Vous êtes sur la page 1sur 2

Étudiez l’emploi des modes et des temps dans cet extrait

Le barbier, dans sa boutique chauffée d’un bon poêle, rasait une pratique et jetait de temps en temps un
regard de côté à cet ennemi, à ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais
l’esprit évidemment hors du fourreau.
Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les Windsor-soap, deux enfants de taille inégale,
assez proprement vêtus et encore plus petits que lui, paraissant l’un sept ans, l’autre cinq, tournèrent
timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en demandant on ne sait quoi, la charité peut-
être, dans un murmure plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu’à une prière. Ils parlaient
tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles parce que les sanglots coupaient la voix du plus
jeune et que le froid faisait claquer les dents de l’aîné. Le barbier se tourna avec un visage furieux, et
sans quitter son rasoir, refoulant l’aîné de la main gauche et le petit du genou, les poussa tous deux dans
la rue, et referma sa porte en disant :
– Venir refroidir le monde pour rien!
Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée était venue; il commençait à
pleuvoir.
Le petit Gavroche courut après eux et les aborda :
– Qu’est-ce que vous avez donc, moutards?
– Nous ne savons pas où coucher, répondit l’aîné.
– C’est ça? dit Gavroche. Voilà grand’chose. Est-ce qu’on pleure pour ça? Sont-ils serins donc!
Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent d’autorité attendrie et de protection
douce :
– Momacques, venez avec moi.
– Oui, monsieur, fit l’aîné.
Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque. Ils avaient cessé de pleurer.
Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la Bastille.
Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d’œil indigné et rétrospectif à la boutique du barbier.
– Ça n’a pas de cœur, ce merlan-là, grommela-t-il. C’est un angliche.
V. Hugo, Les Misérables (1862)

I. Modes et temps présents dans cet extrait

→ Modes personnels

INDICATIF : imparfait, passé simple, présent, plus-que-parfait, conditionnel passé

IMPERATIF présent

→ Modes impersonnels

INFINITIF présent ; PARTICIPE présent, passé ; GERONDIF présent

II. Modes personnels : valeurs des temps et remarques sur l’aspect

→ Indicatif

- Passé simple (de l’énonciation historique) ; succession des actions (de 1er plan) ; aspect non-
sécant (global) ; la plupart des verbes sont perfectifs et de durée très courte ‘achèvements’
(tourner [le bec-de-cane], entrer, pousser [les enfants], refermer, se remettre, dire, répondre,
faire [=dire], jeter [un coup d’œil], grommeler), à l’exception de deux (courir, suivre :
imperfectifs) ; sensibiliser les élèves au fait que le PS ne dénote pas toujours des « actions
ponctuelles », la contrainte imposée par ce temps étant le saisissement du procès dans sa
globalité (Ils vécurent heureux pendant 40 ans).

- Imparfait (qui co-occurre avec le PS dans l’énonciation historique, 2d plan : descriptions,


décor) ; dénote des actions inaccomplies, en train de se dérouler (raser, examiner, parler,
couper, faisait claquer, commençait [à pleuvoir],), ou des états (avait les deux mains dans les
poches, ressembler, étaient intelligibles) ; on note également un imparfait d’itération (proche
de l’habitude) avec jetait de temps en temps un regard… ; cette valeur lui est conférée par
l’adverbial.

- Plus-que-parfait : en tant que forme composée, dénote l’accomplissement et l’antériorité


par rapport à un procès au passé simple (en l’occurrence) : une nuée était venue (repère : se
remirent en marche) ; ils avaient cessé de pleurer (repère : le suivirent) ; on est toujours dans
l’énonciation historique.

- Conditionnel passé : exprime l’irréel du passé (valeur modale) + l’aspect accompli : comme
ils auraient suivi…

- Présent : dans le discours direct (le dialogue ici), présent d’énonciation (d’actualité ; aspect
inaccompli) : qu’est-ce que vous avez donc ?; nous ne savons pas où coucher ; c’est ça ?; on
note également le présent omnitemporel (on pleure pour ça ?: sujet générique ; on peut
également rattacher à cet emploi l’expression figée on ne sait quoi) et de caractérisation (sont-
ils serins ; ça n’a pas de cœur, ce merlan-là : on note la présence des deux « copules » être et
avoir qu’on utilise pour l’attribution d’une propriété à un « support »).

→ Impératif (présent)

Dénote la modalité d’énonciation « injonction » (vis-à-vis de l’interlocuteur), dans


l’énonciation de discours (venez avec moi !)

Rem : Outre les valeurs aspectuelles attachées aux temps déjà examinés (PS : aspect non-
sécant ; Imp : aspect sécant, inaccompli / itération ; PL-PF, COND-P : aspect accompli et
antériorité ; Présent (d’actualité) : aspect inaccompli), et celui attaché au sémantisme-même
des verbes (raser, examiner, courir… verbes duratifs / entrer, refermer… verbes
« ponctuels »), on note la présence de trois semi-auxiliaires aspectuels : commencer à (aspect
inchoatif), se remettre en marche1 (aspect inchoatif + sens itératif du préfixe ‘re-’), cesser de
pleurer (aspect terminatif). À ces valeurs aspectuelles de base, véhiculées par les semi-
auxiliaires en question, s’ajoutent les valeurs temporelles et aspectuelles des temps auxquels
ces verbes sont conjugués (pour commencer : le stade initial de ‘pleuvoir’ est présenté « en
cours de déroulement » par l’imparfait ; pour se remettre : il s’agit d’une « vision globale » de
la phase initiale réitérée de ‘la marche’ ; pour cesser de : le procès de ‘pleurer’, saisi dans sa
phase terminale, est présenté comme accompli et antérieur à l’action de ‘suivre’).

→ valeur des modes impersonnels (fait en classe)

1
Il ne s’agit pas d’un verbe, mais « en marche », expression adverbiale, est en quelque sorte équivalente
(sémantiquement) à l’action de marcher. Sinon d’un point de vue purement syntaxique, se remettre ici n’est pas
un semi-auxiliaire aspectuel car il n’est pas suivi d’un verbe (à l’infinitif).