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Temps, mode, aspect ; L3 Lettres Modernes, Valenciennes, V. Mostrov, vassil.mostrov@gmail.

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COURS 2
Mode

• Définitions succinctes de mode, temps et aspect :

Mode – la situation du procès verbal par rapport au « mouvement de pensée » qui au moment
de la parole anime le sujet parlant
Temps – la situation du procès verbal par rapport aux points de repère du temps (passé,
présent, futur)
Aspect – la qualité interne du procès verbal
(Ces trois notions sont définies ainsi par Paul Imbs 1968, p. 10)

I. Mode

Dans les tableaux de conjugaison, les formes verbales sont hiérarchisées selon trois niveaux :
- les modes
- les temps
- les personnes (pour les modes personnels)

• D’un point de vue formel, les modes se subdivisent en personnels et impersonnels :


- personnels : indicatif, subjonctif, impératif
- impersonnels : infinitif, participe et gérondif

Les modes personnels distinguent les personnes au moyen de désinences spécifiques


(totalement ou pas – l’impératif), alors que les modes impersonnels ne possèdent pas de
désinences de personnes. Parmi tous ces modes, l’indicatif est celui qui possède le système
temporel le plus complet, et est le seul à pouvoir situer le procès dans les trois époques (passé,
présent, futur), avec des formes verbales spécifiques. Le subjonctif, quant à lui, est plus limité
en formes temporelles (absence de futur) et l’impératif est essentiellement tourné vers
l’avenir.
! L’absence de forme future du subjonctif ne signifie pas que ce mode ne peut pas exprimer le
temps futur comme concept : Je souhaite qu’il vienne demain (l’adverbe demain indique
clairement que le procès soumis à un souhait est projeté dans l’avenir). Ne pas confondre le
temps-concept avec le temps comme catégorie grammaticale exprimée par la flexion ! (on va
y revenir). On peut aussi avoir des phrases au présent dont l’événement est situé soit dans un
passé proche, soit dans l’avenir (J’arrive à l’instant de Nanterre / Je pars demain en
vacances) – importance des adverbes temporels.

• D’un point de vue sémantique, l’existence des modes1 est fondée sur (i) les différentes
attitudes du sujet parlant vis-à-vis du contenu de son énoncé (modalités d’énoncé) ou (ii)
vis-à-vis de la personne à laquelle il s’adresse (modalités d’énonciation)2. Les différents
modes manifestent différentes manières d’envisager le procès. Ainsi, l’indicatif présente
l’action comme réelle (il est venu), le subjonctif comme virtuelle (je souhaite qu’il vienne),
l’impératif lui donnerait la forme d’un ordre (selon Guillaume [Temps et verbe] cité par
Grevisse, l’impératif, « c’est une certaine manière de parler qui vise à provoquer, chez le sujet
écoutant, l’accomplissement d’un acte que le verbe indique »).
1
Grevisse nous signale que mode, du lat. modus, signifie manière.
2
Pour mieux comprendre la notion de modalité qui sous-tend celle de mode verbal, se référer à la GMF 2009, p.
975, 2.2. Les modalités.

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Temps, mode, aspect ; L3 Lettres Modernes, Valenciennes, V. Mostrov, vassil.mostrov@gmail.com

L’indicatif (appelé aussi déclaratif), selon John Lyons (1970), est le mode non-marqué, utilisé
dans des phrases « qui expriment de simples affirmations de fait, neutres quant à l’attitude du
locuteur envers ce qu’il est en train de dire ». C’est, pour ainsi dire, un non-mode.

La définition de mode, d’un point de vue sémantique, pose pourtant des problèmes. En effet,
c’est parce que l’attitude du sujet parlant à l’égard de son énoncé ne s’exprime pas par la seule
forme verbale, mais dépend de la phrase entière : choix d’éléments lexicaux, etc. Par exemple,
quoique la phrase suivante soit à l’indicatif (futur simple en l’occurrence), il n’y a rien de réel
d’exprimé dans la forme viendra (à la différence de la phrase après vs. où le locuteur présente
le fait comme indiscutable) :

Paul s’est mis en tête l’idée fausse que Jeanne viendra le voir vs. Je suis sûr qu’elle viendra
le voir.

Pour l’auteur de cette phrase, Jeanne ne viendra pas (présence du groupe idée fausse).
(le futur, pour certains linguistes est un mode à part, c’est le mode du probable, de l’éventuel ;
dans cette phrase, la probabilité est écartée)

Autre exemple : dans Elle est peut-être triste, on est en présence d’un adverbe modalisateur
(peut-être) et quoique le verbe conjugué soit à l’indicatif, le fait dont il est question est soumis
à une incertitude, à un doute, ce fait est donc présenté comme possible. Et même si le verbe
imaginer se construit avec l’indicatif, un fait imaginé reste virtuel : Il imagine que Paul est là.

Et si le subjonctif dans la phrase suivante est justifié par la virtualité de l’existence de la


secrétaire qui parle chinois (il s’agit de l’indication d’un critère de sélection de la personne
cherchée)

Je cherche une secrétaire qui sache parler chinois

il n’y a rien d’irréel ou de virtuel dans les subjonctifs des phrases ci-dessous :

Bien qu’il travaille, Jean ne réussit pas. (la réalité de la subordonnée ne correspond pas à ce
qu’elle devrait entraîner comme conséquence ; l’événement est écarté en tant que cause
possible)
Je regrette qu’il soit venu. (évaluation d’un fait, expression d’un sentiment)

Il arrive même que le subjonctif n’exprime aucune modalité :

Que les Américains aient bombardé cette ville est un fait vs. Que Marie soit partie étonne ses
parents.

De plus, parfois des expressions sémantiquement quasi équivalentes, exprimant une modalité,
exigent soit le subjonctif, soit l’indicatif, sans qu’on puisse trouver une justification bien
établie, s’agissant plutôt de nuance :

Il est possible que + subj. (qui peut être ou ne pas être) / Il est probable que + ind. (plus sûr,
étymologie proubable = qu’on peut prouver, fait qui doit être affirmé plutôt que nié).

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• En effet, d’un côté, une même modalité3 peut s’exprimer de différentes façons, au moyen de
modes du verbe différents. Ainsi, un ordre n’est pas forcément exprimé par l’impératif mais
également par l’indicatif et le subjonctif, avec des nuances bien sûr :

Tais-toi !
Je veux que tu te taises !
Qu’il se taise ! (le subj. supplée l’impératif à la 3e personne)
Tu te tais ! → Voir ex. 2, Expression de la même modalité par des moyens différents.

• Et, d’un autre côté, un même mode verbal peut exprimer diverses modalités. Ainsi,
l’imparfait de l’indicatif, à côté d’un emploi purement temporel (valeur de base de l’indicatif,
le mode du « réel »), peut avoir des emplois modaux (par exemple, dans une demande polie,
ou dans une subordonnée en « si » où il exprime un fait possible ou impossible qui
conditionne la réalisation du procès principal) :

Charles a dit qu’il avait peur (concordance des temps dans le discours indirect)
Je voulais vous demander l’autorisation de m’absenter la semaine prochaine (demande
fictivement rejetée dans le passé, mais en réalité dans le présent)
Si j’avais de l’argent, j’achèterais une maison.

Autre exemple : le conditionnel peut envisager le procès comme « soumis à une condition »,
mais il a aussi l’emploi temporel de « futur dans le passé », à rattacher à l’indicatif :

Si j’étais riche, je serais heureux


Virginie pensait que Paul viendrait (discours indirect, concordance des temps)

Le conditionnel peut également avoir un emploi modal qui n’est pas explicitement rattaché à
une condition :

J’aimerais vous parler (demande atténuée)

Si on voulait traiter le conditionnel comme un mode, il faudrait en faire de même pour le


futur, qui lui est parallèle : le futur serait alors le mode du probable, de l’éventuel, par
opposition au conditionnel, mode de l’hypothèse ou de l’irréel.

Quoique l’infinitif et le participe soient considérés comme des modes, ils n’expriment aucune
modalité, mais prennent la valeur modale du verbe principal :

Je souhaite partir (normalement subjonctif); Je le vois partir (indicatif)

Toutes ces remarques montrent le caractère problématique de la définition de mode d’un point
de vue sémantique (les différents temps ont différents emplois modaux, parfois
indépendamment des tiroirs modaux où ils sont enfermés). Le plus simple est de classer les
modes d’un point de vue morphologique, comme des séries de formes, selon qu’ils portent ou
non des marques de personne et de temps (cf. plus haut l’opposition modes personnels /
impersonnels).

3
Exemples de modalités : ordre, question (relation à l’interlocuteur), vérité, possibilité, probabilité, évaluation,
nécessité (attitude à l’égard de l’énoncé).