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Compte rendu

Ouvrage recensé :

Chantebout, Bernard, Le Tiers Monde, Paris, Armand Colin, Coll. « U », 1986, 184 p.

par Paul Gagné


Études internationales, vol. 19, n° 2, 1988, p. 363-366.

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« je crie ton nom liberté », dans le chapitre X mission économique dévolue à l'État suppose
l'auteur explique le combat spécifique des qu'il dispose des moyens — dont les nationa-
socialistes. Le chapitre XI, loin de conclure, lisations — pour remplir ladite mission. Sur la
ouvre largement sur les perspectives d'avenir base du lien qui existerait entre « la propriété
de la gauche en France. Il importe de cerner privée et le pouvoir », les libéraux conteste-
davantage cette vaste fresque, dans son objec- ront avec vigueur cette brèche.
tif et les moyens mis en œuvre pour en assurer
la réalisation. L'objectif de la rupture préconi- La troisième période, si elle vise à une
sée par la gauche est celui de la triple libéra- meilleure gestion sociale serait néanmoins
tion de chaque individu: libération sociale, captive des structures étatiques héritées de la
économique et psychologique (p. 21). Triple yème République convient-on volontiers ici et
libération, qui commande un effort collectif et là. La transformation de l'État et, au-delà, de
vu une définition « des conditions du rassem- la société, que préconise la gauche, n'induit-
blement des forces populaires de l'union de la elle pas dès lors, que soit résolue au préalable,
gauche ». L'auteur précise par là-même et son la contradiction entre les structures qu'elle
analyse et la perspective qui la sous-tend condamnait jadis et les projets de rénovation
(p. 16). Il justifie également la triple nécessité qu'elle prétend assumer au sein de ces mêmes
qui fonde l'union de la gauche. structures ?
Le livre de Pierre Mauroy, n'apporte pas
Nécessité historique: par sa capacité de
toujours de réponse définitive à cette question
regroupement, la gauche a su mériter de la
préjudicielle. Il permet toutefois de mieux
confiance populaire, un siècle durant. Néces-
cerner les nuances de cette mouvance grâce à
sité constitutionnelle : la bipolarisation gauche-
laquelle « le 10 mai 1981, François Mitterrand
droite, au second tour de l'élection présiden-
avait rendez-vous avec l'histoire. (Et) la gau-
tielle commande, pour sa victoire, que la
che de nouveau rendez-vous avec la Républi-
gauche opte pour une stratégie unitaire. Né-
que ». Et, par-delà, la réflexion de l'auteur
cessité morale: l'union de la gauche serait
laisse largement ouvertes les perspectives
l'expression des couches sociales défavori-
d'avenir de la gauche. Perspectives dont ce
sées.
gouvernement d'Union aura fait plus que dé-
Ce triple impératif s'enracine en moder- battre: il en serait comme la caution, pour
nité: « épousons la modernité ». Modernité avoir réussi, d'une certaine manière, à exor-
qui est « tension de la société vers son deve- ciser les peurs de la gauche à gérer de nou-
nir ». Trois étapes marquent cette tension. La veau la chose publique en France.
première étape (1981) est caractérisée par de
Fidèle Pierre NZE-GUEMA
grandes réformes: ainsi de l'augmentation du
Smic, de la retraite vieillesse à 60 ans, de la Département de science politique
baisse relative du temps de travail à 39 heures. Université Laval, Québec
La protection sociale bénéficie dans le même
temps de garanties légales supplémentaires.
Les minorités obtiennent la reconnaissance of-
ficielle de leurs droits. Le droit à l'avortement DÉVELOPPEMENT ET
ainsi que les libertés individuelles et la liberté ASSISTANCE INTERNATIONALE
de la presse se trouvent renforcés. En dépit
des controverses, la peine de mort est abolie.
Dès 1982: à cette période d'état de grâce, CHANTEBOUT, Bernard, Le Tiers Monde,
succède la politique de rigueur. Celle-ci est Paris, Armand Colin, Coll. « U », 1986,
marquée, entre autres, par la nationalisation 184 p.
des banques et des entreprises. Et, à la diffé-
rence des nationalisations de 1946 fondées sur L'auteur, Bernard Chantebout, professeur
l'idée de « service public ou de monopole de à l'Université René Descartes (Paris V), a fait
fait », la gauche justifie les nationalisations de de nombreux séjours d'études dans le tiers
1982 par une relation de causalité directe: la monde en particulier: au Brésil, en Corée du
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Nord, au Cameroun, en Tunisie, en Egypte et s'appauvrissent chaque jour davantage ». Au


en Thaïlande. Il a écrit ce livre à partir de son contraire, ils ont connu, depuis la Seconde
expérience sur le terrain et aussi à l'aide de Guerre mondiale, une « croissance économi-
matériaux d'un cours de doctorat qu'il dispen- que - tant agricole qu'industrielle — » géné-
se, intitulé: « Structures politiques et dévelop- ralement supérieure à celle des pays industria-
pement économique ». Dans ce livre, Bernard lisés. Cependant, ce taux de croissance
Chantebout fait une synthèse des problèmes n'empêche pas « l'écart entre les pays pauvres
économiques, politiques et historiques du tiers et les pays riches de se creuser en valeur
monde, tout en étant conscient de la difficulté absolue » et « cette augmentation globale de
de la tâche, due à l'extrême diversité des la production dans ces pays n'entraîne pas -
situations locales. Il s'efforce de présenter il s'en faut de beaucoup - une croissance du
cette synthèse « de la manière la plus claire et revenu individuel moyen de leurs habitants »;
la plus neutre » possible, malgré cela on sent ce décalage est dû à la croissance démographi-
souvent que les sympathies de l'auteur vont que. Sans croire que « l'explosion démogra-
plutôt à un modèle de développement capita- phique » du tiers monde soit la cause unique
liste du tiers monde qu'à un modèle socialiste. de la misère qui y règne, selon Chantebout:
« C'en est sans doute la cause principale au-
L'auteur divise l'ouvrage en deux par- jourd'hui, mais certainement pas la cause pre-
ties: la première,,intitulée: « L'unité du tiers mière: l'explosion démographique est, en ef-
monde », traite dés caractéristiques communes fet aussi, l'une des conséquences de la
aux cent trente pays qui composent cet ensem- misère ». Cet explosion démographique en-
ble; la seconde, « L'éclatement du tiers mon- gendre des migrations tant externes qu'inter-
de », analyse les différences économiques, so- nes dans les pays du tiers monde. Les migra-
ciales et politique^ qui les divisent entre eux et tions externes font naître des tensions entre
qui font du tiers monde un ensemble assez États qui pourraient « avoir des effets tragi-
artificiel. ques pour la paix du monde ». En ce sens,
L'unité du tiers monde - et l'existence l'auteur signale: les mouvements racistes dans
même de ce concept, nous dit Chantebout, les pays d'Europe occidentale, les Indiens qui
reposent sur trois séries de facteurs, (...): colonisent peu à peu les îles de l'océan Indien
d'abord, il s'agit de sociétés profondément (l'île Maurice, les îles Fidji, le Surinam, le Sri
traumatisées par leur rencontre avec la civili- Lanka, etc.), les Chinois qui investissent, de-
sation industrielle; en second lieu, il s'agit puis plusieurs générations l'Asie du Sud-Est,
d'Etats mal gouvernés, et pour une large part les Émirats pétroliers du Golfe qui sont enva-
ingouvernables; enfin, il s'agit de peuples que his par des étrangers de toutes sortes de natio-
rapproche le commun procès qu'ils font à nalités, les États-Unis avec le problèmes des
l'Occident ». Dans le premier chapitre, « Des immigrants illégaux venus par la frontière mexi-
sociétés traumatisées », l'auteur montre que la caine; même l'Afrique noire et les pays com-
rencontre avec l'Occident a amené dans ces munistes sont affectés par ces phénomènes
pays un effondrement culturel et par consé- migratoires. Mais ces migrations internationa-
quent une perte d'identité de sociétés qui les ne sont rien face à l'exode intérieur provo-
avant n'étaient ni malades ni inférieures à la qué « par la surpopulation et la misère des
nôtre; elles ont dû se soumettre et se sacrifier campagnes »; les paysans de ces pays, exploi-
à notre « loi suprême qui est celle du profit ». tés et marginalisés, vont grossir peu à peu les
Même si l'auteur considère que le problème bidonvilles et augmenter ainsi le nombre de
majeur de cette rencontre est d'ordre culturel, chômeurs urbains. L'auteur donne de nom-
il convient que « le problème du tiers monde breuses statistiques à ce sujet, surtout concer-
est aussi d'ordre économique », tout en nous nant l'Afrique et l'Amérique du Sud, et il
prévenant qu'en ce domaine il faille « se gar- conclut en signalant que « le temps n'est plus
der des idées fausses »; car, globalement il où l'on pouvait, pour présenter l'économie
n'est pas vrai que « les pays du tiers monde mondiale, parler d'une région Nord industria-
soient en voie de sous-développement, qu'ils lisée à outrance et d'une région Sud spéciali-
sée dans l'agriculture et l'extraction miniè-
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re »; la situation s'est quelque peu inversée, peu à peu le niveau des pays industrialisés ».
car le Sud est devenu dépendant du Nord pour Au premier chapitre, l'auteur affirme qu'« il
les céréales et les produits laitiers, de plus il n'existe aucune définition officielle, ni même
s'est industrialisé. officieuse, du sous-développement ». Si l'on
veut prendre un critère économique ce ne peut
Au second chapitre, intitulé « Des États être celui de la pauvreté (sur les cinq pays les
mal gouvernés », Chantebout s'emploie à dé- plus riches du monde par leur P.N.B./hab.,
montrer à l'aide de nombreux exemples que quatre appartiennent au tiers monde : le Qatar,
dans les pays du tiers monde la démocratie est le Koweït, les Émirats Arabes Unis et Bru-
en général à peu près impossible, à cause nei), ni l'espérance de vie à la naissance (elle
d'une part de « l'insuffisance de la formation est plus élevée au Sri Lanka qu'en URSS, et au
politique des populations concernées » et Costa Rica qu'en Allemagne fédérale), ni le
d'autre part de « l'absence de cohésion natio- nombre d'habitants par médecin (l'Equateur
nale » souvent due aux frontières artificielles devance le Japon), ni la consommation d'éner-
héritées de l'époque coloniale. Cette situation gie par habitant (la Bulgarie serait plus déve-
conduit immanquablement à des régimes pré- loppée que la France). La seule solution qui a
sidentiels à parti unique où la seule sanction prévalu à la IIe CNUCED, nous dit Chantebout,
pour l'échec du gouvernement devient « le est la suivante: « appartiennent à la catégorie
coup d'État militaire, qui aboutit au rempla- des pays pauvres ceux qui s'affirment tels ».
cement du pouvoir légitime mais incapable par Ensuite, il traite de la définition de l'ONU des
un pouvoir illégitime et généralement tout pays les moins avancés (un revenu brut par
aussi incompétent. D'où, partout ou presque, habitant inférieur à 100 dollars, un pourcenta-
le gaspillage, la corruption, et très souvent, la ge de production industrielle dans le PNB infé-
violation des droits essentiels de la personne rieur à 10 % et un taux d'alphabétisation infé-
humaine ». rieur à 20%), mais cette définition ne sert
Le troisième chapitre, « Le procès de qu'à définir « les pauvres d'entre les pau-
l'Occident », termine cette première partie de vres », et de la classification de la Banque
l'ouvrage en soulignant que les chefs d'accu- mondiale qui divise les 126 principaux pays
sation des pays du tiers monde sont nombreux du monde en six catégories où est faite une
(la colonisation et le néo-colonialisme, la dé- place importante au facteur pétrolier. Pour
pendance créée par l'aide bilatérale, l'action l'auteur les véritables facteurs de différencia-
des multinationales et du FMI) et que ce tion entre les pays du tiers monde sont: le
« commun procès qu'ils font de l'Occident » pétrole, l'agriculture et surtout la démogra-
est le facteur d'unité « qui les lie le plus les phie.
uns aux autres ».
Au deuxième chapitre, il est question
En introduction à la seconde partie, « des orientations politiques opposées ».
Chantebout écrit: « Le moment est désormais L'auteur constate que la dictature est « le
venu d'oublier tout ce qui a été dit précédem- régime politique ordinaire des pays du tiers
ment. Le tiers monde, en effet, n'existe pas ». monde » et que les formes qu'elle prend sont
C'est seulement un concept géopolitique com- des plus diverses : « Du national-communisme
mode inventé par les pays industrialisés. Ce nord-coréen au fascisme xénophile chilien, de
concept vise des pays aussi différents géogra- la théocratie prosoviétique libyenne à la plu-
phiquement, économiquement, socialement, tocratie pure et dure qui règne sur Haïti ».
politiquement ou culturellement que « l'Inde Même si les régimes politiques varient d'un
et le Zaïre, le Brésil et le Vietnam, l'Arabie pays à l'autre, pour l'auteur l'orientation en
Saoudite et la Corée du Nord, l'Indonésie et matière économique et sociale « diffère plutôt
l'Angola ». D'un côté « se détache un quart d'un continent à l'autre »: en Amérique latine
monde, africain pour l'essentiel, qui plonge ainsi qu'en Asie du Sud-Est, c'est l'armée au
dans une misère sans cesse plus profonde » service du développement capitaliste ; en Afri-
tandis que de l'autre se détache « un groupe que noire et dans les pays arabes du Maghreb
d'États à revenu intermédiaire qui rejoignent et du Proche-Orient (à l'exception des monar-
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chies traditionnelles), c'est le socialisme qui du Nord ne peut se construire sur la misère et
triomphe, du moins dans le discours des gou- le chômage du Sud ».
vernants; il y a aussi un certain nombre de
Soulignons en terminant que le livre con-
pays communistes du tiers monde (les trois
tient en annexe des repères chronologiques
États de la péninsule indochinoise, la Corée
mettant en parallèle les événements de portée
du Nord, Cuba, l'Albanie et la Chine). Mais
générale avec l'Afrique, le Moyen-Orient,
ce qui révèle réellement l'orientation des gou-
l'Asie du Sud-Est, l'Extrême-Orient, l'Améri-
vernants de ces pays, c'est la réforme agraire
que et l'Oceanie, de 1945 à 1985. Bien que
et elle existe sous trois formes que l'auteur
l'auteur ne mette pas assez en évidence, à
illustre de nombreux exemples: la première
mon avis, la responsabilité des pays occiden-
qui n'en est pas une et qui sert uniquement à
taux dans les problèmes des pays du tiers
« désamorcer les revendications populaires »,
monde (pensons au rôle minable des E.u. au
la deuxième de type libéral où un pouvoir
Nicaragua) et que parfois même il semble
bourgeois redistribue les sols au profit de
vouloir les disculper, il reste que cet ouvrage
paysans individuels et la troisième de type
constitue une excellente analyse et une très
socialiste où la terre ne peut appartenir qu'à la
bonne synthèse sur le tiers monde.
collectivité ou à l'Etat.
Paul GAGNÉ
Le troisième chapitre montre que le tiers
monde, après les débuts prometteurs de la Département de philosophie
conférence de Bandung et même s'il continue Université du Québec à Trois-Rivières
à faire encore front commun à l'ONU, est
« déchiré par ses conflits internes ». Il s'enlise
dans les dissensions idéologiques et il est en
guerre contre lui-même, car la fin de l'ère COMELIAU, Christian, Mythes et espoirs
coloniale a ravivé les conflits ancestraux et du tiers-mondisme, Paris, L'Harmattan,
marquée l'apparition de nouvelles causes de Coll. CETRAL, 1986, 184 p.
conflits (la Palestine, le Liban, la guerre indo-
pakistanaise, e t c . ) . En somme, le tiers mon- L'auteur, un économiste, parvient, dans
de est devenu le champ clos où les grandes un livre relativement court, à brosser un ta-
puissances s'affrontent par personnes interpo- bleau des problèmes du « développement »
sées. accessible à un public certes cultivé, mais non
Le quatrième chapitre, qui termine la spécialisé en la matière. Il faut signaler la
deuxième partie de cet ouvrage, montre sur- performance. Son expérience d'économiste
tout à l'aide des exemples sud-coréen, brési- (international) est patente. Il ne se sent toute-
lien et algérien, que les pays du tiers monde fois pas tenu d'assommer son public de for-
ont choisi « des voies divergentes de dévelop- mules savantes, pas plus que de statistiques.
pement industriel » avec les résultats heureux Le livre ne présente pas non plus de notes en
ou malheureux que l'on connaît. bas de page et de références bibliographiques
dans le texte (celles-ci sont succintement pré-
Chantebout conclut qu'il faudrait un pro- sentées en annexe).
cessus d'intégration national plus poussé pour
faire des peuples du tiers monde des nations, Bien qu'écrit par un économiste, ce livre
afin qu'ils puissent fonctionner correctement veut se situer au niveau de la discussion des
et qu'ils ne perçoivent plus l'État comme un valeurs, veut faire prendre conscience de la
corps parasitaire et un appareil d'oppression. nécessité de nouvelles valeurs au plan des
Il faudrait également un genre de plan Mars- relations entre le Nord et le Sud. Et il inter-
hall pour le tiers monde ce qui permettrait aux pelle essentiellement un public nordiste, sans
pays riches de trouver de nouveaux débouchés exclusive pourtant, à qui il apparaîtra, à l'is-
pour leur économie qui menace constamment sue de la lecture, que les problèmes du tiers-
de retomber dans la crise, car « la prospérité monde, « ce sont nos problèmes, c'est notre
monde, c'est notre vie quotidienne », en ce