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CLAUDE GUILLON

COMMENT
PEUT-ON ÊTRE
ANARCHISTE ?

M
LIBERTALIA
DERNIERS LIVRES PARUS AUX ÉDITIONS LIBERTALIA

ROBERT TOMBS, Paris, bivouac des révolutions


GUILLAUME GOUTTE, Toutpout tous !
MATTHIAS BOUCHENOT, Tenir la rue
GRÉGORY CHAMBAT, L'École des barricades
SÉBASTIEN FONTENELLE, Éditocrates sous perfusion
EUGÈNE DIEUDONNÉ, La Vie des forçats
THIERRY PELLETIER, La Petite Maison dans la zermi
DANIEL GUÉRIN, Fascisme et grand capital
PAUL LAFARGUE, La Légende de Victor Hugo
GUILLAUME DAVRANCHE, Trop jeunes pour mourir
JOHN HOLLOWAY, Lire la première phrase du Capital

Actualité & catalogue complet : edinonslibertalia.com

L'AUTEUR EN LIGNE
Lignes de force : lignesdeforce.wordpress.com
L a Révolution et nous : unsansculone.wordpress.com
Twitter : @LignesDeForce

© Éditions Libertalia, 2015


A la mémoire de Marie Millier
(auteure de Bella Ciao, Flammarion, 1989)
et de Christine Leong Nghiep Daurès
(13 juin 1952-26juillet 2011).
INTRODUCTION

« Notre temps n'est pas le leur. Leur temps


est celui de la faute, de l'aveu, du châtiment ou du
repentir : c'est le temps des prêtres et des geôliers.
C'est un temps d'oubli, un temps
sans histoire, un temps de registres morts. »
« Le temps de vivre », avril 2004

Comment se manifester en tant qu'intellectuel anar-


chiste, dans une époque où les démocraties se vantent
d'avoir écarté le spectre révolutionnaire, tout en usant
du vieil épouvantail «terroriste» pour justifier un
arsenal répressif sans précédent, quitte à laisser faire de
l'«indigné» une figure à la mode...?
En militant, en écrivant, dirais-je, paraphrasant
Julien Gracq. Et pour l'enfant de la petite-bourgeoisie
que je suis, encouragé de surcroît par des enseignants
dès l'école, l'écriture s'est imposée comme un moyen
évident de l'action*. Le tract, irremplaçable outil de
communication directe avec les personnes engagées
dans un mouvement social, l'article de revue ou de
journal, le moderne «post», ou billet mis en ligne sur
un blogue, sont autant de moyens d'élaboration et de

* Pour plus de détails biographiques on peut se reporter à ma notice


dans la version en ligne du Maitron des anarchistes (2014).

9
diffusion d'une théorie révolutionnaire de tous les jours,
sans apprêt universitaire, sans grands concepts, sans
« habits du dimanche » idéologiques. Manière aussi de
collaborer à ce que Marx appelait l'intelligence sociale
(« général intellect ») pour apporter à chaud des esquisses
de réponses aux défis que les rebelles doivent relever
dans la vie sociale, comme dans sa version dite «privée».
Nouvelles formes de la « guerre mondiale » et de la
guerre des classes, usage tactique de la violence ou de la
nudité dans les luttes, sexisme dans les rapports amou-,
reux : du plus grand (la géopolitique) au plus intime
(nos émotions), tout exige de nous une pensée critique,
une philosophie pratique, toujours en éveil.
Objet pérenne, le livre papier - on doit aujourd'hui
préciser - permet de conserver la mémoire de textes dont
le destin est d'être oubliés dans la poche d'un jean, recy-
clés dans le chauffage urbain, ou de dormir dans un pli
d'une «toile» électronique aux allures de linceul. Il auto-
rise aussi un accès différent aux écrits, une lecture plus
méditative, loin du scintillement parasite des écrans.
Le présent ouvrage peut encore se feuilleter comme
un aide-mémoire, dont chacun (e) usera selon sa sen-
sibilité et son histoire propres. On se remémorera une
rencontre, une colère, une émeute... On se souviendra
des voix qui se sont tues. Autour des publications et
des camarades évoqué(e)s dans ces pages : Noun De
Los Cobos, Sabine Levallois, Ngo Van, Marie Muller,
Christine Daurès. Et l'on songera aux vies apparues,

10
impérieuses invites à refonder nos espoirs : Mathis,
Pauline, Marilou, Félix, Tilio, Philémon, Moussa,
Arthur, Victor... Sur ces vies bientôt courantes à perdre
haleine, puisse la barque de l'amour ne jamais se briser !
Qu'ensemble, ils et elles cherchent leurs mots, trouvent
à qui parler, et écrivent les pages à venir...

Comment peut-on être anarchiste? fait, en quelque


sorte, suite à Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-
2000, recueil édité en 2001 par Hervé Delouche dans la
collection « Moisson rouge », chez Noésis, la maison que
dirigeait alors Agnès Viénot. Depuis, j'ai ajouté à mon
outillage un site Internet, dont la création et la mainte-
nance ont été très assistées (merci à Xavier et àThierry),
et sur lequel j'ai publié au fur et à mesure des textes
anciens (livres ou tracts) et des textes d'intervention.
Ce site a reçu plus d'un million de visites. Fin 2014,
un nouveau blogue, Lignes de force (http://lignesdeforce.
wordpress.com/) a pris la relève.
Certains textes ne sont pas reproduits ici parce qu'ils
l'ont été ailleurs. Ainsi « Le monde comme si vous y étiez »
et « Simulateurs de vol » dans le recueil collectif De Godzilla
aux classes dangereuses (Ab irato, 2007). Pareillement, « Je
vous dénonce le nommé Claude Guillon... », repris en
annexe de La Terrorisation démocratique (Iibertalia, 2009),
et * "Mouvance anarcho-autonome" : généalogie d'une
invention », qui y est intégré (sans parler d'une brochure
de 27 pages, rédigée sur le même sujet, en 2006, pour

il
l'Assemblée de Montreuil, dont je donne ici la seule
introduction). Si quelques répétitions sont inévitables,
des textes m'ont semblé trop redondants avec d'autres ou
trop documentaires, comme « Contraception et avorte-
ment : les paradoxes de la liberté », analyse d'un rapport
de l'Inspection générale des affaires sociales de 2009 ou
encore « Éducation nationale et propagande : le "déve-
loppement durable" (2010). Je n'ai pas retenu non plus
« L'avenir du capitalisme en France » (2002), plus proche
par son volume de la brochure que de l'article. J'ai ajouté
aux textes quelques documents, lorsque leur présence
en facilite la compréhension et en éclaire les enjeux. J'ai
renoncé, pour conserver une dimension raisonnable au
livre, à l'exhaustivité retenue dans Pièces à conviction.
L'ensemble ici proposé représente en. effet moins de la
moitié de ce que j'ai commis durant la période considérée.
Les choix nécessaires auront privé de postérité des
personnages qui auraient pourtant bien mérité d'y
passer. De ce nombre : un dessinateur satirique qui jure
n'être antisémite que sous l'empire de l'alcool; deux soi-
disant libertaires, mués en patrons de choc, lock-outant
le personnel d'un restaurant «alternatif»; un diffama-
teur, d'ailleurs anonyme, puis repentant, accueilli sur
Indymedia Paris. J'en passe...

Enfin, il est un point sur lequel ce recueil donne


une image incomplète de mes activités : la Révolution
française n'y apparaît qu'incidemment. Or, j'ai repris,

12
depuis 2004, mes recherches historiennes sur cette
période ; elles occupent désormais une grande partie de
mon temps, et nourrissent plus que jamais ma réflexion
et mon engagement. En effet, convaincu que les révolu-
tions à venir seront « sans modèle », j'attache une parti-
culière importance à l'étude des capacités d'imagination
pratique des révolutionnaires « sans bagages » de 1789-
1793. Mes nouvelles recherches ont abouti à des publi-
cations (voir la liste en fin de volume) qui - pour peu
que le Diable me prête vie - ne seront pas les dernières.
De plus, j'ai créé, en février 2013, un blogue intitulé
La Révolution et nous (http://unsansculotte.wordpress.
com/), à la fois carnet de recherche et base de données
sur le courant des Enragé(e)s, les mobilisations collec-
tives de femmes, et les échos des revendications égalita-
ristes et de démocratie directe dans les lunes ultérieures.

13
ANARCHISME

15
L'EFFET CHOMSKY OU L'ANARCHISME D'ÉTAT

[D'abord publié dans la revue Oiseau-tempête (n° 9, été 2002),


au comité de rédaction de laquelle je participais, ce texte a été
repris notamment dans Alternative libertaire (Bruxelles, n° 20,
décembre 2002). La CNT-AIT en a publié une traduction
en italien sur son site Internet et la revue Trebol negro (« Trèfle
noir », Almeria, n° 1, s. d.) une traduction en espagnol.]

La rentrée 2001 a vu culminer un engouement édi-


torial et militant pour les textes de Noam Chomsky,
perceptible depuis 1998. Plusieurs recueils ont été
publiés (notamment par les éditions Agone), ainsi que
des entretiens ; une partie de la presse anarchiste fait un
usage immodéré des nombreux textes et interviews de
Chomsky disponibles sur Internet. Le Monde libertaire
lui consacrait ainsi la une de son premier numéro de
rentrée, prélude à une longue série". Les textes poli-
tiques du célèbre linguiste américain étaient en effet
introuvables depuis une vingtaine d'années.

* L e s textes publiés dans Oiseau-tempête ont été discutés et amendés


en collectif de rédaction. Je reprends ici la version publiée ; certaines
modifications ne figurant pas sur la version électronique dont je dis-
pose ont pu échapper à mon attention.
* * « L e capitalisme en ordre de guerre » (20 au 26 septembre) ; texte pris
sur Internet ; on le retrouve en quatrième de couverture de la revue Les
Temps maudits (revue théorique de la C N T ) > octobre 2001 ; « À propos
de la globalisation capitaliste » (27 septembre au 3 octobre) ; interview
prise sur le Net (15 au 21 novembre 2001).

17
Cette redécouverte s'effectue presque toujours sur le
mode du panégyrique. « Noam Chomsky est le plus connu
des anarchistes contemporains; il est aussi un des plus
célèbres intellectuels vivants, écrit Normand Baillargeon
(L'Ordre moins le pouvoir, Agone, 2001). Dans la préface à
De la guerre comme politique étrangère des États-Unis (Agone,
2001), Jean Bricmont le qualifie tout bonnement de « géant
politique méconnu ». Les «auteurs» d'un entretien, curieu-
sement intitulé Deux heures de lucidité (Les Arènes, 2001),
n'y vont pas de main motte non plus, saluant « un des
derniers auteurs et penseurs vivants véritablement rebelles
de ce millénaire naissant », dont les plages de temps libre,
nous apprennent-ils, « se réservent six mois à l'avance ».
Nul doute que ces formules, caractéristiques d'un culte de
la personnalité étranger à la tradition libertaire, font rire
le principal intéressé, auquel je ne songe pas à les imputer
à crime. Elles visent, et c'est en quoi elles m'intéressent,
à persuader le lecteur qu'il a la chance de découvrir une
pensée absolument originale jusqu'alors méprisée et
ignorée. De la part des journaux et commentateurs liber-
taires (Baillargeon, etc.), il s'agit d'utiliser la réputation
internationale du linguiste Chomsky pour servir la diffu-
sion de positions politiques qualifiées d'anarchistes, ainsi
crédibilisées par la reconnaissance universitaire et scienti-
fique de celui qui les défend. H faut pour cela présenter
Chomsky comme un linguiste célèbre doublé d'un penseur
anarchiste. C'est sur la légitimité - et les conséquences - de
ce dispositif que je souhaite m'interroger ici.

18
Il importe auparavant de noter que dans le même
temps où l'anarchiste est présenté au public mili-
tant, l'analyste de la politique étrangère (militaire
notamment) des États-Unis se voit ouvrir largement
les colonnes de la presse respectueuse, sans qu'y
soient jamais mentionnées ses sympathies libertaires.
Le Monde, qui lui accorde une pleine page dans un sup-
plément sur la guerre (22 novembre 2001) le qualifie
tout de même d'« incarnation d'une pensée critique radi-
cale ». Le Monde diplomatique, qui publie « Terrorisme,
l'arme des puissants » (décembre 2001) ne souffle mot
de ses engagements. C'est qu'aussi Chomsky lui-même
s'abstient d'y faire la moindre allusion. Autant on peut
admettre - sous réserve d'un examen approfondi que
nous nous réservons de tenter dans l'avenir - la sépara-
tion qu'il revendique entre son travail de linguiste et son
activité militante (justifiée par le fait que cette dernière
ne doit pas apparaître réservée aux spécialistes), autant
on comprend mal pourquoi l'«anarchiste» Chomsky
néglige pareilles tribunes et attend qu'on lui pose des
questions sur son engagement anarchiste, comme s'il
s'agissait de questions «personnelles», pour aborder cet
aspect des choses. Ce faisant, il contribue à sa propre
instrumentalisation par les fabricants d'idéologie, tantôt
ignoré (aux États-Unis même si son livre 9-11, pour
11 Septembre, s'est vendu, sans grande couverture de
presse, à plus de 100000 exemplaires), tantôt célébré
(en France) dans un parfum d'antiaméricanisme.

19
Dans son opuscule de vulgarisation L'Ordre moins
le pouvoir, unanimement salué par la presse anar-
chiste, Baillargeon estime que Chomsky a « prolongé
et rénové » la tradition anarchiste. Il s'abstient tou-
tefois - et pour cause ! - de signaler en quoi pourrait
constituer cette «rénovation». Chomsky lui-même
semble plus proche de la vérité lorsqu'il précise (en
1976) : « Je ne me considère pas vraiment comme
un penseur anarchiste. Disons que je suis une sorte
de compagnon de route*. » En dehors de la filiation
anarcho-syndicaliste, revendiquée dans nombre d'en-
tretiens accordés à des revues militantes", il n'est pas
si facile - malgré la pléthore récente de publications -
de se faire une idée précise du compagnonnage anar-
chiste de Chomsky. J'ai limité mes investigations à la
question, essentielle, de la destruction de l'État et de
la rupture avec le système capitaliste.
J'indique ici, pour la commodité de mon propos et
de sa lecture, que j'entends par «révolutionnaire» pré-
cisément celui ou celle qui prend parti pour une telle
rupture, jugée préalable nécessaire à la construction
d'une société égalitaire et libertaire. Symétriquement
est dit «contre-révolutionnaire» celui qui proclame la
rupture impossible et/ou peu souhaitable.

* De l'espoir en l'avenir. Entretiens sur l'anarchisme et le socialisme, Agone,


Comeau & Nadeau, 2001. Ce texte n'est pas inconnu en français ; il
figurait déjà en 1984 dans le recueil publié par Martin Zemliak chez
Acratie (Écritspolitiques 1977-1983).
* * Voir notamment le site du magazine Z-net.

20
Renforcer l'État
Dans l'un des textes récemment publiés*, Chomsky
recommande une politique qui a - du point de vue anar-
chiste - le mérite de l'originalité : le renforcement de l'État.
« L'idéal anarchiste, quelle qu'en soit la forme, a tou-
jours tendu, par définition, vers un démantèlement du
pouvoir étatique. Je partage cet idéal. Pourtant, il entre
souvent en conflit direct avec mes objectifs immédiats,
qui sont de défendre, voire de renforcer, certains aspects
de l'autorité de l'État [...]. Aujourd'hui, dans le cadre de
nos sociétés, j'estime que la stratégie des anarchistes sin-
cères doit être de défendre certaines institutions de l'État
contre les assauts qu'elles subissent, tout en s'efforçant
de les contraindre à s'ouvrir à une participation popu-
laire plus large et plus effective. Cette démarche n'est
pas minée de l'intérieur par une contradiction apparente
entre stratégie et idéal; elle procède tout naturellement
d'une hiérarchisation pratique des idéaux et d'une éva-
luation, tout aussi pratique, des moyens d'action. »
Chomsky revient sur le sujet dans un autre texte, non
traduit en français", dont je vais donner l'essentiel de la
teneur, avant de critiquer l'un et l'autre.
Interrogé sur les chances de réaliser une société anar-
chiste, Chomsky répond en utilisant un slogan des travail-
leurs agricoles brésiliens : « Us disent qu'ils doivent agrandir
leur cage jusqu'à ce qu'ils puissent en briser les barreaux. »

* Responsabilité des intellectuels, Agone, 1998, p. 137.


** Réponses à huit questions sur l'anarchisme, 1996, Z-net (en anglais).

21
Chomsky estime que, dans la situation actuelle aux
États-Unis, il faut défendre la cage contre des prédateurs
extérieurs ; défendre le pouvoir - certes illégitime - de l'État
contre la tyrannie privée. C'est, dit-il, une chose évidente
pour toute personne soucieuse de justice et de liberté, par
exemple quelqu'un qui pense que les enfants doivent être
nourris, mais cela semble difficile à comprendre pour beau-
coup de ceux qui se proclament libertaires et anarchistes.
A mon avis, ajoute-t-il, c'est une des pulsions irrationnelles
et autodestructrices des gens biens qui se considèrent de
gauche et qui, en fait, s'éloignent de la vie et des aspirations
légitimes des gens qui souffrent.
Hormis la référence, plus précise que dans le texte
précédent, aux seuls États-Unis, c'est ici la même
classique défense et illustration du prétendu réalisme
réformiste. Cette fois, malgré des précautions oratoires,
les adversaires actuels de l'État sont supposés plus sots
que n'importe quelle personne éprise de justice, et acces-
soirement, incapables de comprendre qu'ils contribuent
à laisser des enfants mourir de faim ! Les « anarchistes
sincères » sont donc invités à reconnaître honnêtement
se trouver dans une impasse réformiste.
Observons immédiatement que ce fatalisme étatique,
doublé d'un moralisme réformiste assez hargneux, n'est
pas sans écho en France. La revue libertaire La Griffe a
publié dans sa livraison de l'été 2001 un dossier « État »
dont le premier article se conclut sur cette formule,
calquée sur Chomsky : « l'État est aujourd'hui le dernier

22
rempart contre la dictature privée qui, elle, ne nous fera
pas de cadeaux* ».
Puisque de pareilles énormités peuvent être publiées
aujourd'hui dans line revue libertaire, sans que ses ani-
mateurs y voient autre chose qu'un point de vue aussi
légitime que d'autres, il est indispensable de contrer
les effets de la «pédagogie» chomskyenne en remettant
quelques pendules à l'heure.

« Idéal» et * réalisme»
L'histoire récente nous fournit des exemples de luttes
menées partiellement au nom de la défense du « service
public » (transports, Sécurité sociale, etc.), qui ne méritaient
certes pas d'être condamnées au nom d'un principe antiéta-
tique abstrait. J'ai, par exemple**, analysé le démantèlement
du réseau ferré traditionnel et son remplacement par le
« système T G V » destiné à une clientèle de cadres, circu-
lant entre les grandes métropoles européennes. D s'agissait
bien du constat historique de la privatisation croissante des
«services» (transports, santé, poste et télécommunications,
eau, gaz, électricité) et des conséquences néfastes qui en
découlent. D ne m'est pas venu à l'idée - parce qu'il n'existe
aucun lien logique entre les deux propositions - d'en déduire
la nécessité d'une « hiérarchisation pratique des idéaux », qui
conduirait inéluctablement à théoriser un soutien à l'institu-
tion étatique que l'on prétend vouloir détruire.

* « L'autogestion n'est pas une institution mais un comportement »,


P. Lapone.
** Gare au TGV!, 1993 (en ligne sur lignesdeforce.wordpress.com).

23
Qu'il puisse exister, dans tin moment historique donné,
des ennemis différents, inégalement dangereux, et qu'un
révolutionnaire puisse se trouver dans la pénible (et aléa-
toire) nécessité de jouer un adversaire contre un autre, il
faudrait un sot dogmatisme pour ne pas en convenir. Ainsi
n'est-il pas inconcevable de s'appuyer sur l'attachement
au « service public » (à condition de le désacraliser) pour
freiner, autant que faire se peut, les appétits des grandes
entreprises. Il est inexact que cela soit équivalent à un
nécessaire renoncement, dont la théorie léniniste du « dépé-
rissement de l'État » - que Chomsky récuse précisément
- fournit la version calculée. En d'autres termes : renforcer
l'État pour mieux l'effacer ensuite, on nous a déjà fait le
coup! En revanche, si des mouvements d'opposition aux
tendances actuelles du capitalisme conduisent à restaurer,
temporairement, certaines prérogatives des États, je ne vois
pas de raison d'en perdre le sommeil.
On remarquera que Chomsky inverse le processus.
Pour lui, c'est l'idéal (du démantèlement de l'État)
qui entre en conflit avec des objectifs immédiats. Or,
l'objectif immédiat n'est pas de renforcer l'État (à moins
que?), mais par exemple de retarder la privatisation des
transports, en raison des restrictions à la circulation
qu'elle amène nécessairement. Le « renforcement » partiel
de l'État est donc ici une conséquence et non un objectif.
Par ailleurs, on voit bien que le fait de baptiser «idéal»
la destruction de l'État revient à repousser cet objectif
hors du réel. La qualification vaut disqualification.

24
Le véritable réalisme, me semble-t-il, consiste à se
souvenir qu'un État ne dispose que de deux stratégies
éventuellement complémentaires pour répondre au
mouvement social et plus encore à une agitation révo-
lutionnaire : la répression et/ou la réforme/récupération.
U n mouvement révolutionnaire, porteur d'une volonté
(consciente ou non) de rupture avec le système en place
ne peut - par définition - obtenir satisfaction d'un État.
En revanche, il peut contraindre celui-ci à jouer de la
réforme, des reculades, de la démagogie.
L'inconvénient du réformisme comme stratégie
(accroître la participation populaire à l'État démocratique,
dit Chomsky) est qu'il ne réforme jamais rien. Et ce pour
l'excellente raison que l'État auto-adaptateur s'arrange des
réformes au moins aussi bien que de certaines émeutes. Il
les désamorce, les phagocyte, les réduit à rien. Il n'existe
pas, hors de la lune, de garantie qu'une réforme «progres-
siste» ne sera pas vidée de son contenu, mais on doit se
rendre à cene évidence, paradoxale seulement en appa-
rence, que c'est bien l'action révolutionnaire le moyen
le plus sûr de réformer la société. Nombre d'institutions
et de dispositifs sociaux sont ainsi les résultats de lunes
ouvrières insurrectionnelles. Le fait qu'elles soient remises
en cause à la fois par les politiciens et par les capitalistes
ne peut conduire à voir le salut dans un renforcement de
«l'État», conçu comme entité abstraite ou comme une
espèce de matière inerte, une digue par exemple, qu'il
faudrait consolider pour se protéger des inondations.

25
L'État institutionnalise à un moment historique donné les
rapports de classe existant dans une société. Rappelons que
la définition (en droit constitutionnel) de l'État moderne
est qu'il dispose du monopole de la violence. Un antilé-
niniste comme Chomsky sait d'ailleurs qu'il n'existe pas
d'État «ouvrier»; c'est bien dire que l'État est par nature
une arme de la bourgeoisie.

Critiqué aux États-Unis


Les positions défendues par Chomsky et ses admira-
teurs canadiens ne reflètent pas, loin s'en faut, le point de
vue général des milieux libertaires ou anarcho-syndicalistes
aux États-Unis. Elles ont notamment été très critiquées
dans le magazine trimestriel Anarcho-Syndicalist Revieiu,
auquel il avait accordé un entretien*. La métaphore de la
cage à agrandir, que Chomsky juge particulièrement éclai-
rante", déclenche l'ire de James Herod : « Les prédateurs
ne sont pas en dehors de la cage ; la cage, c'est eux et leurs
pratiques. La cage elle-même est mortelle. Et quand nous
réalisons que la cage est aux dimensions du monde, et qu'il
n'y a plus d'"extérieur" où nous échapper, alors nous pou-
vons voir que la seule manière de ne pas être assassinés, ou
brutalisés et opprimés, est de détruire la cage elle-même. »
Si l'ensemble des contributeurs reconnaissent à
Chomsky le mérite d'avoir analysé la politique étran-

* Anarcho-Syndicalist Review, n° 25 et n° 26.


* * Outre dans le texte que je cite, Chomsky use de cette métaphore
dans ses entretiens avec David Barsamian, The Common Good,
Chicago, Odonian Press, 1998.

26
gère des États-Unis*, donné une visibilité au mouvement
anarcho-syndicaliste américain, et fournit une critique des
médias qui semble neuve outre-Atlantique, trois d'entre
eux (sur quatre**) se démarquent absolument de son réfor-
misme. « D est possible, comme Chomsky le fait, d'être
syndicaliste [il est adhérent des Industrial Workers of the
World (IWW), organisation syndicaliste-révolutionnaire]
et de défendre les bienfaits de la démocratie libérale, mais ça
n'est ni anarcho-syndicaliste ni anarchiste », écrit Graham
Purchase. « Ce serait une erreur pour nous, ajoute James
Herod, de nous tourner vers Chomsky pour lui demander
son opinion sur des sujets qu'il n'a pas réellement étudiés,
parce que ses priorités étaient ailleurs, notamment ce qui
touche à la théorie anarchiste, à la stratégie révolution-
naire, aux conceptions d'une vie libre, etc. »

En France : au service de quelle stratégie?


Pourquoi publier aujourd'hui les textes de Chomsky
sur l'anarchisme? Écartons l'hypothèse simpliste
de l'occasion d'une coédition franco-québécoise,

* Dans l'analyse géopolitique, le domaine où ses compétences sont


le moins sujettes à caution, Chomsky adopte la même tournure
démocratique et réformiste. Le Nouvel Humanisme militaire. Leçons du
Kosovo (Éditions Page deux, Lausanne, 2000) se clôt sur un appel à
méditer les mérites du droit international, dont la principale avancée
serait, selon un auteur que Chomsky cite élogieusement, « la mise hors
la loi de la guerre et l'interdiction du recours à la force ». Ce que le pré-
facier qualifie de « raisonnement d'une rigueur quasi mathématique »
confine ici à la niaiserie juridiste.
* * Seul Mike Long se livre à un long plaidoyer pour un pragmatisme
confus qui le mène, par exemple, à une évaluation sympathisante du
régime de Castro.

27
financièrement soutenue - y compris en France - par
des institutions culturelles du Québec*, même si l'ori-
ginalité du dispositif éditorial mérite d'être signalée.
S'agit-il plutôt de publier sans discernement un corpus
théorique important - par son volume - , produit par un
scientifique réputé, et apportant une caution sérieuse
à un « anarchisme » dont le contenu précis importerait
peu ? Cette deuxième hypothèse est infirmée par la publi-
cation simultanée des textes de Normand Baillargeon,
lequel reprend et détaille le distinguo chomskyen entre
les objectifs (à très long terme) et les buts immédiats,
ces derniers étant « déterminés en tenant compte
des possibilités permises par les circonstances" »,
lesquels servent à justifier un compromis - le mot est de
Baillargeon - « certes conjoncturel, provisoire et mesuré
avec l'État ». Baillargeon reprend également à Chomsky
ses arguments larmoyants (les petits enfants affamés)
et ses appels à l'« honnêteté intellectuelle » : « Cela
signifie donc, si on ne joue pas sur les mots, se porter à
la défense de certains aspects [sic] de l'État. » Il avance
même, achevant ainsi le renversement chomskyen de la
perspective historique, que l'obtention de réformes « est

* C'est le cas pour Instinct de liberté (Agone) et De l'espoir en l'avenir


(Agone) de Chomsky, et pour Les Chiens ont soif de Baillargeon (voir
note suivante).
** Les Chiens ont soif. Critiques et propositions libertaires, Agone, Comeau
et Nadeau, 2001. Publié au Québec avec le concours du Conseil des
arts du Canada, du programme de crédit d'impôt pour l'édition du
gouvernement du Québec et de la Société de développement des
entreprises culturelles.

28
sans doute la condition nécessaire » au maintien d'un
idéal anarchiste. Le réformisme n'est donc pas un pis-
aller, mais le moyen immédiat de jeter les bases sur les-
quelles sera construit un engin permettant d'atteindre
les buts révolutionnaires. On s'en doute : ni la nature
de l'engin ni son mode de propulsion ne sont indiqués.
Cette réhabilitation «libertaire» du réformisme
trouve son écho dans les milieux anarchistes fran-
çais ou francophones, comme d'ailleurs dans des
démarches comme celle d'Attac, qui ne se réfère certes
pas à l'« idéal libertaire » mais recourt à la phraséologie
et à l'imaginaire utopique du mouvement ouvrier (voir
Oiseau-tempête, n° 8). La mode réformiste-libertaire
s'exprime également dans l'écho donné aux thèses
« municipalistes », reprises de Bookchin, et dans la
tentative de créer un pôle universitaire libertaire,
auquel participent les colloques savants organisés par
les éditions A C L (Lyon) et dans une certaine mesure
la revue Réfractions. Que telle ou telle de ces initiatives
soit menée par d'excellents camarades n'entre pas ici
en ligne de compte. A l'heure où les idées libertaires
suscitent un certain regain d'intérêt éditorial et mili-
tant, dont témoigne la création de librairies anarchistes
(Rouen, Besançon, etc.) et de nombreuses publica-
tions, se dessine une tendance à présenter comme
compatible avec la tradition anarchiste une version
sans originalité du réformisme, donné comme seul
ersatz possible de bouleversement du monde.

29
C o m m e le rappelle l'un des critiques américains
de Chomsky, chacun a bien le droit de prendre un
parti qui est celui - à strictement parler - de la contre-
révolution. Il doit être déconstruit et critiqué - en
un mot combattu - , et cela avec d'autant moins de
complaisance qu'il se drape dans les plis du drapeau
noir pour donner du panache et un pedigree flatteur
à un anarchisme d'opinion, devenu discipline universi-
taire, acteur de la pluralité démocratique ou curiosité
muséologique.
La rupture avec le système capitaliste, voie néces-
saire vers la construction d'une société communiste et
libertaire, demeure l'une des lignes de fracture essen-
tielles entre ceux qui acceptent ce monde - cyniques
libéraux libertaires ou supplétifs citoyens - et ceux
qui veulent en inventer un autre. Dans l'immédiat, on
aimerait que tous les honnêtes libertaires qui sollicitent
Chomsky, publient Chomsky, et vendent du Chomsky
en piles, en tirent les conséquences et nous disent si,
réflexion faite, ils se rallient à la stratégie du com-
promis, à Panarchisme d'État.

30
QU'EST-CE QU'ON FÊTE LÀ?

« L'espérance de lendemain, ce sont mes fêtes. »


Rutebeuf (vers 1260)

[Texte signé de mon nom, distribué lors de la fête du livre (La


Parole errante, Montreuil) organisée les 19 et 20 octobre 2002
par la librairie Publico (FA). Repris dans Alternative libertaire
(Bruxelles, n° 22, février 2003) et dans Le Combat syndica-
liste (CNT-AIT; n° 78, décembre 2002-janvier 2003) sous
le titre « Les anarchistes sont-ils encore révolutionnaires? ».
Egalement l'intitulé d'un débat que je fus invité à animer
à la bibliothèque La Rue (FA, Paris XVIIIe). Réplique de
Miguel Chueca dans Le Combat syndicaliste (CNT Vignoles,
n° 247,7 novembre 2002). Caroline Granier donna une autre
suite en publiant dans Le Monde libertaire un entretien avec
moi, intitulé « Intellectuels et révolution », dont je donne des
extraits ci-après (n° 1303,16 au 22 janvier 2003).]

Lorsque les organisateurs du « Livre libertaire en


fête » m'ont proposé d'y participer, ils m'ont demandé si
je souhaitais animer un débat. J'ai proposé le thème sui-
vant : « Les anarchistes sont-ils encore révolutionnaires? »
Des difficultés d'organisation (moins de place et de temps
que prévu) ont amené ces camarades à réduire l'éventail
des thèmes abordés à ce qui leur paraissait essentiel ou

3i
susceptible d'attirer le plus large public. La lecture du
programme retenu inciterait à répondre par la négative à
la question que je souhaitais poser.
On hésite, à voir ce dont il paraît urgent de débattre
aux libertaires d'aujourd'hui, entre deux hypothèses.
Premièrement : la révolution a déjà eu lieu, et nous
pouvons bavarder sereinement de choses et d'autres.
Deuxièmement : les anarchistes veulent se présenter, à
l'intérieur d'un système capitaliste qu'ils ont renoncé à
détruire, comme une force d'affirmation culturelle. Dans
un ouvrage dont le titre insiste significativement sur la seule
idée, morale et individuelle, de révolte (L'Anarchie, une his-
toire de révoltes), Claude Faber, l'un des auteurs conviés
à fêter le livre libertaire, n'écrit-il pas : * Être anarchiste
aujourd'hui [...] c'est continuer à croire en l'idéal liber-
taire [...], c'est avoir la fierté d'appartenir à une histoire
[...], c'est choisir une ligne de conduite [...], c'est rester
révolté [...], c'est faire le choix de la citoyenneté. »
Croyance, patrimoine, morale, révolte individuelle :
ce maigre bagage ne peut mener plus loin, en effet, qu'à
la niaiserie citoyenniste, dernier piège en date tendu par
le système à ceux que les injustices révoltent. Avec un
tel programme, les anarchistes peuvent rejoindre les
postaliniens' et les refondateurs de gauche à Attac, et
voter contre le Front national aux élections...

* L e postalinien, contraction (douloureuse) du préfixe post et du qua-


lificatif stalinien, n'a pas toujours la carte du parti (même si, le plus
souvent, il en vient), mais il en assume le rôle historique : saboter le
projet révolutionnaire par tous les moyens.

32
Que des anarchistes militants se plient à l'actua-
lité marchande de l'édition et participent ici à la pro-
motion d'un ouvrage de vulgarisation*, pour peu qu'il
porte le A cerclé en couverture, en dit long sur la
confusion théorique et la vacuité stratégique du mou-
vement. J'ai critiqué ailleurs" la vogue des textes de
Noam Chomsky, défenseur lui aussi d'un citoyennisme
exigeant le renforcement de l'État.
Anarchiste, membre du collectif d'une revue
(Oiseau-tempête) qui ne se réclame pas de l'anarchisme,
mais rassemble des individus aux itinéraires divers, tous
d'accord sur la perspective d'une nécessaire rupture
avec le système capitaliste, je suis habitué et favorable à
la confrontation et à l'ouverture. Encore faut-il savoir ce
que l'on confronte à quoi et à qui ! On peut s'interroger,
par exemple, sur l'intérêt de convoquer pour parler de
« politiques sécuritaires » deux universitaires démo-
crates, adhérents d'un « réseau contre la fabrique de la
haine », qui, au lendemain du score flâneur de Le Pen,
s'inquiétait de l'image de la France à l'étranger !
Depuis les festivités organisées par la C N T le 1er mai
2000, tout se passe comme si les livres, les revues, et sur-
tout les rencontres et débats divers avaient pour fonc-
tion non pas de débroussailler les questions concrètes
qui se posent aujourd'hui à un mouvement révolution-
naire libertaire, mais plutôt de lui permettre de figurer

* On lira plutôt L'Anarchisme de Daniel Guérin, chez « Folio ».


* * Voir ci-dessus « L'effet Chomsky ou l'anarchisme d'État • et ci-après
« Qu'est-ce qu'une révolution communiste et libertaire ? »

33
sur une scène culturelle dont sa faiblesse numérique
l'avait écarté jusqu'à ces dernières années.
Qu'il s'agisse d'un objectif consciemment pour-
suivi ou d'une dérive irréfléchie, je tiens à faire savoir
que je ne m'y reconnais pas. L'histoire de l'anarchisme,
pour reprendre un autre thème retenu, ne m'intéresse
qu'autant qu'elle peut nous éclairer sur la façon dont,
aujourd'hui, les anarchistes peuvent contribuer à faire
l'histoire, c'est-à-dire à détruire un système d'exploita-
tion et de domination pour lui substituer une société
sans argent, sans État ni salariat.
Cela s'appelle un projet, et non une croyance.

34
INTELLECTUELS ET RÉVOLUTIONS

Entretien avec Caroline Granier*, extraits.

« Une des utilités possibles de l'intellectuel révolu-


tionnaire, avec tous les guillemets que tu veux à intel-
lectuel, c'est d'apporter des matériaux d'information
et de réflexion, mais aussi de poser des questions, de
faire des mises en perspective. Tu vas me dire que ce
travail devrait être fait et critiqué par tous et toutes, et
on est bien d'accord! Je ne prêche pas pour un corps
de spécialistes, mais dans le monde tel qu'il va, certains
disposent de plus de moyens et de temps que les autres.
L'exemple pour moi, c'est la publication de Dommages
de guerre". Je constate que, à un moment donné, l'État
français participe à une guerre et au même moment on
peut lire des trucs ahurissants dans certains journaux
anars. Et personne ou presque n'est là pour dire autre
chose, représenter une certaine exigence de radicalité...
Alors je publie mon livre et il est peu lu, mal reçu, et sur-
tout pas discuté... Il est vrai que j'ai la dent dure dans
les polémiques !

* Caroline Granier a notamment publié une version condensée de sa


thèse de doctorat : Les Briseurs de formule. Les écrivains anarchistes en
France à la fin du xuf siècle, Cœuvres-et-Valsery, Ressouvenances, 2008.
* * GUILLON Claude, Dommages de guerre, Paris, Pristina, Belgrade 1999,
L'Insomniaque, 2000.

35
Donc le mouvement anarchiste n'a pas d'intellectuels?
Je suis obligé de constater qu'on n'a pas d'intellec-
tuels anarchistes, et je pense qu'il n'y en a pas parce que
le mouvement anarchiste n'en veut pas. Il est tout dis-
posé à avoir des compagnons de route sympathisants...
mais il est pour l'instant tout à fait incapable d'entre-
tenir des rapports de compagnonnage critique avec des
intellectuels qui seraient anarchistes. Le mouvement
anarchiste n'a pas d'intellectuels parce qu'il n'en mérite
pas ! Par ailleurs, je connais plein de gens plus ou moins
militants qui sont dans le mouvement ou qui y ont été
et se considèrent comme libertaires : il y a une richesse
énorme, dont on ne fait rien. Là, un journal comme
Le Monde libertaire pourrait jouer un rôle. Ce que fait
tin peu la radio. Un rôle de laboratoire d'idées. Mais ça
suppose absolument d'admettre que la chapelle dont on
est le bedeau soit critiquée, y compris dans son propre
journal, et que soient agitées des idées choquantes ou en
contradiction avec la ligne du dernier congrès.

Et la révolution? Est-ce qu'il n'y a pas un certain flou


autour de cette question en ce moment?
C'est intéressant comme question à se poser à un
moment où il y a un renouveau réel du mouvement liber-
taire (depuis 1995). Avant, il n'y avait pas de mouvement,
il y avait un milieu. Mais la question de la révolution a
l'air effectivement assez vague, il y a plein de gens qui
font bien attention de ne pas la poser, ou de considérer

36
que ça va de soi. D'où le fait que poser la question "Les
anarchistes sont-ils encore révolutionnaires?" paraît
injurieux... Dire de quelqu'un qu'il est révolutionnaire,
ce n'est pas une appréciation morale. C'est d'abord se
demander : est-ce qu'il prend parti pour une rupture
révolutionnaire? Est-ce que c'est son projet? Est-ce qu'il
estime que c'est nécessaire? Ceux qui ne pensent pas que
la révolution est nécessaire, eh bien, ils ne sont pas révo-
lutionnaires, ce n'est pas méchant de dire ça ! Sauf que,
comme ils défendent leur position, et que moi je défends
la position inverse, je dis que ces gens-là sont contre-
révolutionnaires, au sens strict : on n'est pas sur la même
position, on ne poursuit pas le même but, on ne va proba-
blement pas employer les mêmes méthodes, même si on
se retrouve côte à côte pour certaines choses. »

37
h
AU « N O N » DE QUOI?

ANARCHISME, ABSTENTION ET CONSTITUTION EUROPÉENNE

[Texte publié en ligne le 14 février 2005, repris dans la revue


Ni patrie nifrontières (n° 13-14, novembre 2005). Sur une thé-
matique voisine, on pourra consulter sur Internet « Je voterai
moins pas Bayrou que les autres, si j'ose dire », 1er avril 2007.]

Le prochain référendum sur la Constitution euro-


péenne est l'occasion de réexaminer un problème de stra-
tégie politique qui est souvent envisagé par les anarchistes
de manière uniquement dogmatique. On évoquera ici,
outre la situation française, les positions récentes de
Noam Chomsky et de Paul Mattick Jr aux États-Unis.
U n ami m'a signalé la position prise par Noam
Chomsky lors de la dernière élection présidentielle aux
États-Unis - il a appelé à voter Kerry pour faire bar-
rage à Bush - comme une preuve supplémentaire du
réformisme du linguiste, considéré à tort comme anar-
chiste par beaucoup de militants français. M e sachant
l'auteur d'un texte critique du prétendu anarchisme
de Chomsky (voir « L'effet Chomsky ou l'anarchisme
d'État »), cet ami pensait de bonne foi m'apporter un
peu plus de grain à moudre.
Je saisis en effet cette occasion de mettre noir sur
blanc quelques agacements et questionnements déjà

39
anciens, et je dois dire qu'ils n'iront pas nécessairement
dans le sens qu'attendait mon informateur.
Mon premier questionnement concerne les « campagnes
en faveur de l'abstention » menées par des militants anar-
chistes, en fait le ressassement discret (un communiqué,
un collage d'affiches) de positions immémoriales, à peine
remises au goût du jour par le changement des noms de
politiciens, et qui rencontrent l'indifférence absolue des
populations. Non que l'abstention ne soit un comportement
répandu, mais les abstentionnistes agissent sans se soucier
des consignes anarchistes, davantage dégoûtés que révoltés
par le système et pas plus portés à l'action révolutionnaire
sous prétexte qu'ils ne prennent pas le chemin des urnes.
Pourquoi participer, même dans le registre abstention-
niste, au vacarme électoral et contribuer à donner de l'impor-
tance à un système dont on dit par ailleurs qu'il n'en a pas, et
dont une bonne partie des gens se moquent de toute façon?

Au fait, pourquoi les anarchistes s'abstiennent-ils?


On ne peut raisonnablement avancer que c'est parce
qu'ils refusent crânement d'avoir quoi que ce soit à faire
avec un système capitaliste honni : la plupart paient des
impôts, possèdent une carte d'identité et tous financent
l'État par les taxes perçues sur tous les produits : tabac,
médicaments, ordinateurs, etc.
Disons plutôt qu'ils entendent dénoncer une carica-
ture de souveraineté populaire, à laquelle ils opposent la
fédération des conseils et la démocratie directe.

40
De ce point de vue, je considère que l'abstention est
un comportement tout à fiait cohérent, même s'il est pro-
bablement d'une efficacité nulle en termes de pédagogie
ou d'agit-prop.
Écartons ici l'illusion ou le mensonge selon lequel, en
portant au pouvoir des politiciens bien intentionnés, on
peut réaliser une société libertaire, en faisant l'économie
d'une rupture révolutionnaire avec le système capitaliste
en place. Cette illusion, relativement passée de mode,
a néanmoins servi encore à la fin des années 1970 à
François Mitterrand à reformer le PS comme machine de
conquête du pouvoir, utilisant le thème de la rupture avec
le capitalisme après victoire électorale de la gauche, et les
petites mains trotskistes comme Lionel Jospin. Cette illu-
sion peut très bien refleurir demain.
Dans son dernier supplément gratuit, Oiseau-tempête
publiait un texte de Paul Mattick Jr intéressant à plus
d'un titre. Il dresse un argumentaire abstentionniste,
qu'il oppose précisément aux positions de Chomsky.
Mattick raconte qu'il est souvent abordé dans la rue par
des jeunes filles qui lui demandent s'il veut « contribuer à la
défaite de Bush » (et non, comme on peut le comprendre, s'il
s'apprête à voter Kerry). H ajoute fièrement qu'il répond tou-
jours : « Je suis partisan du renversement violent du gouverne-
ment américain et donc guère porté sur les élections » et que
cette déclaration suscite l'effarement de ses interlocutrices.
On voit que pour Mattick, ce qui compte n'est pas l'ob-
jectif annoncé (défaire Bush), mais le moyen (voter Kerry).

4i
Lui-même annonce un objectif jugé plus radical : le renver-
sement violent du gouvernement. Admettons sans pinailler
et pour gagner du temps que cette formule très ambiguë
signifie « contribuer à une révolution », laquelle ne vise pas
du tout le gouvernement, mais le capital comme rapport
social. On ne peut que regretter les petits moyens critiques
des jeunes démarcheuses anti-Bush. Comment se fait-il
qu'aucune n'ait songé à répliquer qu'il pourrait à la fois
voter Kerry et préparer l'insurrection qu'il appelle de ses
vœux? On ne le sait pas. Qu'importe, à ce point du raison-
nement, l'anarchiste sursaute... Il/elle a perçu une «contra-
diction» entre le fait de se proclamer insurrectionnaliste
et le fait de glisser un bulletin dans une urne. Pour être
parfaitement honnête, il faudrait reconnaître que l'insur-
rectionnalisme de Mattick, qui tient tout entier dans une
déclaration faite à une jeune fille croisée par hasard, est
égal en innocuité avec l'électoralisme.
Si voter « ne change rien », alors se proclamer en faveur
de l'insurrection non plus. Cela ne signifie pas que, tant qu'à
faire ou plutôt tant qu'à ne rien faire, mieux vaudrait voter.
Cela signifie que le partisan de l'insurrection (j'en suis) ne
peut se prévaloir en face du votant d'une efficacité radi-
cale plus grande d'une solution qu'il est incapable de faire
advenir dans la réalité et non dans ses seules déclarations.
Revenons sur la notion de «contradiction». Les
contradictions sont malheureusement aux militants radi-
caux ce que les péchés sont aux catholiques : c'est hon-
teux, cela peut entraîner un châtiment terrible (même

42
si l'on ignore où et quand), ça se combat par un sur-
saut de la volonté et quelques formules sacramentelles.
Mais, me demanderas-tu, ami(e) anarchiste, quel autre
comportement adopter face à une «contradiction»? Un
comportement matérialiste. Une contradiction n'est pas
un piège tendu par une divinité maligne sur le chemin
du militant; une contradiction ou la perception sub-
jective qu'on peut en avoir est une bonne occasion de
se demander quel est le but que l'on poursuit, et donc
quels sont les moyens les plus adaptés pour l'atteindre.
Dans le cas d'espèce, l'effarement obtenu eût-il été
moins grand si Mattick avait répondu : « Je vais voter Kerry
pour licencier Bush, mais la révolution restera à faire. »
Probablement non.
D'ailleurs, Mattick doit trouver l'évidence radicale un
peu courte puisqu'il entreprend de comparer les effets
possibles de l'élection de Bush ou Kerry, sans voir, amis
radicaux, que c'est déjà là une contradiction pour un
insurrectionnaliste. En effet, amis radicaux, qui peut dire
à l'avance ce que sera le résultat d'un raisonnement?
L'ami Mattick est un tenant d'un économisme marxien
rigoureux mais non bovin : les politiciens ne sont que des
fétus de paille ballottés par les tendances de fond du capi-
talisme, mais il est néanmoins légitime de se soucier du
droit à l'avortement et de la préservation des forêts.
Or voici qui suffirait à mettre à bas sa pose radi-
cale : du point de vue du droit à l'avortement, notam-
ment dans les pays du tiers-monde, c'est-à-dire hors des

43
États-Unis mais via les programmes qu'ils financent, il
peut apparaître rationnel de voter Kerry.
Ici, deuxième étranglement de l'anarchiste : Voter ! ? !
Attention ami anarchiste! Je n'ai pas écrit qu'il fallait
voter Kerry, mais que, du point de vue particulier choisi,
il était rationnel de le faire, quitte à vouer le président
Kerry au même triste sort réservé à Bush dans nos pen-
sées intimes, ce dont il ne souffre d'ailleurs aucunement.
Restons aux États-Unis pour étudier un troisième cas
de figure : le vote Nader. Embrassons-nous amis radicaux et
anarchistes ! Nous voilà certainement d'accord. Nous avons
affaire ici à la plus niaise soumission qui soit à l'illusion
démocratique, que l'on résumera par la formule : « Je-vote-
pour-celui-qui-est-le-plus-proche-de-mes-opinions. » Voter
Nader ou Besancenot, voilà la vraie connerie (d'un Onfray,
par exemple) piégée dans les élections !
Au contraire, si l'on s'abstient (excusez-moi!) de
toute bienséance idéologique, il peut être intéressant
(très moyennement à vrai dire, mais c'est le sujet de ces
réflexions) de réfléchir à ce qui serait une position ration-
nelle, d'un point de vue révolutionnaire, lors d'une élec-
tion présidentielle française, et non plus états-unienne.
Ainsi, ce que je reprocherais aux gens (camarades com-
pris) qui ont voté pour Chirac contre Le Pen, ce n'est nul-
lement d'avoir mis dans l'urne un bulletin portant le nom
d'un politicien français de droite*, gestionnaire fourbu

* L a réserve mentale matérialisée par des gants de ménage ou une


pince à linge sur le nez était dérisoire et ridicule. Et en allant au
boulot, les gars, vous respirez à pleins poumons, peut-être ?

44
d'un capitalisme qui appelle de ses vœux des libéraux plus
vifs comme Strauss-Kahn, Jospin ou Sarkozy. Non, je leur
reproche de s'être laissés prendre au piège démocrate et
médiatique d'un « danger fasciste » qui existe bel et bien au
niveau des municipalités et de certaines régions, mais était
un pur fantasme dans le duel Chirac-Le Pen.
En revanche, dans un duel Jospin-Chirac par exemple,
il me semble que le vote Chirac a un sens. Non celui d'une
« politique du pire », moralement détestable et surtout
inefficace. Mais, bien au contraire, le sens d'un « moins
pire », assorti des superbes conneries de stratégie dont
Chirac a le secret. On se souviendra que c'est à lui et au
Premier ministre qu'il avait choisi que l'on doit l'occasion
du mouvement de grèves de l'hiver 1995, le retour de la
perspective révolutionnaire dans les esprits et la résurrec-
tion du mouvement anarcho-syndicaliste. Bien entendu,
je caricature pour les besoins de mon propos, notamment
en omettant de parler du mouvement d'émeutes anti-CIP
de 1994. Cependant, je suis convaincu que la présence,
pour peu d'années encore, de politiciens « vieux style » du
type Chirac joue le rôle d'un «retardateur» de la moder-
nisation capitaliste, qu'un pouvoir socialiste expédierait
plus rapidement, avec moins de résistances sociales.
Je rappelle que je propose ici une analyse matérialiste
des situations et des comportements, et me moque éper-
dument des tabous idéologiques et des terreurs religieuses
que certain(e)s éprouvent pour le salut de leur âme s'ils/
elles enfreignent telle ou telle habitude «identitaire».

45
Non, évidemment, à la Constitution européenne!
L'inconvénient de la position d'abstention systé-
matique* des anarchistes est d'éviter ou de masquer
les débats. À l'époque du référendum sur Maastricht,
une partie des militants anarchistes étaient embarrassés,
croyant reconnaître dans la nouvelle Europe une amorce
du monde sans frontières auquel ils aspirent. Le rappel
au dogme abstentionniste permit de ne pas débattre de
cette illusion d'optique.
Je suppose que la situation des esprits est aujourd'hui
plus claire à propos de la constitution européenne.
Encore n'est-ce qu'une supposition. Je vois mal com-
ment des libertaires pourraient trouver quelque avantage
à l'Europe libérale, qui modernise le capital et la répres-
sion policière à très grande vitesse. Ceux/celles qui le sou-
haitent peuvent (re)lire sur mon site les articles consacrés
au mandat d'arrêt européen et aux dispositions prises
prétendument pour lutter contre le terrorisme après
le 11 Septembre (lesquelles ont été adoptées dans une
indifférence bien inquiétante). C'est cela, auquel vient
s'ajouter le démantèlement du droit du travail par le
jeu de flipper des délocalisations, que vient entériner la
constitution proposée par Giscard d'Estaing.
Un NON fermement et massivement prononcé dans le
pays du promoteur du texte aurait une valeur symbolique

* Ou quasi systématique : Ronald Creagh rappelle dans son


commentaire des positions de Chomsky qu'il est arrivé à la C N T
espagnole de s'abstenir... de prôner l'abstention, manière un peu
hypocrite, mais efficace, de favoriser la victoire républicaine en 1936.

46
non négligeable. D ne s'agit pas de se leurrer : le NON, sur-
tout s'il n'est pas repris dans d'autres pays, ne suffira pas
à faire capoter l'actuel projet européen de rationalisation
capitaliste. Mais c'est un grain de sable dans l'engrenage,
et mettre du sable dans les engrenages est une vieille pra-
tique de sabotage. Les luttes sociales seules permettront
de freiner les ardeurs libérales, et soyons sûrs qu'elles
auront à combattre aussi bien les sociaux-démocrates
approbateurs à la Hollande ou Jospin que les réticents
comme Fabius.
Bref, au lieu de perdre de l'énergie à défendre
l'abstention, les anarchistes feraient mieux de mener
campagne contre l'Europe. Je faisais allusion au peu
de réactions contre le mandat d'arrêt européen et les
mesures policières; la campagne pour le référendum
est une occasion de revenir sur ces questions. Quant à
voter ou non, de toute manière, et comme d'habitude,
les sympathisant (e) s et même les militant(e) s libertaires
feront ce qu'ils voudront le jour venu. Ceux/celles qui
mettront un bulletin NON dans l'urne ne me paraissent
pas encourir le reproche de capituler devant le système
ou d'incarner la démocratie spectaculaire.
Je considère fondée l'analyse selon laquelle seule
une révolution, c'est-à-dire une rupture avec le système
capitaliste reposant sur l'exploitation du travail et la
domination masculine, permet d'envisager la création
d'une société communiste et libertaire. C'est à mes yeux
le projet qui rend tous les autres possibles et ouvre le

47
maximum de perspectives immédiates, dans les luttes,
les relations humaines et les réalisations pratiques. Je ne
vois pas que le dogme d'une pureté abstentionniste y
contribue en quoi que ce soit.

Post scriptum. N'ayant jamais pris la peine de m'ins-


crire sur les listes électorales, je suis, dans la pratique, un
abstentionniste de toujours. « Alors là, j'comprends plus
rien ! » s'exclame l'abstentionniste vieux-croyant. C'est
pourtant simple : je me passe de voter, je ne m'abstiens
pas de penser.

48
MAINTENANT I

EN QUOI LA LIBÉRATION DES MIUTANT(E)S

D'ACTION DIRECTE EST UNE PRESSANTE NÉCESSITÉ

[Texte publié en ligne le 29 septembre 2005.]

La chambre d'application des peines de Douai a


refusé, le 14 septembre 2005, pour la énième fois, la
liberté conditionnelle de Nathalie Ménigon*.
On sait que l'état de santé de cette militante, qui
a subi deux accidents vasculaires cérébraux, est très
précaire, notamment du fait de sa détention. On sait
que la prison anéantit et qu'elle ne soigne pas celles et
ceux dont elle a détruit la santé. D e ce point de vue, la
prison est un mensonge obscène sur la possibilité d'un
«châtiment» qui se «limiterait» à la privation de liberté.
Ceci rappelé, disons que le présent texte ne se fixe
pas pour tâche de ressasser les motifs d'ordre humani-
taire ou idéologique qui justifieraient la libération des
ancien(ne)s militant(e)s d'Action directe (AD). Ces
motifs sont bien connus et d'ailleurs reconnus par un
nombre croissant de personnes qui ne partagent aucun
des objectifs d'Action directe ou qui partagent certains
d'entre eux («révolution», «communisme») en désap-
prouvant l'assassinat politique comme moyen d'action,

* Sur la situation des militant(e)s d'AD, voir ci-après : « L e T e m p s de vivre ».

49
soit pour des raisons philosophiques, soit pour des rai-
sons tactiques, soit les deux à la fois.
Au-delà d'une élémentaire opposition au traitement
que l'on inflige à ces détenu(e)s « au nom de la société »,
le présent texte veut attirer l'attention sur le fait que leur
libération ne présenterait que des avantages, y compris
- à rebours des «inquiétudes» gouvernementales - celui
de prévenir les réactions désespérées que ne manquerait
pas de susciter le décès en prison de l'un(e) d'entre eux.
Lors des diverses procédures de ces dernières années, et
encore en septembre dernier, il a été notamment reproché
à Nathalie Ménigon son « manque de repentir ». On lui a
également opposé le fait que la région Provence-Alpes-Côte-
d'Azur où réside son futur employeur est une terre d'accueil
pour des militants basques d'ETA! Gageons qu'on objectera
à Jean-Marc Rouillan, embauché par les éditions Agone, sises
à Marseille, que la cité phocéenne est infestée d'indépendan-
tistes corses... Ces niaiseries montrent que le gouvernement
n'a trouvé, pour refuser l'élargissement des gens d'AD, ni
argument juridique ni objection technique. Elles indiquent
assez que seule la peur fantasmatique d'une reprise de l'ac-
tion armée explique leur maintien en détention.
Jean-Marc Rouillan a accordé un entretien à La Dépêche
du Midi (26 juillet 2005) dont j'extrais les passages suivants,
éclairants à plus d'un titre (même si l'on doit toujours sus-
pecter des distorsions entre propos tenus et proposrapportés):
« Après notre amnistie en 1981, on nous a dit que nous
avions recommencé. Mais nous avions juste repris notre

50
place dans le combat. Aujourd'hui, les tribunaux disent
qu'Action directe existe toujours. C'est de la pure folie.
Ça n'existe plus depuis au moins seize ans. Us confondent
le mouvement de soutien révolutionnaire actuel avec l'or-
ganisation telle qu'elle a existé. Même l'histoire a changé.
Nous avons lutté à l'époque du bloc communiste. D n'y a plus
d'organisation armée aujourd'hui. Il faudrait une vraie
volonté pour refaire quoi que ce soit dans ce sens. »
Passons sur une maladresse d'expression qui tient au
fait que le langage en usage dans l'appareil d'État et celui
d'un militant se réclamant d'un courant communiste
sont sémantiquement inconciliables. « Nous n'avons pas
"recommencé", dit en substance Rouillan, nous avons
repris notre place dans le combat. » C'est évidemment la
même chose au regard du code pénal.
Plus intéressante est la dénonciation du fantasme de la
permanence d'Action directe comme organisation de lutte
armée, prête à « reprendre sa place dans le combat ». Ici,
Rouillan a raison : Action directe, c'est fini. S'ils étaient de
bonne foi, ses contempteurs moralistes relèveraient ce qu'il
y a dans ce constat d'autocritique de fait et de lucidité.
Les historiens - et les jeunes militants d'aujourd'hui
seraient bien inspirés d'en faire autant - noteront la réfé-
rence (soulignée par moi dans les propos de Rouillan) au
« bloc communiste », expression commune aux journa-
listes et aux staliniens. On mesure ici à la fois l'importance
positive qu'avaient pris les dictatures staliniennes pour les
militants d'Action directe, liés à la Fraction armée rouge

5i
allemande (RAF) à partir de 1985 (elle-même soutenue
par l'Allemagne de l'Est), et l'espèce d'effarement dont on
imagine comment il a pu saisir d'autant plus violemment
des militants détenus, mis à l'écart du monde, et recevant
dans une bulle d'isolement hostile la nouvelle de l'effon-
drement du mur de Berlin : « Même l'histoire a changé ! »
Rouillan semble, dans cette déclaration, lier la lutte armée
à l'existence des régimes staliniens, en l'absence desquels « il
faudrait une vraie volonté pour refaire quoi que ce soit dans
ce sens ». Manière de dire que c'est inenvisageable, sauf à
verser dans un volontarisme délirant, appelé à se fracasser la
tête sur le mur de l'histoire, qui - même elle - a changé.
Du fait du choix que ses militant(e)s ont fait de prati-
quer des exécutions et des longues peines auxquelles ils/
elles ont été condamné(e)s, Action directe peut incarner
et épuiser aux yeux des jeunes d'aujourd'hui la défini-
tion de la « lutte armée » en France. Or, non seulement il
n'en est rien, mais Action directe a regroupé au contraire
autour de ce choix politico-tactique (les exécutions) une
poignée de militant(e)s, tandis que de nombreux groupes
et individus autonomes ont pratiqué, après 1968, des
actions violentes, illégales et souvent «explosives», détrui-
sant ou dégradant des biens, des moyens de communica-
tion ou de transport d'énergie, et des cibles symboliques.
Pour aller vite, et l'on se reportera avec profit à la bro-
chure Retour sur les années de braise. Les groupes autonomes
et l'organisation Action directe*, la majorité des militants,

* Toulouse, mars 2005,28 p.Téléchargement libre sur infokiosques.net.

52
libertaires, autonomes ou ex-maoïstes, dont certains se
retrouvent par exemple en 1977 dans la coordination
Carlos (Coordination autonome des révoltés en lutte
ouverte contre la société), sont hostiles à la création
d'une organisation permanente (ils préfèrent user de
sigles différents suivant les actions menées) et surtout aux
assassinats (exception : l'exécution de Tramoni, vigile de
Renault qui avait abattu Pierre Overney, militant de la
Gauche prolétarienne).
En octobre 1977, les militants des Napap (Noyaux
armés pour l'autonomie prolétarienne) écrivent : * Nous
avons tiré le bilan des pratiques politico-militaires étran-
gères qui mènent des combattants "spécialistes" à une lutte
solitaire et suicidaire face à l'appareil d'État moderne. »
Des organisations sous forme de coordinations tel le M I L
(Mouvement ibérique de libération), groupe franco-espa-
gnol, antifranquiste et anticapitaliste, ou les Gari (Groupes
d'action révolutionnaire internationaliste) s'autodissolvent,
respectivement en 1973 et 1974, avec le souci - au-delà des
difficultés de la lutte, de la répression et des querelles intes-
tines - d'éviter la spécialisation « qui devient hiérarchie de
fiait », comme l'écrivent des militants des Gari.
La coordination Carlos, qui commet en 1977 une
« nuit bleue antinucléaire » (série d'attentats coordonnés),
se sépare au bout d'un an, à la fin de l'été 1978, sur le
constat d'un désaccord politique de fond. Les quelques
militant(e)s qui jugent nécessaire de passer aux exé-
cutions (pratiquées en RFA, en Italie et en Espagne)

53
vont créer Action directe, qui apparaît publiquement
par le mitraillage de la façade du siège du C N P F (le
Medef de l'époque), le 1er mai 1979. Les meurtres du
général Audran, spécialiste des ventes d'armes (1985),
et de Georges Besse, P D G de Renault (1986), ainsi
que la répression qui s'ensuit, contribueront à isoler les
militant(e)s d'Action directe de leurs « milieux politiques
d'origine » (milieu libertaire, par exemple).
Il ne s'agit pas ici de glorifier la « bonne lutte armée »,
libertaire et méfiante à l'égard des avant-gardes, dont
l'efficacité doit être discutée comme celle de toute autre
stratégie. Il s'agit de souligner le caractère minoritaire
du choix qui fut à l'origine de la création de l'organisa-
tion Action directe, choix qui entraînait nécessairement
ses membres dans une logique de face-à-face avec l'État.
Les militant(e)s qui ont aujourd'hui entre 20 et 30 ans
n'ont rien connu de l'époque d'activité du groupe Action
directe. Ils ne retiennent à son propos que des abstrac-
tions tenant du fait divers et de l'idéologie : « meurtre
d'un général marchand d'armes », « meurtre d'un patron ».
Rendus quasi abstraits par le temps, ces meurtres sont plus
facilement légitimés. Certes inutiles - personne n'en dis-
convient, et pour cause ! - ces actes sont en partie « sauvés »
par leur légitimité supposée. Donnée une fois pour toutes
(par l'idéologie), celle-ci serait hors d'atteinte de la cri-
tique. Elle est encore renforcée par la dignité de militants
qui ne se sont pas reniés en prison. Sans doute, une telle
force de caractère aurait-elle trouvé meilleur emploi dans

54
les aventures d'une vie libre, mais qu'importe : elle force
le respect. D est vain, même de la part d'adversaires poli-
tiques, de la leur reprocher.
Seule leur libération mettrait réellement ces
militant(e)s en situation psychologique, culturelle et poli-
tique d'évaluer les modalités passées de leur engagement.
Que les réflexions et les nouveaux engagements qui
en procéderont ne puissent satisfaire des juges ou des
ministres est très probable, et tout à fait hors sujet.
Pour l'heure, je m'inscris en faux contre l'idée que la
digne obstination de ces militants éclaire positivement a
posteriori les meurtres qui leur sont reprochés. En effet,
on peut accepter comme légitime un geste de révolte
individuelle, même s'il est inutile, voire contre-productif
(l'incendie du Reichstag, par exemple). Pour une orga-
nisation politique, le caractère inutile et contre-productif
d'une action la rend illégitime. De plus, on ne réduit pas
la portée d'un crime inutile en le qualifiant d'erreur stra-
tégique (évaluation qui ressort assez clairement des décla-
rations de Joëlle Aubron depuis sa libération). Parti ou
organisation ne sont pas « un camarade qui se trompe ».
Si son analyse, ses alliances et ses moyens d'action
sont erronés, alors l'existence même de l'organisation est
une erreur que ne «compensent» ni la « bonne foi » des
individus ni le recours à une rhétorique politiquement
correcte (l'odieux marchand d'armes, le méchant patron).
J'ai milité contre la peine de mort lorsqu'elle existait
(avant 1981). J'ai récusé toutes les exceptions proposées

55
par ses partisans : assassins d'enfants, assassins de flics...
Je ne considère pas que la peine de mort soit plus accep-
table si décidée sans instruction, sans défense, sans avocat
et sans garantie d'aucune sorte par une demi-douzaine de
zozos qui n'imaginent pas d'autres moyens de s'adresser
au peuple pour le «réveiller». Certes, le meurtre ciblé (il
n'est pas question ici de terrorisme) peut être un des seuls
moyens d'action envisageables dans certaines situations
historiques (occupation, dictature), ce qui ne signifie
d'ailleurs pas qu'il soit efficace. Lorsqu'il exprime l'im-
passe d'un groupe de militants et non la situation d'un
peuple ou d'une classe, lesquels n'ont pas de «représen-
tants», même chargés de se sacrifier, je le juge inaccep-
table dans son principe.
Le bilan d'Action directe est accablant : deux morts,
des orphelins, des vies gâchées (la leur, celles de leurs
proches, celles des proches des victimes). Je peux com-
prendre la réserve de certain(e)s qui préfèrent atténuer
ce bilan ou le passer sous silence à l'heure où au moins
deux militantes d'Action directe sont en danger de mort
Qoëlle Aubron en liberté et Nathalie Ménigon en déten-
tion), mais je la désapprouve. N'ayant jamais considéré
les militant(e)s d'Action directe comme des camarades
dont je partage le combat, même si des liens d'amitié
anciens m'unissent à Hellyette Bess (voir mon texte de
l'époque « Contre A D et contre l'État »), je ne me sens
tenu à aucune réserve, et notamment pour des raisons
sur lesquelles je vais insister dans la suite de ce texte.

56
Pathos et revival
Sans que cette conséquence ait été voulue par
ses animateurs, la campagne pour la libération des
militant(e)s d ' A D leur a - presque mécaniquement -
redonné une espèce de légitimité, légitimité d'ailleurs
supérieure à celle qu'ils avaient acquise au moment
où ils agissaient librement, dans l'isolement politique
évoqué plus haut. Certes, c'est leur force de caractère
qui attire la sympathie davantage que leurs actions
passées. Par ailleurs, la nécessité de rédiger des com-
muniqués, des pétitions, des appels, amène tout natu-
rellement - la tendance militante au pathos aidant - à
ripoliner le bilan d'AD. Ses militant(e)s se voient
qualifié(e)s publiquement à plusieurs reprises, notam-
ment par des militants anarcho-syndicalistes, de « pri-
sonniers de la lutte des classes ». U n meeting parisien
donne l'occasion, devant une assistance q u ' A D n'aurait
pas réunie il y a vingt ans, à quelques militant(e)s fran-
çais et étrangers de justifier, certes rétrospectivement
et à mots (à peine) couverts, les meurtres politiques,
poliment applaudi(e)s par une salle remplie pour l'es-
sentiel de militants libertaires et anarcho-syndicalistes
pas du tout favorables par ailleurs au maniement du
revolver ou du plastic.
Le communiqué, en 2004, d'un collectif alsacien de
souden aux militantes et militants d'Action directe illustre
la manière dont la combinaison d'un certain nombre de
thèmes, assez anodins chez les révolutionnaires, conduit à

57
donner aux militant(e)s d ' A D une place qu'ils/elles n'ont
jamais eue en liberté* :

« Nous sommes aujourd'hui ici pour réclamer la


libération des militantes et militants d'Action directe,
parce que le combat révolutionnaire et anticapitaliste vit
toujours. La preuve nous sommes ici. Parce que l'État
peut toujours nous enfermer, il ne fera jamais taire les
colères que la misère provoque. Certes, nous avons eu
des divergences avec la forme politique qu'a prise Action
directe en son temps. Mais malgré les années de déten-
tion, d'isolement, d'humiliation et de grèves de la faim,
ils et elles n'ont jamais renié ni leurs idéaux ni leurs
camarades. Ils et elles restent comme nous, des militantes
et des militants anticapitalistes qui se battent pour un
monde meilleur. [...] Ce que nous avons à réaffirmer ici,
c'est que l'histoire c'est l'histoire de la lutte des classes,
et que les militantes et militants d'Action directe sont les
compagnes et compagnons d'un combat commun, et que
notre arme aujourd'hui, c'est la solidarité. »

Autre exemple d'une nouvelle production de dis-


cours : en l'espèce le fait d'anciens militants maoïstes
militant à la C N T , dont chacun peut reconnaître le style
particulier dans un communiqué de l'union locale C N T
de Béthune du samedi 19 février 2005 indiquant que les

* On y ajoutera pour l'anecdote l'empressement de personnalités gau-


chistes (Ariette Laguiller, Alain Krivine...) à saluer publiquement et
chaleureusement Joëlle Aubron, croisée au hasard d'un défilé.

58
militants d'Action directe croupissent en détention « pour
avoir porté très haut leurs idéaux anticapitalistes et anti-
impérialistes [sic] ». D'autant plus haut qu'ils ont du sang
sur les mains ? Je crois sans peine que les rédacteurs de ce
texte ne pensent rien de semblable. Ils sont entraînés par
leur propre rhétorique. Autre note d'ambiance : le revival
inattendu, dans le même milieu, du folklore néo-résis-
tancialiste des «maos» favorables à la lune armée dans
les années 1970. « Nous sommes les nouveaux partisans,
francs-tireurs de la guerre de classe », chante Dominique
Grange devant des parterres d'anarchistes ravis.
Certes, il n'y a nul « complot terroriste » sous ces
effets de manche et ces enfantillages; il serait même
absurde d'y voir l'indice d'un retour en grâce de
l'« action directe » au sens étroit que cette expression a
pu prendre en France à la fin du xix e siècle, période dite
« des attentats anarchistes ». Cependant, la conjonction
de ces facteurs* constitutifs d'une relégitimation même
involontaire des assassinats politiques, combinée à la très
légitime exaspération de nouvelles générations militantes
contre un système qui ne prône la non-violence que
lorsqu'elle préserve ses propriétés, risque de (re)former
un terrain idéologique sur lequel la nouvelle du décès
en détention d'une militante d'Action directe pourrait
avoir des conséquences dramatiques. On rappellera aux
sceptiques oublieux la triste odyssée de Florence Rey et
Audry Maupin. Même un flic ou un ministre devraient

* T o u s de notoriété publique, je le souligne.

59
pouvoir comprendre que c'est précisément et paradoxa-
lement à proportion de leur éloignement dans le temps
d'avec Action directe et de la naïve ignorance qui l'accom-
pagne que de jeunes militant(e)s seraient susceptibles
de réactions violentes et irréfléchies.
Plus le temps passe et plus le risque s'accroît de voir
Action directe, groupuscule minoritaire d'il y a vingt
ans, s'inscrire dans l'histoire par une martyre, sus-
citer une légitime compassion, une non moins légitime
colère, et peut-être de maladroites émules. La libération
de Joëlle Aubron, atteinte d'un cancer au cerveau, était
un premier pas qu'il serait absurde de contredire par
pusillanimité politicienne.
Il ne s'agit pas d'«humanité» ou de «justice», mais
d'éviter le pire.
C'est maintenant qu'il faut libérer, sans exception,
tous les militants et militantes d'Action directe et clore
- par un geste que rendent possible la loi et la conjoncture
politique - ce chapitre de l'histoire de l'extrême gauche
française. En s'y refusant à nouveau, les autorités n'en-
courraient pas seulement le reproche de sacrifier la vie
de Nathalie Ménigon, elles feraient naître le soupçon
d'une « stratégie de la tension » pariant sur les réactions
violentes à son décès, qui permettraient de justifier et
d'étendre encore des mesures dites «antiterroristes».

60
CORPS CRITIQUE
SOT MÉTIER

« Je fais un sale métier, c'est vrai ;


mais j'ai une excuse : je le fais salement. »
Le Voleur, Georges Darien.

« La prostitution est un métier dû


au déséquilibre sexuel de la société. »
Tract de prostituées parisiennes, juin 1974.

« C'est vrai, [...] c'est un métier sale,


le métier qu'on fait. »
Une prostituée*

[Texte publié dans la revue Oiseau-tempête (n°10,


printemps 2003).]

La question de savoir si la prostitution est un métier, et


qui plus est « un métier comme un autre » (on sait qu'il n'en
est que de sots, mais on ne manque jamais d'ajouter que
celui-ci serait le plus vieux), avait été posée par la mobili-
sation de certaines prostituées au milieu des années 1970.
Elle est revenue dans l'actualité, suscitant une abondante
production théorique, journalistique et pétitionnaire, dont

*WELZER-LANG Daniel, BARBOSA Odette, MATHIEU Lilian, Prostitution :


les uns, les unes et les autres, Métailié, 1994, p. 112.

63
la caractéristique commune est la confusion. L'activité
même des personnes qui se prostituent, et plus encore
leurs mouvements revendicatifs épisodiques, interrogent
en effet doublement les fondements de l'ordre social :
qu'est que le «travail»? Qu'est-ce que la «sexualité»?
On observe sur ces questions des rapprochements
entre des analyses féministes et des vulgarisations psycho-
philosophiques à la mode. On lira donc également sous
la plume de la féministe Stéphanie Cordelier* et celle
d'André Comte-Sponville dans Psychologies" l'affirmation
que la prostitution n'est ni de la sexualité ni du travail. Je
ne prétends pas examiner dans ce court article toutes
les implications d'un questionnement porté à l'articu-
lation sensible du corps intime et du lien social. Quant
à la première dénégation, je me bornerai pour l'essen-
tiel à l'écarter. Non seulement l'activité de la personne
qui se prostitue est bien « de la sexualité », mais elle est
l'incarnation parfaite de la «sexualité», considérée comme
domaine séparé de l'activité humaine depuis le XIXE siècle
occidental, scientiste et hygiéniste. Quant à la seconde
dénégation, j'espère que son examen pourra permettre
d'avancer quelques pistes de réflexion sur le travail. En

* « Prostitution et mariage : une assimilation douteuse », exposé lors


du colloque organisé par Christine Delphy pour Nouvelles Questions
féministes à l'Université Paris-X, 25-26 septembre 2001.
* * COMTE-SPONVILLE André, « Tentations répressives », Psychologies, mars
2003. Spécialisée dans la production de ce que l'on pourrait appeler
l'« idéologie du soi », cette revue a précisément pour recommandation
favorite le « travail sur soi »; elle affiche, outre une tolérance morale
de bon aloi, un attachement indéfectible à une vision essentialiste des
différences de genre (les garçons sont plus agressifs, etc.).

64
effet, il semble que tant les mobilisations de chômeurs que
celles des prostituées, et dans un registre différent celles
des sans-papiers, marquent un retour remarquable de la
question du travail, à la fois objectivement posée et straté-
giquement pensée, par des groupes qui sont situés à l'écart
de la production (chômeurs), dont le travail productif
n'est pas pris en compte (sans-papiers), ou encore dont
l'activité n'est pas reconnue comme travail (prostituées).

Se prostituer, est-ce un métier?


Tout travail est-il une prostitution ?
Se prostituer « c'est un métier parce que ça s'apprend,
mais ce n'est pas un métier parce qu'on n'aimerait pas
que sa fille le fasse », dit une militante associative* à qui
l'on pourrait rétorquer que flic ou militaire non plus, on
ne souhaite pas voir son enfant le faire. « La prostitution
n'est pas un métier. C'est une violence », réplique un tract**
qui rejette à la fois le système prostitutionnel et les lois
Sarkozy. Les signataires revendiquent pour les personnes
prostituées l'accès « à tous les droits universels (soins,
RMI, emploi, etc.) ». Or, c'est précisément en tant que
« travailleurs (euses) du sexe » que les prostituées mobi-
lisées réclamaient déjà dans les années 1970 les mêmes
garanties offertes, à tous en principe, par le salariat. Ce
que les personnes prostituées n'ont cessé de dire, comme

* WELZER-LANG Daniel, BARBOSA Odette, MATHIEU Lilian, Prostitution :


les uns, les unes et les autres, op. cit., p. 9.
* * Texte de décembre 2002 signé notamment par des collectifs
féministes, la L C R , le P C F et une émission de Radio libertaire.

65
le disent aujourd'hui un certain nombre de « sans-papiers »
durement exploités dans des secteurs comme le bâtiment
et la confection, c'est : « Nous travaillons - beaucoup le
plus souvent - et (pour ce qui concerne la prostitution)
nous payons directement ou non des contributions impor-
tantes; nous devrions donc avoir - en raison du travail que
nous effectuons réellement et qui contribue à la richesse
sociale - les mêmes droits que d'autres travailleurs. » De
plus en plus, la prostitution est même présentée par les
personnes qui la pratiquent comme un «service», de nature
thérapeutique, dont l'utilité doit être reconnue.
L'affirmation que tout travail est une prostitution a servi
la critique du salariat dans les années 1970 (comme l'assi-
milation mariage/prostitution avait servi aux anarchistes à
critiquer le mariage). Elle pouvait s'autoriser d'une lecture
(rapide) de Marx, affirmant dans les manuscrits de 1844
que « la prostitution n'est qu'une expression particulière
de la prostitution générale du travailleur* ». Cette instru-
mentalisation théorique et métaphorique de la prostitution
a l'inconvénient de passer par un rabotage sémantique
qui fait bon marché des nuances historiques. Il faut dire
que les protestations modernes, réellement ou faussement
naïves, sur le mode « Le corps humain n'est pas une mar-
chandise », ne font qu'ajouter à la confusion.
Dans le système capitaliste reposant sur l'exploita-
tion salariale et la domination masculine, le corps est bel

* MARX Karl, « Ébauche d'une critique de l'économie politique »,


Œuvres, Pléiade, Économie II, p. 77.

66
et bien une marchandise. « [Les] travailleurs sont obligés de
se vendre morceau par morceau telle une marchandise;
et, comme tout autre article de commerce, ils sont livrés
à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluc-
tuations du marché*. » Reconnaître cette caractéristique du
capitalisme ne signifie ni accepter la légitimité ni gommer
les acquis, même relatifs, des luttes ouvrières. Au nom de
quoi, sinon, s'offusquer du harcèlement sexuel au travail?
Variantes ou extensions génitales de la prostitution sala-
riée, les faveurs sexuelles accordées au chef d'atelier ou de
bureau pourraient faire l'objet de primes, et le temps néces-
saire à leur exécution être déduit du temps de travail... Qui
envisagerait de se plier à un tel système, autrement que
contraint(e) et forcé(e)? D faut noter cependant des cas
récents où des travailleurs ont accepté - collectivement et
publiquement il est vrai - de « payer de leur personne » pour
sauver leur emploi. Des hôtesses de la compagnie aérienne
bulgare Balkan ont ainsi posé nues pour l'édition nationale
de Playboy afin d'épargner à leur entreprise une liquidation
judiciaire, tandis qu'une centaine d'ouvriers d'une Arme
automobile roumaine ont choisi de vendre leur semence à
la banque du sperme deTimisoara pour rembourser, en un
mois, les dettes de l'usine**. La médiatisation recherchée de
l'acte, sa finalité censément élevée et sa «gratuité» assurent
sa distinction d'avec le geste prostitutionnel. On peut
même imaginer que les ouvriers bulgares voient leur statut

* MARX Kari, Le Manifeste communiste, Œuvres, Pléiade, Economie I, p. 168.


* * Informations reproduites dans Courrier international (3 au 9 octobre,
et 21 au 27 novembre 2002).

67
viril confirmé par le geste masturbatoire, au moment où ils
pourront s'aider d'un exemplaire de Playboy, dans lequel
les femmes, elles, sont cantonnées dans leur rôle d'objet
sexuel. D est toutefois précisé que ces ouvriers volontaires,
vivement encouragés par leur syndicat, proposent leur
sperme à la moitié du tarif habituel consenti par la banque,
à la condition « qu'elle accepte tous les donneurs ». Là
encore, pour sordide qu'elle soit, la négociation confirme
la position dominante des hommes : sur 25 hôtesses de
l'air candidates à la photo « de charme », seules cinq ont
été jugées assez conformes aux canons dominants. Tout de
même : les hommes ont dû solder leur sperme. D'autres,
plus pauvres, vendent leur sang pour survivre. Se vendre
morceau par morceau, disait Marx, telle une marchandise.

Mobilisation - modernisation
D n'est sans doute pas inutile de rappeler que les pros-
tituées se sont souvent battues contre les tentatives de
réglementation et de limitation de leur activité. Au début
du XXE siècle encore, on inscrit sur les registres officiels
de la prostitution française des filles de 14 ou même de
12 ans. Une loi d'avril 1906 porte la majorité pénale de
16 à 18 ans; deux ans plus tard, une autre ordonne le
placement des prostituées mineures dans des maisons de
correction. L'application de ces textes donne lieu à des
révoltes violentes. Considérant que c'est leur métier d'être
« filles de noce », les intéressées refusent d'en apprendre
un autre dans des casernes éducatives. Celles qu'on a pu

68
arrêter sont sans cesse changées de prison par l'adminis-
tration; les transferts sont encore l'occasion de manifesta-
dons. « Le 7 octobre [1908], après s'être mutinées et avoir
tenté de s'évader sur les quais de la gare du Nord, les filles
descendent du train, le corsage ouvert; [...] elles relèvent
leurs jupes en montrant leur ventre et attirent les badauds
par leurs hurlements. Le 14 janvier 1909, à la suite d'une
nouvelle mutinerie, il faut transférer un groupe de déte-
nues à la prison Bonne-Nouvelle; tout le long du chemin,
elles ne cessent de chanter L'Internationale . » On voit que
la moralité publique a eu quelque mal à se fixer... et à s'im-
poser manu militari aux filles qu'elle prétendait «sauver».
On voit aussi qu'il était plus aisé, même pour de très jeunes
filles, d'emprunter au moins ses signes de reconnaissance
au mouvement ouvrier, expression d'une classe dont elles
étaient issues (leurs parents ont vécu leur propre adoles-
cence durant la Commune de Paris). Il est probable que
le stigmate qui pèse sur la prostitution s'est alourdi depuis,
pendant que, par ailleurs, le mouvement ouvrier se délitait.
Comme les membres d'autres groupes stigmatisés,
dépourvus de ressources culturelles et d'histoire militante,
les prostituées doivent, pour se mobiliser (y compris pour
des intérêts immédiats; fin des vexations policières par
exemple), assumer leur état, revendiquer un rôle social,
dire à la fois qu'elles ne sont pas que des prostituées et
qu'elles sont fières d'être cela aussi. Or, leur activité est

* CORBIN Alain, Les Files de noce, Champs-Flammarion, 1982, pp. 479-


480. Voir aussi, à propos des positions socialistes et anarchistes sur la
prostitution, deuxième partie, chap. III : « L e système contesté ».

69
tantôt réprimée, tantôt simplement ignorée, mais toujours
méprisée. Au mieux, on l'admet comme une nécessaire
soupape de sécurité. Inverser le stigmate entraîne nécessai-
rement quelques dommages causés à ses fondements idéo-
logiques. Ici : dissociation de l'intime et du public, caractère
par essence «gratuit» et sentimental des gestes érotiques,
caractère sacré des parties génitales, etc. La difficulté, pour
elles, vient du fait que, d'une part, beaucoup de militants
qui souhaiteraient sincèrement aider les prostituées mobi-
lisées* partagent les croyances idéologiques que leur action
met à mal; et que, d'autre part, c'est le système capitaliste
lui-même qui a porté les plus rudes coups à ces croyances.
On peut penser que le fait que plusieurs pays européens
soient entrés (ou revenus) dans la voie de la régulation
étatique tient davantage à l'explosion de l'industrie por-
nographique et à son poids économique sans précédent
(tourisme sexuel, Internet, etc.) qu'aux mobilisations des
prostituées. De sorte que leur action semble aller dans le
sens d'une « modernisation cynique » du capitalisme.
Cette tendance capitaliste a été bien exprimée dans un
rapport de l'Organisation internationale du travail (OIT,
agence de l'ONU) de 1998 qui s'appuie sur la situation
dans quatre pays du Sud-Est asiatique, où l'« industrie du
sexe » représente entre 2 % et 14 % du produit national brut
(PNB), pour réclamer non explicitement la «légalisation»

* Je précise que je ne me sens pas tenu d'approuver toute espèce de


mobilisation, quels que soient la catégorie concernée, les mots d'ordre
mis en avant et leurs implications (par exemple : des travailleurs
exigeant la réouverture d'une usine polluante).

70
de la prostitution, mais sa « reconnaissance économique ».
« Une position centrée sur les prostituées de manière indivi-
duelle a tendance à souligner un souci moraliste ou pour les
droits humains, ce [...] qui n'influera en rien sur la trans-
formation du secteur. » Le rapport préconise donc d'ap-
pliquer à l'industrie du sexe, et aux individus adultes qui
auraient choisi d'y exercer une activité, le même ensemble
de protections, de contrôles et de taxations qu'au reste du
système salarial. Ce serait l'occasion à la fois d'assurer aux
prostitué(e)s les mêmes droits qu'aux autres travailleurs
et de mieux réprimer la criminalité, le trafic et ce que les
médias appellent la «pédophilie».
Une part de la confusion qui entoure ces problèmes
vient bien entendu de ce qu'ils sont pensés à l'intérieur
du système capitaliste, le plus souvent dans les catégories
idéologiques dominantes, et avec pour seuls débouchés
concrets des politiques étatiques ou des pratiques carita-
tives. La frontière entre le caritatif et le militantisme asso-
ciatif soi-disant plus radical n'est pas évidente. Dans le
Manifeste des « travailleuses du sexe » de Calcutta (1997), édité
par l'association lyonnaise Cabiria Qes deux groupements
ont été créés par des travailleurs sociaux ou des sociolo-
gues, et non par des prostituées), les rédactrices partent
du souci, très louable, d'aider les prostituées à sauvegarder
leur vie et leur santé en utilisant des préservatifs. Comment
convaincre les intéressées si elles ont d'elles-mêmes une
image trop dévalorisée et si elles craignent que les clients se
tournent de préférence vers des concurrentes qui acceptent

7i
des rapports non protégés? L'association Cabiria recom-
mande de son côté aux clients des prostituées de mettre un
préservatif « en pensant à leur famille » ! Où l'on rêve que
la politique sanitaire et les droits des plus exploitées pour-
raient trouver une harmonieuse et commune solution dans
la régulation capitaliste et la généralisation des garanties du
salariat classique. En dehors de la (re)création de maisons
de prostitution, que les prostituées refusent fermement (au
moins en France), on voit mal comment cette utopie capi-
taliste - fort mal en point dans la production classique -
pourrait prendre en charge ses marges.

A quoi sert la prostitution ?


Durant la révolution espagnole, le groupe Femmes
libres constatera la présence de nombreux miliciens anar-
chistes dans les bordels : « On ne peut expliquer que les
mêmes esprits qui dans les tranchées sont disposés à tous
les sacrifices pour vaincre, dans une lutte à mort, négocient
dans les villes l'achat de la chair de leurs sœurs de classe et
de condition. Combattants [...], n'outragez plus celles qui,
pour survivre, supportent votre tyrannie d'acheteurs pen-
dant que nous nous escrimons à trouver le meilleur moyen
d'émanciper ces vies*. » Or c'était bien sûr parce qu'ils ris-
quaient leur vie au front que ces miliciens jugeaient plus
justifié que jamais leur accès au corps des femmes.

* Affiche du groupe Mujeres libres apposée dans le Banio Chino de


Barcelone en 1937. Mujeres libres, collectif, éditions Los Solidarios-Le
Monde libertaire, 2000; NASH Mary, Femmes libres, L a Pensée sauvage,
1977 ; ACKELSBERG Martha A., La Vie sera mille fois plus belle, A C L , 2010.

72
J'ai déjà évoqué la théorie de la « soupape ». On la retrouve
dans l'argumentaire du manifeste de Calcutta. Nier comme
pervers tous les désirs masculins et les détresses qu'ils
expriment, avancent les prostituées indiennes, « créerait une
demande inassouvie de plaisir sexuel dont le poids, même
partagé par les hommes et les femmes, pèserait plus lour-
dement sur les femmes ». Cette fiction a sa version mâle
délicate, que rapporte un client : « Quand je rentre, je ne
vais pas demander à ma femme de faire l'amour. Elle dort,
il est tard, ce n'est pas correct*. » Qu'importe que l'épouse
concernée ait épuisé les charmes de la pipe conjugale ou
que monsieur préfère se faire sucer par un travesti; de toute
façon il est plus commode, et tout à fait «correct», semble-
t-il, de se vider les couilles dans un lieu de prostitution,
comme on se gare en double file pour acheter un paquet
de cigarettes. La version « féministe-réaliste » estime que la
disparition de la prostitution entraînerait une augmenta-
tion des viols. Ce serait pire. C'est donc un moindre mal
que le pire soit supporté par une minorité, certes composée
essentiellement de femmes, mais dont on défend l'idée
- deuxième fiction qui s'articule à la première - qu'elles ont
choisi de se faire enfiler pour gagner leur vie.
La force de cette seconde fiction c'est que le principal
argument qui lui est opposé est souvent d'ordre moral :
comment une personne saine et sensée pourrait-elle
choisir de faire quotidiennement et sans manières des

* WELZER-LANG Daniel, BARBOSA Odette, MATHIEU Lilian, Prostitution :


les uns, les unes et les autres, op. cit., p. 130.

73
cochonneries qu'on ne s'autorise soi-même qu'à l'issue
d'un parcours extrêmement codé qui doit combiner
deux caractéristiques apparemment contradictoires (j e
n'ai pas voulu ce qui arrive; je choisis librement mon
partenaire). Au regard des comportements normés,
la simplicité marchande de l'acte prostitutionnel peut
apparaître à la fois fascinante et «inconcevable».
Il ne s'agit certes pas de reprocher leur sort aux per-
sonnes prostituées. En majorité des femmes*, elles ne
l'ont pas plus «choisi» que les filles « ordinaires » ne choi-
sissent des filières moins prestigieuses et des emplois
moins rémunérés que ceux des hommes. Simplement,
pour elles, le conte de fées de l'égalité des chances a
tourné au cauchemar. Sans même parler des jeunes
femmes déportées à travers le monde vers des zones
de prostitution**, Christine Delphy et Claude Faugeron
font justement remarquer qu'il est plus facile d'entrer
en prostitution que d'en sortir : « Et qu'est-ce que
la liberté de se vendre s'il n'y a pas la liberté de se
reprendre? [...] Personne n'ose plus dire qu'elles [les
prostituées] aiment à vendre leurs corps, il ne reste plus
qu'à affirmer qu'elles le font librement et qu'elles y

* L a minorité des hommes prostitués augmente (jusqu'à un tiers selon


certaines estimations dans une ville comme Lyon). Cependant, la
prostitution de rue demeure tournée vers une clientèle masculine (sauf dans
certains pays du tiers-monde qui reçoivent un tourisme sexuel féminin).
* * L e capitalisme mondialisé s'analyse comme un vaste bordel militaire
de campagne, à la nuance près que les femmes rejoignent aussi bien
les travailleurs sédentaires et les «humanitaires» globe-trotters que les
militaires eux-mêmes. Voir WICHTERICH Christa, La Femme mondia-
lisée, Solin-Actes Sud, 1999.

74
trouvent davantage d'agrément qu'à vendre leur force
de travail*. » Tant mieux si les prostitué(e)s peuvent se
battre et poser des questions dérangeantes. Nous avons
même quelques ennemis communs, dont il peut être
plaisant, et pourquoi pas ensemble, de moquer le ridi-
cule ou de botter les fesses, mais le monde où le produit
national brut s'enrichit du décompte des passes ne fait
qu'ajouter de l'horreur à l'horreur.
Réglementaristes ou militantes, ces attitudes ne
remettent pas en cause la légitimité biologique de besoins
masculins autoproclamés et supposés essentiels à l'homme.
Le fantasme du libre (et légitime) accès à toutes les
femmes trouve son accomplissement au moins symbolique
dans l'hypermarché pomo-publicitaire que sont devenus
les pays industrialisés et la planète entière via Internet.
La double morale bourgeoise (division entre celles qu'on
épouse et celles qu'on baise) s'en trouve portée près de son
point de rupture. Un adolescent contemporain peut, en
une journée, voir sur le Net davantage d'images de femmes
nues dans toutes les postures érodques - représentation
permanente et vertigineuse d'une «offre» féminine fantas-
matique - qu'un érotomane collectionneur comme Pierre
Louys dans toute sa vie. Je ne vois pas de raison de penser
que le paradigme du gang-bang (viol collectif**) décliné en

* « Introduction à l'édition française du rapport du Réseau contre


l'esclavage sexuel », Nouvelles Questions féministes, hiver 1984, n° 8, pp. 5-9.
* * Dans le gang-bang des superproductions pornographiques (pénétra-
tions vaginales successives, parfois par plusieurs centaines d'hommes),
l'actrice n'apparaît pas, sauf mise en scène particulière, comme «vic-
time». Héroïne «positive», elle est célébrée pour sa «performance»

75
revues et films soit moins (dé) formateur et producteur
d'angoisses que naguère la crainte des terribles effets de la
masturbation. Dans ce contexte, l'accession de l'idéologie
des besoins sexuels masculins (mécaniques, pressants,
incoercibles) à la reconnaissance économique officielle ne
peut être envisagée comme un symptôme insignifiant et
moins encore encourageant.
Rafraîchissons-nous avec Fourier, écrivant vers
1820 : « Les amours en civilisation sont comme la
politique, l'apogée de fausseté, nos coutumes d'adul-
tère ou cocuage, de prostitution salariée, de pruderie
des vieillards, hypocrisie des jeunes filles et dévergon-
dage des jeunes gens et crapule secrète de toutes les
classes qui jouissent de quelque liberté, ces coutumes,
dis-je, devaient faire juger aux philosophes qu'il était
impossible d'atteindre à une plus haute dépravation.
L'impossibilité de faire plus mal, trouver pis devait les
exciter à la recherche d'un nouvel ordre amoureux*. »
Dans un tel nouveau monde amoureux, il demeurera
loisible à chacun(e) d'offrir son corps et son savoir-faire
érotique en «échange» d'une chanson, d'un bijou, d'une
promesse... O n verra peut-être s'accorder de sévères
maîtresses et d'humbles soumis sur la règle « Qui ne lèche
pas ne mangera pas ! » C e seront là aimables manies pas-
sionnelles auxquelles nul ne sera contraint d'adhérer, ni
pour sa subsistance ni pour ses (ré)jouissances.

de sportive professionnelle, et rémunérée comme telle. Voir GUILLON


Claude, Dommages de guerre, op. cit., chap. IV « Guerre aux femmes ! »
* FOURIER Charles, Le Nouveau Monde amoureux, Slatkine, 1979, p. 445.

76
SPÉCIAL M'AIGRIR

je m'aigris
elle s'aigrit
nou6 maigrissons

[Ce texte a été publié dans le « hors-série » n° 23 du Monde


libertaire (10 juillet au 10 septembre 2003). Je l'ai mis en
ligne en juillet 2006. D a été l'un des points de départ de
la réflexion préparatoire à la rédaction de Je chante le corps
critique. Les usages politiques du corps, H&0, 2008.]

Comme à l'approche de chaque été, les couvertures


des magazines chargés de diffuser les normes de la fémi-
nité recommandent de nouveaux régimes amaigrissants.
Il s'agit pour les femmes de pouvoir se dénuder partiel-
lement sur les plages sans faire injure au format corporel
dominant. Dans le même temps, les publicités exhibant
des pièces d'anatomie féminine (seins, fesses...) se mul-
tiplient encore par rapport à la profusion habituelle. On
voit des morceaux de femmes partout : sur les Abribus,
dans le métro, sur le « mobilier urbain »...
J'illustrerai ici brièvement l'hypothèse que la fonction
de répression et de contrôle idéologique des femmes de
ces campagnes récurrentes est première, même si leur
rôle d'incitation commerciale ne peut être nié.

77
Les industriels du prêt-à-porter, qui ne produisent
pas pour une centaine de snobs fortunés, se sont
d'ailleurs avisés récemment qu'ils s'adressaient à des
femmes dont ils ignoraient les mensurations réelles,
qu'ils ont entrepris d'évaluer par une enquête nationale.
Les femmes sont aujourd'hui plus grandes, et leurs seins
plus lourds qu'il y a trente ans. Le modèle dominant
caricature la première donnée et ignore la seconde.
Les mannequins sont recrutées, après casting mondial,
parmi des filles présentant, d'un point de vue statis-
tique, des anomalies physiques : longueur des jambes
par rapport au tronc, notamment. Il s'agit de présenter
à l'ensemble des adolescentes et des femmes un modèle
que l'on sait hors d'atteinte.
Outre la presse féminine, une nouvelle produc-
tion spécialisée dans le terrorisme normatif est apparue
récemment : Light, Savoir maigrir... Cette dernière revue
publie par exemple un dossier sur « Les méthodes les
plus efficaces pour vaincre la cellulite* » : liposuccion
(chirurgie), lipotomie (injection de sérum physiologique
et traitement aux ultrasons). L'article est illustré d'une
part de photos en couleurs de jolies filles minces à la
peau dorée, d'autre part de clichés hideux, flous et jau-
nâtres, qu'on dirait tirés des archives d'un camp d'épura-
tion ethnique. Quelle impression peut retirer une femme
« moyenne » d'une telle lecture ? Elle peut bien se priver de
manger ou passer sur le billard, elle restera bedonnante et

* Savoir maigrir, n° 7, novembre 2002.

78
fripée, bien loin des lumineuses apparitions de la page d'à
côté. Dans une livraison antérieure*, le magazine publiait
un article faussement mesuré, intitulé : « L'opération de
la dernière chance : l'anneau gastrique ». Une femme y
témoigne qu'elle a choisi cette opération, alors qu'elle sait
que son obésité (réelle) était consécutive à un trauma-
tisme (séparation d'avec ses parents à 11 ans). « Dès la
première année, dit-elle, j'ai perdu 61 kg. Aujourd'hui,
j'ai une pêche d'enfer, un moral d'acier et j'ai décidé de
fonder cette association pour conseiller les gens souhai-
tant ou s'étant fait opérer. [...] J'explique aux gens que la
gastroplastie doit rester une aide et n'est pas une solution
miracle. » Comment douter que pareille évocation fasse
au moins rêver beaucoup de femmes, très éloignées de
l'obésité, mais confrontées à l'échec (d'ailleurs annoncé)
de tous les régimes? Croit-on que la crainte de la souf-
france, des effets indésirables ou de dépenses absurdes
soit dissuasive? C'est sous-estimer l'effet du terrorisme
normatif. Des milliers de jeunes Chinoises aisées se font
opérer des jambes**. On coupe les tibias; on installe des
broches métalliques et des écrous que l'on tourne; si
tout se passe bien l'os se reconstitue. Au prix de six mois
d'immobilisation, de risques très élevés de complications,
et de 1 1 5 0 euros, les patientes peuvent espérer gagner

* Savoir maigrir, n° 3, juin 2002.


* * « L a folie des grandeurs », Marie-Claire, avril 2002 ; « Pour gravir
l'échelle sociale, faites-vous couper les tibias ! », The Guardian
(Londres), reproduit dans Courrier international, 20-26 juin 2002;
New York Times, reproduit dans Le Monde, 12-13 mai 2002.

79
10 centimètres. Dans les townships sud-africains, des cen-
taines de femmes recourent à la ligature temporaire des
mâchoires, effectuée par un dentiste, pour s'empêcher de
manger, dans l'espoir (d'ailleurs déçu) de maigrir enfin*.

Le modèle pornographique
Régimes amaigrissants et implants mammaires, on
persuade les femmes qu'elles gagneront dans les tortures
endurées un sauf-conduit érotique, comme on gagnait,
par un pèlerinage, des indulgences pour le paradis. Si
elles souffrent et modifient leurs corps, elles deviendront
désirables comme elles le souhaitent, c'est-à-dire « pour
elles-mêmes », dans la plus niaise et schizophrène des
confusions romantiques. D était logique que d'obscénité
en obscénité, de nez en sein et de sein en croupe, ce terro-
risme atteigne le sexe génital. Aux États-Unis se développe
une chirurgie «esthétique» du sexe féminin : réduction
des petites lèvres, rembourrage des grandes lèvres, lipo-
succion du mont de Vénus, récréation de l'hymen, lif-
ting du capuchon du clitoris, et même «amplification»
du point G au collagène". Le chirurgien de Los Angeles
qui a lancé la Design Laser Vaginoplasty explique que
ses patientes fortunées viennent le trouver avec, comme
modèle, des magazines pornographiques où les femmes
ont des sexes de jeunes adolescentes, lèvres discrètes et
glabres. Ce modèle infantile - que l'on peut interpréter

* Mail & Guardian (Johannesburg), reproduit dans Courrier interna-


tional, 27 septembre au 3 octobre 2001.
* * « Ces femmes qui se font lifter le sexe », Marie-Claire, février 2003.

80
comme une généralisation de l'érotisme pédophile, par
ailleurs dénoncé jusqu'à l'obsession - puise aux sources
des fabricants d'angoisse médicale : les lèvres développées
étaient supposées trahir des habitudes masturbatoires.
Aux États-Unis encore, ce modèle à la fois et contradic-
toirement esthétique, érotique et pudibond est imposé
chaque année à 2000 bébés de sexe féminin, dont le clitoris
est jugé trop proéminent (connotations mêlées : laideur et
excès sexuel*)- Il sera chirurgicalement amputé ou replié.
La journaliste du New York Times Natalie Angier, qui cite
cette information, remarque que les États-Unis disposent
bien d'une loi interdisant l'excision, mais seulement pour
motif religieux... On voit quelle haine sauvage du corps
et du sexe féminin se perpétue sous couvert d'érotisation
laïque et marchande de la société.

Le corps marchand comme cadavre


A u xvi e siècle, des villes comme Arras s'entourent
d'une ceinture de cadavres ou de morceaux de corps
de supplicié (e) s, fixés sur des pieux ou accrochés
aux arbres. Parmi les victimes, nombreuses sont les
sorcières. Il s'agit le plus souvent de paysannes qui
vaquent au lavoir, aux fours banaux, autour des puits
et fontaines, connaissent la médecine des plantes
et assistent les femmes en couche... heurtant ainsi
le pouvoir ecclésiastique. Cadavres ou quartiers de

* ANGIER Natalie, Femme! De la biologie à la psychologie, la féminité dam


tous ses états, Robert Laifont, 1999, pp. 100 et 104.

7i
cadavres sont autant d'enseignes de l'ordre : « Baliser
les frontières de restes humains permet notamment
de se rassurer en dominant une zone de danger, en
montrant aux arrivants que la justice est efficace
[...]• Les détenteurs de l'autorité produisent donc
une image de l'Autre, de l'étranger à la ville, du
non-domicilié qui souffre dans sa chair pour avoir
transgressé des commandements ou des valeurs
sociales fondamentales, sens du travail, obéissance,
orthodoxie religieuse en particulier*. » Il me semble
que l'on peut estimer pareillement que le système du
terrorisme normatif impose une image de la Femme
- d'abord aux femmes elles-mêmes - en suspendant
en tous lieux (ville et campagne) des représentations
féminines du corps érotique, dont on a vu que l'effet,
outre l'enrichissement des fabricants de sous-vête-
ments, est un délire hystérique d'auto-agression, de
mutation et de mutilation. Affranchi des pudibon-
deries religieuses, le capitalisme a su travestir une
ancestrale peur des femmes en culte marchand. Les
superbes photos des campagnes de la marque de lin-
gerie Aubade ne sont pas supposées faire vomir, mais
bander. Elles ont pourtant la même fonction - et le
même effet - que des chairs en putréfaction : créer
la peur, l'angoisse et la honte. Le système réussit le
prodige que ce sont ensuite les victimes elles-mêmes

* MUCHEMBLED Robert, Le Temps des supplices, De l'obéissance sous les


rois absolus. xV-xvif siècle, Armand Colin, 1992, pp. 120-121.

82
qui s'affament jour après jour ou viennent réclamer
qu'on les découpe au scalpel, en payant cher pour
cela. Il manquait aux Inquisiteurs le marketing et les
mass médias.
Je relève sous la plume d'un chirurgien esthétique,
à propos de la « plastie mammaire d'augmentation », la
formule suivante : « la rançon cicatricielle est minime ».
Et pourquoi diable faudrait-il accepter de payer une
rançon, même minime, à de pareils voleurs de vie ? N e
serait-il pas préférable de refuser la captation quoti-
dienne de nos désirs (et de nos inhibitions) au profit
de l'ordre social ? C e dernier sait, lui, quelle est la place
de l'imaginaire érotique, du désir de plaire et de jouir,
dans l'âme des humains cultivés. Il semble parfois que
les révolutionnaires, eux, soient tentés de l'oublier. Or,
pour imaginer pratiquement de nouveaux rapports pas-
sionnés, ce que Fourier appelait un « nouveau monde
amoureux », il importe pour nous d'avoir, comme l'es-
prit, le corps critique.

83
D E L ' A M B I G U Ï T É DU C O N C E P T D E « V I O L »

DANS L E S RELATIONS C H O I S I E S

TENTATIVE DE CRITIQUE AMOUREUSE

À PARTIR D'UNE HISTOIRE VRAIE, BANALE ET TRISTE

[Texte publié en ligne en octobre 2004.]

C'est une histoire réelle : un garçon et une fille se fré-


quentent pendant plus d'un an, faisant l'amour réguliè-
rement. U n jour, ce jour-là, elle n'a pas envie. Il insiste,
continue de l'embrasser, de la toucher, de la caresser.
« Alors le but/jeu était d'exciter, de donner envie. J'en
étais rendu à ce stade. J'essayais de l'exciter, puis au
bout d'un moment, je suis venu sur elle ; elle me faisait
part de son hésitation encore une fois. Quelques instants
encore puis j'ai commencé à la pénétrer. Je ne bougeais
pas beaucoup, quelque chose clochait; j'ai senti qu'elle
n'était pas mouillée. Alors qu'un moment de panique
m'a interpellé elle s'est mise à trembler, elle s'est crispée,
m'a tenu les bras fortement et m'a demandé d'arrêter. »
Le garçon se retire, et c'est lui qui utilise le premier,
sur un mode d'exagération cathartique, le terme de
«viol» : « Dis-moi, tu sais que certaines personnes radi-
cales diraient que je viens de te violer, qu'est-ce que tu en
penses, tu t'es sentie violée? [...] Elle m'a répondu que
je ne l'avais pas écoutée, qu'elle m'avait dit plusieurs fois

«5
que ce n'était pas le moment mais qu'elle ne considérait
pas cela comme un viol. » La relation, y compris érodque,
a repris puis s'est dégradée jusqu'à la rupture. Plusieurs
mois après, le discours de la fille a changé : « T u m'as
violée et je veux être sûre que tu aies conscience de ce
que tu as fait. » Et le garçon d'ajouter : « Évidemment,
j'ai acquiescé. »
La fille raconte alors au garçon qu'un an environ
avant ce qu'elle considère aujourd'hui comme un viol,
elle avait déjà été violée, par un quasi-inconnu cette
fois. Précisément, elle repensait douloureusement à cet
épisode dans la période où se situe la première fois où
elle n'a vraiment pas eu envie de faire l'amour avec son
amant. Elle s'est sentie trahie par lui et lui expose son
projet de rédiger une brochure pour « raconter comment
s'est passée sa relation avec un violeur ». La réalisation
de ce projet est précédée par un concert international de
rumeurs et un appel au boycott du garçon violeur dans
tous les milieux radicaux et squatteurs (pour aller vite)
qu'il fréquente. Il fait circuler à son tour deux textes, l'un
de caractère «théorique», où il essaie de démontrer sa
bonne volonté et un autre, plus factuel, d'où sont tirés
les extraits cités plus haut. J'ai choisi de m'en tenir aux
faits, tels qu'ils sont rapportés par le garçon (je ne connais
pas les termes du récit de la fille). Il ne s'agit pas pour
moi de « prendre parti » entre des protagonistes qui me
sont également inconnus, mais de prendre cette malheu-
reuse histoire comme point de départ pour examiner des

86
questions qui se posent à tous et toutes d'une manière ou
d'une autre, à la jonction entre le personnel, l'individuel,
le social et le politique.
Je suppose que bon nombre de filles, au moins parmi
celles qui baisent avec des garçons, ont vécu au moins
une fois une expérience semblable. Celles qui baisent
entre filles aussi, d'ailleurs, mais il est à craindre qu'il
soit encore plus difficile pour elles d'en parler (traîtres
à la cause, les machos seraient trop contents, etc.). Si
je considère ma vie érotique depuis son début, il m'est
arrivé de me montrer maladroit et sot avec une fille, de
tenir à la pénétration comme à un but naturel, et bien
entendu le résultat était, ces fois-là, lamentable pour la
fille et pour moi. Je me souviens aussi de nuits où il ne
s'est pas passé grand-chose parce que la jeune fille n'avait
ni expérience ni contraception et que je ne voulais pas
risquer de la brusquer. J'ai, au moins depuis la trentaine,
adopté un point de vue qui me garantit en principe contre
les situations idiotes : surtout lorsqu'une relation érotique
s'amorce, je ne vise ni la pénétration ni l'éjaculation (si
pénétration il y a). Ce qui revient à « rater des occasions »
pour utiliser une expression très vulgaire et déplaisante,
qui exprime précisément le point de vue masculin moyen
sur la rencontre avec une fille qui ne dit pas non.
Dans le cas d'espèce, il ne s'agit pas d'une rencontre
de hasard, mais d'une relation relativement longue, dans
laquelle s'installent des automatismes, des habitudes.
Peut-être convenaient-elles à la fille comme au garçon;

87
en tout cas l'un et l'autre s'en sont accommodés jusqu'au
jour où un incident vint gripper la machine désirante
(comme disait l'autre). D u coup, le garçon se comporte
comme s'il ne pouvait « rater une occasion ». Il s'évertue
à « faire comme si », remarquant assez justement que
l'expérience pratique montre que la machine se remet
souvent en marche, comme elle s'arrête, c'est-à-dire
pour un rien. Là où il passe de la balourdise à la bruta-
lité, c'est quand il s'obstine à pénétrer une fille qui non
seulement dit son absence de désir ou au moins son désir
hésitant, mais dont le corps manifeste sans doute possible
qu'elle ne souhaite pas la pénétration. Lorsqu'on vient
de caresser une fille dans l'espoir de l'«exciter», on sait
si son vagin est lubrifié ou non. Le garçon commet donc
une faute, dont la première victime, du point de vue de
l'intensité et de la chronologie, est bien entendu la fille,
mais dont il pâtit lui aussi. Cette dernière caractéristique
amène à s'interroger sur une formule que la fille emploie
lors de leur ultime engueulade : « un viol est un viol ».
Bon! Il est rare qu'une tautologie éclaire un problème,
et le fait que la fille puisse très légitimement associer
dans des sensations douloureuses le coït imposé par un
quasi-inconnu et l'insistance de son amant à la pénétrer
n'entraîne pas l'équivalence politique entre les deux faits.

Le garçon a-t-il pris prétexte du refus de pénétra-


tion vaginale pour enculer sa copine (puisque t'es pas
mouillée de toute façon !) ? Nullement. A-t-il vivement
sollicité, voire imposé, une fellation «compensatrice»?

88
Pas davantage. Et ne me dites pas que j'ai l'imaginadon
pervertie : semblables situations se reproduisent chaque
minute à la surface du globe. Qu'est-ce qui les diffé-
rencie, elles et le viol par le quasi-inconnu, de l'épisode
de la pénétration imposée? C'est que le garçon, aussi
fautif soit-il, ne cherche pas son seul plaisir, qu'il aurait
facilement pu obtenir - malgré la panne de machinerie -
en suivant l'un des nombreux scénarios violents imagi-
nables. D a reproduit, et c'est son tort, un schéma qui
avait jusque-là fonctionné sans anicroche majeure. On
peut toujours conjecturer que tout n'allait pas si bien
que ça pour que ça tourne aussi mal, aussi brutalement.
C'est bien possible, en effet. Mais qu'en déduire? Et
pourquoi considérer que le garçon est seul responsable
(je parle ici des habitudes érotiques du duo et non plus
de la pénétration non souhaitée) ?
S'agit-il pour autant d'écarter l'hypothèse d'un viol
entre familiers ? Non, bien entendu : le viol est toujours
possible, et la loi le reconnaît depuis quelques années, y
compris entre parents et enfants, y compris entre mari
et femme. On peut considérer qu'il y a là un progrès
au moins sur le plan symbolique, qui interdit de ren-
fermer des violences masculines et/ou adultes (y com-
pris féminines, donc) dans le cocon protecteur - pour le
dominant - de la vie «privée».
Je proposerai ici comme définition du viol le fait d'im-
poser par la violence physique, ou par toute forme de
pression psychologique, un rapport sexuel dont l'objectif

89
est la seule satisfaction de l'acteur du viol, qu'il vise ou
non au surplus à humilier la victime. Au-delà des limites
déjà fort larges de cette définition demeurent une infinité
de maladresses possibles, de manquements, d'impairs,
qui devraient pouvoir faire l'objet de discussions, préven-
tives dans le meilleur des cas ou au moins réparatrices. À
partir de là, une fille (ou un garçon) peut décider que la
manière de baiser de tel(le) ou tel(le) ne lui convient pas,
et en informer ses collègues de travail (ou de squat). Les
bureaux du monde entier bruissent chaque jour de cette
sorte de confidences.
Les échanges sur ces sujets, avec ou sans adultes
«compétents» (en matière de contraception par
exemple) pour les plus jeunes, entre filles, entre gar-
çons ou en groupes mixtes peuvent permettre de faire
reculer la honte et l'ignorance, cette dernière étant très
résistante à une apparente hyperérotisation de la société
(émissions de radio, magazines, publicité, etc.).
Je ne vois pas en quoi le recours aux concepts et au
vocabulaire du droit pénal dans les relations person-
nelles peut aider à atteindre ces objectifs.
Que l'on explique, de toutes les manières possibles,
que le droit de chacun(e) au non-désir - momentané
ou définitif - est absolu, que seul(e) l'individu(e) peut
choisir de transiger avec ce non-désir par tendresse,
curiosité ou intérêt (ce texte est matérialiste), voilà qui
est excellent. Dans un système de domination mas-
culine, ce discours visera de préférence à renforcer

90
l'autonomie matérielle, émotionnelle et érotique des
filles, confrontées à des garçons plus ou moins impré-
gnés de l'idéologie d'un « désir-besoin » spécifiquement
mâle, impératif et incontrôlable, qui exige et légitime un
soulagement immédiat, et donc la mise à disposition des
objets sexuels adéquats, le plus souvent féminins.
Notons que cette idéologie se trouve paradoxalement
renforcée par l'appareil judiciaire et le recours «moder-
niste» à ladite castration chimique, présentée comme
seul remède à certaines pulsions décrétées, y compris
par les intéressés, comme irrépressibles.
Sauf à chercher la réalisation, matériellement hors de
portée, de l'utopie lesbienne-séparatiste (qui ne régle-
rait nullement tous les problèmes de toutes les filles), il
faut admettre que les relations érotiques (et affectives,
et amoureuses, etc.) sont à la fois libres et déterminées
culturellement, c'est-à-dire à la fois libres et non libres.
Celui ou celle qui ne peut hausser son esprit jusqu'à
ce paradoxe a la ressource de choisir la chasteté (ce
qui n'est pas non plus une panacée relationnelle). La
confiance accordée, même ponctuellement, ne peut
l'être que sur la base d'une critique théorique assumée
et partagée jusque dans ses risques.
L'érotisme, la manière de faire l'amour, de toucher,
de jouir, de rêver d'amour, de choisir sa/son/ses parte-
naires, d'être jaloux(se), de chercher à se faire aimer,
bref tout ce qui fait la trame de la vie humaine doit
être pensé au regard de l'histoire, de l'ethnologie et de

7i
la sociologie. Ces techniques de savoir permettent de
mesurer à quel point ce que nous ressentons au plus
intime, comme étant le plus intime (cœur et culotte), est
construit, déterminé, d'une manière qui fait parfois de
nous nos pires ennemi(e)s.
Crever les yeux d'un violeur de rencontre est légi-
time. Dans les relations choisies, mieux vaut ouvrir
les yeux, les siens et ceux des gens que l'on aime et/ou
désire. Si la justice (est) aveugle, la critique tente d'y
voir plus clair.
O n s'apercevra, à l'usage, que penser n'est pas
nécessairement douloureux ou triste et peut même
procurer du plaisir.

92
PAS DE LIBÉRATION SANS UTOPIE AMOUREUSE

[Publié en ligne, ce texte a été repris sur plusieurs sites Internet,


notamment Les Pénélopes, et dans la revue L'Émancipation
syndicale et pédagogique (n° 6, février-mars 2005).]

Commentaires rapides à propos de l'appel à une


manifestation contre les violences faites aux femmes,
le samedi 27 novembre 2004 à Paris.

L'appel du Collectif national pour les droits des


femmes indique la revendication que la manifestation
défendra : « C e que nous voulons, une loi-cadre qui
prenne en compte toutes les sortes de violences faites
aux femmes et aux lesbiennes à la maison, dans la rue, au
travail, etc. Une telle loi n'est pas un rêve, les féministes
espagnoles l'ont obtenue. Ce n'est qu'une question de
volonté politique, ici comme dans toute l'Europe. »
Par où commencer? Allons au plus simple : la revendica-
tion d'une « loi-cadre ». Une loi-cadre! Qu'est-ce qu'on fait
de ça ? On la pose sur la cheminée ? C'est un vieux problème
de stratégie que je rappelle brièvement : ou bien l'on se bat
sur ses revendications propres, irréalisables par le système,
et il réplique par la répression et/ou par des réformes, ou
bien on adopte une stratégie réformiste (une loi-cadre) et on
n'obtient rien (ou parfois un cadre sans photo à l'intérieur).

93
La référence au cas espagnol est intéressante à plus
d'un titre. L'appel dit que les féministes espagnoles ont
obtenu une loi et ajoute : ce n'est qu'une question de
volonté politique. Il me semble que les deux proposi-
tions sont contradictoires. Je veux bien croire qu'une
partie des féministes espagnoles (et certainement pas
les féministes) se réjouit de voir le gouvernement social-
démocrate utiliser la cause des femmes pour se donner
une image moderne et humaniste, mais c'est bien cette
volonté (succédant à une grosse bourde de la droite à
propos d'un événement, l'attentat de Madrid, que ni la
droite ni la gauche ni les féministes n'avaient voulu ou
prévu), cette volonté politicienne donc, qui aboutit à la
loi. Les actions des féministes contribuent sans doute
à informer le public, elles fournissent des thèmes de
« réformes de société » aux politiciens, mais il ne s'agit
bien sûr pas de leur volonté politique à elles.
En clair : dire que ce n'est qu'une question de volonté
politique revient à dire que le sort des femmes dépend
de la volonté des hommes (politiques). C'est en partie
vrai, mais d'autant plus que l'on se place dans la stra-
tégie réformiste qui consiste à demander une loi, avec
ou sans baguettes dorées autour.
La question s'est posée dès la Révolution française. Les
femmes révolutionnaires ont participé, armées, à toutes les
journées d'émeute. Elles ont milité activement dans toutes
les sociétés populaires qui acceptaient de les accueillir. Le
fait était d'abord si exceptionnel qu'il était mentionné dans

94
le nom que se donnait, par exemple, la Société fraternelle
des patriotes de l'un et l'autre sexe. Dès que les femmes
ont essayé de faire admettre le fan acquis de leur partici-
pation citoyenne au cours de la révolution, en demandant
par exemple qu'on leur distribue des armes et qu'on les
entraine à leur maniement, elles se sont heurtées au mur
du double pouvoir machiste et bourgeois de députés qui
entendaient mettre un terme à la révolution et renvoyer les
femmes dans leurs foyers. Les militantes les plus avancées,
par exemple les fondatrices de la Société des citoyennes
républicaines révolutionnaires*, n'ont pu sortir de l'impasse
d'une légitimation bourgeoise et machiste de pratiques
féminines autonomes (violence armée, création d'une orga-
nisation non mixte). Leur club est fermé après que des pro-
vocateurs et provocatrices ont interdit physiquement une
assemblée générale, le 28 octobre 1793, au cri de « Vive la
République, à bas les révolutionnaires! » D faut entendre
l'ellipse : « À bas les [femmes] révolutionnaires! », c'était
en effet l'appellation courante des membres de ce club,
qui avait rejoint le courant des Enragés. C'est tout un pro-
gramme qui est contenu dans ce cri : en rester à la répu-
blique telle qu'elle est - c'est-à-dire ne reconnaissant pour
citoyens que les hommes - , mettre fin à la révolution, le tout
en effaçant les femmes, jusqu'au mot!

* Sur Pauline Léon, cofondatrice de la société, voir Deux Enragés


de la Révolution, Leclerc de Lyon et Pauline Léon, L a Digitale, 1993;
Notre patience est à bout. 1792-1793, Les écrits des Enragé(e)s, I M H O ,
2009 et « Pauline Léon, une républicaine révolutionnaire », Annales
historiques de la Révolution française, 2006.

95
Il ne s'agit pas, bien entendu, de porter un jugement
moral rétrospectif sur les limites de ce qu'ont pu dire et
faire les femmes révolutionnaires d'il y a deux siècles. Il
serait bon, en revanche (c'est bien le cas de le dire !), de
tirer parti de cette histoire, fondatrice de la nôtre, et de
ne pas renouveler à l'infini les mêmes erreurs.
Je reviens à l'appel, pour faire rapidement mention
de l'embarras d'écriture des rédactrices, probablement
soucieuses de ne pas paraître oublier les lesbiennes,
supposées noyées dans la dénomination «femmes», et
qui se trouvent du coup distinguées des femmes. Aux
femmes et aux lesbiennes* !
Le texte d'appel se veut «réaliste», c'est en tout cas de
cette manière que j'analyse l'affirmation selon laquelle la
loi-cadre « n'est pas un rêve » (un ministre espagnol l'a fait).
Qui rêve de lois d'ailleurs? Sans doute manquons-nous de
rêves, mais sûrement pas de lois. On connaît l'argument
machiste (franchement exprimé ou non) selon lequel si
les femmes se laissent apparemment si volontiers frapper,
tromper et mépriser, c'est « parce qu'elles aiment ça ».
Parfaitement répugnante, l'hypothèse a l'inconvénient sub-
sidiaire d'escamoter la question du consentement de tant
de femmes, non pas à telle ou telle violence particulière,
mais au système qui les engendre et les tolère. Or c'est bien,
semble-t-il, de rêve qu'il s'agit, ou si l'on préfère d'utopie.

* Comme me le fait remarquer mon amie Do, mon étonnement pro-


cède de mon ignorance, à l'époque où j'écris ce texte, de l'affirmation
de Monique Wittig : « Les lesbiennes ne sont pas des femmes. » J'y
reviendrai dans Je chante le corps critique, op. cit., chap. V, p. 324.

96
En effet, la grande faiblesse du mouvement fémi-
niste et du mouvement révolutionnaire est de n'être
(plus) porteur d'aucune utopie amoureuse. On peut
considérer que le séparatisme lesbien constitue une
exception, mais il ne peut, par définition, prétendre à
l'universalité. Nous sommes donc démuni(e)s face à un
système qui entretient, lui, avec des moyens de persua-
sion à l'efficacité jamais atteinte dans l'histoire, l'utopie
de la rencontre amoureuse/romantique débouchant sur
la formation du couple exclusif/hétérosexuel (la variante
homosexuelle est plus ou moins tolérée).
L'utopie de l'amour romantique prépare les femmes
à considérer que la situation matérielle de domination
dans laquelle elles se trouvent est soit sans inconvénient
lorsque le bonheur partagé est sans nuage, soit due à
une erreur dans le choix du partenaire, lorsque celui-ci
se montre violent, jaloux, pervers et pingre. La femme
qui se croit dans la situation de reconnaître une erreur
de choix (qui existe aussi : elle s'est réellement mise sous
la dépendance d'un immature violent) se fait donc le
reproche, soit d'avoir mal choisi, soit pire encore d'avoir
elle-même perturbé le déroulement du scénario amou-
reux (puisqu'il» était «gentil» jusqu'à ce qu'elle parle
de reprendre ses dîners du lundi avec ses copines de
fac...). En l'absence d'une utopie de rechange, c'est-
à-dire d'un autre imaginaire érotique et relationnel, en
l'absence aussi d'une analyse matérialiste de la situation
économique, sociale, et caractérielle de la femme dans le

97
couple, on ne peut considérer les catastrophes de la vie
amoureuse que comme relevant de ladite sphère privée,
et surtout de la responsabilité personnelle.
Sheila Kitzinger écrit, à propos de la transmission de
cette utopie, qui passe certes par les magazines féminins,
mais d'abord par les femmes elles-mêmes : « Une femme
qui se dit "frigide, perdue et désespérément seule", bien
qu'elle soit mariée, n'envisage pas moins de déclarer à
sa fille : "Attends l'homme de ta vie. Tu sauras tout de
suite que c'est lui." [...] Une autre, dont le mari passe son
temps à lui dire qu'elle est grosse et qu'elle a des verge-
tures et qui déclare "avoir le moral à zéro" depuis la nais-
sance de ses enfants, dit à sa fille que "la sexualité, c'est
notre façon de mettre au monde de nouvelles âmes". Une
femme que son mari utilise "comme une poupée gon-
flable pour son plaisir" trouve pourtant le moyen de dire
à sa fille que "la sexualité est l'expression d'un amour
profond pour une autre personne et elle ne doit pas être
gaspillée ni rabaissée". Le rêve demeure intact, peut-être
pour le salut de la mère, même si la réalité paraît sou-
vent lui avoir appris exactement le contraire. Les femmes
semblent pour la plupart ne pas vouloir ou ne pas pouvoir
utiliser leur expérience personnelle pour savoir comment
conseiller leurs filles. On dirait qu'entre les mères et les
filles se perpétue une délicate toile de mensonge, tissée
au fil des siècles, et que la femme adulte, n'ayant pas ren-
contré le prince charmant, ou ayant constaté qu'il s'était
vite retransformé en crapaud, veut à tout prix que sa fille

98
vive l'histoire d'amour qui s'est révélée pour elle parfaite-
ment illusoire*. »
Certes, il est autrement plus difficile d'imaginer
d'autres rapports érotiques et affectifs que de dresser,
par exemple, les plans d'une maison solaire et autosuf-
fisante. J'éprouve cette difficulté comme tout le monde.
Il est vrai aussi que du point de vue des femmes, toutes
les expériences sont piégées et doivent être abordées avec
une lucidité que l'état amoureux favorise rarement (voir
la critique a posteriori des expériences communautaires
ou de l'idée d'amour libre qu'on pouvait humer dans l'air
du temps des années 1970, lequel était tout de même plus
respirable). Rien n'est donné, rien n'est acquis, voilà bien
la seule règle de conduite, d'ailleurs commune au mouve-
ment des femmes et au mouvement révolutionnaire.
Il me semble à la fois inévitable et souhaitable, néan-
moins, de nous (re)pencher sur l'utopie pratique d'un
nouveau monde amoureux, pour reprendre l'expres-
sion chère à Fourier, où d'autres manières de vivre et
de satisfaire nos désirs, d'autres façons de nous rassurer
les un(e)s les autres, d'autres liens entre le personnel et
l'universel nous donneraient à nous et à l'humanité un
horizon positif, une anticipation immédiatement vécue
de bonheur - inutile d'aller jusqu'au paradis, restons sur
la terre, qui est quelquefois si jolie... - , autrement plus
désirable et plus enthousiasmante qu'une loi-cadre.

* KITZINGER Sheila, L'Expérience sexuelle des femmes, Seuil, 1986,


p. 214.

99
PEGASYS BLUES

Qe suis atteint d'une maladie chronique de la moelle osseuse,


dite maladie de Vaquez, qui se traduit notamment par une pro-
duction excessive de globules rouges - merci aux industriels
du plomb ! Ses effets, comme les effets secondaires des médi-
caments et traitements divers, ont sensiblement modifié mes
capacités et mes habitudes. Pavais, en février 2006, rédigé un
petit texte à l'attention de mes camarades de l'Assemblée de
Montreuil, significativeinent sous-titré « Mots d'absence ». En
décembre 2008, environ à mi-parcours d'une tentative de trai-
tement par injection hebdomadaire de Feginterferon al£a.2a
(généralement utilisé contre les hépatites) qui durera dix-huit
mois et se soldera par un échec, je faisais le point dans un texte
dont je donne ici les principaux extraits.]

L'effet général de l'interféron* est le plus souvent


décrit comme une espèce d'état grippal permanent. C'est
à peu près ça, ce qui signifie concrètement : crampes,

* E n réalité, il existe des interférons, catégorie de protéines produites


par le système immunitaire. L'emploi comme terme générique est
une simplification. N o m de marque du médicament, Pegasys évoque
Pégase, le cheval ailé, [...] engendré [...] lors du coït de Poséidon
(dieu de la mer) et de Méduse. D'abord très belle, Méduse est punie
par Athéna, pour sa nuit d'amour avec Poséidon. Elle est transformée
en monstre ailé, doté d'une chevelure de serpents. C'est du sang de
Méduse, à laquelle Persée coupe la tête, que naît Pégase. Pourquoi
l'invoquer à propos de l'interféron? Parce qu'il vous coupe les ailes?
Parce que vous rêverez de gorgones à têtes tranchées? Voir GRAVES
Robert, Les Mythes grecs, L a Pochothèque, L e livre de poche, 2005.

IOI
douleurs musculaires et articulaires, migraines, accès
de fièvre. À quoi vous pouvez ajouter fatigue chronique,
sensible de manière aiguë lors d'efforts physiques ou
de stress (essoufflements par exemple) et, par périodes,
diarrhées et douleurs abdominales. [...]
L'effet le plus impressionnant de l'interféron, outre
la fatigue générale, est l'effet mécanique et immédiat
qu'il produit sur le cerveau et sur l'humeur. J'étais déjà
sous antidépresseur (à faible dose) et l'effet interféron
s'en trouve certainement atténué (qu'aurait-ce été!). Le
médecin vous parle d'un risque de dépression induite.
On se dit qu'être fatigué vingt-quatre heures sur vingt-
quatre, tous les jours, pendants de longs mois n'est pas
exactement de nature à vous faire voir la vie en rose.
Mais comment imaginer cette expérience nouvelle, moi
qui suis pourtant assez familier de la mélancolie...
Pendant de longues semaines, j'ai été (et peut-être
serai à nouveau) l'objet - comment dire? - d'attaques
aériennes d'idées noires en formations serrées. Quand
je dis «noires», je devrais dire plutôt «dramatiques»,
«terrifiantes», «horribles», et j'en passe. Un exemple?
Vous éprouvez dans une relation amoureuse une quel-
conque difficulté, un malentendu, peut-être une parole
involontairement blessante ? Vous voilà en passe de fan-
tasmer trente fois dans la journée que la femme aimée
vous trahit, vous abandonne, vous insulte, que sais-je...
Fantasme doit être pris ici au sens de scénario mental
éveillé, que vous identifiez bien comme idée noire

02
délirante, mais dont il vous est impossible d'arrêter le
cours plus de cinq secondes (et ça repart de plus belle).
En clair, n'ayons pas peur des mots, vous battez la cam-
pagne, vous vous en rendez compte et vous n'y pouvez
rien (ici, intense pensée de compassion solidaire pour
les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer ou de
troubles équivalents).
Je n'ai trouvé qu'une parade, relative. Faire apparaître
en surimpression sur mon écran mental une espèce de
sous-titre comme on en voit dans certains journaux télé-
visés : « Oui, ce film est complètement idiot; de plus, il se
termine très mal, mais c'est bientôt fini et vous allez pou-
voir penser à autre chose. » L'idéal est évidemment que la
dame concernée sonne à la porte ou téléphone au moment
où vous l'imaginez dans un rôle ignoble : l'effet de retour
au réel est immédiat et agréable. Le pire serait évidemment
qu'elle vous téléphone pour vous annoncer qu'elle en a ras
le berlingot de gâcher son plus bel âge avec un barjot*...
On se doute que ce type de (super)productions ima-
ginaires n'est que moyennement favorable au repos en
général et au sommeil en particulier. Pas d'inquiétude !
De toute manière, quelque standardiste à l'ancienne
mode a retiré subrepticement la fiche correspondante
du tableau de votre cerveau. Impossible de transmettre
le signal du repos. « Ça ne répond pas. Je vous mets en
attente ! » Voilà une insomnie comme vous n'en avez pas

* Ce passage était, hélas ! prémonitoire, jusque dans le choix du voca-


bulaire. Et dire qu'il y a des gens qui ne croient pas à la littérature...

103
connu - je vous le souhaite - depuis la veille de votre
baccalauréat ou la nuit suivant votre premier coït (est-ce
que je me suis fait avoir? et si oui, à quel moment?).
L'un des effets pittoresques de l'interféron, peut-être
à cause de la grande fatigue qu'il induit, peut-être à cause
d'un effet direct sur le cerveau, est qu'il rend l'érection
aléatoire. Là encore, cela dépend des périodes, et peut-
être des phases du traitement. Vous prendrez donc soin
(si érection êtes en situation biologique d'avoir) de pré-
venir courtoisement toute partenaire éventuelle (je rap-
pelle que je parle de mon expérience; je ne peux garantir
qu'elle vaut pour tous les hétérosexuels et encore moins
pour les autres). Rassurez-vous, les femmes d'aujourd'hui
en ont lu d'autres; on ne vous éconduira pas pour si peu.
Ce qui ne signifie pas, hélas! que l'on s'accommodera
de votre débandade avec tout l'humour souhaitable une
fois « en situation ». Certes le cunnilingus n'est pas fait
pour les chiens et il n'y a pas que la pénétration dans la
vie. Cependant, comme me le confiait une jeune femme
charmante : « On se demande si tu en as envie. » Or, il
suffit de me poser la question du genre auquel je réponds
volontiers... Mais cela n'arrange rien, parce qu'il est très
difficilement compréhensible - y compris pour moi!
qu'un désir profite pour disparaître des 90 centimètres
qui séparent le cerveau du sexe*.

* C'est l'occasion, penserez-vous, d'essayer l'une de ces pilules à


bander, dont mon peu de goût pour les drogues, ou peut-être ma pré-
tention, m'avaient tenu éloigné jusque-là. Q u e nenni ! Incompatibilité
avec mes risques circulatoires.

104
Autre cas de figure (si j'ose dire) : la période étant
faste et/ou votre désir particulièrement vif, vous ne faites
pas trop mauvaise figure (si j'ose dire). Or, en applica-
tion de la règle ci-dessus énoncée, vous avez averti qu'il
ne fallait point trop attendre de votre virilité. « Ben tout
va bien, qu'est-ce que tu me racontes? » Ici, vous êtes
placé devant l'alternative suivante : ou bien vous tentez
d'expliquer que votre érection est plus convaincante en
temps normal (Vous seriez surprise !), et là vous passez
pour un fieffé vantard, ou bien vous apparaissez comme
un affabulateur qui saisit tous les prétextes pour glisser
sa quéquette dans la conversation. Pas d'échappatoire !
Quoi que vous fassiez, vous êtes ri-di-cule.
Vous avez sans doute remarqué que la première
chose que les gens songent à répondre quand vous leur
demandez si « ça va », c'est qu'ils sont crevés, rincés, les-
sivés, HS, quasi morts pour tout dire. Dans un tel contexte
d'asthénie généralisée, vous constaterez qu'il est infini-
ment difficile de faire reconnaître votre propre fatigue.
Vous avez mal partout, le ventre douloureux, la nuque
raide, une barre au-dessus des yeux; vous ne pouvez pas
dire que vous avez besoin de repos, puisque vous savez
que vous n'en aurez pas avant six ou douze mois. Que
dire? Je recommande un abandon radical de toute ten-
tative d'exactitude. Faites vague et atténué : « Oh ben tu
sais, comme d'hab', fatigué... » L'autre se reconnaîtra en
vous, et c'est de cette manière que vous obtiendrez le plus
sûrement un peu d'attention et de sollicitude.

105
Rappelez-vous toujours que ce ne sont pas les autres
qui donnent le pire d'eux-mêmes, mais vous !
Finalement, vous faites tout au ralenti : marcher,
penser, bander... (Penser? Vous ne vous en étiez pas
aperçu? Évidemment! Le monsieur te dit que tu penses
plus len-te-ment que d'ha-bi-tude !) Bref, vous avez pris
trente ans... Si comme moi vous en aviez 55, vous voilà
miraculeusement transporté dans votre quatre-vingt-
cinquième année. Veinard que vous êtes ! Et vous vous
plaindriez? Alors que, voyons les choses en face, rien ne
dit que vous atteindrez jamais pareil âge par vos propres
moyens... Croyez-m'en, profitez de ce troisième âge
en avance sur le calendrier, et faites en sorte, chaque
jour, d'avoir vécu une vie, même lente, pour le cas où,
demain, vous devriez mourir rapidement.

106
L E S « B E S O I N S S E X U E L S », U N M Y T H E AU MASCULIN

[Texte publié en ligne en 2012]

L'idée d'un « besoin sexuel », principalement reconnu


aux hommes, n'est pas tout à fait dépourvue de fon-
dement biologique. En réalité, tout être humain - de
tous les genres, donc - éprouve ce que nous appellerons
des « besoins excréteurs ». Il doit vider, ou vidanger, à
intervalles plus ou moins réguliers, sa vessie (hommes et
femmes), ses intestins (hommes et femmes), son appa-
reil génital (hommes et femmes). On pourrait associer à
ces besoins le mécanisme des règles, qui élimine men-
suellement chez la femme des tissus inutiles.
S'agissant d'un être de sexe biologique masculin, il
vide donc régulièrement sa vessie (il pisse), ses intes-
tins (il chie) et ses couilles (il éjacule). La différence
étant que l'on meurt très rapidement d'une occlusion
intestinale, tandis que l'on survit très longtemps sans
éjaculer.
Ces besoins excréteurs ne sont pas traités exacte-
ment de la même manière par la société. Cependant, à
l'exception de l'élève en classe, de l'ouvrier à la chaîne,
du détenu dans sa cellule, et du grand vieillard en insti-
tution, le mâle adulte satisfait son besoin de pisser sans
l'aide de personne, et sans songer à la requérir. Certes,

107
faire tenir sa verge par autrui pendant la miction peut
être l'objet de jeux érotiques, de fantasmes et de plai-
santeries (« Tu veux que j'te la tienne? »), mais cela ne
change rien à l'affaire.
Certes encore, cette opération n'est pas entièrement
déconnectée des rapports sociaux : je signale à un inter-
locuteur que je dois me rendre aux toilettes si cela inter-
rompt notre conversation. Dans les lieux, je fais en sorte
de ne pas uriner sur la lunette des W C sur laquelle les
dames s'asseyent*. Si nécessaire, je donne un coup de
brosse sur la cuvette et j'aère l'endroit.
Comme la plupart des hommes (et des femmes), je
recours fréquemment à la masturbation afin d'évacuer la
liqueur séminale qui engorge mes organes. Même si cette
opération particulière d'évacuation n'est pas pratiquée,
elle non plus, dans une ignorance totale des rapports
sociaux (je ne me branle pas en public, sauf provocation
délibérée), elle ne concerne que moi. Il ne me vient pas
à l'idée d'avertir l'univers de mon éjaculation prochaine,
pas plus que de solliciter une amie ou une nurse pour y
contribuer. Pareillement, je ne consulte pas mon carnet
d'adresse avant de pisser.
Autrement dit, la manière (toute banale) dont je
satisfais ce besoin particulier, «sexuel» si l'on y tient,

* N o n ! On ne peut pas «bien viser». C'est un autre élément, mineur, de la


mythologie masculine, dont la présomption sera facilement démontrée,
aux yeux des garçons (les filles nettoient : elles n'ignorent rien de la
chose) par le test du journal. Placer deux moitiés d'un journal (déjà lu !)
des deux côtés de la cuvette. En peu de jours, le journal présente une
constellation de gouttes d'urine, y compris chez le meilleur «viseur».

108
génital plus précisément*, est sans rapport avec ma vie
amoureuse, érotique, affective.
Et ce jusque dans la fréquence des évacuations,
puisqu'il n'existe pas de relation mécanique entre mon
activité érotique et mes masturbations. Je peux me mas-
turber davantage alors que j'ai une amante, et moins
dans une période d'abstinence.
La satisfaction de ce besoin, ou plus exactement le
soulagement de cette tension génitale, est prescrite bio-
logiquement et peut donc être dite «naturelle», même
si ses conditions sont culturellement induites, comme
celles de tous les gestes humains.
Il n'y a nul danger (au contraire) ni honte à éjaculer (ce
qui vaut également pour les femmes), à pisser ou à chier.
Ces prémices admises, on entrevoit qu'il est étrange,
et pour tout dire suspect, qu'un seul de ces besoins excré-
teurs soit supposé, à raison de son « importance » ou de sa
fréquence, ouvrir des * droits», et aux hommes qui plus est.
Par parenthèse, on peut noter que l'excrétion génitale
n'est pas la seule qui est considérée, sous nos latitudes,
conférer tin privilège au genre masculin. Que l'on songe
simplement que l'intégration à l'espace public urbain de
toilettes utilisables par les femmes (par ailleurs condi-
tionnées culturellement à pisser assises) est extrêmement
récente. Jusqu'au début du XIXe siècle, la ville occidentale
suppose les femmes dépourvues de vessie.

* Je proposerais volontiers le verbe débiter, qui contient à la fois l'idée


de répétition et celle de fractionnement.

109
De même que l'on considère qu'un homme a besoin
et peut légitimement (sans dommage culturel) pisser à
peu près n'importe où, l'on considère que son besoin
d'excrétion génitale doit être reconnu et pris en compte
socialement. On va même jusqu'à penser que l'intérêt
individuel de chaque mâle rejoint ici l'utilité publique.
C'est l'origine, par exemple, des « bordels militaires de
campagne ». Des bordels en général, me direz-vous... Des
bordels d'abattage, au moins. Le bordel «traditionnel»
jouait pour les mâles de la bourgeoisie le rôle d'un «club».
Sa fonction dépassait largement la régulation hormonale.
Il s'agissait certes « d'aller voir les femmes », mais surtout
de fuir la sienne et de se retrouver entre hommes.

La réciproque
La réciproque a pourtant existé : à la fin du xnf siècle le
traitement de l'hystérie par la masturbation menant à l'or-
gasme fut confié à des médecins, puis il donna lieu à la pro-
duction industrielle de «vibrateurs», ancêtres des actuels
vibromasseurs. Sur cette question, je renvoie au livre de
Rachel R Maines, La Technologie de l'orgasme (Payot, 2009),
que j'ai analysé et critiqué dans le chapitre m de Je chante
le corps critique. Le point commun avec l'attention portée
aux «besoins» masculins est le souci d'ordre et de santé
publique; la différence est que le traitement de l'hystérie
ne s'adressait qu'aux femmes de la bourgeoisie.
On peut admettre, cependant, que la réapparition
des vibromasseurs et autres jouets érotiques, la sexologie

IIO
moderne, les clubs de rencontre, et plus certainement le
mouvement féministe ont eu pour conséquence com-
mune de faire admettre dans une partie de la population
des pays occidentaux l'idée que « les femmes aussi ont
des besoins ». Cette proposition est entendue comme
équivalent, ou mieux encore comme justification, de
cette autre : « les femmes aussi ont droit au plaisir ».
Cette équivalence, qui ne repose sur rien, biologi-
quement parlant, est un piège. Et ce pour deux raisons :
A) Fonder le « droit au plaisir » sur les « besoins sexuels »,
c'est reconnaître un droit de priorité aux hommes, dont
les «besoins» sont supposés connus (scientifiquement) et
reconnus (socialement) depuis plus longtemps que ceux
des femmes.
B) C'est admettre, « pour la bonne cause des
femmes », l'équivalence entre désir et besoin.
Dans les rapports sociaux de sexe réellement prati-
qués, le « droit au plaisir » des femmes demeure assez
abstrait, ou disons atténué par la difficulté à soumettre
son fondement, le « besoin sexuel », à la même évalua-
tion que celui des hommes.
Beaucoup de gens, y compris des femmes convaincues de
leur droit au plaisir et prenant certains moyens de l'exercer,
considèrent que, en dehors d'un « droit naturel » abstrait,
les « besoins sexuels » se mesurent à l'aune des déclarations
et/ou des comportements. Or une femme affichant des
« besoins sexuels » importants reste une salope ou une nym-
phomane; au moins est-elle en danger d'être stigmatisée

ni
comme telle. Un homme manifestant les mêmes « besoins
sexuels » importants est au pire un fâcheux que l'on évitera
dans les ascenseurs. Il est généralement crédité de capacités
viriles importantes, assorties aux besoins qu'à la fois elles
suscitent et permettent de satisfaire. Faut-il préciser que ce
folklore n'est confirmé par aucune enquête scientifique sur
les comportements sexuels?

Impérieux, comme le désir


Le prétendu « besoin sexuel » masculin est supposé impé-
rieux. Ici se situe un glissement fantasmatique en forme
d'escroquerie : il serait impérieux comme le désir. Le besoin
serait donc un autre nom du désir, de l'éros, exprimé par un
même mouvement du corps masculin : l'érection.
Or l'érection n'est en aucune façon impérieuse, elle
est volatile (voyez le coq), simplement fragile et très
provisoire. La femme hétérosexuelle n'en doute pas,
mais l'homme s'en soucie bien davantage. Il sait que
son érection ne dure souvent qu'un instant très court,
et d'autant moins qu'elle n'est nullement liée au désir
mais au simple besoin excréteur.
Comme le mâle veut profiter de l'instant où il bande, il
essaie de convaincre les femmes que c'est une occasion à ne
pas manquer. Cette prétention étant particulièrement infan-
tile et pour tout dire ridicule, il peut lui être nécessaire de
recourir au rapport de force : culot et intimidation, contrainte
physique - dont l'euphémisme « arguments frappants » rend
bien compte de la valeur de substitution - ou rétribution.

112
On a souvent rapporté le mot suivant de Jacques Chirac :
« Quand vous êtes ministre, si vous avez l'occasion de pisser
ou de tirer un coup, il ne faut pas la manquer. » Appliqué
à la vie des hommes politiques, d'une manière qui appelle
la compréhension amusée, le propos peut être considéré
comme le comble de la vision masculine excrétrice du rap-
port entre le corps de l'homme et le reste du monde.
Dans beaucoup des commentaires, y compris cri-
tiques, produits à l'occasion de l'« affaire D S K », s'est
manifestée l'idée qu'il existerait un conànuum qui part du
besoin/désir, exprimé ou non, reçu ou non, et va jusqu'au
viol, c'est-à-dire à la violence de contrainte, qu'elle soit
physique ou seulement morale (harcèlement, chantage à
l'emploi, etc.)
Cette idée du conànuum était parfaitement résumée dans
la blague de potache figurant à la une du Canard enchaîné
du 18 mai 2011 : « Les amis de Dominique Strauss-Kahn
se lamentent : É R E C T I O N , PIÈGE À C O N S ! »
Bâtie sur le modèle du slogan soixante-huitard
« Elections, pièges à cons ! », la blague semble d'autant plus
pertinente que les tracas judiciaires du patron du FMI
ont perturbé le jeu de la désignation du candidat du PS
à la prochaine élection présidentielle et partant l'élection
elle-même. L'évocation érotique est renforcée par le rap-
prochement entre la dénomination de la manifestation
physique la plus courante du désir masculin et le mot
d'argot qui désigne à la fois les sexes féminins (physiologie)
et les imbéciles (psychologie).

3
Déroulons le sens :
A) L'érection (le fait de bander) est à la fois un piège
à filles et une chausse-trappe pour le propriétaire de la
verge, esclave de ses «besoins»;
B) Érigée, la bite attire le con ; le con (le féminin) ne
résiste pas au désir qu'elle exprime;
C) M û par son sexe, lequel est lui-même animé
d'une vie propre qui lui échappe, aveuglé par son désir,
le mâle perd le contrôle de ses mouvements; il est facile
de lui tendre un piège; c'est la «chute» (voyez la Bible).
Je résumerai provisoirement* (et abruptement) ces
quelques réflexions de la manière suivante :
Les « besoins sexuels » impliquant le recours légitime à
autrui sont une construction idéologique, partie intégrante
nécessaire de l'arsenal idéologique de la domination mas-
culine. Viser à une espèce de «parité» en la matière, en
reconnaissant aux femmes les mêmes «besoins» ouvrant
les mêmes «droits» qu'aux hommes, ne risque pas d'af-
faiblir le régime de domination masculine. Au contraire,
endosser la fable des « besoins sexuels », c'est déjà trouver
des circonstances atténuantes aux violeurs. C'est aussi
renoncer à penser l'érotisme non comme la satisfaction
mécanique de tensions, mais comme un parti pris, libre-
ment partagé par des êtres de désir.

* À titre de piste : il sera intéressant de confronter les réflexions


qui précèdent à la vision utopiste d'un Fourier et son «angélicat»,
garantissant, sur la base du volontariat, une sorte de « droit au plaisir »
des disgracié(e)s. Voir également la question du recours à des « théra-
peutes sexuel(le)s » auprès de personnes handicapées.

114
THÉORIE DU GENRE : SECONDE COUCHE

[Texte mis en ligne le 18 février 2014 sur le blogue


La Révolution et nous. Il fait suite à un autre intitulé
« L'a-théorie du genre, quelle drôle de non-idée ! »]

Dans la cacophonie prenant prétexte de la question


de l'existence - ou de l'inexistence - d'une théorie du
genre, je relève quelques déclarations et prises de posi-
tion qui m'amènent à conclure et contre le Vatican et
contre les dénégateurs et dénégatrices.
Karen Offen a judicieusement rappelé qu'elle avait,
dans un article de 2006, identifié des sources françaises
au genre, sinon comme théorie, au moins comme concept
opératoire*. Elle fait notamment allusion à une brochure
de 1789 intitulée Requête des dames à l'Assemblée nationale,
dans laquelle on peut lire le passage suivant :
« Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans
la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que
tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent
être et sont également nobles. »
On note que le genre est bien dissocié du sexe biologique.
On notera encore que ladite brochure n'est jamais
publiée que cinquante-cinq ans avant que Marx ne travaille

* OFFEN Karen, « L e gender est-il une invention américaine? », Clio.


Femmes, genre, histoire, n° 24, 2006.

5
aux fameux « manuscrits de 1844 ». Quel rapport? pen-
serez-vous. La réponse est donnée - assez étrangement - à
la fois par une historienne féministe, Joan W. Scott, et par
un politicien français, Jean-François Copé.

Accordant un entretien à la revue Vacarme, Joan W.


Scott réaffirme fermement l'inexistence d'une « théorie du
genre ». Saluons au passage le courage de l'universitaire :
c'est en effet son gagne-pain, dont elle réfute l'existence.
Attardons-nous sur son argumentation :
* Quoi qu'en disent les catholiques qui, en France,
ont lancé la controverse, il n'y a pas de "théorie du
genre" - la "théorie du genre" est une invention qui a
remplacé le communisme dans la rhétorique du Vatican.
Il y a des études de genre, c'est-à-dire des questions. »
L'on sait que les papes successifs ont, depuis 1891
et l'encyclique Rerum novarum (combattant la « théorie
socialiste »), pris partie dans la lune des classes, en en
réfutant le principe même.
On doit à Pie XI le plus beau fleuron de la ihétorique
qu'évoque Joan W. Scott : l'encyclique Divim redemptoris,
publié en mars 1937, en pleine révolution espagnole, contre
le « communisme athée ». Les deux alinéas que je reproduis
s'en prennent au « matérialisme évolutionniste de Marx" ».
« La doctrine, que le communisme cache sous des
apparences parfois si séduisantes, a aujourd'hui pour

* « History trouble », entretien avec Joan W. Scott dans Vacarme,


n° 66, hiver 2014.
" T o u s les extraits des encycliques sont tirés du site Internet du Vatican.

116
fondement les principes du matérialisme dialectique
et historique déjà prônés par Marx; les théoriciens
du bolchevisme prétendent en détenir l'unique
interprétation authentique. Cette doctrine enseigne
qu'il n'existe qu'une seule réalité, la matière, avec ses
forces aveugles; la plante, l'animal, l'homme sont le
résultat de son évolution. De même, la société humaine
n'est pas autre chose qu'une apparence ou une forme de
la matière qui évolue suivant ses lois; par une nécessité
inéluctable elle tend, à travers un perpétuel conflit de
forces, vers la synthèse finale : une société sans classe.
Dans une telle doctrine, c'est évident, il n'y a plus
de place pour l'idée de Dieu. Il n'existe pas de diffé-
rence entre l'esprit et la madère, ni entre l'âme et
le corps : il n'y a pas de survivance de l'âme après la
mort, et par conséquent nulle espérance d'une autre vie.
Insistant sur l'aspect dialectique de leur matérialisme,
les communistes prétendent que le conflit, qui porte le
monde vers la synthèse finale, peut être précipité grâce
aux efforts humains. C'est pourquoi ils s'efforcent de
rendre plus aigus les antagonismes qui surgissent entre
les diverses classes de la société ; la lutte des classes, avec
ses haines et ses destructions, prend l'allure d'une croi-
sade pour le progrès de l'humanité. »
Ainsi donc, si nous suivons M m e Scott, le Vatican
invente la « théorie du genre » comme nouvel épouvan-
tait, remplaçant avantageusement celui du « marxisme
athée ». Comme il importe de ne pas tomber dans les

117
panneaux, même lorsqu'ils sont tendus par des anges,
nous nous devrions de démentir immédiatement l'exis-
tence d'une « théorie du genre ». Outre l'aspect incohé-
rent et infantile de cette réaction, que j'ai déjà abordé
dans un article précédent*, le parallèle proposé par Scott
pose un autre problème. Si je pousse ledit parallèle dans
ses ultimes conséquences, ne faut-il pas conclure que la
« théorie marxiste », indiscutable ensemble de concepts
(lesquels ne le sont pas tous), est elle-même une de ces
inventions vaticanes, baudruches à dégonfler par de
vigoureux démentis ?
Une « théorie marxiste »! ? Il n'a jamais existé de théorie
marxiste... Tout au plus des concepts, des questions, des
trucs mnémotechniques, autant dire des pense-bêtes...
Et voilà quelques centaines de milliers de tracts et
brochures, de journaux, de livres, de thèses, de cours et
programmes scolaires, de lois et décrets, de jugements
- certain(e)s détestables - renvoyé(e)s au néant. Pour
la plus grande satisfaction de qui? à votre avis... D u
Vatican, dirais-je.
Or voici que l'excellent M . Copé nous apporte aima-
blement sur un plateau le lien entre hier et aujourd'hui,
le genre et Marx. Revenant sur sa critique d'un livre
pour la jeunesse (dont il aura au moins fait grimper les
ventes) intitulé Tous à poil! **, le nonce François explique
doctement (Liberation.fr, 17 février 2014) :

* « L'a-théorie du genre, quelle drôle de non-idée ! »


* * On trouvera une liste de livres pour la jeunesse traitant du genre en
annexe de mon billet « À poil l'haineux! ».

118
« C'est le résultat d'une production idéologique
parfaitement connotée. Marx est mort mais comme
vous le voyez il a fait des émules. »
La citation reproduite conclut une analyse de texte
dans laquelle M . Copé remarque que tous les person-
nages dont les auteurs proposent la dénudation incarnent
l'autorité. Signalons au passage à M . Copé (c'est une
figure de rhétorique) qu'en qualifiant de «marxiste» cette
démarche typiquement antiautoritaire, il se situe dans les
pas de Daniel Guérin et Maximilien Rubel, soit dans une
conception minoritaire - et libertaire - du marxisme.
L'essentiel n'est pas là, à mes yeux, mais dans la
paradoxale convergence entre ces propos et ceux de
Mme Scott, les deux intervenants antagonistes s'accor-
dant pour considérer que le genre est une espèce de subs-
titut du matérialisme historique et de la lutte des classes.

A quoi sert une théorie?


Je rends grâce à M . Copé (autre figure de rhéto-
rique) sur un point : il met sans le vouloir l'accent sur
une confusion qui pourrait bien avoir joué un grand rôle
dans les dénégations unanimes concernant la « théorie
du genre ». Il parle d'une production «idéologique».
Les dénégateurs et dénégatrices offusquées de la
théorie du genre ne confondraient-ils(-elles) pas théorie
et idéologie? Les propos de Mme Scott semblent bien
aller dans ce sens. « Il n'y a pas de théorie, dit-elle en
substance, il y a des questions. »

119
Comme si une théorie n'était pas un outil permettant
d'organiser des questions! Alors qu'une idéologie, c'est
en quoi je l'oppose à la théorie, est un ensemble de
concepts figés qui se construit et subsiste contre tout
questionnement critique.
S'il existait, assez forte pour être revendiquée par celles
et ceux qui s'en servent tous les jours, une « théorie du
genre »... Si celles et ceux qui l'emploient se moquaient
une fois pour toutes de l'imprimatur ou des anathèmes du
Vatican. ..Si le genre n'était pas qu'un mot, il serait plus diffi-
cile de l'effacer tout bonnement comme ça a été le cas dans
un sauve-qui-peut général ces dernières semaines, ainsi
que Lucie Delaporte en fait le récit sur Mediapart.fr *.
La parution d'un livre de Hugues Demoulin, intitulé
Déjouer le genre - Pratiques éducatives au collège et au lycée,
prévu pour servir d'outil de formation pour les enseignants,
est retardée par le Centre national de ressources pédago-
giques, lequel dépend du ministère de l'Éducation nationale.
Un rapport, commandé par Mme Vallaud-Belkacem,
initialement intitulé Luttez contre les stéréotypes de genre, a
perdu un mot de son titre et s'est trouvé présenté à la mi-jan-
vier 2014 sous le titre : Luttez contre les stéréotypes garçons-filles.
On est bien ici devant un problème théorique, disons
réellement théorique. Ça n'est pas un mot qui a disparu,
lequel serait avantageusement remplacé par deux autres (on
y gagne!), c'est même le contraire. À la place du concept

* « Circulaires, manuels, livres : les ministères censurent le mot


"genre" », article publié le jeudi 6 février 2014.

120
de genre, on utilise deux termes qui renvoient immédiate-
ment aux stéréotypes que le genre sert à déconstruire !
Autrement dit, si vraiment il n'existe rien aujourd'hui
qui ressemble à une « théorie du genre » - et après tout,
pourquoi ne pas croire ses praticien (ne) s naturel (le) s? - cela
ne peut être considéré que comme une lacune à combler.
Soit! La « théorie du genre » n'existe pas (encore).
Donc : au travail !

Ajout (3 mars 2014) : Didier Eribon a décidé de donner


pour titre au séminaire qu'il anime à l'École doctorale de
l'université d'Amiens « Faire la théorie du genre ».

121
DANS LA RUE

123
QU'EST-CE QU'UNE RÉVOLUTION COMMUNISTE ET LIBERTAIRE ?

[Texte diffusé sous forme d'un tract de quatre pages,


notamment lors de manifestations et assemblées lycéennes.
Première version en mai 2002; seconde mise en ligne en
avril 2005. Repris dans Alternative libertaire (Bruxelles,
n° 40, octobre 2004).]

Les lignes qui suivent paraîtront sans doute naïves


à certain(e)s. C'est le risque encouru en traitant sim-
plement, et en peu de mots, de sujets complexes qui
ont fait l'objet d'innombrables publications, depuis
deux siècles au moins. Il s'agit d'apporter les pre-
miers éléments de réponse (de réflexion, de débat)
à des questions que se posent - sans presque jamais
oser les formuler - beaucoup de ceux et de celles qui
découvrent les manifestations de rue et les drapeaux
libertaires. Peut-être des militantes et militants plus
confirmé(e)s pourront-ils également faire leur profit de
ce dialogue imaginaire, qui n'a d'autre ambition que
d'en susciter d'autres, de vive voix.

Qu 'est-ce qu 'une * révolution » ?


Nous appelons révolution un changement radical
- c'est-à-dire qui s'attaque aux racines - du système
économique, social et politique en place.

125
Dans une société capitaliste comme celle où nous
vivons, une révolution s'attaquera au salariat, sys-
tème dans lequel l'activité humaine est pour l'essentiel
contrainte et limitée au travail (production de marchan-
dises), travail exploité pour le profit des patrons et/ou
des actionnaires.
La révolution abolira, avec le travail salarié, l'argent,
qui sert de support à l'abstraction de la valeur (d'une mar-
chandise, d'une heure de travail, d'un être humain...).
La révolution se heurte aussitôt à ce que l'on peut
désigner comme les «grandes» institutions, l'État par
exemple, sa police, et éventuellement son armée. Elle
bouleverse aussi les institutions de la vie quotidienne
que sont la famille et le couple, où les rapports d'autorité
s'organisent selon l'âge et le sexe (autorité des adultes
sur les mineur[e]s, des hommes sur les femmes). Ce
bouleversement est à la fois un objectif important des
révolutionnaires, et l'effet matériel d'une période de
rupture avec les habitudes de la vie courante (grève
générale, déplacements difficiles, occupations...).
Si certaines choses sont aujourd'hui plus faciles
à changer qu'il y a un siècle (par exemple : dissocier
plaisir érotique et procréation, grâce à la contraception),
d'autres comportements ont peu varié (les femmes effec-
tuent toujours 7 0 % des tâches ménagères). La réflexion
et les luttes sur ces questions sont partie intégrante d'un
combat révolutionnaire qui ne s'arrêtera pas par miracle
un grand soir ou un beau matin.

126
La perspective d'une révolution n'est-elle pas utopique?
Autrement dit : une révolution est-elle possible?
C e qui est impossible pour nous, et ça nous en
sommes sûrs, c'est de supporter le monde tel qu'il est !
Nous avons tout à gagner à un bouleversement
radical du monde, et rien à y perdre, parce que tout ce
qui fait pour nous le plaisir de notre brève existence - les
rencontres, les discussions, l'amour, les émotions parta-
gées - tout cela est aujourd'hui contraint, limité, atrophié.
Il n'existera pas de société parfaite une fois pour
toutes où vivre heureux sans conflits. C'est dans l'effort
même, dans le mouvement même de transformation
révolutionnaire des rapports sociaux, que la vie se révèle
mille fois plus passionnante.
Comme l'écrivait l'anarchiste russe Bakounine :

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres


humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont
également libres. La liberté d'autxui, loin d'être une
limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire
la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens
libre vraiment que par la liberté d'autres, de sorte que
plus nombreux sont les hommes libres [ajoutons : et
les femmes libres, et les enfants libres] qui m'entourent
et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus
étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté.
[...] Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté
de tout le monde s'étend à l'infini. »

127
Il faudra bien continuer à manger•, à s'éclairer, à vider
les poubelles, que sais-je ?
Passé les premiers jours de paralysie, inévitable
et nécessaire (pour affirmer la force du mouvement,
contrecarrer d'éventuels mouvements de l'armée ou de
la police), il faut remettre en marche certains secteurs
d'activité : transports, ravitaillement, distribution d'eau,
de gaz, d'électricité. Tous ces biens seront distribués
gratuitement.
Un grand nombre d'autres secteurs seront définitivement
abandonnés, soit immédiatement, soit progressivement.
Immédiatement : les usines produisant des marchandises
inutiles (une majorité de la production actuelle) ou nui-
sibles. Progressivement : un secteur comme le nucléaire, qui
exige, même après l'arrêt de la production, une surveillance
et des activités complexes de démantèlement.
On remarque que l'abolition du salariat, le partage
par roulement des tâches indispensables au fonctionne-
ment de la société (ramassage des ordures, par exemple),
et la suppression de l'argent (distribution communau-
taire des biens de première nécessité ; pour le reste ima-
gination et troc sur le modèle des actuels SEL) règlent
très simplement la fausse question du chômage.
Notons encore qu'en matière d'alimentation, seuls les
aliments dits «biologiques», aujourd'hui réservés à une
clientèle aisée, seront distribués collectivement. Ce choix
de bon sens écartera le risque de catastrophe de type
« vache folle » ou O G M .

128
Bien des questions pratiques seront discutées et
réglées le moment venu par les gens concernés, et d'une
manière impossible ou difficile à prévoir. Il est donc
vain de dresser par avance un catalogue de mesures.
Cependant, il faut comprendre qu'une révolution ne
signifie pas la prise en main par une population du
monde tel qu'il est. Il faudrait, sinon, «autogérer» les
usines d'armement, l'administration fiscale, et les camps
de rétention pour sans-papiers... On se demande pour-
quoi on dépenserait tant d'énergie pour en arriver là?
Avançons l'hypothèse, à titre d'exemple, et pour
illustrer malgré tout notre raisonnement, qu'en matière
de transport, un moyen aussi coûteux, aussi dangereux,
et aussi nuisible à l'environnement (kérosène, bruit),
que l'avion serait progressivement abandonné. On peut
penser qu'à rebours de la préoccupation «moderne», la
durée des voyages sera considérablement allongée. Parce
qu'on ne se souciera plus de « faire l'Asie en dix jours »,
et que l'on préférera découvrir des gens et des paysages,
sans patron pour vous dicter la date du retour.

La révolution n'est-elle pas synonyme de violence?


Il n'est pas difficile, en observant autour de soi, dans
sa famille ou dans la rue, en regardant la télévision ou
en lisant le journal, de voir que le monde tel qu'il est
aujourd'hui, le capitalisme en voie de mondialisation,
héritage des sociétés coloniales du siècle dernier, que le
monde actuel est synonyme de la pire violence.

129
À titre d'exemple : la violence domestique mascu-
line fait aujourd'hui, dans un pays comme l'Espagne,
six fois plus de victimes (90 femmes assassinées par mari
ou amant en 2001) que le terrorisme des séparatistes
basques de l'ETA.
Le degré de violence nécessaire pour renverser
l'ordre établi ne dépend pas que de la bonne volonté des
révolutionnaires, mais dans une large mesure de la réac-
tion des maîtres du monde. L'acharnement des indus-
triels, des technocrates, des politiciens et des électeurs
de Le Pen à réagir à un mouvement révolutionnaire ; la
violence dont ils seraient disposés à user pour le réduire,
tout cela conditionne de manière imprévisible le degré
de violence inévitable d'une révolution.
Dans une société techniquement développée où
peuvent être mises en œuvre de nombreuses techniques
de sabotage (informatique notamment), qui ne néces-
sitent pas ou très peu de violence physique, les meil-
leures chances sont réunies de paralyser le système en
faisant moins de victimes humaines que les accidents de
la route un week-end de Pâques.
Par la suite, la société en révolution - par les priorités
qu'elle adopte en matière de santé (pas de médicaments
toxiques; pas de contingentement des matériels hospi-
taliers), de prévention (Sida), de réduction des travaux
pénibles et dangereux - , réduit le nombre des « victimes
sociales » qui paient aujourd'hui de leur vie le fonction-
nement d'un système fondé sur le profit.

130
N'est-il pas plus facile et plus réaliste de changer
la société par des réformes ?
Le réformisme se présente comme une solution rai-
sonnable et «réaliste». Le problème, c'est que, seul, il ne
réforme jamais rien. La fonction historique et politique
du réformisme n'est pas d'aboutir aux mêmes résultats
qu'une révolution, par des moyens plus lents ou plus
«doux». La fonction du réformisme est de désamorcer
les révoltes et de convaincre les victimes du système
capitaliste qu'on peut très bien aménager leur sort à
l'intérieur du système, sans en changer les règles, et sans
priver les réformistes de leurs jobs.
Même s'il s'agit d'obtenir des réformes, la stratégie
révolutionnaire est la plus efficace. En effet, un pouvoir
ne peut répondre que de deux façons - éventuellement
combinées - à une menace révolutionnaire : par la force
armée ou par les concessions réformistes.
Si un mouvement social limite de lui-même, dans
le souci d'être présentable à la télé, raisonnable et
réaliste, ses prétentions et ses buts, il n'échappera pas à
la violence (on lui envoie les CRS) et risque de ne rien
obtenir du tout.
Dans une négociation, le pouvoir essaiera toujours
d'accorder moins que ce qui est demandé ; si je demande
moins que ce que je veux, je suis assuré de ne pas obtenir
ce que je veux. Le plus simple est d'afficher clairement
le projet révolutionnaire, ce qui n'empêche pas de tirer
avantage des concessions momentanées de l'État.

131
Prendre le parti de la révolution ne signifie pas opter
pour « tout ou rien », en remettant toujours l'essentiel à
plus tard (au Grand Soir), c'est au contraire profiter de
toutes les occasions historiques, de toutes les lunes, pour
réaffirmer l'exigence communiste et libertaire : tout se
réapproprier dans la liberté, pour tout partager dans l'égalité.
Tout ce qu'il est convenu de nommer les « avancées
démocratiques » a d'ailleurs été accordé sous la pression
de la rue et des barricades. D arrive que les gouvernants
modernes y fassent allusion, quand ils espèrent que ce
rappel historique dissuadera de nouveaux barricadiers
de se dresser contre eux. On dira par exemple que des
gens sont morts pour que nous ayons le droit de vote,
ce qui devrait nous décourager d'utiliser d'autres moyens
d'action. Mais bien sûr, c'est un mensonge. Beaucoup de
gens ont effectivement combattu et certains sont morts
en combattant, et dès la Révolution française, contre
ceux qui voulaient la confisquer, en décréter la fin obliga-
toire, puis plus tard contre ceux qui voulaient revenir à la
monarchie. Mais finalement, c'est bien la République qui
a tué le plus d'ouvriers sur les barricades, notamment en
1848 et en 1871, durant la Commune de Paris.
Il existe de nouveaux groupes réformistes. Us uti-
lisent parfois un vocabulaire ou des méthodes d'action
illégales empruntées au mouvement révolutionnaire. Us
réclament le droit au logement, un revenu garanti pour
tous, ou une taxe sur les mouvements de capitaux... Us
captent l'indignation généreuse et le besoin d'action de

132
beaucoup de gens qui ne se sentent pas attirés par des
groupuscules révolutionnaires souvent fermés et sec-
taires. Us n'ont pas d'autre perspective qu'un illusoire
« contrôle citoyen » sur le capitalisme.
Or la «démocratie», c'est précisément la mise en
scène politique du contrôle citoyen, garant de la mora-
lité d'un « capitalisme à visage humain » ; « l'économie
régulée par le droit », comme dit José Bové. Même s'ils
peuvent embarrasser momentanément un ministre, un
gouvernement ou une administration, ils participent
finalement au bon fonctionnement du système, qui s'ap-
plique à les neutraliser, les intégrer, les digérer.
Le projet révolutionnaire, c'est-à-dire le projet d'une
rupture révolutionnaire avec le monde présent et le
projet de la construction d'une autre société, n'est pas
un rêve, au sens où il serait impossible à réaliser. Le
projet révolutionnaire, c'est la meilleure façon d'être
réaliste, c'est-à-dire de s'en tenir à nos révoltes, à nos
désirs, à nos rêves, pour refuser le cauchemar hélas trop
réel d'un monde dont Marx constatait déjà qu'il est
« baigné par les eaux glacées du calcul égoïste ».

Il existe des partis, des ligues d'extrême gauche qui


se réclament du communisme et/ou de la révolution.
Qu'est-ce qui les sépare des libertaires?
Des postaliniens du P C aux trotskistes de la L C R ( 100 %
à gauche, avec de vrais morceaux de gauche dedans!) il
ne manque pas de partisans du «communisme» ou d'une

133
«révolution», à condition qu'ils en soient les chefs et les
bénéficiaires !
Les anarchistes, les communistes libertaires sont
restés fidèles au principe affiché par la Première
Internationale : l'émancipation des travailleurs sera
l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. Nous n'avons que
faire des avant-gardes, des magouilleurs et des bureau-
crates ! C'est aux exploités eux-mêmes de prendre leurs
affaires en mains, partout et dès maintenant - sur les
lieux de l'exploitation salariée, dans les quartiers et
dans la rue - sans attendre la bonne période historique
décrétée par le comité central.
Les retours sur l'histoire (celle de la révolution russe,
par exemple) sont des moyens efficaces de vérifier la
réalité des bons sentiments affichés aujourd'hui par
les uns et par les autres. Il fallut à peine huit ans aux
bolcheviks pour éliminer, par le meurtre et la mise en
camps, toute opposition politique : mencheviks, socia-
listes révolutionnaires et anarchistes. La révolte des
marins de Cronstadt et l'insurrection makhnoviste en
Ukraine furent écrasées dans le sang. La terreur bureau-
cratique, dont Trotski fut un rouage essentiel (à la tête
de la police politique et de l'armée rouge), se retourna
contre ses propres partisans. Lui-même fut exécuté, sur
ordre de Staline, dans son exil mexicain. Or beaucoup
de trotskistes actuels ont autant de mal que les staliniens
à digérer leur passé et à condamner sans ambiguïtés ni
baratin les crimes de Lénine, de Trotski et de Staline.

134
Aujourd'hui, les trotskistes de la L C R tentent de capter
à leur profit la sympathie pour les idées anarchistes qu'ils
sentent dans le mouvement social et ses manifestations.
Besancenot n'a plus que l'adjectif «libertaire» à la bouche
et explique que son drapeau rouge s'est teinté de noir* (et
de vert, pour draguer les écolos). Mais que dit-il? Que la
L C R veut participer à « un gouvernement qui romprait
avec le capitalisme et ouvrirait la voie au socialisme démo-
cratique » (Révolution, p. 150). C'est mot à mot le même
mensonge que Mitterrand a utilisé à la fin des années 1970
pour reconstituer un parti socialiste capable... de ce que
nous avons vu (il est vrai que la taupe trotskiste Jospin
parvint à se faire nommer Premier ministre). Bien sûr,
tout serait différent avec la L C R ! Est-ce si sûr? Lisons
Besancenot : « Nous ne pensons pas supprimer l'argent du
jour au lendemain (p. 180) [...] Notre projet est plus ambi-
tieux : créer massivement des emplois en réduisant le temps
de travail [...] (p. 209). Cependant, la phase de transition
[vieille blague bolchevique!] vers une société égalitaire, le
processus de production sera encore soumis à la division
technique du travail. D y aura encore des ouvriers, des
employés, des techniciens et des cadres exerçant chacun
des fonctions spécifiques; les revenus seront encore définis
selon les compétences et non les besoins (p. 252). »
Et qu'arrivera-t-il aux impatients qui n'auront que
foutre de produire pour le nouveau régime sous la direc-
tion des mêmes cadres, payés avec le même argent, le

* Révolution, Flammarion, 2003, p. 72.

135
tout sous la direction lumineuse des militants L C R ? On
leur enverra les « nouveaux emplois » miliciens chargés
de leur faire entrer dans le crâne à coup de crosses le
réalisme historique qui décide en réunion de comité
central à quel moment les temps sont mûrs !
Comment faire confiance à des gens qui, même
après quatre-vingts ans de réflexion, justifient d'avance
les répressions futures? Leurs placards sont remplis de
cadavres, nous ne l'oublions pas. Quant aux idées liber-
taires et au noir de nos drapeaux qu'ils prétendent gérer
en franchise : BAS LES PATTES l

Tout ce qu'il faudrait changer, inventer... Ça paraît une


tâche surhumaine!
A moins de céder au délire des croyants, selon lequel
il existerait un «dieu» créateur qui manipulerait les
humains comme des marionnettes et les surveillerait
depuis on ne sait quel « au-delà », il faut bien considérer
que les êtres humains sont les seuls responsables de leur
vie, de ce qu'ils y acceptent ou refusent.
Ça ne veut pas dire que le sans-papiers vivant à Paris
ou le paysan sans terre brésilien sont coupables de l'op-
pression qu'ils subissent, mais que ce sont des hommes
de chair et de sang qui les exploitent et les persécutent,
et non une fatalité surhumaine, contre laquelle il serait
impossible ou vain de se dresser.
Quant aux efforts que nécessite la construction d'un
autre futur, ils sont immenses, mais - à l'échelle de

136
l'espèce humaine entière - pas plus impressionnants que
ceux que tu as fournis, nourrisson humain de quelques
kilos, dépendant en tout des adultes qui t'entouraient,
pour devenir un individu pensant, parlant et marchant
sur ses pattes de derrière, capable d'utiliser un ordina-
teur et de chanter un poème de Rimbaud...
Pense à l'extraordinaire gisement de culture, de
savoir-faire et d'énergie que constitue l'humanité,
aujourd'hui divisée par les fanatismes religieux, les
guerres coloniales ou tribales, l'exploitation et la faim.
Ce gisement n'est utilisé qu'à 10 % peut-être, et pour le
seul bénéfice du capitalisme mondialisé. Il ne sera pas
difficile de faire « moins pire » !

Je suis désolé(e), mais j'y crois pas!


Personne ne te demande de «croire» à la révolution,
comme on croit au Diable, aux extraterrestres ou à la
réincarnation. Il ne s'agit pas non plus d'une perspec-
tive lointaine et motivante, comme une espèce de super-
carotte (bio !) à te suspendre devant le nez.
La révolution est le projet collectif de la libre asso-
ciation d'individus libres, qui commencent à changer le
monde dès maintenant.
Il n'est que trop facile de trouver dans la lecture d'un
journal ou le comportement de ses collègues des raisons de
se replier dans le cynisme vulgaire : « Tous des cons ! » Pour les
plus atteints, le comble de la rancœur misanthrope vise telle
catégorie particulière : les Noirs, les immigrés, les femmes...

137
Pour un révolutionnaire, « l'optimisme de la volonté »
n'est pas un parti pris moral, il a un contenu dynamique
et pratique : plus on éprouve la jouissance et plus on
aime faire l'amour; plus on rencontre d'individus dif-
férents, et plus on est affamé de la diversité du monde ;
plus on vérifie dans l'action ses capacités à changer la vie
et plus on se découvre de nouvelles raisons d'agir.

Vade-mecum II, Paris.

138
UNE SEULE PRÉVENTION, LA RÉVOLUTION I

CONTRE LE REPU FASCISTE ET LA MONDIALISATION CAPITALISTE

[Tract signé de mon nom. Il est rédigé entre les deux tours de
l'élection présidentielle de 2002 (21 avril-5 mai), alors que Jean-
Marie Le Fen, leader du Front national, est arrivé en seconde
position derrière le président de la République sortant Jacques
Chirac. Cette incongruité démocratique suscita le retrait piteux
du socialiste Lionel Jospin, une vive réaction antifasciste dans la
jeunesse et la réélection triomphale de Jacques Chirac.]

La « débâcle des idéologies », voulue et célébrée par


les journalistes, les vieux croyants et les exploiteurs de
toujours, mène décidément à tout... D u Medef au PS,
il fallait changer d'avis, être résolument postmoderne,
accepter le mensonge stalinien du «communisme» dans
un seul pays (pour en constater l'échec) et abandonner
le projet d'un bouleversement révolutionnaire du monde
sous les décombres du mur de Berlin !
Il fallait oublier. La Révolution d'abord, 1789 et
1793, et 1830 et 1848, et la Commune. Dans les musées
la révolution! Et mai 1968! Oubliez! Reniez! C'est de
là que venait tout le mal : la violence de rue, la drogue et
même la pédophilie !
Au fait! Quel meilleur fossoyeur de 68 que Le Pen?

139
« Fin de l'histoire » ! La fable bourgeoise s'était trouvé
un titre ronflant... Mais c'est à des néonazis que l'on confie
le soin d'en écrire la morale.
Il ne suffit pas de licencier le «nègre» Le Pen, c'est
tout le scénario et les commanditaires du livre qu'il faut
jeter aux ordures! Au-delà du mensonge ridicule de
sa «fin», et contre ceux qui veulent la confisquer, nous
pouvons écrire notre propre histoire. A quoi bon, sinon,
se plaindre du prochain chapitre?
Les démocrates en peau de Le Pen s'offusquent du
« verdict des urnes ». Pourtant, de deux choses l'une : ou
bien le pouvoir est dans la rue et il est de nature insur-
rectionnelle, ou bien il demeure dans les urnes et le F N
y est aussi «légitime» que le PS.
C'est aussi parce qu'ils sont las de VOTER DU PAREIL
AU PIRE, ET DU PIRE AU MÊME, q u e b e a u c o u p se s o n t a b s -
tenus ou ont donné leur voix au Front.
L'élection d'un Chirac écarte un Le Pen. Mais la
somme d'humiliations, de renoncements et de mensonges
nécessaires pour arriver à ce piètre résultat, comment ne
pas voir qu'ils alimentent un état d'esprit d'aigreur et de
frustration qui déborde l'électorat lepéniste.
A u moins, il ne faut pas que l'énergie joyeuse
que manifestent dans la rue des centaines de milliers
de jeunes vienne mourir à la porte des bureaux de
vote. Qu'elle s'emploie, au-delà du salubre refus, à la
construction d'un autre futur !

140
LES URNES SONT FUNÉRAIRES I
LA VRAIE VIE SE DÉCIDE AILLEURS !
Supporteur sans convictions de la démocratie capi-
taliste, le citoyen moderne arrête sa pensée et ses désirs
sur un étrange paradoxe : « Rien n'est possible ! Tout est
à craindre ! »
Le même citoyen qui envisage le pire (le nazisme)
comme plausible acceptera le cliché selon lequel
« changer le monde est impossible ».
Celui-là qui se proclame ennemi naturel de l'idéo-
logie fasciste exhale pourtant le même esprit boutiquier,
tout de résignation paranoïaque, qui en est le ressort.
Si vraiment nous courons un tel risque, je préfère en
choisir un autre : celui de l'extrême liberté.
S'il est vrai que nous sommes de la même étoffe dont
sont faits nos rêves, je préfère l'utopie pratique du projet
libertaire, égalitaire et internationaliste, aux cauchemars de
la honte, de la haine et de la peur.
Folie pour folie, que les belles l'aient en tête, et les
amoureux du soleil au cœur !
NI RÉSIGNATION DÉMOCRATIQUE NI RÉGRESSION FASCISTE !
A leurs cauchemars, préférons nos rêves !

141
PLUTÔT QUE LA RETRAITE, PRENONS L'OFFENSIVE !

[Tract de 2003, signé « Des sans-grades pour la grève générale »]

Le système capitaliste se transforme - à l'échelle


mondiale - de manière apparemment contradic-
toire. C'est au nom de l'idéologie moralisatrice d'une
« société du travail » que Jospin a refusé le bénéfice du
RMI aux jeunes de 18 à 25 ans; c'est en invoquant le
« temps libre » que son gouvernement a mis en place
les 35 heures, accélérateur efficace de la flexibilité du
travail. Aujourd'hui, la droite et le patronat réforment le
R M I (devenu R M A [Revenu minimum d'activité]) pour
contraindre les plus précarisés - et singulièrement les
femmes - à accepter des emplois encore moins intéres-
sants et moins payés. C'est la généralisation du système
anglo-saxon des working poors.
Ils réforment les retraites pour contraindre les sala-
riés à travailler plus longtemps, et préparent le déman-
tèlement définitif du service public, alors même que les
grands groupes privés licencient à tout va et décentra-
lisent leur production dans d'autres régions du monde.
L'exploitation salariée classique se rendait moins insup-
portable dans nos régions par l'incitation financière
et les garanties sociales. Peu à peu, il n'en reste que la
contrainte, pas les salaires !

143
Dans l'enseignement, ils prennent aux pauvres
(des crédits, des heures et des personnels) pour
redonner aux riches! C'est une belle illustration de
l'«équité» qu'ils opposent à l'égalité et à la justice que
nous voulons. Là comme ailleurs, le système est en
train d'isoler et de priver de moyens des catégories
de population jugées inutilisables (inemployables) et
incontrôlables. Autant dire qu'il s'agit de les exter-
miner socialement. C e sont les enseignants qui seront
chargés du boulot de gardiennage, là où les flics ne
s'aventurent plus depuis longtemps.
Si le passage de la gauche aux affaires a démontré
quelque chose, c'est bien la radicale impossibilité de
réformer le capitalisme en allant contre son mouvement
propre. Les niaiseries d'Attac - changer le monde en
créant des impôts de charité - sont le dernier surgeon
de l'illusion réformiste incarnée en France par les socia-
listes et les staliniens.
Il y a dans l'actuel mouvement social un refus très
légitime de l'aggravation des conditions du travail et de
la survie. Il peine néanmoins à s'assumer. On entend
des enseignantes expliquer que leurs élèves ne sup-
porteraient pas une prof ridée! Une fillette arborait
dans les récentes manifs parisiennes une pancarte où il
était écrit : « Je veux une maîtresse, pas une momie » !
Réfuter la malédiction d'une vie sacrifiée au salariat est
trop sérieux pour emprunter ses arguments au système
« L'Oréal-Gymnase Club ». Sans vouloir jeter la pierre

144
aux camarades soucieux/cieuses de leur forme physique,
nous estimons que pour comprendre et critiquer le
monde qui risque de nous broyer, le muscle le plus utile
reste le cerveau.
Il serait utile - et urgent - de nous en servir pour
réfléchir ensemble, surtout lorsque grèves et manifs en
fournissent l'occasion, à un autre monde à construire,
à d'autres rapports, y compris avec notre propre corps,
avec la santé, avec les enfants... Ce que nous repro-
chons aux sinistres guignols qui se croient nos maîtres,
ce n'est pas de détruire, au hasard de leur pseudo-ratio-
nalisation, des institutions d'aliénation et d'exploita-
tion comme l'école et l'usine, mais de sacrifier des vies
concrètes, des êtres de chair et de sang.
D existe dans tous les secteurs de la société (ensei-
gnants, personnels de santé, chômeurs en lutte, rescapés
âgés du salariat, etc.) un grand désir d'accomplir des
tâches réellement utiles aux autres, à la communauté. Ce
constat peut permettre de dépasser la « défense républi-
caine du service public », qui nous piège dans les limites
du système actuel. Il existe aussi un réservoir inépuisable
de compétences niées, réprimées, oubliées. C'est de la
confrontation de ces savoirs, de nos expériences de lutte,
et de nos désirs d'une vie passionnante et utile que peut
naître un projet commun, une force à opposer à ceux qui
par bêtise ou par intérêt prétendent régenter nos vies au
nom de l'Économie, du Travail ou d'un dieu quelconque
(... qui revient très fort parmi les conneries nuisibles).

145
Us ont fait de ce monde un désordre sanglant et
misérable. Plutôt l'anarchie riante et colorée de nos
rêves et de nos désirs... Plutôt l'utopie d'un monde sans
frontières, sans argent et sans chefs que les illusions ran-
cies des gestionnaires, prétendu dernier rempart contre
les nostalgies totalitaires. Voyons ! Il est nécessairement
possible de faire mieux que ce gâchis...
On s'y met avant la retraite?
Des sans-grades pour la grève générale

Pour donner des ailes à la pensée critique, on peut


aussi lire la revue Oiseau-tempête.

146
COMMENT [SE] MANIFESTER DANS LA RUE?

[La genèse de ce texte, signé de mon nom, est éclairée par


l'avis qui le précède. Il a été publié dans Le Combat syndi-
caliste (CNT-AIT; n° 192, mars-avril 2004) et dans Courant
alternatif (janvier 2004; omission de l'avis et des notes).]

Avis : Le comité de rédaction du Monde libertaire,


auquel j'ai proposé ce texte, n'a pas jugé opportun de
le publier. Cette décision met un terme à la collabo-
ration entamée en février dernier avec l'hebdomadaire
de la Fédération anarchiste, dans lequel j'ai publié sept
articles. Je tiens l'examen public et contradictoire des
divergences pour une condition du progrès des idées
et de la théorie révolutionnaires; c'est de surcroît une
exigence morale. Toute activité militante qui prétend
en faire l'économie est mensongère et participe d'une
confusion qu'elle devrait contribuer à dissiper.
C . G., Paris, le 12 décembre 2003

Lors de la manifestation du Forum social européen,


le 15 novembre dernier, le cortège libertaire s'est trouvé
bloqué, dès son arrivée place de la République, derrière
une délégation PS composée de nervis et de quelques
apparatchiks de second rang. Le face-à-cul a duré plu-
sieurs heures, avant que le cortège s'ébranle et jusqu'à

147
la disparition du PS dans la toute dernière portion du
parcours. Des manifestants ont d'abord lancé des fruits,
des yaourts et quelques pétards-fusées, ce qui tenait plus
du monôme que de l'intifada. Puis, en chemin, ce sont des
canettes qui ont volé. Environ 200 personnes, dont cer-
taines avaient été expulsées par le service d'ordre du cor-
tège libertaire, et dont la plupart n'avaient ni les moyens
ni peut-être l'envie d'un affrontement, ont ensuite défilé
entre le cortège libertaire et le groupe PS. Ce dernier a
pu charger à plusieurs reprises et blesser impunément
au moins une demi-douzaine de jeunes manifestants,
dont l'un sérieusement (fractures multiples). D me paraît
indispensable de revenir sur ces événements pour tenter
d'en tirer quelques leçons politiques et tactiques.
Le communiqué publié le lendemain par la C N T
(Vignoles), seul texte d'organisation à ma connaissance*,
exprimait à trois reprises le regret que le cortège libertaire
ait dû défiler coupé du reste de la manifestation. D me
semble que c'était plutôt le fait d'être coincés derrière le
PS qui était dommageable, et j'ajouterai honteux.
Or, il est bon de rappeler, pour les absent(e)s, que nous
étions au moins trois fois plus nombreux que les «manifes-
tants» PS! Je ne veux pas dire par là qu'un affrontement
physique aurait tourné à notre avantage; cela n'est pas

* C'est de ce texte que sont extraits les passages que je cite. Seule la
C N T a commenté l'événement, elle seule dispose d'un service d'ordre
(SO) (on me dit que la FA aussi; j'en prends acte. Constater l'ab-
sence d'un S O permanent n'était pas, dans mon esprit, une critique),
sa visibilité dans la rue est sans comparaison avec celle des autres
groupes ; c'est pourquoi il sera davantage question d'elle ici.

148
certain. D'ailleurs, même jeune et en bonne santé, je n'ai
jamais partagé le fétichisme de la «baston» que l'on trouvait
chez beaucoup d'«autonomes*» de la fin des années 1970;
j'en ai au contraire dénoncé les impasses". Cependant, ce
15 novembre, notre supériorité numérique ouvrait la pos-
sibilité de partir, par les trottoirs, vers un autre point du
cortège général, quitte à s'y insérer sans autorisation. Cette
démarche, d'une non-violence active aurait eu l'avantage
de créer une dynamique collective. On peut penser qu'elle
aurait entraîné la plus grande partie de ceux et celles qui
ont finalement défilé devant lui (libre aux autres de rester
en arrière pour harceler le PS).
Parler, comme le fait le communiqué C N T , de « mani-
festants masqués » donne une image incomplète de la situa-
tion. Bien peu de gens l'étaient. Je donne cette précision
non pour stigmatiser le port d'un foulard (je remonte le
mien devant les caméras et en cas de gazage), mais pour
indiquer la nature de la population libertaire hors cortège,
parmi laquelle on trouvait, outre l'auteur de ces lignes
et un raton laveur, divers encartés énervés, des militants
étrangers et beaucoup de jeunes qui, peut-être faut-il le
préciser, n'étaient pas nés à l'époque de l'«autonomie».
La C N T assure « pouvoir comprendre » l'hostilité
dont ces manifestants faisaient montre à l'égard du PS.

* Le vocable « autonome » ou plus familièrement « toto » vient facilement


à certaines lèvres pour stigmatiser des manifestants offensifs ou
réfractaires aux consignes des SO. C'est commettre un anachronisme
et dévaloriser un adjectif très honorable.
* * On trouvera dans Pièces à conviction deux textes, portant l'un sur la période
de l'autonomie et l'autre sur les manifestations de la jeunesse en 1990.

149
C'est le moins ! Si l'on se situe, comme elle tient à le rap-
peler justement, sur le terrain de la lutte de classes, alors
les partis qui ont participé ou participent à la gestion
et à la modernisation capitaliste sont évidemment des
ennemis qu'il est légitime de combattre, y compris en les
chassant des cortèges. Lorsque c'est impossible, du fait
d'un rapport de force défavorable, il faut au moins éviter
de paraître, en les suivant, admettre la légitimité de leur
présence. Voilà qui me semblerait politiquement « contre-
productif ». Or, c'est le qualificatif que retient la C N T à
propos des incidents qui ont émaillé la manifestation.
Nous voilà d'accord sur ion terme, mais qu'en est-il
de son contenu ? Que cherche-t-on à produire en manifes-
tant ? Pour ce qui concerne ce que la presse bourgeoise
a retenu des incidents - critère d'appréciation dont la
valeur reste à débattre - je me reporte au titre du Monde
(18 novembre 2003) : « La délégation du PS a défilé
sous une pluie de canettes de bière et d'insultes. » Un
autre article du même numéro souligne que le PS peine
à imposer sa légitimité dans les mouvements sociaux.
Que les anarchistes - en tant que «révélateurs» - soient
associés à ces conclusions me convient parfaitement. Par
contre, il serait navrant de laisser s'installer dans la tête de
jeunes militant(e)s l'idée que construire une organisation*
et plus généralement un mouvement libertaire entraîne
mécaniquement certains renoncements, voire la nécessité

* Je laisse ici de côté le débat sur la nature exacte de la C N T (Vignoles) :


syndicat-parti, organisation anarcho-syndicaliste, syndicat «radical»?

150
d'assumer des tâches de maintien de l'ordre, comme l'on
constamment fait les diverses organisations marxistes-
léninistes dans les années 1970. Les militants de la L C R
qui protégeaient, encore récemment, ici une banque, là
une caserne, ne se transformaient pas par magie noire
en amis des banquiers ou en supporteurs de l'armée.
Cependant, et quelles qu'aient été leurs motivations, ils
se mettaient dans la situation concrète de jouer les flics,
y compris en jouant très classiquement de la matraque
contre des manifestants attaquant des cibles légitimes.
On m'objectera que nous n'en sommes pas là. C'est vrai
et c'est tant mieux, mais il est préférable, je pense, de
prévenir les problèmes par la réflexion et la confrontation
théorique plutôt que d'attendre qu'un incident grave les
rende impossibles à poser. Il ne manque d'ailleurs pas
de signes annonciateurs fâcheux. J'ai moi-même vu, lors
d'une manifestation du printemps dernier, des militants
C N T mettre entre la manifestation et le MacDo du car-
refour des Gobelins une rangée de SO, d'ailleurs toute
symbolique (personne n'ayant eu l'idée de démonter ce
MacDo à ce moment). La police s'était, semble-t-il, mise
en tête que les anarchistes s'en prendraient à la chaîne de
«restaurants». Il avait donc été jugé pertinent d'afficher la
détermination inverse... On voit que l'attitude prise dans
la rue recoupe des questions politiques dont on ne peut
faire l'économie, en se jugeant par essence (libertaire) à
l'abri des dérives autoritaires et des bavures. Ce ne sont
pas les idées qui déterminent les réactions individuelles

151
dans les situations de tension, ce sont les situations
concrètes elles-mêmes*. Mieux vaut donc éviter de se
mettre dans certaines situations, dans certains rôles, dont
il sera peut-être impossible de se tirer honorablement.

Démocratie directe et travaux pratiques


À plusieurs reprises, des membres différents du SO
libertaire ont justifié leur attitude en recourant au même
vocabulaire politique. « Nous, on n'est pas un groupuscule,
on pratique la démocratie directe », dit l'un à un mani-
festant qu'il expulse du cortège. « J'ai un mandat impé-
ratif », dit un autre qui veut pousser un de mes amis sur
le trottoir. Ces références aux modalités de la démocratie
directe laissent songeurs. D'abord parce que dans le cas
d'espèce, si démocratie il y a eu, elle n'a concerné que les
militants des organisations, et certainement quelques mili-
tants de chacune d'elles. S'il est normal qu'une organisa-
tion détermine sa propre position, la prétention à l'imposer
à tous ceux/celles qui rejoignent les cortèges libertaires par
sympathie politique est exorbitante (non, avoir déposé à la
préfecture la demande d'autorisation d'une manifestation
ne me paraît pas un argument pour imposer tel comporte-
ment à tous les libertaires présents). Lorsque des décisions
sont à prendre dans la rue, pourquoi ne pas considérer l'en-
semble des manifestants comme une assemblée générale
souveraine? La question devrait plutôt être posée ainsi :

* Exemple : ayant accepté de porter un uniforme, pris dans une


embuscade, j'en viens pour sauver ma peau à tirer sur un ennemi avec
lequel je souhaitais fraterniser.

152
comment peut-on faire autrement, quand on prétend adopter
la démocratie directe comme principe d'organisation?
H me semble que nous gagnerions à considérer les
manifestations non pas comme des mises en scène stéréoty-
pées (plus ou moins formatées p o u r T F l , incarnation sup-
posée de l'«opinion»), mais comme des ateliers de travaux
pratiques. Ceux-ci pourraient avoir pour thèmes quelques
principes dynamiques : démocratie directe de masse et
non de chapelle; non-violence active et collective, chaque
fois qu'elle est réalisable; n'oublions pas non plus que l'on
peut ridiculiser un adversaire sans violence physique (la
liste demeure ouverte aux suggestions). Et puis manifes-
tons-nous sans complexe, et lorsque nous sommes les plus
nombreux - ce qui n'est pas rare désormais - prenons toute
notre place, surtout si c'est la première! Je serais fâché que
nous paraissions donner raison à ce manifestant, plus désa-
busé qu'agressif, qui disait le 15 novembre : « Maintenant les
anars, c'est gros bras devant et moutons derrière » !

(J'ai mis fin, après le refus de publication du texte


ci-dessus, à une tentative de « compagnonnage critique »
(évoqué dans l'entretien avec Caroline Granier) avec la
Fédération anarchiste. Par la suite, je me suis expliqué sur
l'absence de mon nom parmi les auteurs invités au Salon
du livre libertaire de 2006, en rappelant que la signature
de la FA était apparue au bas d'un manifeste rédigé en
2005 par des organisations de gauche et d'extrême gauche
(PC, L O , L C R , MJS, etc.), intitulé « Banlieues : les vraies

153
urgences ». Ce manifeste comportait par exemple l'affir-
mation que « l'action des forces de l'ordre [...] ne sau-
rait être la seule réponse » aux émeutiers! La FA s'est
refusée, sous d'absurdes prétextes, à publier un démenti
ou à désavouer le militant qui aurait pris, seul, l'initiative
d'associer son organisation à ce torchon.
J'évoquais, toujours en 2006, dans un texte publié
en ligne, l'espèce de « multiservice culturel » qu'offre la
FA à Paris (une radio, un hebdomadaire, une librairie)
grâce auquel elle s'est constitué une clientèle politico-
culturelle qui lui permet d'exister. Je terminais en notant
l'impuissance navrée des e x c e l l e n t e s camarades de la
FA participant à l'Assemblée de Montreuil, laquelle
avait manifesté son plein soutien aux émeutiers.
Depuis, divers épisodes ont prouvé - pour la énième
fois - que le désordre théorique ne préserve pas de la
bureaucratie. S'est ainsi vu censurer tel militant qui avait
mis un point d'honneur, des années durant, à interdire
dans Le Monde libertaire toute recension de mes livres.
Tel autre, qui n'en avait tiré aucune conséquence, s'est
vu à son tour congédié. Tous de se plaindre de mauvais
procédés, sans incriminer les mécanismes dont ils s'ac-
commodaient, tant qu'ils les jugeaient propres à garantir
l'exercice de leurs talents. Seule Radio libertaire échappe,
dans une large mesure, aux manifestations aléatoires de
dogmatisme, avant tout pour la raison matérielle que la
FA ne serait pas en mesure de fournir le nombre requis
d'animateurs et, a fortiori, d'invités.]

154
EN SORTANT DE L'ÉCOLE.

[Reprenant son titre à un poème de Prévert, ce tract a été


publié en ligne et distribué dans les manifestations et assem-
blées lycéennes de mai 2005. Il est signé de mon nom.]

... En sortant de l'école, les lycéennes et lycéens ont


commencé à apprendre pas mal de choses. Par exemple :
Organiser une action
Surmonter la peur (très légitime) de la violence des flics
Choisir des moyens d'action non violents... ou
moins, selon les circonstances
Trouver des soutiens (et des sous)
S'arranger avec la famille (mais ça, c'est tout le temps)
Pratiquer la solidarité dans les moments rock'n'roll
Se rencontrer (se plaire, s'émouvoir...)
Discuter nombreux et nombreuses
Connaître la force d'être ensemble
Jouir du plaisir d'occuper toute la rue, et la ville
Déjouer les réactions violentes de la caillera (« Que
fait la police? » ont demandé des faux culs. Elle attendait
son tour pour cogner, tiens !)
Quitter le trajet de manif encadrée par les baby-sitters
à matraque (il reste du boulot!)
Utiliser le point faible de l'adversaire : la porte pas
gardée, la crainte de la bavure...

155
Identifier les ennemi(e)s, par exemple ordures syndi-
cales qui « condamnent les violences de lycéens incon-
trôlés » en sortant de chez le ministre.
Réfléchir
Comprendre des rapports de force
... Et j'en oublie sans doute!
Rien que pour ça et quoi qu'il arrive, le temps de la lune
n'est jamais du temps perdu! Les lycéennes et lycéens en
colère ont bien compris que leur mouvement devait - sous
peine de s'éteindre - s'étendre à d'autres secteurs de la
société (intermittents, chômeurs, etc.). Ce qui est vrai tac-
tiquement pour ce mouvement précis est vrai tout le temps
socialement et politiquement. Il n'existe pas un « problème
de l'enseignement ». Il y a un problème global du monde tel
qu'il est : ce système capitaliste qui repose sur l'exploitation
du travail et le gaspillage des ressources naturelles.
L'école (comme la police) est une pièce du puzzle.
C'est tout le jeu qu'il faut redessiner et tout le monde qu'il
faut changer... Non pas seulement pour ne pas devenir flic
(comme on l'entend crier), mais pour qu'il n'y ait plus ni
flics ni «profs» ni «élèves», mais des personnes de tous les
âges qui construisent ensemble un monde où l'on apprend
à vivre en vivant - et pas en se retenant pour « plus tard » - ,
où l'on apprend les uns des autres selon les passions et les
curiosités de chacun(e), et non selon des «programmes»
sanctionnés par des «diplômes» et des «carrières».
IL N'Y A RIEN À PERDRE MAIS UN MONDE À INVENTER
ET À CONSTRUIRE!

5 6
IL Y A URGENCE I

[Tract non signé, distribué en novembre 2005 dans les (trop


rares) manifestations d'opposition à l'« état d'urgence » décrété
contre les banlieues révoltées. Les opposants les plus déter-
minés devaient constituer l'Assemblée de Montreuil. Repris
dans la revue Ni patrie nifrontières (n° 15, décembre 2005).]

Relégués en «banlieue», le plus souvent à la périphérie


des grandes villes, isolés par un réseau serré de discrimi-
nations, les jeunes des familles immigrées peuvent, à juste
raison et plus encore que les jeunes « seulement» pauvres, se
sentir « mis au ban » de la société, comme les criminels du
Moyen Age. On pariait alors de « blessures à banlieue », qui
« donnaient lieu à la mise au ban », mise à l'écart, qu'une
« rupture de ban » transformait en récidive. C'est pourquoi,
a u j o u r d ' h u i , le slogan « LA RÉVOLTE N'EST PAS UN CRIME,
LIBÉREZ LES PRISONNIERS I » a une particulière résonance.
Ajoutons que les jeunes jugés à la chaîne en compa-
rution immédiate et envoyés des mois en prison pour un
caillou ou un graffiti ont été, plus encore que d'habitude,
arrêtés au hasard. La nuit, tous les capuchons sont gris.
Le constant harcèlement policier qui vise ces jeunes
fait de la garde à vue un moment particulier d'une garde
à vie qui transforme des adolescents en condamnés à
perpétuité. Un crétin se félicitait récemment que « la

157
République ne tire pas sur ses enfants ». C'est oublier
pas moins de 196 assassinats commis par des policiers
sur des jeunes entre 1980 et 2002 (La Police et la peine
de mort, Maurice Rajsfus, L'Esprit frappeur), dont plu-
sieurs donnèrent lieu à des émeutes. C'est oublier aussi
les centaines de balles en caoutchouc tirées contre les
émeutiers ces dernières semaines, dont nous ne saurons
jamais combien de blessés elles ont causé, qui auront
préféré ne pas se faire connaître par prudence (ces balles
en caoutchouc peuvent tuer et mutiler, on l'a vérifié
dans les territoires occupés par l'armée israélienne).
Émeutes et émotion ont la même racine (le verbe
émouvoir). Pour autant, mieux vaut se garder des émo-
tions lorsqu'on veut analyser un événement historique. Or
les émeutes ont joué le rôle d'un écran sur lequel chacun a
projeté ses fantasmes. Qu'il s'agisse d'émotions négatives
(peur des «barbares», des islamistes...), notamment véhi-
culées par la télévision, ou d'un « esprit de contradiction
radical » qui verse vite dans la contre-dépendance : puisque
la télé (ou le PS ou...) pleure sur les écoles et les voitures
brûlées, je les élève au rang d'icônes de la révolte. « Ils font
ce que nous avons tous rêvé de faire », ai-je entendu. Je me
souviens d'avoir [autocensure], mais je n'ai jamais «rêvé»
d'incendier un autobus ou un bureau de poste.
Le mouvement de l'histoire ne se soucie pas de bien-
séance idéologique. D ne s'ensuit pas que les acteurs ou
les témoins d'un événement soient tenus à je ne sais quel
« devoir de réserve ». Cette année, la révolte d'une partie

158
des jeunes de banlieue (pour l'essentiel des garçons, âgés
de moins de 20 ans) s'est manifestée spectaculairement à
deux reprises. D'abord, au printemps, par des contre-mani-
festations cassant les cortèges lycéens plus violemment et
plus efficacement qu'une Compagnie républicaine de sécu-
rité (c'était la première fois que des bandes agissaient de
concert, sans se disperser en luttes fratricides), puis par les
récentes émeutes. Je ne suis pas certain que les émeutiers
« s'en prennent à l'État », sous prétexte qu'ils injurient le
ministre de l'Intérieur ou qu'ils soient « entrés en politique »,
comme le supposait une historienne; je crois plutôt qu'ils
en veulent confusément à la « société » et aussi, comment se
fermer les oreilles quand ce mot revient sans cesse dans leur
bouche, à ceux qu'ils appellent « les Çéfrans » (ce qui n'a rien
à voir avec un « racisme anti-Blanc » et n'empêche pas que
la quasi-totalité d'entre eux sont «français» de nationalité).
La preuve que l'adrénaline rend sot, on la trouve dans
le nombre de militants (y compris à l'extrême gauche ou
chez les anarchistes) qui proposent un « programme d'ur-
gence » à base de revenu suffisant, de salariat garanti et de
bons services publics. Pourquoi diable voudrait-on que
le capitalisme donne aux banlieues ce qu'il casse partout
ailleurs? Autant proposer un gouvernement de crise avec
le père Noël aux Affaires sociales, Blanche-Neige à l'Édu-
cation, Spiderman à la Jeunesse et aux Sports, Gaspard,
Melchior, et Balthazar à l'Intégration...
Nous en sommes arrivés à un point où tout n'est qu'ur-
gence! Seules varient les échéances (hélas pas toujours

159
prévisibles). Qu'il soit utile d'analyser, sans aucune omis-
sion, les formes de l'oppression et de la révolte, c'est une
évidence. Mais l'heure n'est certainement pas aux ratioci-
nations amères et au repli universitaire et soi-disant objectif.
Il était inévitable que les émeutes, circonscrites dans les
banlieues ou les cités ghetto, s'éteignent faute de combustible.
La pression policière, les réactions d'exaspération (poten-
tiellement meurtrière), l'absence de perspective utopique
sont autant de facteurs qui y ont contribué. L'émeute pour
elle-même se consume elle-même.
L'état d'urgence décrété est à la fois une chance para-
doxale de sortir de l'isolement (voir les incidents en centre-ville
à Toulouse et Lyon) et, pour nous, une réquisition à agir.
Les anarchistes espagnols appelaient « gymnastique révo-
lutionnaire » la pratique des grèves, manifestations et insur-
rections. Aujourd'hui, les États démocratiques pratiquent
une « gymnastique autoritaire », testant in vivo nouvelles
armes policières et législations d'exception, sous couvert de
pacification sociale ou d'antiterrorisme.
NOUS N'AVONS D'AUTRE CHOIX QUE DE NOUS DÉCLARER
NOUS AUSSI EN ÉTAT D'URGENCE. O n se b o u g e !
Individus, associations, organisations, revues, sites
Internet, groupes musicaux, etc., toutes et tous doivent
déclarer publiquement leur opposition aux lois d'exception.
Le couvre-feu on s'en fout! Reprenons la rue!
Manifestons la nuit! La révolte n'est pas un crime!
Libérez les prisonniers !
Abolissons tout État, d'urgence et sans exception !

160
UNE «JUSTICE» FOIREUSE

[Tract diffusé et publié en ligne en novembre 2005. Repris


dans Le Combat syndicaliste (CNT, n° 303, janvier 2006).]

Foireuse, comme on dit d'un pet qu'il est foireux, parce


que, trompant le contrôle sphinctérien de l'émetteur, il
emporte avec lui un peu de merde qui signale la chiasse.
La justice bourgeoise ordinaire enferme les pauvres
et, modernité oblige, la misère sexuelle. A chaque crise
sociale de quelque ampleur (la Commune de 1871,
1968, les émeutes anti-CIP de 1994), la bourgeoisie,
y compris de petite et moyenne envergure, est saisie
d'effroi. Littéralement, elle pète de trouille. La foire lui
tord les entrailles. Il lui faut, selon les époques, des pelo-
tons d'exécutions, des bagnes et des mitards. Dans ces
circonstances, la bourgeoisie ne pense pas, elle réagit,
comme le bétail s'agite en sentant l'orage. Lorsqu'elle
craint pour ses intérêts, sa rage l'aveugle sur son ridicule.
Le 14 novembre, le ministère de la Justice décomptait :
- 2734 personnes placées en garde à vue depuis le
29 octobre ; 639 majeurs ayant fait ou allant faire l'objet
de comparutions immédiates; 122 majeurs ayant fait
l'objet de convocation par procès-verbal ; 108 informa-
tions judiciaires ouvertes; 489 mandats de dépôt ont été
prononcés pour des majeurs;

161
- 375 majeurs condamnés à de la prison ferme;
48 majeurs condamnés à de l'emprisonnement avec sursis,
sursis avec mise à l'épreuve, ou T I G ; 41 majeurs relaxés;
- 494 mineurs présentés à un juge des enfants;
108 mineurs placés sous mandat de dépôt.
Les procès, les condamnations et les emprisonnements
ont continué depuis le 14 novembre mais, l'émeute s'étant
apaisée, le ministère de la Justice ne considère plus qu'un
communiqué de victoire quotidien conserve son utilité.
Nous sommes revenus « à la normale », et peu importe
que le nombre d'embastillés - chaque jour que fait la
République - excède l'habitude, pourvu que celui des véhi-
cules automobiles réduits en cendres retrouve son étiage des
jours tranquilles, soit près d'une centaine, tout de même.
A Toulouse, le 14 novembre, précisément, on a jugé
parmi d'autres émeutiers un homme de 32 ans et son com-
père de 24 ans. Ces deux-là n'ont pas usé d'une quelconque
substance inflammable, ils ont montré leur cul aux CRS.
Oui, montré leur cuL À des CRS, qui comme on le sait dis-
simulent sous un harnachement de gladiateur une pudeur
délicate, violemment offensée par l'incroyable spectacle.
Les deux porte-culs firent, si l'on ose dire, « profil bas ».
Nulle récidive provocante à l'audience. Percevant proba-
blement un inquiétant climat d'hystérie, ils s'empressèrent
de reconnaître une bêtise, qu'ils mirent sur le compte d'une
alcoolisation excessive. C'était en tout cas ramener les
choses à leur infinitésimale proportion. Ils ajoutèrent avoir
été frappés par les policiers au moment de leur arrestation.

162
En temps de foire bourgeoise, pas question de laisser
Gavroche flirter avec Zazie. « Mon cul ! » s'entend doréna-
vant comme tin cri séditieux ! La procureure requit quatre
mois de prison ferme. L'un des culs valut trois mois de prison
ferme à son propriétaire, et l'autre - moins joufflu? - deux
mois ferme (voir La Dépêche du Midi, 15 novembre 2005).
A lire les comptes rendus d'audience, rédigés ici
et là par des journalistes ou des militants, on constate
que trois mois de prison ferme sont une peine courante
pour l'immolation de deux ou trois poubelles (dans mon
jeune temps, cet exercice agrémentait les inoffensifs
monômes du baccalauréat).
La première réflexion qui s'impose à l'esprit est qu'une
telle sentence constitue une provocation à l'incendie en
bonne et due forme.Tant qu'à finir au trou, se dira l'émeutier
des révoltes logiques chantées par Rimbaud, autant éviter le
rhume de cul et manier plutôt la bouteille incendiaire !
La seconde est qu'aucune violence insurrection-
nelle, je dis aucune, ne saurait être qualifiée d'excessive
lorsqu'elle réplique à une aussi répugnante et grotesque
violence institutionnelle.
Tout au plus souhaitera-t-on aux émeutiers d'aujourd'hui
et de demain de savoir choisir leurs cibles et d'avoir de plus
passionnantes occupations que la vengeance. Quant au petit
personnel répressif, il n'aura qu'à choisir la fuite; personne
ne songera à réclamer son extradition.
En manière de post scriptum : la première humiliation
que l'on a imposée aux deux déculottés toulousains,

163
comme c'est l'usage pour tout arrivant en prison, c'est
de baisser leur pantalon et leur slip, de se pencher en
avant et de tousser. Ici, obligation de livrer le trou de son
cul à l'œil du surveillant ! Ce qui n'est pas contradiction,
mais perversion constitutive d'un système à détruire.

Post scriptum. Le journal Le Monde a, dans son édition


datée du 26 novembre 2005, publié des chiffres fournis
par le ministère de la Justice à la date du 18 novembre,
soit quatre jours après le 14 novembre, qui demeure la
dernière date à laquelle ledit ministère a publié un bul-
letin sur son site Internet.
Le Monde ne fournit pas d'informations sur ce qui
s'est produit entre le 18 et le 24, date commune de la
rédaction de mon texte et de la préparation du numéro
du journal.
Les chiffres fournis à la date du 18 novembre sont
les suivants : 3101 gardes à vue; 135 informations judi-
ciaires ouvertes; 562 majeurs incarcérés; 577 mineurs
déférés devant un juge pour enfants ; 118 mineurs placés
sous mandat de dépôt (incarcérés).
Profitons-en pour signaler qu'un certain nombre de
procès ont été reportés au mois de décembre.

164
DE I990 À 2006 : QUELS CASSEURS POUR QUELLE VIOLENCE?

[Ce texte, à propos de la manifestation du 23 mars 2006, a


d'abord été envoyé sur la liste de diffusion du Collectif de
défense des lycéens et personnes inculpés à l'occasion du
mouvement contre la loi Fillon (de l'année précédente, 2005,
mais dont l'activité s'est prolongée), auquel je participais.
Il a été publié en ligne, accompagné d'un autre texte plus
polémique (non repris ici), puis effacé par un crash infor-
matique, mais repris dans la version électronique du bulletin
de la CNT-FTE (Fédération de l'éducation) Classes en lutte
(n°62 bis), consacré aux violences du 23 mars 2006, sur
Indymedia Nantes et dans Ni patrie ni frontières (n° 16-17,
septembre 2006). Le titre général est ajouté.]

Sur les événements des Invalides


et les problèmes qu'ils soulèvent (notes rapides)

Pour ce que j'ai vu [le 23 mars 2006], les bandes qui


étaient les plus violentes étaient composées de garçons
plus âgés que les membres de celles qui avaient sévi au
printemps contre deux manifs lycéennes. Leur violence
était de ce fait plus «efficace» encore. La violence a eu, en
partie dès le départ (des groupes de lycéen(ne)s prenant
le métro), et surtout aux Invalides, pour effet de disperser
la manifestation. Et ce plus violemment que ne l'auraient

165
fait les gendarmes mobiles. C'est d'autant plus regret-
table que des A G étudiantes avaient lancé le mot d'ordre
de ne pas quitter la rue ce soir-là. Au printemps, des cen-
taines de jeunes en bandes avaient arrêté une manif, en la
coupant et en occupant en groupe compact la chaussée.
Phénomène à ma connaissance jamais vu qui con-
stituait clairement une « contre-manifestation ». Aux
Invalides, il y avait plutôt un signe « égal » mis entre latter
un mec, piquer un sac, latter un mec pour lui piquer
son sac, caillasser le barrage de police, piquer un por-
table, etc. Les violences visaient, d'après ce que j'ai
vu, sans «motif» rationnel, un bouc émissaire «choisi»
intuitivement hors du groupe (coiffure rasta sur un
«Blanc», cheveux longs); dès lors qu'il était désigné par
le sang marquant son visage, n'importe qui pouvait venir
de l'autre côté de l'esplanade et, ignorant tout de l'inci-
dent initial, mettre son coup de pied dans la tête (ce que
j'appelle le « mode requins »). Impossible d'intervenir
individuellement et efficacement à ce moment précis*;
attendre pour évacuer le gars aussitôt que possible.
C'est une des souffrances causées par ce type de situa-
tion : on a le choix entre le sacrifice inutile et la passivité
momentanée. Des cortèges et groupes de manifestants
(en fin de cortège) ont été attaqués et caillassés, unique-
ment à leur arrivée aux Invalides : les bandes avaient
fait de l'esplanade un «territoire» (navrant, mais très réel

* Je théorisais trop vite mes appréciations du moment : certains cama-


rades sont intervenus, le payant parfois de blessures assez sérieuses.

166
exploit!) sur lequel tout groupe constitué apparaissait
comme une bande rivale à chasser.
Dès que la violence s'est cristallisée sur les gen-
darmes, elle a baissé ou disparu complètement sur
l'esplanade. Ces violences dirigées contre des mani-
f e s t a n t e s posent le problème de l'autodéfense des
cortèges (y compris lorsque ce sont des fafs qui les
exercent), problème probablement insoluble dans l'im-
médiat, notamment du fait de l'oubli des habitudes des
années 1970 où tous les manifestant(e)s venaient aux
manifs équipé(e)s du minimum de matériel de protec-
tion individuelle (casque, gants). Plus on entretient l'il-
lusion que la police d'État ou les S O d'orgas ont pour
vocation naturelle de protéger la veuve et l'orphelin,
plus on désarme les manifestants, matériellement et
théoriquement. A u début de la dernière manif, le « bon
vieux S O » C G T a chargé des groupes de jeunes sur
simple délit de sale gueule (dans le passé, j'ai vu le S O
de la Ligue protéger des banques et des bâtiments mil-
itaires de la colère de certains manifestants...). Quant
à la compréhension du phénomène, il est important et
très difficile de bien distinguer «comprendre» au sens
d'«analyser» et au sens d'«excuser».
Extrême caricatural : je lis dans un message sur
Indymedia que les jeunes des bandes ont simplement
« volé leur futur patron* ». Il est bien possible que,

* Les archives de l'époque d'Indymédia Paris sont malheureusement


impossibles à consulter, l'ensemble du matériel ayant été saisi, à
l'étranger, par le FBI.

167
confusément, le dépouilleur de lycéenne (c'est souvent
dans ce rapport de genres) manifeste une sorte de « con-
science de classe » fruste, mêlée à beaucoup de ressenti-
ment contre quelqu'un qui a une «chance» de «réussir»
dans un système scolaire qui l'a rejeté, et que lui rejette.
Bien présomptueux qui prétend pouvoir dire qui est le
plus rejetant, du jeune ou de l'institution !
Où le dépouilleur et son approbateur sont dans l'il-
lusion, c'est s'ils croient réellement que la lycéenne de
banlieue (blanche de peau de préférence) va «réussir»
quoi que ce soit. Elle est de plus en plus consciente
qu'elle n'arrivera à rien, mais elle n'a aucun moyen
d'échapper à la « stigmatisation à l'envers » que sa con-
dition de lycéenne et sa couleur de peau lui valent de
la part des bandes. Si l'on acceptait la métaphore du
futur patron (qui peut se décliner en futurs larbins des
patrons, etc.), pourquoi ne pas violer sa future patronne
(ou sa future secrétaire)? C e serait également impec-
cable vu d'un tel « point de vue de classe » !
Stigmatisation raciste héritée du colonialisme, pré-
carisation croissante généralisée, enclavement géo-
graphique et social des banlieues sont autant d'éléments
d'analyse des violences qui sont apparues dans les
grandes manifestations de jeunes depuis 1990. Il ne s'en-
suit pas que toutes les formes de révoltes qui apparais-
sent contre ces situations révoltantes sont sympathiques
ou ont vocation à s'intégrer dans un mouvement social
révolutionnaire. Les révoltes s'expriment souvent dans

168
des formes qui appartiennent au système auquel elles
s'opposent. Selon les moments historiques et les sec-
teurs de la société, ces formes aliénées peuvent être
antagonistes : «pacifisme» de certains étudiants hostiles
à toute violence en réplique aux violences policières/
violences «viriles» des garçons en bandes. Les incidents
graves des Invalides ne doivent pas faire oublier :
a) la politisation et la radicalisation d'un cer-
tain nombre d'étudiant(e)s et de lycéen(ne)s dans le
récent mouvement « anti-CPE », y compris dans les
établissements de la banlieue parisienne ;
b) le fait que, depuis l'occupation de la Sorbonne, des
jeunes de banlieue sont venus de plus en plus nombreux
participer aux manifestations et aux émeutes au Quartier
latin, sans rivalité débile entre groupes ou bandes, dans
le plaisir partagé de la rue conquise par toutes et tous et
de l'affrontement avec l'État. Sans préjuger des mesures
de sauvegarde individuelle et collective qui pourront être
imaginées dans les manifs, la ligne politique la mieux à
même de réduire le fossé entre différents secteurs de la
jeunesse en lutte me paraît être 1) le soutien politique
aux émeutes à partir d'une position révolutionnaire anti-
capitaliste (soutien qu'aucune organisation politique
n'a osé afficher); 2) le soutien matériel et juridique aux
jeunes poursuivi(e)s à l'occasion des manifestations et
des émeutes; 3) la lutte contre le système pénitentiaire
qui prend une place croissante dans le dispositif de con-
trôle social des pauvres, des jeunes, et particulièrement

169
des jeunes pauvres. D s'agit - liste non limitative - des
axes principaux sur lesquels se sont retrouvés un certain
nombre de militant(e)s, sans parti ni organisation (même
si certain [e] s militent par ailleurs dans un syndicat ou un
groupe politique) après les émeutes de novembre 2005.
Ces personnes ont constitué l'Assemblée dite de
Montreuil (parce qu'elle se réunit tous les jeudis à
19 heures à la Bourse du travail de Montreuil, métro
Croix-de-Chavaux) qui tiendra jeudi prochain sa
19e séance. Lors des A G à l'EHESS occupée, et dans
certaines A G de facs, l'idée a été émise de manifestations
en banlieue. L'Assemblée de Montreuil en a organisé au
moins trois, depuis novembre dernier, [...] sous l'état
d'urgence et sans demande d'autorisation [voir liste en
annexe du texte « L'Assemblée de Montreuil »].
Des actions de soutien et de collecte d'informations
ont été menées au tribunal de Bobigny et à la prison de
Fleury-Mérogis. Il ne s'agit pas ici de «publicité», l'As-
semblée de Montreuil n'étant pas une orga en position
de recruter des militant(e)s (on remplit à peu près la
salle dont on dispose). Elle est par ailleurs, du fait de son
hétérogénéité même, incontrôlable par quelque groupe
ou individu que ce soit (ceci dit à tout hasard!). Pas
de pub donc, mais un exemple de ce qu'on a pu faire,
et qui pourrait certainement être (mieux) fait et dans
beaucoup d'endroits, en se gardant, au moins dans les
productions collectives (je ne sonde pas les âmes !), de
la fascination pseudo-radicale pour la violence comme

170
des réactions purement émotionnelles, identification
ou rejet hystérique. Les poursuites continuent contre
les émeutiers de novembre (certains ont été arrêtés ces
dernières semaines !) et les émeutes reprennent dans le
mouvement anti-CPE sous une forme plus large avec les
occupations de lycées et les bagarres quotidiennes dans
la banlieue parisienne.
Le Combat à Durée Indéterminée contre la bar-
barie capitaliste se poursuit. Tâchons de puiser dans
ses moments exaltants l'énergie pour supporter les
dégueulasseries que produit ce monde y compris chez
ses victimes. Aux combattant(e)s, salut et fraternité !

Addenda. Les violences perpétrées par des bandes


de jeunes contre des manifestant(e)s de leur âge datent
du début des années 1990 (voir mon article « École et
colère », dans Mordicus n° 1, décembre 1990 ; repris dans
Pièces à conviction, op. cit., pp. 146-149). Elles ont connu
le 23 mars 2006 un point culminant qui avait de quoi
traumatiser les plus endurci(e)s. Il est à craindre qu'elles
se reproduisent dans les années à venir.
La colère éprouvée devant des blessé(e)s souvent
très jeunes, l'adrénaline, pour celles et ceux qui étaient
présents aux Invalides, autant d'émotions violentes
auxquelles s'est ajouté pour certains un ressentiment
de classe, peut-être teinté pour quelques-uns d'angoisse
raciste : ce mélange détonnant provoqua d'étranges
bouleversements. Tandis que certains militants niaient

171
simplement qu'il se soit passé quoi que ce soit qui
méritât l'attention, de jeunes militants de la L C R , eux-
mêmes victimes de violences de la part des bandes,
maintenaient avec beaucoup de dignité une analyse
sociale et politique. Tandis qu'un public de gauche ou
d'extrême gauche se découvrait des réactions de bou-
tiquiers, d'anciens anarchistes excipaient de leur expé-
rience d'émeutiers pour déplorer l'inaction de la police
et sommer les parlementaires d'enquêter.
Tel d'entre eux se confessait dans une (excellente)
revue qui se pique d'antiétatisme : « Je m'abstiens de
cracher sur les flics, puisque je circule tous les jours sous
leur protection » {Ni patrie ni frontières, n° 16-17, sep-
tembre 2006).Tel autre, ulcéré que j'ironise sur un sou-
dain prurit républicain, alla jusqu'à me dire - manière
de taquiner sans doute - regretter que les flics ne
m'aient pas achevé en 1996 (allusion aux violences dont
j'ai été victime à l'issue d'une manifestation de soutien
aux sans-papiers).

172
SOYONS RÉALISTES, INVENTONS LES POSSIBLES

[Tract signé Comité pour l'extension des émeutes, dis-


tribué dans les manifestations anti-CPE de mars 2006.]

Le capitalisme en crise cherche à détruire le droit du


travail, compromis résultant des lunes ouvrières des XIXe
et XXe siècles dans les pays industrialisés. Par la même
occasion, il veut sauter cene étape du développement
dans les pays dits «émergents» comme la Chine.
L'idéal des patrons, c'est d'égaliser par le bas les
conditions de travail sur toute la planète en les rame-
nant à la condition du journalier agricole, embauché le
matin, remercié le soir, ce que les ministres appellent
« égalité des chances ».
Le capitalisme tend donc à réaliser - pour son propre
compte - le mot d'ordre d'abolition du salariat qui était
celui de l'Internationale ouvrière. Mais bien sûr, ce qu'il
veut abolir ce sont les garanties liées au salariat. Cene
blague ! Ils ne vont pas supprimer l'exploitation du tra-
vail, c'est de ça qu'ils vivent !
ET NOUS, CE QUE NOUS VOULONS, C'EST ABOLIR TOUTE
EXPLOITATION, ET LE TRAVAIL COMME ACTIVITÉ SÉPARÉE DE LA
VIE, TRAVAIL VENDU EN ÉCHANGE D'UN DROIT DE VIVRE PRÉCAIRE.

D sera bien moins difficile - et mille fois plus


passionnant! - de changer le monde que d'essayer de faire

173
changer d'avis les patrons et les ministres ! Leur boulot, c'est
de faire marcher le système, pas de nous rendre service.
La patronne du Medef, Laurence Parisot, entonne le
vieux refrain de la morale libérale (et religieuse) : les pauvres
sont pauvres parce que c'est la nature des choses. Elle
déclare : « La vie, la santé, l'amour sont précaires, pourquoi
le travail échapperait-il à cette loi? » (Le Figaro économie,
30 août 2005.)
Le flic de la bande, lui, avoue plus crûment la
régression sociale nécessaire. Dans une parodie de lan-
gage contestataire, Sarkozy parle de «rupture», assure
qu'« une autre réalité est possible »...
L'« autre réalité » qu'il contribue à bâtir, c'est celle
d'une société policière : vidéosurveillance et biomé-
trie; harcèlement raciste des jeunes et des immigrés;
justice « voiture-balais » de la police (on l'a vu après
le mouvement lycéen du printemps 2005 et plus sau-
vagement encore contre les émeutiers de novembre);
tracasseries racistes contre les couples «mixtes» qui se
marient ou reconnaissent un enfant; dépistage et psy-
chiatrisation des enfants rebelles dès l'école primaire;
répression de toute contestation sociale sous couvert
d'« antiterrorisme »...
Les figures épouvantails de l'étranger, du pauvre, du
jeune sont remises au goût du jour et croisées avec celle
du «terroriste». Le capitalisme met en scène l'insécurité
qu'il a créée. Il fait en sorte que les institutions créées pour
atténuer les effets de la précarité aient désormais pour effet

174
de la renforcer et de l'encadrer. Le flicage Assedic des chô-
meurs comme les emplois corvéables C N E et C P E sont
des pièces de ce dispositif.
Le PS, qui se donne des airs contestataires à propos du
CPE, n'a rien à dire contre l'exploitation capitaliste. Par
ailleurs, il a laissé voter (ses députés se sont abstenus!) la
loi «antiterroriste» du 23 janvier 2006 qui permet aux flics
de tirer lors des contrôles routiers (art. 4), allonge encore la
durée de la garde à vue et créé une cour d'assises spéciale
en matière de terrorisme pour les mineurs (art. 15).
Les sociétés humaines n'en sont qu'à la préhistoire
capitaliste : il n'est écrit dans aucun ciel, dans aucun
traité de magie, que l'histoire humaine doit s'arrêter aux
start-up, aux centrales nucléaires et à François Hollande.
Face au raidissement autoritaire des gestionnaires
capitalistes, de «droite» ou de «gauche», le seul parti
pris raisonnable est d'imaginer une autre forme de vie
sociale fondée sur la solidarité, qui exclut l'exploitation,
organise les activités socialement indispensables, et per-
mette à chacun(e) de vivre sa différence parmi ses sem-
blables humains.
Il y a tant de choses passionnantes à vivre, à inventer;
tellement de gens à rencontrer, à aimer, à enseigner, à
écouter; tellement d'enfants à regarder grandir, à bercer,
à nourrir... Allez ! la vie est trop courte pour la laisser
boulotter par le travail !
Pour que l'utopie soit la sœur de l'action, il est possible
de commencer tout de suite, dans chaque mouvement de

175
résistance sociale, à expérimenter de nouveaux rapports :
se réunir sans les vieilles organisations, occuper des lieux
privés ou publics et en faire des lieux de vie et de libre
expression, vérifier dans les risques partagés et les victoires
communes que l'on gagne à se connaître.
Déjà, des expulsions de sans-papiers ont été empê-
chées, des gamins tirés des griffes des flics, des vidages
de squats et des rafles empêchés ou sabotés. N'oublions
pas non plus que le C I P de 1994 a été retiré, parce que
le gouvernement de l'époque a craint une extension
du mouvement, l'union des précaires, chômeurs et
jeunes scolarisés dans les universités occupées et dans
les émeutes. Il n'y a pas de fatalité historique : sinon, la
Bastille serait encore une prison!

NE LAISSONS PAS AUX PUBLICITAIRES DE SUPERMARCHÉ


LE SOIN D'« AUGMENTER LE GOÛT DE LA VIE* » I

ANPE-ASSEDIC-CNE-CPE-UMP-PS-ÉTAT-TAF : RADIONS-LES
TOUSI

IMPOSSIBLE DE FAIRE L'ÉCONOMIE D'UNE RÉVOLUTION


DANS UN MONDE OÙ L'INJUSTICE EST MONNAIE COURANTE

Comité pour l'extension des émeutes


Paris, le 7 mars 2006

* Allusion à un slogan publicitaire de la chaîne de supermarchés


Monoprix.

7 6
Extrait d'un tract du « Courant communiste interna-
tional » (11 mars 2006) :
« Et ce n'est pas un hasard, si lors de la manifesta-
tion des étudiants, qui s'est déroulée "pacifiquement" le
jeudi 9 mars sur les Champs-Elysées, un tract tout à fait
"louche" circulait d'un "Comité pour l'extension des
émeutes". Qui a fait circuler ce papier pour faire croire
que les manifestations des étudiants étaient téléguidées
par un prétendu "Comité d'extension des émeutes"?
Des éléments du lumpen manipulés par le gouverne-
ment et son ministère de l'Intérieur, des mouchards et
autres provocateurs ou bien des partis politiques qui
veulent pousser les étudiants, paquets par paquets, à se
jeter pieds et poings liés sous les coups de la répression
afin de sauver la mise à Villepin et à son C P E ? »

177
NOTRE «LÉGITIMITÉ» SE CONSTRUIT DANS LES LUTTES

[Tract signé « Pour un communisme libertaire », distribué, à


Paris, dans les manifestations et assemblées générales qui ont
suivi l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007.]

Le système baptisé « démocratie représentative » est


un système de régulation sociale. Il n'a pas pour fonction
d'organiser le « pouvoir du peuple », comme pourraient le
faire croire l'étymologie et la légende dorée républicaine.
La démocratie représentative est, à ce jour, le
mode de gestion politique du capitalisme le plus effi-
cace. Il organise l'apparence d'un contrôle populaire et
constitue par là un préservatif contre la lutte des classes.
Ce système repose sur la fiction selon laquelle les
sociétés humaines sont divisées en «nations» et non en
classes, à l'intérieur desquelles les intérêts des « citoyens »,
considérés comme individus séparés les uns des autres,
peuvent être envisagés indépendamment de leur situa-
tion sociale. La «preuve»... il y a des ouvriers qui votent
pour des politiciens bourgeois, de gauche, de droite ou
d'extrême droite.
La loi du capitalisme, c'est la loi du marché, de
l'argent et des marchandises, ce que l'on appelle «éco-
nomie». L'économie est supposée s'imposer à l'espèce
humaine comme la loi de la gravité. Mais tout le monde

179
peut constater qu'un pavé lancé en l'air retombe, tandis
qu'on peut douter de la fatalité du travail exploité et
de la production d'objets nuisibles. La démocrade est
là pour persuader chacun(e) qu'il/elle est coresponsable
de la perpétuation du système. Ça n'est pas une chose
que l'on subit, c'est une chose à laquelle on participe.
Le système peut d'ailleurs se contenter d'une partici-
pation purement symbolique. Le gouvernement des États-
Unis ne se prive pas de donner des ordres au monde entier,
alors qu'il est élu (à supposer que ce mot convienne)
malgré le plus fort taux d'abstention de la terre.
La «légitimité» des dirigeants élus est une blague de
mauvais goût : « Vous avez été assez sots pour croire à
mes fariboles ; vous avez gagné le droit de la fermer ! »
C'est la méthode de la bourgeoisie : distribuer des
somnifères aux pauvres pour conjurer ses propres cauchemars
(voyez l'obsession anti-1968 de Sarkozy).
Accepter la «légitimité», non seulement au sens
légal mais moral, politique et historique, de l'élection
présidentielle, signifie qu'il aurait fallu accepter sans
protester l'éventuelle élection d'un Le Pen en 2002!
Après tout, Hitler aussi a été élu... Qui peut sérieuse-
ment énoncer de pareilles ordures, sinon les chefaillons
de partis qui espèrent que le même verrouillage mental
et légal fonctionnera demain à leur profit.
Sarkozy n'est pas un nouveau venu. Il a sévi comme
ministre de l'Intérieur, renforçant et modernisant un
appareil répressif contre les travailleurs étrangers et les

180
jeunes. Personne ne l'avait élu pour organiser des rafles
quotidiennes à Paris. Il l'est aujourd'hui, et ça ne change
rien pour nous.
Dans l'histoire de France, le terme «légitimistes»
désignait les partisans de la branche aînée des Bourbon,
détrônée par la révolution de 1830. Contre les légi-
timistes d'aujourd'hui, une révolution reste à faire.
Anticapitaliste et instituant la démocratie directe, nous
la voulons communiste et libertaire.
Annoncé par une campagne « anti-68 » délirante,
il était juste et logique que le quinquennat de Sarkozy
commence par des barricades et des incendies... Il com-
mence aussi par des dizaines de mois de prison ferme distri-
bués au pif. Il sera fertile en luttes sociales, qui devront
répondre à ses offensives (assurance chômage, retraites,
universités, droit de grève, etc.).
A u patronat et à l'Élysée, les Sarkozy ont pour eux la
loi (c'est eux qui l'ont faite !) et la force brutale. A nous
de construire dans les luttes notre propre légitimité, nos
propres solidarités, notre histoire.

Pas de bouclier fiscal pour l'héritage de Mai 68 ! Le


printemps cent pour cent !
Jolies héritières, beaux héritiers, votre président vous le
dit : la vraie vie est dans les chiffres. Apprenez ceux qui
comptent!
22, v'ia les cibles ! Fais-leur voir 36 chandelles ! Dans
la rue, 681 Entre nous, 69! N'attends pas 107 ans !

181
JE BOYCOTTE

Boycottage : action visant à isoler matériellement et


moralement un individu ou une institution, en dénonçant
ou en sabotant l'utilisation des marchandises (objets ou
idéologies) qu'ils mettent en circulation.

[Publié en ligne le 30 mars 2008, ce texte a été repris sur


de nombreux sites Internet et dans la revue de Montréal
Le Bathyscaphe (juin 2008).]

Je boycotte...
Je boycotte les bureaucrates sanglants de Pékin qui
tuent, dans la région autonome du Tibet et en Chine, pour
garder la main sur le chrome, le cuivre et l'uranium tibé-
tains, pour contrôler au Tibet le plus grand réservoir d'eau
potable de l'Asie, pour éviter que les régions chinoises
ne fassent sécession comme celles de l'ex-URSS, et pour
maintenir leur pouvoir de classe sur une immense main-
d'œuvre louée à bas prix au capitalisme mondial.
Je boycotte les ordures d'État, en France et ailleurs, qui
les soutiennent, les excusent ou les ménagent en espérant
- les crétins ! - « conquérir un nouveau marché ».
Je boycotte un Sarkozy qui ose déclarer que : « Le
souhait de la France est que tous les Tibétains se
sentent en mesure de vivre pleinement leur identité

183
culturelle et spirituelle au sein de la République
populaire de Chine. »
Note 1. Le souhait de Laval et Pétain était que tous
les Français se sentent en mesure de vivre pleinement
leur identité culturelle au sein de l'Europe régénérée
qu'incarnait l'armée nazie. Hélas! le «dialogue» et la
«retenue» ne l'ont pas emporté...
Note 2. Fais pas le malin, Fabius ! Si des émeutiers
avaient attaqué l'hôtel de ville du Grand-Quevilly, tu
aurais été le premier à appeler la troupe !
Je boycotte les niaiseux sportifs* qui écrivent dans une
supplique à Hu Jintao : « Nous croyons que les Jeux,
au-delà de la marchandisation du sport, des rivalités
politiques, des récupérations, représentent ce que l'hu-
manité a de plus pur : le dépassement de soi, la frater-
nité, l'amitié et le respect entre les peuples. »
« Au-delà » de l'exaltation de la « race pure », de la
paranoïa antisémite et antibolchévique, de l'éradication
du mouvement ouvrier et des groupes « racialement
inférieurs » dans les camps de travail et d'extermination,
le nazisme était une chouette aventure entre garçons
musclés et jeunes filles saines appréciant le grand air et
la musique symphonique.
Je boycotte un dalaï-lama, curé aussi coincé du cul
que ses semblables des autres religions, et sa claque de
bobos occidentaux, qui sourient niaisement à chaque
communiqué d'appel au dialogue que le bonhomme

* Ceci est un pléonasme. A vos dictionnaires !

184
pond religieusement tous les dix cadavres d'émeutiers
(Quand dalaï-lama fâché, dalaï-lama toujours faire ainsi!).
Note. Peut-on boycotter un exilé politique? En
voilà une question idiote ! Imaginez que le énième pape
soit chassé du Vatican et obligé de vivre à Avignon par
exemple ! Ses cochonneries sur l'euthanasie, la contra-
ception et la branlette en deviendraient admirables,
c'est ça?
Je boycotte, puisqu'il est question de la Chine et
de l'attitude des Occidentaux à son égard, un Badiou
qui compare les manipulations de M a o lançant la pré-
tendue « Révolution culturelle* » avec l'explosion liber-
taire de Mai 68, et profite du désarroi des degauches
sarkozyfiés pour leur refiler une version light du sta-
linisme maoïste, avec mentions de la «violence», qui
visait malheureusement un ennemi «incertain» ou « le
parti lui-même ».
Lisez-le : « Le marxisme, le mouvement ouvrier, la
démocratie de masse, le léninisme, le Parti du proléta-
riat, l'État socialiste, toutes ces inventions remarquables du
xx' siècle [sic] ne nous sont plus réellement utiles. Dans

* « L a "Révolution culturelle" qui n'eut de révolutionnaire que le nom,


et de culturel que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pou-
voir, menée au sommet entre une poignée d'individus, derrière le rideau
de fiimée d'un fictif mouvement de masses (dans la suite de l'événe-
ment, à la faveur du désordre engendré par cette lutte, un courant de
masse authentiquement révolutionnaire se développa spontanément
à la base, se traduisant par des mutineries militaires et par de vastes
grèves ouvrières; celles-ci, qui n'avaient pas été prévues au programme,
furent impitoyablement écrasées). » LEYS Simon, Les Habits neufs du
président Mao. Chronique de la Révolution culturelle, Champ libre, 1971 ;
rééd. dans Essais sur la Chine, « Bouquins », 1999.

85
l'ordre de la théorie, elles doivent certes être connues et
méditées. Mais dans l'ordre de la politique, elles sont deve-
nues impraticables'. »
Combien de dizaines de millions de cadavresBadiou,
a-t-il fallu pour contraindre staliniens et maoïstes à
reconnaître comme «impraticables» ces « inventions
remarquables » ?
On voit qu'il n'y a pas qu'au rayon boucherie des
supermarchés qu'on pratique la «remballe»!
Vous allez me dire : boycotter, c'est un peu court,
uniquement négatif... Je vous donne raison, Ninon ! Et
c'est pourquoi, dans le même registre symbolique,

Je salue...
Je salue les centaines d'habitant(e)s des vieux quar-
tiers de Pékin, dont on a rasé les maisons au bulldozer
pour construire des dortoirs à sportifs et des stades où
ces crétins iront battre le record de lancer du marteau.
(Et la faucille, c'est pour quand ?)
Je salue les milliers de Pékinois que la police harcèle
depuis des mois pour qu'ils deviennent «présentables»
aux yeux des rares Occidentaux qui s'égareraient hors des
périmètres balisés. On a particulièrement fait la chasse
aux hommes qui prennent le frais torse nu, les soirs d'été.

* BADIOU Alain, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Lignes, 2007, p. 150.


* * Je ne prétends pas Caire ici l'addition des victimes du stalinisme dans
ses versions concurrentes, soviétique, chinoise, et cambodgienne ; je ne
voudrais pas déprimer d'éventuels lecteurs néonazis qui se prennent
pour de vrais durs.

186
À ceux qui ont la fâcheuse habitude de cracher par terre,
on a distribué des petits sacs plastique portant cette
inscription : « La civilisation commence par des détails,
veuillez ne pas cracher! » Je réponds : « La civilisation
commence par l'essentiel : veuillez nous foutre la paix! »
Je salue, parmi des centaines de milliers d'autres, les émeu-
tiers de Dongzhou (village côtier à une centaine de kilomètres
de Hong Kong) qui protestaient, début décembre 2005,
contre les compensations dérisoires offertes pour être chassés
de leurs terres où devait être construite une centrale élec-
trique, attaquant les locaux gouvernementaux sous les tirs de
la police (bilan : entre 3 et 20 morts, selon les sources).
Je salue les ouvriers, étudiants et paysans, protago-
nistes anonymes de ce que les bureaucrates de Pékin
appellent des « incidents de masse », officiellement éva-
lués à plus de 74000 en 2004, et 87000 en 2005.
Je salue les dizaines de milliers de gens condamnés
chaque année à la « rééducation par le travail » (laojiao),
sans jugement, sur décision d'une commission adminis-
trative, pour une durée pouvant aller jusqu'à trois ans,
peines non susceptibles de remises.
Je salue Chen Guangcheng, juriste autodidacte,
« avocat aux pieds nus », condamné en août 2006 à quatre
ans et trois mois de prison, pour avoir dénoncé les stérili-
sations forcées pratiquées dans la province du Shandong.
Je salue la foule émeutière qui, en mars 2007, tint
tête aux policiers cinq jours durant à Zhushan, village
de montagne du Hunan, incendiant des bus (dont la

187
compagnie venait d'augmenter les tarifs), des voitures
officielles et des véhicules de police.
Je salue les 7000 manifestant(e)s de Xi amen, ville
portuaire, qui protestaient le 1er juin 2007 contre la
construction d'un complexe pétrochimique.
Je salue la foule émeutière qui, les 19 et 20 mai 2007
à Dungu et dans sept autres cantons de la région auto-
nome du Guangxi, a protesté contre le contrôle autori-
taire des naissances en affrontant la police, en brûlant
des voitures et en donnant l'assaut aux sièges des gou-
vernements municipaux et aux bâtiments abritant les
services officiels de planning familial.
Je salue le journaliste indépendant Lu Gengsong,
condamné en janvier 2008 à quatre ans de prison, pour
« incitation à la subversion de l'État », et Hu Jia, arrêté
pour le même motif fin décembre 2008, après des mois de
résidence surveillée, et tous leurs semblables, des centaines,
dont les noms ne nous sont pas toujours connus.
Je salue Huang Qingnan, vitriolé pour avoir aidé des
ouvriers à défendre leurs droits, dans un pays où la grève
est interdite (mais où les grèves sauvages se multiplient)
et où le code du travail ne prévoit que depuis le 1er jan-
vier 2008 que les patrons sont tenus d'établir un contrat
à durée indéterminée pour les salariés qui ont plus de dix
ans d'ancienneté !
Le boycottage des Jeux olympiques, compris comme
thème d'agitation (il ne peut être effectif et total), peut
n'être qu'une farce de plus au service du grand mensonge

188
capitaliste sur l'évolution conjuguée et harmonieuse du
commerce, du salariat et des droits de l'homme.
La seule manière de faire produire au boycottage un effet
réel - et d'abord sous nos propres latitudes - est de le resituer
dans la perspective d'un soutien au prolétariat et au peuple
chinois, partie d'une haie de classes féroce, dans laquelle nous
avons, en tant que consommateurs de produits manufacturés
et subissant nous-mêmes le capitalisme des donneurs d'ordre
occidentaux, une responsabilité qui n'est pas abstraitement
morale, mais politiquement et économiquement concrète.
Il en va de notre responsabilité politique (à nous aussi)
si les paysans, les ouvrières et les ouvriers de Chine sont
surexploités dans une sweat chop à l'échelle d'un conti-
nent d'où sont extraites les matières premières et où sont
assemblés les produits que nous utilisons. S'il sert les
intérêts de la bureaucratie qui le dirige encore, le régime
post-maoïste fait désormais, aux yeux de tous, partie inté-
grante du capitalisme mondial.
Les Jeux olympiques d'août 2008 ne seront qu'un
incident de mass média, qui aura été l'occasion d'un peu
plus de misère, de tracasseries policières et de répression
pour des dizaines de milliers de gens. Pékin en gardera
des cicatrices urbanistiques indélébiles. Mais d'autres
plaignant(e)s, d'autres grévistes, d'autres insurgé(e)s se
battront contre la police, l'armée, le parti et les patrons.
La révolte violente des jeunes Tibétains, qui rejoignent
des moines bouddhistes, eux-mêmes souvent fort jeunes,
se comprend aisément. Qui peut supporter sans se rebiffer

189
de se voir expulsé de chez lui par l'armée? Mais, contrai-
rement à ce que semblent croire beaucoup d'admirateurs
occidentaux du dalaï-lama, cette révolte n'a aucun sur-
croît de légitimité du fait que l'armée d'occupation est
chinoise... Tous les paysans chinois chassés de leurs terres
par «leur» armée et «leur» police (ne l'appelle-t-on pas la
« police armée du peuple »?), pour construire des usines
polluantes ou des résidences de luxe pour nouveaux riches,
ont exactement le même droit légitime à l'insurrection, que
proclamait la constitution française de 1793.
C'est à l'indépendance du monde - et des humains qui
l'habitent - que nous devons consacrer nos efforts.
Ni radotages ni montras! Ni pain béni ni Jeux olym-
piques! La liberté et la dignité partout, pour toutes et tous!
Dans et par la lutte.

Post scriptum. Je profite de l'occasion pour recommander


la lecture de China blues (Verticales) de Charles Reeve et
Hsi Hsuan-wou. Le premier avait publié Le Tigre de papier. Sur
le développement du capitalisme en Chine : 1949-1971 (Spartacus,
1972) ; le second a collaboré au recueil Rêva cuL dans la Chine
popAmhologie de la presse des gardes rouges (10/18,1974). Après
un voyage en Chine, d'où ils rapportent une trentaine d'en-
tretiens, ils écrivent : « La Chine du "socialisme de marché"
est un des vecteurs de l'unification mondiale du capitalisme.
L'émigration chinoise, conséquence de la précarisation des
travailleurs chinois, est elle-même une composante de la
"globalisation" de la main-d'œuvre à l'échelle mondiale. »

190
VOL AU-DESSUS D'UN NID DE CASSEURS

[Texte publié en ligne le 22 octobre 2009.]

Le site Internet du journal Le Monde indique, ce


21 octobre [2009], avoir reçu le texte ci-dessous reproduit
[« Coucou c'est nous !] à propos de la manifestation de
Poitiers du 10 octobre 2009. D est signé « Quelques cas-
seurs ». Les journalistes affirment avoir pris des garanties
concernant la participation effective des signataires à la
manifestation. Cette précision, assez surprenante quant à
ce qu'elle suppose d'échanges épistolaires, n'offre aucune
garantie réelle. Disons qu'à la lecture ce texte semble
plausible, même s'il est plus que probable qu'il a été
rédigé et envoyé par quelques-un(e)s.
Ces casseurs assumés ne sont pas des imbéciles : ils
lisent Le Monde et savent même un peu de latin.
Ils présentent toutefois une faiblesse de caractère,
d'ailleurs vénielle, mais qui peut influencer fâcheuse-
ment l'action : ils sont susceptibles.
Les journalistes de l'Officiel de tous les spectacles
ayant avancé qu'ils avaient pratiqué, à Poitiers et ail-
leurs, la « stratégie du coucou », ils tiennent à répliquer.
D'un point de vue politique et stratégique leur réponse
n'est pas dénuée d'intérêt, puisque le reproche des jour-
nalistes est partagé par une partie du public politisé. En

191
gros, sur le mode « Bien la peine de se dire autonomes
s'il vous faut les mouvements d'une foule que vous
méprisez pour bouger le petit doigt ».
Le texte rappelle utilement quelques éléments fac-
tuels (manifestation convoquée par voie d'affiches)
et souligne l'embarras des autorités à appliquer leur
énième règlement (en l'espèce : anti-cagoules).
On notera une jolie formule polysémique : « On a
tous quelqu'un à cacher. »
Maintenant, en quoi ce texte me paraît-il critiquable
(ce qui n'est pas en soi un «reproche»; étant critiquable,
il contribue au débat critique).
Tout d'abord, dans son optimisme millénariste et
incantatoire : « Jamais la situation n'a été aussi mûre »
(bis). Jamais. Le mot est fort. Si fort qu'il est absurde,
même rapporté au jeune âge supposé des rédacteurs.
Au fait, que peut bien signifier une situation « mûre »,
du point de vue de l'éruption d'un mouvement révo-
lutionnaire communiste, alors que « tout reste à faire »
dans le camp de la révolution ? Je partagerai d'ailleurs
volontiers cette dernière appréciation, et même j'ac-
corde que les révolutionnaires (moi itou) ont le plus
grand mal à se montrer à la hauteur de leur époque
(tandis qu'ils sont tentés de penser que c'est l'époque
qui est indigne d'eux).
Mais revenons à cette «maturité»; on la devine plus
proche du baril de poudre qui attend l'étincelle que de
l'opulence de la grappe attirant le maraudeur.

192
Maturité, du latin maturus : qui se produit au bon
moment. En quoi la situation présente peut-elle « se pro-
duire au bon moment ». Elle a lieu, un point c'est tout.
Le présent se produit. C'est le moment présent. On peut
se réjouir de tel moment présent (une insurrection) ou
se désoler de tel autre (son écrasement). On dira donc
que l'insurrection tombe à pic et que son écrasement
est regrettable. Mais des deux situations, laquelle est ou
était la plus «mûre»?

Taxi! suivez cette métaphore!


Parions, sous réserve de démenti à venir, que les
coucous casseurs entendent que le baril de poudre
sociale déborde. Il n'attend qu'un porteur de mèche
enflammée pour exploser révolutionnairement. Le cas-
seur (de vitrines, de préjugés, de coffres, etc.) amène sa
mèche (sa plume, dit le cambrioleur) avec lui. Dissimulé
partout (coucou), on le croit disparu ou exterminé; il
renaît de ses cendres, se fait oiseau de feu (Phénix) et
embrase steppes, métropoles et banlieues...
La métaphore est jolie, mais remplit mal son rôle :
aider à penser plus loin. Elle offre surtout l'avantage de
donner un rôle aux casseurs, aux révolutionnaires. C'est
à eux de commettre le geste symbolique qui déclenchera
l'explosion.
Quant à la maturité de la situation, le texte ne
permet de la penser que de manière métaphorique et
mécaniste : poudre, pression de vapeur, goutte d'eau

193
dans lin vase... Or,'de quoi est-elle faite, cette situation
sociale, de quels rapports de force, de quels rapports de
classe, de quelle exploitation? Le texte n'en dit rien, qui
évoque uniquement « les logiques de représentation* » et
« la répression ».
On objectera que ce texte ne prétend pas tout dire et
qu'il est probablement rédigé très vite (c'est aussi, hélas,
le cas de la présente chronique). Il n'en est pas moins
vrai qu'il se présente, librement, comme une protesta-
tion de manifestants devant des journalistes et des lec-
teurs critiques. Il est donc légitime de le critiquer pour
ce qu'il dit (consciemment ou non) et pour ce qu'il tait.
Tel quel, le texte « Coucou c'est nous » suggère, me
semble-t-il, une représentation de la société essentielle-
ment idéologique, un théâtre d'idées, de « logiques de
représentation ». Il est vrai que, dans les cibles des cas-
seurs, rappelées en début de texte (direction du Travail,
banque, etc.), peut se lire entre les coups de masse une
analyse anticapitaliste. Elle n'est pourtant pas évoquée,
encore moins explicitée, dans le corps du texte.
L'absence d'évocation d'une grille d'analyse sociale
et historique, la métaphore de la «maturité», me font
penser - peut-être à tort - que les casseurs de Poitiers
ont en tête une vision morale de la situation. Dans cette
perspective, la phrase « Jamais la situation n'a été aussi
mûre » s'entendrait ainsi : « Jamais n'ont existé autant de

* C e rappel est-il bienvenu ou dérisoire lorsque l'on adresse un texte


au journal Le Monde...

194
motifs réunis de dégoût et de révolte. » Appréciation dont
le plus aimable qu'on puisse dire est qu'elle est subjective
et, faute de perspective, anhistorique. Avait-on moins de
raisons de se révolter en 1894? en 1920? en 1968?
Il est vrai qu'une phrase est censée introduire une
perspective historique. La * génération des années 1960 »
est excusée de n'avoir pas su inventer « les moyens de
tenir ». Considérations générationnelles - hors sujet
me semble-t-il - et psychologique. Cette dernière n'est
jamais hors sujet, à condition d'être articulée avec une
analyse sociale et politique*.

Mère, mère!pourquoi m'as-tu abandonné?


Le choix du style et les contraintes psychologiques
de la réplique (oui coucou ! et alors !) amènent les rédac-
teurs à filer la métaphore ornithologique de manière
étrange à mes yeux.
C'est dans le nid utérin de la société que se dissi-
mulent les coucous. C'est donc la mère (faussement)
nourricière - la société, la domination, l'époque - qui
est choisie pour cible. Au lieu des remerciements qu'elle
attend, nous cassons... L'oiseau se révolte et pique du
bec la main qui le nourrit.
La domination-mère n'a, pour choyer ses enfants-
coucous, que « ses flux toxiques », « ses poisons ». Cette
empoisonneuse - dont on imagine les seins dégoulinants

* Pour donner un exemple écrasant : REICH Wilhelm, Psychologie de


masse du fascisme, Petite bibliothèque Payot, 1977.

195
d'un pus noirâtre, comme dans une pub de la fondation
Nicolas-Hulot - , sera tuée par les coucous survivants.
Elle sera tuée « de la plus noble façon », « comme on
commet sans doute un MATRICIDE ».
Voilà donc où nous dépose cette métaphore...
Ainsi les rédacteurs nous proposent-ils une espèce de
programme poétique, symbolique et psychanalytique,
dont l'issue - capitale dans tous les sens du terme - est
le matricide.
Je vois mal en quoi cette «proposition» pourrait
faire avancer en quoi que ce soit la compréhension
critique de ce monde. Je vois trop bien comment
elle peut contribuer à la confusion sur le rapport du
révolutionnaire à ce monde, lequel est supposé se
retourner contre la société/mauvaise mère*. Ou autre-
ment dit contribuer à un recentrage psychologique (et
individuel) de la pensée critique ; la dimension collec-
tive étant prise en charge par la perspective mystique
millénariste.
Y mêler un improbable communisme primitif chré-
tien autorise, certes, un joli tag (Omnia sunt communia,
voir note dans le texte ci-après). Il intrigue journalistes
et blogueurs catholiques, qui découvrent ainsi des pans
inconnus de leur propre religion qui les attendaient dans
le passé. Et après...
Pour le dire de manière délibérément utilitariste et
peu élégante : ça sert à quoi?

* Et ton papa, il est au travail? Et ta sœur?

196
Le bris de vitre attire l'attention sur le slogan qui sug-
gère une réminiscence théologique qui... Qu'est-ce que
ces symboles-gigognes sont censés produire? L'étincelle
psychologique qui va convaincre les dominés de passer
au matricide social?
L'objectif initial de la manifestation - protester contre
une prison, et à cette occasion contre toute prison - me
paraît fort légitime. Banques, bâtiments administratifs
ou religieux : que l'on casse, sabote en douceur, ou
«défigure» les symboles, aussi dérisoires soient-ils, de
dispositifs aliénants ne me contrarie pas*.
Mais, d'une part, légitimité ne signifie pas nécessaire-
ment opportunité (caractère de ce qui opportun).
D'autre part, ce qui me contrarie, c'est que l'on
abandonne sur le terrain, comme autant de dégâts colla-
téraux, ceux qui courent moins vite que les autres. C'est
une image désastreuse de l'égalitarisme communiste.
C'est un problème à la fois politique (sens large) et
stratégique (décisions concrètes).
L'histoire des dernières décennies est assez riche en
actions collectives «violentes», menées de manière auto-
nome (c'est le cas de le dire, même si les jeunes militants
d'aujourd'hui semblent ignorer que de telles actions ont
aussi été le fait de gauchistes, L C R , Gauche proléta-
rienne maoïste, notamment).
La manière dont de telles actions sont organi-
sées (commandos, groupes compacts en manif ou au

* Même si l'exercice concret n'est plus ni de mon âge ni de mon agilité.

197
contraire individus disposés à se disperser façon volée de
moineaux...), la manière dont la sécurité des militant(e)s
est prévue ou non, tout cela influe sur l'impact social des
actions, et d'abord dans les milieux militants ou politisés
les plus voisins.
De ce point de vue, l'absence dans le texte des casseurs
d'une seule phrase, d'un seul mot, sur les personnes arrêtées et
lourdement condamnées à Poitiers est une faute politique et
morale, ajouterai-je pour me faire bien comprendre d'eux.
Tactiquement, c'est laisser passer une occasion de
dénoncer une justice de classe, qui frappe toujours plus
lourdement, à l'occasion de ce genre de manifestation,
les individus les plus désocialisés (décidément, maman
ne distribue pas son amour équitablement!).
C'est précisément prêter le flanc au reproche de
manipuler, vilains coucous, la méprisable piétaille
contestataire. Peu importe ici que ce reproche soit aussi
articulé par des journalistes bourgeois; d'ailleurs vous
les jugez d'assez respectables interlocuteurs pour leur
prouver votre bonne foi. Et, du coup, ils relèvent immé-
diatement la contradiction entre votre protestation nar-
cissique et votre silence sur les condamnés.
Peu importe également que les personnes condam-
nées (et leurs proches) n'aient pas en toutes circons-
tances le discours impeccablement radical que l'on
attendrait. S'ils sont critiquables, critiquons-les. Et que
ceux qui n'ont jamais péché (ni leur père) leur jettent la
première boule de pétanque !

198
Paraître les ignorer, dans un texte de revendication
politique, tout occupés que l'on est à ciseler des allu-
sions littéraires ou théologiques dont on le parsèmera
comme on cache des œufs de Pâques dans le jardin pour
que les gamins les trouvent*, n'est ni noble ni digne, pour
reprendre les hautes exigences affichées, pour l'avenir il
est vrai, par ces quelques casseurs.

« c o u c o u C'EST NOUS »
Poitiers, 10 octobre 2009. Y a d'ia casse. U n institut
de beauté, une agence de voyage, une librairie catho,
une bijouterie, départ de feu à la direction du Travail,
une banque, un Bouygues-qui-construit-des-ballons, un
France Telecom dont on ne peut décemment demander
la démission du P D G mais seulement le suicide, deux
banques, un journal local...
Bon, nous sommes passés par ces rues. Le plus vieux
baptistère de France a été baptisé. Les traces que nous
laissons. À même le patrimoine. Il faut avouer qu'on
s'en fout, du patrimoine. Toute trace des incandes-
cences passées est monumentalement neutralisée. Alors,
faut ranimer un peu. Mettre de la couleur. Se souvenir de
l'oubli des puissances. « OMNIA SUNT COMMUNIA ». Nous
allons, nous manifestons à la rencontre de tout ce qui,
dans le passé, nous attend.
Nous sommes passés par ces rues. Sur les images, il y a
des pleurs d'enfants. On voudrait que les enfants pleurent

* D en est une dans l'alinéa précédent. Sauras-tu la découvrir, ami lecteur?

199
à cause de nous. Mais ils pleurent avec nous. Ce sont les
mêmes larmes que nous avons versées, celles de la sépa-
ration, des larmes contre ce monde. La destruction, elle,
est source de joie. Tout enfant le sait, et nous l'apprend.
A propos du 10 octobre à Poitiers, des spécialistes
ont parlé de la « stratégie du coucou » (voir Le Monde
du 13 octobre). Les manifestants se seraient fait passer
pour des festivaliers. Depuis le nid culturel squatté, ils
auraient pris leur envol à grand fracas.
La réalité est que la manifestation festive contre la
prison de Vivonne avait été appelée par voie d'affiches,
et que la préfecture avait jugé négligeable de prendre
des dispositions particulières.
La réalité, c'est d'abord un rassemblement masqué
donc illégal : rien que des coucous. Limite de la loi anti-
cagoules, on n'interdit pas le carnaval. Embarras des forces
de l'ordre. Difficile de dire, en effet, où commence la fête.
On n'interdit pas le carnaval. Il y a donc masques et
masques. Ceux qui au fond ne recouvrent plus rien, et
les autres, les nôtres, ceux des coucous. Ce qui est visé
par la loi, c'est une certaine façon de se masquer; se
masquer en ayant de bonnes raisons de le faire, se mas-
quer parce qu'on a quelque chose à cacher, ou plutôt,
q u e l q u ' u n , ON A TOUS QUELQU'UN À CACHER.

C e jour-là, à bien y regarder, les coucous ne sont ni


dans le festival ni dans la manif. C e qu'ils squattent,
c'est la société. La condition de coucou, c'est, simple-
ment, une existence révolutionnaire dans la société.

200
« Être révolutionnaire », rien de plus problématique.
Ceux pour qui ça ne fait pas problème seront les premiers
à se rendre, à faire de leur mode de vie une défaite. Figés
dans leur identité et dans leur «fierté», et raides.
Ce qui est lâche, ce n'est pas la duplicité, ni la
dissimulation. C e qui est lâche, c'est d'affirmer l'in-
affirmable. De se revendiquer « anarcho-autonomes »,
par exemple. C'est de prétendre dire, dans la langue
de l'ennemi, autre chose que des mensonges. Il n'y a
pas des révolutionnaires, pas d'identité révolutionnaire,
mais des devenirs, des existences révolutionnaires.
Eh oui, nous autres coucous, il nous faut inventer, en
même temps qu'une réalité tranchante, les moyens de
tenir. Ou plutôt c'est la même chose, le même processus.
La question est : qu'est-ce qui nous tient?
La génération des années 1960 n'a pas su le faire, avec
les années 1980 comme excuse historique et couvercle
de plomb. Nous autres, nous n'avons pas droit à l'erreur.
Jamais la situation n'a été aussi mûre ; et pourtant,
le camp révolutionnaire est un vaste chantier. Même
parmi les ruines, il faut déblayer le terrain, la place
manque toujours pour construire autrement. Jamais
la situation n'a été aussi mûre; et pourtant, tout ou
presque reste à faire, et pourtant, nous avons le temps.
Il nous faut donc tenir, tenir à ce qui nous tient. Tenir,
tromper l'ennemi. Déjouer les logiques de représenta-
tion, piéger la répression.
N o u s SOMMES TOUS DES COUCOUS.

201
Nés dans le nid de la domination, il nous faut grossir,
devenir trop grands pour son espace et ses coquilles
vides. C'est ainsi : l'époque a dans son ventre les enfants
qui lui marcheront dessus. Elle les nourrit, leur donne
un semblant de «monde», elle n'a pour les choyer que
ses flux toxiques, elle n'a que ses poisons. S'ils en réchap-
pent, ils la tueront. Ils la tueront de la plus noble, de la
plus digne, de la plus belle des façons, enfin, comme on
commet sans doute un MATRICIDE.
Quelques casseurs.

* In extrema necessitate omnia sunt communia, id est


communicanda, soit à peu près : « Dans l'état d'extrême
nécessité, toutes choses sont communes et accessibles
à tous. » La citation se trouve dans un texte du con-
cile Vatican II de 1965 (Constitution sur l'Église dans
le monde de ce temps, « Gaudium et Spes », § 69).
La formule courte taguée sur le baptistère de Poitiers
se rencontre antérieurement chez Isidore de Séville et
Thomas d'Aquin. [Note C . G.]

202
L'« ARGUMENT DU CARREAU CASSÉ »

[Texte publié en ligne le 22 novembre 2009.]

La publication de Vol au-dessus d'un nid de casseurs


a suscité sur la Toile des commentaires le plus souvent
louangeurs. Certains de leurs auteurs se sont sentis,
à tort, encouragés à développer deux thèses que je
résume grossièrement : 1. Les casseurs de vitrines sont
presque toujours des flics ou au moins infiltrés par des
flics; 2. Le bris de vitrine est un symptôme de la dégé-
nérescence post-modeme des groupes de la gauche
extraparlementaire.

Rangeant ma bibliothèque, je redécouvre opportu-


nément un livre intitulé Les Pankhurst. L'ascension du
féminisme, de David Mitchell*, consacré à Emmeline
Pankhurst et à ses filles Christabel, Sylvia et Adela,
militantes anglaises pour le droit de vote des femmes
au début du XXE siècle. J'y relève certains passages qui
peuvent alimenter la réflexion des militants sur les stra-
tégies à adopter dans les manifestations de rue. Les
événements récents (Poitiers, 2009), et bien d'autres à
venir sans doute, confèrent à ces données historiques
une actualité permanente.

* Edito-Service, L e Cercle du bibliophile, Genève, 1971.

203
Si j'avais un marteau...
«Suffragettes», le terme est ironique (emploi du
suffixe «ette») et se justifie par le fait que la principale
revendication des militantes de l'Union sociale et politique
des femmes (WSUP) est le suffrage réellement universel,
réservé jusque-là aux hommes. Les militantes anglaises
pratiquent l'action directe sous presque toutes les formes
imaginables, agressant les politiciens dans la rue (Winston
Churchill est cravaché au visage). Elles payent durement
leur engagement, malmenées par la police, condamnées à
de lourdes peines de prison et soumises à l'alimentation
forcée par gavage lorsqu'elles font des grèves de la faim.
David Mitchell énumère ainsi les faits d'armes des « suf-
fragettes » : « On fracassa des réverbères, on peignit Vbtepour
les femmes sur les bancs des parcs publics, le capitonnage des
wagons de chemins de fer fut lacéré, des trous de serrure
bouchés avec des grains de plomb; on peignit en blanc les
numéros des maisons, on saccagea des plates-bandes muni-
cipales, et des terrains de golf et de jeux de boules [...]. On
endommagea des fils du téléphone avec des cisailles à long
manche, on fit exploser des boîtes à fusibles. Les fenêtres du
Carlton, du Junior Carlton et des Reform Clubs volèrent en
éclats. [...] Une tribune au champ de courses d'Ayr [fut]
incendiée, ainsi qu'un certain nombre de grandes et coû-
teuses résidences, souvent hideuses d'ailleurs, causant des
sinistres de plusieurs centaines de milliers de livres au grand
dam des compagnies d'assurance. Treize peintures furent
lacérées à la Manchester Art Gallery et l'on brisa la vitrine

204
d'un coffret à bijoux à la tour de Londres (ainsi que des
serres à orchidées au jardin botanique de Kew). On trouva
des bombes près de la Banque d'Angleterre, et une explo-
sion [...] détruisit la nouvelle maison de Lioyd George* à
Walton Heath, alors en construction. »
La presse conjure (avec humour?) les militantes du
W S U P de ne point endommager des terrains de golf qui
aident les politiciens à se délasser et à travailler au bien
public l'esprit reposé. Elles répliquent que le refus des poli-
tiques de reconnaître le droit de vote aux femmes prouve
assez que la pratique du golf est sans effet sur leur lucidité.
Les violences, symboliques ou concrètes, commises par
les militantes, se justifient à leurs yeux par un raisonne-
ment que l'on peut ainsi résumer : rien de la vie sociale
ordinaire (commerce, art, loisirs, politique...) ne peut
prétendre à la légitimité ou à l'immunité tant que dure le
scandale de l'interdiction du vote des femmes. La faiblesse
du raisonnement tient au fait qu'aucun des aspects de la
vie en société n'est critiqué en tant que tel (que signifie la
valeur, l'argent? etc.), ou du point de vue d'une critique
globale du système social (quels intérêts servent les politi-
ciens?), mais uniquement d'un point de vue moral.
On ne voit pas pourquoi d'autres catégories de per-
sonnes n'articuleraient pas - d'ailleurs elles le font - le
même raisonnement à propos des discriminations par-
ticulières dont elles sont l'objet (considérant éventuelle-
ment les revendications féminines ou féministes comme

* 1863-1945. Premier ministre du Royaume-Uni de 1916 à 1922.

205
très négligeables, voire illégitimes). La société serait
ainsi constituée ou grosse d'un certain nombre de caté-
gories prêtes à détruire les vitrines de luxe, devant les-
quelles elles ne demanderaient qu'à bayer, pourvu que
leurs revendications soient satisfaites. On voit que la
perspective historique de cette agitation est, idéalement,
la paix sociale et marchande.
Par ailleurs, l'on sait (où l'on vérifiera en y songeant
un instant) qu'il est plus facile d'imaginer matériellement
un monde infini qu'un monde fini. De même, dans la
question qui nous occupe, il semble plus malaisé d'ima-
giner une « casse radicale » qui s'interrompe un jour.
Après quelle victoire totale, en elfet, quelle satisfaction
complète, quel signe du destin? Si l'on reconnaît au bris
de vitre le statut fétichisé de signe radical par excellence
(et non sa seule fonction traditionnelle d'appel lancé à la
police, jadis via les bornes placées au coin des rues à cet
effet), on peut craindre qu'il y ait toujours un marteleur
pour récuser qu'on transforme en verre la silice...

... J'y mettrais tout mon cœur!


Le 1er mars 1912, tandis que Mrs Pankhurst elle-
même réussit à briser quelques vitres de la résidence
du Premier ministre au 10 Downing Street, d'autres
militantes, armées de lance-pierres et de marteaux, font
plusieurs milliers de livres sterling de dégât en menant
à bas systématiquement les vitrines des rues commer-
çantes à la mode. On arrête plus de 200 «suffragettes».

206
Il est bon, pour se représenter au mieux cette émeute,
de se souvenir que les femmes anglaises qui manifestent
portent le costume qui est celui de leur genre à l'époque :
de longues jupes descendant jusqu'aux chevilles et, le
plus souvent, d'incroyables chapeaux. On est bien loin
de la tenue sportive, légère et unisexe qu'affectionnent
les manifestant(e)s d'aujourd'hui.
Le London Muséum conserve des spécimens de
lance-pierres et de marteaux saisis sur les manifestantes.
Sur le manche de l'un des marteaux brise-vitre*, on a
gravé la formule For to free : « Pour [se] libérer ».
Le 16 février 1912, Mrs Pankhurst s'adresse à des
«suffragettes» tout juste sorties de la prison à laquelle
elles ont été condamnées pour bris de vitrines :
« L'argument du carreau cassé est l'argument le plus pré-
cieux en politique moderne. L'une des choses les plus
étranges de notre civilisation réside dans le fait que les
femmes du XXe siècle s'aperçoivent que l'appel à la raison
et à la justice a moins de valeur que le fait de briser du
verre. [...] Une vie de femme, sa santé, n'ont-elles pas
plus de valeur qu'un carreau? » [p. 96].
Que pouvons-nous retenir de cet épisode, assez mal
connu ici, du mouvement pour les droits des femmes?
- « L'argument du carreau cassé » est d'emploi
moderne, mais non récent, comme on pourrait le croire
à lire les commentaires offusqués de journalistes, de
politiques et de bureaucrates syndicaux, pour qui la

* Dont la photographie est reproduite p. 101 du livre.

207
chienlit commence en 1968 avec la contestation de
ladite « société de consommation » ;
- Le geste consistant à briser en grand nombre les vitres
de bâtiments officiels ou de magasins, pour «physique» et
spectaculaire qu'il soit, n'est pas l'apanage de manifes-
tants du genre masculin (militarisés de surcroît). Il a au
contraire été pratiqué et théorisé par des femmes ;
- Action directe manifestement illégale, le bris de
vitrines n'est pas nécessairement un symptôme (encore
moins une preuve) de la radicalité du but poursuivi. En
effet, si elles s'attaquent à une incontestable discrimination,
les «suffragettes» ne contestent ni le système représentatif
ni (sous réserve de vérifications dans une documentation
de meilleure qualité) le système capitaliste. Elles cassent
pour pouvoir intégrer le système à égalité avec les hommes.
Il y a donc des casseurs et des casseuses réformistes.
J'imagine quelque jeune camarade, le geste sus-
pendu, marteau levé ou boule de pétanque calée contre
la clavicule. « Ben alors, je sais plus, moi... je tire, je
pointe ou je laisse tomber? » C'est que l'histoire n'est pas
là pour nous éviter de penser par nous-mêmes (nous en
<fù-penser) ou d'analyser les situations concrètes sur les-
quelles nous voulons avoir prise. Elle peut en revanche,
ce qui est déjà beaucoup, contribuer à garantir contre
certains préjugés et automatismes idéologiques qui ne
sont pas (ou plus) identifiés comme tels.

208
QUEL USAGE POLITIQUE DE LA NUDITÉ?

DE VOÎNA À NOTRE-DAME-DES-LANDES...

EN PASSANT PAR LES PUSSY RIOT ET LES FEMEN

[Texte mis en ligne en février 2013.]

J'ai consacré un chapitre de mon livre Je chante le


corps critique à la dénudation publique et notamment
aux divers modes d'utilisation militante du corps
dénudé à travers le monde. Le livre ayant été rédigé
avant la publicité donnée aux groupes comme Voïna
ou les Femen (créées en 2008), j'avais bien l'intention
de procéder à une « mise à jour » sur le présent site.
Les mésaventures de deux opposant(e)s à l'aéroport de
Notre-Dame-des-Landes, convoqué(e)s le 12 février
prochain [2013] devant le tribunal de grande instance
de Saint-Nazaire pour avoir, par leur nudité, «outragé»
les forces de l'ordre, m'incitent à mettre en ligne sans
attendre des notes plutôt concises.
Raison de plus pour préciser d'entrée que les éva-
luations critiques, qu'il me semble nécessaire et fécond
de pratiquer sur tel mode d'action ou tel slogan, n'en-
tament ni la solidarité de principe à l'égard de ceux
et celles qui encourent des violences adverses et des
poursuites judiciaires ni la familiarité d'idées que
j'éprouve à leur égard.

209
Quelle émeute ?
L'apparition dans l'ancienne Russie soviétique du
groupe féminin Pussy Riot - que l'on peut traduire par
« Émeute de la chatte » - est une nouvelle d'autant plus
agréable que les débuts de ses militantes les préparaient
peu à une démarche féministe, si ce n'est par réac-
tion. En effet, les principales militantes, dont Nadejda
Tolokonnikova, viennent du groupe Voïna (« la guerre »).
Le mari de Nadejda, PiotrVerzilov est cofondateur et le
principal animateur de Voïna. Actif à Moscou et Saint-
Pétersbourg, ce groupe a utilisé à plusieurs reprises le
ressort de la provocation obscène dans ses apparitions.

Tantôt c'est un immense phallus qui est peint sur un


pont levant (juin 2010), juste en face du bâtiment abri-
tant le siège du FSB (ancien K G B ) de Saint-Pétersbourg.
Peint à plat, juste avant le redressement du pont, le
phallus semble bander une fois qu'il est à la verticale.
Alexeï Ploutser, membre du groupe, commente : « C'était
comme si le pénis était entré en érection à la seule vue
du bâtiment du FSB en face. Ce pénis gigantesque est
aussi une satire du pouvoir russe corrompu. » Kozlionok
ajoute, dans un autre entretien : « Nous ne rédigeons pas
de manifestes, nous enculons le pouvoir russe extrémiste
de droite avec notre bite de 65 mètres*. »
Tantôt c'est une «partouze» dans une salle du Musée
national de biologie de Moscou (février 2008), qui est

* Courrier international, 11 août 2010.

2IO
organisée et filmée, sur le thème « J'encule Medvejonok »,
c'est-à-dire j'encule le petit Medvedev (au moment de
l'élection de ce personnage à la présidence). D y a là une
subtilité que ma méconnaissance du russe m'interdit
de creuser davantage; sachez cependant que medved
signifie «ours». Faute sans doute de la participation
bénévole du nouveau président, les militants de Voïna
décident d'enculer... leurs copines. Ploutser déclare à
Courrier international : « Nous voulions dresser le por-
trait de la Russie en campagne électorale. Aujourd'hui,
en Russie, tout le monde encule tout le monde, et le
président Medvejonok jouit devant ce spectacle. »
On voit que cette dernière analyse n'est nullement illus-
trée par la «partouze» symbolique au cours de laquelle, à
ma connaissance et au vu des documents publiés, tout le
monde n'encule pas tout le monde, loin s'en faut. Ce sont
les garçons qui enculent les filles, lesquelles, en plus de se
faire enculer, sucent des bites. U faut bien obtenir l'érection
désirée, puisque aucun éclusier ne vient actionner le méca-
nisme magique d'oiganes assez éloignés des 65 mètres. Et
l'on voit (sur une photo) le militant dans la même pénible (?)
nécessité de se mettre en train manuellement afin d'assurer
sa prestation politique que l'acteur de film porno.
Nous ne douterons pas ici un instant du potentiel
provocateur de ladite «partouze» mettant de surcroît
en scène Tolokonnikova enceinte de sa fille (la fille se
porte bien, merci; la mère (alors détenue) non, semble-
t-il, mais pas pour cette raison. Ledit potentiel vaudrait

211
d'ailleurs en tout point du globe. N'était que dans les
rares îlots où les protagonistes ne risqueraient pas de se
faire lyncher par la foule, ce sont des militantes fémi-
nistes qui trouveraient à redire à la chose. En effet, et je
retrouve ici les mêmes constatations critiques faites dans
Je chante le corps critique à propos du groupe « Fuck for
the Forest », le happening est tout sauf subversif quant
aux rôles sexuels. ChezVoïna, dont je n'ai délibérément
évoqué ici que deux actions à caractère « sexuel », c'étaient
plutôt les queutards en folie que l'émeute de la chatte.
J'ignore malheureusement le détail des débats qui ont
conduit à la formation du groupe Pussy Riot. Cependant,
outre le nom même, certaines déclarations sont d'un fémi-
nisme sans ambiguïté. Serafima déclare : « Nous avons réa-
lisé que ce pays avait besoin d'un groupe militant, punk
féministe et de rue qui apparaîtrait dans les rues et les places
de Moscou, qui mobiliserait l'énergie publique contre le
royaume criminel de la junte poutiniste et enrichirait la
culture russe et l'opposition politique avec des thèmes qui
nous sont importants : le genre et les droits des lesbiennes,
homosexuels, bisexuel(le)s et transsexuel (le)s, les problèmes
de diktat de la masculinité, l'absence d'un message politique
audacieux dans la musique et les arts et celui de la domina-
tion des mâles dans toutes les sphères publiques et privées*. »
Et quant au nom du groupe, Garadzha ajoute : « Un
organe sexuel féminin, qui est supposé être passif et être
un réceptacle, soudainement, devient le départ d'une

* Interview des Pussy Riot, mars 2012 (vice.com repris surlndymedia).

212
rébellion radicale contre l'ordre culturel, qui essaie
constamment de le définir et de lui montrer sa place
appropriée, et Poutine, dans ce sens, a aussi de nom-
breuses idées sur comment les Russes devraient vivre.
Lutter contre tout ça, c'est Pussy Riot. »
Mais lorsque l'on demande aux militantes quels
sont leurs rapports avec Voïna, Tyurna répond : « Voïna
est cool, nous sommes très proches, nous sommes très
attachées à leur période 2007-2008 quand ils/elles ont
amené au plus haut des actions vraiment dingues et sym-
boliques comme "Fuck for the heir Puppy Bear" (Baise
pour le nounours héritier, voir plus haut) au moment de
l'élection présidentielle de 2008. »
Et voilà l'enculade de « tout le monde » (filles) par
« tout le monde » (mecs) rétrospectivement lavée du
soupçon d'illustrer le « diktat de la masculinité » et sanc-
tifiée par la théorie du genre*...

Jeune, beau, élancé, avec de petits seins :


le nouveau féminisme?
* Nous avons voulu montrer que les féministes ne
sont pas que des vieilles femmes cachées derrière leurs
bouquins », déclare Inna Schevchenko, qui pose nue pour
Libération (17 septembre 2012).

* Aux lectrices et lecteurs qui ne connaissent rien de mes publica-


tions, j'indique être l'auteur d'un « éloge de la sodomie » intitulé Le
Siège de l'âme (éditions Zulma), par lequel on comprend que je ne suis
pas «choqué» par l'évocation ou la monstration de la sodomie, mais
d'autant plus attentif à son emploi censément subversif.

213
Le mieux intentionné des observateurs dirait que
cette phrase exprime la présomption et la cruauté de
la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour
l'occasion : et sa grande sottise! En effet, et peut-être
Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l'image des
féministes telles de vieilles femmes coupées du monde
(comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux
cliché antiféministe, qu'il est navrant de voir repris par
une militante qui prétend renouveler le féminisme.
Certes, le renouvellement des générations est un
phénomène naturel. Quant à l'asile politique, c'est un
droit précieux pour lequel je ne cesserai de me battre,
et que les gouvernements tentent de rogner (comme
l'actuel gouvernement Hollande, restreignant les possi-
bilités de séjour des Syrien(ne)s. Pour autant, il est assez
fatiguant de voir de braves - et généralement jeunes -
gens vous expliquer qu'avant leur venue sur terre (ou en
France) personne ne parlait de ceci ou ne connaissait
cela, quand vos archives regorgent de tracts, d'affiches
et de brochures consacrés au sujet.
Passons, je ne voudrais pas que ma critique semble
exprimer l'amertume qui accompagne souvent l'éléva-
tion du taux de cholestérol (non, de ce côté, ça va, merci).
C'est hélas bien plus grave. Inna explique : « Je serais
incapable de me déshabiller à la plage, mais, quand je
manifeste, j'ai l'impression de porter ce que j'appelle mon
"uniforme spécial". » Il n'est pas dans mon intention de
moquer la pudeur de cette jeune femme. Il est simplement

214
regrettable qu'elle ignore que le mouvement naturiste, le
plus gentillet et apolitique que l'on puisse imaginer, a au
moins un acquis indiscutable à son actif : l'égalité entre
les corps, vieux ou jeunes, «beaux» ou «laids». Dans un
camping ou sur une plage naturiste, on voit des gens de
tous les âges et de toutes les corpulences. Par rapport à
cet acquis, tout modeste soit-il, la déclaration citée plus
haut et plus généralement la stratégie marketing des
Femen sont une régression, pas une révolution.
A u passage, je relève les connotations très «mili-
taires» du discours d'Inna, repris sans distance aucune
par les jeunes militantes. « Ben ouais, c'est une armée ! »,
répond en souriant une militante à un journaliste qui
butte sur le mot. « Nous voulons, déclare Inna dans
Libération, former des jeunes femmes à devenir des sol-
dats pour la cause féministe à travers le monde. »
Je prépare actuellement un livre sur les clubs de
femmes pendant la Révolution française. La question
de l'armement, au sens propre de maniement des armes,
est fondamentale. Dans des dizaines de localité (sans
doute bien davantage, les archives restent à dépouiller),
des femmes revendiquent le droit d'intégrer la garde
nationale, défilent en armes, font des patrouilles. Elles
participent aux émeutes et certaines s'engagent dans
l'armée, soit en dissimulant leur sexe, soit ouverte-
ment, pour défendre la patrie révolutionnaire contre
les monarchies coalisées. Une affiche des Femen, d'un
remarquable mauvais goût, pour l'inauguration de leur

215
local parisien, se réfère d'ailleurs clairement au folklore
patriotico-révolutionnaire*.
D ne s'agit donc pas ici de manifester une espèce
d'allergie antimilitariste à toute référence martiale.
Pourtant, je vois mal l'intérêt de parler de « soldats » (un
mot sans féminin?) et d'«armée» de la cause féministe".
Selon la formule célèbre d'une féministe américaine
« ton corps est un champ de bataille*" » : c'est bien
assez, inutile d'en rajouter avec un « uniforme spécial ».
D'ailleurs, la fine mouche soucieuse de la pérennité du
« produit Femen » devrait tenir compte du fait que de
l'uniforme, c'est l'ennui qui naîtra...
Un produit? Mais quoi d'autre! Inna Schevchenko
et les Femen ne se contentent pas de vendre des tee-
shirts (source de financement militant très classique), ni
de toucher (on ne sait de qui) un «salaire» d'« environ
600 euros par mois » (ainsi que trois autres Femen). Inna
vend une «image», la sienne, celle de son corps dénudé
et porteur d'inscriptions (lisibles sur la photo publiée

* L'affiche, dont le slogan est « Françaises, déshabillez-vous ! », montre


trois corps de femmes, dénudés depuis la bouche jusqu'au sexe, res-
pectivement peints des trois couleurs du drapeau français.
* * C e vocabulaire militaire tout symbolique ne serait-il pas pour
quelque chose, en plus d'une ignorance totale de la réalité politique,
dans le fiasco, «militaire» pour le coup, de la manifestation où les
Femen sont allées faire un gentil happening anticlérical devant des
militants catholiques d'extrême droite, lesquels les ont reçues à coups
de poing, ce que n'importe quel(le) militant(e) politique aurait pu leur
expliquer avant. Retourner la chose en exaltation du martyre est certes
de bonne guerre, mais un peu court.
* * * « Your Body is a Battleground », affiche réalisée en 1989 pour la
Marche des femmes sur Washington, par Barbara Kruger.

216
par Libération : «Liberté», « Nude is Freedom », « New
Feminism », « N o Religion », « Peace, Terre [?] »). Une
militante, même si elle utilise la dénudation dans ses
actions politiques, n'a aucune raison de poser nue pour
un entretien. Sauf s'il s'agit de son « image de marque* ».
Au risque de paraître pudibond à certain(e)s (j'aime
surprendre !), je dirai ceci : je n'ai pas à voir le corps nu
de cette jeune femme, j'objecte à ce spectacle, et d'autant
moins qu'elle tient à me le montrer (ce qui n'est pas
le cas de la baigneuse de la plage naturiste). Se mettre
nu(e) est en effet une liberté, qu'il m'arrive de prendre,
et que j'encourage par principe. J'ai accordé une atten-
tion toute spéciale aux manifestant(e)s qui utilisent, de
mille manières, leurs corps dévoilés dans des actions
militantes. C'est un usage politique du corps, de sa fra-
gilité affichée, qui me touche et me concerne. Lorsque je
suis en face de la photo d'Inna, dont je ne m'aventurerai
certainement pas à confier si je la trouve «jolie» ou non,
j'éprouve le même agacement que devant n'importe
quelle exhibition publicitaire, qu'il s'agisse d'un jeune
espoir de la variété ou d'une pub pour un mélange de
sucre, de caféine et d'eau gazeuse.
Que cette jeune femme de 22 ans ait dû fuir son pays
après une provocation fort courageuse en soutien aux

* Tout concourt à la «marque», internationale de surcroît, jusqu'à


l'exportation sous toutes latitudes de la coiffure en couronne de
fleurs, laquelle me rappelle agréablement les films de Miklôs Jancsô
et une petite poupée folklorique en provenance de Pologne que
j'avais étant petit, mais quel intérêt?

217
Pussy Riot (découpage à la tronçonneuse d'une croix ortho-
doxe), qu'elle semble partager un certain nombre d'idées
qui me sont chères, contre toute religion et pour l'égalité des
droits entre hommes et femmes, n'y change rien : le « pop
féminisme » dont elle se réclame a un goût de chewing-gum.
En décembre 2012, les Femen (Inna et une autre) font
la une des Inrockuptibks. L'image de marque se peaufine.
A l'intérieur du magazine, une photo de groupe : huit
jeunes femmes. Toutes très jeunes ; toutes minces ; aucune
forte poitrine. Il ne s'agit pas, bien entendu, de repro-
cher à ces filles d'avoir l'air de descendre d'une publi-
cité Calvin Klein (je serais étonné que cette publication
n'ait pas suscité quelques démarches de photographes
et d'agences de mannequins), il s'agit de constater, une
fois de plus, l'image de marque que les Femen ont choisi
d'offrir au public (de vendre au magazine?).
« Maquillage Delphine Sicard », précise le crédit
à gauche de l'image. Que voulez-vous! On ne
photographie pas comme ça son « uniforme spécial »
sans un peu d'apprêt! Nous sommes décidément dans
le marketing politique, oh ! certes, bourré de bons sen-
timents athéistes et féministes. Malheureusement, l'an-
cienne étudiante en journalisme Inna Schevchenko ne
semble pas avoir entendu parler de la manière dont le
médium peut annuler le message. « Au moins, me disait
une jeune femme, depuis qu'elles se mettent à poil, on
les écoute! » Que nenni. On les regarde tout au plus.
Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de

218
mettre du nibard à la une (Ça lasse coco !), on ne les
regardera plus.
Quel peut être l'effet produit par cette photo de
groupe sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais
moins favorisées par le hasard génétique ? Le même effet
que le terrorisme publicitaire et machiste que le fémi-
nisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu'une
maladresse, c'est un contresens politique.
Regardez la photo ci-dessous [six jeunes femmes,
dont certaines aux fortes poitrines et/ou aux cuisses
rondes]. C'est une autre photo publicitaire, pour les
produits cosmétiques de la marque Dove, celle-là. Elle a
été conçue par des publicitaires pour toucher un public
plus large. Ces publicitaires sont peut-être hypocrites,
et certainement intéressés. Pourtant cette image est
plus subversive des codes dominants de la beauté que
celle des Femen. Le * nouveau féminisme » plus niais
que des représentants de commerce... Dommage!
J'ajoute que, sous réserve de contre-exemple que je me
ferai un devoir et un plaisir de signaler, on ne connaît des
Femen aucun texte, pas même un tract. Le maximum d'éla-
boration syntaxique tient dans un slogan de quatre mots
(accessoirement en anglais deux fois sur trois). J'aimerais
me tromper, mais je crains qu'il s'agisse - davantage que
d'inculture - d'une stratégie marketing : on sait que le temps
de cerveau disponible est limité, donc 1. on attire l'attention
(avec les tétons), 2. on imprime le slogan sur la rétine. Tout
cela est en effet - désespérément - moderne et marchand...

219
Qui outrage qui? L'aéroport de mes fesses
Les Femen n'ont été jusqu'ici, on ne le leur repro-
chera pas, l'objet d'aucune poursuite judiciaire*, ni d'ail-
leurs de violences policières (je n'oublie pas les fachos :
voir p. 216). Leur succès auprès des télévisions et des
photographes les protège sans doute un peu. Je dis « un
peu », car l'explication est insuffisante. Il est probable que
le caractère ponctuel, pour ne pas dire «pointilliste», et
médiacompatible de leurs actions, y est pour beaucoup.
Pour un temps au moins, leur apparition est considérée
comme un à-côté inévitable de certains événements. Elles
s'adressent d'ailleurs en général aux seuls journalistes (la
seule exception fut douloureuse; voir p. 216).
H en va autrement de participantes à une lutte
dans laquelle l'armée (la vraie) intervient effectivement,
y compris à coups de grenades de désencerclement.
Ainsi, un garçon et une fille ont-il jugé pertinent, le
23 novembre dernier [2012], de se dénuder entièrement
face aux robocops qui occupent militairement le terri-
toire dévolu - dans ses rêves - à l'aéroport de M . Ayrault
[alors Premier ministre]. On voit sur la (toute petite)
photo que des gendarmes surarmés ne prennent aucun
risque inutile, et pas de précautions non plus, avec les
corps dénudés de deux humains récalcitrants.
Le lendemain 24 novembre, plusieurs bipèdes à demi
nus, dont les deux précédents, adoptent momentanément

* Ça a été le cas par la suite. Une militante a été condamnée en première


instance, en octobre 2014, à une amende pour dégradation (de la statue
en cire de Vladimir Poutine) et « exhibition sexuelle » (de sa poitrine).

220
et tactiquement la marche à quatre panes dans la forêt
de Notre-Dame-des-Landes ( N D D L ) . Après quelques
secondes de flonement, les gendarmes gazent les presque
nus à bout portant (je ne sais plus si les hématomes de la
jeune femme datent du 23 ou du 24). Or les choses n'en
restent pas là, puisque les deux contrevenants d'origine
sont convoqués le 12 février prochain [2013] pour avoir
outragé les forces de l'ordre « en l'espèce en déambulant
entièrement dénudés ».
La jeune femme, dont ce n'est pas - loin s'en faut ! -
se moquer que de dire qu'elle n'aurait sans doute pas été
retenue au «casting» des Femen, a rédigé un court texte
pour expliquer son geste. Je ne saurais mieux exprimer
ma gratitude en face de quelqu'un capable d'écrire des
phrases (sujet, verbe, C O D ) qu'en les reproduisant ci-
dessous. Et c'est donc sans animosité aucune que je dirai
rapidement à Élise ma perplexité à l'égard du concept
ici récurrent de «nature», et avec malice amicale que je
relève l'expression incongrue « poser nue », qui évoque
tout, y compris les Femen, sauf ses mésaventures.

La parole à Élise*
« Pourquoi nue? Je souhaite m'exprimer au travers de
cette lettre, pour ne rien omettre, ni tordre mon discours,

* Une partie (ou la totalité, je l'ignore) des occupant(e)s de N D D L


ont choisi d'adopter un prénom commun (et mixte), Camille, afin
de dérouter les tentatives d'identification et de starisation. Mais Élise
est convoquée devant un tribunal et donne son prénom sur le site de
soutien. Camille, c'est joli aussi, mais après tout, même les vaches ont
droit à un nom personnel, alors...

221
car il est en ce moment entendu et peut être mal compris.
Il existe plusieurs raisons pour lesquelles j'ai posé nue.
En choisissant ce geste, cette forme d'expression, j'ai sou-
haité créer un contraste indiscutable face au surarmement
déployé censé encercler un lieu aussi nu que moi. Cela
éveille chez moi un besoin indispensable de m'exprimer
au nom de la nature, dans laquelle j'inclus l'humanité.
Je ne vois pas comment faire passer le message autre-
ment que nue. Étant aux côtés de la nature, de la forêt, de
sa faune et de toute sa diversité, en proie à la destruction
programmée, je ne peux me défendre qu'aussi nue qu'elle.
Si moi j'ai pu outrer quelqu'un, moi je les accuse,
au nom de la forêt, de la mettre en danger. Comment
au jour d'aujourd'hui, sachant ce que l'on sait sur le
réchauffement climatique, sur le pic pétrolier, sur la
croissance à tout prix et j'en passe, peut-on laisser l'hu-
manité s'autodétruire en faisant disparaître un lieu qui
n'a demandé qu'à être là pour maintenir le fragile équi-
libre de notre écosystème ?
Qui aujourd'hui peut m'apporter les raisons
valables de ne pas m'opposer à la destruction de cette
parcelle fondamentalement nécessaire à l'équilibre
naturel du département ?
Je me bats aux côtés de la nature, en son nom et dans
sa forme. Nue. En tant qu'être humain, je ne suis pas
capable de m'exprimer haut et fort pour convaincre, je
ne suis pas capable de combattre avec les armes, quelles
qu'elles soient, de notre société.

222
La seule chose que je peux faire et que je sais faire,
c'est de me mettre à armes égales avec la nature, pour
faire passer son message, à savoir l'innocence, la vul-
nérabilité et le besoin... Le besoin de notre attention à
tous. Et espérer que ce message soit plus entendu à tra-
vers ma voix qu'à travers la simple présence de la nature.
Puisque ce monde n'entend que la voix des humains. »

La voie du corps
Des dizaines de milliers de personnes, parmi les-
quelles des femmes âgées, sur tous les continents,
étudiantes canadiennes, paysans mexicains, femmes
indiennes ou africaines, choisissent - parfois comme
dernier recours - d'emprunter la voie du corps qu'ont
ouverte des artistes, petfomeurs et performeuses d'avant-
garde (de ce point de vue, le soutien de Yoko Ono aux
Pussy Riot est d'une généreuse cohérence). Ces actions,
ce « répertoire de mobilisation », comme disent les socio-
logues, sont injustement et sottement méprisées. Elles
constituent pourtant un formidable réservoir d'expé-
riences que tous et toutes doivent découvrir, comparer,
critiquer, afin que les rebelles puissent se réapproprier
leurs corps dans le même mouvement par lequel ils et
elles s'approprient le monde. Mais le langage du corps,
du sexe, est, plus encore que les autres, piégé par le
système marchand. A l'heure d'Internet et de sa profu-
sion pornographique, et du déferlement obscène de la
publicité, bien malin, bien maline qui prétend jouer des

223
stimuli et des refoulements sexuels sans s'emmêler les
muqueuses et les neurones. Croyant choquer le bour-
geois (et quel intérêt?), on lui parle publiquement un
langage qu'il parle couramment en privé et/ou dont il
fait déjà commerce.
Énergie juvénile et courage physique ne suffisent
pas à élaborer une pensée critique. La presse n'est ni
une entité neutre ni un levier sans maître qu'il suffirait
d'utiliser habilement pour faire passer son message.
Et pas non plus une institution de service public ayant
vocation à enregistrer et à confirmer la bonne volonté
démocratique des «indigné(e)s». Plus vite on s'en
aperçoit, moins on commet d'erreurs contre son propre
camp, avec ou sans maillot.

224
« SAUVÉES PAR LE G O N G »?

FEMEN (.SUITE ET FIN)

[Texte publié en ligne en mars 2013]

Lors de leur happening à Notre-Dame, le 12 février


2013, certaines militantes des Femen portaient peinte
sur le torse, ou dans le dos, la formule « Saved by the
bell », laquelle se traduit ainsi en français : « Sauvé(e) par
le gong ». Était-elle censée s'appliquer au pape, à l'Église
catholique, ou bien à elles-mêmes? Il semble qu'aucun
journaliste n'ait songé à poser la question. Pourtant, les
entretiens se sont multipliés, et les Femen ont publié,
dans Charité Hebdo (n° 1081, 6 mars 2013), un «mani-
feste» qui comble la lacune soulignée ici-même [sur
mon site] en matière d'expression autonome du groupe,
au-delà des slogans de quatre mots.
Même si je ne prétends pas m'être livré à une revue
de presse exhaustive, et bien que m'étant épargné la
lecture du livre d'entretiens récemment publié chez
Calmann-Lévy, je considère que les éléments d'infor-
mation recueillis suffisent à confirmer et à préciser les
remarques critiques que j'avais formulées dans « Quel
usage politique de la nudité? » Je les complète donc ici
- et une fois pour toutes - non que j'attache une impor-
tance démesurée aux bévues d'une poignée de jeunes

225
femmes en colère, mais parce qu'elles ont réussi, et je
crains que ce soit là leur seule réussite, à susciter via
les médias quelques questions (des vraies et des fausses),
lesquelles engendrent des débats (souvent faux), les-
quels risquent d'aggraver une confusion générale qui
n'a pas besoin ça...

De la participation des Femen


au terrorisme normatif contre les femmes
Interrogée sur cette question (mais pas avec ces mots)
par un journaliste de France T V Info (14 février 2013),
Inna Schevchenko répond (c'est moi qui souligne) :
« Nous ne sélectionnons pas nos militantes sur
leur apparence ou leur âge. Nous avons des femmes
de tout âge et de toute apparence. Mais les militantes
qui participent à nos actions doivent être très bien
préparées au niveau physique, moral et émotionnel.
Être une Femen, c'est physiquement difficile. Nous
devons parfois sauter sur les toits des immeubles. Mais
l'entraînement physique et moral reste la seule chose qui
nous permet de choisir les participantes à nos actions. »
« Où sont donc vos militantes enrobées? », revient à
la charge le journaliste.
« Vous pouvez en voir si vous regardez certaines
manifestations, comme à Davos ou au Vatican. Mais
quand nous devons courir et escalader, les femmes en
surpoids ne peuvent pas participer, parce qu'elles ne sont
pas préparées physiquement. C'est difficile de grimper

226
sur les toits. Mais ça n'a rien à voir avec l'apparence.
Autre exemple, au Trocadéro, à Paris, contre l'inté-
grisme musulman : il y avait des femmes très différentes
par l'âge, le poids, la taille... Nous avons des grosses
militantes, dont une qui pèse 120 kg. Elle peut parti-
ciper, mais, encore une fois, tout dépend des actions. »
La question agace la militante autant qu'elle la sur-
prend. Non pas qu'elle ne l'ait jamais entendue aupara-
vant (le journaliste fait allusion aux textes qui circulent
sur les réseaux sociaux, dont « Quel usage politique de la
nudité? » fait partie), mais pour le dire simplement, elle
« ne voit pas où est le problème ». Il y a les filles comme
elle, normales : jeunes, jolies, minces, épilées. Et puis il
y a les autres, différentes, « en surpoids ». On ne peut
évidemment écarter complètement ici l'hypothèse d'un
biais du fait de la traduction, de l'ukrainien à l'anglais,
puis de l'anglais au français. C'est le seul gong suscep-
tible de «sauver» une féministe usant de la répugnante
expression « en surpoids ». La demoiselle n'imagine
manifestement pas qu'elle-même puisse être jugée, au
choix, «maigre», «plate», «anorexique», et j'en passe. La
norme, elle l'incarne; les autres l'excèdent ou sont inca-
pables de l'atteindre.
Quant à la justification, façon Catwoman, « nous
devons parfois sauter sur les toits des immeubles », elle
mérite de figurer dans le livre d'or de la mauvaise foi pro-
pagandiste. En effet, même si l'on s'abstient d'envisager
l'hypothèse - pourtant bien légitime - selon laquelle un

227
groupe (notamment féministe) fait en sorte d'adapter
son image publique et ses actions aux personnes qu'il
souhaite agréger, il faudrait qu'Inna Schevchenko
explique en quoi la photo de groupe dans les locaux des
Inrockuptibles exigeait des capacités physiques particu-
lières. Les militantes-mannequins auraient-elles pénétré
dans l'immeuble du magazine par les cheminées ?
La vérité d'évidence est qu'Inna Schevchenko se
moque du monde avec l'aplomb d'une politicienne
chevronnée. Cela peut-il être considéré comme une
avancée féministe? A ses yeux, probablement, comme
nous le verrons plus loin.

De la confusion entre militantisme et mannequinat


Certaines personnes qui ont lu le texte « Quel usage
politique de la nudité? » ont jugé trop sévère, voire
déplaisante, ma remarque sur la probabilité des offres
de journaux de mode, après les clichés publiés par Les
Inrockuptibles, qui se situaient visiblement dans ce registre
et non dans un registre militant.
M a remarque n'était pas sévère : elle était naïve.
J'ignorais tout bonnement que les militantes ukrainiennes
avaient déjà posé pour un journal de mode, en tant que porte-
manteau de vêtements de marque et d'accessoires de luxe. Et
ce non pas comme individues contraintes de gagner de
quoi vivre, mais comme militantes Femen, c'est-à-dire
seins nus et avec des slogans inscrits sur le torse (dans la
revue Obsession, émanation du Nouvel Observateur.

228
C e seul geste marque à mes yeux le comble de la
confusion politique, voire de la sottise superstitieuse. Ou
bien ces filles incarnent le cynisme vulgaire et profitent
de leur notoriété (certes chèrement acquise) pour se
faire un peu d'argent et une place au soleil des projec-
teurs - hypothèse que j'écarte - ou bien elles croient vrai-
ment, et le plus niaisement du monde, que leurs bustes
ont acquis une espèce de pouvoir magique : partout où
elles les exhibent, elles font avancer la cause féministe...
En réalité, la publicité et les journaux de mode ont déjà
utilisé et détourné à leur profit toutes les avant-gardes
artistiques (le plus nul des publicitaires peut faire « du
Magritte » au kilomètre), tous les slogans politiques
et bien entendu la nudité féminine. Particulièrement,
d'ailleurs, lorsqu'elle est limitée à la poitrine.
Cela ne signifie pas que la tolérance soit équivalente
dans tous les pays, mais les publicitaires et les marchands
ont l'habitude d'adapter leurs produits (pubs, couver-
tures de magazines, films) aux intolérances locales.
Au passage, je remarque que les photos vendues à
Obsession (et aux Inrocks ?) font mentir (par omission) le
« manifeste Femen » qui ne mentionne pas ce genre de
prestations à la rubrique «Financement».
Interrogée, cette fois par le magazine Causette
(n°33, mars 2013), sur cet épisode peu glorieux, Inna
Schevchenko répond : « Si on me demande si je veux
bien faire la une de Play boy, je dirai oui. Parce que
ça voudra dire qu'on a réussi à changer l'image des

229
femmes ! Obsession, pour nous, c'était juste un shooting,
je ne savais pas qu'il s'agissait de marques... Ils ne nous
ont rien dit... [À ce moment-là, autour de la table, les
autres se marrent : "Elle fait l'imbécile", "Quelle langue
de bois".] »
Outre l'évidence du mensonge (visant à éviter une
question sur l'argent touché), la réponse se distingue par
une étonnante ignorance et par la confirmation de la
superstition évoquée plus haut.
Le magazine Playboy a depuis longtemps étendu le
spectre de sa pornographie soft au-delà des starlettes.
Il s'est ainsi fait une spécialité de la publication de
photos nues ou demi-nues d'employées victimes de
licenciements par leurs entreprises, sans que « l'image
des femmes » en soit changée en quoi que ce soit. Et
pour cause ! Il s'agit toujours de les payer pour qu'elles
offrent le spectacle de leur nudité aux hommes. Croire
que la mention « Strong and free » sera autrement
perçue que « Licenciée par Enron » relève, une fois de
plus, de la superstition.

Du *sextrémisme » comme maladie sentie du léninisme


Le « manifeste Femen » publié dans Charlie Hebdo ne
tourne pas autour du pot : « Le mouvement est dirigé
par un conseil de coordination dont font partie les fon-
datrices du mouvement et ses activistes les plus expé-
rimentées. » Les amateures de démocratie directe et
d'égalité iront voir ailleurs.

230
Les entretiens publiés dans la presse confirment et
précisent ce parti pris.
Loubna Méliane, 35 ans, ancienne militante de Ni
putes ni soumises, déclare dans Causette : « Inna a l'inté-
gralité du pouvoir décisionnel sur les actions menées à
Paris [...].»
Laquelle Inna répond au même organe de presse :
« Comparez les Femen à une armée. Il y a toujours un
général et des soldats. » Elle tempère, si l'on peut dire
(.Libération, 7 mars 2013) : « Le mouvement est éclaté
à travers le monde, il faut parfois savoir trancher et
prendre des décisions rapidement. C'est arrivé comme
ça, mais je reste une anarchiste romantique. »
Passons sur cet «anarchisme», auquel le képi étoilé
conviendrait mieux que la couronne de fleurs, et rele-
vons que la hiérarchie est aussi «naturelle» aux yeux
des Femen que la domination masculine aux yeux des
machistes. D y a toujours une « raison bien simple » à ce
qui devrait justement être remis en question : les grosses
restent à la maison? Vous ne voudriez tout de même pas
les obliger à courir et à faire des bonds! (Les Femen
croient manifestement assez peu à la perfectibilité de
la militante en surpoids.) Une cheftaine qui donne des
ordres? Comment décider rapidement sans cela?
Ou des ravages de l'éducation dans les pays du
« socialisme réel »...
A ce caporalisme, dont bien peu de gauchistes
d'aujourd'hui oseraient faire montre, se mêlent en un

231
syncrétisme étrange des traces bien difficiles à qualifier
- d'un « millénarisme féministe » peut-être. Sur les murs
du Lavoir moderne où le groupe est hébergé, on peut
lire les slogans suivants : « Notre dieu est la femme;
notre mission est de protester. » U n journaliste parle
d'un christ féminin, remisé pour cause de manque de
place. A u fait, et dieu dans tout ça?

D'un anticléricalisme à géométrie variable


À plusieurs reprises, les Femen ont critiqué les
militantes des Pussy Riot, regrettant leurs déclarations
apaisantes à propos du caractère antireligieux de leur
action dans une église orthodoxe. On peut toujours
souhaiter une plus grande cohérence chez les autres,
quoi que l'on comprenne une éventuelle manœuvre
de la pan des trois Russes, qui avaient peut-être sous-
estimé la violence de la répression judiciaire, encore
faudrait-il balayer son propre parvis... Que disent, en
effet, les Femen de l'action à Notre-Dame, dont il est
peu probable qu'elle leur vaille plusieurs années de
camp de travail ?
Ceci, dans Le Monde (17 au 18 février 2013) : « Nous
avions bien vérifié qu'aucune messe ne se tenait avant d'ar-
river. L'action était dirigée contre l'Église en tant qu'insti-
tution sexiste et rétrograde, pas contre les croyants. »
Pouah ! La honteuse reculade que voilà ! Et qui fera
peut-être sourire (jaune) dans leur uniforme de détenue
les deux militantes des Pussy Riot.

232
De la surestimation de la valeur politique du courage
L'aura-t-on assez dit, moi y compris, qu'elles sont
courageuses, ces jeunes femmes ! Causette cite un propos
d'Antoinette Fouque, psychanalyste et éditrice, connue
notamment pour avoir déposé comme marque le sigle du
Mouvement de libération des femmes (MLF) : « Elles sont
efficaces, offensives, héroïques presque. » On comprend
que la formule doit se lire à l'envers : c'est parce qu'elles
sont «héroïques» (presque) qu'elles sont «efficaces».
Littéralement, cette proposition n'a aucun sens.
On peut être courageuse, téméraire, héroïque, et se
tromper.
Toute espèce d'engagement militant, d'autant plus si
l'on est une femme, d'autant plus si l'on vit dans une dic-
tature militaire ou une théocratie, exige du courage phy-
sique. A u cas où l'on ne s'en doute pas de prime abord,
on le découvre très vite dans sa chair. Il ne s'ensuit pas
que le courage physique constitue un étalon de mesure
des actions politiques «efficaces», «valides» ou méritant
d'être encouragées. U n exemple : en prenant les armes,
les militantes et les militants d'Action directe ont pris
un double risque, tuer et être tués. Pour les militants
d ' E T A en Espagne, le risque d'être torturés s'ajoute
au risque d'être tués. S'ensuit-il que je sois « morale-
ment contraint » à passer du constat de ce courage, voire
même de l'admiration qu'il suscite en moi, à l'approba-
tion des actions menées, puis au soutien accordé à celles
et ceux qui les mènent? Non, bien entendu. Je devrais,

233
sinon, considérer la figure du kamikaze comme l'incar-
nation parfaite de l'engagement.
Inna Schevchenko déclare : « Notre succès, c'est
notre courage et le message que l'on délivre au monde. »
(Causette, op. cit.)
Des héroïnes en chef sélectionnent les guerrières
dignes de montrer leur courage à la face du monde.
Le courage est à la fois le message et son «succès». Nul
besoin de discussions, de remises en cause, d'analyses
des situations concrètes... Ce serait un temps précieux
perdu pour la manifestation suffisante du courage. De
ce point de vue, les dents cassées par des fascistes ou
des gardiens du temple ne sont pas les inconvénients du
métier de militante : ce sont des preuves.
Espérons - pour les Femen - que le geste ironique
des militants «identitaires» venus coller des affiches sur
le Lavoir moderne, et dont Inna Schevchenko raconte
qu'ils leur ont offert des roses, est la preuve qu'ils ont
compris que chaque coup donné renforce le martyro-
logue héroïque des militantes (sérieux les mecs? vous
pensez]). Espérons qu'aucune pente perverse ne mènera
la direction des Femen de l'erreur d'appréciation ponc-
tuelle à la recherche calculée du martyre.
Parenthèse : un documentaire de Pierre Toury, dif-
fusé sur L C P vendredi 8 mars 2013, a rebraqué le pro-
jecteur sur ime autre héroïne de la nudité protestataire,
Aliaa Magda Elmahdy. Plus radicale - elle s'est montrée
entièrement nue - , au moins aussi jeune (21 ans; elle en

234
paraît 16), elle parle d'une voix douce, presque timide,
en pouffant de rire tellement tout ce qui lui arrive a l'air
un peu dingue. Elle raconte très bien comment tout
commence par sa révolte contre ses parents, ce qui ne
constitue certainement pas « un acte d'émancipation sans
contenu politique », comme le dit le réalisateur (et pour
une raison simple : il n'existe pas d'acte émancipateur
sans contenu politique; la révolte contre la famille est un
exemple dont on croyait, à tort semble-t-il, qu'il était bien
documenté). Son geste, se montrer intégralement nue sur
Internet, n'a pas fini d'avoir des conséquences pratiques
dans la société égyptienne. Les religieux n'en finissent
pas de gloser, y compris dans des émissions télévisées,
sur cet acte d'autant plus inconcevable qu'il a bel et bien
été perpétré. Deux Femen, dont Inna Schevchenko, ont
manifesté nues en 2012 avec Aliaa, devant l'ambassade
d'Egypte à Stockholm. C'est sans doute ce qu'elles ont
fait de mieux.

De l'utopie féministe, de l'État et du capital. Et du


mélange indigeste qui en résulte
a) Égalité ou domination féminine?
Entretien avec Inna Schevchenko dans Charlie Hebdo
(n° 1081, 6 mars 2013).
« - T u parles de discrimination positive ou de quelque
chose de plus radical?
- Plus radical. D faut une société où les femmes ont
plus de pouvoirs que les hommes ! »

235
L'activiste propose donc de transformer une « discrimi-
nation positive », généralement conçue comme transitoire
et «réparatrice», en programme de la société future. Il s'agit
peut-être d'une plaisanterie, encore que rien dans le compte
rendu ne l'indique (la mention rires entre parenthèses, par
exemple). Difficile d'imaginer plus sotte façon de s'aliéner
aussitôt la quasi-totalité des hommes et l'écrasante majo-
rité des femmes, qui ne souhaitent probablement pas (on
l'espère) avoir « plus de pouvoirs que les hommes ». Il est
piquant de voir l'idée d'égalité combattue par une féministe
qui se veut radicale.
On peut consacrer quelques secondes à imaginer les
ravages que causerait la généralisation du raisonnement :
le Conseil représentatif des associations noires expli-
quant qu'il lutte pour une société où les Noirs auront
davantage de pouvoirs que les Blancs; le Mouvement
de l'immigration et des banlieues assurant que dans une
société idéale, toute personne dont les ancêtres vivent
sur le sol national depuis plus de deux générations
n'aura le droit de vote qu'aux élections locales, etc.
b) Prostitution : la patronne fait le trottoir.
Les Femen sont hostiles à « la prostitution ». Moi aussi.
Mais nous ne donnons pas, semble-t-il, le même contenu
au mot. Inna Schevchenko, dans l'entretien déjà cité avec
Charité Hebdo, détaille ainsi sa position : « Quand une
femme aura la possibilité d'être P D G d'une multinationale
le lundi et prostituée le mardi, parce qu'elle le souhaite, je
l'accepterai. C'est pareil pour la burqa. Quand une femme

236
pourra sortir à poil le lundi et porter une burqa le mardi,
parce qu'elle le souhaite, je l'accepterai. »
Une fois posé qu'il ne s'agit pas d'arracher la burqa ou le
foulard à quiconque ou de chasser les prostitué(e)s à coups
de bâton, que déduire de ce fouillis? Si je suis hostile au
fait - le plus souvent de la part de femmes, à des hommes - de
vendre des prestations sexuelles, c'est que je suis hostile aux
rapports marchands en général et que ce rapport particulier
incarne et pérennise le mensonge idéologique des « besoins
sexuels masculins », «supérieurs», doublement irrépressibles,
parce que d'origine biologique, et dont la satisfaction ne
souffre aucun retard. Ce mensonge étant l'un des fonde-
ments de la domination masculine. Autrement dit, la prosti-
tution entretient, dans le domaine des rapports sociaux - et
érotiques - entre les genres, tin cercle vicieux, dont on voit
que des adversaires déclarées ne parviennent pas à sortir.
Le problème n'est pas de savoir si, dans l'hypothèse
où on lui tend un micro, telle personne vivant de la pros-
titution en parle comme d'un «choix» personnel. Cette
déclaration, même à la supposer sincère et fondée, n'af-
fecte en rien mon point de vue sur la prostitution. En
revanche, si la même personne confie avoir été privée
de ses papiers par un réseau mafieux, et contrainte de se
prostituer par les menaces et les coups, il est urgent de
prendre à son égard des mesures de solidarité concrète.
Je comprends très facilement que l'on puisse pré-
férer gagner beaucoup d'argent rapidement, plutôt que
de travailler en usine pour un salaire de misère. Cette

237
préférence, je ne l'appelle pas un «choix». Je ne dirais
pas que les gens qui ont «préféré» sauter dans le vide du
haut d'une tour du World Trade Center, plutôt que périr
brûlés ou asphyxiés, ont eu un «choix».
Je comprends très facilement que l'on souhaite
sortir de prison ou éviter d'y être placé pour de longues
années. Je n'éprouve, pour autant, aucune sympathie ou
admiration particulière pour le libre-arbitre d'une per-
sonne qui dénonce ses complices ou se fait indicateur
d'une police ou d'un service de renseignement.
Or cette situation se reproduit certainement plus sou-
vent que celle qu'évoque Inna Schevchenko : la pédégère-
se-prostituant-par-choix-le-mardi. Qu'elle est étrange cette
image de la liberté qui vient spontanément à l'esprit de
la jeune femme lorsqu'elle cherche un exemple propre à
illustrer son propos! Ainsi donc, après la « révolution des
femmes » qu'elle appelle de ses vœux (« mais une révolu-
tion des femmes nues ! », précise-t-elle), il existera des chèfes
d'entreprise? Qui disposeront, cela s'entend, de « plus de
pouvoirs que les hommes », et pourront de ce fait se prostituer
un jour sur deux sans choquer l'ultrasexféminisme...
c) Prostitution (bis) : Que fait la police ?
« Pour nous, déclare Inna Schevchenko, la solu-
tion passe par la pénalisation du client. C'est lui qui
engendre le business, qui lui permet d'exister. C'est le
modèle suédois, qui fonctionne très bien. »
Cette dernière affirmation mériterait certainement
d'être nuancée, même du point de vue qui est ici celui

238
d'Inna Schevchenko. On voit quel empire la jeune femme
a su prendre sur elle-même et son « anarchisme roman-
tique », puisqu'elle en appelle sereinement à une loi répres-
sive, des rondes de police plus fréquentes et le renvoi à
la clandestinité des personnes vivant de la prostitution.
On connaît le point de vue de ces dernières : elles y sont
farouchement opposées, non seulement parce qu'on les
empêche de travailler, mais parce qu'elles seront (un peu
plus) cachées, (un peu plus) isolées, et donc (un peu plus)
menacées. Ce système-là aussi « fonctionne très bien », c'est
celui de la peur, de l'hypocrisie et des réseaux maffieux.

De la surestimation du rôle des médias


Anna Hutsol, fondatrice ukrainienne, déclare dans
Le Monde (17 au 18 février 2013) :
« r^i travaillé dans le show-business. Ça ne me
plaisait pas, mais j'ai compris une chose : pour qu'une
organisation soit entendue, elle doit être populaire,
susciter des émotions, de l'excitation. Les gens
s'intéresseront toujours plus à la couleur des culottes des
stars qu'aux conférences sur le féminisme. »
Inna Schevchenko confirme dans Charlie Hebdo :
« Aujourd'hui, sans les médias, tu n'existes pas. »
Cette conviction, hélas assez largement partagée dans
les milieux activistes, est poussée à l'extrême par le grou-
puscule Femen. En effet, sans les médias, elles n'exis-
teraient ni médiatiquement ni politiquement, au moins
en dehors d'Ukraine. C'est le problème (bien réel) des

239
groupes militants dont les activités ne sont localisées ni
sur un lieu de travail (usine, magasin, bureaux) ni dans
un lieu de vie (cité, quartier, commune). Et pas non plus
greffées (plus ou moins efficacement) sur un mouvement
social : grève des Mac Do, mouvement contre le C P E ou
la réforme des retraites. Dépourvu(e)s de tout « milieu
naturel », ces militant(e)s ne savent pas à qui s'adresser
- « les femmes »? « les travailleurs »? « les gens »? - et
finissent par considérer que les médias sont l'intermé-
diaire tout trouvé pour «toucher» un large public.
Malheureusement, non seulement les médias ne sont
pas «neutres» et déforment à leur gré les messages qu'ils
transmettent (la fameuse « récupération » fait partie de cet
ensemble), mais encore le fait de fabriquer des «produits»
qui leur sont destinés conduit les militant(e)s à calibrer leurs
actions et leur message politique pour qu'ils soient rece-
vables. De toute façon, personne ne dispose des instruments
adéquats pour évaluer l'impact réel des messages «télé-
transmis», et les militant(e)s se contentent de dénombrer
le nombre d'articles et d'interviews «obtenus». Une action
« qui a marché » est une action dont la presse a parlé. Ce qui
a un sens pour lancer un livre sur le marché (on se moque de
savoir ce qui est dit, du moment qu'il en est question) ou à la
rigueur pour faire connaître une situation précise (telle grève
de la faim, tel procès) ne peut être généralisé à l'action poli-
tique en général. Ce qui reviendrait à faire des militant(e)s
des auxiliaires de la presse (et non l'inverse) et des concur-
rents (et non plus des adversaires) des publicitaires.

240
Quant à produire, par l'exhibition de la nudité fémi-
nine, des « émotions » et de 1' « excitation », c'est une stratégie
qui risque de réduire pour soi-même et les gens auxquels
on s'adresse la «politique» à des affects. Bien maline (ou
naïve) qui prétend les instrumentaliser pour une cause.
L'actuel «succès» médiatique des Femen est un
trompe-l'œil. Certains journalistes y contribuent, déli-
bérément ou par ignorance. Causette écrit : « Le moins
que l'on puisse dire, c'est qu'elles [les Femen] ont inventé
une technique de protestation qui sait mobiliser l'atten-
tion médiatique. » Le moins que l'on puisse dire est que
cette affirmation est erronée. Les activistes anti-fourrure
de l'organisation PETA utilisent la nudité depuis des
années, pour ne citer que cet exemple (j'en ai donné une
longue liste, dans tous les pays du monde et dans toutes
les classes sociales; voir Je chante le corps critique).
Très jeunes et peu au fait des moeurs d'Europe occi-
dentale, les militantes Femen ne semblent pas se douter
que la durée de vie d'une héroïne médiatique est très
brève. Elles devront donc se recycler, de gré ou de force.
Souhaitons-leur de ne pas perdre le sens de leur engage-
ment féministe en même temps que leurs illusions.

[Le texte original se poursuit par la critique d'un


film de propagande pro-Femen de Caroline Fourest et
Nadia El Fani, intitulé « Nos seins, nos armes ! » et dif-
fusé le 5 mars 2013 sur France 2.]

241
DÉCHETS

243
C É L I N E , D I E U D O N N É , FAURISSON :

TOUJOURS L E S MAUX POUR RIRE

NOTES ANTIÉMÉTIQUES

[Texte publié en ligne le 16 mai 2009; repris en partie


dans le fanzine de contre-culture antifasciste et libertaire
Barricata (n° 19, été 2009).]

En organisant et en dirigeant une liste dite «antisio-


niste» aux élections européennes de 2009, le fantaisiste
Dieudonné s'est situé délibérément sur le terrain de l'action
politique d'où il feignait d'être absent, tout en affichant ses
relations avec des militants d'extrême droite, soi-disant par
intérêt médiatique ou goût de la provocation.
On aborde ici ses discours, sketchs ou déclarations
politiques, comme un mode d'intervention politique
unifié, ainsi que celui des amis politiques qu'il a choisis.
Les citations que l'on trouvera reproduites sont, sauf
exceptions signalées, tirées des extraits de spectacles, d'en-
tretiens ou de conférences de presse librement consultables
sur Internet (sur Dailymotion pour les sketchs).
Je précise qu'il ne m'intéresse pas de décider, dans les
notes qui suivent ou dans la vie courante, qui est ou n 'est pas
antisémite, comme s'il s'agissait d'une essence particulière
d'humains à détecter (on chercherait alors l'antisémite,
comme celui-ci cherche « le juif »). D me paraît instructif en

245
revanche de repérer chez tel ou tel les éléments d'un dis-
cours antisémite, ses tenants et ses conséquences. J'utilise,
en contrepoint des propos contemporains, quelques cita-
tions des «pamphlets» de Céline, remarquable écrivain
et d'ailleurs antisémite militant, baignant dans l'aigreur
misanthrope comme le cornichon dans son vinaigre.

Perversité
En faisant applaudir Robert Faurisson sur la scène
du Zénith, le 26 décembre 2008 (nous y reviendrons),
Dieudonné a attiré l'attention des médias et suscité de
nombreux commentaires. On a moins remarqué l'enre-
gistrement d'une vidéo menant en scène Dieudonné et
le même Faurisson, dont j'ignore si elle est antérieure ou
postérieure au 26 décembre.
Au Zénith, Faurisson était invité sur scène ès qua-
lités, si l'on peut dire; dans la vidéo consultable sur le
Net, il apparaît comme acteur d'un sketch, dans lequel
il donne la réplique à Dieudonné. M . Faurisson a donc
entamé une carrière inattendue de comique.
On peut étendre ici à diverses catégories de per-
sonnes la remarque que faisait, dans un film célèbre,
Bernard Blier, à propos des cons : « Ils osent tout... c'est
même à ça qu'on les reconnaît ! »
Dans le sketch, il «joue» un juif (il porte une kippa)
traqueur de nazis, maître Simon Krokfield (entre Simon
Wiesenthal et maître Klarsfeld). Ce juif de comédie est
président - ici l'on est supposé rire - de « l'association

246
des beaux-frères et belles-sœurs de déportés » (au lieu
de « fils et filles »). Dans le répertoire comique français,
toutes les phrases qui commencent par « Mon beau-
frère...» annoncent une charge ironique. La formule de
Dieudonné veut s'inscrire dans ce répertoire (imaginons :
« Mon beau-frère, il est déporté... [rires] »). Elle sous-
entend que les gens qui se prévalent d'une filiation avec
les déporté(e)s en jouent comme d'une recommanda-
tion, un piston, quand au fond ils n'ont qu'une relation
d'alliance avec eux. On voit que tout le monde n'a pas le
souci de ne pas séparer les enfants de leurs parents.
Ajoutons que Faurisson/Krokfield plaisante sur les
«nègres». Il s'agit probablement d'une «réplique» à un
extrait d'émission télévisée où un intervenant critique
Dieudonné et prononce à son propos un mot, qui peut
être «nègre», mais qui, dans les mauvaises conditions
d'enregistrement et d'écoute, peut aussi bien être le
début de né^/ationniste. Qu'importe d'ailleurs. Le fait
qu'un individu particulier, à le supposer de confession
ou d'origine juive, traite quelqu'un de «nègre» à raison
de la couleur de sa peau, ne justifie nullement d'incarner
un «juif» abstrait en raciste anti-Noir.
Faurisson «joue» donc, pour le ridiculiser, le rôle d'un
juif, non pas «survivant», mais presque « au contraire »
vivant puisqu'il n'a pas pu être victime d'un génocide qui n'a
pas eu lieu. Faurisson, qui nie que les juifs aient jamais
été victimes d'un génocide organisé par les nazis, crée,
par la magie d'un petit théâtre, un juif supplémentaire.

247
D u coup, il «prouve» que le génocide n'a pas eu lieu,
puisque lui Fau/juif/risson est bien en vie et parle, de
manière censément ridicule. Des néonazis ont pareille-
ment dit de Simone Veil, par exemple, qu'elle prouve, par
son existence même, l'inexistence du génocide.
On entendait, pendant l'Occupation, sur Radio Paris,
les bonimenteurs de la collaboration contrefaire un
« accent yiddish » pour parler des juifs et de leurs «bedis»
commerces. Imaginons maintenant Rudolf Hess, impro-
visant une saynète au procès de Nuremberg, napperon
sur le crâne, accent d'Europe de l'Est, «témoignant» que
les juifs n'ont pas été exterminés puisque lui est vivant...
Nous ne sommes nullement, comme le prétend
Dieudonné, dès qu'il est renvoyé dans les cordes, et
comme le croient de trop nombreux crétins, dans le
registre de la dérision ou de la provocation, mais dans
celui de la perversité, ce qui n'est pas une catégorie
morale mais clinique.
Historiquement, Faurisson «jouant» au juif, pire
encore, jouant «le» juif - menteur, raciste, prétentieux - ,
c'est la revanche des antisémites contre « le juif Chaplin* »
ridiculisant Hitler, et à propos duquel Céline écrivait,
dans Bagatelles pour un massacre : « Charlie Chaplin tra-
vaille aussi, magnifiquement, pour la cause, c'est un
grand pionnier de l'impérialisme juif» (1943, p. 43).

* Un ami me signale que les guillemets s'imposent et me renvoie au


témoignage de Groucho Marx, auquel Chaplin aurait confié que, bien
que n'étant pas juif, il lui avait semblé plus digne de ne pas démentir
la rumeur l'affirmant.

248
tIls» sont partout!
Considérons maintenant les propos de M . Yahia
Gouasmi, dirigeant d'un « parti anti-sioniste », membre
de la liste «antisioniste» de Dieudonné aux européennes,
lors de la présentation de celle-ci. D est assis à la droite
de Dieudonné, parle en sa présence, sans être à aucun
moment repris ou démenti par lui.
[Il faut un ] « front uni contre le sionisme, qui gan-
grène notre société; il gère les médias, l'éducation de
nos enfants, notre gouvernement [...], tout ça pour l'en-
tité sioniste israélienne ».
Le sionisme gère l'Éducation nationale?! À stricte-
ment parler vide de sens, cette affirmation évoque immé-
diatement le délire antisémite : ils (les juifs) sont partout,
ils veulent devenir les maîtres du monde, d'ailleurs c'est
déjà fait! Dans leur concision, les propos de M . Gouasmi
confirment - hélas ! - l'hypothèse selon laquelle «sionisme»
est le vocable sous lequel les antisémites modernes (c'est-
à-dire postérieurs à la création de l'État d'Israël) stigma-
tisent « les juifs », sans rapport objectif avec le sionisme en
tant que mouvement d'opinion historiquement daté*.
Relisons tin passage des Beaux Draps de Céline (1941,
p. 44) :
« Plus de juifs que jamais dans les rues, plus de juifs
que jamais dans la presse, plus de juifs que jamais au

* Sur les débats à propos de l'antisémitisme dans le mouvement anar-


chiste, voir le texte de la brochure des Étudiants socialistes révolution-
naires internationalistes (Esri) Antisémitisme et sionisme (1900), que j'ai
republiée en ligne sur lignesdeforce.wordpress.com.

249
barreau, plus de juifs que jamais en Sorbonne, plus de
juifs que jamais en médecine, plus de juifs que jamais
au théâtre, à l'Opéra, au Français, dans l'industrie, dans
les banques. Paris, la France plus que jamais, livrés aux
maçons et aux juifs plus insolents que jamais. »
La presse, la Sorbonne... ils sont partout. Mais il est
logique et commode pénalement, que les juifs soient,
postérieurement à 1948, incarnés dans l'État d'Israël,
d'autant que ses dirigeants affichent parfois eux-mêmes
cette prétention exorbitante.
De Céline à Gouasmi, la verve en moins, le discours
et la plainte sont les mêmes et visent la même population.
Demeurons un instant avec M. Gouasmi. Il fait une
déclaration ahurissante, dont je reconnais qu'elle a pro-
voqué chez moi un rire nerveux. Comme quoi il y a peut-
être bien un « effet Dieudonné » contagieux. Passons sur
le fait que le personnage se présente comme « héritier
du général de Gaulle », ce qui lui sert à annoncer que la
France est « occupée par le sionisme » et que eux, les « anti-
sionistes », sont là pour l'en « libérer » (en 1943, Céline
écrit, dans Bagatelles pour un massacre : « Nous sommes en
plein fascisme juif» ). C'est un des nombreux exemples de
retournement que les extrémistes de droite affectionnent :
on nous traite de racistes, pas du tout, ce sont des racistes
anti-Français; on nous accuse de nier un génocide, pas du
tout, c'est nous qui dénonçons celui des fœtus avortés, etc.
Non, M . Gouasmi fait mieux, réécrivant l'histoire
de la Seconde Guerre mondiale. Négationniste ? Vous

250
n'y êtes pas ! A u moins pas de la Shoah, soigneusement
citée : « Il y a eu la Shoah. »
Mais voyons la suite : « Les juifs malheureux [il y
avait eu la Shoah] sont arrivés en France. La France les
a accueillis... » Et, vous l'avez compris, ils en ont hon-
teusement profité! Relisez cette phrase. Elle vient aux
lèvres d'un homme qui déclare paisiblement que « l'anti-
sionisme n'a rien à voir avec l'andsémidsme ». Donc, cet
antisioniste dépourvu jure-t-il de toute espèce d'antisé-
mitisme imagine, sans penser à mal oserais-je dire, que
« les juifs », certes malheureux, sont «arrivés» en France,
laquelle, bonne poire, les a accueillis. On comprend
qu'une histoire qui commence si mal ne peut que se ter-
miner dans la mainmise générale de l'entité sioniste sur
une communauté nationale aussi naïve et gourdasse.
Que les Français de confession ou d'origine juive, ou
pour être plus précis, ceux parmi les Français de confes-
sion ou d'origine juive qui avaient survécu au génocide,
soient rentrés chez eux, voilà une idée qui dépasse l'en-
tendement et la culture de M . Gouasmi. Il est probable
qu'il n'a jamais entendu dire non plus que nombre de
ceux-là ont trouvé porte close chez eux, leur domicile
étant occupé plus ou moins «légalement» par d'excel-
lents Français non juifs. «Accueillis», tu parles!
Un mot encore, emprunté à M . Gouasmi, qui se dit
très préoccupé par le nombre des divorces. Savez-vous
pourquoi? « À chaque divorce, il y a un sioniste derrière.
Nous le croyons. »

251
En langage courant, ce sont les propos d'un fou, aux-
quels personne n'accorderait beaucoup d'attention si
tenus par un pilier de comptoir. Mais ils constituent, du
point de vue même de celui qui les dent, et de Dieudonné
qui les écoute, un programme d'affirmation politique.
Dans ses thèmes, dans sa structure, dans les mensonges
historiques qu'il véhicule, ce délire recouvre exactement le
délire antisémite. Seule différence notable, adoptée par
précaution ou sincèrement «pensée», le mot antisioniste.

Le fion et la quenelle : misère sexuelle de l'antisémitisme


Dans l'imaginaire antisémite, comme dans tous les
imaginaires racistes (anti-Noir, anti-Arabe), le juif est
fantasmé comme ayant une sexualité débridée. Ce qui
est plus particulier, me semble-t-il, à l'antisémitisme c'est
l'association avec la féminisation. Le juif est féminin,
sous-entendu parce que pédéraste. Mais comme il est très
sournois! il est également sodomite (tandis que l'«Arabe»
est réputé sodomite sans que cela nuise à sa réputation
virile, au contraire pourrait-on dire).
Consultons Louis-Ferdinand Céline :
« Toutes les gonzesses aux Abyssins ! La race plein
les miches!... Elles ont le panier en compote! elles
peuvent plus s'asseoir tellement elles ont le fios enjui-
vant... A h ! comme ils baisent fort... ces frères!... A h !
comme ils sont brûlants! vulcans!... C'est des vrais
cœurs d'amants!... Braquemards faits hommes!* »

* Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1943 (1937), p. 228.

252
« Les Aryens [...] s'ils se laissent trop nombreuse-
ment enculer par les négrites, les asiates, par les juifs ils
disparaîtront ignoblement*. »
Signalons à tout hasard à Dieudonné que l'antisémi-
dsme fait, chez Céline (et ailleurs), très bon ménage avec
le racisme anti-Noir : « Le nègre, le vrai papa du juif,
qu'a un membre encore bien plus gros, qu'est le seul qui
s'impose en fin de compte, tout au bout des décadences.
Y ' a qu'à voir un peu nos mignonnes, comment qu'elles
se tiennent, qu'elles passent déjà du youtre au nègre,
mutines, coquines, averties d'ondes**... »
Dans l'imaginaire de Dieudonné (il n'est pas le seul !),
la sodomie n'est pas une pratique érotique mais un moyen
de soumettre l'autre et/ou de l'humilier, quel que soit son
sexe. Le fantaisiste recourt à un vocabulaire personnel et
à une gestuelle très classique, que son public reconnaît et
salue par des rires complices. Enculer, c'est dans le voca-
bulaire de Dieudonné « glisser une quenelle » (le sketch
avec Faurisson est parfois intitulé sur le Net Glissage de
quenelle) ; quant au geste il consiste toujours à remonter la
main gauche le long du bras droit, pour signifier la taille
de la «quenelle» que, selon les cas, on a mis à l'autre ou
que l'on s'est fait mettre par lui. Dans la suite, la mention
[geste] désigne cene mimique.
La référence à l'enculage, subi ou imposé, est très fré-
quente, relativement aux extraits de sketchs que j'ai visionnés.

* L'École des cadavres, Denoël, 1938, p. 221.


** Les Beaux Draps, Nouvelles Éditions françaises, 1941, p. 196.

253
Dans le sketch où il évoque le parrainage de l'une
de ses filles par Jean-Marie Le Pen, président du Front
national, dans la paroisse de l'abbé intégriste Laguérie
(à Bordeaux), Dieudonné fait dire a Le Pen : « Si on
peut leur glisser une quenelle, je suis avec vous. »
Il commente sur scène : « T'as vu comment ils ont
mordu, j'ieur ai mis jusque-là [geste], »
Ailleurs, c'est l'adversaire qui a usé victorieusement
de sa quenelle : « Julien Dray, lui, il nous l'a mis jusque-
là [geste]. » Le banquier « Madoff, lui aussi, il en a glissé
des quenelles [geste] ».
Autre pratique connue pour symboliser la soumission :
lécher le cul. Elle peut se confondre avec l'idée de sodomie.
Ainsi à propos de George W. Bush, dont le président de
la République française Nicolas Sarkozy est supposé avoir
léché le cul (il est soumis à lui) mais qu'il a peut-être enculé
au passage (évocation confuse des rapports sodomitiques
entre les États-Unis, Israël et « les juifs ») : « Bush est reparti
avec le cul propre, avec Sarkozy dans le fion* ! »
Il arrive que le verbe enculer soit prononcé. Parlant
de ses origines : « Je m'appelle Dieudonné, qu'est-ce que

* N e perdons pas une occasion, aussi navrante soit-elle par ailleurs, de


nous instruire. Ici à propos du mot fion, synonyme de cul. Son origine
est inconnue selon le Dictionnaire de l'argot français et de ses origines
(Larousse, 1990). Mais je trouve dans le Littré cette indication : Fion.
Terme populaire. Tournure, bonne façon. H a du fion. Donner le fion,
donner la dernière main. Dérivés : fionner et fionneur, celui qui fait
l'élégant, le beau. Et dans le Dictionnaire historique de la langue fran-
çaise : « P. Guiraud propose de reconnaître dans fion le résultat [...]
de l'évolution d'un latin populaire finionem (dérivé de finis, fin) qui
aboutit àfignon. » D ' où troufignon ou troufion^ pour snus.

254
je peux faire de plus? Me faire enculer par un curé? » Et
à propos des Pygmées : « [C'est le genre] j't'encule pour
te dire bonjour ! »
De Christine Albanel, ministre de la Culture, il note
que « ça rime avec quenelle ! »
À propos des européennes, enfin, il déclare qu'il
espère « glisser une petite quenelle dans le fond du fion
du sionisme* ».
Le programme de la liste se résume donc officielle-
ment à « enculer le sionisme ». Faut-il voir de la modestie
dans la taille annoncée de la quenelle ? Sans doute pas ;
d'ailleurs sur scène, le geste est démesuré. Mais le
fion enjuivé (le fios enjuivant, dit Céline) est si large,
déformé par les coïts sodomidques que n'importe quelle
verge/quenelle y flottera. (La déformation de l'anus du
sodomite est un thème de plaisanterie obscène que l'on
trouve déjà chez le Latin Martial avant d'être une obses-
sion des médecins au xix e siècle.)
Renouant avec une longue tradition d'obscénité dans
la littérature populaire et les farces, la mention récur-
rente de la sodomie comme domination atteste ici l'ob-
session paranoïaque, au sens clinique, de se faire avoir,
d'être baisé, d'être abusé, trompé - tous termes ayant
un sens équivoque. Toutes les occasions historiques sont
bonnes pour cela : défaite de 1940, 11 septembre 2001
et grippe porcine.

* Le Monde-, 10-11 mai 2009 ; d'après Libération, il aurait précisé « ma


petite quenelle ».

255
Lacan avait finement intitulé l'un de ses séminaires :
« Les non-dupes errent ». On voit jusqu'où peut aller
leur errance.

Le syndicat des aigris


Le caractère hétéroclite de la liste «antisioniste» n'a
pas manqué d'être souligné tant il est caricatural. C'est
que ces gens n'ont pas d'idées propres, et par malheur ils
méprisent aussi l'histoire (« Ah ! le poids de l'histoire » ils
en ricanent quand il s'agit du nazisme et de ses victimes,
quitte à se barbouiller de patriotisme comme l'impayable
stalino-facho-antisioniste Soral). Ils conçoivent le débat
d'idées comme une compétition entre mâles dominants.
D u coup leurs «engagements» peuvent subir des retour-
nements complets, et à répétition; ils n'en sont pas
moins persuadés de suivre une route cohérente. Or, elle
bifurque selon les rencontres, les affects et les échanges
de phéromones. Dieudonné injurie Le Pen au milieu
des années 1990, mais se rétracte après avoir « rencontré
l'homme » (ah ! l'homme Goering... trop tard, hélas ! pour
procéder à une réévaluation), et même s'excuse (sur Radio
Courtoisie, radio catholique proche des intégristes). Soral
se moque de Dieudonné, qui demande à le rencontrer, à
la suite de quoi ils deviennent copains comme cochons...
Tout ça sent très fort le vestiaire de stade et la chambrée :
testostérone, amitié virile et estime pour l'adversaire.

Ces gens se déclarent «infréquentables» et se congra-


tulent! M . Faurisson se fait remettre sur la scène du

256
Zénith le « prix de l'infréquentabilité et de l'insolence »,
rien moins ! Au fond, ils voudraient être à la fois pros-
crits, méprisés, ghettoisés... mais célèbres. Le fantaisiste
se voit en Chaplin, l'écrivain rêve d'être Kafka, et le
charlatan Sigmund Freud. Bref, les malheureux aime-
raient tellement être juifs. Des victimes, autant dire des
martyrs ! D'ailleurs, on les agresse physiquement, c'est
un début ! Et rebelles avec ça, anticonformistes ! A côté
d'eux, les Darien, Fénéon et Zo d'Axa étaient des gre-
nouilles de bénitier. Comment expliquer que le monde
ne reconnaisse pas de pareils génies à leur juste valeur?
C'est à ce problème existentiel que le complot sioniste,
euphémisme moderne du complot juif ou judéo-maçon-
nique, sert de solution finale. Ces rêves déçus, ces ambi-
tions rentrées, ces aigreurs d'estomac... Bon Dieu mais
c'est bien sûr! Les juifs, les sionistes... Comment n'y
avait-on pas pensé plus tôt? En fait, on y pense depuis
toujours (et c'est une preuve supplémentaire, pas?).
« Socialisme des imbéciles », selon la formule du social-
démocrate August Bebel, l'antisémitisme, de forme
ancienne ou post-mille neuf cent quarante-huitarde,
est la providence des aigris et des déclassés, qui doivent
s'expliquer à eux-mêmes et expliquer au monde com-
ment il se fait qu'ils ont été mis au ban de tout et par
tous, excepté leurs semblables, aussi éloignés qu'ils en
soient par ailleurs. Et c'est ainsi que des activistes pro-
palestiniens fraternisent avec des racistes d'extrême
droite et d'anciens staliniens avec des islamistes.

257
De la * provocation » et delà * liberté d'expression »
considérées comme alibis
D u latin provocatio, la provocation est un appel, lequel
- dans l'acception moderne du terme - est lancé dans
une forme délibérément choquante pour une partie ou
pour la majorité d'une communauté (religieuse, natio-
nale...)- On peut aussi choquer pour le plaisir de cho-
quer. Dans ce cas, la provocation n'«appelle» que la
réaction émotionnelle immédiate qu'elle suscite, sans
aucun message à transmettre.
Reposant sur le déclenchement d'émotions, par
nature irrationnelles, la provocation est un mode de
communication délicat à manier.

Dieudonné fait monter sur scène l'un de ses assistants,


revêtu d'un pyjama et portant l'étoile jaune barrée de la
mention «Juif», lequel faux juif - c'est une curieuse manie
chez ces gens de «fabriquer» des juifs quand ils estiment
qu'il n'en subsiste que trop - crie « N'oubliez pas! » Ce
sketch est censé, croit-on comprendre, tourner en ridicule
l'actuelle manie mémorielle, au moins quand elle concerne
la Shoah (et non pas la traite des Noirs, bien entendu; à
ce propos, on se bornera à dire qu'il n'en est jamais ques-
tion, sans commenter les initiatives qui démentent l'affir-
mation). Dieudonné annonce l'assistant dans ces termes :
« Jacky, dans son habit de lumière. » Associer la tenue du
déporté à celle du torero, voilà ce que je ne peux com-
prendre que par un retournement à visée grotesque : le

258
déporté est condamné à l'obscurité et à la saleté, il a du
mal à tenir sur ses jambes, il est la risée de ses bourreaux,
il vaut moins que la bête à cornes qui va mourir mais que
l'on a nourrie et soignée dans cette perspective.
En criant, par dérision, ce « N'oubliez pas ! », l'as-
sistant de Dieudonné lance en son nom un appel, une
provocation si l'on veut, mais à quoi? Non pas tant à
oublier (comme on dit à quelqu'un « Oublie-moi un
peu ! ») qu'à se souvenir toujours de ceux qui prétendent
incarner l'histoire.
« N'oubliez pas qu'ils n'ont pas été ce qu'ils disent :
ni victimes ni héros », voilà le contenu de la provo-
cation de Dieudonné. A supposer qu'elle ait comme
point de départ une critique légitime de la politique
de l'État d'Israël, elle vise des gens dont la plupart
n'étaient pas sionistes ou même étaient, en tant que
juifs, antisionistes.
Observons qu'un louable souci de vérité historique
- pour une fois! cela mérite d'être salué - a poussé à
écrire le mot «JUIF» sur l'étoile jaune que porte Jacky. Juif,
pas «sioniste». C'est un juif qui-n'a-pas-pu-être-victime-
du-génocide-qui-n'a-pas-eu-lieu qui vient faire rire de lui
et se faire siffler. Ces «antisionistes» ne peuvent pas se
passer du juif.
Le soir où il fait monter Faurisson sur scène,
Dieudonné s'exalte : « C'est la plus grosse connerie que
j'ai faite. La vie est courte, déconnons et désobéissons le
plus vite possible [...] liberté d'expression. »

259
Quand Dieudonné crie « Liberté d'expression », bras
écartés, ce n'est pas un programme, c'est une incantation.
D prétend passer sur les propos qui viennent d'être tenus,
par lui et Faurisson, une onction morale. « Ces propos
sont couverts par la liberté d'expression », semble-t-il dire,
comme on dit d'un fait qu'il est couvert par la prescription,
donc impossible à juger. Or le principe, excellent dans son
entièreté, de la liberté d'expression, ne s'entend qu'avec le
corollaire de la responsabilité morale et politique.
Peut-être est-ce la liberté du bouffon que revendique
le fantaisiste? Mais dans ce cas, il se désigne lui-même
comme bouffon, c'est-à-dire comme mauvaise conscience
du monarque et se disqualifie comme critique du système.
D est sans doute temps de dire un mot de la ques-
tion de l'efficacité comique du personnage. Autrement
dit : Dieudonné fait-il rire? La réponse à cette question
modifie-t-elle les données du problème? Si je me borne
au visionnage des spectacles, je constate que Dieudonné
fait rire. Une spectatrice interrogée à l'entrée d'un spec-
tacle dit : « C'est le seul qui me fait encore rire! » Je
reconnais au fantaisiste un talent de caricaturiste dans les
sketchs de studio (du strict point de vue de la caricature
de l'entretien télévisé, le sketch avec Faurisson est assez
réussi, même s'il n'apporte rien par rapport aux presta-
tions passées de Poiret et Serrault, par exemple) ; j'ai dit
plus haut ce qu'il faut en penser quant au fond. Sur scène,
devant un parterre de pro-Palestiniens vociférants et de
néonazis hilares, Dieudonné est à la fois vulgaire (ce dont

260
il se flatte) et effrayant; je plains infiniment les gens qui
ont « besoin de ça », d'une telle dose d'affects archaïques,
pour atteindre «encore» la crise de rire libératrice.
D'ailleurs, on peut être excité par une scène de viol
au cinéma (on peut l'être par le viol réellement subi) :
cela ne constitue pas un argument en faveur du viol, ou
des violeurs, ou des cinéastes qui usent de ces pulsions
pour attirer les spectateurs.
Le rire (pas plus que l'émotion génitale) ne prouve
rien de la qualité ou de la légitimité des idées mises
en scène. Il ne saurait constituer une excuse morale.
Ajoutons que la «désobéissance» à laquelle incite
Dieudonné est l'exact contraire d'un mot d'ordre
libertaire quand elle adopte comme moteur psychique
des réflexes sexuels archaïques. Il est vrai que, dans
un registre heureusement beaucoup plus dérisoire, on
trouve des jeunes gens pour ressentir l'instant besoin de
fumer dans les lieux publics, « puisque c'est interdit ».

Quel * effet Dieudonné * ?


On a beaucoup évoqué dans les lignes qui précèdent la
question de savoir de quoi Dieudonné peut être le symp-
tôme. Ajoutons qu'il correspond à la dégradation d'une
culture «contestataire» privée de ses clowns (Coluche est
mort, Font au purgatoire, Val patron de presse). Au-delà
de la manœuvre probable, ou au moins plausible, de
militants d'extrême droite organisant un rapprochement
avec des secteurs islamistes, via un antisémitisme à peine

261
maquillé, le premier effet à redouter concerne cette partie
du public contestataire qui se solidarise avec Dieudonné,
par fidélité ou goût abstrait de la provocation. Là encore,
les entretiens réalisés par Rue 89 à l'entrée des spectacles
indiquent quelques pistes. Se trouvant acculés dans une
position un peu délicate - « Vraiment, rien ne vous gêne
dans ses propos ?» - , les spectateurs se retranchent derrière
le principe d'une liberté d'expression et d'opinion qui met
le signe égal entre toutes les « opinions ». Qu'importe, disent-
ils ou laissent-ils entendre, le contenu et les implications
de ce que je pense, dis ou ressens, puisque je considère que
j'ai « le droit » d'agiter ces idées. On est tout près du propos
prêté par Guy Bedos à sa mère : « Pourquoi ne serais-je pas
raciste? D y a bien des antiracistes ! » Plus l'idéologie domi-
nante s'affiche antiraciste - et ce peut être hypocritement
ou/et maladroitement - , plus cette réaction contre elle se
charge d'une signification pseudo-rebelle. Les cartes sont
d'autant mieux brouillées que le locuteur peut se prévaloir
d'appartenir à une communauté elle-même discriminée.
D'où les difficultés d'un Faurisson, contraint, pour se pré-
senter comme victime des juifs, d'affirmer : « Je suis traité
dans ce pays en Palestinien [sic] et je ne peux m'empê-
cher de faire cause commune avec eux. » D faut un stupide
réflexe conditionné pour faire saluer une aussi grotesque
déclaration de youyous approbatifs (même s'ils visent
davantage le terme «palestinien» que l'orateur lui-même).

La seconde catégorie de public, outre les sympathi-


sants du Front national venus s'encanailler, est constitué

262
de jeunes nés dans des familles d'origine maghrébine
qui trouvent dans la dénonciation de l'ennemi sioniste
un exutoire aux ressentiments causés par les discrimina-
tions sociales et policières.
« À partir du moment où il y a unanimité, il y a vérité »,
dit Faurisson, par dérision, dans le sketch avec Dieudonné.
D faut entendre - contre ce qui doit être, croit-on com-
prendre, l'esprit de mensonge des juifs - que toute una-
nimité dissimule un mensonge. Le génocide des juifs est
reconnu, donc... Les médias parlent des «attentats» du
11 Septembre, donc... Les médecins prétendent avoir
découvert un virus du Sida, donc... Ainsi, il y a unanimité
pour constater que la Terre est ronde, donc c'est une vérité
officielle, donc elle est fausse. La Terre est peut-être plate,
ou cubique; à moins qu'elle affecte la forme d'un chan-
delier à sept branches... Qu'en dit M . Thierry Meyssan?
Citons, en guise de conclusion provisoire, un extrait,
traduit par mes soins (de la version anglaise*), du dis-
cours de Genève (ou Durban 2, en 2009) du président
iranien M . Ahmadinejad, contribution décisive comme
on va voir à la définition du racisme, texte que M . Soral
a décrété «incritiquable» lors de la présentation de la
liste «antisioniste» aux européennes :

« M. le président, mesdames et messieurs, le racisme


a sa source dans le défaut de connaissance de la racine de
l'humain en tant que créature choisie par Dieu. Le racisme

* Disponible, par exemple, sur le siteWikisource.org.

263
est aussi le produit de la déviation du véritable chemin de
la vie humaine et des obligations du genre humain dans le
monde de la création, par l'abstention délibérée de rendre
un culte à Dieu, l'incapacité de penser la philosophie de la
vie ou la voie de la perfection qui sont les éléments princi-
paux des valeurs divines et humanitaires; [cette déviation]
a réduit l'horizon de l'humanité, faisant d'intérêts éphé-
mères et limités la mesure de son action. C'est pourquoi le
pouvoir du mal a pris forme et a développé son royaume
en dépossédant les autres de la capacité de profiter d'occa-
sions équitables et justes de développement. »
M . Yahia Gouasmi a déjà caractérisé pour nous ce
« royaume du mal », que M. Ahmadinejad désigne lui-même
tout au long de son discours, d'une manière qui échappe à
toute critique - de M. Soral! C'est évidemment l'État d'Is-
raël. Il n'est peut-être pas mauvais que certains «libertaires»
fanatiques de l'esprit de contradiction voient sous quelle
bannière ils défilent et quels «amis» ils se sont faits*.
Pendant ce temps, des jeunes Israéliens et Israéliennes
refusent le service militaire, d'autres désertent une armée
d'occupation, et les Anarchistes contre le mur risquent leur
vie en manifestant devant les blindés. A ceux-là, comme
aux Palestiniens laïques, coincés entre les colons israéliens
et le Hamas, une pensée de solidarité affectueuse.

* À l'issue d'une cascade de confusions trop longue pour être détaillée


ici, un site «antisioniste» (mais, semble-t-il, hostile à Dieudonné!),
Aredam.net, voit dans mon texte un exemple « des procédés de mani-
pulation typiquement sionistes » utilisé par un mouvement libertaire
« faux nez grossier [...] des services spéciaux israéliens ».

264
DROIT À LA MORT

265
RÉPONSE À MARCELA IACUB SUR LE DROIT À LA MORT

[Le journal Libération a publié, dans sa livraison datée du mardi


1" novembre 2005, le texte ci-dessous, que je lui avais adressé
en application des textes de loi régissant le « droit de réponse ».]

Je ne suis pas sûr d'avoir compris l'intention de Marcela


Iacub dans l'article qu'elle a récemment consacré au livre
Suicide, mode d'emploi, que j'ai publié en 1982 avec mon
ami Yves Le Bonniec. Veut-elle se gausser, comme le titre
« Tous morts de lire » le laisse à penser, du vieux bateau
des mauvaises lectures incitant au suicide et à la débauche
ou bien au contraire veut-elle monter à bord? A moins
que toutes les lectures soient permises, sauf celle-là? En
tout cas, je déplore que lui ait échappé la recension dans
ces colonnes (Libération, 20 janvier 2005), par Edouard
Launet, de mon Droit à la mort, sous-titré Suicide, mode
d'emploi, ses lecteurs et ses juges (éd. Hors Commerce, 2004
[réédité par I M H O en 2010]). Sa lecture lui eut évité de
reproduire plusieurs inexactitudes.
Passons sur le chiffre de 72 «victimes» du livre
(mais Marcela Iacub n'y met pas de guillemets). Il ne
correspond à aucune espèce de recension officielle ou
judiciaire. Chacun peut donc, à son gré, le diviser par
deux ou le multiplier par quatre (en le rapportant tout
de même au chiffre de 100000 exemplaires vendus en

267
France durant huit ans et à la moyenne annuelle de
11 000 décès par suicide pendant la même période). Je
sais, pour avoir reçu et récemment publié leurs lettres,
que notre livre n'a pas eu de «victimes», mais des lec-
teurs conscients et jaloux de leur liberté.
Les magistrats qui ont jugé Yves Le Bonniec ont
effectivement entretenu la fiction selon laquelle c'était
en tant que justiciable quelconque que le coauteur de
Suicide, mode d'emploi était inculpé à la suite d'une cor-
respondance avec un lecteur de Suicide, mode d'emploi,
à propos du même livre. Aucune loi n'oblige à endosser
cette fiction.
À ce propos, il n'est pas inutile de préciser que
Le Bonniec a été condamné dans une autre affaire
de correspondance, sous le même chef, alors que sa
réponse au lecteur ne contenait aucune indication tech-
nique. C'est bien l'«abstention» d'un geste positif que
les magistrats se sont abstenus de préciser davantage
qui a été condamnée, faute de législation permettant à
l'époque d'interdire le livre.
Marcela Iacub écrit que la loi de 1987 « n'a pu
[nous] être appliquée ». C'est hélas inexact. La jus-
tice a trouvé un moyen de contourner le principe de la
non-rétroactivité de la loi pénale : chaque exemplaire
du livre imprimé postérieurement à la loi de 1987
réprimant la « provocation au suicide » a été considéré
comme un fait nouveau délictueux. C'est donc bel et
bien pour infraction à la loi de 1987 que l'éditeur Alain

268
Moreau a été condamné en février 1995, cette décision
interdisant de facto toute réédition du livre, par ailleurs
épuisé depuis 1990.
Probablement sur la foi de commentateurs qui
n'ont pas pris la peine de consulter le texte original,
Marcela Iacub indique un jugement de 1988, à Nevers
(contre une délatrice), comme jurisprudence de la loi.
Il n'en est rien, la condamnation ayant été prononcée
pour « voies de fait avec préméditation ». En revanche,
la loi de 1987 a permis - outre l'interdiction de fait de
notre livre - la saisie en France d'un ouvrage canadien
et la condamnation d'un grand quotidien du soir.
Quant au fond du débat sur le droit pour chacun de
décider de l'heure et du moyen de sa mort, comme sur
la question de la liberté de publier, ma conviction tient
dans la formule qui sert de titre au dernier chapitre du
Droit à la mort : « Les lecteurs sont seuls juges. »

269
AVANT DE VOUS SUICIDER..
AVIS AUX DÉSESPÉRÉ(E)S

[Texte publié en ligne le 8 mars 2010.]

Les adversaires du droit de chacun(e) à choisir


l'heure et le moyen de sa mort m'ont reproché, y com-
pris devant un tribunal, de me livrer à une supposée
« provocation au suicide ». J'ai expliqué dans Le Droit à
la mort. Suicide, mode d'emploi, ses lecteurs et ses juges,
qui reparaît le 17 mars [2010] aux éditions I M H O ,
qu'à part l'envoi, mitonné avec Yves Le Bonniec, de
notre livre à une brochette de députés - incitation
assumée, et hélas vaine ! - l'idée de pousser quiconque
au suicide ne m'a jamais effleuré. Bien plus, entrant
en relation avec des lectrices et des lecteurs, il m'est
arrivé d'adopter, dans la logique de nos échanges, des
positions que les unes et les autres trouvaient parado-
xalement «dissuasives».
C'est que je ne songe qu'à provoquer à la liberté,
pour qu'il y ait, comme nous l'écrivions dans Suicide,
mode d'emploi, une vie avant la mort. Or le moment où
l'on se sent ou se croit prêt(e) à en finir avec la vie, avec
tout et avec tout le monde, peut être considéré comme
un moment de liberté, propice à la réalisation d'un rêve
ancien ou à l'invention d'une nouvelle folie.

271
Qu'a-t-on à perdre? Rien, puisque l'on se dispose
à tout quitter. Pourquoi ne pas mettre cette énergie du
désespoir au service de bouleversements poétiques,
émotionnels et sociaux?

Avant de vous suicider...


Caressez un projet
Faites le tour du monde en 8 880 jours
Mêlez-vous de tout
Dénoncez la police à vos voisins
Découpez votre patron
Étonnez-vous !
Mariez une carpe et un lapin
Soyez l'arbre qui couche la forêt
Accordez-vous la parole
Sortez vos petits malheurs au grand air
Donnez vos rendez-vous rue du Cherche-Midi à 14 heures
Inventez la poudre
Faites sauter la banque
La vie est chère? Donnez-vous à quelqu'un
Changez de train de vie, sans billet
Garçon ! Une double vie, bien remplie !
Trompez votre attente
N e restez pas sur votre fin
Menez-vous la vie douce
Pardonnez-vous,
Mais ne pardonnez rien à ceux qui vous ont opprimé(e)s.

272
DROIT À LA MORT :
M. BROSSAT ET LE FANTÔME DE LA LIBERTÉ

[Texte publié en ligne en avril 2010]

L'article publié par Edouard Launet (Libération,


3 avril 2010) dans lequel il met en parallèle mon livre Le
Droit à la mort et celui de M . Alain Brossât, intitulé Droit
à la vie?, a utilement attiré mon attention sur ce dernier.
L'«angle» choisi par Launet est pertinent de son point
de vue, puisqu'il lui permet de présenter dans un même
article deux livres dont les thèmes se recoupent. Ces
livres, écrit Launet, « nourrissent, au moins sur quelques
pages, une sorte de dialogue ». La formule est d'une pru-
dence bienvenue. En effet, si M . Brossât défend des posi-
tions antagonistes des miennes, c'est non seulement sans
me nommer ou me citer, mais en faisant comme si elles
n'existaient pas. Il montre néanmoins le bout de l'oreille,
d'une manière que je préciserai dans la suite.
J'ai moqué, dans La Terrorisation démocratique (op. cit.,
p. 76), la position « démocratique critique critique »
exprimée par M . Brossât dans Tous Coupât, tous coupables
à propos de la politique dite «antiterroriste» menée
par le gouvernement sarkozyste (après tous les autres,
degauche compris). D en donne un nouvel exemple dans
Droit à la vie? Hyperradicalité théorique (la montagne),

273
suivie de la proposition d'un changement du personnel
politique G» souris) dans Tous Coupât... Hyperexigence
théorique, immédiatement suivie d'une approbation des
lois en vigueur dans son dernier ouvrage.
Dans une optique foucaldienne (de Michel
Foucault) et à l'aide de matériaux présentés dans un
désordre plutôt sympathique, M . Brossât entreprend de
« déconstruire idéologiquement » le droit à la vie (selon
la promesse de l'éditeur en quatrième de couverture).
« Dans le champ de ruines du discours révolutionnaire,
"la vie" apparaît comme cet élément protoplasmique,
mou et inconsistant, destiné à se substituer hâtivement
à l'ensemble des grands sujets déchus de l'action révo-
lutionnaire. » (p. 208) Il a, à propos des grands mots de
la tradition révolutionnaire, comme communisme, prolé-
taires ou conseils ouvriers, cette belle formule mélanco-
lique : « On [les] voit gisant sur le sol du présent, comme
une montgolfière abattue » (p. 207).
Reste à trouver de nouvelles sources d'air frais pour
aérer nos rêves et d'air chaud pour nous élever au-dessus
des ruines présentes et de cette « dictature de la vie réduite
à la dimension du vivant organique » que l'auteur fustige.
Las ! Ce sont des boulets supplémentaires que
M . Brossât nous attache aux pieds.
Et notamment lorsqu'il considère toute affirma-
tion, aussi militante soit-elle, d'un « droit à la mort »
comme une annexe du droit à la vie qu'il condamne
(et nous avec).

274
Il se fait que M . Brossât pense et écrit à propos de
la mort, comme la plupart des juristes, des médecins et
des ministres. C'est évidemment son «droit».
Exposé du problème (p. 228) : « Ce qui est en ques-
tion, ce n'est donc aucunement le "droit à mourir" (tout le
monde a le "droit", ou plus exactement la liberté de mourir,
de mettre fin à sa vie, dans nos sociétés, depuis belle lurette,
c'est-à-dire depuis que le suicide a cessé d'être un crime
exposant ceux qui se ratent à de sévères sanctions...) ; c'est
bien plutôt celui de voir sa mort, quand on la souhaite,
appareillée par les moyens de la médecine, de l'institution hos-
pitalière et de l'industrie pharmaceutique, encadrée par la
loi, bref soutenue et prise en charge par l'État. »
Ce qui est en question, mais M . Brossât ne s'arrête
pas à d'aussi basses considérations, n'est aucunement
l'identité entre la «liberté» que je souhaite exercer et
l'idéal abstrait de la liberté que tel ou tel se forge dans
son imagination. La question est de savoir 1) de quels
moyens pratiques je dois disposer pour exercer ma
liberté telle que je l'entends; 2) si ces moyens sont à ma
disposition ; 3) s'ils ne le sont pas, qu'est-ce qui m'em-
pêche d'en disposer (loi, institution, etc.).
Notons que, dans un livre consacré à la déconstruc-
tion idéologique du « droit à la vie », on pourrait
s'attendre à un parallèle avec les questions de la contra-
ception et de l'avortement.
En effet, qui d'entre nous n'a pas plus ou moins «appa-
reillé» sa bite (messieurs) avec un préservatif, faisant ainsi

275
réaliser de juteux profits à l'industrie pharmaceutique et
aux officines (sans même parler des scandaleuses condi-
tions de travail dans les plantations d'hévéas) ? Qui d'entre
nous n'a jamais utilisé (mesdames) une contraception
chimique orale ou un stérilet, engraissant les multinatio-
nales du médicament (sans même parler des scandaleuses
conditions de travail dans les mines de cuivre) ? Bref, lequel
et laquelle d'entre nous n'a pas plus ou moins «appareillé»,
au sens où l'entend M . Brossât, son désir et ses étreintes?
Notons que ces procédés anticonceptionnels, portés à
une grande sophistication par l'industrie moderne, étaient
connus dans leur principe et mis en pratique il y a belle
lurette - grecque ou romaine. Quant aux femmes, nous
sommes au regret de constater que le plus grand nombre
a tendance à délaisser l'aiguille à tricoter et la queue de
persil, se pliant (au moins n'est-ce pas encore sans ver-
gogne) à d'humiliantes procédures administratives qui les
mènent tout droit à « l'institution hospitalière ». On voit mal
comment les hautes exigences idéologiques de M . Brossât
pourraient s'accommoder d'une aussi déplorable capitu-
lation devant la pasteurisation de la vie et l'euphémisation
du tragique, capitulation heureusement punie par de fré-
quentes et paradoxales infections nosocomiales...
Un tel argumentaire néglige le fait central que la plu-
part des personnes, malades ou bien portantes, qui se
soucient du droit à mourir dans la dignité le font préci-
sément pour conjurer le spectre d'une agonie * appareillée»
et indûment prolongée.

276
Je n'ai pas relevé plus haut une expression de M . Brossât
qui pour être peu précise est néanmoins charmante. Le
suicide a cessé d'être un crime « depuis belle lurette* ». On
aura reconnu la Révolution française, laquelle s'est nourrie,
comme l'on sait, de références antiques.
Or M . Brossât en tient pour l'antique. Pour lui, c'est
Athènes, Rome, ou rien.
« On a affaire [avec le pseudo-"droit à la mort"] à une
inversion très marquée de ce que pouvait être, sur cette
question, une position de sagesse grecque ou latine [...]
(p. 229). L'idée même que le fait de s'administrer la mort
à soi-même, dans les conditions et par les moyens que l'on
aura soi-même choisis (les Grecs et les Romains étaient,
de ce point de vue, infiniment moins bien pourvus que
nous), puisse avoir une capacité ou une valeur démonstra-
tive, en faveur de la liberté humaine, en faveur des vertus
dont les humains sont le siège, est devenue totalement
étrangère à la plupart de nos contemporains, dans les
sociétés occidentales du moins (p. 230). »
Que l'on veuille mourir, par désespoir ou pour
devancer le terme d'une maladie incurable, en souf-
frant le moins possible et - souci maintes fois exprimé
par mes lecteurs - sans traumatiser ses proches par un
spectacle sanglant, sans pour autant vouloir démontrer
quoi que ce soit, voilà une idée qui semble étrangère à
M . Brossât. Elle est peut-être trop simple.

* Expression paradoxale, remarquons-le au passage, puisque lurette


dérive d'heurette qui signifie une petite heure, tandis que l'on veut
signifier « il y a déjà pas mal de temps ».

277
Il est vrai que ces gens qui rêvent d'une nurse leur
tendant un cocktail létal, tendrement bercés par un
concerto de Chopin, semblent bien loin des rudes viri-
lités antiques. On savait mourir en ce temps-là.
Il se trouve que cette Antiquité-là sent la reconstitu-
tion de carnaval, même si elle se retrouve en effet dans
certains textes philosophiques.
S'il avait pris la peine de lire (ceci est une figure de
rhétorique), Suicide, mode d'emploi (1982) ou Le Droit à la
mort (2010 ; première édition en 2004), au lieu de prendre
comme cible et comme incarnation de la revendication
d'un droit à la mort M . François de Closets (je jure que je
n'invente pas), il saurait que la contradiction sur laquelle
il argumente n'existe pas. Le suicide institué, octroyé sur
décision d'une réunion de sages, est précisément une réa-
lité grecque. En l'occurrence marseillaise, puisque la ville
fut colonie grecque. D est d'autres exemples dans l'Anti-
quité. Il suffit de les chercher.
Lisons M. Brossât : « Comme le rappelait au printemps
2008 un professeur de droit, en plein débat suscité par
l'appel lancé par Chantai Sébire visant à la reconnaissance
de son "droit" à une mort médicalement assistée, "le sui-
cide n'est pas un droit, c'est une liberté civile"» (p. 233).
Cette pitoyable obscénité, j'ai consacré un chapitre
du Droit à la mort à la réfuter. D s'intitule : « Pourquoi
je n'ai pas "le droit" d'être libre. » N e jurerait-on pas en
effet, entre M . Brossât et moi, « une sorte de dialogue » !
Il existe, j'y viendrai.

278
Je ne vais pas reproduire ici la démonstration du cha-
pitre II du Droit à la mort, auquel je renvoie les lecteurs
curieux. Je me contenterai de rappeler ce qui constitue
le cœur de l'argumentation qu'épouse M . Brossât.
Lorsque le juriste démocrate, le médecin, le ministre
et M . Brossât s'adressent au suicidaire ou à l'agonisant
pour lui refuser les moyens pratiques d'exercer le droit
qu'il réclame - la dose de tel médicament mortel ou un
geste euthanasique - , que lui disent-ils?
Ils lui disent ceci : « Dé-mer-dez-vous ! Vous êtes un
citoyen, que diable ! Et libre avec ça ! De quoi vous plai-
gnez-vous? Après soixante ans d'allocations, vous vou-
driez encore mourir assisté, c'est bien ça? Mais comme
c'est petit ! Vous n'avez pas honte ! Un héritier comme
vous de la grandeur athénienne et de la révolution d'il y
a belle lurette ! Ressaisissez-vous mon vieux ! Je ne sais
pas moi : apprenez à faire des nœuds, tâtez du saut à
l'élastique, inscrivez-vous dans un club de tir... »
Puis ils s'en vont, ayant rédigé un communiqué minis-
tériel, ton arrêt de la Cour européenne des droits de
l'homme (parmi lesquels il ne convient pas de compter le
suicide, ah! ça non!) ou un volume de la collection « Non
conforme » au Seuil. Et l'homme ou la femme reste là, avec
son désespoir et ses métastases (tout ce qu'il peut s'offrir
qui sonne grec), et cette «liberté» ricanante qu'on lui a
jetée à la fiace comme une insulte. Une «liberté» privée de
moyens et qui prive l'humain de moyens en le rappelant à
des devoirs imaginaires. Une « liberté démocratique », qui

279
endosse les arguties les plus répugnantes et les plus éculées
des prêtres. Une «liberté» que l'on a envie de vomir.

Force reste à la loi


L'argument à prétention logique que l'on trouve le plus
souvent dans la bouche des juristes est le suivant : si le
suicide était un «droit», alors le suicidant que l'on repêche
dans la Seine ou dont on lave l'estomac à grande eau pour-
rait se retourner, juridiquement parlant, contre ses sauve-
teurs. Or ceux-ci sont contraints par le texte réprimant la
non-assistance à personne en péril... On ne saurait donc
considérer que le suicidant a « le droit » de faire un geste
que d'autres ont l'obligation de l'empêcher de faire. Ici, air
satisfait du juriste pas peu fier de sa démonstration.
M . Brossât ignore cet argument, mais c'est pour
en articuler un autre de même nature et qui présente
l'avantage d'être de facture récente : « Si, en effet, le
suicide était un droit, alors la provocation au suicide ne
saurait être un délit, ce qui conduirait aux dérives que
l'on peut aisément imaginer » (p. 233).
Et nousvoilà plongés, sans préambule, en plein «dialogue»!
Il se trouve en effet que ladite « provocation au suicide »
ne figure pas dans le Code pénal depuis « belle lurette »,
mais depuis 1987, qu'elle signifie précisément le retour
dans ledit code du suicide qui en avait disparu, lui, depuis
belle lurette, c'est-à-dire depuis la Révolution française. D
se trouve également que la loi de 1987 visait explicitement
dans son préambule des livres équivalents à Suicide, mode

280
d'emploi (dont le dernier chapitre contenait des indications
techniques sur le suicide par intoxication médicamenteuse)
et qu'elle a permis, par un artifice juridique longuement
analysé dans Le Droit à la mort de condamner l'éditeur
de Suicide, mode d'emploi, alors même qu'une loi de 1987
n'est pas censée s'appliquer à un livre de 1982 en vertu du
principe, dont les magistrats s'affranchissent lorsque ça les
arrange, de la non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère.
L'histoire ne dit pas si M . Brossât ignore tout simple-
ment, ou s'il feint d'ignorer l'origine de la loi de 1987.
En l'état, le lecteur lui-même ignorant du fait peut com-
prendre que la « provocation au suicide » (que M . Brossât
ne relativise d'aucun guillemet; c'est à ses yeux une
notion limpide et légitime !) est réprimée de toute éter-
nité par le droit pénal français. C e qui vous donne une
espèce de cohérence de belle allure à l'ensemble...
Or il n'en est rien et les considérations de M . Brossât
sur ces « dérives que l'on peut aisément imaginer » sonnent
comme une pitrerie. D n'est nul besoin d'« imaginer» des
«dérives», il suffirait, si seulement elles avaient jamais existé,
de les constater, puisque l'idée même d'une répression de la
« provocation au suicide » et même toute référence au sui-
cide était absente du Code pénal entre 1791 et 1987.
Quelles «dérives» a-t-on constaté, lesquelles ont été
déplorées par des juristes éperdus, des moralistes navrés,
durant ces cent quatre-vingt-seize armées ?
A partir de quoi? À quelle date? Aucune, jamais. C'est
un épouvantail idéologique, de l'intox, du vent.

281
M . Brossât ne s'est pas davantage soucié de savoir
ce qui a bien pu se passer depuis que la loi réprimant la
« provocation au suicide » existe.
Là encore, cette question est traitée dans Le Droit à la
mort (je suis navré d'avoir à rappeler si souvent que je publie
des livres sur des questions sur lesquelles j'ai travaillé) : la
loi de 1987 n'a servi qu'à condamner des éditeurs, des dif-
fuseurs et le directeur du journal Le Monde. Les magistrats
répugnent à l'utiliser dans des affaires «privées», considé-
rant au contraire de M . Brossât que la «provocation» est
une notion vague et malcommode. C'est donc bien une
loi de censure, que nous avions dénoncée comme telle au
moment de sa discussion, et que M . Brossât approuve.
Sous la plume d'un philosophe de formation marxiste
qui se fait fort d'épingler les nouveaux dispositifs de
contrôle social, l'approbation d'un dispositif de contrôle
aussi vieux que l'imprimerie a de quoi surprendre.
Si M . Brossât s'intéressait au réel et non aux seules
idées, il aurait pu se livrer à une critique des mouvements
pour le droit de mourir dans la dignité (ce que je fais) ;
il aurait découvert qu'ici et là, dans le monde, des mili-
tants pratiquent dans ce domaine l'action directe, comme
nous-mêmes l'avons pratiquée en 1982, sans nullement
attendre que l'État leur octroie quoi que ce soit.
Halte là! Ne sont-ce pas précisément les «dérives» que
M. Brossât «imagine» et contre lesquelles il invoque la loi?
Voilà l'imagination au pouvoir. Mais c'est le pouvoir
des institutions.

282
SALAUDS DE JEUNES I
OU * BOUDEUSE SAUVÉE DES EAUX »

[Texte publié en ligne en décembre 2013.]

Une dame octogénaire, automatiquement qua-


lifiée de ce fait par la presse de «grand-mère» (ce
qu'elle est peut-être aussi), a voulu se jeter dans
l'Aube vendredi dernier, 6 décembre 2013. Elle a
pris la précaution de sauter en serrant contre elle une
lourde pierre. Ça n'est certes pas un geste que nous
conseillerions : la rivière était à six degrés, et nous
n'aimons guère l'eau froide.
Cependant, chacun(e) s'arrange comme il peut
avec l'inepte et cruelle interdiction d'accès aux infor-
mations concernant la mort douce, et M m e X pouvait
espérer combiner rapidement - sinon agréablement -
submersion et hypothermie.
Las! « C'est sans compter l'intervention, rapporte
en mauvais français un plumitif de Metronews, de deux
jeunes gens, hélés par un passant. »
En effet, si la vie n'est pas toujours gaie, il faut en
plus y supporter les jeunes! Les jeunes et leur mora-
lisme débile, par lequel ils manifestent les dispositions
précoces au gâtisme qu'ils pourront laisser s'épanouir
dans leur âge mûr, puis blet.

283
Sauter à l'eau avec une pierre attachée au cou est
tout de même assez différent de glisser du parapet en
rentrant saoule de la soirée télé du club des anciens !
A force d'efforts et de persuasion à la guimauve (« D
lui a dit qu'il n'aimerait pas que sa grand-mère meure
comme ça »), les deux jeunes fâcheux Q'un mineur,
l'autre majeur) ont finalement tiré de son lit de rivière la
vieille dame indignée.
Elle « va bien, sauf qu'elle nous dit qu'elle va recom-
mencer » se désole le maire de Bar-sur-Aube, lequel
a derechef décoré de la médaille de la Ville le passant
héleur et les jeunes intempestifs.
Nous eussions mieux vu ces chenapans contraints
d'effectuer quelques dizaines d'heures de travail d'in-
térêt général. Auprès de l'association suisse Exit, par
exemple, histoire de leur faire comprendre ce que
secourir autrui veut dire.
Quant au Parisien, il concluait, avec une cruauté
toute inconsciente : « Samedi soir, elle était en famille. »
Une «grand-mère» en famille, des blancs-becs au sec,
la rivière aux brochets : chaque chose à sa place. Et
qu'elle y reste !

284
ÉTAT DU MONDE

285
QU'IMPORTENT LES VICTIMES..

[Texte publié dans le hors-série gratuit publié par la revue


Oiseau-tempête en décembre 2001, dont l'article phare est
intitulé « Le grand jeu » (4 pages, format A3).]

« Qu'importent les victimes si le geste est beau! »


Tel fut le sot et imprudent commentaire du poète anar-
chisant Laurent Tailhade après l'attentat de Vaillant à
la Chambre des députés, en 1893. Il devait lui-même
perdre un œil, l'année suivante, dans l'attentat à la bombe
contre le restaurant Foyot, censé être fréquenté par de
ces bourgeois aux mains blanches, repus de la chair et
de la sueur prolétaires. Après les attentats-suicide contre
les tours du World Trade Center - dont le traitement
photographique par Libération aurait eu de quoi encou-
rager l'esthétisme morbide d'un Tailhade; que de belles
et insignifiantes photos en doubles pages! - on a pu
entendre et lire, dans les milieux libertaires et radicaux,
des anathèmes lancés contre les victimes. « Nous n'avons
pas pleuré, écrivent les auteurs d'un tract par ailleurs
pertinent, la disparition de militaires au Pentagone et
de traders au W T C , tous directement responsables de la
mort et de la misère de millions de gens. »
C'est l'occasion de souligner la différence de traite-
ment médiatique et politique des objectifs des attentats

287
du 11 Septembre. Cible de guerre, le Pentagone a dis-
paru très rapidement des commentaires et des repor-
tages. C'est à peine s'il est encore mentionné, tandis que
l'effondrement des tours jumelles symbolise l'action du
11 Septembre. Sans doute le gouvernement Bush juge-
t-il de son intérêt de faire oublier une défaite militaire
écrasante Qe siège de son état-major militaire détruit) et
préfère-t-il mettre l'accent sur les attentats les plus meur-
triers pour les civils et donc les plus impopulaires. Et c'est
bien dans ce piège que se prennent nos sévères radicaux.
Aucun d'eux bien sûr n'aurait lui-même jeté une bombe
au milieu de secrétaires, de standardistes et de liftiers,
mais il s'agit de résister à la formidable campagne de
transformation de l'émotion en adhésion démocratique.
Le souci est louable, la méthode erronée. Il n'en peut
résulter qu'un peu plus de confusion. Comme d'ailleurs
de la relativisation politico-morale de type tiers-mon-
diste : « Le meurtre d'innocents américains (ou sup-
posés tels) est déplorable, mais en tant qu'américains ils
seront toujours moins innocents que les misérables qui se
réjouissent [peut-être] de leur mort. ». Que l'humiliation
engendre aussi le mépris et la violence aveugle, nous ne
l'avons pas appris le 11 septembre 2001 ; pourquoi donc
faudrait-il s'y résigner - et à plus forte raison s'en réjouir?

Des dizaines de milliers d'hommes et de femmes tra-


vaillaient dans les entreprises installées dans les tours,
parmi lesquels - dont on ne parle jamais - des centaines
de clandestins sans papiers, exclus par définition du

288
décompte des morts. Faut-il recourir aujourd'hui aux
tests A D N pour démêler les restes d'une crapule véri-
table (contre laquelle nous ne réclamons pourtant pas
la mort) et ceux d'un lampiste exploité? Supposer une
responsabilité collective aux employé(e)s des banques et
autres compagnies d'assurance, laquelle s'étendrait par
la regrettable force des choses aux hommes et femmes
de ménage, aux pompiers et aux livreurs de pizzas est
une folie politique et une aberration morale. Elle ne
peut être considérée que comme le dévoiement d'une
rage contre le monde présent, certes légitime en elle-
même, mais tournée à l'aigre, corrompue en misan-
thropie impuissante. Il nous faut préférer la colère au
ressentiment et ne pas épouser le raisonnement d'un
assassin au motif de réfuter les arguties d'un autre.
La geste révolutionnaire sera d'autant plus belle qu'elle
fera moins de victimes, y compris parmi les salauds indis-
cutables. D'ailleurs, ceux-là ont l'habileté de s'entourer
d'enfants, d'épouses, de maîtresses, de chauffeurs, de
secrétaires, d'épicier du coin, que sais-je encore... Juger
tout ce monde coupable sans procès, c'est ne rien savoir
des rapports de sexe, des haines familiales, de la lutte des
classes, et finalement de la vie.

289
PERMANENTE ET TOURNANTE,
C'EST LA NOUVELLE GUERRE MONDIALE I

[Texte publié en deux articles dans Le Monde libertaire


(n° 1307,13 au 19 février 2003 et n° 1308,20 au 26 février
2003). Le premier reprenait le texte d'un exposé introdui-
sant une réunion publique organisée par le groupe d'Ivry-
sur-Seine de la Fédération anarchiste, le 4 février 2003.]

La guerre menée depuis dix ans en Irak par la coalition


anglo-américaine va sans doute prendre dans les semaines
qui viennent une ampleur nouvelle. Un cycle nouveau
de conflits a commencé avec la première guerre dite « du
Golfe », pour se poursuivre au Kosovo et en Afghanistan.
Mode de régulation traditionnel des crises, la guerre
connaît un emploi différent dans le système capitaliste
moderne, non plus moment exceptionnel d'exacerbation
de la violence et des replis nationalistes, mais état perma-
nent, mode d'exercice quotidien de la domination.

Nature des guerres modernes


De la guerre du Golfe, en 1991, j'avais dit qu'il s'agissait
de la première « guerre mondiale dans un seul pays ». La
seconde a eu lieu au Kosovo et en Yougoslavie, en 1999 ; la
troisième, en Afghanistan, après le 11 septembre 2001. On
voit qu'il s'agit désormais d'une guerre mondiale tournante,

291
dont le théâtre d'opérations se déplace de pays en pays, au
gré des intérêts américains et des occasions qui leur sont
fournies par des conflits locaux ou des actions terroristes.
On peut avancer l'hypothèse que la guerre sui-
vante aura lieu en Iran, pays indiqué comme cible par
George Bush dans son récent discours sur l'état de
l'Union avant même la Corée du Nord.
Le 11 septembre 2001 a été un traumatisme, non
seulement pour les victimes et leurs proches, mais pour
tous les Américains et pour l'équipe Bush. Cependant,
le complexe militaro-industriel, les pétroliers, le
Pentagone et l'équipe Bush ont compris le parti qu'ils
pouvaient tirer de ce qui pouvait apparaître comme une
défaite militaire et politique.
Jusqu'alors la guerre tournante devait se trouver des
prétextes plus ou moins présentables. La guerre du Golfe
a été décrétée « guerre juste » par François Mitterrand ;
il s'agissait de libérer le Koweït. En 1999, dans les
Balkans, c'est le concept de « guerre humanitaire » qui a
été utilisé par les militaires et les publicistes démocrates.
Il s'agissait cette fois d'abattre le régime de Milosevic et
de répondre à l'apartheid et à l'épuration ethnique dont
étaient victimes les Kosovars. Le 11 Septembre a donné
à George W. Bush un prétexte valable indéfiniment, et
en tous lieux. C'est le joker du terrorisme.
D pouvait annoncer devant le Congrès américain, et à la
face du monde, que le nouveau conflit aurait pour théâtre
la planète entière : « Ces terroristes tuent non seulement

292
pour mettre fin à des vies, mais pour perturber et anéantir
un mode de vie. [...] Cette lutte (il parle de celle qu'engagent
les États-Unis) n'est pas celle de la seule Amérique. C'est
une lutte de civilisation. [...] Je vous demande de continuer
à participer à la vie économique et de continuer d'avoir
confiance dans l'économie américaine. [H annonçait
surtout] une longue campagne sans précédent. Elle pourra
comprendre des frappes spectaculaires, diffusées à la
télévision, et des opérations secrètes, secrètes jusque dans
leur succès. [...] Nous consacrerons toutes les ressources à
notre disposition - tous les moyens diplomatiques, tous les
outils du renseignement, tous les instruments des forces
de l'ordre, toutes les influences financières et toute arme
nécessaire de guerre - à la dislocation et à la défaite du
réseau terroriste mondial*. »
Dans son récent discours sur l'état de l'Union, Bush a
d'ailleurs donné des «nouvelles» de ces actions secrètes :
« Plus de 3000 personnes soupçonnées de terrorisme ont
été arrêtées dans de nombreux pays. Et de nombreuses
autres ont connu un sort différent. Elles ne constituent plus
un problème pour les États-Unis ni pour nos amis et alliés. »
Le Président de la nation la plus puissante du monde
annonce ainsi publiquement que de «nombreuses» per-
sonnes ont été assassinées sur son ordre. On ignore si c'est
à l'étranger ou sur le territoire même des États-Unis.
En 2001, les dirigeants et les institutions euro-
péennes ont immédiatement emboîté le pas à Bush.

* Le Monde, 30 septembre 2001.

293
Lionel Jospin allait faire voter la loi sécurité quotidienne,
prélude au renforcement de l'arsenal répressif qui vient
d'être obtenu par Sarkozy et Raffarin.
Jusque dans l'exaltation du patriotisme économique,
Jospin copiait Bush mot à mot : « Lutter contre le terro-
risme ce n'est pas seulement l'affaire des juges, des poli-
ciers, des services secrets, des États. Il y a aussi une réponse
que peuvent donner les chefs d'entreprise, les investisseurs
et les consommateurs. [...] D y a une responsabilité presque
civique des chefs d'entreprise : ils doivent eux aussi résister
à l'intimidation et soutenir l'activité économique. Faisons
preuve, tous ensemble, de patriotisme économique*. »
D e son côté, huit jours après les attentats du World
Trade Center, la Commission des communautés euro-
péennes publiait une proposition relative à la lutte
contre le terrorisme. Elle proposait de traiter comme
terroristes, et donc par les dispositions judiciaires
antiterroristes d'exception, toute espèce d'activité
contestataire, et plus précisément un grand nombre
d'infractions de droit commun « lorsqu'elles sont com-
mises intentionnellement par un individu ou un groupe
contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur popu-
lation (la notion de population couvre toute personne y
compris les minorités), en vue de les menacer et de porter
gravement atteinte aux structures politiques, économiques
ou sociales de ces pays ou de les détruire, elles doivent être
considérées comme des infractions terroristes ».

* Ouest-France, 27 septembre 2001 ; Le Monde, 28 septembre 2001.

294
Ces dispositions visaient notamment l'occupation ou
les dommages causés à des lieux publics, des moyens de
transport, des biens publics ou privés. La commission
concluait : « Cela pourrait couvrir des actes de violence
urbaine, par exemple. » On voit que ce qui s'est passé à
Gênes, c'est-à-dire la mise en état de guerre d'une ville
entière, l'utilisation de moyens répressifs violents, légaux
et illégaux (détentions massives, tortures systématiques),
est la traduction militaire concrète de cette détermi-
nation politique. On voit aussi en Chine que le régime
post-maoïste a échangé son soutien formel à Washington
contre la possibilité d'inscrire les séparatistes ouïgours
sur la liste des groupes terroristes contre lesquels tous
les moyens sont licites. On comprend facilement que le
régime ne demandera l'autorisation de personne pour
user de la marge de manœuvre supplémentaire qu'on lui
donne pour réprimer les insurrections paysannes et le
mouvement ouvrier en voie de reconstitution.
C'est ce que Colin Powell, secrétaire d'État américain,
appelait, devant le Conseil de sécurité des Nations unies,
le 20 janvier 2003, «tisserla lutte antiterroriste dans la toile
même de nos institutions nationales et internationales ».
La guerre moderne, celle qui sert au système capitaliste
à défendre son « mode de vie » - c'est-à-dire le mode d'ex-
ploitation et de domination qu'il impose au monde - se
situe donc aujourd'hui en tous lieux. Pour le capitalisme,
le rôle de l'ennemi - mais un ennemi est aussi un faire-
valoir - a longtemps été joué par le bloc de l'Est. D n'a plus

295
aujourd'hui qu'une incarnation et un ancrage territorial
aléatoire et transitoire. La paranoïa propre aux temps de
guerre est désormais permanente. L'ennemi est partout, à
l'extérieur comme à l'intérieur, en Irak et en Iran, comme
dans les groupes antiguerres qui défilent à Washington.
Cette guerre-là peut encore prendre les formes tra-
ditionnelles du bombardement (de l'Irak, par exemple),
mais il peut y avoir guerre sans bombardiers, et même
sans attentats... mais pas sans l'armée, qui patrouille
dans les gares pour nous protéger des terroristes ! Nous
assistons donc depuis le 11 septembre 2001, parallèle-
ment à la guerre mondiale tournante, à la mise en place
d'un état de guerre permanent mondialisé.

CAUSES ET SENS DU CONFLIT EN COURS

I. Continuité avec les épisodes précédents


Comme le conflit actuel est en partie le prolonge-
ment de la guerre du Golfe, et que beaucoup de vérités
d'évidence, déjà connues ou soupçonnées à l'époque,
sont aujourd'hui largement diffusées, chacun croit en
savoir beaucoup sur les guerres modernes. Les analyses
géostratégiques se rejoignent et se banalisent. Même
l'ancien Premier ministre Raymond Barre déclare à la
télévision : « Les États-Unis ne sont pas guidés simple-
ment [sic] par des considérations économiques liées au
pétrole. Ds veulent se constituer au cœur du Moyen-
Orient une base solide dont ils auraient le complet

296
contrôle*. » Chacun a pu lire que l'Irak possède sur son
territoire les deuxièmes réserves naturelles de pétrole,
après celles de l'Arabie Saoudite. On sait un peu moins
qu'il existe des accords d'exploitation du pétrole entre
l'Irak, la France, la Russie et la Chine, accords sus-
pendus par l'embargo, et qu'une occupation anglo-
américaine remettra en cause. Ces intérêts français, et
la manière dont ils peuvent faire l'objet de négociations,
pourraient expliquer la fermeté apparente de Chirac
face à Blair et Bush.
En revanche, les mensonges concernant le conflit
du Kosovo demeurent inentamés. Souvenez-vous,
Marek Edelman, ancien dirigeant de l'insurrection du
ghetto de Varsovie, nous disant, avec bien d'autres :
« Pour la première fois, il s'agit d'une guerre qui ne vise
ni la conquête d'un territoire, ni celle d'un pouvoir, ni la
défense d'intérêts économiques. » En fait, les États-Unis
et l'Union européenne s'étaient lancés plusieurs années
auparavant dans une concurrence commerciale dont la
préoccupation et la condition commune sont la création
d'un protectorat européen dans les Balkans.
Les Occidentaux apportent « la civilisation » dans
leurs bagages, c'est-à-dire la privatisation des entreprises,
l'économie de marché, et même la T V A ! L'Union euro-
péenne se charge, et se vante, de former des ministres,
des flics, des magistrats, et même des « leaders syndi-
caux »! Contrairement aux niaiseries de la propagande

* Le Monde, 31 janvier 2003.

297
«humanitaire», il s'agit bien de profits, et précisément
d'assurer les moyens matériels et la sécurité de l'ache-
minement des ressources énergétiques (pétrole et gaz),
depuis les régions d'extraction jusqu'au marché européen
de l'Ouest, via des « corridors paneuropéens », projet
européen largement phagocyté par les États-Unis. Les
grandes institutions politiques et bancaires de l'Europe et
des États-Unis y ont consacré d'importants crédits.
Parmi les différents corridors, on se souviendra que
les V m , X et IV se croisent en formant un triangle dont le
centre se trouve précisément au Kosovo, région dont on
nous disait qu'aucun responsable américain ou européen
ne pouvait la situer sur une carte! Or, le conflit actuel
et les recompositions diplomatiques auxquelles il donne
lieu ne sont pas sans lien avec la compétition néocolonia-
liste entre les États-Unis et l'UE dans les pays d'Europe
centrale et orientale. La diplomatie américaine a réussi à
débaucher un certain nombre de pays européens qui se
sont opposés à l'axe franco-allemand et ont approuvé la
politique de Bush en répétant son discours presque mot
à mot. Certes, Washington engrange là les dividendes de
son usage politique de l'OTAN, dont il a facilité l'entrée à
d'anciens pays du bloc de l'Est. Mais il n'y a pas que cela.
La Bulgarie et la Roumanie ont annoncé qu'elles
menaient à la disposition des troupes anglo-américaines
les ports de Burgas et Constanza, sur la mer Noire. Il
se trouve que le port bulgare de Burgas est un point
d'arrivée du corridor de transport n c VIII, baptisé par la

298
presse régionale « projet Clinton », tant les États-Unis y
ont attaché d'importance et consacré d'argent.
Ça a été notamment l'œuvre de la Trade and
Development Agency (TDA), agence fédérale pour le
commerce et le développement, créée par Clinton en 1981
pour favoriser les exportations américaines. La T D A décla-
rait en 1999 avoir investi dans les quatre dernières années
plus de 22 millions de dollars dans le sud des Balkans. D
est bon de savoir que la T D A se flatte que, pour chaque
dollar qu'elle investit, elle rapporte 32 dollars d'exporta-
tion américaine. Or la T D A a été très impliquée dès l'ori-
gine dans la conception du corridor VIQ et elle a décidé en
1996 de financer spécifiquement les études de faisabilité
des travaux de modernisation... des ports de Burgas et
Constanza ! D ne s'agit pas de vieilles histoires : les études
ont été effectivement réalisées en 2000 et 2002.
Lorsque les dirigeants bulgares et roumains
annoncent que les Américains sont les bienvenus dans
leurs ports, ils ne font que décrire un état de fait. Le
complexe militaro-industriel américain est déjà chez lui
là-bas, et l'UE s'est fait damer le pion.
Sans rentrer ici dans le détail des innombrables plans
et programmes d'«aide» lancés concurremment par les
États-Unis et l'Union européenne*, on peut remarquer
que si cette dernière a mené dans la région une action de
« recivilisation capitaliste » cohérente, elle n'a pu offrir

* Voir Dommages de guerre, op. cit., et Oiseau-tempête, « L e grand jeu »,


décembre 2001.

299
une alternative crédible et commune aux offensives
industrielles des États-Unis. Les intérêts industriels
nationaux divergents ont affaibli la portée de son action.
On en a encore vu les conséquences dans les marchés de
matériel d'armement emportés par les États-Unis.

II. IUuminisme missionnaire et révisionnisme historique


Même si ce sont avant tout des intérêts économiques et
géostratégiques qui sont en jeu, il n'est pas indifférent de
se pencher sur le discours idéologique qui les enrobe. Dans
ce domaine, l'administration Bush apporte une note reli-
gieuse archaïque, ridicule mais fort inquiétante, à ce qu'a
été la doctrine Clinton. L'impérialisme se justifie par un
délire de prédestination, que l'on peut résumer ainsi : Dieu
a créé le monde, et particulièrement l'Amérique (com-
prenez : la Maison Blanche, pas les Sioux) ; c'est Dieu qui
bombarde l'Irak; je suis son instrument béni.
S'adressant aux Irakiens supposés attendre les GI's
libérateurs, Bush déclarait : « J'espère que le peuple ira-
kien se souviendra de notre histoire [...]. Les États-Unis
n'ont jamais cherché à dominer, à conquérir. Nous avons
toujours cherché à libérer les opprimés*. » Gros éclat de
rire dans les réserves indiennes et les ghettos noirs.
Dans son discours sur l'état de l'Union, le 28 janvier
dernier, Bush part de considérations charitables dont il
déduit le rôle militaire et missionnaire des États-Unis :
« Les Américains [les citoyens] font preuve de compassion

* Site Internet du Département d'État, 16 octobre 2002.

300
au quotidien, en rendant visite aux prisonniers, en fournis-
sant un refuge aux femmes battues, en tenant compagnie
à des vieillards isolés. [...] Je vous demande de protéger
les bébés au moment même de leur naissance et de mettre
fin à la pratique de l'avortement thérapeutique en fin de
grossesse. [...] Le courage et la compassion, qui nous
guident aux États-Unis, déterminent aussi notre conduite
à l'étranger. [...] Dans le monde entier, les États-Unis
nourrissent ceux qui ont faim. [...] D nous faut aussi ne
pas oublier notre vocation, en tant que pays béni, à rendre
le monde meilleur. [...] Notre pays peut guider le monde
en sauvant des innocents d'un fléau de la nature [le Sida].
Notre pays guide également le monde en s'attaquant au
fléau du terrorisme international et en y mettant fin. [...]
Nous avançons pleins de confiance, car cet appel de l'his-
toire est tombé sur le bon pays. [...] La liberté que nous
chérissons n'est pas le don de l'Amérique au monde, c'est
le don de Dieu à l'humanité. [...] Nous ne prétendons pas
connaître toutes les voies de la Providence, pourtant nous
pouvons lui faire confiance, et placer tous nos espoirs en
ce Dieu aimant qui est source de toute vie, et de toute l'his-
toire. Puisse-t-il [sic] nous guider aujourd'hui, et continuer
de bénir les États-Unis d'Amérique*. »
On voit bien comment ce fanatisme, reflet du fanatisme
islamiste adverse, peut alimenter des colères légitimes,
et aussi l'antiaméricanisme, qui est l'internationalisme
des imbéciles. Notons que, sous de fausses pudeurs,

* Site Internet du Département d'État. C'est moi qui souligne.

297
cet antiaméricanisme peut aussi être instrumentalisé en
Allemagne et en France par des politiciens qui espèrent
en faire le ciment d'un nationalisme local ou européen.

GUERRE ET MONDIALISATION

La guerre mondiale tournante permet d'atteindre des


objectifs énergétiques et géostratégiques classiques. Le
prétexte particulier de la fabrication d'armes de destruc-
tion massive permet, en outre, de menacer ou d'agresser
des États gênants sur le plan géostratégique (qui ne se
trouvent pas sous contrôle des États-Unis ou dans la zone
d'influence européenne), lorsqu'ils réussissent à maîtriser
des technologies avancées, qui presque toutes peuvent
servir à fabriquer lesdites armes.
Par ailleurs, l'état de guerre permanent décrété
conjointement par les États-Unis et l'Union européenne
me paraissent avoir pour fonction à la fois de réduire ou de
contrôler certains effets négatifs - pour le capitalisme - de la
mondialisation, et de contenir les mouvements antimondia-
lisation dans une opposition réformiste-propositionnelle.
Il doit être clair tout d'abord que la mondialisation
est inhérente au système capitaliste. Dans ses manuscrits
de 1857-1858, connus sous le titre de Grundrisse, Marx
écrivait déjà : « La tendance à créer le marché mondial est
immédiatement donnée dans le concept de capital. Chaque
limite y apparaît comme un obstacle à surmonter*. »

* Éditions sociales, t. I, p. 347.

302
Beaucoup de responsables capitalistes ou de démocrates
critiques s'avisent aujourd'hui que certaines conséquences
de ce mouvement constitutif du capitalisme leur posent de
sérieux problèmes.
Prenons l'exemple d'un discours prononcé le
14 janvier 2003 par Richard Haas, directeur du per-
sonnel chargé de l'élaboration de la politique étrangère
du Département d'État américain (c'est en somme le
D R H du ministère des Affaires étrangères). Ce mon-
sieur s'inquiète des conditions actuelles d'exercice de
la souveraineté, et il voit dans les « effets négatifs de la
mondialisation » le danger principal qui menace la sou-
veraineté des États forts, comme les États-Unis.
Il entend par mondialisation « tous les liens et inte-
ractions politiques, économiques, sociaux et culturels
qui raccourcissent les distances et rendent les fron-
tières traditionnelles plus perméables. [...] Une explo-
sion de flux et de transactions transfrontières causée
avant tout par des acteurs travaillant souvent en dehors
du contrôle effectif des gouvernements nationaux. La
mondialisation, ajoute-t-il, doit être réglementée. Les
pouvoirs publics doivent faire preuve de la volonté
politique appropriée et dégager les ressources voulues
pour reprendre la maîtrise des flux transfrontières qui
menacent leur bien-être et leur sécurité ».
On distingue, au milieu de déclarations charitables,
que Bush développera dans son discours sur l'état de
l'Union le souci très cynique de gérer les contradictions

303
du système, tant en ce qui concerne le contrôle des flux
migratoires que l'atténuation de « l'impact déstabilisant
des flux financiers rapides ».
Pour atteindre ces buts de nature apparemment
différente, le capitalisme use en fait de moyens unifiés.
Les mêmes nouveaux moyens policiers de contrôle des
déplacements et des communications serviront, avec le
supplément de justification de la lutte antiterroriste, à
pourchasser les clandestins surnuméraires et à assainir
le système financier et bancaire international. Rappelons
d'ailleurs que les mêmes députés d'Attac qui réclament
davantage de flics et de magistrats pour lutter contre les
paradis fiscaux ont voté la loi sécurité quotidienne.
Aumomentoùles états-majors des groupes « antimondia-
lisation» revendiquent l'appellation d'«altermondialistes»,
on voit que les maîtres du monde sont eux aussi, par force
et non par souci humanitaire, des altermondialistes. C'est
d'ailleurs le piège dans lequel se trouve le mouvement anà
ou aftemiondialiste, qui se félicitait bruyamment à Porto
Alegre de son succès croissant, tant au point de vue du
nombre de participants qu'il séduit qu'en ce qui concerne
l'écho qu'il rencontre chez les politiciens : il se trouve
menacé d'ONGisation accélérée*. Dès aujourd'hui boîte à
idées du système, il se trouve cependant lui aussi aux prises
avec de nombreuses contradictions, avivées en son sein par
des minorités anticapitalistes.

* J'emprunte ce concept à Jules Falquet, « L ' O N U , alliée des femmes ? »,


Multitudes, n° 11, hiver 2003.

304
En travaillant à incarner le seul altermondialisme
possible à l'intérieur du système, c'est-à-dire un alter-
capitalisme, les tenants du système, à Washington et à
Davos, font coup double : ils tentent de procéder à de
nouveaux réglages de mécanismes socio-économiques
et géostratégiques qui leur échappent en partie. Dans
le même temps, ils coupent l'herbe sous le pied d'un
mouvement contestataire planétaire qui incarne cer-
taines de leurs peurs. Ils l'utilisent doublement - ce
qui n'est pas exclusif de la répression sauvage ponc-
tuelle* - en puisant dans son réservoir d'idées, et en
paraissant être à l'écoute de groupes présentés par les
médias du monde entier comme le nec plus ultra de la
radicalité généreuse.
D n'est pas dit pour autant que le système soit en mesure
de gérer ces contradictions de manière satisfaisante. L'un
des effets de l'état de guerre permanent décrété depuis le
11 septembre 2001 est de faire de ce qui était propre à
l'état d'exception la règle commune et quotidienne. La
généralisation de l'état d'exception, et des contraintes qu'il
entraîne, suppose soit de disposer de moyens militaires et
policiers considérables, soit de pouvoir maintenir constam-
ment un esprit d'union sacrée, donc de pouvoir convaincre
la majorité des populations du bien-fondé d'une politique
totalitaire (on peut bien évidemment panacher ces deux

* Y compris à Porto Alegre où la police a violemment réprimé une


manifestation de 400 personnes, pour la plupart dévêtues, qui protes-
taient contre les brimades policières infligées à une jeune femme qui
s'était douchée nue (!) dans le camp de la jeunesse du Forum social.

305
méthodes). Aucune de ces deux conditions n'est et ne
paraît pouvoir être remplie.
Le mouvement antiguerre qui se développe actuelle-
ment aux États-Unis dépasse en ampleur celui qu'avait
suscité, assez tardivement, la guerre du Vietnam. De
plus, il ne se cantonne pas à une revendication pacifiste
classique motivée par un souci compassionnel envers les
populations irakiennes bombardées. D remet en cause les
justifications mêmes avancées par l'administration Bush
aux mesures d'exception. Plus important encore, il se
situe également sur le terrain de la contestation sociale,
dans un pays où le chômage, au plus haut depuis huit ans,
touche 8,5 millions de personnes, soit 6 % de la popula-
tion active. De plus, il ne rassemble pas que des radicaux
blancs, mais des Américains d'origine latino ou africaine.
On peut penser que l'administration Bush est
en train de dilapider une partie des bénéfices de
l'après-11 Septembre dans son propre pays, sans parler
de l'opposition à sa politique dans d'autres régions du
monde, y compris chez ses alliés les plus empressés
comme la Grande-Bretagne.
Nous sommes donc dans une période de crise pour le
système capitaliste, où les conséquences logiques de son
propre développement deviennent des entraves à ce déve-
loppement. L'impérialisme américain, qui se considère à
la fois comme le moteur économique, le père nourricier,
le gendarme et le directeur de conscience du monde, a
cru pouvoir (ou a pensé ne pas pouvoir se dispenser de)

306
rompre avec les modes de régulations démocratiques de
l'exploitation et de la domination. C'était un pari logique,
mais risqué et déjà en partie perdu. Assumant et surjouant
le rôle de victime fragile du terrorisme, l'administration
américaine a tombé le masque un peu rapidement, en
annonçant publiquement qu'elle allait désormais faire
légitimement ce qu'en vérité elle avait toujours fait, au
grand jour ou en secret.
Nous ne sommes pas les seuls à dire que le capitalisme,
c'est la guerre, le meurtre, et la mise en coupe réglée de
la planète ! Nous ne sommes pas seuls à dire que guerre
classique ou paix sociale signifient toujours la guerre aux
pauvres. Aujourd'hui la Maison Blanche et le Pentagone
le disent aussi! Us ne le font pas par amour de la vérité,
dans un but d'éducation, ou pour s'en repentir chrétien-
nement. Us le font parce qu'ils pensent que c'est leur
intérêt. C'est l'occasion pour les révolutionnaires, et sin-
gulièrement pour les anarchistes, de s'adresser à celles et
ceux qui s'opposent à la guerre ou à la «mondialisation».
La mondialisation de l'état de guerre et de
l'exploitation ne sont pas des «excès» ou des «accidents»
du développement capitaliste, ce sont les manifestations
mêmes de son développement. Nous ne sommes pas des
«altercapitalistes»; nous savons qu'il ne peut exister de
« développement durable » ou «soutenable», pas plus qu'il
n'existe de commerce «équitable», d'esclavage à visage
humain, de guerre propre, ou de torture douce. Nous
n'avons aucun intérêt à militer pour un retour en arrière

307
vers des stades du développement capitaliste supposés
plus policés. Le système, lui, va de l'avant et se trans-
forme de manière dynamique. D n'existe pas de machine
à remonter le temps dont nous pourrions négocier l'uti-
lisation avec ses propriétaires. Nous sommes contraints
d'avancer nous aussi vers nos propres buts, l'abolition
de l'exploitation capitaliste, du salariat, et la construc-
tion d'une autre société, où les relations humaines seront
une richesse inépuisable, que personne ne pourra s'ap-
proprier par la force ou la surveillance électronique. La
révolution est à la fois le but que nous poursuivons et le
moyen que nous proposons. En effet, c'est le projet révo-
lutionnaire - communiste et libertaire - qui rend possible
tous les autres projets de transformation du monde et des
rapports entre les humains.
Même si la mondialisation de l'état de guerre a des
répercussions partout, depuis les couloirs du métro
parisien et les cités de banlieue jusqu'aux campagnes
chinoises, la période actuelle n'est sans doute pas aussi
défavorable qu'il y paraît à la popularisation de nos
colères, de nos rêves et de nos projets.

308
LE TEMPS DE VIVRE

Par l'aigri, par l'amer, par le sucré,


L'expérience, le fruit présent, l'espoir
Me menacent, m'affligent, m'apaisent
Giordano Bruno

[Tract signé de mon nom, diffusé et publié en ligne en


avril et mai 2004. Repris dans La Question sociale (n°l,
printemps-été 2004) et Oiseau-tempête (n° 11, été 2004).]

Notre temps n'est pas le leur.


Leur temps est celui de la faute, de l'aveu, du châ-
timent ou du repentir : c'est le temps des prêtres et des
geôliers. C'est un temps d'oubli, un temps sans histoire,
un temps de registres morts.
Un jour ils viennent vous chercher; ils vous entravent
les mains ; ils disent que vous devez embarquer dans une
machine à remonter le temps. Us font comme s'ils pou-
vaient vous transporter tel(le) que vous êtes aujourd'hui
dans un temps de vingt-cinq ans en arrière; comme si
vous étiez pareil(le), inchangé(e), transposable, décal-
quable, démontable et remontable...
Il n'existe pas de mots pour dire ce qu'ils croient
qu'ils peuvent faire de vous.

309
À chaque fois qu'ils se servent du mot «espace», c'est
pour réduire l'espace réel. Ils disent « espace Shengen »
et ils construisent une nasse. Ils disent « espaces de libre
expression » pour annoncer que l'expression sera régle-
mentée. Ils veulent que le monde entier ressemble à un
hall d'aéroport; zone duty free pour les riches, zone de
rétention pour les pauvres.
Et la même «justice», partout. Pas pour tousl Non!
Partout : deux poids, deux mesures. De toute façon, ce
sont eux qui ont construit les instruments de mesure :
codes, chronomètres, sondages.
Ça n'est pas difficile à comprendre. L'Europe par
exemple; c'est un espace qu'ils construisent (qu'ils
réduisent, donc) ; ils le mesurent avec leurs instruments
(ceux qu'ils ont construits). Donc, plus il y a de pays
en Europe et moins il y a d'étrangers dans le monde
qui peuvent demander l'asile, par exemple à la France.
Donc, plus l'Europe est grande, moins il y a d'asile pos-
sible dans le monde. Comme cela vise les pauvres, les
militants et les artistes, cela s'appelle une harmonisation.
Ils ont décidé le « mandat d'arrêt européen ». C'est un
instrument avec lequel ils pourront arrêter le temps et
réduire l'espace des pauvres, des militants et des artistes
sans asile partout dans l'espace qu'ils calculent. C'est
une machine nouvelle qui demande quelques réglages.
On y procède en usant d'exilé(e)s qu'on avait mis de
côté dans un coin de l'espace. Comme un vieux chiffon;
ça n'est pas joli mais ça peut servir. Ils ont utilisé, sans

310
anicroche, un Paolo Persichetti; ils essaieraient bien
un Cesare Battisti, une Roberta Cappelli, et quelques
autres. A chaque fois, ils améliorent le système. Quand
tout sera au point, ils n'auront plus qu'à faxer : « Machin
Chose », et hop! le lendemain, Machin remontera le
temps jusqu'à une prison, plus loin en Europe. Quelle
harmonie! Quelle paix sociale! Quelle démocratie! Ils
en ont les larmes aux yeux...
Pas la larme facile pourtant, ou alors ils se retiennent,
par pudeur. Mais immense grandeur d'âme, ça oui, du
côté du deuxième poids de la deuxième mesure qui,
bientôt, partout, libèrent un Papon par-ci, un Patron
par-là.
Mais les quatre d'Action directe? Non, pas ceux-là!
Pas le temps ! Pas dans les temps ! « N ' a qu'à se passer
de jogging! » dit le magistrat d'une Nathalie Ménigon
diminuée par deux accidents vasculaires cérébraux.
Déjà hors du temps. Pas de machine disponible, et pour
remonter jusqu'où ?
Vous entendez ce qu'ils nous disent?
ILS DISENT QUE MENIGON, CIPRIANI, ROUILLAN ET
AUBRON* DOIVENT D'ORES ET DÉJÀ ÊTRE CONSIDÉRÉ [E] S
COMME DES CADAVRES I

* Atteinte d'un cancer, Joëlle Aubron a été remise en liberté en


juin 2004 au titre de la loi Kouchner; elle est décédée le 1er mars
2006. À l'heure où le présent recueil est réalisé, Nathalie Ménigon,
Régis Schleicher et Georges Cipriani sont en liberté. Après avoir été
réincarcéré sous le prétexte d'une déclaration faite à des journalistes
à propos d'AD, Rouillan a été mis en « semi-liberté » (travail au
dehors dans la journée, nuits et week-ends en prison). Il est en liberté

307
Critiquant (en 1985) l'absurdité de la stratégie
armée d'AD, j'avais qualifié ses militants de « bouffons
sanglants* ». Je le rappelle ici à destination de certains
soucieux pétochards qui se taisent par crainte de paraître
approuver des actes commis il y a vingt ans.
Qui, aujourd'hui, sont les bouffons sanglants? qui
sont les assassins? Sinon ceux qui condamnent des
exilés politiques à l'extradition après vingt-cinq ans
de vie en France, et à une mort en cage - longue et
douloureuse - quatre personnes gravement malades. Un
aliéné, une hémiplégique et deux cancéreux, pitoyable
tableau de chasse pour une loi du talion qui n'ose pas
dire son nom !
Rien n'est donné ou acquis dans le monde du « droit».
Il n'est rien que nous ne devions arracher; y compris
l'espace et le temps de vivre.

conditionnelle jusqu'en mai 2018. Quand elle ne tue pas, la prison


rend fou. Fort heureusement, Cipriani a recouvré la santé en même
temps que la liberté.
* « Les seuls interlocuteurs auxquels s'adresse AD, ce sont l'État et
ses flics. C'est à eux qu'AD veut montrer sa détermination, ses capa-
cités militaires. L'État français a donc trouvé lui aussi ses bouffons
sanglants ; il ne me fait pas rire pour autant. »; « Contre A D et contre
l'État », Pièces à conviction, op. cit., pp. 116-123.

312
L'OBSCÉNITÉ DE CE MONDE

[Tract signé de mon nom, distribué à Paris lors de la mani-


festation du 5 juin 2004 contre la venue du président amé-
ricain George W. Bush.]

A u milieu de tant de meurtres et de tortures, les nazis


cultivaient des fantaisies «scientifiques». Ils inoculaient
des maladies incurables et pratiquaient la vivisection;
ils s'intéressaient aussi à la possibilité de ranimer un
homme en état d'hypothermie (préalablement plongé
dans l'eau glacée), en couchant sur lui successivement
des femmes nues maintenues à température normale.
L'hétérosexualité du scénario était plutôt destinée, aussi
paradoxal que cela paraisse, à respecter les convenances.
N'est-elle pas étrange cette compulsion des bourreaux
à entasser des corps nus vivants? En Irak occupé, des sol-
dats américains des deux sexes obligent des détenus mâles
à se coucher les uns sur les autres, complètement nus.
L'homosexualité du scénario est destiné d'une part à humi-
lier les victimes, et d'autre part à satisfaire les fantasmes de
jeunes recrues du pays le plus puissant du monde, dans
lequel les lois anti-sodomie viennent tout juste d'être
déclarées anticonstitutionnelles. Lesdites lois réprimaient
dans plusieurs États non seulement la sodomie mais aussi
la fellation, y compris entre adultes de sexes différents.

313
Tout s'arrange à merveille : les militaires américains
des deux sexes souffrant de graves refoulements (phobie
et fascination sexuelles) espèrent que les détenus vont
finir par faire ce qui les exciterait, eux, militaires, au
moins comme spectacle, c'est-à-dire se sucer et s'enculer.
Il y a des choses faciles à obtenir d'un détenu : les
militaires américains des deux sexes ont donc violé cer-
tains détenus et certaines détenues; des femmes mili-
taires en ont tripoté d'autres (des hommes) ; ils en ont
contraint d'autres (des hommes) à porter des sous-vête-
ments de femmes; ils en ont contraint d'autres (des
hommes) à simuler des sodomies et des fellations (et
les ont traités de pédés) ; ils en ont contraint d'autres à
se masturber. Lorsque des militaires hommes commet-
taient des viols, des femmes prenaient des photos, qu'ils
et elles menaçaient d'envoyer aux familles des détenus.
D'autres choses sont plus difficiles à obtenir de
détenus terrorisés. Il est facile d'obliger un détenu à se
masturber devant un autre, bouche ouverte. Il n'est pas
certain qu'il parviendra - même s'il pense ainsi sauver
sa vie ou éviter des sévices plus douloureux - à une
érection. Le mécanisme proprement dit de l'érection
est assez complexe, et l'imagination érotique qui lui est
propice a peu d'espace pour s'épanouir dans une salle
de torture (sauf lorsqu'il s'agit d'un scénario imaginé
et choisi par l'intéressé lui-même, en fonction de règles
précises, dont il sait qu'elles ne seront pas outrepassées).
D'où la bruyante satisfaction de telle soldate américaine,

314
rapportée par un de ses camarades devant une juridic-
tion militaire : « J'ai entendu l'engagée England hurler :
"Il bande" » (Le Monde, 10 mai 2004). Le hurlement de
la soldate, à la tonalité d'étonnement quasi naïf, atteste
de l'ivresse jouissive ressentie devant la possibilité de
pousser le raffinement de la violence physique et psy-
chique si loin qu'on peut faire «participer» la victime
à son propre viol, ou lui en donner le sentiment. Dans
une société de domination masculine, les femmes sont
plus souvent en position de victimes de ce système que
de pratiquantes du viol. Au sein même de l'armée amé-
ricaine, les cas de harcèlement sexuel visant des femmes
sont nombreux (rien ne vaut d'ailleurs une humiliation
subie pour faire un bon bourreau). Le progrès capita-
liste installe la parité dans l'horreur : des hommes violés
avec la participation de femmes.
Immédiatement après le 11 septembre 2001, Bush
avait annoncé que face à un ennemi sans visage (le ter-
rorisme) la croisade du Bien se mènerait selon les prin-
cipes suivants : nous, gouvernement des États-Unis,
ferons ce que nous jugeons bon de faire, là où nous
le déciderons, aussi longtemps que cela nous paraîtra
nécessaire. De plus, nous n'hésiterons pas à vous
mentir! Rendant compte des premiers «résultats» de la
guerre en Afghanistan, Bush s'est vanté des exécutions
sommaires commises par les services américains.
Nous pouvons tout nous permettre ! Nous pouvons
tout vous faire! C'est la devise du viol systématisé en

315
arme de guerre, au Chiapas, en Bosnie, en Irak. Que
Bush bande ou vomisse en consultant les milliers de
photos prises par ses soldats et leurs auxiliaires privés
n'y change rien.
Les flics de Saddam pratiquaient aussi la torture;
ils ne prétendaient pas incarner la civilisation. Pour les
victimes directes G es mêmes), cela ne change pas grand-
chose. Pour nous, si ! L'une des obscénités de la systéma-
tisation des tortures sexuelles, c'est d'emprunter à notre
imaginaire érotique, et du coup de le contaminer Ges
clichés pornos des tortures sont envoyés aux copains).
Ici, dans une version soft et médiatique, ce sont les publi-
cités étalant les chairs féminines comme dans la vitrine
d'un immense bordel qui veulent nous faire jouir et
consommer, participer à notre aliénation. La pornogra-
phie marchande du capitalisme joue d'Internet aussi bien
qu'elle remet en usage les méthodes de l'Inquisition.
Le sommeil de la révolte engendre des monstres.
Contre toutes les religions et leur infâme prétention à
régler les désirs et les corps, et d'abord contre la reli-
gion de la marchandise et les guerres qu'elle inspire,
nous devons penser l'amour pour le faire, c'est-à-dire
penser l'érotisme comme une arme antipatriarcale et
anticapitaliste. Que l'art de jouir et d'aimer soit libre et
proclamé tel : nous embellirons la vie et compliquerons la
tâche de ses voleurs : marchands, prêcheurs et bourreaux.

316
GUERRE SOCIALE
L'ASSEMBLÉE DE MONTREUIL

[Tract de présentation de l'Assemblée de Montreuil,


laquelle se réunira une année durant. Je l'avais rédigé; il
n'était pas signé. Il fut publié dans Le Monde libertaire par
un camarade de la FA (11 au 17 mai 2006). Participant de
la première heure, je n'étais pas du noyau initiateur, dont le
texte d'appel est reproduit. C'est, pour la décennie consi-
dérée, avec la participation au collectif de rédaction à'Oi-
seau-tempête, l'aventure collective la plus prolongée et la plus
intéressante à laquelle je me suis mêlé.
Les émissaires de quelques groupuscules se découragèrent
d'eux-mêmes devant l'esprit libertaire des débats. Les plus
sourcilleux des ultraradicaux jugèrent l'entreprise trop ceci,
ou pas assez cela. Bref, les conditions pour des échanges
égalitaires et apaisés furent réunies comme rarement.]

Après les émeutes de l'automne 2005, un certain


nombre de personnes ont éprouvé la nécessité de se
réunir en dehors des organisations et des partis poli-
tiques afin de réagir à l'« état d'urgence », et de mani-
fester un soutien politique et matériel aux émeutiers, sur
les slogans « Vive la révolte !» et « Libérez les émeutiers ».
La première réunion a eu lieu le 24 novembre 2005
(texte d'appel ci-après).

319
Dans le noyau initiateur, beaucoup s'étaient
rencontrés ou avaient appris à mieux se connaître dans
le soutien au mouvement lycéen du printemps 2005.
Certain(e)s militaient déjà dans des groupes ou des
revues (par exemple C N T , S U D éducation, Résistons
ensemble, FA, L'Envolée, La Question sociale, etc.); une
majorité n'appartient à aucun groupe et ne se réclame
d'aucune tendance particulière du mouvement révolu-
tionnaire. Cette très grande hétérogénéité est à la fois
une richesse et une cause de pesanteur (quand il s'agit
de rédiger un texte par exemple). En tout cas, on voit que
l'expression « anars inorganisés » utilisée par un journa-
liste de Libération pour qualifier les membres de l'Assem-
blée (« La tentation radicale des activistes », Karl Laske,
5 avril 2006) est à la fois inadéquate et réductrice*.
Les assemblées réunissent entre 25 et 60 personnes
selon les semaines. En tout, on peut estimer qu'une
centaine de personnes les fréquentent (un document
mis à disposition gratuitement s'écoule à une centaine
d'exemplaires en trois ou quatre semaines).
On participe aux assemblées entre 15 et 75 ans!
Chacun(e) peut s'y faire entendre sans distinction d'âge
ou de sexe. Cela ne signifie pas (il est bon de rêver mais
non de s'illusionner) que nous avons aboli les rôles. Une
étudiante le dit à sa façon : « C'est une réunion de vieux
qui aiment bien les jeunes... »

* L'un des intéressés me fit justement remarquer que ce panorama


politique omettait la participation fort active de deux camarades se
réclamant du marxisme-léninisme (quoique « sans parti »).

320
Les assemblées servent à se rencontrer, à échanger
informations, textes, suggestions, rendez-vous...
On y organise des manifestations (voir liste ci-
après) et des actions, comme la participation à l'une
des premières grandes manifestations anti-CPE avec
la banderole « Contrat Pour l'Esclavage? Cocktail Pour
Émeutes ! » (reproduite dans Libération, 8 février 2006)
ou avec le R A T P (Réseau pour l'abolition des transports
payants), le 4 mai 2006.
L'Assemblée soutient également la famille
d'Éric Biaise, qui a déposé plainte après la mort
suspecte de ce jeune homme à la prison de Fleury-
Mérogis, le 13 novembre 2005. Elle a organisé une
conférence de presse sur cette affaire, le 26 avril 2006.
La prison prend une place de plus en plus impor-
tante dans le dispositif de contrôle social des pauvres
et des jeunes et dans la répression des mouvements
sociaux par l'État, comme on l'a vérifié après les
émeutes de banlieue (2005) et les émeutes du mou-
vement anti-CPE (2006). Il est donc logique que le
système judiciaire/pénitentiaire devienne une cible
privilégiée.

Chaque jeudi à 19 heures, à la Bourse du travail de


Montreuil, 24, rue de Paris, métro Croix-de-Chavaux
NB : Ce texte n'est pas un «prospectus» élaboré par
l'Assemblée de Montreuil, mais une présentation sub-
jective par l'un de ses membres.

321
Manifs et ballades
L'Assemblée a organisé manifestations et ballades
(distributions de tracts à la rencontre d'une population
sans toujours occuper la chaussée), sans jamais demander
d'autorisation. Elles réunissent de 50 à 250 personnes.
- Le 26 novembre 2005 à Nanterre, vers la prison;
- Le 30 novembre 2005, du métro Aubervilliers
Quatre-Chemins vers le palais de justice de Bobigny;
- L e 4 décembre 2005 au centre de rétention de
Vincennes ;
-Le 10 décembre dans les quartiers nord de
Montreuil en soutien à trois frères accusés de rébellion à
agents (nous avons assisté aux différentes audiences du
procès de ces garçons, condamnés et qui ont fait appel) ;
- L e 31 décembre 2005 - 1er janvier 2006, à Paris:
« Réveillon(s)-nous !» de la Fontaine St-Michel vers la
prison de la Santé ;
- Le 25 février 2006, du métro Stalingrad à
Aubervilliers.

Texte d'appel
Pour enlever les pantoufles de sécurité...
A ceux et celles qui ne veulent pas attendre les
conclusions des experts sociologues, criminologues ou
philosophes pour savoir si deux semaines d'émeutes
sont un mouvement social ou pas...
A ceux et celles qui ne se reconnaissent pas dans
les discours médiatiques, politiques et religieux des

322
porte-parole autoproclamés des banlieues, dont la
fonction est de ramener le calme...
À ceux et celles qui n'ont pas envie de se retrouver
à la queue leu leu des manifestations organisées par des
organisations et partis...
À ceux et celles qui ne veulent pas, une fois de plus,
se suffire d'une critique passive d'un État totalitaire en
devenir alors que nous sommes sous le coup d'un état
d'urgence...
A ceux et celles qui ne veulent pas stigmatiser Sarkozy
quand c'est une logique étatique et économique d'écra-
sement qui se développe...
À ceux et celles qui pensent qu'il est toujours pos-
sible de s'organiser malgré l'isolement généralisé et
qui refusent de laisser les émeutiers seuls face à la
répression ...
Face à cet état d'urgence, promis à devenir perma-
nent, proposition d'assemblées générales régulières pour
discuter, élaborer, se rendre visible... et plus.

323
J'EMPORTE LE FEU I

À PROPOS DES CENTRES DE RÉTENTION

[Texte publié en ligne le 11 novembre 2008.]

Le 22 juin 2008, après des mois de résistance quo-


tidienne des sans-papiers «retenus», c'est le terme offi-
ciel, au Centre de rétention administrative ( C R A ) de
Vincennes (en région parisienne), résistance contre
leur détention, les brimades et violences policières et la
volonté de les expulser hors de France, le feu éclate dans
les bâtiments préfabriqués. La veille, Salem Essouli,
malade et qui ne pouvait recevoir les soins nécessaires à
son état dans le C R A , y était décédé.
Durant les six mois précédents, des militant(e)s
avaient établi des contacts téléphoniques avec les retenus,
tous des hommes, les femmes étant détenues à Paris.
C'est l'essentiel de ces échanges qui est publié sous le titre
Feu au centre de rétention par les jeunes éditions Libertalia.
Ces paroles de sans-papiers sont passionnantes à un
double titre. D'abord pour qui veut connaître le détail
de ce que l'on fait subir en son nom à des gens qui n'ont
que le tort d'être étrangers et pauvres. Ensuite pour qui
s'intéresse aux processus de mobilisation dans un milieu
pour le moins défavorable. De ce point de vue, le centre
de rétention est peut-être pire encore que la prison.

325
Pire pour les détenus eux-mêmes qui, victimes d'une
mesure administrative (les Chinois ont l'habitude, me
direz-vous, là-bas ce sont tous les nationaux que l'on
peut enfermer sans jugement!) ne bénéficient même
pas des relatives garanties liées aux procédures pénales.
Pire aussi parce que la rotation des détenus, arrêtés puis
expulsés, contrarie et la communication et la transmis-
sion des expériences de lutte.
S'ajoutent à ces difficultés la barrière des langues*, la
surveillance constante (caméras), le harcèlement poli-
cier, et le fait que le C R A de Vincennes était divisé en
deux secteurs étanches, pour 286 places au total.
Le système a aussi ses contradictions, il interdit stylos
et papiers (ils servent à rédiger des plaintes et des péti-
tions) mais ne peut saisir les téléphones portables (on se
contentera de couper les fils des cordons d'alimentation
lors des fouilles des chambres...).
Il n'est guère « étonnant » que ces hommes se rebiffent,
si l'on entend par là des mouvements sporadiques, le
plus souvent individuels, de révolte violente contre tel
abus particulièrement choquant. Il est plus étonnant, et
pour ce qui nous concerne c'est un étonnement plein
de satisfaction, que ces détenus parviennent à s'orga-
niser, à se concerter entre communautés, à organiser des
mouvements collectifs de refus des plateaux, de refus

* Laquelle barrière existe d'ailleurs aussi en usine, mais sans doute


pour un nombre moindre de langues. On sait que la maîtrise répartis-
sait harmonieusement les nationalités sur les chaînes de montage, un
ceci, un cela, de manière à rendre difficiles les échanges.

326
de rentrer dans les chambres, de refus d'être comptés,
tous modes d'opposition communs aux prisons et aux
camps, rendus ici très difficiles du fait d'une population
changeante. Il est vrai que certains des retenus l'ont déjà
été dans un passé plus ou moins proche, soit libérés,
soit expulsés, puis à nouveau raflés après une nouvelle
entrée sur le territoire et replacés en rétention.
L'action, à l'extérieur, des collectifs militants est aussi
un facteur décisif, offrant à la fois une chambre d'écho
et une « mémoire ». Le livre Feu au centre de rétention ' est
un jalon important de cette mémoire, constituée au fil
des semaines, dans les échanges téléphoniques avec les
retenus dont les témoignages sont reproduits.
Que ces hommes venus de fort loin parfois puissent,
selon la formule habituelle aux racistes, « foutre le bordel
chez nous » - comprenez qu'ils parviennent à tisser, non
sans contradictions et sans heurts, des liens de solidarité
contre l'arbitraire - est l'une des choses les plus récon-
fortantes qui nous soit donnée de voir en ces temps où
les chiens du capital sont d'autant plus hargneux qu'ils
sentent leur maître inquiet.
Ces sans-papiers, qui sont-ils? Ils ont été raflés dans
les transports en commun, près d'un foyer ou d'un chan-
tier. Beaucoup d'entre eux sont salariés dans le bâtiment
et la restauration. Certes, ils sont « sans papiers », c'est-
à-dire sans papiers valables et reconnus comme tels (ils

* Feu au centre de rétention, janvier-juin 2008. Des sans-papiers


témoignent, Libertalia, 2008. Les bénéfices de la vente sont versés aux
retenus inculpés.

327
ont pourtant une identité, une famille, une histoire), mais
ce sont avant tout les prolétaires du monde. Sans eux,
le récent mouvement des sans-papiers salariés l'a montré
aux yeux de tous, Paris ne serait ni construit ni entretenu,
ni non plus nourri. Observez que nous voici revenus à la
parabole dont usait un humoriste des années 1960 du
XXE siècle - comme le temps passe lentement! L'étranger
qui venait « manger notre pain » et sournoisement prié de
rentrer chez lui était... le boulanger du village. Ohé les
bobos ! D vous arrive de jeter un coup d'oeil par le passe-
plat lorsque vous dînez au restaurant? Vous n'avez rien
remarqué en cuisine? Sous la toque blanche, les carna-
tions vont de l'ivoire au noir bleuté, en passant par toute
la gamme des chocolat et pain brûlé.
Comment ces couleurs pourraient-elles vous paraître
«étrangères»? C e sont celles de l'ancien Empire fran-
çais... Souvenez-vous : la mystérieuse Asie, la riante
Afrique... L'Annam, le Tonkin, l'Afrique-Occidentale
française... Qui pouvait douter, en ce temps-là, de
trouver un boy en cuisine?
N e vous y trompez pas, je ne suis pas en train de
chanter l'exploitation salariée des «bons» étrangers, qui
leur ferait mériter d'être intégrés avec reconnaissance
dans la communauté nationale. Je constate ce
qu'aujourd'hui chacun sait : la justification pseudo-
économique de la chasse aux étrangers sans papiers est
un mensonge particulièrement ignoble, qui en rappelle
d'autres, point si anciens. Dans la réalité du monde

328
capitaliste, le seul pour l'heure, les sans-papiers sont la
frange la plus maltraitée du prolétariat; ce qui signifie
évidemment qu'un grand nombre sont chômeurs, atten-
dant sur la place du marché (virtuel) que les négriers les
embauchent. Les autres travaillent, poussent la bonne
volonté jusqu'à payer impôts et taxes, et sont traités
comme nous avons toujours traités les domestiques et
les nègres : ils suent au travail (d'ailleurs ils puent; voyez
le bruit et l'odeur), on s'en débarrasse quand ils gênent,
le reste du temps on ne les voit pas.
D ' o ù l'incohérence de la politique de « chiffre » exigée
de la police par le gouvernement de Sarkozy : réclamer
que l'on arrête de plus en plus de sans-papiers, c'est à la
fois rendre visible - ne serait-ce que lors des rafles - des
prolétaires que l'on ne veut pas voir, et désorganiser des
secteurs entiers d'activité.
Certes, il y a d'autres volontaires sur la place du
marché, tout prêts à prendre la place des expulsés, mais
voilà ce qui crée réellement le fameux « appel d'air »,
régulièrement brandi comme menace, et non la régu-
larisation massive, laquelle est un mode de régulation
moins irrationnelle du marché du travail. Mais le capi-
talisme n'est pas un système rationnel*.
Après cela, peut-on souhaiter aux prolétaires du
monde de venir échouer sur la place du marché parisien?

* Voyez la vraie-fausse autocritique du Sarkozy : • L'idée que les mar-


chés ont toujours raison [idée, que moi, Sarkozy, j'ai répandue, mais
n'insistons pas là-dessus] était une idée folle. » Discours du 25 sep-
tembre 2008, Le Monde, 27 septembre 2008.

329
Peut-on imaginer de réaliser une espèce de « charité (ou
de solidarité) dans un seul pays »? Sûrement pas. Je n'ac-
cuse d'ailleurs personne d'avoir en tête pareille naïveté.
C'est qu'aussi ces hommes et ces femmes, venus
chercher ici le moins du pire, ont «leurs» gouvernants,
«leur» bourgeoisie (qui pour être nouvellement riche
n'en est que plus avide), «leurs» flics et «leurs» chiens
policiers... On peut rêver qu'ils et elles puissent inventer
«leur» révolution, qui serait, qui deviendrait « la nôtre »,
comme aujourd'hui nous pouvons dire que leur révolte
est la nôtre. Que nous la faisons nôtre, sans en être le
moins du monde propriétaires ou gestionnaires. A la
vérité nous en sommes d'abord réconfortés et soulagés.
Il existe en France 27 centres de rétention adminis-
trative, compris celui de Vincennes qui rouvre en partie
en cette mi-novembre 2008. En raison de la déplorable
visibilité qu'elles contribuent à donner aux prolétaires
qu'on y enferme, il est à prévoir que ces prisons seront
autant qu'il est possible «délocalisées» aux frontières de
l'Europe. Vous voulez des usines? On ne détaille pas :
trois usines, une prison.
En attendant l'externalisation définitive du tra-
vail ouvrier et donc des ouvriers eux-mêmes, il y aura
d'autres Vincennes en flammes. C'est une conséquence
honorable de la capacité des prolétaires à se révolter, et
c'est une conséquence mécanique de l'imbécile et cri-
minelle politique dite « de l'immigration et de l'identité
nationale ».

330
On se tromperait en croyant que l'incendie de
Vincennes n'a eu que le mérite, déjà non négligeable,
d'attirer l'attention publique sur la condition des sans-
papiers retenus. Le collectif qui présente Feu au centre de
rétention insiste au contraire sur le fait que la machine à
expulser s'en est trouvée, en région parisienne au moins,
enrayée pour plusieurs mois : moins de 10 % des retenus
présents au moment de l'incendie ont été expulsés,
contre 5 0 % en régime «normal». Parmi les 100 retenus
transférés à Nîmes, sept «seulement» ont été expulsés.
Le nombre des rafles a significativement baissé dans les
rues de Paris.

Donc : un, deux, trois Vincennes...


Une hypothèse, pour qu'il soit vraiment difficile de
désigner des «coupables» - au moins cinq retenus de
Vincennes ont été mis en examen pour une responsa-
bilité supposée dans l'incendie, et placés en détention,
dans de «vraies» prisons - sans parler des risibles accu-
sations contre telle association ou une fantasmatique
« mouvance anarcho-autonome », une hypothèse dis-je
serait que l'incendie s'étende si vite à l'extérieur qu'on ne
distingue plus un brasier d'un autre.
Je songe à Jean Cocteau, à qui l'on demandait
quel objet il prendrait avec lui, obligé de quitter pré-
cipitamment une maison en flammes, et qui répondit :
« J'emporterai le feu! » Lumineuse résolution, qui marie
poésie et utilité pratique.

327
« Plein feu sur la noirceur des songes / Plein feu sur
les arts du mensonge/ Flambe perpétuel été / Flambe
de notre flamme humaine / Et que partout nos mains
ramènent / Le soleil de la vérité*. »
J'emporte le feu !

ARAGON Louis, « Les feux de Paris », dans Les Poètes, 1960.

332
VIOLENCE ET SABOTAGE :
PENDANT LES «AFFAIRES», LE DÉBAT CONTINUE

[La proposition de débattre de ces questions avait été faite


au sein du comité de Paris de sabotage de l'antiterrorisme,
réuni après les arrestations du 11 novembre 2008 (Tamac).
Le texte ci-dessous a été mis à disposition lors de la réu-
nion publique tenue le 10 janvier 2009, à Montreuil, par
ledit comité, sous le titre « Pages arrachées à un carnet de
notes... ». D a été repris dans la revue Ni patrie ni frontières
(n° 27-28-29, octobre 2009).]

Ça n'est pas parce que les journalistes du Figaro


magazine se donnent des frissons avec la question de la
violence révolutionnaire (rendez-vous compte ma bonne
dame : ils refusent le meurtre pour des raisons tactiques !
Et s'ils changeaient de tactique?) que nous devons nous
priver de la reposer.
Ça n'est pas parce que des révolutionnaires sont en
prison que nous devons geler les débats sur la révolution
(on n'en parlerait jamais !).
Ça n'est pas parce qu'Onfray-mieux-d'se-taire
donne des leçons de sabotage entre deux crachats que
nous pouvons faire l'économie de la question.
Donc, symboliquement, quelques idées jetées sur le
papier, pour alimenter les débats amorcés ou à venir.

333
La violence
La violence n'est pas d'abord une « catégorie morale »,
mais un rapport social. Violence, l'exploitation du tra-
vail; violence, la domination d'une classe, d'un genre,
d'une classe d'âge. Violence, la hiérarchie. Violence, les
institutions : État, armée, école, famille, couple...
Non, ces institutions ne sont pas équivalentes dans
leur fonctionnement. Le contraire d'une institution?
Une association, amoureuse ou/et insurrectionnelle, à
deux ou à 200000.
Pour ce qui me concerne, je suis venu à Panarchisme
par l'objection de conscience et la non-violence. Affaire
de genre, de goût et de rencontres (Louis Lecoin, May
Picqueray). Mes goûts n'ont pas changé, mais je n'ai
jamais exclu de me servir d'un fusil. A condition de
choisir mes cibles.
Cela dit, lorsque j'entends des camarades féro-
cement radicaux promettre d'égorger tous les flics, je
m'interroge. Non pas sur l'avancement du projet (ils
n'ont jamais égorgé personne, ça se saurait!), mais sur
sa «faisabilité», comme on dit en novlangue.
À la louche, on compte 100000 gendarmes et
145 000 policiers (les premiers seront bientôt ratta-
chés à l'Intérieur; je vous fais grâce, pour cette fois,
des 260000 militaires d'activé). Flics et gendarmes
font 245000 individus. Comptons, en moyenne, cinq
litres de sang par individu. Cela donne un million deux
cent vingt-cinq mille litres de sang. Sacré boudin, tout

334
de même ! Qui peut envisager pareil bain de sang sans
vomir son quatre-heures? Je ne vois que des végétariens
machiavéliques pour y penser sérieusement.
Le plus simple serait de ne pas envisager, ou même
de ne pas approuver abstraitement, même après cinq
bières, quelque chose que l'on se sait incapable de faire,
que l'on serait même incapable de regarder faire par
quelqu'un d'autre. Ça commence dès la première tête à
faire sauter, la première gorge à trancher.
Qe tiens ceux qui objecteront que certaines blessures
par balle saignent très peu ou que l'on peut étrangler
proprement pour des pinailleurs jésuites.)
Le plus difficile sera de reconvertir les membres
des forces de l'ordre survivants et qui n'auront pas fui
à Monaco. Je ne plaisante pas. C'est, dès maintenant,
un problème politique à envisager autrement que par
des rodomontades de gamins. Accessoirement, le fait de
promettre l'égorgement à l'ennemi n'est pas la perspec-
tive la plus à même d'encourager désertions et retourne-
ments de vestes, lesquels nous permettront d'épargner
une énergie et un temps précieux...

Le sabotage
Sabotage : ça n'est pas la cible qui doit être légitime,
mais l'acte.
S'il suffisait que la cible présente les caractères
d'une «légitimité» sociale, bâtiment officiel, véhicule
de police, personnel d'État (ministre, flic, magistrat,

335
huissier, concierge, chauffeur), banque, entreprises
commerciales diverses, on pourrait, ou plutôt on devrait
en tous lieux et en toute saison mitrailler les façades des
mairies, incendier les supermarchés et planter un cou-
teau entre les omoplates de la contractuelle (voir plus
haut). Même en Corse, région la plus avancée dans
cette voie, de telles pratiques ne s'observent qu'à une
fréquence réduite, quasi paresseuse, et sur un mode
presque aimable.
La légitimité d'une action politique ne se comprend
pas en soi, sans un calcul d'opportunité et de lisibi-
lité (rappel : en français, opportunité ne signifie pas
«occasion», mais « caractère de ce qui est opportun »).
Autrement dit ici : est-ce le bon moment?
Pour qu'un sabotage soit considéré comme réussi,
il ne suffit pas que le train s'arrête (c'est un exemple),
mais que le plus grand nombre de gens concernés (ceux
auxquels on s'adresse; voir ci-dessous) puisse com-
prendre pourquoi on a voulu l'arrêter. Idéalement : sans
communiqué développant une longue analyse politique
qu'aucun média bourgeois ne reproduira.
Se garder de l'idée selon laquelle « Alors là vraiment
si y comprennent pas un truc pareil ! c'est qu'y sont vrai-
ment trop cons pour qu'on leur cause », qui n'est pas un
raisonnement mais une facilité.
O n n'envoie pas de signaux à l'ennemi (l'État,
la police), avec lesquels on ne mène pas un combat
singulier, mais que l'on trouve sur notre route parce

336
qu'ils sont les instruments de l'ennemi dans la lutte
des classes.
On ne se contente pas d'envoyer des signaux aux
« ami(e)s », autres militants radicaux qui partagent plus
ou moins nos positions et connaissent les codes de
notre discours.
En effet, nous ne parlons pas la même langue et
n'utilisons pas les mêmes mots que tout le monde;
ça n'est pas «mal», il est juste bon de s'en souvenir
si nous voulons être compris au-delà de notre aire
linguistique/politique.
Mais alors, à qui nous adressons-nous? C'est une
excellente question, qu'il faut toujours se poser au
moment d'élaborer un discours et de préméditer un acte.
Non, ça ne veut pas dire que la réponse soit simple,
ou toujours la même...

337
INCENDIAIRES? EH BIEN! J'EN SUISI

[Tract signé de mon nom, daté du 1er janvier 2010.]

Le 22 juin 2008, à l'issue de plusieurs mois de mobi-


lisation, la révolte éclatait au Centre de rétention admi-
nistratif de Vincennes après la répression violente d'une
marche en hommage à tin détenu, Salem Souli, décédé la
veille sans avoir reçu les soins qu'il réclamait. Le plus grand
C R A de France partait en fumée. Moins de rafles et d'ex-
pulsions dans la région parisienne : la machine répressive
était enrayée pour un temps. Les 25,26 et 27 janvier 2010,
une dizaine d'anciens «retenus», étrangers en situation
dite «irrégulière», seront jugés à Paris pour cet incendie.
Comme à l'habitude en pareilles circonstances, ils ont été
choisis un peu au hasard et beaucoup parce qu'ils s'étaient
fait remarquer dans les luttes précédentes.
Pourquoi ces révoltés ne susciteraient-ils pas notre
solidarité? Pourquoi la presse leur accorderait-elle
moins d'attention qu'à d'autres? Parce qu'à retenir
leurs prénoms sont difficiles? Ni Julien ni Benjamin, ni
Christophe ni Eisa, ni Bertrand... Ils se prénomment
Ali, Ekma, Mahamadou, Moïse, Nadir...
Peuvent donc pas s'appeler comme tout le monde?
...C'est qu'ils portent tous les noms du monde. Ils ne
sont pas « toute la misère du monde » ! Ils sont une part

339
de sa richesse, de ses capacités créatrices, que les patrons
exploitent sans vergogne, dans leurs pays d'origine comme
ici. Chassés par les crises locales ou les guerres que mènent
les armées que nous entretenons (Afghanistan), ils sont
souvent en situation de plus grande pauvreté dans les rues
de nos villes que dans les régions qu'ils ont dû fuir.
Le gouvernement mène à leur égard une politique de
terrorisatkm (rafles, rétentions, expulsions, dissuasion et
discrimination à l'égard des mariages mixtes) qui vise à
maintenir dans la docilité une main-d'œuvre corvéable à
merci. Les grèves de travailleurs sans papiers dans le bâti-
ment, la restauration, les services, comme les mouvements
de révolte dans de nombreux C R A (Nantes, Bordeaux,
Toulouse...) montrent que cette politique se heurte de
plus en plus à la mobilisation collective des intéressés.
Nous sommes nombreux à nous souvenir que Vainqueur
de la Bastille fut, après le 14 juillet 1789, un titre de gloire
(d'ailleurs reconnu par une loi de 1833 qui allouait une
pension aux survivants). Nous n'avons pas perdu non plus
le souvenir des communards qui incendièrent en 1871 les
Tuileries, la Cour des comptes, le Conseil d'État, le palais de
la Légion d'honneur, le ministère des Finances et l'Hôtel de
Ville. Ni des nombreuses combattantes ou simples femmes
du peuple exécutées par la soldatesque comme «pétroleuses».
Brûler un symbole de l'oppression, détruire une prison,
l'acte de révolte logique que l'on reproche sans preuve aux
inculpés de Vincennes ne nous est pas étranger. Nous nous y
reconnaissons pleinement. Incendiaires? Eh bien ! Pen suis !

340
À LA GUERRE SOCIALE C O M M E À LA GUERRE I

RETRAITES, OFFENSIVE ET TERRORISATION :

NOTES INSTRUCTIVES POUR UNE PRISE D'ARMES

[Texte mis en ligne le 11 octobre 2010.]

À la suite des émeutes du quartier de La Villeneuve,


à Grenoble, Nicolas Sarkozy annonce en conseil des
ministres, le mercredi 21 juillet 2010, « une véritable guerre
contre les trafiquants ».
Le 30 juillet 2010, à Grenoble, après des incidents
consécutifs au décès d'un braqueur abattu par la police, il
fait le lien entre la délinquance et « cinquante ans d'immi-
gration insuffisamment régulée, qui ont abouti à mettre
en échec l'intégration ». Il appelle à une « guerre natio-
nale » contre cette délinquance, ainsi dénoncée comme
d'origine étrangère.

1. De quelle * guerre» s'agit-il?


Dans le discours dominant, le thème de la «guerre»
n'est pas d'apparition récente. A la fin des années 1970
et au début des années 1980, il est omniprésent sous sa
variante de « guerre économique » (leitmotiv d'un Michel
Debré) et, plus subtilement, comme institutionnalisation
d'une « guerre froide » transposée sur le terrain intérieur.

337
En 1980, alors que le gouvernement Giscard d'Es-
taing-Raymond Barre envisage de modifier les textes sur
la sûreté intérieure, Le Monde écrit : « Toute séparation
formelle entre temps de paix et état de guerre tend à dis-
paraître définitivement, au profit d'une situation de crise
générale à laquelle doivent désormais se préparer les ins-
titutions, civiles et militaires, contribuant à la sécurité*. »
Le «terrorisme», réel, fantasmé et/ou instrumenta-
lisé fournira à la fin des années 1980 une représentation
commode de l'ennemi extérieur et intérieur. En 1986, le
discours programme de Jacques Chirac évoque ce que
j'ai appelé, par référence aux « classes dangereuses », les
trois « figures dangereuses » du «terroriste», de l'étranger
et du jeune délinquant. A l'intérieur de ce dispositif
idéologique et guerrier, un déplacement commode per-
mettra, après 1989, de pallier la disparition de l'épou-
vantail du bloc de l'Est, supposé pourvoyeur de poseurs
de bombes, au profit de l'islamisme radical. Désormais,
les trois figures dangereuses se croisent idéalement dans
le jeune délinquant, enfant d'immigrés, donc supposé
enrôlable par le terrorisme islamique.
Ayant à l'esprit ce court rappel historique, on ne
trouvera rien d'étonnant à la récurrence du thème de
la «guerre» dans le discours de Nicolas Sarkozy. Il est
présent dès son arrivée au ministère de l'Intérieur, en
juin 2002, lorsqu'il exhorte 2000 cadres de la police à

* Le Monde, 5 novembre 1980, cité dans GUILLON Claude, De la


Révolution, Alain Moreau, 1988.

342
la mobilisation : « Nous allons gagner la guerre contre
l'insécurité. » Guerre encore, contre les délinquants, en
octobre de la même année, après l'incendie de plusieurs
véhicules à Strasbourg. « Guerre aux trafiquants » et même
aux « chauffards routiers » en 2003. Guerre aux « bandes
violentes » pour le désormais président de la République
en 2008. Il déclare en 2009 : « Notre pays doit enrayer les
phénomènes de bandes et de haine dirigés contre deux
piliers de la République, l'école et la police. »
Toujours en 2009, la même rhétorique s'applique à
l'absentéisme scolaire, c'est la « guerre sans merci contre
le décrochage scolaire ». Pas davantage de merci, comme
bien l'on pense, contre « la criminalité », en mai 2010,
après le décès en service d'une policière*.
L'apparent bric-à-brac des «cibles» gagne en cohé-
rence une fois reconsidéré comme cibles de ce que j'ai
appelé la terrorisation démocratique, correspondant aux
figures dangereuses évoquées plus haut : délinquance
multiforme (de l'école buissonnière au braquage),
immigration, dont il ne suffit plus qu'elle soit « régulière» et
légale, attaques violentes contre les institutions et leurs
personnels.
On voit que ce recours systématique au thème de la
guerre s'inscrit sur le moyen terme (quarante années) et
ne saurait être considéré comme une simple rodomontade
ou une question de «style» propre au seul Nicolas Sarkozy.

* « Nicolas Sarkozy, huit ans de "déclarations de guerre" », lemonde.fr,


21 juillet 2010.

343
Il indique bien plutôt une tendance de fond des patro-
nats et États occidentaux à mettre à profit la mondialisation
pour revenir à une gestion capitaliste plus violente, présen-
tant les conquêtes ouvrières comme des archaïsmes : ser-
vices publics, droits sociaux et syndicaux, etc.
Tandis qu'une guerre mondiale permanente et tour-
nante permet, « à l'extérieur », de gendarmer le monde
et d'assurer la circulation des sources d'énergie (Irak,
Afghanistan, Kosovo), la terrorisation démocratique
devenue mode de gouvernement est l'instrument d'une
guerre tout aussi réelle : la guerre des classes.
Ancien premier flic de France, soucieux, en bon
parvenu, d'afficher en tout, du choix de son épouse à
celui de sa montre, son attachement à la bourgeoisie (et
au spectacle), M . Sarkozy se veut l'artisan magnifique
- incompris, si nécessaire - de la mutation de la répu-
blique bourgeoise au service du capitalisme moderne.
Ça n'est certes pas la première fois que la lutte de
classes en France aura « créé des circonstances et des
conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque
personnage de jouer le rôle de héros* ».

2. Quel est le moral des troupes ?


« La multiplication des violences dans les quartiers
alarme les policiers », constatait Le Monde (28 août 2010) :
« Responsables policiers et syndicalistes ne dissimulent pas

* MARX Karl, Avant-propos au 18 brumaire de Louis Bonaparte, Œuvres,


L a Pléiade, Politique I.

344
leurs inquiétudes face aux tensions et aux violences contre
les forces de l'ordre dans les quartiers sensibles. Avec une
double angoisse : celle d'un embrasement des quartiers qui
répondrait au décès d'un jeune lors d'une course-poursuite
ou lors d'affrontements avec la police; ou à l'inverse, d'un
mouvement de colère des policiers dans l'hypothèse de la
mort d'un fonctionnaire au cours d'émeutes urbaines. »
Faisant allusion à divers faits survenus en août 2010,
tirs au fusil à Auxerre, Corbeil-Essonnes, Toulouse, le
quotidien ajoutait : « Après les nuits d'émeutes dans le
quartier de la Villeneuve à Grenoble, en juillet, où les
policiers avaient dû répliquer à balles réelles à des tirs
d'armes à feu, les dernières semaines ont été marquées
par d'autres incidents graves. »
L'émeute de Grenoble faisait suite à la mort de Karim
Boudouda, après le braquage du casino d'Uriage. « Des
mesures de sécurité exceptionnelles ont été adoptées
afin d'assurer la protection des policiers de la brigade
anticriminalité (BAC) impliqués dans la course-pour-
suite et la fusillade. [...] "Nous avons notamment iden-
tifié des menaces que nous estimons sérieuses sur l'un
des fonctionnaires de la B A C " . [...] Les fonctionnaires
pris pour cibles ont été mis en congé et leurs domiciles sont
désormais surveillés par la gendarmerie ou la police*. »
Plus au sud, après le contrôle à son domicile d'un C R S
en arrêt de travail à la suite d'une blessure au bras, 48 de
ses collègues se sont simultanément mis en arrêt maladie.

* Le Monde, 28 juillet 2010; c'est moi qui souligne.

345
Ce mouvement de protestation contre « les façons de faire
de la hiérarchie et les pressions exercées sur les person-
nels » a entraîné le retour à sa caserne de Carcassonne de
la 57e compagnie républicaine de sécurité qui se rendait à
Paris, le 31 août 2010. Elle a fait demi-tour à hauteur de
Cahors. Un syndicaliste policier F O de l'Aude estimait
que les violences exercées contre les policiers en 2009 ont
doublé par rapport à l'année précédente : « On ne refuse
pas de faire notre travail, mais nous n'en avons plus les
moyens humains et techniques*. »
D apparaît que les membres des forces du maintien de
l'ordre sont victimes des mêmes modes de management que
les autres travailleurs, et qu'ils s'en rendent compte. Par
ailleurs, le fait que les fusils soient désormais pointés sur
leurs têtes, et non plus seulement dans le dos des jeunes
de banlieue, semble provoquer une amorce de prise de
conscience de la violence de la «guerre» à laquelle appelle
M . Sarkozy depuis huit ans, et dont ils sont la piétaille.
Passons surl'étonnement douloureux,etprobablement
sincère, de ces fantassins de la guerre sociale devant le fait
que des catégories de pauvres, traditionnellement cibles
desdites «bavures» policières, décident d'ignorer les
règles du jeu et le monopole étatique de la violence : nous
sommes armés et nous tirons sur vous. Rappelons, à titre
indicatif, qu'entre 1977 et 2001,196 personnes ont été tuées
par la police, des jeunes pour la plupart, fils d'immigrés", et

* ladepeche.fr, 1 " septembre 2010.


* * RAJSFUS Maurice, La Police et la peine de mort, L'Esprit frappeur, 2002.

346
que le parquet de Bobigny a requis un non-lieu, le 9 sep-
tembre 2010, pour les deux policiers mis en cause pour
« non-assistance à personne en danger » dans la mort de
deux adolescents, Zyed et Bouna, à Clichy-sous-Bois en
octobre 2005 (22 octobre 2010 : les deux policiers seront
traduits devant le tribunal correctionnel; décision des
juges d'instruction, contre l'avis du parquet [Ils bénéfi-
cieront finalement d'un non-lieu]).
Du strict point de vue de la psychologie individuelle, on
conviendra aisément qu'il puisse être désagréable, et même
traumatisant, d'être la cible de tirs de fusils de chasse ou
de carabines 22 LR. Par ailleurs, le renversement brutal de
perspective (se trouver de l'autre côté du viseur) a de quoi
sidérer momentanément les capacités d'analyse.
On ne peut dès lors qu'observer avec intérêt toutes
les stratégies d'échappement, qu'elles soient utili-
sées comme substitut à la grève (interdite) ou même
maniées par les hiérarchies locales à titre préventif. Se
faire porter pâle, surtout collectivement, est en effet une
bonne manière de ne pas avoir à tirer sur des inconnus,
tout en évitant qu'ils vous prennent pour cible.
Force est de constater, du seul point de vue des autorités
cette fois, les impasses dans lesquelles elles se trouveront
rapidement engagées. Admettons que l'on fasse protéger
par des gendarmes ou des C R S les domiciles des poli-
ciers des B A C impliqués dans des fusillades meurtrières.
Qui surveillera les domiciles des gendarmes et des CRS?
Certainement pas les CRS, eux-mêmes en arrêt maladie,

347
qui préféreront braver les contrôles plutôt qu'avoir à garder
leur caserne comme s'ils étaient en service...
On lit ici et là que des policiers ruent dans les bran-
cards, persuadés que les consignes qu'on leur donne
l'ordre d'appliquer, en matière de rafles d'étrangers
par exemple, n'ont d'autre visée que de propagande. Il
semble que sur des théâtres d'opérations pourtant sup-
posés plus « valorisants », en Afghanistan par exemple, les
soldats de la « vraie guerre » vérifient sur le terrain que
leur présence n'est nullement souhaitée par les popula-
tions qu'ils sont censés protéger de la barbarie, et que se
multiplient départs à la retraite anticipés, non-renouvel-
lement de contrats, etc.
Souhaitons sincèrement aux individus dont la triste fonc-
tion sociale, qu'ils ont accepté de remplir pour des raisons
économiques, souvent à l'aube de leur vie, n'a pas totale-
ment altéré le sens moral, la conscience de classe et l'instinct
de conservation, de prendre le large tant qu'il est temps...

3. Retraites ou offensive?
Le journal Le Monde, qui n'a jamais dérogé à son rôle
d'almanach du bon sens, c'est-à-dire de compilation de
la pensée bourgeoise sur le monde, écrit dans un éditorial
à propos de la loi contre les retraites du gouvernement
Sarkozy-Fillon : « Sur le plan tant démographique, compte
tenu de l'allongement de l'espérance de vie qui rend iné-
luctable la hausse de la durée de cotisation, qu'écono-
mique, en raison des déficits du régime, la réforme des

348
retraites était nécessaire. » Ayant ainsi approuvé sur le
fond le discours du gouvernement et de la classe dont il
défend les intérêts, l'éditorialiste peut se donner l'air de
discuter sévèrement les détails, annonçant au passage ce
que seront les aménagements que l'on peut attendre de
la part de « la gauche », si elle revenait aux affaires : « Un
projet inéquitable et une mauvaise méthode débouchent
aujourd'hui sur un blocage social à hauts risques*. »
La seule préoccupation des gestionnaires, de «droite»
comme de «gauche», également commune aux dresseurs
de chiens et aux publicitaires, est donc bien le condition-
nement des produits et de ceux qu'il faut convaincre de
les convoiter.

Guerre sociale et bourrage de crânes


La caractéristique du projet contre les retraites et de
l'espèce d'exposé des motifs que résume complaisam-
ment le journaliste est un ensemble de non-dits, préci-
sément constitutifs du mensonge bourgeois sur l'histoire
et le monde :
a) Le salariat, c'est-à-dire l'exploitation du travail,
est une fatalité indépassable qui assure la domination de
la nature par l'homme et sa supériorité sur le babouin;
b) Lesdits « avantages acquis » ou « acquis sociaux »,
c'est-à-dire les concessions faites par la bourgeoisie au
prolétariat en lutte, au cours de l'histoire de la lutte des
classes, doivent au contraire être considérés comme

* Le Monde, 26-27 septembre 2010.


temporaires, momentanés, «précaires» comme toute vie,
ainsi que le rappelait la patronne des patrons français ;
c) Plus ces acquis sont anciens dans l'histoire de la
lutte des classes, plus facilement ils seront dénoncés
comme des archaïsmes incompatibles avec les nécessités
de l'économie moderne;
d) L'économie moderne est une science objective qui
permet d'organiser rationnellement la domination de
l'homme sur la nature et la satisfaction harmonieuse des
besoins humains. Et non l'idéologie propre au capitalisme
moderne, qui exploite le travail et met l'ensemble de la vie
humaine sous le signe de la marchandise et du profit.
Si l'on accepte de telles prémisses, il devient en effet
impossible de discuter autrement que sur d'infimes
détails, de calendrier par exemple, tant de la loi contre
les retraites que de la disparition des services publics ou
du démantèlement du code du travail.
La seule position cohérente pour un mouvement
social qui interdirait effectivement la réforme engagée
contre les retraites consiste à dire : Nous n'avons pas de
comptes à rendre, rien que des comptes à régler. Nous ne
discutons pas avec vous. Nous n'accepterons jamais de
nous faire exploiter plus longtemps, sous le prétexte
obscène qu'un certain nombre d'entre nous vivront
quelques années de plus que leurs grands-parents.
La nature d'un tel mouvement est anticapitaliste. Il se
heurte nécessairement, non seulement au gouvernement
et au patronat, mais aux grandes centrales syndicales,

350
lesquelles ont récemment renégocié leur rôle dans la
régulation des rapports d'exploitation à propos de la
représentativité*.
Au moment où je rédige ces notes (10 octobre 2010),
nous nous trouvons au croisement de plusieurs paradoxes.
Nicolas Sarkozy cherche en quelque sorte à prouver à
quel point il peut être impopulaire, ce par quoi il entend
démontrer qu'il incarne bien l'économie-science-objec-
tive en lutte contre les archaïsmes émotionnels (la prise
de la Bastille; le Front populaire; le-facteur-qui-profite-
de-sa-toumée-pour-apporter-le-pain-à-la-vieille-dame).
Il en attend, peut-être à tort, un bénéfice électoral en
2012. Au contraire, pourrait-on dire, les syndicats,
assurés de leur survie économique, doivent mettre en
scène le respect de certaines formes dites «démocra-
tiques» : le patronat peut certes baiser les travailleurs,
mais non sans recueillir, comme l'on dit à l'hôpital,
leur « consentement éclairé », notamment à l'échelle de
l'entreprise ou de la branche. Peu importe ici de savoir si
les ministres et les dirigeants des C F D T , C G T , FO, etc.
se concertent en de secrètes visioconférences (ce qui est
infiniment probable), il suffit que chacun joue sa parti-
tion au mieux de ses intérêts propres.
Ou autrement dit : il ne s'agit pas de savoir si, d'un
point de vue «moral», les syndicats « font le jeu du
gouvernement » en «trahissant» leurs adhérents. Ils

* L e fait qu'un accord ait été passé ne signifie pas qu'il sera appliqué
loyalement par l'État, ainsi que les syndicats commencent à le
soupçonner.

351
jouent le rôle de syndicats modernes, dans une démo-
cratie capitaliste : prévenir la formation et surtout la
généralisation de mouvements sociaux qui mettraient
en péril leur existence propre comme celle du sys-
tème. C e rôle central n'est contradictoire ni avec une
fonction de conseil juridique sur les lieux de travail
ni avec l'opposition, éventuellement musclée, au
patronat lors de conflits localisés*.
Enfin, beaucoup de celles et ceux qui ont participé
aux « journées d'action », tout en étant hostiles à la stra-
tégie générale des syndicats et/ou n'étant pas syndiqués
eux-mêmes, se sont glissés dans les mots d'ordre limités
de grève et de manifestations parce qu'ils reflétaient bien,
à ce moment, leur propre niveau de détermination ou
leurs possibilités limitées de se «payer» des jours de grève.
Il a été abondamment souligné que les mobili-
sations ont concerné l'ensemble du territoire, villes
moyennes comprises, ainsi que des entreprises moyennes
ou de l'artisanat dans lesquelles les syndicats sont peu
implantés. Il serait intéressant de ce point de vue (mais
hélas hors de portée) de pouvoir comparer la carte de

* Concernant la C G T , la « culture d'entreprise » (on défend le


job) et la mainmise persistante des staliniens sur le service d'ordre
font que les adversaires les plus opiniâtrement pourchassés (à
coups de barre de fer) ont été et sont encore à gauche de l'orga-
nisation : anarchistes, anarcho-syndicalistes, trotskistes, maoïstes,
etc. Profitant d'un recrutement et de pratiques militaro-viriles,
par ailleurs déplorables, la Gauche prolétarienne maoïste a pu
en maintes occasions, dans les années 1970, renverser le rapport
de force physique, tandis que les militants de Lutte ouvrière, au
contraire, avaient consigne de leur organisation de ne pas répliquer
physiquement aux agressions staliniennes.

352
la mobilisation présente avec celles des manifestations et
grèves des années 1994-1995, dont beaucoup donnèrent
lieu à des incidents violents ou tournèrent à l'émeute. Se
dessinerait la carte de ce qu'on appellera, faute de mieux,
un « mécontentement social », dont ni les défaites, au
niveau national, européen et mondial, ni la répression, ni
la propagande médiatique n'ont empêché la persistance
dans le temps et dans l'espace.
En revanche, des victoires partielles à l'échelle nationale
(contre la loi Devaquet, le plan Juppé [malgré le soutien
actif de la C F D T ] , le CPE, etc.) revivifient l'histoire des
luttes, même s'il s'agit le plus souvent d'une « mémoire
collective » assez vague et oublieuse d'une infinité d'infor-
mations qui n'ont pas été collectées sur le moment.

L'amendement dit la vérité


Ça n'est évidemment pas l'effet du hasard, mais
plutôt un aveu de la place du projet de loi contre les
retraites dans l'arsenal de la guerre sociale, si le gou-
vernement en a profité pour faire voter des mesures
annoncées depuis quelques années contre la médecine
du travail. Le prétexte étant, selon Eric Woerth, que la
question est liée à la pénibilité du travail, précisément
évoquée à propos des retraites.
Spécialiste reconnu, quoique non pratiquant, de
« l'usage de la brosse à cheveux* », M . Woerth fait ici

* Le Canard enchaîné (30 juin 2010) rappelait que M. Woerth, ministre


du Budget et trésorier du parti majoritaire, fut nommé en 1987 par
le président du conseil général M. Mancel, directeur de l'Agence de

353
mentir le dicton chinois selon lequel l'expérience est un
peigne pour les chauves. Cette fois il dit vrai, et sa posi-
tion est d'une parfaite cohérence. En effet, la médecine
du travail concerne le travail, et même, peut-on dire sans
trop s'aventurer, les travailleurs. Avec le code du même
métal, la médecine du travail est un archaïsme parmi
d'autres, la trace fossile d'un compromis entre le capital
et les travailleurs, malheureusement laissée à l'abandon et
par les syndicats et par la majorité des médecins du travail
eux-mêmes. Les uns et les autres considérant, sans doute
à juste titre, que le strict respect des conditions de sécu-
rité des travailleurs telles que définies par les textes et la
pratique d'une médecine de qualité à leur service s'appa-
renteraient vite à une grève du zèle susceptible de bloquer
des secteurs entiers d'activité (le bâtiment, par exemple).
L'enterrement du système des retraites était donc
une occasion logique de se débarrasser de ce résidu. Les
médecins du travail, outre leur dispersion et leur très
relatif esprit de résistance, sont âgés : les trois quarts
d'entre eux ont plus de 50 ans et 1 700 départs à la
retraite étaient prévus entre 2008 et 2013*. D suffira de
ne pas les remplacer et... de transférer certaines caté-
gories de travailleurs sous la responsabilité de médecins
non spécialisés en médecine du travail, ce que prévoient

développement de l'Oise. À ce poste, M. Woerth commanda plusieurs


études à des cabinets de conseils privés, portant sur la valorisation
des « déchets et rebuts de pommes » (épluchures et trognons) ou les
« comportements face à la brosse à cheveux ». Voir en ligne « L a tour Eiffel
et la brosse à cheveux. Parabole sarkozyste ».
* Le Monde, 17 septembre 2010.

354
les amendements au texte contre les retraites de 2010.
Ds prévoyaient même, mais c'était afficher un peu trop
crûment l'objectif de la manœuvre, que les médecins du
travail exercent désormais « sous l'autorité de l'employeur » !
Ce sera, semble-t-il, « en lien avec l'employeur », précision
oiseuse, puisque c'est évidemment déjà le cas. Mais il fal-
lait faire croire à une erreur de rédaction...

4. De quelle guerre s'agit-il? (bis)


Je me suis souvent inscrit en faux contre les assimi-
lations réductrices de l'action répressive de tel gouver-
nement bourgeois (c'était déjà le cas pour de Gaulle
et Pompidou...) avec celle de l'État français sous
protectorat nazi. Elles présentent l'inconvénient de faire
du «fascisme» - et de «l'antifascisme»! - des catégories
morales, qui fondent la révolte en dehors de l'histoire et
de la lutte des classes.
Il ne s'ensuit pas qu'aucune comparaison ne soit
pertinente. Or l'importance, depuis au moins vingt-cinq
ans, du thème «terroriste» dans la propagande d'État et
dans l'élaboration de l'arsenal de la terrorisation démo-
cratique, associée à la nouvelle définition européenne
du «terrorisme» (en gros toute opposition à l'État), font
associer presque automatiquement le discours dominant
d'aujourd'hui avec celui qui qualifiait les résistant(e)s de
«terroristes» durant l'Occupation.
Cette (dis)qualification avait évidemment pour fonc-
tion de mettre en scène l'absence supposée de légitimité

355
des résistant(e)s, non pas combattants clandestins mais
« armée du crime ».
Après la Libération, ce discours est difficile à tenir. D est
donc infléchi. Le général Barazer de Lannurien témoigne
au procès Pétain, en 1945. Il répète ce que Pétain a dit
devant la commission d'instruction : « Je n'ai jamais rien
fait contre la Résistance; j'ai toujours combattu le terro-
risme. » Selon Lannurien, « quand on tue quelqu'un au
coin d'un bois c'est un crime de droit commun ».
D y aurait donc eu une « bonne Résistance », à l'égard
de laquelle Vichy est supposé avoir fait preuve d'une neu-
tralité bienveillante (!), peut-être une résistance d'opinion
(elle n'est pas précisément décrite), et des «terroristes»,
délinquants de droit commun, qui dissimulaient leurs
crimes sous des oripeaux politiques et/ou patriotiques.
Cette seconde forme du discours sur le «terrorisme»
est étonnamment proche du discours dominant actuel.
En effet, peut être désormais qualifié de «terrorisme»
tout ce qui s'oppose au système politique et économique
en place, surtout si cette opposition viole le mono-
pole d'État de la violence, ne serait-ce que de manière
symbolique (sans atteinte au personnes, piratage infor-
matique par exemple). Dans cette acception, plus large
qu'elle n'a jamais été depuis la Seconde Guerre mon-
diale, le «terroriste» est un délinquant de droit commun
qui feint d'avoir un idéal. Ce rapprochement entraîne
mécaniquement la confusion dans le discours dominant
entre les thèmes de la « guerre au terrorisme », au sens

356
ancien (saboteurs, poseurs de bombes), et de la « guerre
à la délinquance » (droits communs sans idéal).
D est normal que le gouvernement Sarkozy-Fillon
considère comme un enjeu idéologique de taille d'écarter
toute assimilation entre sa politique et celle de l'État
français. On disputera donc de savoir si une rafle est
bien une rafle lorsqu'elle ne concerne «que» des Roms,
placés en détention puis expulsés, et non des Juifs promis
à l'extermination. Rappelons au passage que le mot rafle,
d'emploi courant dans le vocabulaire policier, suscitait
moins de controverse appliqué à des prostituées ou à des
travailleurs algériens dans les années 1960.
La question du vocabulaire adéquat et des rapproche-
ments historiques s'est reposée à propos de l'expulsion
systématique des Roms, entreprise pendant l'été 2010, à
l'instigation de Nicolas Sarkozy. Le Courrier des Balkans
a publié un extrait du « Rapport final de la Commission
sur l'holocauste en Roumanie », de 2004. Il fait appa-
raître que les Roms victimes de la politique sarkozyenne
sont parfaitement fondés à évoquer les exactions dont
ils ont été victimes pendant la période où le militaire
d'extrême droite Ion Antonescu a dirigé la Roumanie,
engagée au côté de l'Allemagne nazie (1940-1944).
En effet, le recensement des Roms de 1942, sur lequel
devaient s'appuyer durant la guerre les 25000 expulsions
vers laTransnistrie (entre l'actuelle Moldavie et l'Ukraine*,

* On estime qu'« environ 11000 Roms déportés sont morts en


Transnistrie, notamment de faim, de froid et de maladie ».

357
prenait en compte soit le nomadisme soit, pour les séden-
taires, l'absence de moyens de subsistance, la mendicité et
la délinquance. « Les documents du gouvernement sur les
Roms n'invoquaient pas la race comme un motif de dépor-
tation. Ils ne faisaient pas référence à une "infériorité"
raciale ou à un "danger" racial [qu'ils] auraient constitué. »
Autrement dit, une réelle politique raciste ou de
purification ethnique peut très bien être menée sans
référence explicite à la «race» de ses victimes. De
même, nous n'ignorons pas qu'il peut exister des camps
de concentration dépourvus de chambres à gaz, la
République en a ouvert aux combattants espagnols, et
même de clôtures barbelées, les staliniens (et les tsars
avant eux) en ont peuplé la Sibérie.

5. Identité nationale, «race» et paranoïa génétique


Je ne peux revenir ici sur le détail des textes qui
mobilisent, au service des lois de terrorisation, des
angoisses sexuelles archaïques. J'en ai fait l'inventaire
dans La Terrorisation démocratique. Je rappellerai tout de
même, puisque journaliste et « démocrates critiques »
semblent perpétuellement (re)découvrir ce type de
textes, que la loi du 24 juillet 2006 prévoyait déjà que le
fait de contracter mariage ou de reconnaître un enfant
« aux seules fins d'obtenir ou de faire obtenir » un titre
de séjour ou une naturalisation est punie de cinq ans
d'emprisonnement et de 15000 euros d'amende. On
voit que la « police des sentiments » que le député Vert

358
Noël Mamère accuse, en 2010, le gouvernement de
vouloir créer, existait déjà. Corollaire logique de ces dis-
positifs, la loi prévoit également la « vérification de filia-
tion » par des tests A D N , tests destinés aux seules mères, à
la suite de débats et tractations fangeux avec une partie
de la droite, inquiète d'une inquisition qui pourrait
concerner demain la famille bourgeoise. Effet de ces ter-
giversations : le décret d'application du texte n'a jamais
été publié. Cela n'empêche pas cette paranoïa sexuelle
et génétique de revenir dans l'actualité à l'occasion de
l'examen du nouveau projet Besson de 2010.
Après avoir organisé la répression de supposés
« mariages blancs », le gouvernement Sarkozy-Fillon s'en
prend, via le projet Besson, aux « mariages gris », c'est-à-
dire où le conjoint étranger aurait trompé le conjoint fran-
çais sur ses sentiments afin d'obtenir un titre de séjour...
On voit bien que les textes visant les blancs auraient pu
être utilisés contre les gris, mais M . Besson assure qu'il
est «normal» que la pénalisation des seconds soit plus
sévère que celle des premiers puisqu'il y a « tromperie
volontaire » (gris) et non fraude conjointe (blancs)... Si
l'on écarte le diagnostic psychiatrique de délire, la seule
logique compréhensible de ces arguties est de désigner
« l'étranger » comme séducteur-violeur de conscience et
voleur d'identité nationale. Tarif : sept ans de prison (au
lieu de cinq) et 30 000 euros d'amende (puisque la res-
ponsabilité est prise en charge par un seul, l'amende est
doublée... «normal»!).

359
On notera que la paranoïa sexuelle et génétique est
instrumentalisée dans d'autres pays démocratiques afin de
tenter de remettre en cause le « droit du sol ». C'est ainsi
qu'aux États-Unis, des politiciens républicains se sont fait
une spécialité de dénoncer un nouveau danger terroriste :
les bébés. Ds passent de l'idée, après tout plausible, que
des étrangères franchissent illégalement la frontière pour
accoucher sur le territoire des États-Unis afin de faire béné-
ficier leur progéniture de la nationalité américaine, à celle,
beaucoup plus farfelue, que des organisations terroristes
envoient leurs sympathisantes accoucher aux États-Unis.
Une fois rentrées chez elles, elles les « dorloteraient pour
en faire de futurs terroristes »... américains! L'idée sug-
gérée est qu'ainsi la nation américaine dorlote (« to coddle »)
elle-même à distance ceux qui viendront la détruire. « Et
un jour, explique sans rire le républicain Louie Gohmert,
vingt, trente ans plus tard, ils seront envoyés pour aider à la
destruction de notre mode de vie*. » C'est sous le vocable
étrange de anchor babies, des « bébés ancres » (par analogie
avec des mines flottantes?), que ces terroristes à peine
sortis du ventre de leur mère sont désignés à la méfiance
des citoyens américains. Ici la vieille paranoïa machiste
rejoint la propagande «antiterroriste» : créatures diabo-
liques, les femmes ont bien des façons de jouer les kami-
kazes; qu'elles séduisent, se laissent séduire, accouchent ou
se fassent sauter à la bombe, on ne saurait trop s'en méfier.

* Voir Daily News, 27 juin 2010 ; article de Lorraine Millot du 12 août


2010, sur son blogue « Great America », Ubération.fr.

360
La méfiance est d'ailleurs une qualité officiellement
recommandée en temps de guerre. Les oreilles enne-
mies vous écoutent et l'ennemi se cache dans le sein de
la nation où elle le réchauffe innocemment.
La logique plus ou moins assumée des tentatives
réformatrices évoquées plus haut, abouties ou non, est de
substituer le droit du sang au droit du sol, même si la moti-
vation avouée est aussi politique et culturelle que possible :
défendre « l'identité nationale » ou Yamerican way of life.
Sans se référer à l'idée d'une « race pure » ou supé-
rieure, ces textes recourent néanmoins à une logique
raciale ou racialiste puisque génétique. Le « corps iden-
tité », déjà utilisé par les techniques de reconnaissance et
de contrôle biométriques*, fonde un contrôle génétique
des populations, des inclinations, des mariages, des pro-
créations, des reconnaissances d'enfants, des acquisi-
tions de nationalité, etc.
Ce mélange inextricable de nationalisme culturel et
de paranoïa raciale mène assez logiquement non seule-
ment à retreindre l'accès à la nationalité - surtout par
le sexe : mariage, filiation - , mais aussi à faire de ladite
nationalité une qualité jamais définitivement acquise,
dont on peut être sommé à tout moment de prouver
qu'on la mérite encore.
Vont dans ce sens les pratiques, au demeurant illé-
gales, de persécution administrative contre des per-
sonnes dont l'un des parents est né à l'étranger ou

* Voir GUILLON Claude, Je chante le corps critique, op cit.

361
qui sont nées dans d'anciennes colonies, lorsqu'elles
doivent faire renouveler leur carte d'identité. Va éga-
lement dans ce sens la multiplication des cas où la
nationalité acquise «récemment» peut être retirée à
une personne. Nicolas Sarkozy proposait, lors du dis-
cours de Grenoble du 30 juillet 2010, la déchéance de
nationalité pour toute personne d'origine étrangère
« qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un
policier, d'un militaire de la gendarmerie ou de tout
autre dépositaire de l'autorité publique ». La loi de
2006 prévoyait déjà une mesure équivalente, durant les
quatre années suivant le mariage pour un(e) conjoint(e)
de Français (e) ayant porté atteinte aux « intérêts fon-
damentaux de la nation » ou convaincu d'activité « ter-
roriste». La disposition que M . Sarkozy appelait de ses
vœux a aussitôt été intégrée au projet de loi Besson
contre l'immigration et votée en première lecture à
l'Assemblée nationale le 30 septembre 2010.
Pratiquant la surenchère, à moins qu'il se soit agi de
faire paraître « modérées » les propositions sarkozyennes, le
ministre de l'Intérieur Hortefeux proposait en août 2010
de déchoir de leur nationalité les polygames et, « en cas
d'excision, de traite d'êtres humains ou d'actes de délin-
quance grave* ». C'est le même Hortefeux qui avait limité
aux seules mères de famille (étrangères) le recours aux
test A D N , actuellement au réfrigérateur de la terrorisa-
tion, en attente de jours plus favorables.

* Le Monde, 3 août 2010.

362
On vérifie ici que l'arsenal de terrorisation ne peut être
considéré comme un ensemble de textes « d'exception »,
monstrueuse excroissance qu'il suffirait ou même qu'il
serait possible de retirer par quelque opération chirurgi-
cale, mais comme la traduction d'une logique de guerre
intérieure qui irrigue l'ensemble de la législation pénale
et civile, et sert de modèle à ses réformes successives.

Aux lectrices et aux lecteurs de conclure...


... En gardant présent à l'esprit que le texte qu'ils
viennent de lire se présentait comme des notes prises en
préparation d'une émission de radio (en direct sur Radio
libertaire, le 7 octobre 2010).
J'ajoute tout de même que l'échec de l'actuel mou-
vement qui prend la défense des retraites comme occa-
sion de se manifester ne signifierait nullement la fin de
la lutte des classes ou la victoire définitive des gestion-
naires de la terrorisation. « Si on perd cette fois, c'est
mort! », entends-je dire. Mais non. La vie sera certes
rendue plus difficile, tout comme la complique la dispa-
rition du service public de la Poste et comme la mena-
cera la disparition programmée du service public de la
santé. Cela n'est pas rien, mais cela n'est pas la fin de
l'avenir, la fin de l'histoire, que nous écrivons ensemble.

ON NE LE LEUR FAIT PAS D I R E . . .

L'homme d'affaires américain Warren Buffett, troi-


sième fortune mondiale en 2010, a déclaré : « There's

363
class warfare, ail right, but it's my class, the rich class,
that's making war, and we're winning. »
« Il y a une guerre des classes, d'accord, mais c'est
ma classe, la classe des riches, qui est en train de mener
cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. »
Ces propos sont fréquemment cités dans la presse
américaine. Voir par exemple l'article de Ben Stein,
« In Class Warfare, Guess Wich Class is winning »,
NewYork Times, 26 novembre 2006.

364
TERRORISATION DÉMOCRATIQUE
ÉCONOMIE, PROPRIÉTÉ, TERREUR

[Ce texte est extrait de l'introduction à la brochure de 27 pages,


que j'ai rédigée en février 2006 pour l'Assemblée de Montreuil.
Elle est intitulée : Urgence-Exception-Terreur. De l'après-11 sep-
tembre 2001 aux émeutes de 2005. Revue et actualisée après
l'« affaire de Tamac », elle a fourni la base du livre publié aux
éditions Libertalia en 2009 : La Terrorisation démocratique.]

Le capitalisme se flatte d'avoir doté le monde d'une


« seconde nature » : l'économie.
L'idée que cette nature économique peut être aussi
difficile à maîtriser que la nature naturelle et ses catas-
trophes a été utilisée par les politiciens français à partir de
la fin des années 1970. « Nous allons vers un monde non
maîtrisé », déclarait en septembre 1979 Valéry Giscard
d'Estaing, alors président de la République, aujourd'hui
rédacteur du projet de Constitution européenne.
La mondialisation incarne aujourd'hui la difficulté de
gérer le monde économique, difficulté supposée hors de
la responsabilité des États-nations.
Le système produit mécaniquement l'insécurité dont
il a besoin ou qu'il ne sait pas éviter (volant de chômage,
précarité...); il la produit également comme produit
(comme marchandise), donc l'organise et la vend. D y a
chômage et création d'un nouveau secteur privé de gestion/

367
radiation des chômeurs ; il y a répression sociale et création
(construction et gestion) de prisons privées...
Dans le même temps, plus le système crée de l'insécu-
rité sociale, plus il multiplie en (fausse) contrepartie l'offre
«sécuritaire», elle-même objet d'un fructueux marché.
Le terrorisme pratiqué par des groupes disposés à
assassiner des personnes prises au hasard pour faire
pression sur un État est - pour l'État en question et ses
semblables - ion problème immédiatement recyclable en
«solutions» de gestion de l'ordre public.
L'attentat meurtrier devient une illustration tragique
du discours étatique sur l'immense difficulté à maîtriser
le monde moderne et sur la nécessité de se prémunir
contre diverses figures dangereuses affectées du facteur «T»
comme «Terrorisme» : le pauvre, l'étranger, le jeune...
On peut remettre au goût du jour la première phrase
du Manifeste communiste de Marx et Engels (1848) : « Un
spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. »
Quelle est l'opposition, remarquaient les auteurs, qui n'a
pas été accusée de communisme ? En consultant les médias
de ce début du XXIe siècle, on peut dire qu'un spectre hante
l'Europe, et le monde entier : le spectre du terrorisme.
Or la lecture des textes qui se présentent et s'auto-
justifient en tant qu'instruments de lune contre le ter-
rorisme montre que sous l'épouvantail terroriste, c'est
toujours le spectre du communisme - de la révolution,
de la contestation sociale - qui est le cauchemar des
maîtres du monde.

368
L'ex-ministre de l'Intérieur français Charles Pasqua
avait utilisé l'expression « terroriser les terroristes », ce
qui justifiait de retourner contre l'ennemi terroriste les
mêmes armes qu'il employait.
Il manque en français un substantif correspondant
au fait de terroriser : on proposera ici le néologisme
«terrorisation».
C'est bien en effet, comme on va le voir, de la terro-
risation des mouvements sociaux qu'il s'agit, au double
sens d'intimidation et de stigmatisation. Stigmatiser signi-
fiant ici apposer arbitrairement l'étiquette «terroriste»
sur tout acte, individu ou groupe jugé dangereux pour
l'ordre capitaliste. [...]

369
Q U E L RAPPORT ENTRE UN IMMIGRÉ HONGROIS
ET L ' « IDENTITÉ NATIONALE »?

[Texte publié en ligne le 19 mars 2007. D brocarde la poli-


tique d'« identité nationale », ectoplasme sarkozyste (dotée
jusqu'en 2010 d'un ministère), justification idéologique de
la politique de terrorisation des sans-papiers, raflés, placés
en centres de rétention et expulsés. On sait que le père de
M. Sarkozy, de nationalité hongroise, s'est engagé dans la
Légion étrangère (française) en 1944.]

Drôle de titre... Vous trouvez?Vous comprendrez de


quoi je veux parler, mais suivez-moi d'abord. Je reviens
d'une escapade bruxelloise et j'en garde les jambes
courbaturées et l'esprit musard.
Je dînais vendredi soir avec mon amie D. et sa sœur,
dont je faisais la connaissance. Ce sont deux très belles
femmes. On rencontre souvent dans cette région du
monde de ces femmes grandes, souvent bien charpen-
tées, les yeux souvent clairs (rarement blondes). Vous
en connaissez à Varsovie ou à Paris? Mais bien entendu.
C'est très difficile d'évoquer un « type de femmes » sans
tomber dans des stéréotypes oiseux. Pourtant, je vous
assure, je n'en vois jamais autant passer que depuis la ter-
rasse de ce café (je ne pousserai pas le goût de la vérifica-
tion scientifique jusqu'à vous indiquer l'adresse).

371
« Mais que viens-tu chercher à Bruxelles? », me
demande D.
Le dépaysement. N'étaient les tarifs prohibitifs du
train, je viendrais plus souvent. Et comme D. moque
gentiment mon « dépaysement tempéré » par une langue
commune, je lui fais observer qu'à Bruxelles rien ne se
dit dans les mêmes mots, les mêmes expressions qu'à
Paris, à une heure un quart de là et dans la « même
langue » en effet. À commencer par les expressions les
plus simples de la vie quotidienne, par exemple : s'il
vous plaît remplace merci. Et que peut signifier cette
pancarte apposée sur plusieurs boutiques « Commerce
à remettre ». Selon les explications de la soeur de D.,
il semble que ce soit un équivalent de notre « Bail à
céder »... Elle me signale l'apparition sur des maisons
ou des appartements de panneaux portant la mention
« À acheter » (et non plus « À vendre »).
Le dépaysement, c'est mon trouble devant cette
marchande de fleurs à qui je viens de demander mon
chemin en l'appelant madame et en la vouvoyant et qui
me répond en m'indiquant une avenue, avec un fort
accent flamand : « Tu marches tujours tu droit! » Le
tutoiement est-il familier? moqueur? prolétaire? lié au
passage d'une langue à l'autre ?
Le dépaysement, je l'éprouve en me perdant dans le
métro ou plutôt dans les différents étages du métro, du
prémétro (les trams roulant sous terre) et du tramway
proprement dit. Tout est pourtant indiqué en français (et

372
en flamand), mais je n'y comprends rien. J'ai la chance de
tomber sur un employé qui m'assure que le moyen le plus
simple de prendre le métro (je viens de descendre dans
une station de métro) est de prendre d'abord le tram que
voilà et de changer à la prochaine... Je suivrai ses indi-
cations. Dans le tram, je le sais, depuis le temps, mais je
l'oublie à chaque fois, les accélérations sont incroyable-
ment brusques. Tous les voyageurs, quel que soit leur âge,
semblent stables sur leurs jambes ; je suis le seul à manquer
m'étaler, me signalant immédiatement comme étranger...
D. et moi choisissons des chicons gratinés. D'un cer-
tain point de vue, on peut dire que c'est un plat typique-
ment belge ; encore que... Dans le nord de la France aussi,
je crois, on appelle les endives chicons. « Je ne sais pas ce
qui est belge ! » remarque D. Je pourrais lui répondre que
je ne sais pas très bien ce qui est français, quoique, préci-
sément, je me sens, je m'éprouve, je me vérifie «français»
dans ce restaurant bruxellois. Comme dans le tram,
comme dans ma conversation avec la fleuriste.
Il ne s'agit pas de retrouver sur une terre « étrangère »
je ne sais quelle fierté nationale, dont je me tamponne le
coquillard (argot français).
Simplement je vérifie ici que je suis aussi constitué
d'habitudes, et notamment d'habitudes langagières, que
l'on peut qualifier pour partie de «françaises», même si
un voyage à Liège, à Marseille ou à Lausanne suffit à en
exclure le caractère d'identité «nationale» qui découle-
rait de l'usage commun du français.

373
Le mensonge d'une « identité nationale » prétend
imposer à toutes et tous, par-dessus les genres, les
classes sociales et l'histoire, une nature commune,
comme la nature du stalagmite est, goutte après goutte,
de s'élever à partir du sol.
Il existe pourtant, par exemple dans les divers mou-
vements ouvriers prônant l'internationalisme, des parti-
cularités «locales». L'histoire de la lutte des classes est
faite, dans chaque partie du monde, de précipités parti-
culiers (au sens chimique).
Dans le cas français, l'histoire de Paris n'est pas l'his-
toire de France. On sait que l'histoire de France est une
histoire d'immigration (on rappelle justement qu'un
Français sur quatre, au moins, a des ancêtres immi-
grés). On semble oublier davantage que l'histoire du
Paris révolutionnaire (historiquement : un pléonasme)
est aussi une histoire d'«étrangers». Voilà un composant
de l'« identité française » : depuis le « prussien Cloots »,
comme disaient ses adversaires jacobins, jusqu'aux
anarchistes espagnols conduisant les chars de la division
Leclerc qui libère Paris...
En passant par les Belges, précisément. Lesquels
constituent le plus fort contingent national (737) sur les
1 727 étrangers arrêtés par l'armée versaillaise durant la
répression sanglante de la Commune de Paris, en 1871.
Immédiatement après les Belges, les Polonais.
Le Figaro recommande à l'époque le massacre « de tous
les Polonais interlopes ». Recommandation prise au pied

374
de la lettre dans les rues livrées à la soldatesque. Décliner
un nom à consonance polonaise suffit à être fusillé.
Contre l'identité populaire «interlope» se constitue,
se consolide plutôt, l'identité bourgeoise. Dans des ruis-
seaux de sang.
La bourgeoisie a préféré les Prussiens aux interna-
tionalistes venus de toute l'Europe. Les bourgeois sont
internationalistes à leur manière.Tout plutôt que la mise
en commun des richesses ! Qu'importe le prix (humain)
à payer, pourvu que les affaires reprennent !
Léo Frankel était ouvrier joaillier. D'abord installé à
Lyon, en 1867. Affilié à l'Internationale, il sera député par le
X m e arrondissement de Paris au Conseil de la Commune.
D fut à l'initiative, dit Bernard Noël dans son remarquable
Dictionnaire de la Commune, « des rares mesures purement
socialistes votées par la Commune : recensement des ate-
liers abandonnés afin d'y installer des ateliers coopératifs,
interdiction du travail de nuit chez les boulangers, interdic-
tion des amendes et retenues sur les salaires ».
Il est blessé sur les barricades mais parvient à fuir et
à gagner la Suisse. L'année suivante (personne n'est par-
fait!), il vote l'exclusion de Bakounine de l'Internatio-
nale. Il reviendra à Paris en 1889 et y mourra en 1896.
Entre-temps, il a organisé le Parti ouvrier en Hongrie,
le pays où il est né, dans un faubourg de Budapest.
Quel rapport entre un immigré hongrois et l'« identité
nationale »? Eh bien ça dépend de quel immigré on parle,
et de quelle mémoire. Il y a la mémoire des bourgeois et

375
des marchands, des fusilleurs de la Semaine sanglante, et la
mémoire du « Hongrois » Léo Frankel, du « fils de Polonais »
Auguste Adolphe Okolowicz (blessé, emprisonné, évadé),
de la « fille de Polonais » Paulina Mekarska Mink et de tant
d'autres, venu(e)s donner chair à la liberté.
Dans l'Argentine des généraux fascistes, on créa un
« ministère de l'Intelligence » ! Une idée de crétin.
Créer un « ministère de l'Identité nationale » est une
idée de flic destinée à rassurer les boutiquiers.
Les généraux fascistes voulaient affirmer qu'eux
aussi - et non les seuls « intellectuels » qu'ils détestaient -
pouvaient se réclamer de l'intelligence.
L'« identité nationale » s'adresse à celles et ceux que
terrorise (à juste titre) le monde d'aujourd'hui.
On pouvait l'ignorer, le monde, il y a cent ans. Il bou-
leverse aujourd'hui la vie de la moindre bourgade. Le
capitalisme-monde n'a aucun égard pour les boutiques et
pas davantage pour les classes moyennes (pour le proléta-
riat non plus, bien sûr, mais ça, ça n'est pas neuf).
L'« identité nationale » est une espèce de prix de
consolation décerné aux perdants du capitalisme moderne.
Exploités, virés, humiliés, ridiculisés, mais français, mon-
sieur! C'est minable, haineux et dérisoirement inefficace.
Cependant, comme le disait le refrain d'une chanson
communarde, que l'ironie de l'histoire rend particuliè-
rement pertinente dans la période présente :
TOUT ÇA N ' E M P Ê C H E PAS NICOLAS, QU'LA COMMUNE
N ' E S T PAS MORTE I

376
MANDAT D'ARRÊT EUROPÉEN :

HUIT ANNÉES D'INJUSTICE AGGRAVÉE

TERRORISATION DÉMOCRATIQUE, RAPPORT D'ÉTAPE

[Texte publié en ligne le 25 août 2010. Publié antérieurement,


« Pendant la guerre, l'état d'exception s'installe » (Le Monde
libertaire, n° 1315,10 au 16 avril 2003) n'est pas repris ici.]

On se souvient que le mandat d'arrêt européen


(MAE) avait été proposé par la Commission européenne,
huit jours seulement après les attentats du 11 septembre
2001, comme un moyen privilégié de lutte contre le
«terrorisme». La France a adopté le 17 mars 2003 une
révision constitutionnelle permettant l'institution du
M A E . La loi est entrée en vigueur le 12 mars 2004.
Entérinant le principe de la reconnaissance mutuelle
des décisions pénales entre les États de l'Union euro-
péenne, supposés également «démocratiques», adopté
dans l'enthousiasme consensuel droite-gauche, le M A E
a donc quelques années d'existence derrière lui.
Or le bilan qui peut être dressé est à la fois terrifiant,
c'est le cas de le dire, et tragi-comique. Cette consta-
tation, que nous allons détailler dans la suite, n'a rien
d'étonnant pour nous qui avions dénoncé ce moyen
de faciliter les expulsions et notamment les risques
encourus par les militants politiques.

377
Ce qui peut surprendre néanmoins, c'est que le bilan
est à ce point catastrophique qu'il est dressé de manière
convergente par la grande presse, par les organisations
non gouvernementales, par certaines polices... et par la
Commission européenne elle-même.
Commençons par cette dernière, qui tient à rappeler
dans un long communiqué du 20 juillet 2010 qu'elle
« défend le droit à l'information dans les procédures pénales
[extraterritoriales] ». Il semble que cela aille mieux en le
disant. La Commission fait l'historique naïf de ses bonnes
intentions : c'est en effet dès 2004 qu'elle a « commencé à
envisager une déclaration des droits », comprenez un for-
mulaire remis à la personne extradée vers un pays dont
elle ne comprend pas nécessairement la langue. Dès 2004 !
C'est-à-dire à peine trois ans après avoir publié la décision-
cadre concernant le mandat d'arrêt européen. La règle est
bien : faisons d'abord n'importe quoi qui serve nos intérêts
politiques, on se souciera des dégâts collatéraux plus tard.

La démocratie comme une traînée de poudre...


En 2004, donc, un seul pays de l'UE avait eu l'idée
saugrenue de remettre un formulaire aux personnes extra-
dées. Ds sont 12 en 2010. On voit que l'un des principes
fondamentaux des dispositifs pénaux démocratiques, à
savoir le fait que toute personne poursuivie a le droit de
savoir ce qui lui est reproché, s'est répandu comme une
traînée de poudre... en huit ans et dans une moitié des
États concernés ! Tout vient à point : « La première mesure,

378
qui concernait l'octroi aux suspects de droits à la traduc-
tion et à l'interprétation, a déjà fait l'objet d'un accord
politique entre le Parlement et le Conseil. Les prochaines
mesures, prévues par la Commission pour 2011, seront
une directive relative au droit de consulter un avocat et
une directive relative au droit de communiquer avec ses
proches, ses employeurs et les autorités consulaires. »
Un avocat! Pincez-moi! Et dès 2 0 1 1 ! Ne serions-
nous pas engagés sur la pente savonneuse du laxisme,
que l'on peut faire confiance aux fanatiques terroristes
pour exploiter au mieux? Pourquoi pas autoriser les
gens à pisser, tant qu'on y est ! A h non ! Pour l'instant,
ce détail ne fait pas partie des droits de l'extradé(e). Il
faudra vous débrouiller dans la langue des indigènes et
avec leurs coutumes pénitentiaires.
Comme le souligne la Commission, peut-être pas
complètement certaine d'entrainer si facilement l'adhé-
sion du Parlement, « cette proposition [informer l'ex-
tradé dans sa langue] est essentielle pour renforcer la
confiance dans l'espace européen de justice ».
Mais, me direz-vous, esprits sagaces et entraînés,
comment se fait-il que la Commission européenne se
complique la vie avec des broutilles qui ne concerneront
que de féroces assassins ou de redoutables anarchistes?
Oui... Euh! Alors là, il s'est produit quelque chose
d'imprévu, presque rien à vrai dire, mais qui a fini par
attirer l'attention des commissaires. Admettons que
dans un premier temps, ils n'aient souhaité qu'un effet

379
d'annonce politique doublé (d'une pierre deux coups)
d'une modernisation de l'arsenal de répression poli-
tique, disons contre les militants indépendantistes
basques (nous en reparlerons plus loin).
Or, nos excellents commissaires sont de piètres juristes
et d'une ignorance crasse en histoire. Bref, ils ignorent com-
plètement ce fait simple : dès lors qu'un texte pénal existe,
il se trouve des flics et des magistrats pour l'utiliser. Dès
lors que le M A E existait, comment voulez-vous convaincre
un magistrat polonais (la nationalité n'est pas choisie au
hasard) qu'il n'a pas à en user. D en usera donc, et même
- selon de nombreuses voix officielles - , il en abusera.
Selon la formule du journal Le Monde (25-26 juillet
2010) : « Le mandat d'arrêt européen favorise les extra-
ditions abusives. » On imagine que M . Robert Badinter,
fervent défenseur du M A E , est tombé de sa chaise,
avant de se traîner vers le téléphone pour résilier son
abonnement... Le même article du bureau européen du
quotidien estime que « quelque 14000 mandats d'arrêt
[européens] ont été émis depuis 2002 ».
Diable ! La lutte armée aurait-elle repris de la
vigueur, dans le sud de l'Europe ou dans quelque région
montagneuse des Balkans ? A dire vrai, non. Le fait est
que l'énorme majorité des M A E sont émis pour des
peccadilles. Attention, nous ne voulons pas dire qu'une
arrestation sans préavis, un beau matin, par la police
locale pour être remis(e) à la police d'un État étranger
est un désagrément anodin. Non. Nous répétons ce

380
que disent sur le ton de la lamentation les flics anglais,
notamment : on peut faire l'objet d'un M A E et être
légalement enlevé, pour presque rien.
D semble en effet que certains magistrats, probable-
ment conditionnés par des décennies de bureaucratie stali-
nienne, n'ont pas la moindre idée de la nécessaire (du point
de vue du bon sens démocratique) proportionnalité entre
le délit et la mise en branle du mandat d'arrêt européen.
C'est ainsi que la police britannique se plaint que le
« système est engorgé* ». En 2008, l'inspecteur Gary Flood,
spécialiste des extraditions à Scotland Yard, estimait que
40% des M A E traités par la police londonienne étaient
émis par la Pologne, pour des délits si insignifiants qu'ils
n'auraient donné lieu localement qu'à une mise en garde
ou à aucune enquête (The Guardian, 20 octobre 2008).
La manie procédurière des magistrats polonais est
à ce point délirante que l'Angleterre en était, en 2008
toujours, à recevoir (et réexpédier rempli de suspects)
« un avion militaire polonais toutes les trois semaines** » !
Ces gens nouvellement venus à la démocratie n'ont pas
le sens des bonnes manières.
Parmi les exemples de motifs «abusifs» d'extradition
fournis par la police britannique : un Lituanien extradé

* En Angleterre, l'Extradition Act de 2003 a intégré le M A E dans le


droit britannique et également rendu plus facile l'extradition vers des
pays hors U E , comme la Libye, la Russie et l'Azerbaïdjan.
* * L'un des moyens que l ' O N G FairTrials International (FTI), dont il
sera question plus loin, proposait en mai 2009 pour calmer les ardeurs
des magistrats est que l'ensemble des frais engendrés par l'application
d'un M A E soient à la charge du seul pays émetteur.

381
pour « vol de porcelets », un menuisier ayant récupéré la
porte d'une penderie que son client n'avait pas payée, le
vol d'un dessert (dont le mandat d'arrêt énumère scru-
puleusement les ingrédients).
Sont de plus en plus concernés des artisans, des chefs
d'entreprise, des touristes et des étudiants en vacances
ou en séjour linguistique. C'est sans doute là qu'il faut
voir le mobile de la Commission européenne, et nous
devons reconnaître que nous n'avions pas songé à cela :
le mandat d'arrêt européen est un obstacle au tourisme.
Vous vous souvenez qu'il s'agit de renforcer la confiance
dans l'espace européen de justice. Or, les commissaires
poursuivent ainsi leur phrase : « particulièrement du fait
que les Européens sont plus nombreux à voyager : 47 %
des Allemands, 3 4 % des Britanniques et 1 6 % des Italiens
prennent leurs vacances dans un autre pays de l'Union ».
Nous voilà bien loin, à la fois du 11 septembre 2001 et
d'un souci pour les « droits de l'homme ». Il s'agit de fonder
les relations européennes sur une mutuelle reconnaissance
de la manne touristique! On sait que les truands n'aiment
guère les troubles sociaux, qui attirent la police et nuisent
aux affaires. Nos commissaires découvrent que les dispositifs
antiterroristes eux-mêmes peuvent contrarier l'économie.

Deux «abus» parmi d'autres


L ' O N G britannique Fair Trials International (litté-
ralement « Procès équitables internationaux ») apporte
une aide juridique aux personnes qui font l'objet de

382
poursuites judiciaires dans un autre pays de l'Union
européenne que celui où elles vivent. Nous évoquerons
deux des dossiers qu'elle suit (les informations figurent,
en anglais, sur le site Internet de FTI).
On comprend facilement à la lecture de ces informa-
tions que les mésaventures des personnes citées n'ont
rien d'exceptionnelles. Autrement dit, elles auraient pu
avoir lieu dans un cadre national et des cas équivalents se
rencontrent chaque année dans chaque pays. Il n'est pas
moins évident que le système du M A E multiplie par un
facteur X, difficile à évaluer mais non négligeable, le risque
de ce type d'imbroglio et d'« erreurs judiciaires », que les
problèmes de langues rendent plus kafkaïens encore. La
difficulté actuelle à introduire des recours et à obtenir des
réparations, que les États émetteurs de M A E «abusifs»
sont peu enclins à accorder, rendent les conséquences de
ces « erreurs judiciaires transfrontalières » plus pénibles
encore pour leurs victimes, sur le long terme.
Il existe bien ce que Le Monde (25-26 juillet 2010)
appelle un « embryon de parquet européen ». Il a bien
été saisi, en 2009 par exemple, de 256 dossiers litigieux.
Par malheur, il n'a le pouvoir ni d'annuler un M A E ni
d'empêcher une extradition.
En 1989, Deborah Dark a été arrêtée en France, soup-
çonnée d'infraction à la législation sur les stupéfiants; elle
est placée en détention pendant huit mois et demi. Son
procès a lieu en 1989 et elle est acquittée. Elle retourne au
Royaume-Uni. Or le procureur a fait appel de la décision

3«3
sans en aviser ni Deborah ni son avocat français. L'affaire
est rejugée en 1990, en l'absence de Deborah Dark et
sans qu'elle soit représentée. Le tribunal l'a cette fois
déclarée coupable et condamnée à six ans d'emprisonne-
ment. Encore une fois, elle n'a pas été informée. En avril
2005, soit quinze ans après la condamnation en appel,
un mandat d'arrêt européen (MAE) a été délivré par les
autorités françaises contre Deborah.
En 2007, en vacances en Turquie, elle est arrêtée à
nouveau. La police la libère rapidement. À son retour
au Royaume-Uni, elle se rend au poste de police pour
essayer de comprendre les raisons de son arrestation.
On lui affirme qu'il n'existe pas de mandat d'arrêt
contre elle. En 2008, Deborah rend visite à son père en
Espagne, où celui-ci s'est retiré. Elle est arrêtée et placée
en garde à vue. Elle refuse de consentir à l'extradition
et obtient une audience d'extradition. Après un mois
de détention, le tribunal espagnol refuse de l'extrader,
arguant d'un délai déraisonnable. Deborah est libérée
et peut rentrer au Royaume-Uni. Toutefois, elle n'est
pas au bout de ses peines. A son arrivée, Deborah est
arrêtée à nouveau, cette fois par la police britannique,
à l'aéroport de Gatwick. Une fois de plus, elle refuse
de consentir à l'extradition ; elle est libérée sous caution
en attendant une autre audience. Le tribunal refuse son
extradition en avril 2009. Tant que la France n'aura pas
annulé le M A E contre elle, Deborah Dark court le risque
d'être de nouveau arrêtée si elle voyage en Europe.

384
Andrew Symeou, jeune étudiant de 20 ans, se trouve
en vacances en Grèce, en 2007. Une nuit, dans la même
ville grecque, un autre jeune Britannique fait une chute
mortelle dans un night-club. Andrew insiste sur le fait
qu'il n'était même pas dans le club au moment du drame,
ce que de nombreux témoins ont depuis confirmé. D n'a
pas été interrogé et ne savait rien de l'incident quand il a
pris l'avion pour rentrer chez lui à la fin de ses vacances.
Un an plus tard, un mandat d'arrêt européen est émis
contre lui, réclamant son extradition vers la Grèce afin
d'y être jugé pour meurtre. D est apparu, à la suite de
sa contestation de la procédure, que le mandat d'arrêt
européen était fondé en grande partie sur les déclara-
tions de deux témoins soumis à des mauvais traitements
de la part de la police, déclarations sur lesquelles ils sont
revenus depuis. Fair Trials International considère que ce
serait « un abus du système du mandat d'arrêt européen »
d'extrader quelqu'un et de l'obliger à comparaître devant
un tribunal en se fondant sur ce genre de preuves, « mais
les tribunaux britanniques ont rejeté ces arguments ».
Andrew Symeou a été extradé en Grèce. Même si les tri-
bunaux grecs annulent finalement la procédure, Andrew
peut être contraint de passer des mois dans une prison
grecque en attente du procès. (Il a été définitivement mis
hors de cause par un tribunal grec, le 17 juin 2011.)
Fair Trials International a également recensé plu-
sieurs cas dans lesquels des mandats européens ont été
exécutés malgré des délais très longs et le fait que les

3»5
personnes arrêtées ont été victimes de violences poli-
cières établies, notamment en Grèce et en Espagne.
Il apparaît que les parquets nationaux se servent du
système du M A E quand cela les arrange et en reviennent
à une conception traditionnelle de la souveraineté
(judiciaire) nationale en ignorant les rappels à l'ordre
éventuels d'institutions comme le Comité des droits de
l'homme des Nations unies (affaire des frères Michael et
Brian Hill contre l'Espagne, en 1997).
Les O N G et certaines administrations s'aperçoivent
- bien tard ! - de l'immense gâchis provoqué par des dis-
positifs de contrôle délirants. D en va ainsi des fichiers
d'empreintes A D N . Fair Trials International s'inquiète de
ce que la directive européenne sur les investigations judi-
ciaires (juin 2010) risque d'entraîner la communication à
des parquets étrangers du fichier A D N britannique, lequel
concerne plus de cinq millions de personnes, dont plusieurs
centaines de milliers y figurent qui n'ont été ni condamnées ni
même poursuivies. Le système du mandat d'arrêt européen
et les risques qu'il entraîne pour les personnes ont l'effet
d'un verre grossissant sur les absurdités nationales.

Frapper les militants politiques


La justice française a extradé jeudi 12 août 2010 vers
l'Espagne le journaliste et militant basque Jon Telleria,
soupçonné d'être un dirigeant de l'organisation de jeu-
nesse indépendantiste Segi. Or Segi est autorisée en
France mais interdite depuis trois ans en Espagne. Un

386
magistrat espagnol soupçonne l'organisation de liens
avec Batasuna, également légale en France mais interdite
en Espagne en 2003, en tant que « vitrine légale » d'ETA.
Non seulement c'est donc pour son activité politique
queTelleria risque douze ans de prison en Espagne, mais,
par le miracle de la reconnaissance judiciaire mutuelle,
la France se contredit en reconnaissant, le temps d'une
extradition, le caractère criminel d'une activité qu'elle
juge pourtant légale « en temps normal ». La cour d'appel
de Pau a entériné le M A E contre Telleria*. C'est le qua-
trième militant basque que la justice française renvoie
depuis le début de 2010. À l'inverse, les autorités britan-
niques et italiennes ont refusé l'extradition de militants
présumés de Segi (Source : Rue 89).
Ces incohérences, pour choquantes qu'elles soient,
peuvent - dans une faible mesure - rassurer : il arrive
que le système du M A E se grippe et que la susceptibilité
nationale d'un magistrat ou la conjoncture politique joue
ponctuellement en faveur d'un(e) militant(e). D arrive
aussi (voir plus haut) que le système frôle l'implosion,
mais cette fois ce sont les justiciables qui en font les frais.
D u système du mandat d'arrêt européen, on serait
tenté de dire non pas qu'il ne peut pas fonctionner
pour des raisons techniques (argument dit de « l'usine
à gaz »), mais qu'il n'est pas fait pour fonctionner. La réa-
lité est à la fois plus triviale et plus inquiétante. Il a été

* L a même cour a cependant, en juin 2010, refusé l'extradition d'une


militante française de Batasuna, Aurore Martin, finalement livrée à
l'Espagne en 2012.

3»7
conçu comme l'ont été les autres dispositifs européens
et nationaux* : en fonction d'objectifs politiques à court
terme, pour la justification et l'illustration idéologique
d'une politique dite «antiterroriste», sans le moindre
souci, y compris du point de vue du système lui-même, des
conséquences produites sur le moyen et le long terme.
Pièce maîtresse des dispositifs européens de ce que nous
avons appelé la terrorisaaon démocratique, le M A E est censé
fournir une allégorie de l'harmonisation européenne, elle-
même vision idéologique abstraite. C'est un peu comme si
les législateurs européens s'acharnaient à monter un puzzle
géant en mélangeant les pièces de jeux différents... à coups
de marteau. C'est encore comme si l'on faisait monter de
force des gens dans des voitures sans freins ni direction,
dont on ne saurait pas à quelle vitesse elles risquent de se
désintégrer. La manière pathétique dont la Commission
européenne tente aujourd'hui de «rappeler» ses pro-
duits ne peut, contrairement à ses attentes, que ruiner la
confiance que des benêts sous-informés ont pu placer dans
la construction d'un « espace judiciaire antiterroriste ».
D u point de vue de la technique juridique, cette
politique est impraticable et dangereuse ; même ses pro-
moteurs le reconnaissent désormais. D'un point de vue
moral, elle est odieuse. D'un point de vue politique et
social, elle est criminelle.

* Voir l'empilement absurde et contradictoire des textes répressifs


contre la jeunesse dite «délinquante» et les étrangers en situation
dite «irrégulière».

388
TRAVAIL

389
POST S C R I P T U M . . .

LITTÉRATURE, ARGENT ET PAIX SOCIALE

[Texte publié dans la revue Oiseau-tempête (n° 7, hiver 2000).]

Lorsqu'il écrit, l'écrivain rêve. E imagine un pays


fabuleux dont la langue officielle est l'italique et l'unité de
poids l'épigramme. D y danse la cédille avec des voyelles...

Hélas, l'écriture n'a qu'un temps ! Post scriptum, l'écri-


vain est aussi triste qu'après le coït. Peut-être éprouve-t-il
« le sentiment diffus d'une crise très grave : crise du livre
et de la lecture qui traverse et recoupe une crise de l'école.
[...] Des inégalités nouvelles se creusent, liées à l'évolution
technologique, à la mondialisation et à un chômage désor-
mais structurel. Et plane la notion d'une véritable crise de
civilisation, puisque l'idée de progrès, d'amélioration auto-
matique d'une génération à l'autre, en particulier grâce à
l'école et à l'acquisition du savoir par le livre, ne semble plus
aller de soi ». Ce passage de l'introduction d'une brochure
intitulée Écrivains dans la cité* plante un décor de cau-
chemar en même temps qu'il indique aux gens de plume le
chemin de leur rédemption. Ils peuvent désormais se rendre

* Ecrivains dans la cité, crédité par L a Maison des écrivains et la


Direction régionale des affaires culturelles d'île-de-France, 1999,
64 pages. Sauf précision contraire, les déclarations d'écrivains citées
sont tirées de cette brochure.

391
utiles, apparaître dans le monde et compenser la moindre
efficacité du système scolaire. Outre la légitime satisfaction
d'œuvrer pour le progrès démocratique, l'éducation des
masses et la diffusion de leur production personnelle, les
écrivains bénéficient d'un « soutien concret, sous forme de
bourses d'aide à la création ou de rémunérations pour des
interventions ponctuelles ». L'écrivain, sans doute enfermé
jusque-là dans sa fameuse « tour d'ivoire », est heureux
d'être autorisé à découvrir la cité, ses écoles, ses prisons,
ses asiles de vieillards... On lui paie de nouvelles «rési-
dences», dans telle localité peu riante, en échange de quoi
il situera là l'intrigue de son prochain roman et/ou animera
la vie culturelle locale. Dans ce cas de figure, il peut être
salarié. Certains en parlent comme d'une véritable « assi-
gnation à résidence ». Ainsi François Bon : « On m'a installé
[à Bobigny] au seizième étage d'une tour [la fatalité!], en
rang avec six autres autour d'une dalle de ciment avec un
bistrot et un Codée, au-dessus d'une voie ferrée où passent
deux mille wagons de marchandises par jour*... » (p. 44).

Dans l'hypothèse d'«interventions» ponctuelles, la


rémunération est de l'ordre de 1800 francs (274 euros)
net par jour, tous frais de déplacement, d'hébergement
et de nourriture payés par ailleurs. Concrètement, cela
signifie que l'auteur est ici mieux rémunéré, pour un tra-
vail qui ne relève pas de sa compétence, qu'il ne le sera
jamais dans son activité propre. Reconnu socialement

* Dans la pratique, il est très rare que l'auteur soit effectivement


contraint de résider sur place, sauf quelques jours par mois.

392
utile, l'écrivain se voit considéré comme un travailleur
(social) parmi d'autres, dont le temps d'activité profes-
sionnelle est - pour la première fois ! - comptabilisé*.

Ecrivain-citoyen
« Évidemment, écrit la romancière Dorothée Letessier,
qui anime des ateliers d'écriture à la prison de Melun et
au Val-Fourré, je ne me considère ni comme professeur
d'écriture ni comme thérapeute. Je suis simplement un
écrivain-citoyen muni d'un savoir-faire et que l'on rému-
nère pour son travail. »
La Maison des écrivains insiste pourtant sur
les aspects nouveaux (pour l'auteur) de ces tâches
citoyennes : « Cela peut être tout simplement une occa-
sion de parler du travail à des jeunes pour lesquels cette
notion est actuellement souvent difficile à investir, à
cause de la réalité du chômage et de la situation de leurs
parents. » (p. 14) « Pour lui [Alain Bellet], qui par ailleurs
intervient régulièrement auprès de nombreux publics
en difficulté, marginaux, toxicomanes, alcooliques,
dans des hôpitaux et des prisons, le travail d'un écri-
vain permet une resocialisation, en contournant l'échec
scolaire, voire, pour des adultes, l'exclusion. » (p. 23)
François Bon, déjà cité, explique : « Mon boulot, c'était

* L'Agessa, caisse de sécurité sociale des auteurs, considère comme


écrivain de métier qui a touché, « au cours de la dernière année
civile précédant la demande d'affiliation, au moins 900 fois la valeur
horaire du S M I C (soit en 2008 : 7 7 4 9 euros). U n peu moins de
2 0 0 0 auteur(e)s satisfont à cette condition. L e nombre d'«écrivains»
pauvres est inconnu.

393
d'aller là où ces gens n'assument plus, collectivement
ou individuellement, la conscience de ce qu'ils sont. »
Il s'agit bien d'une thérapie sociale, ici comiquement
légitimée par le fait que l'écrivain habite à temps partiel
dans une cité laide et bruyante, bref qu'il souffre avec
ses patients, dont la pathologie se reconnaît au fait qu'ils
ne lisent pas de livres. On entendra couramment un
auteur citoyen dire « mes taulards », comme les dames
de charité disaient « mes pauvres ».
L'intervention dans les écoles est privilégiée, en
partie parce que la notion même d'atelier d'écriture est
pédagogique, en partie parce que beaucoup d'auteurs
sont déjà enseignants; enfin parce que l'édition pour la
jeunesse, très dynamique, a su tisser des réseaux avec le
corps enseignant et les collectivités locales.
Dans ce secteur, la Maison des écrivains est maître
d'oeuvre d'un programme dit de «partenariat» et baptisé
« L'ami littéraire » dans le cadre duquel, depuis 1992, plus
d'une centaine d'auteurs se sont partagé chaque année
un millier de visites dans des classes d'écoles primaires,
de collèges et de lycées, dans la France entière.
Mais il arrive également que l'auteur, tel un «mao»
établi des années 1970, « aille au peuple » sur les lieux
mêmes de production. Dominique Grandmont a
été « en résidence » à l'usine Alsthom à Saint-Ouen.
Interrogé sur la question de savoir « à quoi sert un poète
dans une usine », il fournit l'explication suivante : « Je
ne me contente pas de noter, comme en fraude, des

394
choses discrètement spectaculaires comme ces graines
sur un établi, laissées chaque jour pour nourrir les moi-
neaux [...]. J'essaie de comprendre comment parvient
jusqu'aux yeux les plus prévenus, filtrés dans un tel
espace, la violence des rapports sociaux... » (p. 44)
Le plus frappant dans cette (fausse?) naïveté est la
combinaison d'un avant-gardisme léniniste (amener la
conscience au peuple) et d'une humilité toujours prête
à être étalée, sur le mode : « J'ai tellement appris de ces
gens-là ! » Je note d'ailleurs que ce thème apparaît très peu
dans la brochure de la Maison des écrivains, où les auteurs
assument fièrement leur rôle missionnaire. Plus générale-
ment, on constate que nombre d'anciens gauchistes, recy-
clés notamment dans le roman policier, ont endossé sans
états d'âme le costume de l'animateur socioculturel, avatar
moderne et miraculeusement consensuel du révolution-
naire professionnel. Voilà trente ans, ils auraient craché
à la seule évocation de ces interventions de pacification
sociale; c'est qu'alors ils voulaient détruire ou à tout le
moins contrôler la culture capitaliste. Us ont compris (on
leur a expliqué gentiment) que son naufrage entraînerait
leur propre perte. Ils écopent donc sans rechigner. Après
tout, la tâche est noble et la solde confortable.
On m'objectera sans doute que certains auteurs ont
pu, dans telle maison d'arrêt ou dans tel collège technique,
apporter un peu de distraction et de communication là
où les institutions ne les favorisent guère. C'est probable
en effet. D existe aussi d'admirables visiteuses de prison,

395
des chrétiens sociaux et des flics de gauche, qui peuvent
réellement, dans des situations précises et limitées, consoler,
secourir, ou épargner. E n'était pas d'usage jusqu'ici d'y
voir un argument en faveur de la philanthropie, des supers-
titions religieuses ou de la police de proximité.

Ecrivain producteur (de quoi?)


Le récent faux débat sur le prêt payant dans les biblio-
thèques a été une tentative, remarquablement maladroite
de la part des auteurs*, de poser pour une fois, au moins
partiellement, le problème des conditions matérielles de
la production intellectuelle (mais pas de ses finalités).
C'est que l'auteur est, dans ladite « chaîne de production
du livre », le seul maillon qui n'est pas pris en considéra-
tion. On juge très légitime que soit rémunérés à propor-
tion de leur travail, et conformément aux lois sociales en
vigueur, l'éditeur, la secrétaire de l'éditeur, la femme de
ménage qui nettoie le bureau de l'éditeur, le patron et
les employés de l'imprimeur, de la maison de diffusion,
et le libraire. Pour l'auteur seul, ce principe est réputé
inadéquat. « Tant que l'auteur considère le produit de
son œuvre comme un revenu supplémentaire, déclarait
l'éditeur Robert Laffont, les rapports restent équilibrés.
A partir du moment où l'œuvre devient le gagne-pain, la
tension monte**. » On imagine avec quelle satisfaction les

* L a Société des gens de lettres réclame la rémunération du prêt en


bibliothèque, non par une subvention publique, mais par une taxe
acquittée par les usagers.
** Lire, n°180, 1991.

396
éditeurs constatent la généralisation de l'auteur-citoyen-
salarié : voilà l'écrivain payé sur l'argent public pour faire
la promotion de son œuvre, et donc de la marque sous
laquelle il publie. L'Agessa a d'ailleurs officiellement
reconnu ces revenus «accessoires» et admet leur intégra-
tion dans le montant des droits d'auteurs*.
Dans une tribune publiée par Libération (20 février
2000), Michel Onfray écrivait : « U n pur et simple
renoncement aux droits d'auteur assainirait le marché
de l'édition (rêvons un peu!). » Invité par Le Monde
(23 mars 2000) à préciser son point de vue sur la gra-
tuité du prêt en bibliothèque, il indiquait n'avoir « appelé
à la disparition des droits d'auteur que comme horizon
indépassable de l'écriture et de l'édition du livre ».
Critiquant, à juste titre, ceux qui veulent faire payer
un droit de prêt aux usagers des bibliothèques, Onfray
ajoute : « Les tenants de l'impôt sur la lecture publique
assimilent leur production livresque à celle d'une petite
entreprise et se comportent à l'endroit des livres - ne
parlons même pas de la littérature - comme les petits
patrons d'une structure qui doit rapporter le moindre
centime, dût-on pour ce faire exploiter le lecteur, ce
prolétaire de leur P M E . »
Remarquable dénégation idéaliste du « nietzschéen
de gauche », comme il aime à se définir lui-même,
qui feint d'ignorer l'existence dans l'édition de conflits

* En 1998, les revenus accessoires ne pouvaient dépasser la somme de


2 6 0 0 0 francs, ce qui représentait tout de même plus de la moitié des
droits d'auteur «purs» exigés.

397
d'intérêts entre auteurs et éditeurs. Notons d'ailleurs
cette ironie de l'histoire : il rejoint précisément sur
ce point les sociétés d'auteurs qu'il critique si vive-
ment, lesquelles sont parties au combat main dans la
main avec les plus importants éditeurs parisiens. Or
si les intérêts d'un auteur se confondent avec ceux
de son éditeur, c'est dans l'exacte mesure où ceux
d'un ouvrier en grève se confondent avec ceux de son
patron. Si la boîte ferme, dit le second aux premiers,
vous serez bien avancés ! Or Onfray connaît bien les
mots patron et prolétaire, mais il ne les utilise que pour
polémiquer avec certains écrivains, selon lui de petits
entrepreneurs qui voudraient exploiter le lecteur-
prolétaire ! En réalité, l'écrivain est, du point de vue
économique capitaliste, dans la position d'un artisan
à façon, dont le travail est utilisé dans une chaîne de
production-vente entièrement industrialisée. Il est
inutile de soupçonner l'auteur de vouloir gagner de
l'argent à chaque mouvement de son livre; ce sys-
tème existe déjà : il a été mis au point par les diffu-
seurs, prélevant plus de 50 % du prix public du livre
vendu, et touchant effectivement de l'argent à chaque
étape et quelque soit le sort du livre (mise en place en
librairies, retour d'invendus, stockage). C e système a
contribué à faire augmenter le prix du livre et baisser
le pourcentage des droits d'auteur depuis vingt ans. De
tous les acteurs de la chaîne production-distribution,
c'est l'auteur qui perçoit le plus faible pourcentage du prix

398
de vente*. Quand au « rêve » d'Onfray d'une disparition
des seuls droits d'auteur (il ne s'agit pas de l'utopie
d'un monde sans argent!), c'est précisément le rêve
des éditeurs, un rêve de patron.
Impuissants à comprendre la contradiction entre,
d'une part, le prestige spectaculaire attaché à une pré-
tendue * vocation artistique » et, d'autre part, le statut
social inférieur de l'auteur, beaucoup d'écrivains étaient
préparés à passer du rôle (non assumé) de producteur
d'idéologie (de divertissement, le plus souvent) à celui de
thérapeute social, payé en proportion de la considération
qu'il mérite. D reste à comprendre aux naïfs qu'ils ne sont
pas rémunérés comme écrivains ou poètes mais comme
indics et gentils organisateurs. Ils pourraient y être aidés
par la multiplication probable des conflits du travail"
découlant de la multiplication et de la diversification des
employeurs non éditeurs (conseils généraux, directeurs
d'établissements, mairies) peu habitués au paternalisme
feutré qui est de règle dans l'édition. Voilà qui pourrait
éloigner certains auteurs de la mythologie aristocratique
et romantique d'une écriture comme noble et gratuite
occupation destinée à meubler les jours de l'honnête

* C'est d'autant plus vrai si le livre se vend; s'il est un échec commer-
cial, l'éditeur perd l'argent investi.
* * Invitée par le conseil général de Seine-Saint-Denis à contribuer à
un recueil édité à l'occasion de la Journée internationale des femmes,
l'écrivaine Tassadit Imache lui adressa un texte, finalement refusé au
motif qu'il donnait une mauvaise image du département. L'écrivaine
n'en proposa pas d'autre et prit le risque de rapporter la mésaventure
dans Libération (8 mars 2000).

399
homme (ou de l'honnête femme), qui les rend incapables
même de défendre leurs intérêts matériels*.
Métier pour certain(e)s - et dans ce monde il n'en est
que de sots - l'écriture ne saurait être, pas plus que d'autres
activités créatrices, l'apanage d'un petit nombre. Mais
c'est, dès maintenant, dans le mouvement du boulever-
sement du monde qu'il faut faire en sorte que la poésie,
la littérature, la pensée humaine soient faites et défaites
par tous et par toutes, non dans des « ateliers d'écri-
ture », centres aérés de la misère intellectuelle, placés
sous l'autorité de spécialistes.
Tous les moments révolutionnaires de l'histoire ont
été caractérisés par une explosion de communication
écrite et orale. Ainsi Paris fut-il à plusieurs reprises,
et alors même que peu de Parisiens savaient lire et
écrire (1793), une immense salle de lecture, un vaste
atelier d'écriture sans maîtres d'école, et un étal de
mille publications. S'il entend contribuer à la subver-
sion générale des rôles sociaux (l'homme, l'intellectuel,
l'artiste, etc.) l'écrivain ne peut se contenter de refuser
les basses besognes du monde; il doit être conscient du
caractère caduque de son activité, telle qu'elle s'exerce
aujourd'hui, et contribuer à sa démystification en
avouant d'abord sa condition de producteur aliéné.

* L a profession se trouve ainsi dans une situation ante-syndicale (si


l'on excepte l'expérience du Syndicat des écrivains de langue fran-
çaise, en pene de vitesse ces dernières années). On peut évoquer, dans
un domaine proche, l'exemple contraire du mouvement des intermit-
tents du spectacle.

400
PROJECTEURS

LE MOUVEMENT DES INTERMITTENTS

ÉCLAIRE LES QUESTIONS DE LA PRÉCARITÉ ET DE LA POÉSIE

[Texte publié dans Le Monde libertaire (n° 1328, 18 au


24 septembre 2003).]

Au-delà des problèmes particuliers qui se posent à


eux, c'est sans doute - pour nous tous - un des acquis
majeurs du « mouvement des intermittents » d'avoir
résisté au soi-disant bon sens, en fait un plaidoyer pour
la résignation, exprimé notamment par des «ardstes»
de gauche. Les Chéreau et Mnouchkine ont parlé le
langage du patron ou du syndicaliste stalinien s'adres-
sant aux ouvriers en grève : « Vous allez tout gâcher,
casser l'outil de travail... Et quand la boîte aura fait
faillite, vous aurez l'air malin, hein! Commencez par
reprendre le travail, et puis nous expliquerons genti-
ment nos soucis au public. »
Ce discours, de tonalité «managériale», s'orne de
références à la vocation supposée de l'artiste, à son
essence, dont la grandeur résiderait dans le sacrifice.
« À chaque fois que l'on fait grève, dit Chéreau, on fait
grève contre nous-mêmes. On se tire une balle dans le
pied. On ne fait pas grève contre un patron, on fait grève
contre nous, contre le fait que les spectacles peuvent

401
être montrés*. » L'artiste est un monde (le monde?) à lui
seul ; il est censé vivre hors des rapports sociaux. Même
subventionné par le conseil général, il est, comme l'ar-
tisan, « son propre patron ». Narcisse autodestructeur, il
ne peut, s'il sort de son rôle, que se blesser lui-même...
A l'encontre de cette vision, des milliers de travailleurs
du spectacle, parmi lesquels on note (comme chez les
enseignants) la place décisive des femmes, ont su prendre
le risque d'une précarisation supplémentaire en choisis-
sant de « tout arrêter » plutôt que de subir une fois de plus
la fatalité d'une misère humiliante au nom du « mieux
que rien ». Ce faisant, ils ont parfois renoncé à réaliser
des projets dans lesquels ils avaient mis beaucoup d'eux-
mêmes. Des artistes installés, je pense à la chorégraphe
Régine Chopinot, ont soutenu cette détermination. La
visibilité médiatique particulière du travail de beaucoup
d'intermittents et l'heureux enchaînement chronolo-
gique de leur mouvement avec celui des enseignants ont
donné à cet exemple un retentissement symbolique, dont
on peut souhaiter que la leçon soit retenue.

Fonctionnaires ou bouffons?
D semble que les « artistes » sont confrontés à un ancien
dilemme : peuvent-ils mordre la main qui les nourrit?
Sauf à pratiquer leur discipline en «amateurs», peuvent-
ils refuser à la fois d'être le panégyriste du prince et son
bouffon? Peuvent-ils subvenir de l'intérieur la culture de

* Le Monde, 3 juillet 2003.

402
divertissement dont ils sont les fonctionnaires intermit-
tents? À formuler ces questions en termes uniquement
idéologiques ou éthiques, en tous cas intemporels et indi-
viduels, on ne discernerait pas en quoi elles se posent dans
des conditions renouvelées par le capitalisme moderne.
Or, le mouvement des intermittents a précisément mis
en lumière l'importance du spectacle dans l'économie
touristique de régions entières. On découvre ainsi que
ce qu'il est encore convenu de qualifier de «superflu»,
lorsqu'on adopte le point de vue du consommateur de
festivals, est devenu vital pour certains secteurs : industrie
hôtelière, commerçants, etc.
Le mouvement a également confirmé ce que l'on
savait déjà du recours croissant au travail précaire, non
seulement dans des secteurs où il est d'usage traditionnel
(bâtiment, restauration, spectacle), mais dans l'industrie
des loisirs, à la télévision, dans l'édition, sur le Tour de
France, dans des institutions comme l'Université, et
finalement dans toute la société.
Après le Pare, le RMI devenu RMA, la réforme du statut
des intermittents, décidée en commun par le patronat et
son bureau d'études C F D T , apparaît comme un outil
supplémentaire de gestion rationnelle de la main-d'œuvre.
Ses promoteurs se félicitent d'avoir « sauvé l'essentiel »,
affirmation recevable si l'on sait que l'essentiel c'est, pour
le patronat, entretenir la précarité sans en payer le prix.
De ce point de vue encore, la lutte des intermittents est
symboliquement exemplaire. En effet, de plus en plus, dans

403
la production industrielle, dans les services, et davantage
encore dans la production dite «immatérielle», on exige
du travailleur des qualités qui sont supposées caractéris-
tiques de l'artiste passionné par son art : investissement
intellectuel et émotionnel, capacités d'initiative, sacrifice et
flexibilité. Recruteurs et patrons se sentent assez forts pour
exiger, en échange d'un salaire, le « feu sacré », attribut
mythique du créateur. « L'ironie veut ainsi, écrit Pierre-
Michel Menger, que les arts qui, depuis deux siècles, ont
cultivé une opposition farouche à la toute-puissance du
marché, apparaissent comme des précurseurs dans l'expé-
rimentation de la flexibilité, voire de lliyperflexibilité*. »
La remarque de Menger mérite d'être élargie : non
seulement le salariat moderne intègre les valeurs associées à
la création artistique, mais le système fait un usage croissant
des dimensions du jeu et de la virtualité, et d'ailleurs des
comédiens eux-mêmes. On sait, par exemple, que certains
chômeurs sont aujourd'hui priés de mimer le travail dans
des « entreprises d'entraînement », où tout est fictif sauf les
contraintes (horaires, hiérarchie, compétition). «Acteurs» en
otage, ils sont jugés sur leur aptitude à jouer le jeu de l'exploi-
tation". Des entreprises, réelles celles-là, utilisent des comé-
diens pour animer des jeux de rôle où les employés s'exercent
à gruger le client ou à supporter les tensions hiérarchiques.

* Portrait de l'artiste en travailleur, L a république des idées/Le Seuil,


2002, p. 68.
* * Sur les « entreprises d'entraînement », voir « Simulateurs de vol »,
Oiseau-tempête, n° 10, printemps 2003 (repris dans De GodziBa aux
classes dangereuses, Ab Irato, 2007).

404
Les intermittents, en se considérant eux-mêmes et
en s'affichant comme des travailleurs, dotés d'un statut
particulier mais capables de faire grève et de peser par
leur action sur le système économique, ce que d'autres
catégories marginalisées comme les chômeurs et les
sans-papiers ne peuvent faire, ont donc aussi rompu
avec la mythologie romantique de l'artiste. En utilisant
et en assumant dans des actions efficaces (sabotage des
grosses machines festivalières) les moyens de la fête et
de la farce, ils ont retrouvé une dimension ancienne des
séditions populaires. Guignol (au singulier) peut à la
fois faire rire et faire mal.

Le retour des poètes ?


Le statut des intermittents est loin de concerner
toutes les catégories de la « création artistique ». C'est
ainsi que photographes, peintres et plasticiens n'en béné-
ficient pas. J'ai analysé ailleurs (voir plus haut) le cas
particulier des écrivains (auteurs de romans, d'essais, de
poèmes, de pièces...) de plus en plus souvent rémunérés
comme supplétifs des services sociaux et agents d'anima-
tion culturelle dans les banlieues, les prisons et les établis-
sements scolaires. Depuis 1992, la Maison des écrivains
organise chaque année un millier de visites (rémunérées)
d'écrivains dans des classes. Le système utilise ainsi les
compétences en matière de production idéologique de
centaines d'auteurs, connus ou obscurs, sans les faire
bénéficier d'un statut et des protections qu'il suppose.

405
D me paraît salutaire de rappeler cette évolution
récente (et quasi inaperçue) du métier d'auteur au
moment d'évoquer les commentaires sur la place de
l'artiste dans la société qu'a suscité le mouvement des
intermittents. On a pu lire, par exemple, sous la plume
d'Olivier Py et Christian Salmon, un appel au « retour des
poètes » : « D y aura un grand siècle de théâtre et il y aura
des poètes, annoncent-ils. On peut se demander à qui ou
à quoi réclamer un nouveau poète. A la mer, à la nuit, au
soleil, à l'amour*? » Tirons d'embarras nos deux auteurs :
ils peuvent adresser leur réclamation à la Maison des écri-
vains : elle tient des poètes en fiches et les envoie, contre
rémunération, faire des «résidences» en usine.
Mais non ! s'exclamera-t-on, il s'agit bien sûr de véri-
tables poètes, des insoumis, des rebelles ! Nos prophètes
n'ajoutent-ils pas :

« C'est peut-être la douleur de tout un peuple dont


on a défiguré la parole qui fera naître le poète. Le monde
est pauvre en pensée, mais il est riche en douleur, les
nantis n'auront pas l'avantage, et puisque nous serons
bientôt, tous, le bétail d'un pouvoir unique et invisible,
nous aurons en commun aussi la parole de nouveaux
poètes. Il n'y a pas d'autre définition de l'espoir. »

Pour lyrique qu'il soit, ce messianisme doloriste me


paraît régressif et pernicieux. D'abord parce qu'il ne prend

* « U n jour, les poètes reviendront », Libération, 22 juillet 2003.

406
pas en compte les conditions matérielles actuelles de la
production intellectuelle, qu'au contraire les intermit-
tents ont mis en lumière. Ensuite, parce que la douleur
n'est pas, ne peut pas être la seule source de création et de
révolte, la seule accoucheuse de poésie. Cette rhétorique-là
s'accroche à une conception romantique de l'artiste souf-
frant, que le mouvement actuel contribue précisément à
rendre anachronique. Elle se complaît dans la célébration
du poète «maudit», suicidé de la société, brûlé en place de
Grève, porte-parole martyr d'un peuple abêti.
Si « l'espoir » est à ce prix, nous nous en passerons ! Ce
que nous avons en commun c'est le présent de la lune,
au cours de laquelle peuvent s'exprimer en pleine lumière
la coopération, l'ironie et la poésie; c'est aussi le projet
d'un monde débarrassé du salariat. Chacun(e) pourra s'y
adonner à la poésie, à la musique ou à l'amour; se décou-
vrir guérisseur, ténor ou pâtissier. Tant de goûts révélés,
d'aptitudes épanouies, de séparations dépassées rendront
la vie plus diverse et plus riche. Impossible de prévoir si
l'on écrira davantage de strophes ou de vers libres, mais
la poésie étant la matière même de la vie humaine, il est
probable que « le poète » se fera moins remarquer.
Il y a, dans le mouvement du capitalisme moderne qui
tend à intégrer la création et les créateurs à la production,
et simultanément dans les luttes par lesquelles ceux-ci
s'affirment comme travailleurs exploités, l'esquisse* de
cet avenir.

* Esquisse : du latin schedium, « poème improvisé » ; L e Petit Robert.

407
VODC DE GARAGE

409
TROMPERIE SUR LA MARCHANDISE
CONTRE-ATTAC

[Article publié dans la revue Oiseau-tempête, dont un dos-


sier est intitulé « Contre-Attac » (n°8, été 2001, pp. 5-9).
D ne prend donc pas en compte les sévères luttes internes
qui ont agité depuis l'association Attac et ont vu la mise en
cause des méthodes de certains de ses animateurs.]

Directeur du Monde diplomatique, président de l'As-


sociation pour la taxation des transactions financières
pour l'aide aux citoyens (Attac), Bernard Cassen donne
dans un petit ouvrage publié par cette association une
leçon de manipulation politique sous l'apparence d'une
critique des tenants du libéralisme sauvage :
« Il est bien connu en politique que la meilleure
stratégie de défense consiste souvent à détourner
l'attention en parlant d'autre chose que du sujet, à atta-
quer des épouvantails que l'on se fabrique pour la cir-
constance : il y a en rhétorique de faux ennemis, comme
il y a des faux amis dans le lexique*. »
La leçon porte d'autant mieux que l'auteur en fournit,
dans le même opuscule, l'illustration pratique immé-
diate, en proposant à la vindicte des militants d'Attac un

* « Pour la reconquête du sens des mots », dans Contre la dictature des


marchés, La Dispute/Syllepse/VO Éditions, 1999.

411
superbe épouvantail : « les marchés ». Ce qui est supposé
donner un peu de chair à cette silhouette, c'est que c'est
l'ennemi lui-même, voulant trop bien faire, qui l'aurait
révélé comme cible : « A force de nous dire que "ce sont
les marchés qui gouvernent" [...] l'adversaire - le capital
financier, les "marchés" - est enfin clairement identifié*. »
Pauvres de nous qui ignorions jusqu'ici quel pouvait
être notre «adversaire»; le voilà identifié, et clairement
encore : c'est le capital financier.
Lorsque, par extraordinaire, l'un des auteurs invités
de Bernard Cassen s'aventure à affirmer qu'« à travers la
finance, c'est le capitalisme qui est visé, parce que la spé-
culation n'est rien d'autre qu'une forme exacerbée de la
mise en valeur du capital », il se croit obligé d'atténuer ce
que cette révélation pourrait avoir de traumatisant, en la
faisant précéder d'un constat désolé : « Puisque la totale
liberté du capital conduit à l'anarchie financière et à la
régression sociale, il faut en tirer les conséquences". »
Et en effet, puisque le capitalisme se révèle - en
novembre 2000! - conduire à « l'anarchie financière [sic]
et à la régression sociale [sic] », il va bien falloir en tirer les
conséquences... Peut-être faut-il reconnaître dans l'éton-
nement douloureux du trotskiste Michel Husson (Attac,
LCR, A C ! , etc.), auteur de ces lignes, non la démagogie
simplette du militant pédago, mais la marque de la méthode
scientifique matérialiste? Après tout, si le capitalisme n'avait

* * Comprendre et agir avec Attac », Ibid.


** Ibid., p. 52.

412
pas conduit à la régression sociale, il n'y aurait eu aucune
conséquence à en tirer... Ça valait le coup d'attendre !

La conquête des esprits


« Tromperie sur les mots, tromperie sur la
marchandise : les ultralibéraux ont compris que la
conquête des esprits passait par le balisage du terrain
lexical », écrit encore Cassen. On voit que les postali-
niens ' poursuivent eux-mêmes un «balisage» entrepris
de longue date en pratiquant, grâce à « l'arme terminolo-
gique », une double tromperie : sur leur propre marchan-
dise d'une part, et sur la nature du capitalisme, royaume
de la marchandise, d'autre part. Le Monde diplomatique
se flatte ainsi d'avoir inventé le terme « pensée unique »,
qui vient remplacer l'idéologie dominante. Cette dernière
expression évoque trop brutalement la domination d'une
classe, constitutive d'un système, quand on veut bien, au
Diplo, dénoncer une «dictature» des marchés interne au
capitalisme, sorte de tumeur qu'il suffira d'exciser sans
risque vital pour l'organisme. Au passage, pour sacrifier
le terme d'idéologie (ensemble d'idées figées), on donne
acte aux marchés (?), aux ultralibéraux (?), qu'ils déve-
loppent une pensée, fut-elle unique.
Attentifs aux signes de renouveau du mouvement social
(décembre 1995), comme au succès, aussi considérable
qu'inattendu, d'une critique désamorcée de l'économie

* Les postalmiens (Cassen, Tartakowsky) ont joué un rôle moteur dans


la création puis dans la direction d'Attac.

413
(L'Horreur économique, novembre 1996; 500000 exem-
plaires vendus), les animateurs du Monde diplomatique pro-
posent, par la voix d'Ignacio Ramonet, de « désarmer les
marchés » (décembre 1997), en créant « en liaison avec les
syndicats et les associations à finalité culturelle, sociale ou
écologique, [...] un formidable groupe de pression civique ».
Dès juin 1998, la plate-forme d'Attac définit le mou-
vement pour ce qu'il est : une tentative de revivifier le
système démocratique par le militantisme associatif, en
partant de l'échelon local, tout en affichant une solidarité
internationale envers les peuples les plus démunis. D s'agit
non pas de préparer ou de justifier une quelconque rup-
ture avec le capitalisme, d'ailleurs presque jamais nommé
en tant que tel (mais toujours évoqué sous la forme par-
tielle du capital financier), mais de conjurer le risque
d'une déflagration sociale - laquelle, premier signe d'une
vision de l'intérieur du système, est évoquée comme
implosion - et d'une crise irréversible de la politique :

« Relever le double défi d'une implosion sociale et d'une


désespérance politique exige donc un sursaut civique et
militant. » (Plate-forme, juin 1998, dans Tout sur Attac,
Mille et une nuits, 2000.)
« Au moment où la politique et les partis souffrent d'un
discrédit profond, nourri de renoncements et alimenté
par certaines conduites indignes, il convient de ne pas
confondre l'objet lui-même et la crise qui l'affecte, et de
savoir, aux pratiques politiciennes, opposer l'engagement

414
citoyen. » (Document d'orientation, conseil d'administra-
tion, mars 2000, dans Tout sur Attac.)

Le réformisme utopique comme outil de régression


Utilisant comme moyen et visant comme but le
brouillage idéologique, Attac se présente comme «réa-
liste » (la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux serait
une réforme simple, immédiatement réalisable), offrant
donc un gain par rapport aux engagements révolution-
naires jugés utopiques, dans le même temps où elle mobi-
lise le vocabulaire et l'imaginaire de l'utopie en plaquant
sur des objectifs réformistes des définitions lyriques :
« [...] Reconquérir les espaces perdus par la démocratie
au profit de la sphère financière et [...] s'opposer à tout
nouvel abandon de souveraineté des États au prétexte
du "droit" des investisseurs et des marchands. Il s'agit
tout simplement de se réapproprier ensemble l'avenir de notre
monde. » (Plate-forme, juin 1998; je souligne.)
« Reconquérir», « se réapproprier », le mouvement proposé
est un retour à un état antérieur, jugé préférable - nous
verrons en quoi - du capitalisme. Proposition rétrograde au
sens strict, et doublement telle : mécaniquement puisqu'elle
propose un retour en arrière, politiquement puisqu'elle omet
la critique de cet état antérieur, qui gagne logiquement dans
la comparaison les couleurs de l'humain, du «supportable»
(on parle par exemple de « développement soutenable* »).

* Séminaire international réuni par Attac, Paris, 25 janvier 1999.


Tout sur Attac, op. cit. L'adjectif « soutenable » est rare; «insoutenable»

415
Les reproches adressés au capitalisme dit « ultralibéral »
et aux marchés semblent de deux ordres (rappelons qu'ils
n'atteignent jamais le principe même du système).
1 - Le capital financier est devenu immatériel, donc
irréel. Intangible, il s'éloigne de l'humain, donc de l'ef-
fort, donc de la morale.
« Au nom de la modernité, 1500 milliards de dollars
vont et viennent chaque jour sur les marchés des changes
à la recherche d'un profit instantané, sans rapport avec l'état
de la production et du commerce des biens et services. »
(Plate-forme, juin 1998; je souligne.)
« Sans risque et sans effort, [les fonds de pension]
ont obtenu des rendements considérables* », écrit
l'économiste Pierre-André Imbert, reprenant ainsi la
critique mitterrandienne de l'argent «facile».
Nous sommes fondés à penser qu'une exploitation clas-
sique, au détriment de prolétaires de chair, d'os et de sueur,
pratiquée par de vrais capitalistes «experts**», avec horaires
de travail surchargés, stress et ulcère à l'estomac, serait plus
acceptable moralement ou au moins plus délicate à critiquer.
2 - En s'affranchissant de la production, de la pré-
tendue « économie réelle » - comme si l'économie était
autre chose qu'une vision du monde, une idéologie, comme
si elle avait davantage de réalité que la prétendue « loi du

signifie inadmissible ou impossible à endurer et peut s'appliquer à un


spectacle horrible dont on détourne le regard.
* • T o u s les pouvoirs aux fonds de pension », dans Contre la dictature
des marchés, op. cit.
* * Attac fustige les « "élites" plus arrogantes qu'expertes » (Document
d'orientation, mars 2000).

416
marché » - , le capital serait devenu fou; il se serait éloigné
du bon sens (terrien, prosaïque) de l'histoire. Cassen parle
des « ravages du capital en folie ». Un magistrat, invité par
Attac pour réclamer davantage de frontières, de flics et de
juges, estime que « le capitalisme mondialisé joue ici au doc-
teur Folamour* ». Les investisseurs institutionnels (fonds
de pension, Sicav, etc.) sont appelés plaisamment les «zin-
zins**». Affligés, nous apprend-on, de « comportements
de "contagion mimétique" très fréquents sur les marchés
financiers : les traders (courtiers) forment leur jugement
non en fonction de leurs propres critères, mais en suppu-
tant ceux des autres"** ». En vérité, cette prétendue pathologie
est commune à quiconque cherche à anticiper les réactions
d'autrui pour lui vendre ou/et lui voler quelque chose.

Simuler la critique - stimuler le système


Récusant, sans jamais formuler sa récusation, donc sans
avoir à l'argumenter, la voie d'une rupture anticapitaliste****,
Attac se place de facto dans la perspective d'une cogestion cri-
tique, donc d'une rationalisation capitaliste, qu'il s'agisse de la
proposition de taxer les mouvements de capitaux ou d'autres
mesures supposées apporter un surcroît de démocratie.

* DE MAILLARD Jean, « Quand les mafias prospèrent dans les paradis


judiciaires » dans Contre la dictature des marchés, op. cit.
* * Onomatopée qui désigne, durant la guerre de 14-18, les obus;
synonyme de toqué, fou.
* * * PLIHON Dominique « Tyrannie de la globalisation », dans Contre la
dictature des marchés, op. cit.
* * * * Si ce n'est par le désaveu des actions violentes de certains manifes-
tants lors des sommets de Seattle, Nice, etc.

417
« Attac joue le rôle de stimulateur démocratique, comme
on parie de stimulateur cardiaque », explique son conseil
d'administration (mais 2000). On observera, même sans y
attacher une importance excessive, l'évolution radicale qui
mène de la traditionnelle image de « mouche du coche »,
qui, bien que réductrice et vaguement péjorative, évoque
néanmoins une gêne, une critique, dont la faiblesse ne lui
interdit pas de faire aller l'attelage à meilleure allure ou dans
une meilleure direction, à celle du stimulateur, objet noble,
froid et scientifique qui représente le dernier espoir de survie
du patient. Il lui est implanté et fait désormais partie de lui.
Lorsque Attac s'intéresse, par exemple, au droit de
vote des immigrés, c'est de maîtrise capitaliste qu'elle nous
parle : « Le droit de vote des étrangers résidents en France
devient une exigence démocratique de bon sens, un fac-
teur de développement maîtrisé des villes et des quartiers. »
(Appel de Morsang-sur-Orge, janvier 2000.)
S'agissant de la taxe Tobin, dont les «experts» d'Attac
s'épuisent à imaginer dans le vide les détails de la définition,
elle a « pour principal objectif de contribuer à la stabilisation
des mouvements de capitaux, prélude à des réformes
beaucoup plus amples. [...] Elle agirait à titre préventif en
rendant non profitables certaines opérations spéculatives,
et éviterait ainsi les attaques destructrices contre les mon-
naies. » (Séminaire international, Paris, 25 janvier 1999.)
On voit mal en quoi s'exprime ici le « refus d'une pensée
économique unique ». On voit fort bien en revanche que la
pensée plurielle est tout entière à l'intérieur de l'idéologie

418
économiste, où elle peut bien rejoindre sa cousine unique
dans la préoccupation d'une régulation des flux de capitaux.
Ces convergences rationalisatrices peuvent expliquer l'éton-
nante diversité des partisans déclarés de la taxe Tobin, de
Philippe Séguin à Christophe Aguiton, de Laurent Fabius à
Yann Moulier-Boutang*.
La « position du stimulateur » a pour effet de se trouver
enfermé à chaque instant dans des logiques annoncées
comme critiques qui, en fait, reprennent les catégories les plus
caricaturales de la gestion et de l'ordre capitaliste. J'ai fait allu-
sion plus haut à la revendication des moyens d'une répression
accrue de la délinquance financière, qui se trouvent être les
mêmes que ceux de la répression tout court. Ainsi laisse-t-
on proclamer sous l'étiquette Attac la nécessité d'un « espace
judiciaire européen », que même la gauche parlementaire criti-
quait avant d'arriver aux affaires, et que toute la gauche extra-
parlementaire a fustigée dans les années 1980. Le comble du
ridicule, la triple apologie de l'impôt, de la police et du fisc, se
rencontre dans la brochure intitulée Les Paradis fiscaux (Mille
et une nuits). On y trouve notamment ce titre de paragraphe,
tout à la fois scandalisé et larmoyant : « Le fisc dépouillé »!

L'argent, la charité, la nation


Les niaiseries sécuritaires ci-dessus évoquées peuvent être
mises en relation avec l'idée, omniprésente dans les textes
publiés par Attac, que l'argent est le problème central de la

* Dans l'ordre d'apparition : ancien Premier ministre de droite (décédé


en 2010); militant trotskiste; ancien Premier ministre socialiste;
ancien théoricien de l'autonomie, animateur de la revue Multitudes.

419
politique. Non pas l'argent en tant que support de l'abstrac-
tion capitaliste de la valeur, mais l'argent comme richesse réelle
et quantifiable, dont les pauvres seraient spoliés par les riches.
« La source de la puissance de nos adversaires est l'argent, de
très grandes quantités d'argent », écrit par exemple le bureau-
crate syndical Dan Gallin. Logique, puisque l'adversaire est
le capital financier. Si le même syndicaliste prône « l'organi-
sation du mouvement ouvrier », soit le maximum de radica-
lité classiste dans les textes estampillés par Attac, l'association
elle-même se propose simplement d'encourager les gouver-
nements à imposer aux marchés une redistribution effective
(pas de fraude fiscale) et plus juste des revenus du capital.
« Pour les mouvements de citoyens, imposer la spéculation
afin qu'elle contribue à réparer les dégâts sociaux qu'elle pro-
voque constitue une motivation essentielle. » (Conseil scienti-
fique d'Attac, mars 2000.)
On pourra donc acheter des permis de licencier, des
permis d'exploiter, comme on achète des permis de pol-
luer, ce qui se nomme pompeusement « mise de la finance
au service d'un État [sic] du bien-être mondial » {Tout sur
Attac, op. cit., p. 38). L'insistance sur l'argent des riches,
injustement gagné et dissimulé à la communauté sociale
(censément représenté par le ministère des Finances !), rap-
pelle la rhétorique populiste stalinienne début de siècle :
« 200 familles », « mur de l'argent », etc. Or il ne s'agit pas
de tirer argument des écarts entre très riches et très pauvres
pour condamner le système qui les produit et s'en nourrit.
On propose l'organisation politique d'une philanthropie

420
sociale qui compense l'injustice capitaliste. On veut « démon-
trer qu'il existe des alternatives pour - au moins - limiter
l'insécurité économique [pour précarité?] et les inégalités
sociales ». C'est le vieux rêve du capitalisme à visage humain.
Même rhétorique populiste et charitable, nuance natio-
nale en sus, lors du naufrage d'un pétrolier au large des côtes
bretonnes. Bénévoles et travailleurs du service public donnent
l'image d'un «peuple» exemplaire grattant les rochers à la
cuillère au heu de couvrir de goudron et de plumes les res-
ponsables de Total et ceux des ministères concernés...
« La direction d'Attac exprime sa solidarité avec les popu-
lations frappées par la marée noire, et notamment avec les
membres de ses comités locaux du littoral atlantique qui, aux
côtés des milliers d'autres bénévoles, des fonctionnaires et des
agents des services publics, donnent au pays l'image exem-
plaire de la défense du bien commun face à l'arrogance et à
la cupidité criminelle des multinationales. » (4 janvier 2000.)

Jouer sur les maux


D'un point de vue sodopolitique, on peut considérer Attac
comme l'émanation d'une petite bourgeoisie inquiète de la
précarisation croissante de ses conditions de vie. Au point de
vue des appareils, il s'agit d'une tentative postaHrtienne d'uni-
fier idéologiquement les mouvements dits «citoyens», qui se
proposent de porter, en en désamorçant les potentialités cri-
tiques, le programme social-démocrate - « l'économie régulée
par le droit », soit le credo de la Confédération paysanne,
membre fondateur d'Attac - que la gauche de gouvernement

421
ne peut même plus incarner de manière crédible. Cependant,
le succès que rencontre Attac signifie qu'elle rassemble aussi,
au-delà de ce programme, des personnes rebutées par les
groupes militants (gauchistes, par exemple) et séduites par
la perspective - certes illusoire - d'une action immédiate-
ment ou très rapidement efficace. L'argument le plus sou-
vent entendu à propos d'Attac, et jusque dans un public
sympathisant des idées libertaires, tient en peu de mots : c'est
toujours mieux que rien. Que cette formule exprime le plus
grand dénuement théorique et culturel, personne n'en dis-
conviendra. Mais il s'agit moins d'une résignation des indi-
vidus considérés (souvent jeunes et enthousiastes) que d'un
symptôme parmi d'autres de la faiblesse actuelle de l'idée
révolutionnaire, y compris lorsqu'elle se trouve confrontée
au plus plat, au plus niais, au plus malhonnête des leurres
réformistes. H demeure rassurant que, pour effectuer leur sale
boulot, réécrire le langage de la critique et jouer sur les maux
engendrés par le capitalisme, ces gens doivent (ou croient
devoir) brandir l'étendard de l'utopie et singer les méthodes
de l'action directe (Cassen saluant les « travaux pratiques » de
Bové sur le McDo de Millau). Bref, le réformisme continue,
pour paraître autre chose que ce qu'il est, d'avoir besoin des
oripeaux de la radicalité. Sur ce terrain, nous devons faire en
sorte de mettre à nu les bouffons du capital, et répondant
ainsi à l'aimable invitation d'un Cassen, « appeler un chat un
chat », le capitalisme un système d'exploitation, révolution
notre projet, et chiens de garde les staliniens reconvertis dans
la vigilance citoyenne.

422
POURQUOI ONFRAY-T-IL MIEUX DE SE TAIRE

[Texte mis en ligne le 15 décembre 2008.]

Le problème avec Michel Onfray, ça n'est pas qu'il


est sot ou malhonnête. Le problème c'est qu'il est
convaincu qu'il peut produire une critique légitime de
l'activisme politique, depuis l'extérieur. Autrement dit :
il se poste sur le trottoir, regarde passer la manif et ricane
sur le mode « Eh ben les p'tits gars, c'est pas comme ça
que vous allez changer le monde ! »
Personne n'a jamais vu Onfray dans une manifesta-
tion, un mouvement social, une assemblée générale, un
comité de soutien... Il est connu pour deux prises de
position : 1) le soutien à Otto Muehl, ex-actionniste vien-
nois, ex-artiste d'avant-garde, devenu gourou d'une secte
reichienne (« un laboratoire », dit Onfray) et violeur de
jeunes filles, condamné et emprisonné pour cela; 2) le
soutien (critique [et passager]) à Olivier Besancenot (il
le trouve trop contestataire) qui, comparé au précédent,
remporte facilement le prix du type le plus sympathique
que la terre a jamais porté. Autrement dit, une vilenie
- qui s'explique certainement, selon la théorie d'Onfray
lui-même, par quelque détail biographique qu'il ne man-
quera pas de révéler un jour au public de son université
populaire - et une ânerie. Sacré pedigree militant!

423
Onfray est une espèce de Philippe Val sans passé.
Ce dernier a vécu sur le public contestataire, chevelu,
antinucléaire, etc., pendant des décennies (il lui ven-
dait ses disques et ses spectacles) avant de lui cracher
dessus et de le couvrir de leçons de morale ultralibé-
rale. Onfray ne manque pas une occasion de moquer les
anarchistes et en général tous les gens assez bêtes pour
défiler ou brandir un drapeau, mais ça n'est pas en tant
qu'ex-revenu de tout, mais en tant que libertaire auto-
proclamé. Lui, qui n'a jamais milité, jamais distribué un
tract, jamais monté un comité de soutien, jamais sou-
tenu une grève ou vendu un journal à la criée, explique
au bon peuple ce qu'il faut penser de tout ça et com-
ment on mène une lutte !
C'est du fait de cette prétention exorbitante, elle-
même procédant de son extériorité absolue à tout anta-
gonisme de classe et à toute perspective historique Q a
révolution est désormais impossible, et d'ailleurs peu sou-
haitable...), qu'il devait nécessairement adopter un point
de vue de journaliste-flic dans l'affaire dite « deTarnac ».
Ça commence dans le journal officiel de l'esprit firan-
chouillard, dont il est l'un des fleurons, Sinè Hebdo n° 11
du 19 novembre 2008, sous le titre « D u bon usage du
sabotage* ». Onfray a-t-il jamais saboté quoi que ce soit?
On pariera que non. Peut-être une petite malveillance
ici ou là, dans sa prime jeunesse (les pieds sur la
banquette?). Mais, dans la logique du personnage, c'est

* Sine Hebdo est paru entre septembre 2008 et avril 2010.

424
précisément ce qui lui donne le doit de parler urbi et orbi
des sabotages attribués à d'autres par la police.
« Anarchistes, les saboteurs de T G V à la petite
semaine? Curieux qualificatif pour des rigolos qui servent
surtout le dogme sécuritaire. [...] La poignée de crétins
qui, semble-t-il, jouissaient d'immobiliser les T G V en
sabotant les caténaires [...].» Semble-t-il. La présomption
d'innocence tient à peu de choses sous certaines plumes.
Mais comme Onfray, aveuglé par sa légitimité de
carton-pâte, ne sait littéralement plus ce qu'il écrit, il se
paie le luxe de critiquer chez les confrères de Libération
ce qu'il vient de commettre lui-même trois lignes plus
haut : « D'où une couverture du journal ("L'ultra-
gauche déraille") suivie de deux pages intérieures vague-
ment démarquées de la thèse du ministre de l'Intérieur
[...] avec un éditorial qui, discrètement tout de même,
recourt au conditionnel. On ne sait jamais... »
Recourir au conditionnel! Fi donc! C'est bon pour
les journalistes de Libé qui « veulent discréditer la vraie
gauche, la gauche de gauche » (avec des vrais morceaux
de L C R dedans!). Onfray, lui, est un philosophe liber-
taire-nietzschéen-de-gauche. Lui peut donc ne pas se
démarquer du tout de la thèse du ministère de l'Inté-
rieur, sans passer le moins du monde pour une crapule.
Que ces saboteurs « adolescents attardés », « ces
demeurés se réclament de l'anarchisme et de l'anarcho-
syndicalisme s'ils le souhaitent. Mais qu'alors ils lisent
Emile Pouget et son petit livre intitulé Le Sabotage ».

425
Où Onfray a-t-il pris que les saboteurs présumés se
réclament de l'anarchisme? Dans les communiqués
de la police. Mais peu importe puisqu'il s'agit de faire
croire que ces militants ne peuvent qu'ignorer Émile
Pouget, comme d'ailleurs les lecteurs d'Onfray, aux-
quels il le révèle. C'est un principe de publicité de lui-
même sur lequel Onfray ne transige pas : il ne cite pas,
il révèle. N'attendez pas de lui qu'il signale l'édidon du
Sabotage en poche chez Mille et une nuits ou la réé-
dition aux Presses du réel, ou les nombreuses versions
téléchargeables sur le Net auxquelles n'importe quel
moteur de recherche vous mènera en trois secondes.
Cela atténuerait son mérite !
L'article se clôt sur un appel à « des formes modernes
de luttes qui permettent, par exemple, de transformer
les grèves en fêtes gratuites pendant lesquelles on voya-
gerait sans billets. Ou qu'on défende l'idée de la gratuité
des transports en commun - ce à quoi je souscris. A
quoi servent, sinon, les impôts? »
Depuis la position qu'il occupe dans la société,
Onfray ignore que des militant(e)s (beuark! avec des
drapeaux?) se battent effectivement pour la gratuité
des transports. Ils n'y souscrivent pas ; ils organisent des
actions coup de poing pour imposer la gratuité dans
des stations de métro, ce qui suppose de se donner des
rendez-vous, de rédiger des tracts, puis de les distribuer,
puis d'affronter les contrôleurs et les flics (c'est l'ob-
jectif du Réseau pour l'abolition des transports payants

426
(RATP, 145, rue Amelot 75011).Toutes activités parfai-
tement ridicules et dépassées aux yeux d'Onfray.

Deuxième couche
Il semble que le premier article d'Onfray a suscité
de nombreuses réactions, majoritairement défavorables,
voire agressives. Que fait le véritable philosophe? Un
examen de conscience? Une autocritique? Vous n'y
êtes pas. Il prend le rouleau et en remet une couche.
Épaisse et malodorante. C'est dans Siné Hebdo n°13,
du 3 décembre 2008. Après un petit topo pédagogique
sur les conditions (pénibles) d'une collaboration heb-
domadaire à un journal (songez qu'il faut que l'article
ait été rédigé avant d'être imprimé!), Onfray réitère ses
positions précédentes : critique de Libé, éloge de Pouget,
du sabotage bien pensé - celui qui nuit aux patrons et
non au peuple - et de la grève festive.
Il ajoute : « Qu'est-ce que je ne disais pas ? 1. Que
ces individus arrêtés étaient des "terroristes"; 2. Qu'on
avait raison de les poursuivre sans preuve - j'écrivais le
lendemain de l'arrestation et tout le monde ignorait qu'il
n'existait aucune preuve tangible contre eux; 3. Qu'ils
étaient des "anarcho-autonomes" ou des tenants de
"l'ultra-gauche". Je persiste et je signe. »
Tout le monde ignorait qu'il n'existait aucune preuve tan-
gible. C'était donc ça! Ben alors, y1 avait vraiment pas de
quoi s'énerver. D se trouvait que le libertaire gauche-gauche
n'avait pas encore en sa possession les informations que les

427
journalistes, sur lesquels il crachait (c'est un tic ! anarchistes,
journalistes, tout y passe), allaient lui fournir au fil des jours.
Et, franchement, qui aurait pu imaginer l'incroyable vérité
que ces saboteurs de la vraie gauche allaient révéler : la police
avait menti! On se pince! Comment voulez-vous qu'un
gauche-gauche aille penser une chose pareille avant de la
lire dans Libération ou de l'entendre sur France Inter.
Et d'ailleurs, ici je demande toute l'attention bien-
veillante du lecteur, le gauche-gauche est bien un liber-
taire incontestable puisqu'il est... je vous le donne en
mille... abonné au Monde libertaire! Il le confie non sans
fierté aux lecteurs de Siné Hebdo : * Je lis Le Monde liber-
taire, auquel je suis abonné. »
Mille pardons Michel, je retire tout ce que j'ai dit
qui a pu t'offenser. Abonné au Monde libertaire ! Alors
là, respect! Ça en jette. Un exemple, moi. J'ai déjà
acheté ce journal, j'ai même écrit dedans, au début des
années 1970 pour la première fois, eh bien je ne me suis
jamais abonné. On voit tout de suite qui a le véritable
rapport au réel de gauche pour de vrai.
Que trouve Onfray dans l'hebdomadaire de
la Fédération anarchiste (numéro daté du 20 au
26 novembre 2008)? C e qui l'arrange, bien entendu.
L'expression « bras cassés » dans un article signé et la
désapprobation des actes de sabotage dans un commu-
niqué de la FA daté du 15 novembre. La F A pense bien
ce qu'elle veut des sabotages de lignes T G V , mais voici
ce que l'on peut lire dans son communiqué :

428
« La précipitation policière et l'emballement média-
tique à présenter ces présumés innocents comme de dan-
gereux saboteurs et futurs poseurs de bombe [...]. Que
sont quelques caténaires arrachées (parmi 27000 actes
de malveillance recensés par la S N C F pour la seule
année 2007) causant le retard de quelques dizaines de
trains [...]. Les anarchistes ne croient pas que la propa-
gande par le fait, conçue comme le réveil mythique de la
conscience du prolétariat toujours prêt à la riposte, puisse
obtenir le moindre succès. [...] Même si la Fédération
anarchiste n'a jamais fait le choix de l'avant-gardisme,
elle demande la libération immédiate de toutes les per-
sonnes emprisonnées et mises en examen. »

On voit immédiatement où Onfray peut rejoindre


la FA, mais on voit très bien aussi ce qui figure dans
le communiqué et qui est totalement absent des DEUX
textes d'Onfray : la demande de mise en liberté des
personnes arrêtées. Onfray n'en parle pas, parce qu'il
n'y pense pas ; il n'y pense pas parce qu'il pense comme
et avec les flics et les journalistes. Sa façon de s'abriter
derrière des anarchistes assez embarrassés, auxquels il
donne, mais pour l'occasion seulement, un brevet de
sérieux libertaire, est une manœuvre pitoyable.

Où la couche ment
Il y a un troisième épisode à l'affaire. Onfray est solli-
cité par Libération (3 décembre 2008), ce qui lui permet

429
de présenter une espèce d'autocritique alambiquée...
aux lecteurs de Siné Hebdo, lesquels sont supposés lire
chaque matin un journal « qui a opté pour la gauche
de droite » et sur lequel il crachait dans Siné Hebdo.
Cohérent n'est-il pas?
Pour se défendre des accusations, Onfray défend
toute la profession plumitive (l'adjectif s'applique éga-
lement aux poulets et aux journaflics) dans un plaidoyer
à mourir de rire : « [ . . . ] La présomption d'innocence
fonctionnait, certes [c'est toujours mieux que "semble-
t-il"], mais la présentation des faits par les médias,
relayant à chaud, faute de mieux, la version policière, ne
semblait faire aucun doute : il s'agissait là des personnes
qui posaient les fameux fers à béton sur les caténaires.
Informé par cette seule source, dont la une de Libération
[...], j'ai rédigé mon billet hebdomadaire. » Gna gna
gna, gna gna gna.
Faute de mieux! C e faute de mieux mérite de
prendre la place qui lui revient dans le musée de la
philosophie policière. On dira dans les manuels « Michel
"faute de mieux" Onfray ». En effet, chères lectrices,
chers lecteurs, si les journalistes reproduisent sans y
changer une virgule les communiqués du ministère de
l'Intérieur, ça n'est pas du tout parce qu'ils partagent
avec ce ministère et ses employés une même vision poli-
cière du monde. Ça n'est pas non plus parce que leur
fonction sociale est de faire la publicité de l'état des
choses existant, c'est-à-dire l'exploitation salariée plus

430
la fiction d'une démocratie représentative. Non, c'est
faute de mieux. Et comme le mieux, c'est bien connu, est
l'ennemi du bien, les menteurs salariés ne sont pas près
de changer de camp.
Onfray, lui, se découvre, au fur et à mesure de sa lec-
ture de la presse, une vocation de journaliste d'investi-
gation. D était, faute de mieux, convaincu par la version
policière ; il la renverse comme un sablier : « Car le dossier
ne comporte rien. » Les «rigolos» et les «crétins» (termes
jamais retirés ou autocritiqués) sont devenus des gens
respectables, auxquels on ne va tout de même pas repro-
cher un activisme international et une bibliothèque !
Onfray - c'est un peu son job - pose une question,
douloureuse, par l'intermédiaire de Libération : « Devant
un dossier vide et une totale absence de preuves, que
peut le journalisme pour ne pas se déjuger plus que de
raison ? En appeler au débat et aux dossiers - plus tard...
J'y contribue d'autant plus volontiers que, dans Siné
Hebdo, j'ai moi-même donné le change en emboîtant le
pas aux journalistes d'en face! (Vous suivez toujours?)
Le temps d'une chronique, certes, mais quand même.
[Vous avez bien lu ! Il dit une chronique.] Une leçon sur
le journalisme qui est un pouvoir comme les autres et
[probablement pour "ce"] que le libertaire que je tente
d'être ne se rappelle probablement pas assez... »
Bla bla bla, bla bla bla.
Notez que j'ai parlé de trois épisodes. Mais je n'écarte
pas l'hypothèse qu'un quatrième m'ait échappé ou que

431
d'autres soient à venir. C e type se bonifie. Laissez-lui
six mois et il découvrira l'existence des textes de lois
antiterroristes français qui prévoient très précisément
ce dont il s'offusque comme d'une anomalie incom-
préhensible. Dans un an, il aura compris que l'angé-
lisme innocentiste, qu'il endosse pour se racheter après
la cagoule antiterroriste, a de quoi faire vomir ou pisser
de rire tous les libertaires du monde. En 2010...
Restons-en là. Vous avez peut-être, comme moi, autre
chose à penser. J'en termine par une courte lettre ouverte :
Onfray, petit bonhomme ! Pourquoi ne pas te
contenter de déblatérer sur Sade ou les Enragés? Tu
dis des sottises, bien sûr, mais tout le monde s'en tam-
ponne. « Le libertaire que tu tentes d'être » ! Mais résiste à
la tentation, mon gars ! On ne t'a rien demandé, t'es pas
doué, tu te mêles de choses auxquelles tu ne comprends
rien en nuisant à des gens qui pourraient t'en vouloir.
C'est pourtant simple : la prochaine fois que tu sens le
« libertaire » en toi qui veut s'exprimer, ferme-la !

432
COUCOU PAPAI

LETTRE OUVERTE À M. LE DOCTEUR GÉRARD COUPAT

[Publiée en ligne le 18 mai 2010. On se souviendra que


M. Coupât est le père de Julien Coupât, mis en examen
dans l'affaire dite « deTarnac ».]

Je reproduis ci-dessous un courriel reçu de M . Coupât


(père), ainsi que ma réponse (les capitales figurant dans
le texte de M . Coupât sont dans l'original).

Gérard Coupât à Claude Guillon. 17 mai 2010.


Bonjour Monsieur,

Un groupe de députés PS, Verts et apparentés (en


particulier A. Vallini, N. Mamère, P. Braouzec) ont pris
l'initiative d'organiser le lundi 21 Juin à l'Assemblée
nationale un colloque consacré au Bilan de 25 ans d'ap-
plication des lois antiterroristes.
Les organisateurs, considérant que votre présence à
l'une des trois tables rondes sera d'un apport considé-
rable au débat, désirent que vous puissiez accepter d'y
participer. Qu'en pensez-vous?
L'auditoire sera composé de Parlementaires,
membres d'associations, Magistrats, Universitaires,
Journalistes, Syndicalistes notamment.

433
À cet effet, je vous remercie de m'informer le plus tôt
possible de votre accord pour participer à cette réflexion.
Bien respectueusement.
D r G. Coupât [n°de téléphone portable]

Claude Guillon à tout le monde, 18 mai 2010.


Mon cher Coupât,
Je reconnais qu'à la lecture de votre aimable courriel
m'invitant à participer, le 21 juin prochain, à l'Assem-
blée nationale, à un colloque intitulé « Les lois antiterro-
ristes, vingt-cinq ans d'application : bilan », ma première
réaction a été le soupçon.
S'agissait-il pas d'une facétie, peut-être ourdie par
votre descendance?
Mais après tout, quand on a le mauvais goût de bap-
tiser Calas un comité pour l'abrogation des lois antiter-
roristes (Pourquoi pas Dreyfus, tant que vous y étiez?),
on peut bien envisager sans rire de confier la modération
d'un débat sur le sujet à Mme Lebranchu, ancienne garde
des Sceaux, et du colloque entier à M . Badinter, partisan
enthousiaste du nouveau « mandat d'arrêt européen ».
M a seconde réaction a été de tentation.
Dame! Une sauterie à la Chambre... Pour un
anarchiste, ça ne se refuse pas comme une convoc au
commico !
Hélas! mon fournisseur de pentrite s'est fait sotte-
ment pincer en Albanie avec deux kilos. De sorte que je
me trouve dépourvu.

434
« Considérant, écrivez-vous, que [ma] présence sera
d'un apport considérable, les organisateurs désirent que
[je] puisse accepter d'y participer. »
L'embarras de la tournure compense un peu ce que
la proposition a d'insultant.
Que n'ont-ils eu, ces parlementaires, les mêmes hési-
tations avant de voter ou laisser voter par leurs piteuses
abstentions, les textes dits «antiterroristes» dont ils pré-
tendent aujourd'hui faire le «bilan»!
Mais peut-être n'ont-ils pas lu davantage les textes
adoptés sous leur responsabilité que le livre publié
par moi en septembre 2009 aux éditions Libertalia,
La Terrorisaiion démocratique, qui me vaut sans doute
votre surprenante invitation...
On mesure l'intelligence et la capacité d'attention
de ces gens au fait que, sur trois mots d'un titre, ils se
montrent incapables d'en comprendre deux (totalisant,
il est vrai, pas moins de neuf syllabes).
On saisit mieux, du coup, la navrante imbécillité
des débats parlementaires sur des textes qui mettent
en jeu la vie de milliers de personnes. Je ne sais si vous
avez eu la curiosité de vous y reporter. Si c'est le cas,
vous avez pu vérifier que la formule préférée de ces
gens, à propos d'une énième loi dont ils ne prévoient
aucune des conséquences, est la suivante : « C e texte a
le mérite d'exister. »
À mes yeux, cher docteur, cette engeance a le tort
d'exister.

435
Loin de me soucier de ses états d'âme, je souhaite
bien sincèrement sa disparition, ainsi que celle du
système capitaliste dont elle constitue le personnel de
maintenance.
Pas de justice, pas de respect !
Claude Guillon

Colloque reporté en octobre, échange de politesses


et obstination niaiseuse
Je trouve sur le blogue Ultrahumandignity l'annonce
du report du colloque annoncé ci-dessus par mes soins,
assortie de ce que je suppose être une espèce de réponse
à moi adressée par personne interposée (il est vrai que
j'ai la réputation d'un type difficile à aborder).
Je relève que cette annonce/réponse émane du
site Fragments du visible, organe du Comité de sou-
tien et de solidarité aux inculpés du 11 novembre
(Île-de-France).
« Suite au post "Sur une initiative parlementaire..."
[qui reproduisait mon échange de correspondance
avec M . Coupât], nous [Ultrahumandignity] avons
reçu dans notre boîte à lettre électronique une petite
nouvelle en provenance des Fragments du visible, qui
nous informe que le colloque consacré au "Bilan des
vingt-cinq ans des lois anti-terroristes" n'aura pas lieu
le 21 juin 2010...
Nous transmenons ici le message (avec l'accord des
expéditeurs) :

436
Salut à tous,
Nous avons pensé utile de prendre le temps d'un
petit mot à propos de l'article concernant le colloque
sur les lois antiterroristes.
Tout à fait conscient que l'on ne demande pas à
Proudhon de rédiger un acte de propriété, on peut com-
prendre qu'un anarchiste ne se voit pas à l'Assemblée
nationale.
C e colloque s'inscrivait et s'inscrit dans la continuité
notamment de la remise en cause de l'article 421, de la
notion d'association de malfaiteurs et plus largement de
la transformation de l'État de droit en outil sécuritaire.
De la même manière, il peut être utile et agréable de
poser la question d'une dissolution de la D C R I comme
structure qui mêle le Renseignement et le Judiciaire.
Nous avons appris que ce colloque ne se tiendra pas
le 21 juin 2010, mais durant la seconde quinzaine d'oc-
tobre [il se tint le 18 octobre], à la veille des deux ans du
11 novembre [date des arrestations deTarnac].
Période envisagée par de multiples prises de paroles
(vidéos, éditoriales, événements, etc.) dont ce colloque
sera un de ces moments.
Merci pour la minute d'attention.
L'équipe de Fragments du visible. »

Commentaire
Tous ces gens sont bien polis (pas comme moi!)
et bien tolérants aussi. Une orthographe encore pire

437
que la mienne, mais beaucoup d'éducation. Pour vous
dire, ils comprennent très bien qu'un anarchiste refuse
de fréquenter les salons de l'Assemblée nationale! Je
suppose qu'ils admettent également qu'un catholique
pratiquant fasse maigre le vendredi...
Ça vous place d'emblée le débat à un niveau
stratosphérique.
Lequel débat ne quitte pas ces hauteurs lorsque l'on
apprend qu'il convient de s'interroger sur « la transfor-
mation de l'État de droit en outil sécuritaire ».
Vous vous rendez compte ! Il se passe des trucs din-
gues dont on n'entend jamais parler ! Il y avait un État
de droit ? Et on me prévient quand il se transforme en
outil de maintien d'un ordre social ? Au moins, ne me
dites pas que c'est au service de la domination d'une
classe sociale !
Assez ri.
Aux gens qui conspirent sa ruine, il ne peut être ni
«utile» ni «agréable» de « poser la question » de la disso-
lution ou de la réforme d'un service particulier de l'État.
C'est une niaiserie et un mensonge, tout juste bons à
émoustiller les politiciens, en herbe ou confirmés.

438
VOUS FAITES ERREUR, JE NE SUIS PAS CHARLIE

[Le 9 janvier 2015, deux islamistes armés font irruption au


siège du journal satirique Chartie Hebdo. Ils assassinait 12 per-
sonnes, parmi lesquelles des dessinateurs connus (Cabu,Wolinski,
Charb) et plusieurs policiers. Le lendemain, un complice prend
des otages dans un supermarché casher et assassine quatre per-
sonnes. Les trois hommes sont tués par la police, les deux pre-
miers après une courte cavale, le troisième lors de l'assaut du
magasin. L'immense émotion soulevée par ces meurtres donne
lieu à un élan d'« union nationale » inédit, et à une manifesta-
tion, le 11 janvier, qui réunit quatre millions de personnes dans
toute la France. Censée condamner le terrorisme et défendre la
liberté d'expression, elle est précédée, à Paris, par un carré de
50 hommes et femmes d'État du monde entier. Policiers, CRS et
gendarmes sont applaudis.
Politiciens de droite comme de gauche, anonymes innom-
brables, organes de presse, institutions et entreprises affichent un
même slogan : « Je suis Charlie ».]

Je ne doute pas qu'il existe des « Charlie» sympathiques


et plein(e)s de bonnes intentions. Je suis inondé, comme
tout le monde, de leurs courriels indignés. Je n'en suis pas.
Je ne suis pas Charlie, parce que je sais que l'immense
majorité de ces Charlie n'ont jamais été ni Mohamed ni
Zouad, autrement dit aucun de ces centaines de jeunes

439
assassinés dans les banlieues par «nos» policiers (de toutes
confessions, les flics!) payés avec «nos» impôts. Si je
recours aux outils du sociologue, je comprends pourquoi
il est plus immédiatement facile pour des petits-bourgeois
blancs de s'identifier avec un dessinateur connu, intellec-
tuel et blanc, qu'avec un enfant d'immigrés ouvriers du
Maghreb. Comprendre n'est ni excuser ni adhérer.
Je ne suis pas Charlie, parce que je refuse de me «ras-
sembler», sur l'injonction du locataire de l'Elysée, avec
des politicards, des flics et des militants d'extrême droite.
Je ne parle pas en l'air : une connaissance m'explique que
sur son lieu de travail, ce sont des militants cathos homo-
phobes de ladite « Manif pour tous » qui s'impliquent
dans l'organisation d'une minute de silence pour l'équipe
de Charlie Hebdo.
Je ne suis pas Charlie, parce que je refiise de pleurer sur
les cadavres de Charlie Hebdo avec un François Hollande
qui vient d'annoncer que l'aéroport de Notre-Dame-des-
Landes sera construit, autrement dit qu'il y aura d'autres
blessé (e) s graves par balles en caoutchouc, et sans doute
d'autres Rémi Fraisse*.
Je ne suis pas Charlie, parce que je suis viscéralement
- et culturellement - hostile à toute espèce d'« union
sacrée ». Même les plus sots des journalistes du Monde
ont compris qu'il s'agit bien de cela; ils se demandent
simplement combien de temps cette «union» peut durer.

* Manifestant écologiste, âgé de 21 ans, tué le 26 octobre 2014 par


une grenade offensive tirée par des gendarmes, sur le site du projet
d'un barrage à Sivens (Tarn).

440
Se «rassembler» derrière François Hollande contre la
« barbarie islamiste » n'est pas moins stupide que de faire
l'union sacrée contre la « barbarie allemande » en 1914.
Quelques anarchistes s'y sont laissés prendre à l'époque;
ça va bien comme ça, on a donné !
Je ne suis pas Charlie, parce que le «rassemblement»
est l'appellation néolibérale de la collaboration de classes.
Certain(e)s d'entre vous s'imaginent peut-être qu'il n'existe
plus de classes et moins encore de lutte entre elles. Si vous
êtes patron ou chef de quelque chose (bureau, atelier, etc.),
il est normal que vous prétendiez ça (et encore! il y a des
exceptions) ou que vous puissiez le croire. Si vous êtes
ouvrier, ouvrière, contraint(e) à des tâches d'exécution ou
chômeur/chômeuse, je vous conseille de vous renseigner.
Je ne suis pas Charlie, parce que si je partage la peine des
proches des personnes assassinées, je ne me reconnais en aucune
façon dans ce qu'était devenu, et depuis quelques dizaines d'an-
nées, le journal Charlie Hebdo. Après avoir commencé comme
brûlot anarchisant, ce journal s'était retourné - notamment
sous la direction de Philippe Val - contre son public des débuts.
Il demeurait anticlérical. Est-ce que ça compte? Oui. Est-ce
que ça suffît? Certainement pas. Papprends que Houellebecq
et Bernard Maris* s'étaient pris d'une grande amitié, et que le
premier a «suspendu» la promotion de son livre Soumission (ça
ne lui coûtera rien) en hommage au second. Cela prouve que
même dans les pires situations, il reste des occasions de rigoler.

* Michel Houellebecq, écrivain. Bernard Maris, professeur d'économie,


chroniqueur sur France Inter et à Charlie Hebdo, l'une des victimes.

441
Je ne suis pas Charte, parce que je suis un militant révo-
lutionnaire qui essaie de se tenir au courant de la marche du
monde capitaliste dans lequel il vit. De ce fait, je n'ignore pas
que le pays dont je suis ressortissant est en guerre, certes sur
des « théâtres d'opération » lointains et changeants. De la pire
manière qui soit, puisque partout dans le monde et jusque
dans mon quartier, des ennemis de la France peuvent me
considérer comme leur ennemi. Ce qui est parfois exact, et
parfois non. Au moins, sachant que la France est en guerre, je
n'éprouve pas le même étonnement que beaucoup de Charlie
à apprendre qu'un acte de guerre a été commis en plein Paris
contre des humoristes irrespectueux envers les religions.
Je ne suis pas Charlie, parce que faute de précisions, et du
fait même de l'anonymisation que produit la formule « Je suis
Charlie », cette formule s'entend nécessairement, et au-delà
des positions sans doute différentes de tel ou telle, comme un
unanimisme «antiterroriste». Autrement dit : comme un plé-
biscite de l'appareil législatif dit «antiterroriste», instrument
de ce que j'ai appelé terrorisation démocratique.
Je ne suis pas Charlie. Je suis Claude. Révolutionnaire
anarchiste, anticapitaliste, partisan du projet communiste
libertaire, ennemi mortel de tous les monothéismes - mais
je sacrifie à Aphrodite ! - et de tout État. Cela suffit à faire
de moi une cible pour les fanatiques religieux et pour les
flics (j'ai payé pour le savoir). Je suis disposé à débattre avec
celles et ceux pour qui la tuerie de Charlie Hebdo est une
des horreurs de ce monde, auquel il est inutile d'ajouter
encore de la confusion, à forme d'émotion grégaire.

442
OUVRAGES PUBLIÉS

Deux enragés de la Révolution : Leclerc de Lyon et Pauline Léon,


L a Digitale, 1993.

42 bonnes raisons pour les femmes de m'éviter, L a Digitale, 1993.

Economie de la misère, L a Digitale, 1999.

Dommages de guerre (Paris-Pristina-Belgrade-1999),


L'Insomniaque, 2000.

Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, Noésis/


Agnès Viénot, 2 0 0 1 .

Le Droit à la mort. S u i c i d e , m o d e d ' e m p l o i , ses lecteurs et ses


juges, É d i t i o n s H o r s C o m m e r c e , 2 0 0 4 .

Le Siège de l'âme. Éloge de la sodomie (Fantaisie littéraire, éro-


sophique et antithéiste), Z u l m a , 2 0 0 5 ( 1 9 9 9 ) .

Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps, H & O ,


2008.

Notre patience est à bout. Les textes des Enragé(e)s 1791-1793,


IMHO, 2009.

La Terrorisation démocratique, Libertalia, 2 0 0 9 .

Le Droit à la mort, S u i c i d e , m o d e d ' e m p l o i , ses lecteurs et ses


juges, édition revue et a u g m e n t é e , I M H O , 2 0 1 0 .

443
COLLABORATIONS

Un Paris révolutionnaire. Émeutes, subversions, colères, C l a i r e


Auzias (dir.), L'Esprit frappeur/Dagorno, 2001. Articles :
« Théophile Leclerc », « Pauline Léon et Claire Lacombe »,
« La marche des sans-papiers », « Anacharsis Cloots »,
« Tankonala Santé ».

Dictionnaire de la pornographie, Philippe Di Folco (dir.), PUF,


2005. Article «Sodomie».

Annales historiques de la Révolution française, « L a prise d e


parole publique des femmes » (journée d'étude, 11 décembre
2004, Paris-I-Sorbonne), n°344, avril/juin 2006 : « Pauline
Léon, une républicaine révolutionnaire ».

De Godzilla aux classes dangereuses (coll.), Ab Irato, 2007


(deux textes; voir introduction du présent ouvrage).

Le Suicide des jeunes. Mourir pour exister, Virginie L y d i e , S y r o s ,


2008. Entretien.

Dictionnaire de la mort, Philippe Di Folco (dir.), Larousse,


2010. Articles : « Autopsie psychologique », « Binet-Sanglé »,
« Droit à la mort », « Kevorkian Jack ».

Le Militantisme, stade suprême de l'aliénation, Organisation


des jeunes travailleurs révolutionnaires (Oj'i'K), Parrhèsia/
Éditions du Sandre, 2010. Présentation et notes.

Bourgeois et bras-nus, Daniel Guérin, Libertalia, 2013. Préface.

444
SOMMAIRE

INTRODUCTION 9

ANARCHISME

L ' E F F E T C H O M S K Y OU L'ANARCHISME D'ÉTAT 17


Q U ' E S T - C E Q U ' O N FÊTE LÀ? 31
INTELLECTUELS ET RÉVOLUTIONS 35
AU « NON » DE Q U O I ? 39
MAINTENANT! 49

CORPS CRITIQUE

SOT MÉTIER 63
SPÉCIAL M'AIGRIR 77
DE L'AMBIGUÏTÉ DU CONCEPT DE « V I O L »
DANS L E S RELATIONS CHOISIES 85
PAS DE LIBÉRATION SANS UTOPIE AMOUREUSE 93
PEGASYS B L U E S IOI
LES « BESOINS SEXUELS », UN M Y T H E AU MASCULIN 107
THÉORIE DU GENRE : SECONDE COUCHE 115

DANS LA RUE

Q U ' E S T - C E Q U ' U N E RÉVOLUTION COMMUNISTE ET LIBERTAIRE ? 125


UNE SEULE PRÉVENTION, LA RÉVOLUTION I 139
PLUTÔT Q U E LA RETRAITE, PRENONS L ' O F F E N S I V E ! 143
C O M M E N T [SE] MANIFESTER DANS LA RUE? 147
EN SORTANT DE L ' É C O L E 155
IL Y A U R G E N C E ! 157
UNE « J U S T I C E » FOIREUSE L6L
DE 1 9 9 0 À 2 0 0 6 : Q U E L S CASSEURS POUR Q U E L L E VIOLENCE? 165
SOYONS RÉALISTES, INVENTONS L E S POSSIBLES 173
NOTRE « L É G I T I M I T É » SE CONSTRUIT DANS L E S LUTTES 179
J E BOYCOTTE 183
VOL AU-DESSUS D ' U N N I D DE CASSEURS I9I
L * « ARGUMENT DU CARREAU CASSÉ » 203
Q U E L USAGE POLITIQUE DE LA N U D I T É ? 209
« SAUVÉES PAR L E GONG » ? 225

DÉCHETS

C É L I N E , DIEUDONNÉ, FAURISSON : TOUJOURS L E S MAUX POUR RIRE 245


DROIT À LA MORT

RÉPONSE À MARCELA IACUB SUR LE DROIT À LA MORT 267


AVANT DE VOUS SUICIDER 271
DROIT À LA MORT : M . BROSSAT ET LE FANTÔME DE LA LIBERTÉ 273
SALAUDS DE JEUNES I 283

ÉTAT DU MONDE

QU'IMPORTENT LES VICTIMES 287


PERMANENTE ET TOURNANTE, C'EST LA NOUVELLE GUERRE MONDIALE 1... 2 9 1
LE TEMPS DE VIVRE 309
L'OBSCÉNITÉ DE CE MONDE 313

GUERRE SOCIALE

L'ASSEMBLÉE DE MONTREUEL 319


J'EMPORTE LE FEU I 325
VIOLENCE ET SABOTAGE : PENDANT LES * AFFAIRES », LE DÉBAT CONTINUE ... 3 3 3
INCENDIAIRES? EH BIEN! J ' E N SUISI 339
À LA GUERRE SOCIALE COMME À LA GUERRE I 341

TERRORISATION DÉMOCRATIQUE

ÉCONOMIE, PROPRIÉTÉ, TERREUR 367


QUEL RAPPORT ENTRE UN IMMIGRÉ HONGROIS
ET L ' « IDENTITÉ NATIONALE » ? 371

MANDAT D'ARRÊT EUROPÉEN : HUIT ANNÉES D'INJUSTICE AGGRAVÉE ... 3 7 7

TRAVAIL

POST SCRIPTUM 391

PROJECTEURS 4QI

VOIX DE GARAGE

TROMPERIE SUR LA MARCHANDISE 411


POURQUOI ONFRAY-T-IL MIEUX DE SE TAIRE 423
COUCOU PAPA! 433
VOUS FAITES ERREUR, JE NE SUIS PAS CHARLIE 439
* * *

Ouvrages publiés 443


Collaborations 444
Claude GUILLON

Comment peut-on être anarchiste ?

Edition préparée
par Charlotte DUGRAND,

Bruno BARTKOWIAK,

Claude GUILLON,

Nicolas NORRITO

Graphisme et maquette
par www. brunobartkowiak. com

Éditions LIBERXAUA

21 ter, rue Voltaire, 75011 Paris


www. editionslibertalia. com
Indicatif éditeur : 978-2-9528292

Diffusion et distribution : Harmonia Mundi

h a r m o n i ^ j n u n d i
Reproduit et achevé d'imprimer

par l'imprimerie La Source d'or à Clermont-Ferrand

le 18 mars 2015.

Dépôt légal : 1" trimestre 2015

Imprimé en France

Premier tirage : 1200 exemplaires.

Imprimé en France

Dans te cadre de sa politique de développement durable.


La Source d'Or a été référencée IMPRJM'VERT*
par son organisme consulaire de tutelle.
Cet ouvrage est imprimé - pour l'intérieur -
sur papier bouffant "Munken Print Cream" 80 g, main de 1,8.
provenant de la gestion durable des forêts,
des papeteries Arctic Paper, dont les usines ont obtenu
les certifications environnementales ISO 14001 et E.M.A.S.