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M.

le Professeur Pierre Michel


Eisemann

L'arrêt de la C.I.J. du 26 novembre 1984 (compétence et


recevabilité) dans l'affaire des activités militaires et para-
militaires au Nicaragua et contre celui-ci (Nicaragua c/ États-
Unis d'Amérique)
In: Annuaire français de droit international, volume 30, 1984. pp. 372-390.

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Eisemann Pierre Michel. L'arrêt de la C.I.J. du 26 novembre 1984 (compétence et recevabilité) dans l'affaire des activités
militaires et para-militaires au Nicaragua et contre celui-ci (Nicaragua c/ États-Unis d'Amérique). In: Annuaire français de droit
international, volume 30, 1984. pp. 372-390.

doi : 10.3406/afdi.1984.2610

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/afdi_0066-3085_1984_num_30_1_2610
L'ARRÊT DE LA C.I.J. DU 26 NOVEMBRE 1984
(COMPÉTENCE ET RECEVABILITÉ) DANS L'AFFAIRE
DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES
AU NICARAGUA ET CONTRE CELUI-CI

Pierre Michel EISEMANN

L'instance introduite devant la Cour par le Nicaragua contre les Etats-Unis


d'Amérique est sans précédent dans l'histoire de la C.P.J.I. et de la C.I.J. et, à bien
des égards, elle se place hors de l'ordinaire. L'affaire est remarquable par son objet.
Si la Cour avait été, une fois déjà, sollicitée de dire le droit dans le cadre d'une
dramatique crise internationale en pleine évolution (1), « il n'était encore jamais
arrivé qu'un Etat demandât à la Cour de dire et juger qu'un autre Etat avait le
devoir de mettre fin et de renoncer immédiatement à toute utilisation de la force
contre lui » (2). Compte-tenu des affaires ayant figuré au rôle de la Cour de La
Haye, celle-ci peut donc paraître étrangère au « champ opératoire naturel de la
juridiction internationale » (3). Elle est non moins remarquable de par la qualité
des protagonistes. Devant le juge international se présente un Etat d'Amérique
centrale de moins de trois millions d'habitants venu chercher le secours du droit
contre les menées de la plus importante des super-puissances mondiales. Enfin, les
circonstances entourant la saisine de la Cour contribuent à lui donner un caractère
particulier. Alors qu'avec un cynisme certain le gouvernement américain poursuit
ouvertement une politique d'intervention et d'agression contre le Nicaragua, il tente
— bien informé des intentions de Managua — de se soustraire à la compétence de
la Cour en modifiant sa déclaration d'acceptation de la juridiction obligatoire à la
veille du dépôt de la requête nicaraguayenne (4).
Ce contexte ne pouvait manquer d'avoir des effets sur le déroulement de
l'instance juridictionnelle. Sans même relever une certaine désinvolture de Was
hington à l'égard de la Cour — confirmée après le prononcé de l'arrêt du

(*) Pierre Michel ElSEMANN, Professeur à l'Université de Clermont I.


(1) Ainsi de l'affaire du Personnel diplomatique et consulaire des Etats-Unis à Téhéran (arrêt du 24
mai 1980) dans laquelle le gouvernement américain figurait en qualité de demandeur.
(2) Selon les termes du juge SCHWEBEL (C.IJ. Rec. 1984, p. 561).
(3) Cf. Michel VlRALLY, « Le champ opératoire du règlement judiciaire international », R.G.D.I.P.,
1983, pp. 281-314.
(4) Par une lettre signée du Secrétaire d'Etat, M. SHULTZ, et datée du 6 avril 1984, les Etats-Unis
excluaient immédiatement et pour une durée de deux ans du champ d'application de leur déclaration du
26 août 1946 les « différends avec l'un quelconque des Etats de l'Amérique centrale ou découlant
d'événements en Amérique centrale ou s'y rapportant » ( I.L.M., vol. XXIII, 1984, p. 670). Le Nicaragua saisit
la Cour le 9 avril 1984.
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 373

26 novembre —, le mépris affiché des règles les plus fondamentales du droit


international n'eût pu demeurer sans réaction. Si la protection du faible contre le
fort constitue bien une des fonctions du droit, l'occasion était on ne peut mieux
venue de lui faire jouer son rôle et de mesurer les activités américaines à l'aune
de la légalité internationale.
Malheureusement les justes causes ne font pas nécessairement les bonnes
décisions. La règle du consensualisme limite impérativement la compétence de la
Cour (5) et elle ne saurait s'attribuer juridiction hors du consentement des parties
sans que soit mise en danger l'institution judiciaire même. Or, confrontée à de
nombreuses questions nouvelles, la Cour les a systématiquement tranchées dans un
sens favorable à sa compétence. Ce faisant, la présente décision peut apparaître
comme l'aboutissement d'une succession d'interprétations contestables des textes
invoqués. La démarche exagérément téléologique de la majorité des membres de la
Cour ne pourra que nuire à l'autorité de l'arrêt pour autant que, dans le but
— honorable — de placer le conflit américano-nicaraguayen sous l'empire du droit,
elle n'ait dû soumettre ce dernier à quelques violences.
L'arrêt du 26 novembre 1984 examine successivement les deux titres de
compétence avancés par le Nicaragua, à savoir l'acceptation de la juridiction
obligatoire par les Parties et la clause compromissoire contenue dans le traité
d'amitié, de commerce et de navigation conclu en 1956 entre les deux Etats, puis
il envisage les moyens invoqués par les Etats-Unis pour contester la recevabilité
de la requête.

L'EXISTENCE D'UNE ACCEPTATION DE LA JURIDICTION OBLIGATOIRE


PAR LE NICARAGUA

L'interprétation de l'article 36, §5, du Statut

Le Nicaragua fonde, en premier lieu, la compétence de la Cour sur les


dispositions de l'article 36, § 2, de son Statut. Cela suppose que, pour invoquer le
bénéfice de la déclaration d'acceptation américaine de la juridiction obligatoire de
la Cour (datée du 26 août 1946), le demandeur ait accepté « la même obligation ».
En ce sens, le Nicaragua s'appuie sur sa propre déclaration du 24 septembre 1929
par laquelle il reconnaissait « comme obligatoire et sans condition la juridiction de
la Cour permanente de Justice internationale », combinée avec l'article 36, § 6, du
Statut de la C.I.J. qui dispose que
« [l]es déclarations faites en application de l'article 36 du Statut de la Cour permanente
de Justice internationale pour une durée qui n'est pas encore expirée (which are still
in force) seront considérées, dans les rapports entre parties au présent Statut, comme
comportant acceptation de la juridiction obligatoire de la Cour internationale de Justice
pour la durée restant à courir d'après ces déclarations et conformément à leurs
termes ».

(5) A diverses reprises la Cour a rappelé le « principe de droit international bien établi et incorporé
dans le Statut, à savoir que la Cour ne peut exercer sa juridiction à l'égard d'un Etat si ce n'est avec le
consentement de ce dernier » ( Or monétaire pris à Rome en 1943, arrêt du 15 juin 1954, CI J. Rec. 1954,
p. 32). Voir aussi l'arrêt du 26 mai 1959 dans l'affaire de \ Incident aérien du 27 juillet 1955 (CM. Rec. 1959,
p. 142).
374 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

La Cour se trouve confrontée à une délicate question. En effet, pour que la


compétence de la C.P.J.I. ait été valablement établie à l'égard du Nicaragua, il eut
fallu non seulement que cet Etat fit une déclaration mais encore qu'il ratifiât le
protocole de signature du Statut de la Cour permanente. Or, s'il est allégué par le
Nicaragua que cette formalité fut accomplie en 1935, l'instrument de ratification ne
parvint jamais au siège de la S.d.N. malgré des échanges de correspondances entre
Managua et Genève de 1939 à fin 1942 (6). Ainsi, de l'avis de la Cour, « la preuve
qu'un instrument de ratification avait bien été envoyé à Genève n'a pas été
administrée » (7), chose admise par le Nicaragua qui déclare dans son mémoire qu'il
« n'a jamais parachevé la ratification de l'ancien protocole de signature » (8). De
ce fait, la déclaration nicaraguayenne de 1929, « certainement valide » (9) au
moment de l'entrée en vigueur du Statut de la nouvelle Cour, « n'avait pas acquis
de force obligatoire en application du Statut de la Cour permanente » (10) même
si elle conservait « un certain effet potentiel pouvant être maintenu indéfin
iment » (11). Une telle déclaration pouvait-elle donc porter effet au regard de
l'article 36, § 5, du Statut de la C.I.J. ?
On aurait pu croire, a priori, que le texte était clair et que seule une déclaration
en vigueur (still in force) au moment de l'entrée en vigueur du Statut de la C.I.J.
pouvait transférer à cette dernière une compétence reconnue à la C.P.J.I. Autrement
dit, qu'une déclaration qui n'avait pas acquis force obligatoire au temps de la Cour
permanente ne pouvait, du seul fait de l'article 36, § 5, du Statut de la Cour actuelle
voir ses effets transformés au bénéfice de cette dernière. Telle ne fut pas l'analyse
de la Cour qui suivit, en l'espèce, un raisonnement très proche de l'argumentation
du demandeur.
Pour écarter les difficultés nées du texte anglais — une déclaration still in force
doit être in force, c'est-à-dire en vigueur —, la Cour va privilégier la version
française qui n'évoque qu'« une durée qui n'est pas encore expirée » quitte à faire
perdre au texte anglais son sens naturel (12). Ainsi,
« [s]ans doute est-il exact de faire valoir que, pour qu'une durée se poursuive ou expire,
il faut qu'un effet d'ordre juridique ait pris naissance. Mais cet effet ne doit pas
nécessairement être d'une nature obligatoire. Une déclaration faite valablement sous
l'empire de l'article 36 du Statut de la Cour permanente de Justice internationale avait
une certaine valeur susceptible d'être préservée ou détruite et on peut fort bien
comprendre le texte français comme impliquant seulement cette valeur » (13).

(6) Cf. l'arrêt, §§ 15-16 (CI J. Rec. 1984, pp. 399-400) et les opinions individuelles des juges ODA ( ibid.,
pp. 473-474) et AGO ( ibid., pp. 519-521).
(7) C.IJ. Rec. 1984, p. 400, § 16.
(8) Eod. loc.
(9) C.U. Rec. 1984, p. 403, § 25. Toutefois, pour le juge MOSLER, qualifier la déclaration de 1929 —
instrument juridique soumis à une condition préalable (le dépôt de l'instrument de ratification du protocole)
— « d'acte certainement valide mais dénué de force obligatoire [...] semble être une interprétation erronée
d'un acte juridique sous condition suspensive » ( ibid., p. 462). Au contraire, M. AGO y voit « une
manifestation valide en soi, mais qui n'a jamais pu produire d'effets juridiques » ( ibid., p. 531).
(10) C.U. Rec. 1984, p. 404, § 25.
(11) Ibid., p. 404, § 27. Selon la Cour, comme elle était « faite 'purement et simplement', elle était
valable pour une durée illimitée » (eod. loc).
(12) Pourtant une règle classique d'interprétation veut qu'en présence de textes multilingues on
adopte « le sens qui, compte tenu de l'objet et du but du traité, concilie le mieux ces textes » ( Convention
de Vienne sur le droit des traités, art. 33, § 4).
(13) C.IJ. Rec. 1984, p. 406, § 30. Nos italiques.
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 375

Cette première hypothèse est confortée par une seconde. Le choix de l'expression
française
« paraît dénoter une volonté d'élargir le bénéfice de l'article 36, paragraphe 5, aux
déclarations n'ayant pas acquis de force obligatoire »
même si
« d'autres interprétations de cette proposition ne sont pas à exclure » (14).
On voit toutefois mal comment une interprétation viciée par l'ignorance du sens
de la version authentique anglaise du texte pourrait se trouver consolidée par une
pure supposition, au demeurant très contestable (15) d'autant que le délégué
français avait explicitement déclaré que son amendement ne touchait pas le
fond (16).
Enfin, la Cour évoque « les préoccupations générales » ayant présidé à la
transmission des compétences de la C.P.J.I. à la C.I.J., insistant sur
« le souci essentiel des rédacteurs du Statut de la Cour internationale de Justice [...]
de maintenir la plus grande continuité possible entre la Cour permanente de Justice
internationale et la Cour internationale de Justice » (17)
ainsi que sur la volonté des négociateurs de San Francisco de faire en sorte que
la substitution d'une nouvelle Cour à l'ancienne
« ne se traduise pas par un recul par rapport aux progrès accomplis dans la voie de
l'adoption d'un système de juridiction obligatoire » (18).
Suivant une approche bien contournée du concept de « progrès » (associé à une
déclaration n'attribuant pas compétence à la C.PJ.I) (19), la Cour en vient à
affirmer que
« la logique d'un système substituant une nouvelle Cour à l'ancienne sans que la cause
de la juridiction obligatoire en souffre aucunement conduisait à faire produire à la
ratification du nouveau Statut exactement les effets qu'aurait produit la ratification du
protocole de signature de l'ancien, c'est-à-dire, dans le cas du Nicaragua, le passage de
l'engagement potentiel à l'engagement effectif » (20).

(14) Ibid., p. 406, § 31. Nos italiques.


(15) Les travaux préparatoires n'indiquent pas clairement pour quelle raison la délégation française
a voulu écarter la première traduction proposée de « still in force » — i.e. « encore en vigueur » — au
bénéfice de la formule actuelle. Peut-être était-ce excès de précaution pour écarter encore plus sûrement
du jeu de cette disposition la déclaration française venue à expiration en 1941. Il est impossible de l'affirmer
avec certitude mais, par ailleurs, il serait pour le moins hasardeux d'avancer que la France ait songé, à
l'époque, au cas très particulier — et même unique — de la déclaration du Nicaragua. Les débats ne
fournissent pas le moindre élément en faveur de cette dernière interprétation. Cf. les opinions individuelles
de MM. MOSLER (CI J. Rec. 1984, p. 463), ODA ( Ibid., pp. 478-481) et JENNINGS ( ibid., pp. 536-539) ainsi que
l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL ( ibid., pp. 571-578) qui fait notamment état (pp. 576-578) de
l'interprétation des Etats-Unis. Voir aussi l'argumentation de l'agent des Etats-Unis in C.R. 84/6 (Trad.),
pp. 56-61.
(16) U.N.C.I.O., vol. XIII, p. 290.
(17) C.IJ. Rec. 1984, p. 407, § 32.
(18) Ibid., p. 407, § 33.
(19) Selon la Cour, « il est indéniable que la déclaration par laquelle un Etat accepte la compétence
obligatoire de la Cour existe, au sens plus haut défini, et que toute déclaration de ce genre constitue un
certain progrès dans le voie de l'extension à l'ensemble du monde du système de règlement judiciaire
obligatoire des différends internationaux. Certes, ce progrès ne s'est pas encore solidifié sous la forme d'un
engagement ayant force obligatoire, mais, pour autant, il n'est nullement négligeable. Rien ne permet de
dire que les rédacteurs du Statut entendaient revenir sur ce progrès-là et le placer dans une catégorie
l'opposant au progrès marqué par des déclarations ayant force obligatoire. Sans aucun doute leur objectif
essentiel était de sauvegarder celles-ci, mais l'intention d'annuler le progrès dont témoigne une déclaration
comme celle du Nicaragua cadrerait fort mal avec leur souci général » (C.IJ. Rec. 1984, p. 407, § 34).
(20) Ibid., p. 408, § 35.
376 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

Invoquant un souci de continuité, la Cour attribue à l'article 36, § 5, de son


Statut une portée très grande puisque, loin de se contenter d'opérer une novation
des obligations de certains Etats par transfert de compétence d'une Cour à l'autre,
il contribue à créer une obligation nouvelle. Sans effet obligatoire du temps de la
C.P.J.I., la déclaration du Nicaragua se trouve à la fois mise en vigueur et transférée
au bénéfice de la C.I.J. par l'effet automatique de la ratification de la Charte des
Nations Unies et du Statut de la nouvelle Cour. On peut douter que cette subtile
— et sans doute un peu trop ingénieuse — construction ait jamais été envisagée
à San Francisco et, dès lors, on ne peut qu'apprécier avec scepticisme la valeur d'une
argumentation qui insiste sur le fait que ses propres suppositions n'ont pas été
explicitement exclues en 1945. De plus, on peut également manifester quelque
réticence devant une interprétation du Statut qui conduit à étendre l'effet d'un
système exceptionnel d'attribution de compétence à la C.I.J. — celui de l'article 36,
§ 5 — sans support textuel formel.
A ce point du raisonnement, la Cour compare sa conclusion « à la conduite des
Etats et des organes internationaux par rapport à cette interprétation » (21). Bien
qu'elle multiplie les précautions verbales, la Cour adopte une approche univoque
qui tend à reconnaître un rôle fondamental à des publications officielles de l'O.N.U.
et, surtout, à Y Annuaire de la Cour (22). On doit, dit-elle, leur attribuer « un poids
particulier » (23) même si « [l]a Cour n'entend pas faire jouer à ces publications
un rôle qui serait contraire à leur nature » (24). Quel enseignement la Cour
tire-t-elle de ces documents ? Que le Nicaragua y figure comme ayant accepté la
juridiction de la Cour et, par suite, que ces publications
« témoignent d'une certaine interprétation de l'article 36, paragraphe 5 (admettant la
déclaration du Nicaragua au bénéfice de cet article), et du rejet d'une interprétation
contraire (refusant de classer le Nicaragua parmi les Etats bénéficiaires de cet
article) » (25).
Deux observations s'imposent. Tout d'abord, si le Nicaragua a bien figuré au
sein de la liste des Etats soumis à la juridiction obligatoire, en vertu de sa
déclaration de 1929, la Cour fait bon marché des notes infra-paginales plus
nuancées et autres caveat que portent les Annuaires (26). Ensuite, et plus fondament
alement, on peut s'interroger sur la valeur probante d'une publication établie par
le Greffe à des fins administratives qui, en aucun cas, n'a vocation à dire droit (27).
Or, sans l'admettre explicitement, la Cour confère à ces documents une valeur très
particulière puisqu'elle appréciera l'attitude des Etats par rapport à ceux-ci. Elle

(21) Ibid., p. 408, § 36.


(22) La Cour mentionne ses Rapports à l'Assemblée générale ainsi que la Liste des conventions et
accords multilatéraux pour lesquels le Secrétaire général exerce les fonctions de dépositaire mais ces
publications n'ajoutent aucun élément probant dans la mesure ou, sur le point considéré, elles ne font que
reprendre les données contenues dans l'Annuaire de la Cour.
(23) CI J. Rec. 1984, p. 408, § 36.
(24) Ibid., p. 409, § 37.
(25) Eod. loc.
(26) Pour un examen exhaustif, voir les opinions individuelles des juges MOSLER (C.U. Rec. 1984, p.
464), ODA ( ibid., pp. 483-487), AGO ( ibid., p. 527) et JENNINGS ( ibid., pp. 541-544) ainsi que l'opinion
dissidente du juge SCHWEBEL ( ibid., pp. 588-594). Voir également la plaidoirie de l'agent des Etats-Unis, M.
ROBINSON, in CR 84/17 (Trad.), pp. 14-20.
(27) Cf. les opinions individuelles de MM. ODA (C.U. Rec. 1984, p. 488) et JENNINGS ( ibid., pp. 540-541).
Ce dernier déclare nettement que « c'est une erreur de principe que d'accorder un poids important, voire
décisif, aux mentions figurant dans les Annuaires de la Cour » ( ibid., p. 540), répondant indirectement à
la curieuse affirmation du Professeur BR0WNLIE, conseil du Nicaragua, selon laquelle « l'état officiel le plus
authentique des acceptations de la juridiction obligatoire de la Cour doit assurément être l'Annuaire » (CR
84/13 (Trad.), p. 16).
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 377

tient pour important que les Etats intéressés, y compris le Nicaragua lui-même,
n'aient pas rejeté ou contesté la mention en cause. En ce qui concerne le Nicaragua,
la Cour estime même que
« le silence du gouvernement de cet Etat ne peut s'interpréter que comme une
acceptation du classement qui lui était ainsi attribué »,
ajoutant qu'
« [i]l ne peut être supposé que ce gouvernement ait pu croire que son silence aurait
une valeur autre que celle d'un acquiescement » (28).
Le raisonnement de la Cour tient, cependant, du diallèle car si l'on veut bien
admettre que Y Annuaire n'a pas vocation à dire droit, on voit mal pourquoi il aurait
été indispensable de protester contre une de ses mentions. Une telle attitude
n'aurait de sens que si l'on reconnaît en l'espèce une force probante à Y Annuaire,
ce que nul ne semble soutenir (29).

Le comportement des parties

La Cour examine également l'argument du Nicaragua selon lequel la validité


de son acceptation de la juridiction obligatoire se fonde, de façon autonome, sur
le comportement des parties. Son propre comportement pendant trente-huit années
aurait constitué un consentement clair à être lié par la juridiction obligatoire tandis
que l'attitude des Etats-Unis pendant le même temps aurait constitué une reconnais
sance de la validité fondamentale de la déclaration de 1929 par le jeu de l'article 36,
§ 5, du Statut. Quant aux Etats-Unis, ils objectent les termes du Statut et l'absence
d'une manifestation de volonté nicaraguayenne d'une absolue clarté.
Evoquant les « circonstances particulières » (30), la Cour revient sur les
publications officielles examinées ci-avant. On ne peut reprocher au Nicaragua de
ne pas avoir fait de déclaration sur la base de l'article 36, § 2, du Statut de la C.I.J.
car ce serait lui tenir rigueur
« d'avoir attribué aux informations données sur ce point par la Cour et le Secrétaire
général des Nations Unies un poids qu'elles ne méritaient pas et en somme de les avoir
(à raison du patronage dont elles bénéficiaient) tenues pour plus fiables qu'elles ne
l'étaient en réalité » (31).
En conclusion, la Cour
« reconnaît donc que le Nicaragua, du point de vue de l'accomplissement de la formalité
du dépôt d'une déclaration facultative, a été mis dans une situation exceptionnelle,
puisque les organes internationaux habilités à connaître de telles déclarations affi
rmaient qu'il avait accompli la formalité en question. La Cour en conclut que cette
situation exceptionnelle ne peut être sans conséquence sur ses exigences en matière

(28) C.IJ. Rec. 1984, p. 410, § 39.


(29) On notera par ailleurs que pour compléter son approche de la « conviction des Etats », la Cour
mentionne des actes en eux-mêmes bien ambigus comme l'invocation par le Honduras, en 1958, de la
déclaration d'acceptation de la juridiction obligatoire faite par le Nicaragua et... la « lettre Shultz » du 6
avril 1984 ! Ne pourrait-on y voir de simples précautions procédurales ?
(30) C.U. Rec. 1984, p. 412, § 46.
(31) Eod. loc. On peut se demander si la Cour ne satisfait pas ainsi à l'argument « paupériste » —
et sans doute non dépourvu de substance bien que juridiquement inopérant — qui faisait dire à l'agent du
demandeur, M. ARGUELLO GOMEZ : « Le Nicaragua n'a pas d'éminents professeurs de droit international. Le
Nicaragua n'a pas de bibliothèque d'ouvrages portant sur le droit international ni intéressant cette question,
ni même d'archives suffisantes dans ses cabinets ministériels. [...] Cette Cour pourrait-elle exiger un plus
haut niveau d'érudition d'un pays pauvre et peu avancé comme le Nicaragua que celui qu'elle fixe à son
Greffe et à ses publications ? » (CR 84/15 (Trad.), pp. 62-63).
378 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

de formalités indispensables pour que le consentement d'un Etat à sa compétence


obligatoire soit valablement donné. Elle s'estime donc fondée à admettre que, compte
tenu de l'origine et de la généralité des affirmations selon lesquelles le Nicaragua était
lié par sa déclaration de 1929, l'acquiescement constant de cet Etat à ces affirmations
constitue un mode valable de manifestation de sa volonté de reconnaître la compétence
obligatoire de la Cour au titre de l'article 36, paragraphe 2, du Statut, et qu'en
conséquence le Nicaragua est, vis-à-vis des Etats-Unis, un Etat acceptant « la même
obligation » au sens de cet article » (32).
Ce point d'aboutissement du raisonnement de la Cour est particulièrement
remarquable car non seulement celle-ci confère indirectement un effet juridique à
des publications qui n'ont pas vocation à emporter de telles conséquences, mais
aussi elle admet pour l'occasion une « manifestation de volonté » prenant une forme
extra-statutaire. Aurait-on conclu de la sorte si le Nicaragua s'était trouvé dans la
situation d'un défendeur (33) ? La question est d'autant plus importante que
l'attitude du Nicaragua n'a jamais été aussi claire et nette que veut bien l'affirmer
la Cour; au contraire, cet Etat a soigneusement évité de clarifier sa position au
regard de la juridiction obligatoire lorsque le Honduras invoqua la déclaration de
1929 dans l'affaire de la Sentence arbitrale rendue par le roi d'Espagne le 23 dé
cembre 1906 {M) même si, au cours de la procédure orale de la présente instance,
l'agent du Nicaragua a affirmé que son pays « a toujours cru qu'il était soumis à
la juridiction de la Cour, et [qu']il a toujours agi de façon conforme à cette
conviction » (35) (36).

Les limites de l'acceptation de la juridiction obligatoire par les Etats-Unis.

Après avoir examiné la situation du Nicaragua au regard de sa compétence,


la Cour se devait d'apprécier l'étendue de l'engagement des Etats-Unis. Il convenait
donc d'analyser tant l'effet de la « lettre Shultz » du 6 avril 1984 que la portée des
réserves contenues dans la déclaration d'acceptation de la juridiction obligatoire
de la C.I.J. de 1946.

(32) C.U. Rec. 1984, pp. 412-413, § 47.


(33) Evoquant l'« acquiescement » du Nicaragua, la Cour avait affirmé « que si, dans une instance
qui aurait été engagée contre lui à un moment quelconque durant ces dernières années, le Nicaragua avait
voulu contester que, par le jeu de l'article 36, paragraphe 5, il avait accepté la compétence obligatoire, cette
argumentation aurait probablement été rejetée par la Cour. Or la compétence de la Cour à l'égard d'un
Etat ne dépend pas de la situation de défendeur ou demandeur que cet Etat occupe dans la procédure. Si
la Cour estime qu'elle aurait décidé que le Nicaragua était lié dans une affaire où il aurait été le défendeur,
elle doit conclure que sa compétence est identiquement établie dans le cas où le Nicaragua est le
demandeur » (C.U. Rec. 1984, p. 410, § 39). On peut ne pas être convaincu par ce curieux raisonnement
circulaire. Qui trop veut prouver...
(34) Cf. les opinions individuelles de MM. MOSLER (C.U. Rec. 1984, pp. 464-465), ODA ( ibid., pp.
488-489) et AGO ( ibid., pp. 528-531) ainsi que l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL ( ibid., pp. 596-599).
(35) CR 84/12 (Trad.), p. 5. Voir également CR. 84/15 (Trad.), p. 62.
(36) L'affaire de la Sentence arbitrale sera invoquée, inter alia, par les Etats-Unis qui avaient fondé
un argument sur X estoppel. Le Nicaragua se trouverait empêché d'invoquer la juridiction obligatoire en
vertu de la clause facultative, leur ayant fait croire qu'il n'était pas lié par celle-ci (C.U. Rec. 1984, pp.
413-415, §§ 48-51). A juste titre la Cour écarte ce moyen conformément à sa propre jurisprudence dans les
affaires du Plateau continental de la mer du Nord (C.U. Rec. 1969, p. 26) quant à la portée de V estoppel
Mais, au moins, l'argument avancé montrait-il que les Etats-Unis avaient quelques doutes sur ce point et
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 379

La « lettre Shultz »

Quelle est l'incidence sur l'instance de la notification américaine excluant de


la compétence de la Cour les litiges concernant l'Amérique centrale (la « lettre
Shultz ») ? Selon le Nicaragua, qui cherche à placer la déclaration d'acceptation de
la juridiction obligatoire sous l'empire du droit des traités, il n'existerait pas de
droit de modification unilatérale au profit de l'auteur de la déclaration à moins que
ce droit n'ait été expressément réservé. Les Etats-Unis s'opposent à cette thèse en
invoquant le caractère sui generis de ces déclarations. Par ailleurs, le demandeur
avance que les Etats-Unis seraient tenus par le délai de préavis de six mois figurant
dans leur déclaration de 1946 tandis que ces derniers soutiennent, d'une part, que
ce délai ne s'impose qu'en cas de « dénonciation » et non en cas de simple
« modification » et, d'autre part, qu'en tout état de cause le Nicaragua est empêché
de se prévaloir de ce délai de par le jeu du principe de réciprocité.
A juste titre la Cour va écarter le débat relatif à la distinction entre
« dénonciation » et « modification » (37) et elle va se placer sur terrain de l'engage
ment unilatéral, ce qui lui permettra de donner un rôle prépondérant aux considérat
ions de bonne foi.
Les déclarations d'acceptation de la juridiction obligatoire sont des engage
mentsunilatéraux que les Etats sont libres de ne pas souscrire ou de souscrire avec
des conditions, limitations ou réserves. Mais
« [l]e caractère unilatéral des déclarations n'implique pourtant pas que l'Etat déclarant
soit libre de modifier à son gré l'étendue et la teneur de ses engagements solen
nels» (38).
Ces actes unilatéraux établissent des liens bilatéraux avec les autres Etats qui
acceptent la même obligation par rapport à la juridiction obligatoire et
« [d]ans l'établissement de ce réseau d'engagements que constitue le système de la
clause facultative, le principe de bonne foi joue un rôle essentiel » (39).
La Cour rappelle que dans l'affaire des Essais nucléaires, elle
« a souligné la nécessité de respecter, dans les relations internationales, les règles de
la bonne foi et de la confiance en des termes particulièrement nets » (40).
Dès lors, puisqu'ils ont librement choisi d'insérer dans leur déclaration de 1946 un
préavis de six mois et bien qu'ils aient

que la pratique des Etats n'était pas univoque. A cela la Cour oppose sa précédente conclusion que « le
comportement du Nicaragua, vu les circonstances très particulières dans lesquelles il s'inscrivait, revenait
à manifester un consentement à être lié de façon telle qu'il y avait là un mode valable d'acceptation de la
juridiction » (C.U. Rec. 1984, p. 414, § 51).
(37) Une « modification » peut, en effet, constituer une réelle « dénonciation ». C'est ce que la Cour
semble admettre en notant que la notification américaine « vise à réaliser une dénonciation partielle et
temporaire, afin d'affranchir, avec effet immédiat, les Etats-Unis de l'obligation de se soumettre à la
juridiction de la Cour pour toute requête concernant des différends avec des Etats centraméricains ou des
différends en rapport avec les événements d'Amérique centrale » (C.U. Rec. 1984, pp. 417-418, § 58). Cf.
sur ce point l'accord du juge SCHWEBEL ( ibid., p. 617).
(38) C.U. Rec. 1984, p. 418, § 59. La Cour fait référence à sa jurisprudence dans l'affaire des Essais
nucléaires (C.U. Rec. 1974, p. 267, § 43; p. 472, § 46 et p. 268, § 46; p. 473, § 49).
(39) C.IJ. Rec. 1984, p. 418, § 60.
(40) Eod. loc.
380 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

« le droit, inhérent à tout acte unilatéral d'un Etat, de changer la teneur de leur
déclaration ou d'y mettre fin » (41),
les Etats-Unis
« ont néanmoins assumé une obligation irrévocable à l'égard des autres Etats qui
acceptent la clause facultative, en déclarant formellement et solennellement que tout
changement semblable ne prendrait effet qu'après l'expiration des six mois de préa
vis» (42).
On ne peut qu'approuver une pareille conclusion à laquelle on aurait sans doute
pu parvenir en se contentant d'assimiler une modification à une forme de dénonc
iation, au moins partielle. Mais, en insistant sur la notion générale d'engagement
unilatéral, la Cour plaçait des jalons pour « banaliser » l'engagement américain et
le faire sortir du cadre spécifique de la clause facultative sur lequel reposait
l'argumentation des Etats-Unis.
En effet, la réciprocité est au cœur du système de la clause facultative (43) et
le défendeur tenta de faire jouer à son profit cette condition. Selon la partie
américaine, la déclaration nicaraguayenne de 1929, d'une durée indéfinie, est
susceptible d'une dénonciation sans préavis; en conséquence, le Nicaragua n'a pas
accepté la « même obligation » que les Etats-Unis aux fins de l'article 36, § 2, du
Statut et il ne pourrait leur opposer la clause de préavis.
La Cour rejette le moyen américain en avançant deux arguments qui paraissent
quelque peu contradictoires.
Tout d'abord, elle affirme — et on aurait pu souhaiter une démonstration plus
complète qu'une simple citation de l'affaire de l' Interhandel (44) — que
« [l]a notion de réciprocité porte sur l'étendue et la substance des engagements, y
compris les réserves dont ils s'accompagnent, et non sur les conditions formelles
relatives à leur création, leur durée ou leur dénonciation. Il apparaît nettement que la
réciprocité ne peut être invoquée par un Etat pour ne pas respecter les termes de sa
propre déclaration, quel qu'en soit le champ d'application, les limites ou les condi
tions » (45).
Ensuite, la Cour estime que, pour invoquer la réciprocité, il faudrait que la
déclaration nicaraguayenne soit dénonçable sans préavis. Or,
« le droit de mettre fin immédiatement à des déclarations de durée indéfinie est loin
d'être établi. L'exigence de bonne foi paraît imposer de leur appliquer par analogie le
traitement prévu par le droit des traités, qui prescrit un délai raisonnable pour le retrait
ou la dénonciation de traités ne renfermant aucune clause de durée » (46).
Mais une telle analogie est-elle légitime ? Une fois encore la Cour néglige
implicitement le caractère sui generis des déclarations d'acceptation de la juridic
tion obligatoire pour — conformément à la thèse défendue par le Nicaragua —
appliquer une règle du droit des traités. La conclusion qu'en tire la Cour est d'autant

(41) C.U. Rec. 1984, p. 419, § 61.


(42) Eod. loc.
(43) Cf. l'affaire du Droit de passage (exceptions préliminaires), C.U. Rec. 1957, p. 145 et, en général,
E. DECAUX, La réciprocité en droit international, Paris, L.G.DJ., 1980, pp. 79-109.
(44) C.U. Rec. 1959, p. 29. La référence est, par ailleurs, quelque peu spécieuse car il s'agissait là
d'un problème bien différent de « double réciprocité ».
(45) C.U. Rec. 1984, p. 419, § 62. Cf. contra MM. MOSLER ( ibid., p. 466), ODA ( ibid., p. 511) et SCHWEBEL
( ibid., pp. 625-628). Voir aussi l'opinion de M. JENNINGS ( ibid., pp. 548-550).
(46) C.U. Rec. 1984, p. 420, § 63. Voir contra l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL ( ibid., p. 622).
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 381

plus surprenante — et l'on comprend la forme prudente de l'énoncé — qu'elle semble


aller à l'encontre de la pratique des Etats en matière de retrait des déclarations (47).
Il reste qu'ayant doublement rejeté le jeu du principe de réciprocité, la Cour
refuse effet à la « lettre Shultz » (48).

La « réserve Vandenberg »

La Cour devait encore, en ce qui concerne la déclaration américaine de 1946,


apprécier la portée de la réserve (dite « Vandenberg » du nom du sénateur qui la
proposa) qui exclut de sa compétence les
« différends résultant d'un traité multilatéral, à moins que 1) toutes les parties au traité
que la décision concerne (ail parties to the treaty affected by the decision) soient
également parties à l'affaire soumise à la Cour, ou que 2) les Etats-Unis d'Amérique
acceptent expressément la compétence de la Cour ».
Bien que le sens à donner à cette formule ne soit pas des plus clairs (49), il
est évident qu'une interprétation extensive se révélerait particulièrement paraly
sante pour la justice internationale. Par suite, on ne peut qu'approuver une
interprétation qui éviterait de réduire quasiment à néant la portée de l'acceptation
de la juridiction obligatoire souscrite par les Etats-Unis. A cet égard, la Cour
marque bien les limites à apporter à l'effet de cette réserve.
D'une part, elle ne vise que les différends résultant de traités multilatéraux.
Ainsi, si le Nicaragua a invoqué la Charte des Nations Unies, celle de l'O.E.A., la
convention de Montevideo du 26 décembre 1933 concernant les droits et devoirs des
Etats et la convention de La Havane du 20 février 1928 relative aux droits et devoirs
des Etats en cas de luttes civiles, il a également invoqué des règles fondamentales
du droit international général et coutumier. Or, la Cour
« ne peut rejeter les demandes nicaraguayennes fondées sur les principes du droit
international général et coutumier au seul motif que ces principes sont repris dans les
textes des conventions invoquées par le Nicaragua. Le fait que les principes susment
ionnés, et reconnus comme tels, sont codifiés ou incorporés dans des conventions
multilatérales ne veut pas dire qu'ils cessent d'exister et de s'appliquer en tant que
principes de droit coutumier, même à l'égard de pays qui sont parties auxdites
conventions. Des principes comme ceux du non-recours à la force, de la non-inter
vention,du respect de l'indépendance et de l'intégrité territoriale des Etats et de la
liberté de navigation conservent un caractère obligatoire en tant qu'éléments du droit
international coutumier, bien que les dispositions du droit international conventionnel
auxquelles ils ont été incorporés soient applicables. Il s'ensuit que, puisque la Cour n'est
pas uniquement saisie en l'espèce de la violation des dispositions des conventions
multilatérales invoquées, la réserve relative aux traités multilatéraux insérée dans la
déclaration des Etats-Unis de 1946 ne permettrait pas, de toute façon, de rejeter la
demande » (50).

(47) Cf. les opinions individuelles de MM. ODA (C.IJ. Rec. 1984, pp. 503-510) et JENNINGS ( ibid., pp.
550-553) ainsi que l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL ( ibid., pp. 616-620 et 624-625). Voir contra l'opinion
de M. M0SLER ( ibid., p. 467).
(48) II sera donc inutile à la Cour de se prononcer sur le grief de nullité de la notification américaine,
avancé par le Nicaragua qui estimait qu'elle provenait d'une autorité incompétente en droit interne.
(49) Cf. l'opinion individuelle de M. M0SLER (C.IJ. Rec. 1984, p. 468) et contra celle de M. JENNINGS
( ibid., pp. 554-555). Pour une évocation des débats au Sénat, voir l'opinion de M. RUDA ( ibid., pp. 454-457)
et les plaidoiries de MM. REICHLER (CR. 84/14 (Trad.), pp. 26-38) et NORTON (CR 84/18 (Trad.), p. 4).
(50) C.IJ. Rec. 1984, pp. 424-425, § 73. Sur ce point voir l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL ( ibid.,
pp. 613-616).
382 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

D'autre part, comment doit-on déterminer les Etats « que la décision con
cerne » (51) ? Selon la Cour,
« ce n'est qu'à partir du moment où les grandes lignes de son arrêt se dessineraient
qu'elle pourrait déterminer quels Etats seraient 'affectés' »,
ajoutant qu'il
« est certain que la détermination des Etats 'affectés' ne peut être laissé aux parties
[et que] c'est à la Cour d'en décider » (52).
Mais la Cour ne peut trancher à ce stade car
« en tout état de cause c'est là une question qui touche des points de substance relevant
du fond de l'affaire : de toute évidence, la question de savoir quels Etats pourraient être
'affectés' par la décision au fond n'est pas en soi juridictionnelle » (53).
Dès lors, la Cour
« n'a d'autre choix que d'appliquer l'article 79, paragraphe 7, de son Règlement actuel,
et de déclarer que l'objection tirée de la réserve relative aux traités multilatéraux
figurant dans la déclaration d'acceptation des Etats-Unis n'a pas, dans les circonstances
de l'espèce, un caractère exclusivement préliminaire et qu'en conséquence rien ne
s'oppose à ce que la Cour connaisse de l'instance introduite par le Nicaragua dans sa
requête du 9 avril 1984 » (54).
Il est certain que le fait de réserver l'examen de l'effet de la « réserve
Vandenberg » à la phase ultérieure de l'instance ne pourra manquer de poser de
délicats problèmes pratiques. Mais on peut douter qu'il ait été possible de faire
autrement, cette situation n'étant que la conséquence de la formulation même de
la réserve (55).

LA CLAUSE COMPROMISSOIRE DU TRAITÉ D'AMITIÉ, DE COMMERCE ET


DE NAVIGATION DE 1956

Le Nicaragua avait invoqué une base de compétence subsidiaire, à savoir la


clause compromissoire du Traité d'amitié, de commerce et de navigation conclu avec
les Etats-Unis le 21 janvier 1956 (56). L'effet potentiel de la réserve relative aux
traités multilatéraux obligeait la Cour à examiner également cette base de com-

(51) La rédaction de la réserve est ambiguë car elle peut aussi bien viser les parties au traité
concernées par la décision que les parties — sous-entendu « toutes » — au traité concerné par la décision.
Le point n'est pas examiné par la Cour car les Etats-Unis, en faisant explicitement référence au Honduras,
au Costa- Ria et à El Salvador, s'en tenaient eux-mêmes à la première interprétation (soit à la plus limitée).
(52) C.U. Rec. 1984, p. 425, § 75.
(53) Ibid., p. 425, § 76.
(54) Ibid., pp. 425-426, § 76. Cf. contra l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL ( ibid., pp. 603-613).
(55) A propos de cette réserve, la Cour fait également mention de la possibilité pour les trois Etats
cités par les Etats-Unis de la saisir d'une requête introductive d'instance contre le Nicaragua, d'intervenir
en vertu des articles 62 et 63 du Statut — proposition pour le moins paradoxale compte tenu de sa
jurisprudence récente en la matière — ainsi que de la protection à eux assurée par l'article 59 du Statut
(effet relatif des décisions). Quel que soit l'intérêt de ces remarques, elles demeurent étrangères au problème
précis en cause, à savoir l'effet de la réserve américaine. Cf. sur ce point l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL
(C.U. Rec. 1984, p. 604).
(56) Incidemment on peut se demander quels espoirs la Partie nicaraguayenne plaçait réellement en
ce titre de compétence, brièvement exposé dans ses écritures, qui ne fit l'objet que de... deux phrases (de
l'agent du Nicaragua) au cours de toute la procédure orale. Cf. CR. 84/15 (Trad.), p. 67.
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA . 383

pétence bien qu'elle soit plus étroite dans sa portée que celle résultant de l'accep
tation de la juridiction obligatoire.
Au préalable il convenait de trancher un point de procédure. Le Nicaragua
avait, pour la première fois, invoqué le Traité dans son mémoire; il n'y avait donc
pas été fait référence dans la requête introductive d'instance, celle-ci réservant
toutefois au Nicaragua le droit d'y apporter des modifications ultérieures. Le
demandeur était-il de ce fait empêché d'invoquer le Traité, comme le soutenaient
les Etats-Unis ? Ce n'est pas l'avis de la Cour qui estime qu'un autre motif de
compétence peut être ultérieurement porté à son attention sous la double condition
— réunie en l'espèce — que le demandeur ait clairement manifesté l'intention de
procéder sur cette base et que le différend ne se trouve pas transformé en un autre
différend dont le caractère ne serait pas le même (57). De fait, les exigences
textuelles sont sur ce point peu contraignantes (58).
L'article XXIV, § 2, du Traité de 1956 dispose que
« [t]out différend qui pourrait s'élever entre les parties quant à l'interprétation ou à
l'application du présent traité et qui ne pourrait pas être réglé d'une manière
satisfaisante par la voie diplomatique sera porté devant la Cour internationale de
Justice, à moins que les parties ne conviennent de le régler par d'autres moyens
pacifiques ».
Si l'on tient pour admis, conformément à la jurisprudence de la Cour dans l'affaire
du Personnel diplomatique et consulaire, qu'une telle clause autorise une saisine
unilatérale, il reste que son invocation soulève deux difficultés : quelle importance
faut-il donner à la disposition relative à la « voie diplomatique » et quelle peut être
la portée de cette clause en tant qu'elle figure dans un traité de commerce et est
liée à celui-ci ?
Selon les Etats-Unis, il n'existerait pas de « rapport raisonnable » entre le
Traité et les demandes présentées à la Cour. Au contraire, le Nicaragua fait valoir
que cet instrument est violé par suite des activités militaires et paramilitaires des
Etats-Unis et il cite cinq articles directement concernés (59).
Sans doute, pour les besoins de sa cause, le Nicaragua sollicite-t-il quelque peu
le sens des termes employés par le Traité mais la nature franchement conflictuelle
des relations entre les deux Etats ne pouvait manquer d'avoir des répercussions sur
les mouvements des personnes et des biens visés par cet accord. Même s'il
conviendra, dans la phase suivante de l'instance, de mesurer avec précision le lien
entre les dispositions conventionnelles et les agissements imputés aux Etats-Unis,
la Cour ne peut, au présent stade, que constater qu'
« il n'est pas douteux que, dans les circonstances où le Nicaragua a présenté sa requête
à la Cour et d'après les faits qui y sont allégués, il existe un différend entre les Parties,
notamment quant à 'l'interprétation ou à l'application' du traité » (60).

(57) La Cour cite sa jurisprudence dans l'affaire des Emprunts norvégiens (C.U. Rec. 1957, p. 25) et
celle de la C.PJ.I. dans l'affaire de la Société commerciale de Belgique (C.PJ.I., série A/B, n° 78, p. 173).
Dans son opinion dissidente M. SCHWEBEL invoque également, mais en sens contraire, la jurisprudence des
Emprunts norvégiens (C.I.J. Rec. 1984, p. 628).
(58) Le Règlement se contente d'exiger, en son article 38, § 2, que « [l]a requête indique autant que
possible les moyens de droit sur lesquels le demandeur prétend fonder la compétence de la Cour ». En ce
domaine, d'ailleurs, la Cour n'attache pas aux conditions de forme une importance décisive (cf. l'affaire du
Cameroun septentrional, C.U. Rec. 1963, pp. 27-28).
(59) II s'agit des articles XIX (liberté de commerce et de navigation), XIV (liberté des importations
et des exportations), XVII (interdiction des mesures discriminatoires en matière d'assurances maritimes),
XX (liberté de transit) et I (traitement équitable des nationaux et sociétés).
(60) C.IJ. Rec. 1984, p. 428, § 83. Voir contra l'opinion dissidente de M. SCHWEBEL ( ibid., pp. 630-637).
384 • COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

Ceci étant, l'absence de tentative de règlement diplomatique constitue-t-elle un


empêchement à la saisine de la Cour, comme le soutiennent les Etats-Unis, le
Nicaragua n'ayant jamais fait référence au Traité dans ses entretiens avec eux ?
Avec réalisme, la Cour — citant son arrêt dans l'affaire du Personnel diplomatique
et consulaire — constate qu'il
« est clair que ce différend 'ne pourrait pas être réglé d'une manière satisfaisante par
la voie diplomatique' au sens de l'article XXIV du traité de 1956 » (61),
ajoutant que, de son avis,
« parce qu'un Etat ne s'est pas expressément référé, dans des négociations avec un autre
Etat, à un traité particulier qui aurait été violé par la conduite de celui-ci, il n'en découle
pas nécessairement que le premier ne serait pas admis à invoquer la clause compromis-
soire dudit traité. Les Etats-Unis savaient avant l'introduction de la présente instance
que le Nicaragua affirmait que leur comportement constituait une violation de leurs
obligations internationales; ils savent maintenant qu'il leur est reproché d'avoir violé
des articles précis du traité de 1956. Il n'y aurait aucun sens à obliger maintenant le
Nicaragua à entamer une nouvelle procédure sur la base du traité — ce qu'il aurait
pleinement le droit de faire » (62).
Même si l'on admet le souci d'« économie » qui sous-tend ce dernier argument,
on peut le trouver quelque peu cavalier. Il aurait été aussi convaincant de s'en tenir
à des considérations peu contestables comme celles qu'invoque le juge Ago dans son
opinion individuelle, déclarant que
« [l]a constatation prévue par [les] termes [de l'article XXIV] n'est pas toujours et
nécessairement le résultat de négociations diplomatiques préalablement entamées et
poursuivies et ayant abouti à un échec. Elle peut être faite, dans des circonstances
déterminées, sans même que des négociations proprement dites aient eu lieu. Plus
généralement, d'ailleurs, je suis convaincu que le recours préalable à des négociations
diplomatiques ne peut pas constituer une exigence absolue à remplir, même lorsqu'il
est évident que l'état des relations entre les Parties est tel qu'il est illusoire de s'attendre
à ce que de telles négociations aboutissent à un résultat positif et qu'il serait injustifié
de retarder par ce biais l'ouverture d'une procédure arbitrale ou judiciaire quand la
possibilité du recours à celle-ci a été prévue » (63).
Mais, quelle que soit la valeur de la motivation retenue, il reste que la Cour
reconnaît sa compétence sur la base du Traité d'amitié, de commerce et de
navigation tout en précisant bien que celle-ci n'existe que « dans la mesure » où
les demandes formulées dans la requête du Nicaragua révèlent l'existence d'un
différend sur l'interprétation ou l'application des articles du Traité invoqués par le
Nicaragua (64).

(61) Eod. loc.


(62) C.IJ. Rec. 1984, pp. 428-429, § 83. Sur l'absence d'une obligation préalable de négocier, voir les
opinions de MM. SINGH ( ibid., pp. 444-446), AGO ( ibid., pp. 515-516) et JENNINGS ( ibid., p. 556) et, pour la
thèse inverse, celles de MM. RUDA ( ibid., pp. 452-454) et SCHWEBEL ( ibid., pp. 629-630). Voir aussi la formule
nuancée de M. ODA ( ibid., p. 472).
(63) C.U. Rec. 1984, pp. 515-516.
(64) Le fait que cette base de compétence soit plus étroite que celle qui découle de l'acceptation de
la juridiction obligatoire est nettement souligné par certains juges : cf. les opinions individuelles de MM.
SINGH (CI J. Rec. 1984, p. 446), ODA ( ibid., p. 472), AGO ( ibid., p. 514) et JENNINGS ( ibid., p. 557). Par ailleurs,
M. SINGH estime que « le traité contribuerait [...] à canaliser le processus judiciaire en lui conservant un
caractère proprement juridique, alors qu'une compétence fondée sur la clause facultative pourrait ouvrir
la porte à des considérations de toute espèce dans la présentation des problèmes soumis à la Cour » ( ibid.,
p. 450). Dans le même sens, voir aussi M. AGO ( ibid., p. 532).
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 385

LA RECEVABILITÉ DE LA REQUÊTE DU NICARAGUA

Ayant conclu à sa compétence pour connaître de la requête, la Cour en vient


à l'examen de la question de sa recevabilité. Les Etats-Unis avaient, en effet, avancé
cinq motifs pour la contester; le premier invoquait un point de procédure tandis que
les autres, d'une manière ou d'une autre, mettaient en cause le rôle et la place même
de la Cour dans le règlement du conflit.

Les « parties indispensables »

II était, tout d'abord, allégué par le défendeur que le Nicaragua n'avait pas cité
devant la Cour certaines parties (comme le Honduras) dont la présence et la
participation auraient été indispensables pour la protection de leurs droits et le
règlement des questions soulevées dans la requête. La Cour aurait ainsi été conduite
à se prononcer sur les droits d'Etats tiers quant aux mesures qu'ils prennent,
conformément à l'article 51 de la Charte des Nations Unies, pour se protéger contre
l'emploi illicite de la force par le Nicaragua — i.e. demander et recevoir une
assistance des Etats-Unis.
Ecartant l'assimilation faite avec la situation de l'Albanie dans l'affaire de Y Or
monétaire pris à Rome en 1943, la Cour rappelle qu'elle est saisie de conclusions
contre les Etats-Unis seuls et que les effets de son arrêt ne seront, conformément
à l'article 59 du Statut, obligatoires que pour les parties et pour nul autre Etat. Au
demeurant,
« les autres Etats qui pensent pouvoir être affectés par la décision ont la faculté
d'introduire une instance distincte ou de recourir à la procédure de l'intervention » (65).
Et, d'une manière plus générale, la Cour observe que
« [d]ans le Statut comme dans la pratique des tribunaux internationaux, on ne trouve
aucune trace d'une règle concernant les 'parties indispensables' comme celle que
défendent les Etats-Unis, qui ne serait concevable que parallèlement à un pouvoir, dont
la Cour est dépourvue, de prescrire la participation à l'instance d'un Etat tiers » (66).
Si cette dernière observation n'est guère contestable, on peut toutefois
s'étonner que la Cour, une nouvelle fois — le point ayant déjà été abordé à propos
de la « réserve Vandenberg » — , fasse mention de la possibilité d'introduire une
instance distincte ou d'intervenir dans la présente instance. En effet, pour que cela
soit possible encore faudrait-il qu'existe entre le Nicaragua et l'Etat concerné un
lien de juridiction. C'est évident pour ce qui est d'une instance nouvelle et ce n'est
pas exclu — quoique la Cour n'ait pas encore clairement tranché cette question —
dans le cas d'une intervention. Les autres Etats ne sont donc pas assurés de pouvoir
bénéficier de la voie qui leur est suggérée et cela donne une portée beaucoup plus
limitée à l'incidente de la Cour.

(65) CIJ. Rec. 1984, p. 431, § 88.


(66) Eod. loc.
386 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

La Cour et le règlement des conflits en cours

Selon les Etats-Unis, il n'y aurait pas de place, dans la présente affaire, pour
un règlement judiciaire. L'allégation du Nicaragua, disent-ils, revient à affirmer
qu'ils font un usage illicite de la force armée constituant une menace contre la paix,
une rupture de la paix ou un acte d'agression et un tel problème est du ressort des
organes politiques de l'O.N.U. — en particulier du Conseil de sécurité — pour
examen et décision. De plus, la Cour ne devrait pas exercer sa compétence ratione
materiae compte tenu de l'implication de la question avec le droit de légitime défense
prévu à l'article 51 de la Charte (qui attribue un rôle précis au Conseil de sécurité).
En fait, le Nicaragua chercherait devant la Cour à faire en quelque sorte appel d'une
conclusion défavorable du Conseil de sécurité saisi par lui.
La Cour avait déjà eu l'occasion de se prononcer sur la complémentarité de son
intervention par rapport à celle des organes politiques de l'O.N.U. (67) et elle avait
fixé certaines limites (68). Se fondant sur sa jurisprudence dans l'affaire du
Personnel diplomatique et consulaire, elle ne peut que rappeler
« que le fait qu'une question est soumise au Conseil de sécurité ne doit pas empêcher
la Cour d'en connaître, et que les deux procédures peuvent être menées parallèl
ement » (69).
Ceci étant, peut-être la Cour désire-t-elle apporter une précision, notant, en
réponse à un argument des Etats-Unis, que
« si la question [du conflit armé] a bien été soumise au Conseil de sécurité, aucune
notification n'a été adressée à celui-ci conformément au chapitre VII de la Charte, pour
que le Conseil puisse ouvrir un débat général sur la question et prendre une décision
autorisant les mesures coercitives nécessaires » (70).
Est-ce à dire que la Cour aurait été empêchée d'intervenir si le Conseil avait été
saisi en vertu du Chapitre VII ? Rien n'est moins sûr (71) d'autant que la Cour prend
soin d'opérer une très subtile distinction, déclarant qu'il
« est évident que la plainte du Nicaragua ne concerne pas un conflit armé en cours
entre ce pays et les Etats-Unis, mais une situation qui appelle, et même exige, le
règlement pacifique d'un différend entre les deux Etats » (72).
Pour renforcer son argumentation, la Cour — insistant sur la responsabilité
principale mais non exclusive du Conseil en matière de paix et de sécurité
internationales — marque nettement la différence entre ses fonctions purement
judiciaires et les attributions politiques du Conseil pour conclure que
« [l]es deux organes peuvent donc s'acquitter de leurs fonctions distinctes mais
complémentaires à propos des mêmes événements » (73).

(67) Affaire du Personnel diplomatique et consulaire des Etats-Unis à Téhéran, ordonnance du 15


décembre 1979 (CI J. Rec. 1979, p. 15, § 23) et arrêt du 24 mai 1980 ( Rec. 1980, pp. 20-24, §§ 39-44). Cf.
les analyses de V. COUSSIRAT-COUSTÈRE dans cet Annuaire 1979, p. 300 et 1980, p. 208.
(68) Affaire du Plateau continental de la mer Egée, ordonnance du 11 septembre 1976 (C.IJ. Rec. 1976,
pp. 11-13, §§ 34-43).
(69) CI J. Rec. 1984, p. 433, § 93.
(70) Ibid., p. 434, § 94.
(71) Dans le cadre de l'affaire du Personnel diplomatique et consulaire, le Conseil de sécurité avait
eu à examiner un projet de résolution américain se fondant sur le Chapitre VII. Cf. S/13 735 du 10 janvier
1980.
(72) CU. Rec. 1984, p. 434, § 94.
(73) Ibid., p. 435, § 95.
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 387

A ce propos, la Cour rappelle — faisant référence à l'affaire du Détroit de Corfou —


qu'elle
« ne s'est jamais dérobée devant l'examen d'une affaire pour la simple raison qu'elle
avait des implications politiques ou comportait de sérieux éléments d'emploi de la
force » (74),
signalant que les Etats-Unis eux-mêmes avaient tenté de lui soumettre des affaires
relatives à des attaques armées (75). Ce faisant, la Cour place sur le même plan des
litiges liés à des événements passés au moment de la saisine et la situation présente,
rejetant éliptiquement une répartition de compétence entre elle-même et le Conseil
de sécurité — défendue par les Etats-Unis — selon que le conflit est passé ou en
cours.
Enfin, la Cour écarte l'objection américaine suivant laquelle l'instance cons
tituerait en fait un « appel » d une décision du Conseil de sécurité. Insistant une
fois encore sur l'objet de la requête et sur le rôle respectif des organes principaux
des Nations Unies, elle précise qu'
« [i]l n'est pas demandé à la Cour de dire que le Conseil de sécurité a commis une
erreur, ni que la manière de voter des membres du Conseil ait été en rien contraire
au droit. La Cour est priée de se prononcer sur certains aspects juridiques d'une
question qui a été aussi examinée par le Conseil, ce qui est parfaitement conforme à
sa situation d'organe judiciaire principal des Nations Unies. Quant au droit naturel de
légitime défense, le fait précisément que la Charte le qualifie de 'droit* indique une
dimension juridique; si dans la présente instance la Cour devait avoir à statuer à cet
égard entre les Parties — car les droits d'aucun autre Etat ne peuvent faire l'objet d'une
décision — l'existence d'une procédure par laquelle les Etats intéressés doivent
informer le Conseil de sécurité à cet égard ne saurait l'empêcher de le faire » (76).
En filigrane de l'argumentation américaine se trouvait l'idée que la fonction
judiciaire ne permet pas de faire face aux situations de conflit armé en cours. Les
Etats-Unis développèrent cette thèse en en faisant un motif d'irrecevabilité indé
pendant. Ainsi, l'évolution rapide des faits, la difficulté d'administrer la preuve dans
un tel contexte seraient autant de raisons de s'en remettre aux rouages politiques
pour régler les conflits armés en cours d'autant qu'il serait crucial, aux dires du
gouvernement américain, de pouvoir donner en permanence des directives pratiques
aux parties quant aux mesures qu'elles devraient prendre pour mettre effectivement
fin auxdits conflits. En l'espèce, l'application des principes du droit international
— dont ni la pertinence ni l'importance fondamentale ne sont niés — incomberait
aux organes institués par la Charte autres que la Cour.
Restant dans le cadre de ce qui relève de sa fonction judiciaire, la Cour observe
qu'une situation de conflit armé n'est pas la seule où l'on puisse éprouver des
difficultés à établir les faits mais qu'en tout état de cause c'est au plaideur qu'il
appartient de rapporter la preuve. Et, si celle-ci n'est pas produite
« une conclusion peut être rejetée dans l'arrêt comme insuffisamment démontrée, mais
elle ne saurait être déclarée irrecevable in limine parce qu'on prévoit que les preuves
feront défaut » (77).
Quant à l'exécution de l'arrêt, outre qu'on ne peut envisager que les parties ne
respecteraient pas l'engagement contenu dans l'article 94 de la Charte, la Cour
précise qu'elle

(74) Ibid., p. 435, § 96.


(75) II s'agit des sept affaires d'incidents aériens intervenues dans les années cinquante.
(76) C.U. Rec. 1984, p. 436, § 98.
(77) Ibid., p. 437, § 101.
388 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

« devra apprécier aussi cette question en fonction de chaque conclusion concrète et


compte tenu des faits qui auront été établis »,
ne pouvant
« à ce stade, rejeter a priori toute contribution judiciaire au règlement du différend en
déclarant la requête irrecevable » (78).
La Cour paraît ici adopter une attitude relativement prudente; elle ne proclame
ni ne revendique nettement une place pour le contrôle judiciaire dans le cadre d'un
conflit armé en cours mais, d'un autre côté, elle n'écarte pas ce contrôle a priori
tout en marquant les contraintes qui pourraient découler de la situation des parties.
Ainsi, si un tel conflit ne saurait constituer un motif d'irrecevabilité en soi, il n'est
nullement exclu qu'il puisse entraîner des répercussions et sur le déroulement de
l'instance et sur la décision même de la Cour.
Enfin, débordant le strict cadre onusien, les Etats-Unis présentaient un dernier
motif d'irrecevabilité selon lequel le Nicaragua n'aurait pas épuisé toutes les voies
établies pour résoudre les conflits se déroulant en Amérique centrale. Ils invoquent
les « consultations de Contadora » — auxquelles le gouvernement américain ne
prend pourtant pas part — qui constitueraient un « accord régional » au sens de
l'article 52, § 2, de la Charte des Nations Unies (79) et qui auraient un caractère
préalable s'imposant à la C.I.J. comme au Conseil de sécurité.
Pour écarter ce moyen, la Cour rappelle que, selon sa jurisprudence dans
l'affaire du Personnel diplomatique et consulaire, il ne lui est pas interdit de se saisir
d'un aspect d'un différend pour la simple raison que celui-ci en comporte d'autres
et, notamment, qu'un différend juridique ne constitue qu'un aspect d'un différend
politique (80). Elle cite également son arrêt en l'affaire du Plateau continental de
la mer Egée (81), confirmant que
« l'existence même de négociations actives auxquelles les deux Parties pourraient
participer ne doit empêcher ni le Conseil de sécurité ni la Cour d'exercer les fonctions
distinctes qui leur sont conférées par la Charte et par le Statut » (82).
Au demeurant, la Cour ne voit pas dans le processus de Contadora un « accord
régional » au sens du chapitre VIII de la Charte et elle déclare qu'il ne faut pas
« perdre de vue » que tous les accords régionaux, bilatéraux et même multilatéraux
pouvant avoir été conclus entre les Parties au sujet du règlement des différends ou
de sa juridiction sont toujours subordonnés aux dispositions de l'article 103 de la
Charte qui affirme la supériorité de cette dernière. En conséquence,
« la Cour n'est en mesure d'admettre, ni qu'il existe une obligation quelconque
d'épuisement des procédures régionales de négociation préalable à sa saisine, ni que
l'existence du processus de Contadora empêche la Cour en l'espèce d'examiner la
requête nicaraguayenne et de se prononcer le moment venu sur les conclusions
présentées par les Parties en l'espèce » (83).

(78) Eod. loc.


(79) Qui dispose : « Les Membres des Nations Unies qui concluent ces accords ou constituent ces
organismes doivent faire tous leurs efforts pour régler d'une manière pacifique, par le moyen desdits accords
ou organismes, les différends d'ordre local avant de les soumettre au Conseil de sécurité ».
(80) Cf. C.IJ. Rec. 1980, pp. 19-20, §§ 36-37.
(81) Cf. C.IJ. Rec. 1978, p. 12, § 29.
(82) C.IJ. Rec. 1984, p. 440, § 106.
(83) Ibid., pp. 440-441, § 108.
AFFAIRE DES ACTIVITÉS MILITAIRES ET PARAMILITAIRES AU NICARAGUA 389

II s'est trouvé au sein de la Cour une quasi unanimité pour dire qu'elle a
compétence pour connaître de l'affaire — seule faisant défaut la voix du juge
Schwebel —, cette unanimité étant totale quant à la question de la recevabilité.
Toutefois derrière cette apparence se profilent des nuances. Outre M. Schwebel qui
est opposé aux deux titres de compétence invoqués par le Nicaragua, on compte
quatre juges (84) n'acceptent pas la base de l'article 36, §§ 2 et 5, du Statut et un (85)
qui écarte le traité d'amitié, de commerce et de navigation. En d'autres termes, seuls
onze juges sur seize se sont prononcés en faveur du titre donnant à la Cour la
compétence la plus large (86).
Il n'y a pas là véritable problème car les décisions de la Cour sont rarement
unanimes mais c'est de l'arrêt lui-même que viennent les difficultés. La position des
Etats-Unis qui visait à écarter tout contrôle judiciaire sur leurs activités au
Nicaragua et contre cet Etat ne pouvait être retenue car elle aurait laissé porte
ouverte à une politique de force (87). Mais, d'un autre côté, il faut regretter que
faute de titre de compétence incontestable la Cour ait dû se livrer à des raison
nements un peu trop élaborés pour être parfaitement convaincants en vue d'établir
cette compétence (88). Le caractère répétitif de bien des arguments dans le long
texte de l'arrêt semble parfois témoigner de l'embarras de la Cour elle-même. Dans
une instance aussi particulière, la Cour n'aurait-elle pas dû attacher une importance
primordiale à l'autorité de son prononcé et — sans pour autant se livrer au judicial
restraint — s'en tenir aux analyses juridiquement les moins contestables, quitte à
voir sa compétence limitée ?
La question mérite d'être posée car, depuis l'intervention de l'arrêt, le gou
vernement américain a fait savoir qu'il ne prendrait plus part à la procé
dure(89) (90). Or, si cette décision a été justifiée par une analyse très critique de
l'arrêt du 26 novembre 1984 — guère surprenante dans la mesure où il écarte les

(84) MM. MOSLER, ODA, AGO et sir Robert JENNINGS. Encore faut-il faire état des hésitations de M.
SINGH et de sa « préférence » pour le titre reposant sur le Traité de 1956 (cf. C.U. Rec. 1984, p. 444).
(85) M. RUDA (favorable, par ailleurs, à une compétence fondée sur la clause facultative).
(86) Derrière l'importance de cette majorité, on ne peut qu'être frappé de sa composition. Elle
rassemble les juges provenant du bloc socialiste et du Tiers Monde, le juge de nationalité française et le
juge ad hoc désigné par le Nicaragua tandis que la minorité compte les juges de nationalité allemande,
japonaise, italienne, américaine et britannique.
(87) Comme le déclarait, en termes imagés, l'agent du Nicaragua : « on ne doit pas permettre que les
Etats-Unis opposent leur veto à la Cour internationale de Justice » (C.R. 84/20 (Trad.), p. 23).
(88) On peut également se demander si la question de la compétence fondée sur l'article 36 du Statut
n'avait pas été quelque peu préjugée, la Cour ayant déclaré dans son ordonnance du 10 mai 1984 relative
aux mesures conservatoires qu'elle « n'est pas convaincue par les arguments qui lui ont été présentés
jusqu'ici que l'absence d'une telle ratification effective [du protocole] empêche l'article 36, paragraphe 5,
du Statut de la Cour actuelle de jouer, ou fasse obstacle au transfert de la déclaration à la Cour actuelle
du fait du consentement donné par le Nicaragua qui, représenté à la conférence de San Francisco, a signé
et ratifié la Charte et a ainsi accepté le Statut où figure l'article 36, paragraphe 5 » (C.U. Rec. 1984, p.
180, § 25). Sur cette ordonnance, cf. supra p. 340, les analyses de Marie-Françoise LABOUZ et celles de Claude
RUCZ in R.G.D.I.P., 1985, pp. 83-111.
(89) Voir le texte de la déclaration du Département d'Etat, datée du 18 janvier 1985, in I.L.M., vol.
XXIV, 1985, pp. 246-249. Elle est accompagnée d'« observations » sur l'arrêt du 26 novembre 1984 ( ibid.,
pp. 249-263 et AJ.I.L., vol. 79, 1985, pp. 423-430).
(90) La réaction des Etats-Unis ne peut manquer de faire penser au post-decisional veto qui avait été
suggéré il y a vingt ans par le Professeur Roger FISCHER — sous forme d'une réserve à la déclaration
d'acceptation de la juridiction obligatoire permettant à l'Etat de suspendre la force obligatoire d'un arrêt
en cas de conflit avec ses intérêts supérieurs — (cf. A.S.I.L., 1964 Proceedings, pp. 124-129) et qui avait
été vigoureusement critiquée par le Professeur Leo GROSS (« Problems of international adjudication and
compliance with international law : some simple solutions », AJ.I.L., vol. 59, 1965, pp. 48-59).
390 COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

arguments américains —, on trouve également dans le communiqué du Département


d'Etat d'étonnantes et inadmissibles mises en cause personnelles (91) ainsi que le
dangereux grief de « politisation » fait à la Cour (92).
Sans épiloguer sur cette déclaration du gouvernement des Etats-Unis, on notera
que la meilleure réplique de la Cour sera de donner à son arrêt sur le fond une base
juridique irréprochable, ce qui n'est peut-être pas le cas — au moins sur des
éléments essentiels — de la décision ici analysée (93).

(91) « [...M]uch of the evidence that would establish Nicaragua's aggression against its neighbors is
of a highly sensitive intelligence character. We will not risk US national security by presenting such
sensitive material in public or before a Court that includes two judges from Warsaw Pact nations » ( I.L.M.,
vol. XXIV, 1985, p. 248).
(92) « We are profoundly concerned also about the long-term implications for the Court itself. The
decision of November 26 represents an overreaching of the Court's limits, a departure from its tradition
of judicial restraint, and a risky venture into treacherous political waters. We have seen in the United
Nations, in the last decade or more, how international organizations have become more and more politicized
against the interests of the Western democracies. It would be a tragedy if these trends were to infect the
International Court of Justice. We hope this will not happen, because a politicized Court would mean the
end of the Court as a serious, respected institution. Such a result would do grievous harm to the goal of
the rule of law » (eod. loc).
(93) Pour deux approches (américaines) plus favorables à l'arrêt, voir Herbert W. BRIGGS in AJ.I.L.,
vol. 79, 1985, pp. 373-378, et Thomas M. FRANCK, ibid., pp. 379-384.

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