aurait-il dû publier la vérité sur le massacre
des officiers polonais à Katyn sitôt qu’il le découvrit ? (La question est à la base du récent thriller excep-
tionnellement bien documenté de Robert Harris sur la Seconde Guerre mondiale, Enigma.) On peut le
plaider, au nom de la maxime fiat justitia, ruat coelum (que la justice soit, dût le ciel s’effondrer !), mais

1. Mais prétendre, comme le fait Furet, qu’ils furent « les deux plus constants antifascistes européens » (p. 424) est pure
rhétorique. Churchill était hostile à Hitler, mais pas au fascisme italien, et, viscéralement anticommuniste, il ne put se
résoudre à soutenir le camp républicain au cours de la guerre d’Espagne.
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les autorités britanniques choisirent de garder le silence là-dessus en 1943 : non qu’elles eussent des illu-
sions sur la révolution d’Octobre, mais pour des raisons politiques. De fait, dans son analyse de la guerre
d’Espagne, Furet est tout près d’admettre que l’on pouvait choisir son camp par pragmatisme. La « force
croissante [du parti communiste] dans l’opinion, notamment modérée, vient de ce qu’il se présente comme
subordonnant tout à la victoire sur Franco » (p. 300). Ainsi que l’écrivait George Orwell, « un bon nombre
de gens m’ont dit, avec plus ou moins de franchise, que l’on ne doit pas dire la vérité sur ce qui se passe
en Espagne et sur le rôle joué par le parti communiste, sous prétexte que cela susciterait dans l’opinion
publique un préjugé contre le gouvernement espagnol, en aidant ainsi Franco » (pp. 306-307). Et Furet de
conclure : « L’antifascisme communiste bénéficie de la logique de la guerre » (p. 307).
Bref, aussi longtemps que les communistes se portaient à la tête du combat antifasciste, en l’absence
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de concurrents efficaces à gauche ou à droite, ils ne pouvaient que profiter de la situation. Paradoxalement,

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en tant que parti prônant une transformation économique, cet avantage leur faisait défaut. Comme ils
mirent délibérément en sourdine leur discours anticapitaliste dans l’intérêt de l’unité antifasciste, ils ne
manquèrent pas de concurrents à gauche prêts à dénoncer en eux des traîtres à la révolution et à la lutte des
classes. Comme ils étaient généralement minoritaires, d’autres partis étaient mieux placés pour profiter du
spectaculaire tournant à gauche qui, Furet le reconnaît, était inséparable de la mobilisation et, finalement,
de la guerre contre le fascisme. En Grande-Bretagne, l’opération aboutit au triomphe du parti travailliste,
même si son programme de 1945 nous paraît aujourd’hui d’un radicalisme extrême. « Je comptais parmi
ces jeunes officiers qui, en 1945, votèrent travailliste », écrit lord Annan, sans jamais s’être laissé tenter par
le communisme – ni à Cambridge, dans les années trente, ni depuis –, et dont la tâche, après 1945, fut de
transformer l’Allemagne de l’Ouest en bastion contre le communisme. « Non que je n’eusse pas d’admi-
ration pour Churchill : pour moi, il était le sauveur de notre pays... Je doutais qu’il comprît ce dont le pays
avait besoin après la guerre2. »
Sur le continent, les communistes étaient mieux placés que les sociaux-démocrates pour profiter de cet
état d’esprit, parce que la nature même de la lutte contre l’occupant désavantageait leurs concurrents.
Privés de la légalité politique et de l’instrumentarium des activités publiques – l’air même qu’ils respirent –,
les partis démocratiques de masse sont quasiment réduits à l’impuissance. Les partis socialistes étaient
presque inévitablement sous-représentés dans les mouvements de résistance, alors que, pour les raisons
opposées, les communistes y avaient une place disproportionnée. Dans les pays où les partis sociaux-
démocrates avaient de solides assises populaires, ils purent (comme en Allemagne et, dans une certaine
mesure, en Autriche) entrer en hibernation lorsqu’ils furent mis hors la loi pour resurgir, leurs bases quasi
intactes, du jour où la légalité fut rétablie, marginalisant ainsi leur minorité communiste. Mais tel ne fut pas
le cas dans les pays où les structures étaient plus lâches, et où il fallut établir, après la guerre, une légalité
et une légitimité nouvelles sur la base – réelle ou supposée – de la résistance, comme en France et en Italie.
(Comment ne pas remarquer, non sans quelque étonnement, que les mouvements de résistance en Europe
sont totalement absents du livre de Furet ? De fait, c’est à peine si le mot lui-même est mentionné.)

J’en arrive à un autre aspect du thème de Furet : la relation entre l’attrait exercé par le communisme et
la tradition de la Révolution française. Que celle-ci soit cruciale en France, c’est évident. Mais hors de

2. Noel Annan, Changing Ennemies : The Defeat and Regeneration of Germany, Londres, 1995, p. 183.
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France, où la Révolution faisait partie du tissu de la vie publique, l’intérêt pour les événements de 1789-
1793 appartenait aux historiens, à des cultures ésotériques comme celles des socialistes révolutionnaires,
et aux cauchemars de la droite. Bien entendu, la révolution, dans un sens général, faisait aussi partie du
patrimoine de la mince couche de la population qui avait fait des études secondaires ou supérieures et qui
y voyait un événement central de l’histoire mondiale.
Pour les socialistes, elle avait été initialement un point de référence fondamental, mais leurs organisa-
tions se transformant en mouvements de masse, elle passa au second plan. La Marseillaise céda la place à
des hymnes socialistes et, comme l’observe Furet, « ni Jaurès ni Kautsky n’attendaient plus “le grand
soir” » (p. 34). Dans les pays européens où l’on attendait une vraie révolution, la France restait un précé-
dent en même temps qu’un modèle et un étalon de comparaison : ainsi en Russie. Et pourtant, ne nous
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méprenons pas sur l’importance des références à la Révolution française après 1917 dans le discours intra-

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marxiste, pour, contre ou au sein même de la révolution russe. Pour la quasi-totalité de ceux que le com-
munisme attira, hors de France, les Jacobins et Thermidor étaient insignifiants, ou leur seul intérêt tenait à
ce qu’ils faisaient partie de leur discours de la Révolution. Comme Furet le reconnaît (p. 104), c’est le fait
de la révolution russe, non son pedigree, qui a rallié les esprits au communisme. Entre parenthèses, il
amena les révolutionnaires occidentaux, jusqu’alors critiques du marxisme qu’ils identifiaient à une atti-
tude de modération pacifique, à redécouvrir en lui une idéologie de la révolution et, ce faisant, à précipiter
le déclin rapide de l’anarchisme et du syndicalisme révolutionnaire (sauf, pour un temps, en Espagne).
Bref, entre 1917 et 1989, la révolution russe engloutit ou éclipsa la Révolution française dans la plus
grande partie du monde. De surcroît, dans une bonne partie de l’Europe – la Grande-Bretagne, l’Alle-
magne, la Scandinavie –, où le marxisme et les autres formes de pensée socialiste étaient rares parmi les
intellectuels, et plus rares encore dans leurs milieux d’origine, même l’histoire révolutionnaire de la
France, qui faisait partie de la culture socialiste, restait mal connue.
En France, bien entendu, les choses étaient différentes. La référence à 1789-1793 y avait bel et bien
cours et demeurait centrale pour l’« idée communiste ». Peut-être était-elle aussi cruciale en Italie, mais,
inexplicablement, le livre de Furet néglige le seul autre pays d’Europe occidentale qui a engendré et, sous
un nouveau nom, conserve un parti communiste de masse.

Idées et sociétés

Ces observations m’inspirent des doutes plus généraux sur la méthode employée par Furet pour écrire
son « essai sur l’idée communiste », c’est-à-dire sur l’histoire des idées et des intellectuels au XXe siècle.
Même en laissant de côté la question de savoir dans quelle mesure il est juste de cantonner l’histoire des
idées à ceux qui écrivent sur elles, on est obligé de se demander jusqu’où il est permis de dissocier les idées
ou les intellectuels de leurs contextes et situations historiques spécifiques. En voulant se concentrer sur le
philo-communisme des intellectuels, Furet a cherché à esquiver ce problème en postulant que les intel-
lectuels « vivent la révolution communiste comme un choix pur, ou encore, si on préfère, une croyance
séparée de leur expérience sociale, une négation d’eux-mêmes » (pp. 143-144).
À l’évidence, pourtant, c’est loin d’avoir été le cas type à l’ère des catastrophes, pour la société libérale
et bourgeoise du XIXe siècle, qui vit l’essor de l’U.R.S.S. et du mouvement communiste international
depuis 1914 jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le sentiment d’une civilisation en proie
aux convulsions d’une crise profonde, d’un monde impossible à restaurer ou à réformer par les vieilles
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méthodes dont l’échec était patent, faisait partie de l’expérience sociale des intellectuels dans de nom-
breuses parties de l’Europe. Choisir entre la ruine ou la révolution (de droite ou de gauche), l’impasse ou
l’avenir, semblait, non pas un choix abstrait, mais une prise de conscience de la gravité de la situation.
Furet lui-même le reconnaît (peut-être plus clairement dans le cas de la droite que dans celui de la gauche) :
à première vue, une vision apocalyptique de la situation allemande dans les années 1931-1933 n’était pas
absurde (p. 233). En termes moins émotionnels, le Hongrois Varga qui allait devenir le premier expert éco-
nomique du Komintern expliqua en 1921 ce qui, dans les ruines de 1918-1919, l’avait conduit « dans le
camp des bolcheviks ». C’était la conviction qu’un « retour au capitalisme pacifique [semblait] exclu. [...]
La lutte des classes se terminerait par la ruine commune des classes qui s’affrontaient si la reconstruction
révolutionnaire de toute la société n’aboutissait pas3 ».
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De toute évidence – nous le savons aujourd’hui –, Eugen Varga se fourvoyait. En fait, la véritable illu-

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sion du communisme (et du capitalisme des années trente sur l’U.R.S.S. des plans quinquennaux) était la
conviction que le capitalisme de l’entre-deux-guerres ne pouvait plus être sauvé. Et pourtant qui, dans une
bonne partie de l’Europe centrale, aurait parié en 1919 sur la survie à long terme du capitalisme ? En 1942,
dans son Capitalisme, socialisme et démocratie, œuvre profondément centre-européenne, le grand écono-
miste autrichien Joseph Schumpeter prévoyait encore le triomphe ultime d’une économie socialiste, quoique
– typiquement – pour des raisons diamétralement opposées à celles des marxistes, et sans enthousiasme.
Un coup d’œil sur la courbe du soutien intellectuel au communisme au cours de la période dont traite
Furet laisse penser qu’elle réfléchit une réponse pratique à des situations plutôt qu’« un choix pur ». (Mal-
heureusement, Le Passé d’une illusion ne s’intéresse pas aux questions quantitatives que nombre d’histo-
riens trouvent encore pertinentes.)

La Grande-Bretagne peut servir d’exemple. La petite bande d’intellectuels communistes d’après 1917
fondit à vue d’œil au début des années vingt. Les chiffres augmentèrent sensiblement sous l’effet du cata-
clysme économique de 1929, face auquel le parti travailliste, alors au gouvernement, se révéla impuissant.
D’où la conversion des Webb, fervents prophètes de la réforme progressive, à l’U.R.S.S. du Plan, et la nais-
sance effective d’un mouvement communiste estudiantin dans les années 1930-1931, bien avant l’impact
de l’hitlérisme. Le communisme universitaire (dont Philby, Burgess, Maclean et Blunt n’étaient pas
représentatifs, même à Cambridge) prit de l’essor à l’époque antifasciste, pour des raisons qui paraissaient
de bon sens. Qui d’autre combattait la politique d’apaisement et volait au secours de l’Espagne ? La
guerre se solda par une érosion du communisme intellectuel britannique qui alla en s’accélérant après
1947, alors même que l’anticommunisme de la guerre froide incita de nombreuses recrues à rester au P.C.
jusqu’en 1956 – après quoi la plupart s’en allèrent. Dès la fin des années quarante, il n’y eut plus guère
d’intellectuels britanniques séduits par le P.C., hormis, après 1968, une fraction des nouveaux extrémistes
estudiantins déçus par leur mouvement. Pas plus à l’intérieur qu’à l’extérieur du P.C., la plupart des intel-
lectuels n’étaient de farouches défenseurs de l’Union soviétique. En revanche, la plupart des anciens intel-
lectuels communistes restèrent politiquement engagés à gauche. Phénomène fréquent en d’autres pays,
l’anticommunisme viscéral des ex-communistes est ici l’exception, peut-être parce que le P.C. britannique
évita les excès ouvriéristes de son homologue français (même s’il était un mouvement très prolétarien), et

3. Eugen Varga, Die wirtschaftspolitischen Probleme der proletarischen Diktatur, Vienne, 1921, p. 19.
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certainement les brimades et les expulsions d’intellectuels. On retrouve dans son histoire la même pro-
portion d’espoir utopique et messianique, d’illusion et de désillusion, d’abnégation et de dévouement, que
dans tout autre corps d’intellectuels communistes, mais on hésiterait à parier à ce propos de « croyance
séparée de leur expérience sociale ».
Encore une fois, il est difficile de ne pas prendre en considération le rôle des situations spécifiques,
mais aussi des traditions politiques et culturelles des pays dans lesquels se recrutèrent des communistes,
ou des communautés qui se prêtaient particulièrement bien à un tel recrutement : par exemple les juifs
d’Europe centrale et orientale, puis (quand le danger fasciste se précisa) de toute l’Europe. Un exemple est de
nature à nous éclairer. C’est dans les mémoires de Julius Braunthal, In Search of the Millenium (Londres,
1945), que l’on trouve l’un des meilleurs tableaux du passage du messianisme religieux juif au marxisme
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révolutionnaire. Reste que le récit de cette vie illustre aussi l’influence déterminante des circonstances

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concrètes. Car Braunthal, membre de la social-démocratie autrichienne avant 1914, resta sa vie durant un
social-démocrate non communiste et, lorsque la révolution finit par balayer l’Autriche en 1918-1919, il
approuva le parti socialiste autrichien, qui avait alors la réalité du pouvoir, dans son refus de suivre la voie
bolchevique. Comme la direction du parti, il le fit au nom du réalisme, à la lumière des circonstances
qui prévalaient en Autriche, et sans doute aussi au vu de l’échec du bolchevisme en Allemagne. La
conséquence en fut pourtant qu’en Autriche les communistes restèrent politiquement insignifiants et que
les intellectuels de gauche (sans nul doute aidés par les positions marxistes théoriquement radicales du
parti) ne devaient pas considérer le communisme comme une option avant la guerre civile de 1934. Et
même alors, un fort contingent resta anticommuniste. Bref, à des fins historiques, on ne saurait présenter
les séductions de l’idée communiste, sur les ouvriers ou les intellectuels, autrement que sous la forme d’un
ensemble de possibilités déterminées par les choix socialement disponibles, dans des circonstances qui
donnaient aux hommes et aux femmes le sentiment qu’ils devaient faire de tels choix politiques.
Ainsi, dans les années trente et quarante, la probabilité qu’un jeune militant syndical d’une usine
mécanique ou électrique britannique adhérât au Parti ou en devînt sympathisant était extraordinairement
grande, et ce pour des raisons sur lesquelles il n’est pas nécessaire de s’attarder ici, mais qui n’ont pas
grand-chose à voir avec l’U.R.S.S. ni même avec le fascisme. La probabilité qu’un intellectuel ou un
étudiant britannique en fît autant a toujours été beaucoup plus réduite (Furet se trompe du tout au tout en
croyant que « la révolution russe a eu plus de succès dans les universités que dans les usines »). C’était vrai
même dans les années trente, bien qu’elle fût légèrement plus grande parmi les fils et les filles de la bour-
geoisie libérale et progressiste, ou des protestants non anglicans (quakers, méthodistes, etc.) ; pour ceux-ci
– Furet le reconnaît –, cet engagement était en effet une avancée par rapport au libéralisme. Les ouvriers
qualifiés britanniques étaient probablement plus portés sur l’extrême gauche depuis la Première Guerre
mondiale, mais s’ils ont rejoint le parti communiste plutôt que d’autres groupes – par exemple, des sectes
marxistes dissidentes, à l’instar de quelques jeunes militants après 1956 –, cela tenait à la situation spéci-
fique de la main-d’œuvre britannique à cette époque.

Bien entendu, on peut objecter que, sitôt que « l’idée communiste » s’était emparée d’une personne,
les circonstances de sa conversion n’avaient plus d’importance. Les convertis devenaient des « bolcheviks
purs et durs », qui participaient de ce phénomène vraiment extraordinaire que fut le mouvement communiste
international dirigé depuis Moscou. Il y a quelque chose de vrai là-dedans. Furet nous rappelle à juste raison
comment des corps de « cadres » relativement modestes ont été en mesure de reconstituer un mouvement
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après son effondrement : ainsi en France, après 1939-1941. Le cas du parti italien, qui n’avait jamais été
un mouvement de masse, est encore plus marquant. En 1943, il comptait quelques milliers de cadres, pour
l’essentiel rentrés d’exil ou sortis de prison ; quelques années lui suffirent pour rallier plusieurs millions
d’adhérents. Furet n’aborde pas la question, mais l’existence d’un « Vatican » moscovite a été très cer-
tainement décisive en la matière. À la différence des groupes dissidents de marxistes révolutionnaires occi-
dentaux (trotskistes, maoïstes, etc.), qui sont l’équivalent sociologique des sectes, perpétuellement en train
de se chamailler et de se scinder, les partis communistes, même les plus petits d’entre eux, se conduisaient
sociologiquement comme des Églises universelles. Tant que Moscou restait officiellement solide, il était
possible d’expulser les schismatiques et les hérétiques, de remplacer les dirigeants, voire de dissoudre les
partis, sans scinder le mouvement ni faire naître des partis concurrents. Et – en l’occurrence, on ne peut
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que donner raison à Furet –, Staline a été le principal architecte de cette Église. Mais comment peut-on se

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contenter d’une histoire en noir et blanc et se croire quitte en écrivant, même au sujet des cadres et des
« vrais croyants », qu’ils recevaient leurs « ordres de Moscou » ? Entrer dans le détail de l’analyse de Furet
nous entraînerait beaucoup trop loin dans l’histoire des partis communistes : ainsi quand il nie, malgré cer-
taines indications solides du contraire, que l’idée de front populaire (par opposition à celle de front uni) soit
née en France, plutôt qu’à Moscou. Après tout, son livre n’est pas une histoire du communisme.
Il est, par ailleurs, un phénomène qu’il n’explique pas, bien qu’il soit directement lié à sa thèse : l’in-
stabilité et le renouvellement extraordinaires des militants et des sympathisants des partis. Le plus grand
des partis est celui des excommunistes, raillent, non sans bonnes raisons, quelques intellectuels. Ce
phénomène, qui est aussi universel que les autres caractéristiques que signale Furet, mériterait une analyse
plus fouillée. Car si « des milliers et des milliers d’hommes referont cette expérience indolore » – à savoir,
rejoindre un mouvement et s’en éloigner « sans crise majeure, parce qu’ils n’en connaissent que ce qui le
rend comparable aux autres mouvements politiques » (p. 144) –, certaines thèses du Passé d’une illusion
méritent peut-être un correctif.

Le mouvement communiste s’est bel et bien nourri d’une illusion, ou peut-être d’une série d’illusions,
même si Furet, dans son livre, n’a voulu en retenir qu’une seule. Étant donné l’effondrement de l’entreprise
lancée à Petrograd, en octobre 1917, on ne saurait nier le caractère chimérique des objectifs qu’elle a
essayé d’atteindre par des moyens que les socialistes jugeaient appropriés et dans les conditions historiques
qui ont présidé à cette expérience. En dehors de l’U.R.S.S. et, après 1945, des autres États où les partis
communistes ont pris le pouvoir, sans laisser le choix aux citoyens, cette entreprise n’a jamais séduit, en
Europe, que des minorités et, s’agissant des intellectuels, que des minorités généralement très réduites
quoique, à certaines époques, de talent. (Laissons de côté le tiers monde, absent du livre de Furet.) L’unique
période d’hégémonie du communisme, et encore dans deux ou trois pays seulement, a été de courte durée :
de 1943 au début des années cinquante. À mon sens, c’est sur cette base que doit se fonder toute étude de
l’histoire de l’influence communiste en Occident. L’espoir et la peur du communisme n’en étaient pas
moins bien réels, et sans commune mesure avec la force effective des mouvements communistes.
Et cet espoir et cette peur relèvent l’un et l’autre de l’« illusion » du communisme. Il y a dans l’analyse
qu’en fait Furet une asymétrie étrange, mais qui est loin d’être insignifiante, car nous n’apprenons pas
grand-chose de l’« idée communiste » telle qu’elle existait dans la tête non pas des communistes, mais de
ceux pour qui, bien plus qu’en 1848, le communisme était ce « spectre qui hante l’Europe ». Pour eux, c’était
l’image d’une force vouée à la conquête du monde, ou plutôt susceptible à tout moment de franchir les
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frontières de la liberté, n’était la dissuasion exercée par des armes nucléaires utilisables dans un délai de
quelques minutes. Sitôt victorieux quelque part, le communisme se propageait inévitablement (« théorie
des dominos »). Sitôt installé quelque part, il était irréversible, hors de portée des forces internes, car telle
était l’essence même du totalitarisme. (Inversement, on prétendait parfois sérieusement qu’aucun régime
communiste n’avait jamais accédé au pouvoir, ni ne pourrait jamais s’imposer, par un vote démocratique.)
Sur la scène politique nationale, toute alliance avec les communistes était nécessairement fatale, parce
qu’elle ne pouvait avoir d’autre objet pour eux que de dominer puis de détruire leurs alliés. (Supposition
qui ne manquait pas de vraisemblance, mais son corollaire, à savoir qu’ils allaient inéluctablement y réus-
sir, était en contradiction flagrante avec les faits.) Sur le plan international, voire sur la scène nationale, on
ne pouvait lui résister qu’en adoptant des méthodes aussi rudes que les siennes, fût-ce au prix d’une sus-
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pension des libertés politiques de la démocratie libérale. Et ainsi de suite. Alors que l’horreur parfaitement

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légitime et justifiable qu’inspiraient des régimes comme ceux de l’U.R.S.S. donnait du poids à ces convictions,
plus généralement répandues parmi les idéologues que parmi les hommes politiques confrontés à des par-
tis communistes de masse (de Gaulle, Mitterrand, de Gasperi, Andreotti), il n’y avait pas de lien visible
avec la réalité du danger communiste. On pourrait même soutenir que les excès de l’anticommunisme ont
été inversement proportionnels au degré de la menace communiste. En Allemagne et aux États-Unis, c’est-
à-dire dans les deux démocraties qui ont mis le parti communiste hors la loi ou qui ont limité ses activités,
le parti n’exerçait qu’un attrait politique négligeable.
Bref, dans les guerres de religion (séculière) du XXe siècle, l’historien ne saurait davantage séparer le
mythe du contre-mythe, l’illusion de la contre-illusion, qu’un seiziémiste ne saurait séparer la Réforme
protestante des réactions catholiques. Que Furet ne l’ait pas fait jette de sérieux doutes sur la valeur de son
projet historique.

Je conclurai là-dessus. Dans un compte rendu bienveillant, mais non dépourvu de sens critique, Tony
Judt a pu écrire : « Quoique confiné à une seule dictature et à une poignée d’intellectuels [... ce livre]
est le premier essai d’histoire de notre temps qui appartienne au XXIe siècle » (Times Literary Supplement,
7 juillet 1995, p. 25). À mon sens, c’est exactement ce qu’il n’est pas. C’est l’ouvrage d’un intellectuel
occidental d’une grande intelligence et peu indulgent à l’égard du communisme. Il aurait pu tout aussi bien
être écrit à n’importe quel moment des trente, voire des cinquante dernières années (excepté les références
à des travaux ultérieurs). Reste que depuis 1989, qui marque clairement la fin d’une époque historique,
toute histoire de notre temps qui espère survivre au siècle prochain doit commencer par essayer de prendre
du recul par rapport aux champs de bataille idéologiques et politiques de cette époque. Quiconque s’y est
essayé sait ce que cela exige d’imagination et d’effort intellectuels, et quels sont les obstacles à franchir.
La chose n’en est pas moins devenue possible, et il faut certainement la tenter. Cette entreprise ne nous
oblige aucunement à oublier nos sympathies et nos convictions. Dans Una guerra civile (1991), une étude
remarquable consacrée à la résistance italienne des années 1943-1945, Claudio Pavone a cherché à rompre
avec la version de la plupart des anciens résistants, devenue la légitimation officielle de la République ita-
lienne ; au lieu d’y voir un simple soulèvement national contre des étrangers et le fascisme, il y a reconnu
un conflit opposant deux minorités – l’une, il est vrai, beaucoup plus grande que l’autre –, et dont la plu-
part des Italiens se tinrent à l’écart jusqu’au dernier moment, sauf dans quelques régions de montagne. Son
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travail n’est en aucune façon une critique ni une attaque de la Résistance. Pavone a été et demeure un
antifasciste, fidèle à la Résistance à laquelle il a participé. Le fait est simplement qu’il lui est désormais
possible d’inscrire ses choix et ses engagements politiques dans une perspective historique.
Étrangement, c’est dans son analyse du fascisme, auquel il n’a jamais été associé, que Furet s’approche
au plus près d’une telle perspective. C’est patent dans son étude du fascisme italien, même s’il fait trop de
concessions à l’entreprise d’exonération des nazis poursuivie par Nolte – qu’il faut se garder de confondre
avec le nécessaire effort, si grande que soit notre répugnance, pour arracher le nazisme au domaine de la
théologie morale et le réinsérer dans l’histoire allemande et mondiale. Malheureusement, tel n’est pas le
cas de son approche de l’histoire du communisme. Ce qui pèche, dans Le Passé d’une illusion, ce n’est pas
son opposition farouche et compréhensible au communisme, même si elle conduit parfois son auteur à
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transformer une analyse de l’ascendant de l’idée communiste en Europe en une dénonciation de ce que le

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communisme a fait en Russie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. C’est qu’il évoque l’histoire du
communisme comme il aurait pu le faire si Staline ou Brejnev présidait encore à ses destinées. Son livre
se lit comme un produit tardif de l’époque de la guerre froide. Or, pour retourner et adapter un mot fameux
de Marx, « les historiens n’ont pensé qu’à changer le monde ; ce qui importe, c’est de l’interpréter ».
Surtout quand il a vraiment changé.

Eric J. Hobsbawm.
Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.