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Frankétienne :
uncondamnéànormes’est
échappé

Avec des titres en français tels que Ultravocal (1972), L’Oi-


seau schizophone (1993), H’Eros-Chimères (2002), La
Diluvienne (2005), Galaxie Chaos-Babel (2006), Mots
d’ailes en infini
d’abîme (2007) et des
titres en créole haïtien
tels que Dezafi (1975,
réécrit sous le titre Les
Affres d’un défi en
1979), Pèlen-Tèt (Le
piège mental, 1978)
et Adjanoumelezo
(1987), l’œuvre de
l’Haïtien Frankétienne
Franketienne
se présente sous des
(Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d'Argent).
résonances énigma-
tiques. Elle intrigue d’autant plus qu’elle traîne un parfum
d’illisibilité stimulante, voire d’univers chaotique. Le terme
chaotique est d’ailleurs l’un de ceux qui reviennent le plus
souvent, à côté de flamboyant, indéchiffrable, déroutant et
pyromane lexical.

Une histoire chaotique


L’œuvre de Frankétienne, qui débute en 1964, s’inscrit dans un
contexte précis de l’histoire et de la littérature haïtienne. En pleine Guerre

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froide, la décennie 1960 correspond aux tragiques années de la dictature


« sous-développante » du doc-
teur François Duvalier ou
« Papa Doc » (1957-1971), ca-
ractérisée par une répression
sanglante reposant sur l’usage
banalisé de la torture, prati-
quée principalement par la re-
doutable milice civile des Ton-
tons Macoutes (croque-mi-
taines, ogres). Le bilan est ter-
rible : plus de 26 000 morts en Sans nom, Frankétienne 1982. Espace Loas.

treize ans et un exil massif d’environ un million d’Haïtiens fuyant la vio-


lence d’État, les cyclones, les campagnes appauvries et les villes délabrées.
Le régime à caractère totalitaire de Duvalier père (le « fascisme tropical »
pour Frankétienne) replongeait le pays dans une période tourmentée.
De l’indépendance acquise en 1804 (après 13 ans de guerre, 1791-1803)
à l’occupation américaine (1915-1933), Haïti avait connu 26 gouverne-
ments, dont 25 chefs d’État militaires. Après l’ère duvaliériste, le pays a
été très affaibli par le régime ins-
tauré par le Père Aristide, un « curé
des bidonvilles » à la phraséologie
débordante de messianisme social. L’enchaînement de ces
Aristide s’était rapidement méta-
morphosé en despote, utilisant lui
périodes troublées a
aussi une milice civile connue sous le probablement influencé
nom de Chimères (imprévisibles, en chez Frankétienne une
créole haïtien). La chute du Père perception dramatique,
Aristide (« Papa Titid ») en 2004, a convulsive ou chaotique
ouvert la voie à une sombre période de l’histoire d’Haïti.
de dérive politico-maffieuse qui a fa-
vorisé une certaine « industrie du
crime  », en termes de trafic de
drogue et de kidnapping. L’enchaînement de ces périodes troublées a pro-
bablement influencé chez Frankétienne une perception dramatique,
convulsive ou chaotique de l’histoire d’Haïti.

L’île de Mascarogne
Dans le domaine littéraire, au cours des années 60, on constate l’épui-
sement de trois littératures de la positivité : l’indigénisme haïtien, un cou-
rant marxiste et le réalisme merveilleux incarné en Haïti par Jacques-Sté-
phen Alexis, torturé à mort en avril 1961. La figure du tyran totalitaire et

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carnavalesque chez Frankétienne est synthétisée dans Miraculeuse (2003)


par un personnage grotesque au nom imprononçable de Mégaphallozocon-
zodingonzomiganzomitanzolocozococolo, un « homo maleficus », animé
par « le lithium de la rage », terrifiant leader de l’île de Mascarogne (mot-
valise formé de mascarade et charogne). De l’imaginaire du Vaudou, l’au-
teur a gardé une impressionnante cohorte d’êtres maléfiques, de diables vo-
lants amateurs de chair humaine (vlangbendeng, zòbòp, bizangos). Ce sont
les métaphores des forces de répression et des potentats locaux visant à
zombifier une population fragilisée
par la misère. Quant au milieu natu-
C’est un environnement rel, c’est un environnement de
de « chaos-Babel » qui « chaos-Babel » qui est décrit : une
est décrit : une terre en terre en transe ballotée entre la dé-
transe ballotée entre la mence des cyclones meurtriers, la
démence des cyclones violence des torrents d’eaux
meurtriers, la violence boueuses dévalant les montagnes
des torrents d’eaux érodées (lavalas en créole) et la pro-
lifération insensée de « myriade-
boueuses dévalant les ries » de microbes.
montagnes érodées
(lavalas en créole) et la L’anti-tradition moderniste
prolifération insensée de
Du point de vue personnel,
« myriaderies » de l’écrivain a été durablement affecté
microbes. par les conditions de sa naissance : il
est le fruit du viol d’une jeune pay-
sanne par un industriel américain, comme il le rappelle souvent dans ses
interviews. Toute son œuvre est traversée par le rejet viscéral des figures
autoritaires, la dénonciation virulente de l’oppression et une attitude ico-
noclaste vis-à-vis des règles, formes et normes dans le domaine littéraire.
Dans Miraculeuse, il pourfend « la rationalité rigoureusement exclusiviste,
intellectualiste, académique, analytique, régulatrice et réductrice. 1 » Pour
l’écrivain, le discours de l’ordre, très prisé dans les dictatures, a souvent
justifié la monstruosité dans les faits. Au fond du labyrinthe, qui est
l’exemple même de l’ordre géométrique à satiété, on trouve le Minotaure,
incarnation du désordre le plus scandaleux. En conséquence, entre la lisi-
bilité assassine de l’ordre et l’imprévisibilité contenue dans le désordre, il
choisit le désordre. Il est en cela un brillant héritier de la tradition subver-
sive (ou anti-tradition, pour reprendre le terme d’Apollinaire) qui caracté-
rise les avant-gardes littéraires européennes, bien avant le Dadaïsme de
1916. Il assume l’héritage de toute une anti-tradition nourrie de polé-

1. Frankétienne, Miraculeuse, Port-au-Prince, Imprimerie des Antilles, 2003, p. 652.

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mique, de gabegie expérimentale et d’esprit ludique : Mallarmé, Dada, Ro-


bert Desnos, André Breton, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Georges
Pérec. Il faut y ajouter Rimbaud et Lautréamont
ainsi que le Brésilien Osmans Lins (Avalovara 2) et sur-
tout le Joyce de Finnegans Wake (1939), œuvre qui a
largement inspiré le monumental Adjanoumelezo de
Frankétienne écrit en créole haïtien. Dès le premier ro-
man de l’auteur, Mûr à crever (1968) 3, il répartit dans
la masse fictionnelle de la plupart de ses livres de nom-
breux commentaires sur sa pratique de l’écriture.
Ainsi, par exemple, écrit-il dans Brèche ardente (2005) :
« Un ouragan de cadavres exquis balayant les
contraintes formelles, les normes traditionnelles, les
habitudes mentales improductives, les stéréotypes classiques, le dogma-
tisme idéologique, l’intellectualisme infertile, le rationalisme castrateur,
les servilités inhibitrices, le plâtrage poussiéreux des clichés infects, les fa-
daises répugnantes, les débilités gluantes, le mazoratisme 4 délétère et les
pratiques mortifères 5 ».

La galaxie Chaos-Babel
Plusieurs chercheurs ont insisté sur le choix d’écriture du désordre ou du
chaos opéré par Frankétienne (Dominique Chancé, Jean Jonassaint, Marie-
Edith Lenoble). Outre la cohérence entre le parcours biographique de l’au-
teur et son héritage de théorie litté-
raire, l’esthétique du désordre dé-
passe largement l’adhésion à des cou- En conséquence, entre la
rants littéraires. Il s’agit d’un choix
lisibilité assassine de
qui imprègne le mode d’existence de
l’auteur et la totalité de son œuvre. l’ordre et l’imprévisibilité
À partir du livre Ultravocal (1972), contenue dans le
l’écrivain (qui est passé de Frank désordre, il choisit le
Etienne à Frankétienne) donne un désordre.
nom à sa conception de la littéra-
ture, le spiralisme, théorie qu’il par-
tage initialement avec le poète René Philoctète et le romancier Jean-Claude
Fignolé. Il continuera seul l’aventure désignée par la suite sous le nom de
Spirale. Derrière cette métaphore organisatrice de son œuvre, l’écrivain use

2. Osman Lins, Avalovara, œuvre brésilienne inclassable, écrite en 1973, traduite en 1975 par Maryvonne Lapouge,
aux éditions Denoël. Il s’agit d’un roman mêlant amour, aventures et rapports compliqués avec l’espace et le temps.
L’œuvre a été saluée pour sa prouesse technique, en termes de construction.
3. Frankétienne, Mûr à crever (1968), Bordeaux, Ana Edition, 2004. Le roman raconte l’itinéraire de deux personnages,
Paulin et Raynand qui ne sont en fait qu’une seule et même personne engagée dans un parcours schizophrénique.
4. Mazoratisme : mot formé du mot haïtien mazora (médiocre, minable)
5. Frankétienne, Brèche ardente, Port-au-Prince, Media-Texte, 2005, p. 5-6.

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d’un puissant dispositif créateur. Puisque le monde est essentiellement


chaosmos, d’après le concept popularisé par Joyce dans Finnegans Wake, il
convient d’exploiter les virtualités créatrices contenues dans le hasard, l’in-
conscient, l’aléatoire, l’incertitude. Il faut donc « assassiner » la transpa-
rence, liquider l’économie linguistique au profit d’une « chaos-nomie » riche
en ramifications pour l’interprétation, comme le suggère la « théorie du rhi-
zome » de Deleuze et Guattari, exposée dans un livre complexe, Mille Pla-
teaux (1980), qui a largement inspiré le Chaos-Monde d’Edouard Glissant. À
partir du monumental L’Oiseau schizophone, 812 pages, Frankétienne pu-
bliera plusieurs ouvrages volumineux: Miraculeuse, 814 pages, une réédition
d’Adjanoumelezo (en 2005), 540 pages, et Galaxie Chaos-Babel (2006), 814
pages. La monumentalité de ces œu-
vres répond à plusieurs besoins de
À partir du livre
l’auteur: donner de l’espace à un cer-
Ultravocal (1972), tain vagabondage générique (roman,
l’écrivain (qui est passé poésie, théâtre, chroniques, adages,
de Frank Etienne à théorisation littéraire, etc.), laisser li-
Frankétienne) donne un bre cours à la dérive de l’imagina-
nom à sa conception de tion, suivre parfois uniquement la re-
la littérature, le cherche des sonorités à partir d’une
spiralisme, théorie qu’il sensation sonore agréable (comme
dans le jazz), rendre compte de la
partage initialement avec « multipolarité » du monde et des
le poète René Philoctète rapports entre imaginaire et réalité.
et le romancier Jean- Le hasard organise la collision et la
Claude Fignolé. collusion du sens désormais éparpillé
dans une fragmentation de lignes
brisées. La fantaisie imprévisible a supplanté les récits linéaires, avec in-
trigue et cohérence immédiate. L’exemple qui fera date en littérature est
L’Oiseau schizophone. La ligne en spirale d’un semblant de récit disparaît
dans la masse des pages submergées de signifiants basés sur la création per-
manente de mots entièrement inventés par l’auteur:
« Nous avions attendu la mogaduse avant d’exaluser les jodices du ba-
rataclezt de magraler les zagribailles du voyage, avant de poursuivre la
quête vers l’ilorême, quelque part en dehors des frontières de l’hybophy-
laxe 6. »
Ce procédé avait déjà été expérimenté sous une forme ludique et très
partielle par Henri Michaux, dans le poème « Dimanche à la campagne »
figurant dans le recueil Plume (1938) :
« Une vieille paricadelle ramiellée et foruse se hâtait vers la ville 7. »

6. Frankétienne, L’Oiseau schizophone, Paris, Éditions Jean-Michel Place, 1998, p. 152.


7. Henri Michaux, « Un dimanche à la campagne » dans Plume précédé de Lointain intérieur, (1938), Paris, Gallimard,
1963, p. 135.

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LITTÉRATUREETESTHÉTIQUE

Chez Frankétienne, la création lexicale suit une économie linguistique


de la surproduction pendant environ huit cents pages. Toutefois, ce qui est
une brève escapade ludique chez Mi-
chaux devient une odyssée du dérou-
tement chez Frankétienne car ce livre
est l’œuvre de l’intellectuel Philé-
mond Prédilhomme qui a écrit un ou-
vrage illisible, afin de perturber un
dictateur voulant contrôler la pensée,
y compris l’inconscient et les rêves,
dans son pays. Prédilhomme a été
condamné par le tyran à manger son
livre page par page.
Quant aux mots du désordre, ils
pullulent chez Frankétienne : les
mots à consonance biblique (Babel,
Tapisserie en perles, Baron Samedi,
Apocalypse), les dérèglements de la un des Guédé. Lafleur, 2010.
nature (cyclones, inondations), les
mots du créole haïtien francisés, lòbèy, embrouillamini, devenu l’orbeillerie,
koudjay, bacchanale, devenu coudjaillerie et deblozay, scandale, devenu dé-
blosaille. Les termes venus du vaudou sont nombreux, en particulier kand-
janwoun, sarabande et adjanoume-
lezo, bouquet final. Les termes car-
navalesques sont aussi présents Vu que l’excès d’ordre
(mardigrature) ainsi que des mots- peut être porteur
valise comme magmagrouillerie, d’asservissement et
panthéon mégavrotique. Pour ce d’appauvrissement de
qui est des personnages, outre les in- l’imagination, le désordre
tellectuels rebelles, comme Prédil-
homme ou Foukifoura dans la pièce
est perçu par l’auteur
de théâtre éponyme, il faut citer le comme un espace de
saisissant Papaguédé dans Adjanou- liberté qui échappe à la
melezo. Le guédé est un personnage frénésie de contrôle de
du vaudou qui se manifeste lors des tous les « Big Brother » à
fêtes de la Toussaint. À l’instar du la boulimie totalitaire.
fou du roi en France (de Philippe V
à Louis XIV), le guédé à l’accoutre-
ment ridicule peut quasiment tout dire, aborder les sujets graves ou très li-
cencieux. Dans Adjanoumelezo, seul le guédé laisse vagabonder une parole
apparemment chaotique mais libérée de tous les contrôles.
Le chaos évoque généralement l’idée de confusion ou de magma origi-
nel, une masse informelle semblable au tohu-bohu (tohu va bohu en hé-

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breu) d’avant la Genèse, avant que la mise en ordre du cosmos par la créa-
tion divine ne vienne y mettre un terme. Il évoque également l’anarchie
angoissante ou absurde régie par les aléas du hasard. Chez Frankétienne,
le terme garde ces significations négatives mais il s’enrichit d’autres sens.
Il est associé à un tourbillon d’énergie brownienne, brouillonne mais syno-
nyme de profusion vitale. Vu que l’excès d’ordre peut être porteur d’asser-
vissement et d’appauvrissement de l’imagination, le désordre est perçu par
l’auteur comme un espace de liberté qui échappe à la frénésie de contrôle
de tous les « Big Brother » à la boulimie totalitaire. Comme souvent dans
l’art moderne, dans le jazz ou dans la peinture du Cubain Wifredo Lam, les
ellipses, les dissonances et la quantité véhiculent un sens à construire, car
il ne se livre pas immédiatement. Cependant, l’écriture hors normes de
Frankétienne ne relève pas de la provocation d’école littéraire ou d’une
anarchie nihiliste. Comme il le rappelle dans Miraculeuse, il est « écrivain
dans un pays écrasé sous le poids de l’analphabétisme 8 ». Il ne s’enferme
pas dans une simple « esthétique du chaos » ni dans un labyrinthe séman-
tique. Tout en prônant la « transmutation poétique » pour éviter la « pha-
gocytose » du conformisme, il témoigne en permanence d’une conscience
exacerbée de la violence de l’histoire et du scandale causé par les désordres
politiques, économiques et écologiques.
Rafaël Lucas.

Une sirène d'Armand Goupil.

8. Miraculeuse, op. cit. p. 770

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