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Langages

La production de phrases chez les déments


Luce Irigaray

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Irigaray Luce. La production de phrases chez les déments. In: Langages, 2ᵉ année, n°5, 1967. Pathologie du langage. pp. 49-
66;

doi : https://doi.org/10.3406/lgge.1967.2872

https://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1967_num_2_5_2872

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LUCE IRIGARAY

LA PRODUCTION DE PHRASES CHEZ LES DÉMENTS*

I. — Les compatibilités sémantiques et la distribution des


morphèmes lexicaux.

Dans l'analyse de l'énoncé, il est possible d'établir une hiérarchie


des degrés de compatibilités sémantiques existant entre les constituants
syntaxiques de la phrase. Quand on génère une phrase, le problème des
compatibilités est résolu par le sujet avec plus ou moins de précision ou
d'économie. Celles-ci apparaissent d'ailleurs comme corrélatives de
l'information véhiculée par le message. Ainsi, les compatibilités entre le
sujet et le circonstant sont relativement lâches. Celles entre le sujet et
l'objet le sont moins. Et encore moins celles entre le sujet et le verbe.
Les degrés les plus rigoureux de compatibilités sont ceux existant à
l'intérieur même du syntagme : déterminant/déterminé (article/SN, épi-
thète/SN, complètement du nom/SN). Par contre, les compatibilités
entre termes répartis dans deux propositions (P^P^ sont les moins
rigoureuses (Le circonstant peut être assimilé à P2). Elles varieront
en fonction du lien unissant P1 à P2: la juxtaposition présente moins de
contraintes que la coordination qui comporte moins d'exigences que la
subordination ; celle-ci devant, à son tour, s'analyser en degrés divers.
On peut donc dire que la phrase [SN + (V + SN2)], plus difficile à
générer, apportera une information plus grande que la phrase (SNj +
[V + SN3j) (Maman met la table/Maman va à la table). La phrase
noyau [SN + (V + SN2)] apparaît ainsi comme riche d'information
mais relativement contraignante, surtout dans le cas où les deux SN
sont imposés.

La hiérarchie des compatibilités apparaît clairement lorsqu'on demande


à des sujets détériorés de générer des phrases noyaux à partir de mor-
* V. Jean Dubois et Luce Irigaray, Approche expérimentale des problèmes
intéressant la production de la phrase-noyau et ses constituants immédiats,
Langages 3, pp. 90-125.
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phèmes lexicaux imposés et que l'on compare les résultats obtenus avec
ceux des sujets « normaux » de même niveau socio-culturel.
Notons d'abord que l'échec est très fréquent surtout lorsque le nombre
de lexemes dépasse 2 : le malade refuse de répondre, avoue son
impuissance à satisfaire à la consigne, se fâche, etc. On peut conclure alors à
l'incapacité pure et simple de produire une phrase, du moins d'une
certaine complexité.
Plus intéressants sont les résultats obtenus avec des sujets un peu
moins atteints, et chez qui les structures génératives subsistent
partiellement. On peut esquisser la hiérarchisation suivante 1 :

I. — Génération d'une phrase plus ou moins complexe, où ne figure


aucun des lexemes proposés :
— (lampe, lumière) Je vais me promener dans un beau petit
jardin et que je l'aimerai bien. — (froid, hiver) II y a que les
enfants vont bien, qu'ils se portent bien.

II. — Génération d'une phrase, de complexité variable, avec des


morphèmes sémantiquement contigus à ceux qui ont été proposés :
— (table, mère) Pour manger alors. — (feuille, stylo) Je
vais noter tout ce que vous m'avez dit.
Le malade élabore alors un message contigu à celui qui lui est
implicitement, et de manière ambiguë, offert par l'examinateur. On retrouve
ici la tendance des déments à privilégier les compatibilités d'addition
(syntagmatiques) au détriment des équivalences (paradigmatiques).

III. — Génération d'une phrase n'incluant aucun des morphèmes


proposés, mais la substitution à l'un ou deux d'entre eux de termes qui luijleur
sont plus ou moins équivalents, qui ont avec les morphèmes proposés des
rapports paradigmatiques plus ou moins étroits :
— (froid, hiver) II est difficile de boire parce qu'il fait très
chaud. — (enfant, hôpital) Parfois il faut le faire soigner, le
porter à la crèche.
Cette substitution de morphèmes lexicaux plus ou moins équivalents
peut relever du fait que la substitution opérée permet au malade de
rejoindre un message plus conforme à son expérience idioséméiologique.
Mais surtout, et cette explication vaut pour les résultats regroupés en
I, II, III, elle pallie la difficulté de l'épreuve qui consiste en la recherche
des compatibilités. Si le problème est tout simplement éludé en I, II,
le malade cherche en III à lui trouver une solution à moindres frais.
Ainsi hôpital se voit remplacé par crèche dont les compatibilités avec
enfant sont plus évidentes.

1. On ne donnera que deux ou trois exemples, pris dans un corpus de


performances de déments, par type d'énoncé dans le cadre de cet article.
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IV. — Génération d'une ou plusieurs propositions intégrant un des


termes proposés. En effet, le malade est parfois amené à générer plusieurs
propositions pour parvenir à construire un message où figure le terme
proposé :
— (crayon, écrire, bleu, feuille) Je me suis assise sous un
arbre pour écrire l'après-midi. — (idem) Dans un coin, un bureau,
que je lui présente avec ces feuilles. — (soulier, table) Éviter de
frotter les pieds contre la table. — (froid, hiver) Nous avons peur
du froid qui nous fait frissonner.

Sans s'arrêter ici à l'analyse du degré d'agrammaticalité ou d'asé-


mantisme des phrases générées, on se contentera de souligner la fonction
du lexeme repris dans la phrase : celui-ci est très fréquemment un cir-
constant. Ainsi, même quand le sujet parvient à intégrer un morphème
à une proposition, selon la consigne qui lui a été donnée, sa réussite n'est
qu'apparente. Le circonstant peut, en effet, être assimilé à P2. Il ne fait
pas partie de la phrase noyau.

V. — Intégration de deux des morphèmes proposés mais dispersion


dans plusieurs propositions. La relation entre ces dernières est le plus
souvent très lâche et, suivant le degré de détérioration, on peut retrouver
la hiérarchie : a) P2 juxtaposée à Px, b ) P2 coordonnée à Pv c) P2
subordonnée à P1? d) P2 = transformation nominale, emphatique ou relative.
Ainsi peut-on suivre, par l'analyse du lien entre P2 et P1} comment le
malade essaie de rejoindre, au plus près, la cible qui lui est imposée,
« faire une phrase simple » :
a) Juxtaposées :
— (bureau, ouvrir, tiroir) J'ouvre le bureau; je ferme les
tiroirs. — (lampe, lumière) La lampe éclaire; la lumière jaillit.

b) Coordonnées :
— (bureau, ouvrir, tiroir) J'entre dans le bureau et je ferme
les tiroirs. — (froid, hiver) II fait froid car c'est l'hiver.

c) Subordonnées :
— (docteur, fauteuil, asseoir) Quand je suis chez le docteur
et que je suis assise, je vois que c'est bien. — (enfant, hôpital)
Quand on est enfant, on va à l'hôpital.

d) Parmi les subordonnées, les transformations nominales, relatives


et emphatiques apparaissent comme les plus proches de la réponse conforme
à la consigne. Elles correspondent d'ailleurs à une recherche de
compatibilités plus fines que les autres subordonnées et atteignent à une
réduction plus poussée des ambiguïtés :
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— (lampe, lumière) J'allume la lampe pour donner de la


lumière. — (froid, hiver) C'est l'hiver qu'il fait froid. — (soulier,
table) Je mets mon soulier pour aller à la table. — (lampe, lumière)
Je vais allumer cette lampe qui me donnera de la lumière.

VI. — Intégration dans V énoncé de 3 ou de 4 des morphèmes donnés,


mais par la génération d'au moins deux, sinon trois propositions. Parmi
celles-ci, on retrouve la hiérarchie de liens analysés en V.
a) (docteur, fauteuil, asseoir) Le docteur vient; il boit;
s'assoit dans le fauteuil. — (arbre, feuille, vert, voir) Les arbres
sont verts; on peut les voir.
b) (arbre, vert, feuille, voir) L'arbre est vert ainsi que les
feuilles. — (idem) Dans la cour, il y a des arbres qui sont bien verts
et on voit très bien à l'intérieur.
c) (fauteuil, docteur, asseoir) Quand j'arrive chez le
docteur, il me fait asseoir dans un fauteuil.
d) (docteur, fauteuil, asseoir) Le docteur invite ses patients
à s'asseoir dans un fauteuil. — (crayon, écrire, feuille, bleu)
Le crayon nous sert pour écrire sur une feuille.

VIL — Intégration de 2, 3, 4 des morphèmes donnés dans une seule


proposition. Ces réponses, plus ou moins adéquates à la consigne, peuvent
se regrouper en deux sous-ensembles : a) phrases présentant des anomalies
de nature et de degrés divers, b) phrases produites sans anomalies.

a) Phrases anomales :
— (crayon, écrire, bleu, feuille) J'écris une feuille en
couleur bleue. — (idem) Nous écrivons avec la feuille de papier. —
(arbre, vert, feuille, voir) J'aime voir le vert de l'arbre. —
(idem) L'arbre vert met sa feuille au printemps. — (table, livre,
être) Sur la table, le livre est resté. — (froid, hiver) L'hiver est
froide. — (table, mère) La jolie table de maman est jolie. — (lampe,
lumière) La lumière de la lampe éclaire la lumière.

Les réponses ne sont pas encore toutes conformes à la consigne


lexicale : l'intégration de trois morphèmes apparaît ici comme le maximum
de ce qui peut être réalisé. Les types d'anomalies sont, eux, assez divers :
anomalies d'ordre de génération, anomalies syntaxiques, syntaxico-séman-
tiques, sémantiques. Leur analyse sera envisagée plus loin. Disons tout
de suite que l'anomalie s'explique le plus souvent par la difficulté
d'établir des compatibilités entre les termes, difficulté d'autant plus grande
que les compatibilités sont plus « fines ».

b) Phrases correctes :
— (crayon, écrire, bleu, feuille) Avec le crayon bleu,
écrivez sur la feuille. — (fauteuil, docteur, asseoir) Le docteur est
assis dans son fauteuil devant son bureau. — (bureau, ouvrir,
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tiroir) Le tiroir du bureau ne s'ouvre pas bien. — (idem) Veuillez


ouvrir le tiroir du bureau. — (froid, hiver) Le froid est intense
cet hiver. — (idem) Nous avons froid, l'hiver. — (idem) Ma mère
pose un objet sur la table. — (idem) Nous avons notre mère à
table. — (idem) Maman va à la table. — (enfant, hôpital) Cet
enfant doit suivre un traitement à l'hôpital. — (idem) Je conduis
mon enfant à l'hôpital. — (idem) Un charmant enfant va à
l'hôpital.

L'analyse des phrases correctement générées met en évidence que :


— 1) Seuls les malades peu atteints parviennent à générer une
phrase correcte.
— 2) Parmi ceux-ci, seuls quelques-uns parviennent à intégrer dans
leur programme de phrase plus de deux des morphèmes proposés.
— 3) Les réussites correspondent aux consignes où les morphèmes
lexicaux présentent entre eux des compatibilités grossières, autrement dit
aux consignes qui constituent elles-mêmes des messages peu ambigus.
— 4) Si le message sous-tendant la consigne correspond à
l'expérience idioséméiologique du sujet, la réponse est plus facilement obtenue.
On peut noter d'ailleurs le fait que les sujets essaient presque tous de
référer le message à cette expérience. Témoins les déterminants mon,
notre, cet, etc. Certains malades protestent d'ailleurs qu'ils ne diront pas :
ce qu'ils n'ont pas vu, ce qui n'est pas vrai, etc.
— 5) Les termes donnés doivent non seulement présenter des
compatibilités sémantiques évidentes, mais encore ne pas poser de problèmes
de distribution en classes syntaxiques. Ainsi lampe-lumière, termes
fortement associés sémantiquement, ne peuvent être intégrés dans une seule
proposition par les déments en vertu du fait qu'ils appartiennent à la
même classe syntaxique (objets du verbe).
— 6) L'ordre de présentation des termes de la consigne est très
contraignant pour les déments. Cette adhérence à la consigne entraîne
des modifications de l'ordre de programmation canonique : Dans le
bureau, on ouvre les tiroirs. Elle explique certaines transformations
inutiles, voire aberrantes : La table est mise par ma mère. Certaines
anomalies sémantiques lui sont également dues : II écrit avec son crayon
sur une feuille bleue.
— 7) Un des morphèmes proposés, sinon les deux, a électivement
la fonction de circonstant. Cette caractéristique apparaît le plus
clairement avec la consigne table, mère. 80 % des sujets « normaux » génèrent
une phrase du type SNj -f- (V + SN2) : La mère mit la table. Chez les déments,
la phrase est du type SNX -j- (V + SN3) : Ma mère va à table — Mère
pose un objet sur la table. Ce qui peut nécessiter, on le voit, l'introduction
d'un syntagme supplémentaire, de spécificité très faible. Cette opération
apparaît donc moins coûteuse que l'établissement de corrélations étroites
entre les deux substantifs.
— 8) La multiplicité des transformations est frappante. Sans doute
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ne s'agit-il pas de n'importe quelles transformations. Les transformations


du prédicat : négative, passive, injonctive, sont fréquentes. Les
transformations nominales, sauf quand elles aboutissent à constituer des cir-
constants, sont en général absentes même lorsqu'elles permettraient de
lever des ambiguïtés sémantiques ou de résoudre le problème de la
répartition en classes. La difficulté, presque insurmontable, d'intégrer à la
phrase les expansions adjectivales relève sans doute de la même
explication.
— 9) On trouve, dans les phrases des déments, des additions
aléatoires de termes, de syntagmes, voire de propositions. Elles viennent
parasiter le message qui ne peut être interprété que par l'application de la
règle d'addition de Ziff. (On understanding « Understanding utterances,
in The structure of Language, éd. by J. A. Fodor et J. G. Katz pp. 390-
400.) Les propositions données ici en exemples ont été souvent extraites
déjà d'énoncés plus longs et plus confus. On y trouve cependant encore
des additions superflues, voire parasitaires. Ces additions ne semblent
obéir à aucune règle stable, sinon celle de ramener le message à une
expérience idioséméiologique. Mais souvent elles paraissent relever plus
d'un défaut d'inhibition que d'une intention de modifier le message, de
le spécifier.

***

L'analyse des performances des déments, selon les divers niveaux


hiérarchiques de contraintes (intrasyntagmatiques, intrapropositionnelles,
interpropositionnelles), permet donc de définir les règles qui régissent
des messages aussi dissemblables, et que seule leur incohérence paraît
rapprocher. Il s'agit moins de nier l'asémantisme et/ou l'agrammaticalité
des phrases produites que de montrer qu'elles obéissent à certaines règles,
et qu'elles ont donc leur cohérence propre. Ainsi la distribution des
morphèmes proposés n'est pas aléatoire comme on pourrait le croire à un
premier examen. Leur disposition à l'intérieur de la phrase, leur
dispersion en de multiples propositions, présentant entre elles des relations plus
ou moins lâches, correspondent à une économie sémantique nécessaire.
Sans doute, rejoint-on ici une loi propre à tout message; le sujet normal
réalise la communication la moins coûteuse dans une situation
déterminée et on pourrait établir un continuum entre les performances des
« normaux » et celles des déments. Il n'importe qu'un seuil peut être
fixé qui permet de distinguer ces deux populations, et que, à l'intérieur
même de la population des déments, comme sans doute des normaux,
d'autres seuils plus fins témoignent du degré de détérioration, ou
d'habileté sémantique, des sujets.
Cette économie sémantique s'accompagne simultanément d'une
dépense plus ou moins grande de moyens morpho-syntaxiques. Pour
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éviter d'avoir à établir des corrélations sémantiques fines entre des


termes spécifiques, les sujets détériorés dépensent une énergie
linguistique, et plus spécialement syntaxique, considérable. Leurs énoncés sont
très longs, très complexes syntaxiquement, comme s'ils pouvaient ainsi
parer au fait qu'ils véhiculent un message très pauvre, sinon nul. Si de
tels énoncés diffèrent de ceux de sujets « normaux », ils s'éloignent plus
encore des performances des jeunes enfants dont les holophrases
s'opposent aux énoncés interminables mais vides des déments.

II. — Analyse des anomalies.

Ainsi précisé le cadre syntaxique dans lequel se réalisent les phrases


des déments, on essaiera d'analyser les divers types d'anomalies
rencontrés et d'en découvrir les principes explicatifs. On envisagera
successivement les anomalies interpropositionnelles, intrapropositionnelles et intra-
syntagmatiques.

A. — Anomalies interpropositionnelles.
A la consigne de générer une seule phrase, la plus simple possible,
avec x termes donnés, le dément répond le plus souvent par un énoncé
complexe, composé de plusieurs propositions (phrases), juxtaposées,
coordonnées, subordonnées dans le cas où la cohérence apparaît la plus
forte. Mais qu'en est-il au juste de la forme et de la nature de la
relation établie entre les diverses propositions?

1. Propositions juxtaposées.

Les propositions juxtaposées présentent le degré de cohésion réduite


à une successivité temporelle des segments. Ce déroulement dans le temps
simule une certaine forme de coordination entre les propositions. On
peut donc dire que dans un énoncé grammatical, il existe une
relation sémantique par contiguïté entre les diverses phrases d'un énoncé.
Autrement dit, si Pj ne possède pas de trait qui se répète d'une manière
redondante dans P2, le message se présente comme relativement «
incohérent » ou « inintelligible ». Or, les réponses des déments peuvent être
réparties en sous-ensembles distincts que l'on peut définir par les
caractéristiques suivantes :
a) Px ne présente aucun trait sémantique qui se retrouve dans P2.
b) P1 présente des segments qui se retrouvent formellement dans
P2; mais ces segments sont simplement des morphèmes relationnels, qui
possèdent un petit nombre de traits sémantiques combinatoires.
c) Pj possède des traits sémantiques qui se retrouvent dans P2, soit
dans une combinaison de même forme, soit dans une combinaison
nouvelle.
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d) P2 répète Pa : l'ensemble des combinaisons sémantiques de Px


se retrouve dans P2, les seules variations étant celles des formes lexéma-
tiques (synonymes) ou celles d'ordre (utilisation de la transformation
passive après une phrase active).
Les énoncés de déments vont d'une redondance maximale des traits
sémantiques combinés dans une phrase à une redondance nulle, c'est-à-dire
d'un énoncé tautologique à un énoncé incohérent. L'interprétation du
message est réduite à l'organisation de la première proposition dans le
premier cas, elle est impossible dans le second cas.
Le cas : J'ouvre le bureau; je ferme les tiroirs ou le cas de la para-
phonie, qui explique l'enchaînement de propositions telles que : //
boit, s'assoit ou Von s'assoit, le docteur nous voit, paraissent correspondre
à un type de relation formelle, extérieure au message lui-même, qui
trouve son origine dans l'inertie du malade et son incapacité d'inhiber.
En d'autres termes, on pourrait dire aussi que le malade n'assume plus
son message, mais que le message proposé de manière ambiguë par
l'examinateur provoque automatiquement des énoncés paraphoniques,
contigus, ou synonymiques. Cette autonomie du fonctionnement
linguistique entraîne des incohérences ou des contradictions du type :
J'ouvre le bureau, je ferme les tiroirs.
Certaines réponses présentent une inversion de la successivité
temporelle. Ainsi : Les arbres sont verts; on peut les voir. — Froid, faire du
feu; hiver, idem. — La lampe éclaire; la lumière jaillit. En effet, on voit
les arbres avant d'en connaître la couleur; c'est l'hiver qui apporte le
froid; le non-duratif jaillit précède normalement le duratif éclaire. L'ordre
de présentation des termes de la consigne paraît l'emporter ici sur l'ordre
logique du déroulement temporel. Ainsi se crée une autre forme de
contradiction dans le discours des déments.

2. Propositions coordonnées.

La cohésion entre les phrases est ici assurée par une conjonction
comme et, ou, mais, etc. qui forme une redondance du morphème posi-
tionnel. Mais la coordination additive, chez les sujets détériorés,
équivaut souvent à une juxtaposition; la cohésion entre les phrases s'y résout
en une pure et simple succession temporelle. Parfois, il semble même que
le et évite ce premier degré de cohérence et qu'il accentue, au contraire,
l'aspect de simple « juxtaposition » de deux énoncés : Une table et une
maman. — Le froid et l'hiver. — La table et les livres. On ne peut
s'empêcher alors de songer à deux objets que l'on poserait l'un à côté de l'autre
sans qu'aucune relation ne les unisse.
Ceci dit, on retrouve parmi les phrases coordonnées les sous-ensembles
définis plus haut. Évidemment, le fait qu'on attende une redondance plus
grande entre deux messages explicitement coordonnés accentue le cas
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échéant le caractère incohérent de leur séquence. Ainsi : Dans la cour,


il y a des arbres qui sont bien verts et Von voit très bien à V intérieur. Ou :
L'hiver est très froid surtout pour les enfants et maman a bien du mal à
élever ses enfants. La reproduction en P2 de segments qui formellement se
trouvent en P1 ne supprime pas notre refus en tant que récepteur du
message à voir coordonnés des énoncés aussi disparates. Cette réitération
de segments formels peut elle-même accentuer l'incohérence de l'énoncé :
D'abord, ma femme, ma mère est très gentille et elle est très heureuse avec
ma mère.
Par ailleurs, l'automatisme linguistique crée, ici aussi, des
incohérences, surtout dans le cas fréquent où une forme lexématique de P1
entraîne la production de son contraire ou de son inverse en P2 : L'hiver
approche et bientôt nous aurons du beau soleil. — Nous avons un bon
hiver et l'été nous avons un temps très froid. Mais la réalisation en P2 d'un
synonyme d'un lexeme intégré à P± est cause aussi d'incohérence : //
y a votre bureau, il est très joli et je peux très bien ouvrir les commodes.
A vrai dire, dans ce cas l'énoncé est tautologique ou contradictoire
suivant les contextes respectifs de a et de a'. Et le fait, en particulier, que
les deux lexemes n'aient pas la même fonction dans Px et P2 est à
l'origine d'effets déconcertants, mais que l'on pourrait imaginer féconds
en stylistique. Pour les contraires, c'est évidemment la similitude de
contexte et/ou de fonction entre le mot a et le mot a'"1 qui provoque
la contradiction. Sans doute est-ce dans le message encode par
l'examinateur que la contradiction existe. Il serait téméraire d'en inférer celle
de l'énoncé des déments. D'autant plus qu'il semble bien que pour eux
le et, le mais, ou le ou, etc. aient perdu leur valeur sémantique de
coordination et qu'ils soient là surtout comme une tentative de satisfaire à
l'exigence de la consigne, voire comme simple reflet de ce qu'elle dit
implicitement : il existe des compatibilités entre a et b.

3. Propositions subordonnées.

On peut en distinguer plusieurs types qui correspondent à des


opérations différentes :
— Les subordonnées circonstancielles peuvent être assimilées à des
séquences temporelles de propositions juxtaposées (propositions finales,
consécutives), ou à l'inversion de propositions juxtaposées (propositions
causales), mais dont les relations plus étroites sont explicitées.
— Les subordonnées dites complétives (sujets et objets) doivent
être comprises comme la transformation subordonnée d'une proposition
séquentielle.
— On doit aussi considérer les propositions constituées par la
transformation nominale de la proposition subordonnée : l'infinitif, forme
nominale non personnelle et non temporelle, est précédé ou non d'un démar-
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catif de syntagme nominal se substituant au démarcatif de phrase.


— Le procédé de relativisation consiste dans une substitution au
complément ou au sujet d'un relatif, qui implique que la deuxième
proposition est intégrée à la première phrase (qui fait).

a) Dans les subordonnées circonstancielles, on retrouve l'ensemble


des diverses solutions décrites qui vont de Pj = P2 à Pj ^ P2. Mais,
étant donné que la relation n'est plus seulement explicite, mais qu'elle
exige tel ou tel type de rapport entre Pt et P2, on assiste à la naissance
de contradictions qui résultent de l'inadéquation des termes du rapport
mis en présence.
La relation impliquée entre Px et P2 se réduit en général à des formes
temporelles simples : Px avant P2; Px pendant P2; Pr après P2. Ce rapport,
si élémentaire soit-il, n'est pas toujours respecté et de Px = P2, Vx =£ P2,
on passe pour ainsi dire à Px > < P2. Ainsi : Quand on est enfant, on va
à l'hôpital. — Quand ça va mieux, on Venvoie faire une petite guérison à
l'hôpital. En effet, c'est plutôt à un âge opposé à l'enfance qu'on va à
l'hôpital et quand ça va mieux, on sort de l'hôpital, on n'y entre pas. Il
semble que dans ce cas, comme dans Quand c'est le soulier il est sous la
table, le sujet ait eu recours à un simulacre de compatibilité. Mais celle-ci
est purement formelle et engendre la contradiction au niveau du sens.
Le lien de causalité rendu électivement par le parce que suppose des
compatibilités plus étroites entre Px et P2. Si Px et P2 n'ont aucun trait
sémantique commun, ou n'ont de parenté que sur le plan des signifiants,
on aboutit à un non-sens : Une lumière, une lampe électrique, c'est vraiment
épatant parce qu'on va directement à la salle de cinéma. Si entre PT et P2
existent certains traits redondants, mais qu'ils se retrouvent dans des
contextes tels que la compatibilité s'annule ou même se renverse, on
aboutit à la phrase : II est très difficile de boire parce qu'il fait très chaud.
On peut en rapprocher la phrase : On est obligé d'en avoir pour sortir sans
quoi on ne pourrait pas sortir si on n'enlevait pas sa chaussure. Le sans
quoi y correspond, en effet, à un parce que et le message peut s'écrire :
A parce que A""1.
Si A alors B s'apparente également à la causalité. Or, dans : S'il
n'y a pas de lumière, il n'y a pas de lunettes, on a affaire à un énoncé
tautologique du type : Si A alors A', ou peut-être plus exactement si B
alors A où le rapport de causalité est inversé.
-En résumé, le rapport de subordination est employé par les déments :
— Soit pour simuler l'établissement de compatibilités sémantiques
en une redondance inutile pour le message.
— Soit d'une manière inadéquate à la relation sémantique entre
les deux propositions, ce qui est à l'origine d'énoncés contradictoires du
type : si A alors A; si A alors A"1; A parce que A"1, etc. Mais quoi qu'il
en soit, il ne sert pas au niveau du sens à la création de compatibilités
entre Px et P2.
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b) Les subordonnées complétives sont très rares. En voici un exemple :


Un docteur qui veut voir un client et tout ça, il faut qu'il s'y mette. Faut
pas qu'il attende que le médecin est parti. On constate que dans la première
complétive le message de P2 est inacceptable parce que trop ambigu;
dans la seconde proposition, il est contradictoire, les contextes de médecin
et de son substitut il étant incompatibles.

c) Les subordonnées relatives sont assez fréquentes. On constate que


la relative est employée surtout pour intégrer l'expansion adjectivale.
Sans qu'il y ait d'anomalie franche, les énoncés surprennent souvent par
suite de leur « complication » excessive. Là où on attendait : Vous voyez
les feuilles vertes. — Les arbres sont verts, on obtient : Veuillez voir les
feuilles qui sont vertes. — Dans la cour, il y a des arbres qui sont bien
verts. Etc. En fait, on retrouve ici la loi d'économie sémantique si
contraignante chez les déments. Je vois les feuilles des arbres qui verdissent
apparaît comme plus anomal. Entre autres parce que le non-duratif
vois est peu compatible avec le duratif verdissent.
On constate l'emploi de relatives « parasites » : Un bureau que je
lui présente avec ses feuilles. — Nous avons peur du froid qui nous fait
frissonner.
La relative du type : Je vais allumer cette lampe qui me donnera
de la lumière apparaît comme répétition du message de Px et donc tauto-
logique. Par ailleurs, cet énoncé s'analyse plutôt en une succession
Pi + P2.

d) Les transformations nominales sont fréquentes chez les sujets peu


détériorés et marquent, sans doute, l'effort tenté par le dément pour se
rapprocher des exigences de la consigne. Certaines de ces propositions
apparaissent comme agrammaticales, en vertu soit de l'inadéquation de
la transformation, soit de l'absence de verbe principal : Les feuilles sont
à écrire en bleu. — Pour donner des petites histoires à Venfant, pour lui
apprendre des petites choses d'agrément.
Par ailleurs, on retrouve la hiérarchie Px = P2; Pi ¥=■ P2» allant
de la tautologie à l'incohérence. Ainsi : Le docteur va voir un malade pour
le soigner apparaît comme tautologique. Et si l'on accepte la séquence
temporelle : On peut être dans un bureau et ouvrir un tiroir, la relation
spécifique impliquée par pour (pour ouvrir un tiroir) semble inadéquate
pour ces énoncés correliés par une relation de juxtaposition temporelle.
La réitération formelle provoque, ici aussi, des contradictions du
type : J'ai mes enfants qui sont venus à l'hôpital voir mes enfants.
La fréquence des infinitifs s'explique aussi par la forme idiolectique
du langage des déments. En effet, c'est l'insistance sur les modalités de
l'action, l'aspect d'expérience personnelle du message, qui en explique
souvent l'origine. Ainsi, alors que la consigne exige une référence étroite
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à des modèles de langue, le sujet détérioré s'en écarte grossièrement se


rapprochant au maximum de ses habitudes idioséméiologiques.

B. — Anomalies intrapropositionnelles et intrasyntagmatiques.


Les anomalies intrapropositionnelles sont de types divers et parfois
difficiles à classer. Il semble cependant qu'elles puissent se regrouper en
4 sous-ensembles dont les limites sont parfois difficiles à établir : 1.
Anomalies syntaxiques; 2. Anomalies positionnelles; 3. Anomalies syntaxico-
sémantiques; 4. Anomalies sémantiques. On pourrait y ajouter d'ailleurs
les anomalies venant d'additions parasitaires dont il a déjà été fait
mention.

1. Anomalies syntaxiques.

Elles sont relativement rares et n'existent que chez les sujets les
plus détériorés du moins au niveau de la phrase simple. Bien que de types
divers, elles semblent toutes relever en définitive de la difficulté d'établir
et d'exécuter un programme d'une certaine complexité ou longueur.

a) Phrases inachevées.
D'énoncés grossièrement inachevés (Les arbres sont... — Ouvrir le
tiroir avec...), qui se retrouvent dans le langage spontané, on peut
rapprocher des phrases présentant des agrammaticalités plus fines par absence
des déterminants : Chez moi, dernièrement, j'ai fait une installation avec
tubes et fils, avec un interrupteur. Les arbres sont verts, les feuilles dans
les bois, apparaît également comme agrammatical dans la mesure où il
ne semble pas que l'élision de sont permette d'expliquer le manque de
verbe dans P2.

b) Anacoluthes.
Ce type d'anomalie syntaxique intervient fréquemment dans le
langage spontané et il est proche de ce qui est regroupé sous la rubrique
« phrases inachevées ». Il témoigne de la difficulté qu'éprouve un dément
à poursuivre un programme de phrase : Avec une lampe, on l'allume. —
La lampe, je V éclaire. Sans doute, est-ce l'anacoluthe qui explique aussi
des énoncés tels que : Nous écrivons avec la feuille de papier, où le message
initié serait : Nous écrivons avec un crayon sur une feuille de papier.
L'anacoluthe est très fréquente dans les phrases complexes : Quand
c'est le soulier, il est sur la table; non pas sur la table, mais enfin il n'est
pas comme autre. — Faites attention, écrire sur un papier très propre. Etc.

c) Marques incorrectes.
La réitération (ou co-occurence) de marques que suppose la
définition d'un programme syntaxique n'est pas toujours respectée chez les
déments. Ainsi : L'hiver est froide. — Ils arrivent patiner hier. Tantôt
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la réitération de marque du genre, tantôt celle du temps, est incorrecte.


L'énoncé paraît d'autant plus agrammatical à l'observateur que le
programme est simple et court. Ce type d'erreur n'apparaît d'ailleurs que
chez des sujets très détériorés.
d) Réponses par morphèmes simplement juxtaposés ou coordonnés.
En fait (Le froid et l'hiver. — Une table et une maman. — S'asseoir,
fauteuil et la radio), il s'agit là moins de phrases que de répétition pure
et simple des termes de la consigne que le dément s'efforce de relier pour
répondre à l'exigence d'établir des compatibilités.
e) Phrases avec verbe à Vinfinitif.
Sans être à proprement parler anomales, de telles réponses (Mettre
les souliers sur la table. — Ouvrir le tiroir. — Mettre la table) ne
satisfont pas vraiment à la consigne. Peut-être faut-il les comprendre comme
la manifestation d'une difficulté à initier un message. Le sujet trouve
un ordre adéquat pour les morphèmes imposés mais il n'assume pas un
message. Voisine de cette hypothèse serait celle, plus sémantique, que
le dément s'arrange pour résoudre au minimum les ambiguïtés du message
que lui propose l'examinateur. On pourrait penser aussi que le trajet
du message au code et du code au message s'avère spécialement difficile
pour les déments.

2. Anomalies de position des morphèmes.


Elles pourraient être assimilées à des anomalies tantôt syntaxiques,
tantôt sémantiques, le plus souvent syntaxico-sémantiques. Et c'est
arbitrairement qu'elles ont été détachées pour être analysées séparément :
Sur la table, le livre est resté. — Dans le bureau, on ouvre les tiroirs. — La
lampe, je Véclaire. L'ordre de présentation des termes de la consigne est
si contraignant que les déments lui sacrifient l'ordre canonique de
programmation. En effet, les consignes étaient respectivement : Table, livre,
être — Bureau, ouvrir, tiroir — Lampe, lumière.

3. Anomalies syntaxico-sémantiques.
Cette rubrique souligne la difficulté où l'on se trouve de fixer une
limite nette entre le domaine de la syntaxe et celui de la sémantique.
Elle regroupe les anomalies dont le statut ambigu doit être précisé afin
d'évaluer les répercussions que cette ambiguïté peut avoir sur la co-occur-
rence des classes grammaticales autant que sur le sens de l'énoncé. Ces
anomalies consistent dans le non-respect des concordances entre classes
grammaticales et classes sémantiques.

1. Concordances inhérentes à la langue dans un message donné.


Lorsqu'on analyse des énoncés générés par des sujets détériorés,
on constate que la relation des substantifs à une fonction grammaticale
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définie perd de sa rigueur et devient même aléatoire. Un stock de mots


étant donné, on peut difficilement prévoir dans ces messages leur
répartition, car les fonctions grammaticales sont souvent très différentes de
celles que l'on constate dans l'emploi « normal » de la langue. Les phrases
des sujets détériorés sont donc beaucoup plus diversifiées; l'attribution
d'une fonction à un terme donné présente une dispersion bien plus grande;
ce qui contribue au caractère imprévisible et incohérent du langage des
déments. Certes, on peut penser que le déficit mnésique intervient pour
beaucoup dans cet effondrement des corrélations syntaxico-sémantiques;
le dément perd ce système de relations, comme il a perdu d'abord celui
des noms propres, puis la fonction de référence dans les substituts
pronominaux. Mais il s'y ajoute une sorte d'économie sémantique. Émettre
un message à moindres frais « sémantiques » explique souvent
l'incohérence syntaxique ou syntaxico-sémantique des énoncés des déments.
La répartition relative des morphèmes dans un message le montre
clairement.

2. Répartition relative de termes donnés au sein d'un message.


a) Étant donné deux morphèmes lexicaux Vun animé, Vautre non-
animé, le message est généré dans le sens : sujet animé -*■ objet non
animé. Ainsi, le groupe de contrôle hospitalier a donné pour : mère-
table, la répartition : mère -*■ sujet; table -*■ objet (La mère met la table).
Or, cette répartition canonique n'est pas nécessairement observée par
les déments pour lesquels table peut avoir la fonction de sujet. On trouve
même des phrases du type : La table est mise par ma mère, où la
transformation passive, loin de rétablir l'ordre canonique animé ->- non-animé,
l'inverse.
b) Étant donné deux morphèmes lexicaux tous deux inanimés, leur
répartition en sous-classes (non-animés objets, non-animés circonstants,
non-animés objets ou circonstants) détermine l'ordre de programmation
du message. Ainsi, chez les « normaux », pour soulier-table : soulier -> objet;
table -+■ circonstant. (Je mets le soulier sous la table.) Chez les déments,
soulier ou table peuvent avoir fonction de sujet : De jolis souliers sont sous
la table. Cela permet, on le voit, d'utiliser comme V le verbe être de
spécificité minimale. On trouve aussi soulier et table en position de
circonstants, ce qui réduit le problème de l'établissement de compatibilités
entre ces morphèmes : Je mets mes pieds dans mes souliers pour aller à
table.
c) Lorsqu'on ajoute un verbe aux morphèmes substantifs, on obtient
les combinaisons suivantes :
substantif animéjverbejsubstantif non-animé (docteur, asseoir, fauteuil).
Chez les « normaux », l'énoncé est alors du type : Le docteur s'assoit
dans son fauteuil. — Chez les déments, les solutions données à ce
problème d'établissement de compatibilités sont plus variables : soit deux
ou trois propositions sont nécessaires pour intégrer les morphèmes pro-
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posés, soit docteur et fauteuil sont intégrés comme circonstants (Je


m'assieds dans un fauteuil devant le docteur), soit docteur est circonstant
et fauteuil objet (Chez le docteur, prenez un fauteuil).
— non-animé objet/verbe/non-animé circonstant ou objet (tiroir, ouvrir,
bureau). Les « normaux » choisissent alors de faire une phrase minimale
active avec sujet animé du type : J'ouvre le tiroir du bureau. — Chez les
déments, les énoncés sont à nouveau plus diversifiés et improbables.
Ainsi bureau ou tiroir peuvent être intégrés comme sujets : Le bureau
sert à nous recevoir. — Le bureau est ouvert pour recevoir les employés.
— Le tiroir du bureau ne s'ouvre pas bien.
d) Lorsqu'on ajoute aux deux substantifs inanimés de la consigne un
adjectif plus ou moins compatible avec l'un de ces termes, on obtient des
consignes du type : crayon, écrire, bleu, feuille; arbre, vert, feuille, voir. —
Chez les « normaux », l'énoncé le plus probable est alors : J'écris avec
un crayon bleu sur une feuille. — Je vois les feuilles vertes des arbres ou
Je vois un arbre avec des feuilles vertes. — Chez les déments, ces consignes
relativement complexes obtiennent rarement des réponses adéquates.
Elles entraînent de nombreux échecs et, chez des sujets moins détériorés,
la production de phrases complexes ne reprenant que deux ou trois des
morphèmes proposés. Par ailleurs, la répartition relative des termes
n'est pas celle que laissent prévoir les phrases des « normaux ». Ainsi
crayon ou feuille figurent souvent comme sujets : Le crayon écrit sur
une feuille. — Le crayon bleu souligne les phrases. — Les feuilles sont
à écrire en bleu. — II en va de même pour arbre : L'arbre vert met sa
feuille au printemps.
Mais ce qui paraît poser le plus de problèmes aux déments est
l'établissement de compatibilités entre substantif et adjectif. Ils évitent les
compatibilités fines même au prix d'anomalies syntaxiques ou syntaxico-
sémantiques relativement grossières qui consistent en passage d'un terme
d'une classe grammaticale à un autre (et non plus seulement d'une fonction
grammaticale à une autre) : Le crayon écrit bleu sur une feuille (adjectif
=* adverbe). — Les feuilles sont à écrire en bleu (adjectif — ♦■ substantif).
Pour la consigne : arbre, vert, feuille, voir, ce qui provoque le plus
d'anomalies est encore la difficulté d'établir des compatibilités intrasyn-
tagmatiques entre vert et un substantif. Elles sont évitées par le fait
que vert change de classe grammaticale et fonctionne comme objet (le
vert), verbe (verdir), au mieux attribut du sujet : J'aime voir le vert de
l'arbre. — Je vois les feuilles des arbres qui verdissent. — Les arbres sont
verts de feuilles dans les bois. — L'arbre est vert au printemps.
En résumé, il semble donc que l'on puisse distinguer deux
phénomènes différents suivant que l'on s'en tient à une simple description
de la langue des déments ou que l'on essaie de saisir les processus de
génération des messages. Sur le plan de la langue, l'utilisation des classes
syntaxico-sémantiques n'est pas la même que chez les sujets dits
normaux : elle est surtout beaucoup plus aléatoire, la dispersion est impor-
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tante. Sur le plan du message, les compatibilités établies diffèrent de celles


repérées dans les énoncés « normaux ». Elles sont tributaires de la
persévération, de l'inertie, et surtout de l'économie sémantique, toutes
interférences qui prévalent sur le respect des habitudes syntaxico-séman-
tiques. Ainsi, le réseau des compatibilités établi par les déments diffère
de celui des énoncés normaux par son caractère imprévisible qui
contribue à l'inintelligibilité de l'énoncé.

4. Anomalies sémantiques.
Si les anomalies de position, et surtout les anomalies syntaxico-
sémantiques, sont déjà correliées avec le sens, il paraît possible de
regrouper des anomalies plus nettement sémantiques : celles qui s'expliquent
par le type de rapport établi entre l'énoncé et le contexte
extralinguistique; celles qui s'expliquent par le seul recours à l'énoncé lui-même.
a) Rapport incorrect avec le contexte extralinguistique.
Sans doute est-il difficile de définir avec précision le contexte
extralinguistique; cependant, certaines anomalies apparaissent plus
particulièrement comme des erreurs sur le trajet du « monde » à l'énoncé. Ainsi :
Je vois un cheval bleu, un rouge, un jaune, il y en a de toutes les couleurs.
— Le miel (en désignant le ciel) est très bleu aujourd'hui. — On se trouve-
verait, chez les déments, devant une instabilité du réfèrent telle que la
communication deviendrait impossible. Évidemment, dans la constitution
même de ce réfèrent, il semble presque impossible de dissocier le rapport
au monde de l'établissement des compatibilités sémantiques.

b) Confusion du signifié et de l'objet signifié.


Ce type d'erreur paraît encore se situer sur le trajet du monde à
l'énoncé; il met en cause d'une nouvelle manière le statut du réfèrent
dans la communication avec le dément. Cette confusion se manifeste :
— Dans la perplexité du dément à qui l'on demande de faire une phrase
avec des morphèmes lexicaux. Certains malades réclament un « objet »
pour faire une phrase; d'autres protestent « qu'ils n'ont rien » et donc
ne peuvent satisfaire à la consigne. C'est la même confusion que l'on
retrouve dans cette question d'un sujet : Qu'est-ce que vous voulez en faire
des souliers et des tables?
— Par le fait que les déments veulent insérer des « objets » à leurs
énoncés. Un malade se lève et prend un objet dans la pièce afin de faire
une phrase. Un autre affirme : Ici, je mettrai crayon quand je l'aurai
trouvé. (En montrant un endroit sur la table.) Un troisième avoue son
impuissance à générer une phrase; et pourtant j'ai une table là, ajoute-t-il
en tapant sur la table. On peut interpréter dans ce sens aussi des énoncés
du type : Le soulier et la table. — Une lampe et une lumière. — Une table
et une maman, qui, comme on l'a dit plus haut, évoquent davantage la
juxtaposition de deux objets que l'établissement de compatibilités entre
deux signifiés.
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— Par le refus de générer des phrases non conformes à l'expérience


immédiate. Ainsi, une malade proteste : Je le dirai si c'est vrai. Sinon!
Et elle choisit l'énoncé : Je suis assise dans un fauteuil qui exclut docteur
mais est conforme au contexte pragmatique immédiat.
— Par la fréquence des transformations injonctives. Le type de
transformation injonctive se retrouve de façon très supérieure à la moyenne
dans les énoncés des déments et a pour conséquence de les rapprocher
de « phrases-actes ». Ainsi : Veuillez voir les feuilles qui sont vertes. —
Mettez fauteuil. — Là, les arbres qui sont là... regardez.
— Par le fait que la consigne de générer une phrase entraîne une
activité « pragmatique ». Certains sujets se lèvent et paraissent chercher
quelle activité ils ont à accomplir pour satisfaire à la consigne; d'autres
déplacent des objets sur le bureau devant lequel ils sont assis. Sans doute,
faut-il rapprocher aussi de cette confusion de type d'activité la
protestation des déments à qui l'on refuse de donner un papier et un crayon
pour générer une phrase. Si on répond à leur demande, ils n'écrivent
d'ailleurs pas une phrase mais se livrent à une activité de gribouillage,
même en l'absence d'agraphie caractérisée.

c) Insuffisance du contexte linguistique pour lever l'ambiguïté du message.


Beaucoup d'énoncés de sujets détériorés sont inintelligibles par suite
d'un contexte linguistique elliptique. Ainsi : Parfois il faut le faire soigner,
le porter à la crèche pour lui donner un peu de bien-être, où l'énoncé nous
renseigne mal sur le réfèrent de le. Il y a que ses enfants vont bien, qu'ils
se portent bien. L'énoncé ne permet pas d'identifier le possesseur. Ils
arrivent patiner hier. A quoi se réfère le substitut ils? De même : J'écris
avec un crayon pour dessiner ces feuilles ne lève pas totalement
l'ambiguïté de feuilles.
Malgré leur complexité, les énoncés des déments restent ambigus;
cette ambiguïté est due d'ailleurs aussi bien à la perte de spécificité
lexicale qu'au caractère approximatif des compatibilités et à la forme
elliptique de l'énoncé. Les anacoluthes fréquentes contribuent également à
l'inintelligibilité des messages, le contexte linguistique étant trop instable,
trop peu redondant pour lever les ambiguïtés.

d) Non respect des caractéristiques combinatoires des morphèmes.


Les anomalies entraînées par le non-respect des compatibilités entre
morphèmes correspondent au prolongement à un niveau plus fin de ce
qui a été classé comme anomalies syntaxico-sémantiques. Il semble que
deux arguments plaident en faveur de la répartition de ces erreurs en
anomalies syntaxico-sémantiques et anomalies sémantiques. D'abord le
degré plus fin des compatibilités; ensuite l'analyse des morphèmes en
traits sémantiques qui seront définis comme plus ou moins compatibles
avec d'autres traits. Ces anomalies ne se situent pas toujours au même
niveau : — tantôt entre V et SN2, — tantôt entre SN3 et SN2,
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— tantôt entre déterminé et déterminant.


Elles ne paraissent d'ailleurs pas de même nature : L'été nous avons
un bon hiver, un bon froid, se rapproche de la contradiction logique :
été exluant tous les denotata de hiver. J'irai bientôt dans mon armoire et
Je prends mon crayon pour écrire sur une feuille bleue s'apparentent à des
anomalies contextuelles ou anthropologiques. En effet, nous écrivons
plutôt sur du papier blanc et l'armoire n'est pas un lieu où l'on séjourne.
— L'arbre vert met sa feuille au printemps apparaît surtout comme une
anomalie combinatoire proche des anomalies syntaxico-sémantiques dans
lesquelles on a rangé : Le crayon écrit bleu sur une feuille. Elle s'en
distingue par le fait que les compatibilités se situent à un niveau plus élaboré
de la répartition en subclasses.

e) Énoncés tautologiques.
Ces anomalies se rapprochent d'anomalies logiques dues à des
constituants lexicaux tautologiques. La tautologie se situe à divers niveaux :
— entre le sujet et le prédicat (SNj^ et SV) :
La jolie table de maman est jolie
La lumière de la lampe éclaire la lumière
— entre le déterminant et le déterminé :
Une forte lampe lumineuse
— entre le sujet et le circonstant (SNj^ et SN3) :
Une forte lampe près d'une forte lumière.
Le degré de l'anomalie varie suivant le lieu où la redondance se situe
dans la phrase. En fait, chez les déments, il semble qu'il s'agisse plus
d'inertie persévératrice et d'incapacité d'inhiber que de véritables
anomalies logiques. Encore qu'il n'est pas toujours aisé d'établir des limites
nettes entre les deux.

* *

Quel que soit le mode d'approche adopté, il semble que l'on puisse
conclure à une relative subsistance des patterns syntaxiques dans les
phrases des déments. Les enchaînements syntagmatiques y sont
correctement réalisés et l'appartenance aux diverses classes grammaticales le
plus souvent respectée. Par contre, la sélection des termes au moment
de la génération du message apparaît perturbée, ce qui entraîne des
anomalies syntactico-sémantiques et sémantiques d'autant plus grossières
qu'il s'agit des constituants relevant moins des normes d'intégration
syntaxique que de règles de sélection, tels les adjectifs. On peut donc
penser que si le dément conserve intacts les cadres de l'énoncé, il ne
peut pour autant les actualiser efficacement pour générer de nouveaux
messages. Cette hypothèse est confirmée par l'analyse de discours
spontanés, ou semi-induits, de sujets déments, qui se réduisent presque
essentiellement à une redite stéréotypée d'énoncés antérieurs.